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ï»żThe Project Gutenberg eBook of Sept ans en Afrique occidentale
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Title: Sept ans en Afrique occidentale
Author: Pierre Bouche
Release date: March 25, 2026 [eBook #78298]
Language: French
Original publication: Paris: Plon, Nourrit et Cie, 1885
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78298
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SEPT ANS EN AFRIQUE OCCIDENTALE ***
SEPT ANS EN AFRIQUE OCCIDENTALE
LA CĂTE DES ESCLAVES
ET
LE DAHOMEY
PAR
LâAbbĂ© PIERRE BOUCHE
ANCIEN MISSIONNAIRE
Ouvrage accompagnĂ© dâune carte
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ĂDITEURS
RUE GARANCIĂRE, 10
1885
Tous droits réservés
Lâauteur et les Ă©diteurs dĂ©clarent rĂ©server leurs droits de traduction
et de reproduction Ă lâĂ©tranger.
Ce volume a Ă©tĂ© dĂ©posĂ© au ministĂšre de lâintĂ©rieur (section de la
librairie) en janvier 1885.
PARIS.--TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIĂRE, 8.
AU LECTEUR
Si de nos jours on voyage beaucoup en Afrique, on se borna longtemps Ă y
entretenir des relations avec les peuples de la cĂŽte. Aussi, les
divisions géographiques portent souvent la dénomination de _cÎtes_:
_CĂŽte dâivoire_, _CĂŽte du poivre_, _CĂŽte dâor_. Du Volta au Niger
sâĂ©tend une _cĂŽte_ tristement cĂ©lĂšbre par le trafic infĂąme que lâon y
fit des NĂšgres: câest la CĂTE DES ESCLAVES, ainsi nommĂ©e parce que les
marchands dâesclaves allaient sâapprovisionner lĂ de prĂ©fĂ©rence.
Je connais cette cĂŽte, pour y avoir sĂ©journĂ© sept ans: de janvier Ă
septembre 1866, Ă Porto-Novo; de septembre 1866 Ă avril 1868, Ă Wydah,
ville du Dahomey, dâoĂč je revins Ă Porto-Novo. Je partis six mois aprĂšs
pour Lagos, oĂč je demeurai dâoctobre 1868 Ă dĂ©cembre 1869.
Dans un second voyage, je séjournai à Lagos de janvier 1873 au 21 mai
1874, date Ă laquelle je partis pour le pays des Minas. Je demeurai Ă
AgouĂ© jusquâen juillet 1875. En juillet je partis pour Lagos, oĂč je
mâembarquai pour lâEurope.
Pendant les sept annĂ©es de mon sĂ©jour Ă la CĂŽte des Esclaves, jâhabitai
donc les points principaux de cette contrĂ©e; je mâappliquai Ă
lâinstruction et Ă lâĂ©ducation, au soin des malades, au ministĂšre
apostolique, Ă la direction des affaires de la Mission, Ă lâinstallation
de deux rĂ©sidences, chez des peuples diffĂ©rents dâorigine et de mĆurs.
Je fus supĂ©rieur dans chacune des rĂ©sidences; je remplis mĂȘme les
fonctions de Vice-Préfet apostolique du Vicariat. Dans ces emplois, je
fus en relation avec des Noirs de tout Ăąge, de toute condition, de
nationalités diverses; et je puis affirmer sans aucune présomption que
je connais le Noir de la CĂŽte des Esclaves.
Je voudrais aussi le faire connaßtre, ce peuple digne de pitié sur
lequel on a fait longtemps peser le joug de lâesclavage et du mĂ©pris.
Mieux connu, le NĂšgre nous apparaĂźtra tel quâil est; et nous nâaurons
pas de peine Ă saluer en lui _lâhomme_ et _le frĂšre_: frĂšre dĂ©chu,
dĂ©gradĂ© par lâignorance et la corruption du paganisme; frĂšre malheureux,
longtemps opprimé, à qui nous devons au moins la pitié et la compassion
que commande lâinfortune.
Ponlat-Taillebourg, prÚs Montréjeau (Haute-Garonne).
LA CĂTE DES ESCLAVES
CHAPITRE PREMIER
CĂTE DES ESCLAVES: PHYSIONOMIE GĂNĂRALE.--CLIMAT.--SAISONS.--TORNADES.
Le 24 dĂ©cembre 1865, je pris passage Ă bord dâun steamer anglais, allant
de Liverpool Ă la cĂŽte occidentale dâAfrique.
Le 1er janvier suivant, en vue de Ténériffe, je saluai avec émotion la
terre dâAfrique Ă laquelle je consacrais ma vie et mes travaux dâapĂŽtre;
oĂč jâeus lâhonneur de travailler et de souffrir durant sept annĂ©es, et
oĂč il ne mâa pas Ă©tĂ© permis de mourir, ainsi que je le dĂ©sirais.
Je ne perdrai pas le temps à raconter les péripéties et les épreuves de
la traversĂ©e; jâai hĂąte dâarriver chez mes chers nĂšgres de la cĂŽte des
Esclaves. AprĂšs un mois de navigation, nous jetons lâancre en rade de
Lagos. BientĂŽt, un petit bateau Ă vapeur sort de la riviĂšre de Lagos. Il
accoste notre navire, prend le courrier et repart, emportant cinq ou six
passagers venus avec nous. Mon confrÚre et moi, peu habitués aux usages
du bord, ne crûmes pas pouvoir profiter de ce bateau, à ce moment-là ,
pour descendre Ă terre. Nous attendions quâil revĂźnt prendre les
passagers et les marchandises. Un jour, deux jours passent, point de
vapeur!
Il venait bien de grandes chaloupes; mais le passage de la barre est
pĂ©rilleux, et lâon nous avait recommandĂ© de ne rentrer en riviĂšre
quâavec le vapeur.
Le troisiĂšme jour, fatiguĂ© dâattendre, je dis Ă mon confrĂšre, aussi
impatient que moi de prendre possession du sol africain: «AprÚs tout,
ces chaloupes vont et viennent sans cesse; un accident nâest pas chose
ordinaire; risquons-nous dans une de ces embarcations.» Ainsi dit, ainsi
fait. Nous prßmes terre, et nous reçûmes à la factorerie de M. V. Régis,
de Marseille, lâhospitalitĂ© la plus empressĂ©e.
Je ne fus pas longtemps sans mâapercevoir que jâarrivais dans un pays
tout diffĂ©rent de celui qui mâavait vu naĂźtre et grandir; dans un pays
oĂč jâirais de nouveautĂ©s en nouveautĂ©s et de surprise en surprise.
JâĂ©tais sur le portail extĂ©rieur, nâayant pas assez dâyeux pour
contempler ce qui était devant moi. Un nÚgre passait. Quel ne fut pas
mon Ă©tonnement, en le voyant sâĂ©tendre tout du long, se relever aussitĂŽt
et sâĂ©loigner, en frappant des mains et en faisant claquer les doigts!
Il fit tout cela prestement, sans contrainte, avec aisance mĂȘme, comme
une chose naturelle quâil Ă©tait accoutumĂ© de faire. On mâexpliqua quâil
venait tout simplement de me saluer; les Nagos saluent de la sorte les
personnes à qui ils témoignent un profond respect. Je me laissai
préoccuper tellement par les évolutions opérées sous mes yeux, que je
nâeus ni le temps ni lâidĂ©e dâobserver le costume et la figure de celui
qui était passé. Rien pourtant ne me choqua.
_La cĂŽte des Esclaves a une physionomie particuliĂšre._
Vue du large, elle est, dit trĂšs-bien M. le docteur FĂ©ris[1], dâune
«_désespérante monotonie_: pas un golfe, pas une baie, pas une crique;
sa direction est presque rectiligne. Cette forme est due sans doute Ă
lâexistence du courant de GuinĂ©e, qui agit Ă peu prĂšs constamment et
avec une certaine force dans la direction de lâouest Ă lâest, et qui,
comblant les enfoncements, effaçant les promontoires, tend à égaliser
cette interminable plage de sable qui offre une si faible rĂ©sistance Ă
lâaction des flots.
[1] _Archives de médecine navale._
«La cĂŽte est partout basse et plate; lâĆil nâaperçoit, dans le lointain,
aucune trace de colline. Ce qui, dans les instructions et sur les
cartes, porte le nom de monts, ne sont que des bouquets dâarbres
touffus.
«A peu de distance de la terre, une ligne blanche et écumeuse indique la
situation de la barre.»
Les voyageurs ont dépeint souvent le curieux phénomÚne connu sous le nom
de _barre du golfe de GuinĂ©e_; nul, dans ses descriptions, nâa Ă©tĂ© plus
heureux que M. le docteur FĂ©ris. Voici comment il sâexprime dans les
_Archives de médecine navale_:
«Pendant neuf mois de lâannĂ©e, les vents du sud-ouest rĂšgnent dans le
golfe de Guinée. Ils y sont attirés, selon quelques savants, par la
rarĂ©faction de lâair, due Ă lâinfluence des rayons solaires rĂ©percutĂ©s
par les sables brûlants du vaste continent africain. Sous leur action
incessante, lâOcĂ©an se creuse en longues ondulations qui viennent se
briser sur sa plage sablonneuse, dont la déclivité vers la haute mer est
presque insensible. Ces gigantesques lames (quelques-unes atteignent 40
Ă 50 pieds de hauteur) sont arrĂȘtĂ©es brusquement Ă leur base par le peu
de profondeur du fond, tandis que leur partie supĂ©rieure, obĂ©issant Ă
lâimpulsion reçue, et continuant sans obstacle leur course furieuse, se
roule en énormes volutes, qui viennent déferler sur la plage avec un
bruit terrible.
«Elles forment ainsi en rebondissant trois lignes de brisants, à peu
prÚs également espacés, et dont la premiÚre est à 300 mÚtres environ du
rivage. Câest un spectacle quâon nâoublie plus dĂšs quâon lâa une fois
contemplĂ©; et si quelque chose peut ajouter Ă lâimpression quâil cause,
câest de voir lâhomme se jouer, dans une frĂȘle embarcation, de ces
colĂšres de la nature, et en triompher Ă force de courage et dâadresse.»
Tel est le phĂ©nomĂšne en lui-mĂȘme. Pour franchir les brisants, il faut
des embarcations et des rameurs spĂ©ciaux que lâon _engage_ Ă la cĂŽte
dâOr et Ă la cĂŽte de Krou, prĂšs du cap des Palmes.
«Quand les noirs veulent passer la barre, dit encore avec la mĂȘme
exactitude M. FĂ©ris, ils roulent leur pirogue sur le sable jusquâau bord
de lâeau et la font entrer dans la mer par secousses successives,
profitant chaque fois de lâarrivĂ©e de lames qui sâĂ©tendent sur la plage
en formant une écume bouillonnante.
«Enfin, la pirogue est mise Ă lâeau, et tous les noirs sâembarquent
prestement, pendant que le fĂ©ticheur, debout sur le rivage, cherche Ă
calmer le démon de la barre par des gestes et des invocations.
«LâĂ©quipage de ces embarcations est gĂ©nĂ©ralement composĂ© de douze Ă
seize hommes, dont dix ou quatorze rameurs, plus lâhomme de barre qui
est armĂ© dâun aviron de queue, en guise de gouvernail. Les hommes sont
assis sur le bord du canot, et, munis de pagayes, ils nagent en cadence
et avec un ensemble parfait. Chaque fois quâils plongent la palette dans
les flots, ils font une profonde inspiration, et, en se relevant, ils
expirent bruyamment, et en mesure, en faisant passer lâair entre leurs
dents entrâouvertes, et produisant ainsi un sifflement prolongĂ©. Dans
les moments pĂ©rilleux, ils sâexcitent mutuellement en poussant de grands
cris.
«Le passage de la barre étant toujours dangereux, ils obéissent
ponctuellement au moindre signe du pilote. Celui-ci veille lâinstant
propice pour en sortir avec les meilleures chances; aussi la pirogue
reste-t-elle souvent stationnaire pendant quelques minutes en dedans de
la barre, laissant passer les lames sous sa quille, Ă mesure quâelles se
présentent. Puis, tout à coup, à un indice particulier, le pilote,
reconnaissant un moment favorable, pousse un cri, et toutes les pagayes
frappent violemment les ondes furieuses. Les noirs, animés par leurs
exclamations inarticulĂ©es, font des efforts si vigoureux quâils
paraissent surhumains. Pendant ce temps, le pilote, debout et regardant
la haute mer, donne des ordres, en mĂȘme temps quâil fait des gestes de
la main droite, comme pour calmer les vagues frémissantes. DÚs que la
barre est passĂ©e, les noirs lĂšvent leurs pagayes en lâair, puis se
mettent à ramer de la façon tranquille et cadencée qui leur est
habituelle.
«GĂ©nĂ©ralement lâobstacle est plus facile Ă franchir lorsquâon vient de
terre que lorsquâon veut dĂ©barquer. Il arrive souvent, surtout dans la
mauvaise saison, quâune lame vient balayer la pirogue et tremper
entiĂšrement le malheureux passager.
«Lorsquâil atterrit, les derniers rouleaux poussent lâembarcation avec
une rapiditĂ© vertigineuse sur la plage. DĂšs que lâavant a touchĂ©, toutes
les pagayes sont vivement lancĂ©es Ă terre, les noirs se jettent Ă lâeau,
prennent rapidement lâEuropĂ©en par la ceinture et le transportent sur le
sol.»
A Lagos, les difficultés se compliquent par la présence de bancs de
sable qui se trouvent en face de la riviĂšre. Les navires ne calant pas
trop peuvent ĂȘtre remorquĂ©s en riviĂšre. Le remorqueur, au lieu de mettre
le cap sur lâembouchure, va Ă lâest, puis revient vers lâentrĂ©e, voguant
parallĂšlement Ă la cĂŽte, entre les bancs de sable et la terre ferme.
Plusieurs navires ont pĂ©ri, par suite dâune fausse manĆuvre, dans ce
passage.
A Lagos et Ă Wydah, les requins pullulent dans la barre. En cas
dâaccident, on risque fort dâĂȘtre la proie du requin qui, en ces
endroits, rÎde sans cesse, «menaçant, comme dit LacépÚde, de sa gueule
énorme et dévorante les infortunés navigateurs exposés aux horreurs du
naufrage».
La barre était mauvaise lorsque je la passai. Grùce à Dieu, qui protége
les siens, lâhabiletĂ© de nos rameurs nous sauva du danger, et nous en
fûmes quittes pour quelques éclaboussures lancées par la vague
courroucée.
Lagos est bĂątie sur une Ăźle formĂ©e par lâOgoun et par la lagune. Nous
parlerons de la ville plus tard; pour le moment, bornons-nous Ă quelques
considérations géologiques.
Le sol de lâĂźle est un mĂ©lange de sable fin et de bourbe dessĂ©chĂ©e,
dĂ©notant un terrain dâalluvion. Il est marĂ©cageux en bien des endroits,
mĂȘme au centre de la ville. Partout, sur cette cĂŽte, on retrouve les
mĂȘmes Ă©lĂ©ments; il est facile de constater quâune large bande du
littoral est de formation relativement rĂ©cente. Ăvidemment le continent
empiĂšte ici sur lâOcĂ©an. M. Freeman, ancien gouverneur de Lagos, disait
Ă M. BorghĂ©ro «quâen comparant les cartes de cette cĂŽte dressĂ©es par les
Portugais au temps de la découverte, avec les observations actuelles,
lâancien littoral correspondrait Ă prĂ©sent au milieu de la lagune de
Badagry Ă Lagos, environ _deux milles plus au nord_». (BORGHĂRO.)
Pour se rendre compte de ce que la nature a dĂ» produire en ces lieux, il
nây a quâĂ faire attention au travail incessant de la mer et des
riviÚres; travail qui a certainement amené des résultats considérables
dans le cours des siÚcles passés.
Si lâon creuse Ă quelque profondeur, sur le rivage, on sâassure que le
sous-sol de la cÎte actuelle a pour base des bancs de madrépores. Sur
ces bancs, les vagues de lâOcĂ©an ont accumulĂ© le sable; et ainsi sâest
formée à la longue une bande de terrain, souvent trÚs-étroite, qui
constitue aujourdâhui le littoral.
DĂšs que cette bande exista, les eaux des riviĂšres nâeurent plus
dâĂ©coulement vers la mer; elles inondĂšrent les plaines basses qui
formaient lâancienne cĂŽte. Peu Ă peu, les charriages de ces mĂȘmes
riviÚres apportÚrent un commencement de végétation; les marécages et les
lagunes devinrent tels que nous les voyons.
Le travail des riviĂšres continue toujours. Tous les ans, quand les
pluies ont grossi leurs eaux, elles soulĂšvent le sol sur la rive, dans
les contrĂ©es de lâintĂ©rieur, en dĂ©tachent des parties plus ou moins
considérables et les charrient vers la cÎte. On voit alors des masses
dâherbes et dâarbustes descendre le cours de la lagune, sous forme
dâĂźles flottantes, et aller sâajouter aux autres herbes qui forment
ainsi de vastes plaines marécageuses. Buffon semble avoir voulu peindre
la cĂŽte des Esclaves, lorsquâil a Ă©crit: «Dans toutes les parties
basses, des eaux mortes et croupissantes, faute dâĂȘtre conduites et
dirigĂ©es, des terrains fangeux, qui, nâĂ©tant ni solides ni liquides,
sont inabordables et demeurent également inutiles aux habitants de la
terre et des eaux; des marécages qui, couverts de plantes aquatiques et
fétides, ne nourrissent que des insectes vénéneux et servent de repaire
aux animaux immondes... Plus loin sâĂ©tendent des espĂšces de landes, des
savanes qui nâont rien de commun avec nos prairies; les mauvaises herbes
y surmontent, y Ă©touffent les bonnes; ce nâest point ce gazon fin qui
semble faire le duvet de la terre, ce nâest point cette pelouse Ă©maillĂ©e
qui annonce sa brillante fécondité; ce sont des végétaux agrestes, des
herbes dures, épineuses, entrelacées les unes aux autres, qui semblent
moins tenir Ă la terre quâelles ne tiennent entre elles, et qui se
dessĂšchent et repoussent successivement les unes sur les autres, forment
une bourre grossiÚre, épaisse de plusieurs pieds. Nulle route... La
nature brute...»
La plaine sâĂ©tend Ă perte de vue vers le nord, avec de lĂ©gĂšres
ondulations. Pas de montagnes, pas de collines, pas de pierres mĂȘme
jusquâĂ une grande distance de la cĂŽte. M. BorghĂ©ro signale le point oĂč
il remarqua la premiĂšre roche, en se rendant Ă Abomey. Câest au delĂ de
Toffo, par 7° 10âČ de latitude nord. «Depuis la mer jusquâĂ cet endroit
on ne trouve pas une seule pierre, dit-il. Le terrain est toujours
dâargile et de sable cristallin, provenant du granit des montagnes
encore inexplorĂ©es; mais dans le lit de ce ruisseau lâon dĂ©couvre une
espÚce de roche volcanique, qui reparaßt plus loin en avançant vers le
nord.»
On ne rencontre dâĂ©lĂ©vation importante que vers le huitiĂšme degrĂ©.
Un coup dâĆil jetĂ© sur la carte nous montre le rivage formant une digue
aux eaux venues de lâintĂ©rieur, et ne leur laissant que trois issues
vers lâOcĂ©an: lâune situĂ©e Ă lâest de Grand-Popo; la seconde, Ă Lagos;
la troisiĂšme, Ă lâest de LĂ©kĂ©. Les lĂ©gendes et les chants populaires du
Dahomey supposent quâil en existait une autre jadis Ă Kotonou.
Du Volta au Niger, la lagune court parallĂšlement Ă la cĂŽte, sur toute la
longueur. Autrefois elle continuait partout sans interruption.
Aujourdâhui, par suite de charriages et dâatterrissements successifs, il
y a solution de continuitĂ© entre FlaouĂ© et Porto-SĂ©gouro, ainsi quâĂ
GodomĂ©. Ce dernier barrage est de date rĂ©cente; des blancs mâont racontĂ©
quâils Ă©taient allĂ©s de Porto-Novo Ă Wydah sans quitter la pirogue, le
barrage nâinterceptant pas encore les communications par la lagune.
Le travail de transformation qui sâopĂšre sur la cĂŽte par le charriage
des riviĂšres explique comment ont dĂ» sâĂ©tablir ce barrage et celui qui,
à Kotonou, a séparé la lagune de la mer. Il explique aussi le phénomÚne
dont mon frĂšre parle dans le _Contemporain_:
«Un soir, dit-il, Aboupo et sa suite (ils venaient dâarriver sur le
territoire oĂč ils fondĂšrent Porto-Novo) entendirent un fracas
Ă©pouvantable; ils se crurent attaquĂ©s par le roi dâArdres et sâenfuirent
en toute hĂąte vers AjjĂ©ra. Pendant deux jours, ils nâosĂšrent pas
reparaĂźtre: un noir se hasarda enfin Ă travers les hautes herbes, se
glissa dans la ville (Porto-Novo) quâil trouva dĂ©serte, et vit avec
surprise la riviĂšre large et profonde qui passait tout auprĂšs; il
rapporta la nouvelle à Aboupo, et cette lagune fut appelée
Ahouan-ga-gi.» Ăvidemment, les anciens passages sâĂ©taient obstruĂ©s, et
la lagune venait de se créer un nouveau déversoir.
Toutes ces observations appellent la conclusion que Buffon donne Ă la
description citée plus haut. «Desséchons ces marais, dit le savant
naturaliste, animons ces eaux mortes en les faisant couler; formons-en
des ruisseaux, des canaux... Mettons le feu Ă cette bourre superflue...
bientÎt, au lieu du jonc, du nénufar dont le crapaud composait son
venin, nous verrons paraßtre les herbes douces et salutaires.»
La lagune sâĂ©largit en certains endroits de maniĂšre Ă former de
vĂ©ritables lacs, prĂ©sentant des nappes dâune Ă©tendue de plusieurs
kilomĂštres. Elle sâĂ©tend de la sorte: 1Âș prĂšs de Quittah; 2Âș au nord de
Porto-Segouro, oĂč on lui donne le nom dâHacco; 3Âș prĂšs de Grand-Popo; 4Âș
au nord de Kotonou (grand lac ou NokhouĂ©); 5Âș Ă lâouest de Porto-Novo;
6Âș Ă Lagos...
Il faut noter avec M. BorghĂ©ro que les lagunes, Ă lâest de Lagos,
diffĂšrent notablement de celles qui sont Ă lâouest. En gĂ©nĂ©ral, les
premiĂšres sont beaucoup plus larges, quoique sur quelques points elles
se rĂ©trĂ©cissent et nâoffrent plus quâun Ă©troit canal. Au lieu dâavoir,
comme les autres, des bords inaccessibles, la terre est ici facile Ă
aborder. Des arbres gigantesques poussent jusquâauprĂšs de lâeau et
maintiennent le sol ferme.
* * * * *
CLIMAT. Le climat du pays que nous étudions est chaud et humide:
insalubre par consĂ©quent. M. le docteur FĂ©ris dit, avec lâautoritĂ© de
son savoir et de son expérience, que «la cÎte des Esclaves est pour
lâEuropĂ©en _un des pays les plus malsains de lâunivers_».
Voici, en résumé, les conditions climatériques: humidité considérable,
électricité développée, élévation de température; et cela, non pas un
jour et durant une saison seulement, mais constamment, toute lâannĂ©e.
Cette constance de la chaleur et des autres phénomÚnes atmosphériques
impressionne lâorganisme et lui devient fatale. Des EuropĂ©ens que jâai
vus arriver Ă la cĂŽte, quelques-uns succombĂšrent aprĂšs peu de jours;
dâautres, aprĂšs quelques mois; ceux qui rĂ©sistaient aux Ă©preuves de
lâacclimatation voyaient leurs forces baisser et leur sang sâappauvrir;
finalement, aprĂšs quatre ou cinq ans, ils Ă©taient obligĂ©s dâaller
demander Ă lâair natal de nouvelles forces pour subir de nouvelles
épreuves.
La tempĂ©rature moyenne de lâannĂ©e est de 26° environ. Elle est
inférieure à celle des tropiques, mais beaucoup plus fatigante; car elle
se fait sentir constamment avec intensitĂ©: ce qui nâa pas lieu sous les
tropiques. A la cÎte des Esclaves, la moyenne des écarts journaliers ne
dĂ©passe quâexceptionnellement 3 ou 4°; nuit et jour, constamment, le
thermomÚtre reste, à peu de chose prÚs, entre 25 et 35°.
La brise de mer souffle rĂ©guliĂšrement de neuf heures du matin jusquâau
soir et rend la chaleur supportable. Ce sont les brises du sud-ouest qui
dominent. Quand elles manquent, on étouffe.--La nuit, la brise vient de
terre.
* * * * *
SAISONS. ImmĂ©diatement sous les tropiques, il nây a que deux saisons: la
saison sÚche, quand le soleil est au zénith, et la saison des pluies,
quand, le soleil sâĂ©loignant, les vapeurs se condensent dans lâair et se
réduisent en pluie.
Le soleil, dans sa marche sur lâĂ©cliptique, passe deux fois par an au
zĂ©nith des contrĂ©es plus rapprochĂ©es de lâĂ©quateur, et produit deux
saisons sĂšches, que suivent deux saisons humides. Il en est ainsi Ă la
cÎte des Esclaves. Le soleil y arrive au zénith vers le 11 ou 12 mars;
il y revient le 1er ou le 2 septembre. De lĂ quatre saisons:
1Âș _Grande saison des pluies_: du 15 mars au 15 juillet;
2Âș _Petite saison sĂšche_: du 15 juillet au 15 septembre;
3Âș _Petite saison des pluies_: du 15 septembre Ă dĂ©cembre;
4Âș _Grande saison sĂšche_: du commencement de dĂ©cembre au 15 mars.
La grande saison des pluies est lâĂ©poque des tornades et des mauvaises
barres, surtout en avril et mai. La fin de la petite saison des pluies
est signalée aussi par quelques orages. Les noirs distinguent ces deux
saisons; ils appellent la premiĂšre: la saison proprement dite des pluies
(en nago _ako odjo_, saison de la pluie), et la seconde: saison de
petites pluies (_arokouro_, pluies insignifiantes, pluie quelconque).
Les noirs parlent aussi de la saison sÚche (_éwo éroun_); et, dans la
saison sÚche, ils distinguent la période durant laquelle souffle
lâharmatan (_Ă©wo oye_). Cette brise du nord-est se fait sentir surtout
en janvier et en fĂ©vrier, dessĂ©chant tout, jusque dans lâintĂ©rieur des
maisons, oĂč lâon entend craquer les portes, les fenĂȘtres et les bambous.
Les feuilles des arbres se crispent et tombent comme grillées. Les
lĂšvres se dessĂšchent, ainsi que la bouche et la gorge; une soif
intolĂ©rable tourmente sans cesse, la peau se gerce. Et pourtant câest la
saison la plus favorable Ă la santĂ©. Câest aussi le moment des belles
barres, car alors la mer est presque plate.
Lâapproche de lâharmatan est annoncĂ©e par un Ă©pais brouillard de
poussiĂšre qui, jusquâĂ dix ou onze heures, cache les rayons du soleil.
Cet astre sâentrevoit comme un disque rouge Ă travers la brume: on le
distingue Ă peine.
Lâharmatan est chassĂ© par des brises de sud-ouest dont la fraĂźcheur est
dâautant plus sensible que le corps, Ă©tant dessĂ©chĂ©, en est devenu bien
plus impressionnable. «Quand le vent souffle, on a froid», disent les
nĂšgres. Sous lâinfluence de ces variations du vent, je les ai vus
grelotter par 25° au-dessus de zéro. Je suis assuré que, si on leur
demandait quelle saison on peut appeler la saison froide, ils
nommeraient celle de lâharmatan.
* * * * *
TORNADES. La mer nâest pas seule Ă avoir des emportements: Ă lâĂ©poque oĂč
elle inspire les plus cruelles appréhensions par les mauvaises barres,
en avril et en mai, le vent a des fureurs terribles dans ces ouragans
que lâon est convenu de dĂ©signer par le nom particulier de _tornades_,
nom qui indique le mouvement giratoire du vent et des nuages, tournant
du nord-est Ă lâest et au sud, et revenant souvent au nord-est aprĂšs
avoir fait un tour complet du compas.
Avant lâorage, lâair est lourd, la chaleur accablante; un calme
lĂ©thargique rĂšgne dans lâatmosphĂšre; «on dirait que lâunivers, cet
immense gĂ©ant, fatiguĂ© par lâĂ©lĂ©vation constante de la tempĂ©rature, nâa
mĂȘme plus la force de respirer[2]».
[2] FĂRIS.
Cependant le ciel est pur. Vers le nord-est seulement, un point noir
apparaĂźt. Ce point sâĂ©lĂšve au-dessus de lâhorizon; il sâaccroĂźt
rapidement, prend une forme circulaire; il sâĂ©tend en tournant; le vent
se déchaßne avec violence; la pluie tombe à torrents. On entend dans le
lointain comme le bruit strident des grelots, au milieu dâun sourd
murmure: ce sont les frĂ©missements de la tempĂȘte qui se prĂ©cipite Ă
travers les forĂȘts. Et les grondements prolongĂ©s du tonnerre
sâinterrompent Ă court intervalle, par des coups brusques, saccadĂ©s et
retentissants; et de brillants éclairs sillonnent la nue, ou répandent
une nappe lumineuse sur les nuages épais. Toutes les forces de la nature
semblent sâĂȘtre dĂ©chaĂźnĂ©es avec fureur: câest un bouleversement
tumultueux et général, qui dure quelquefois cinq ou six heures de temps.
BientĂŽt le ciel sâĂ©claircit, et un calme rĂ©parateur succĂšde Ă la
tourmente. Lâair est plus frais et plus agrĂ©able; on respire plus Ă
lâaise; le corps, aussi bien que la nature, goĂ»te un repos dont il avait
grand besoin.
AprĂšs la tornade, on constate les dĂ©sastres. Je ne citerai quâun exemple
de ce qui arrive parfois.
«Le 3 avril 1869, une tornade épouvantable, accompagnée de coups de
tonnerre effrayants, sâabattit sur cette maison (habitation des
missionnaires Ă Porto-Novo), sur la chapelle et sur lâĂ©cole, souleva les
toitures et en emporta les débris à plusieurs centaines de mÚtres. En
quelques minutes, nous nous trouvùmes sans abri et exposés à une pluie
diluvienne. Un missionnaire et un frĂšre contractĂšrent, en cette
circonstance, de dangereuses maladies. Les dégùts furent considérables.»
M. Courdioux, supĂ©rieur de la mission, Ă©crivait cela de Porto-Novo mĂȘme.
Pour bien comprendre la nouvelle quâil annonce, il faut savoir que la
maison dont il sâagit est longue dâune trentaine de mĂštres, et quâelle
était couverte de tÎles gondolées, clouées aux solives de la charpente.
Les solives furent en partie brisées et arrachées; les plaques de tÎle,
arrachées aussi et tordues, volÚrent dans les champs environnants.
Dâordinaire, il est vrai, on nâa pas Ă dĂ©plorer des accidents de cette
gravité; mais peu de maisons sont aussi solidement installées. On
imaginera aisément en quel triste état les tornades mettent les toitures
en feuilles de palmier des cases des nĂšgres. Heureusement, les tornades
trĂšs-violentes ne sont pas nombreuses, bien quâon en compte huit ou dix
tous les ans, capables de causer de grands ravages.
CHAPITRE II
LE NĂGRE.--HABITANTS DE LA CĂTE.--LEUR CARACTĂRE.--TATOUAGE.
DĂšs mon arrivĂ©e Ă la cĂŽte des Esclaves, jâĂ©crivais Ă mon jeune frĂšre,
qui faisait alors ses études: «Les livres te montrent le noir toujours
courbĂ© sous le fouet, toujours prĂȘt Ă se jeter sur ses maĂźtres,
insociable, étranger presque à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le
vois pas ici: câest le noir des colonies, arrachĂ© violemment Ă son pays,
à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug. Ici le noir est
chez lui; et, mĂȘme au milieu des abaissements et de la dĂ©gradation
inhĂ©rents Ă lâidolĂątrie, il conserve, empreints dans son caractĂšre et
dans ses habitudes, les signes non équivoques de la dignité humaine. Il
vit avec ses semblables; il a sa religion et son culte; il a ses
prĂȘtres, son roi, ses chefs, etc.»
La vĂ©ritĂ© sâimposait Ă moi, lorsque je traçais ces lignes: le nĂšgre ne
me paraissait pas vil et méprisable, comme le présentent les récits de
certains voyageurs et les systĂšmes des anthropologistes. Nous sommes,
hélas! habitués à voir le nÚgre à travers le prisme des préjugés
mĂ©prisants. On lâa ravalĂ© dans lâopinion; on a accumulĂ© sur son compte
tant dâidĂ©es fausses, absurdes, rĂ©voltantes, quâil est presque
impossible de reconnaĂźtre lâhomme en lui.
Ătudions-le de prĂšs, dans ses usages et dans ses institutions, et nous
verrons combien il est injuste de lâexclure de la grande famille
humaine.
Avant tout, tenons-nous en garde contre les mensonges des trafiquants
dâesclaves et de ceux qui approuvaient leur trafic; tenons-nous en garde
aussi contre la tendance que nous avons, Ă juger les nĂšgres par ce qui
existe dans les pays chrétiens.
On a raison de dire que _lâhomme pense comme il veut_. DĂšs quâil y eut
des hommes qui voulurent trafiquer des nĂšgres, ils sâappliquĂšrent Ă
penser quâils le pouvaient sans injustice. On examina la question avec
le parti pris de la rĂ©soudre dans un sens favorable Ă lâasservissement
et Ă la traite; on argutia, on fit mille sophismes pour pallier
lâinfamie de ce trafic. Tous les prĂ©textes que lâon mit en avant Ă©taient
comme un voile destinĂ© Ă couvrir lâinjustice de ce quâon appela la
_traite des nĂšgres_.
La passion aveugla tellement les esprits que cette question fut posée et
discutée: «Les noirs ont-ils une ùme?» Nous avons entendu des marchands
dâesclaves la reproduire sous la forme affirmative, disant: «Les noirs
ne sont que des singes.» Ils le disaient sans le penser, on le voyait
bien Ă leur ton. Sentant lâodieux de leur commerce et de leur conduite,
ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur goût. Ne
fallait-il point se laver des ignominies de la chasse Ă lâhomme rendue
nécessaire par les exigences de la traite, aussi bien que de la
méchanceté et du mépris avec lesquels on menait les nÚgres, les traitant
comme un vil bĂ©tail, dĂšs quâon les avait en son pouvoir?
Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite? AussitĂŽt que le roi
de Dahomey ou les autres chasseurs dâhommes avaient amenĂ© le produit de
leur chasse aux marchands, ceux-ci les entassaient dans leurs
_baracons_, vraies étables destinées à des hommes. Les esclaves
souffraient lĂ , dans les fers et dans lâordure, jusquâau moment de
lâembarquement. On les jetait alors au fond dâune cale infecte, jusquâĂ
ce que le chargement fĂ»t complet. BientĂŽt le manque dâair, la mauvaise
nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient les maladies. La
petite vĂ©role faisait dâhorribles ravages et poussait le nĂ©grier Ă de
nouvelles atrocités; car, pour enrayer la contagion, il noyait les
malades trop atteints.
Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions du
capitaine, on se trouvait Ă court de vivres et lâon craignait la famine:
nouvelles noyades! on sâallĂ©geait, on se dĂ©barrassait des bouches
inutiles.
En AmĂ©rique, on traitait les nĂšgres avec autant dâinhumanitĂ©. Aussi
sentait-on le besoin de sâexcuser; car on voulait continuer la traite
sans remords. Malgré les horreurs qui la souillaient, tous les
gouvernements europĂ©ens y prenaient part. Et lâon allait disant: «Les
noirs ne sont pas de mĂȘme espĂšce que les blancs; ils sont infĂ©rieurs en
nature.»
Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire connaßtre
_lâhomme_ noir; nous le trouverons semblable Ă lâhomme blanc et Ă
lâhomme jaune. Rien ne manque au nĂšgre de ce qui constitue la nature
humaine: son organisation physique est la mĂȘme que celle du blanc; lâun
et lâautre ont les mĂȘmes facultĂ©s intellectuelles et morales. «En
conséquence, dirons-nous avec Owen[3], je conclus que tous les hommes ne
forment quâune espĂšce, et que les diffĂ©rences particuliĂšres aux races ne
dénotent que des variétés.»
[3] _On the classification and geographical distribution of the
Mammalia._
On a essayé de trouver dans la théologie des arguments en faveur de la
traite. On a dit: «Le noir, il est vrai, a une Ăąme; il est de mĂȘme
nature que nous; mais _il est de la race maudite de Cham_; la
malĂ©diction de NoĂ© pĂšse sur lui et le voue Ă la dĂ©gradation et Ă
lâesclavage.» Cette maniĂšre de raisonner nâallait Ă rien moins quâĂ
Ă©tablir que lâesclavage des nĂšgres est de droit divin. Elle a quelque
chose de trÚs-spécieux, et elle a ébloui les esprits au point de rendre
vulgaire ce dicton appliquĂ© aux nĂšgres: Câest _la race maudite de Cham_.
Non-seulement lâargument est faux, mais encore il est sans fondement.
Il est Ă©videmment faux, puisque lâĂglise dĂ©clare contraire A LA LOI
DIVINE et _Ă la loi naturelle_ lâaction dâasservir les nĂšgres.
Lâargument est sans aucun fondement. En effet, de ce quâun des enfants
de Cham est maudit, il ne sâensuit pas que toute sa race le soit. Elle
ne le fut certainement pas.
Cham eut quatre fils: Chus, Mesraïm, Phut et Chanaan. Or Noé ne dit pas:
Maudit Cham! Il ne dit pas non plus: Maudits les quatre fils de Cham!
ou: Maudite la race de Cham! Le patriarche indignĂ© sâĂ©crie:
«_MAUDIT CHANAAN! Il sera lâesclave des esclaves DE SES FRĂRES_. BĂ©ni le
Seigneur, le Dieu de Sem! _que CHANAAN soit son esclave_. Que Dieu donne
de lâĂ©tendue Ă Japhet et quâil habite dans les tentes de Sem, et _que
CHANAAN soit son esclave_[4].»
[4] _GenĂšse_, IX, 25-27.
Câest bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe la malĂ©diction de
NoĂ©. Cela ressort du texte de lâĂcriture, qui nomme toujours Chanaan et
qui dĂ©clare quâil sera lâesclave de Sem, de Japhet, et _mĂȘme des
esclaves de ses frĂšres_. Les interprĂštes de la Sainte Ăcriture font
expressément la remarque de cette exclusion des frÚres, dans la
malédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en donnent
plusieurs.
Ătant Ă©tabli que Chanaan, seul des quatre fils de NoĂ©, fut maudit,
comment peut-on inférer que cette malédiction atteint les nÚgres qui, de
lâavis de tous, ne descendent pas de Chanaan?
Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le plus jeune de
ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu la ratifia, lorsquâil
promit Ă son peuple de _lui donner toute la terre de Chanaan_[5].
[5] _GenĂšse_, XVII, 8.
Et «Dieu fit sortir son peuple de la terre dâĂgypte, _afin de lui donner
la terre de Chanaan_[6]». Chanaan fut rĂ©ellement lâesclave de ses
frĂšres. Sa race se rendit de plus en plus odieuse au Seigneur, et elle
fut complétement détruite.
[6] _Lévitique_, XXV, 38.
Comment faire retomber sur les nÚgres une malédiction lancée contre une
famille qui nâest point la leur et qui est Ă©teinte dĂ©jĂ ? Quâon ne dise
donc plus que les nĂšgres sont maudits et destinĂ©s Ă lâesclavage. Quâon
Ă©coute plutĂŽt lâĂglise, dĂ©fendant les droits de tout homme Ă la libertĂ©
individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre les
Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes de la Guinée.
Et ce nâest point parce quâils sont nĂ©ophytes, que la sollicitude des
papes sâĂ©tend Ă eux. Paul II, Ă©crivant Ă lâarchevĂȘque de TolĂšde (29 mai
1537), réprouve la traite sans réserve. Il établit clairement les
principes du droit naturel à ce sujet. «Nous déclarons, dit-il, que les
Indiens et tous les autres peuples, _mĂȘme ceux qui ne sont pas
baptisés_, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la propriété de
leurs biens; que personne nâa le droit de les troubler, ni de les
inquiĂ©ter dans ce quâils tiennent de la main libĂ©rale de Dieu, Seigneur
et PĂšre de tous les hommes. _Tout ce qui serait fait en sens contraire
serait injuste et condamné par la loi divine et naturelle._»
Ce principe sâapplique implicitement aux nĂšgres. Urbain VIII, les
désignant nommément (22 avril 1639), défend de les priver de leur
liberté, de les arracher à leur femme, à leurs enfants, à leur patrie.
BenoĂźt XIV, Pie VII et GrĂ©goire XVI crurent «de leur devoir dâĂ©carter
les chrĂ©tiens _du commerce des noirs_ et dâautres hommes quels quâils
puissent ĂȘtre».
Câest ainsi que lâĂglise maintenait les droits mĂ©connus des noirs. Si
elle ne condamnait pas absolument lâachat dâesclaves, elle voulait quâon
nâachetĂąt point ceux qui avaient Ă©tĂ© asservis injustement, par fraude,
par violence. Du reste, elle exigeait toujours quâon les traitĂąt avec
Ă©gards, et quâon eĂ»t pour eux la mĂȘme bontĂ© que lâon a pour les autres
hommes.
Tel est le nÚgre; tels sont ses droits, telle est sa dignité. La
science, dâaccord avec lâĂglise, dĂ©clare: «Si nous considĂ©rons la
ressemblance frappante qui existe entre les mĆurs des nĂšgres et celles
des BohĂ©miens, on pourrait raisonnablement se demander si lâon nâest pas
en prĂ©sence dâun degrĂ© de civilisation infĂ©rieur dĂ©terminĂ© par des
circonstances[7].» En rĂ©alitĂ©, câest cela. «En affirmant lâunitĂ©
dâespĂšce humaine, nous rĂ©pudions hautement la classification de races
supĂ©rieures et infĂ©rieures. Il est des peuples plus aptes Ă ĂȘtre
moralisés, plus policés et ennoblis par la civilisation[8].»
[7] POTT.
[8] DE HUMBOLDT.
Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la cÎte des Esclaves à un
degré inférieur de moralité et de civilisation; car il est demeuré,
jusquâĂ ces derniers temps, Ă©tranger aux progrĂšs du dehors.
En examinant les usages des nĂšgres, nous devons nous attendre Ă
dâĂ©tranges contrastes avec ce que nous voyons chez les peuples policĂ©s;
mais ces contrastes ne nous surprendront pas, si nous faisons attention
Ă ceux que lâon remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la
ville et les personnes qui mÚnent dans les montagnes une vie retirée.
Les indigĂšnes de la cĂŽte des Esclaves appartiennent Ă quatre familles:
les _habitants du BĂ©nin_, qui nâont pas de relations avec les autres
habitants du littoral; les _Nagos_, les _Djéjis_ et les _Minas_. En
partant de Lagos, point dâarrivĂ©e des paquebots anglais, et en remontant
la cĂŽte vers lâouest, on rencontre Badagry, qui est, avec Lagos, la
partie cĂŽtiĂšre des pays Nagos. Puis viennent les royaumes de Porto-Novo
et du Dahomey, habitĂ©s par les DjĂ©jis. A lâouest du Dahomey, habite une
branche de la famille des AquapĂ©ens, formant plusieurs petits Ătats; ce
sont les peuples désignés sous le nom de Minas.
Nagos, Djéjis et Minas ont des différences de caractÚre notables: Le
MINA, plus rusé, plus chicaneur, est aussi plus nonchalant, plus amateur
du _farniente_. Les voyageurs le signalent comme se distinguant des
autres peuples de la cĂŽte par un plus grand amour du vol.--Le DAHOMĂEN,
dâun servilisme abject, cache ses rancunes qui ne sâĂ©teignent jamais; il
fait le mal avec cynisme.--Le NAGO, plus sociable que le Dahoméen et le
Mina, ne manque pas de jovialité; il est actif au travail, aux affaires;
il y a dans son caractÚre de la loyauté et de la prévenance. De tous les
nĂšgres de la cĂŽte des Esclaves, le Nago est certainement celui avec qui
les relations sont les plus faciles et les plus sûres.
On mâa souvent demandĂ© si les nĂšgres sont intelligents. En vĂ©ritĂ©, la
question mâaurait paru Ă©trange, si je nâavais connu les prĂ©ventions
Ă©levĂ©es contre cette pauvre race. Je nâhĂ©site pas Ă affirmer que
lâintelligence du nĂšgre nâest pas infĂ©rieure Ă celle du blanc. Si les
nĂšgres Ă©taient dans les mĂȘmes conditions que les blancs, on les verrait
sâinstruire et se civiliser comme eux. Nâest-ce pas Ă des nĂšgres sortis
des chaĂźnes de lâesclavage, et mĂȘme Ă des nĂšgres esclaves, que lâon
doit, dans nos colonies, des inventions précieuses pour les arts
auxquels on les appliquait? On trouve parmi les nĂšgres dâexcellents
instituteurs, des employés de commerce habiles, des docteurs en droit et
en mĂ©decine graduĂ©s dans nos universitĂ©s europĂ©ennes. LâĂ©vĂȘque anglican
de la mission du Niger, Samuel Crowther, que jâai vu Ă Lagos, est un
nÚgre nago. Il naquit à Ochogoun, petit village situé à quelques milles
dâIchĂ©hin, au nord-est dâAbĂ©okouta, et passa les premiĂšres annĂ©es de son
enfance dans la case de son pĂšre, avec sa mĂšre, ses deux sĆurs et un
cousin.
Au commencement de lâannĂ©e 1821, ils furent tous rĂ©duits en esclavage,
vendus à divers maßtres et violemment séparés les uns des autres.
_AdjaĂŻ_ (câest le nom que notre hĂ©ros portait dans sa famille), AdjaĂŻ
passa de main en main, fut traßné de marché en marché, puis finalement
vint au pouvoir dâun Portugais qui, Ă Lagos, prĂ©parait une cargaison
dâesclaves. Le navire sur lequel il fut embarquĂ© avec cent
quatre-vingt-six compagnons dâinfortune ne tarda pas Ă ĂȘtre capturĂ© par
deux vaisseaux de guerre anglais. CâĂ©tait le 7 avril 1822. Le 17 juin de
la mĂȘme annĂ©e, AdjaĂŻ prit terre Ă Sierra-Leone. Il entra Ă lâĂ©cole, et,
trois ans plus tard, fut jugĂ© digne du baptĂȘme. Il laissa dĂšs lors le
nom paĂŻen dâAdjaĂŻ, ne rĂ©pondant plus quâĂ celui de Samuel Crowther. Ses
progrĂšs ne se dĂ©mentirent jamais: il enseigna dâabord comme maĂźtre
dâĂ©cole, puis fut admis au nombre des ministres. On lâenvoya Ă
AbĂ©okouta, oĂč il arriva en qualitĂ© de missionnaire le 27 juillet 1846,
assez tĂŽt pour baptiser sa mĂšre (Afala) sous le nom dâAnna.
Moins de vingt ans aprĂšs (29 juin 1864), il fut créé Ă©vĂȘque, et on lui
confia la direction de la mission naissante du Niger.
Je le rĂ©pĂšte: lâintelligence du nĂšgre nâest pas infĂ©rieure Ă celle du
blanc. Elle est mĂȘme plus prĂ©coce et se dĂ©velopperait plus rapidement,
si lâĂąge de pubertĂ© nâarrĂȘtait chez les noirs, dâune maniĂšre sensible,
lâessor des facultĂ©s de lâĂąme. A cette pĂ©riode de la vie, jâai vu des
enfants perdre de vue ce quâils avaient appris dĂ©jĂ , tant ils Ă©taient
absorbĂ©s par les progrĂšs de la vie sensitive. Jâen ai mĂȘme rencontrĂ©
deux Ă qui jâappris lâalphabet deux ou trois fois, avant de parvenir Ă
les faire lire. Du reste, il est bon de dire que la lecture était
dâautant plus difficile pour eux quâils lisaient en portugais, langue
dont ils nâavaient point une connaissance suffisante.
Voici, entre beaucoup dâautres, un exemple de lâintelligence des nĂšgres.
_Okoutolou_ était un enfant que la Mission catholique acheta pour faire
son Ă©ducation. On lâemploya au service intĂ©rieur et Ă la culture du
jardin, ne lui donnant que quelques notions de lecture, dâĂ©criture et de
calcul. Dans les moments libres, il se livrait Ă un petit commerce oĂč il
réalisa de jolis bénéfices. Nous lui donnùmes la liberté en 1867, et il
continua ses spĂ©culations commerciales. Au mois dâaoĂ»t 1875, au moment
de rentrer en France, je le vis Ă _AbomĂ©-KpĂ©vi_, oĂč il tenait le haut du
pavé.
A ses débuts, Okoutolou me disait un jour: «Je calcule que les
EuropĂ©ens, avec tous les frais quâils sont obligĂ©s de supporter, doivent
gagner cent pour cent, afin de se couvrir de leurs déboursés. Moi qui
nâai pas de frais, je dois viser Ă un bĂ©nĂ©fice de cent cinquante pour
cent.»
Un autre jour, tandis quâil Ă©tait encore esclave, je lui annonçai un
arrivage de pipes agrémentées de figures diverses.--«Je vais me presser
dâen acheter une caisse, me dit-il.--Prends garde, rĂ©pliquai-je; il y en
a une quantité considérable, le marché en sera inondé.» Okoutolou resta
un moment pensif, puis il dit, dâun ton dĂ©cidĂ©: «Dans ce cas, jâen
achÚterai trois caisses. On les vendra à vil prix, à présent que
jâachĂšte. Jâattendrai que le marchĂ© en soit dĂ©pourvu pour mettre les
miennes en vente... Excellente affaire!... merci, pÚre!»
Les agents des factoreries françaises, à Abomé-Kpévi, me disaient
quâOkoutolou Ă©tait leur meilleur client, et quâil faisait presque autant
dâaffaires quâeux. Une seule chose aurait pu compromettre ses intĂ©rĂȘts:
il ouvrait des crédits trop larges à ceux qui traitaient avec lui; et
cela mĂȘme prouve quâil comprenait les nĂ©cessitĂ©s du nĂ©goce, impossible
sans crédits en ces pays.
«Si lâon devait juger un de nos enfants _en bas Ăąge_, et le comparer Ă
ceux dâEurope, dit M. BorghĂ©ro, on serait entraĂźnĂ© Ă croire que nos
négrillons sont de beaucoup supérieurs aux blancs.»
_A un Ăąge plus avancĂ©_, lâenfant europĂ©en paraĂźtra supĂ©rieur.
«Seulement, dit le capitaine Speke, le fils de Cham déploie une
subtilité de ruses, une vivacité de reparties, une fertilité
dâinventions, qui malheureusement se rĂ©vĂšlent par les mensonges les
mieux trouvés, débités avec un sans façon et un naturel tout à fait
amusants.» En sorte que ce qui manque au nĂšgre dâun cĂŽtĂ©, il le rattrape
dâun autre.
Les facultés du noir ont plus de spontanéité que les nÎtres, plus de
vivacitĂ© peut-ĂȘtre; mais, par contre, elles se prĂȘtent moins Ă
lâapplication, Ă un exercice continu. «Un noir apprend plus facilement
et en moins de temps une opĂ©ration dâarithmĂ©tique; mais quand il sera
question dâappliquer cette opĂ©ration Ă autre chose quâĂ des chiffres,
quand il faudra faire une observation, Ă©tablir un raisonnement Ă lâaide
de cette mĂȘme opĂ©ration, notre noir sera fort embarrassĂ©, tandis que
lâEuropĂ©en qui aura mis bien plus de temps pour apprendre la mĂȘme
opération saura sans difficulté en généraliser la loi et en tirer une
foule de conséquences pratiques. Cette diversité se manifeste dans toute
la suite de la vie.» (BORGHĂRO.)
Pour tout dire en un mot, il y a dans le noir _plus dâintuition et moins
de rĂ©flexion_, quant Ă lâintelligence. Quant Ă la volontĂ©, _il y a plus
de spontanĂ©itĂ© que de constance_. LâĂ©nergie fait dĂ©faut au nĂšgre, sâil
faut la soutenir; et sâil en a dans un premier mouvement, elle tombe
aussitĂŽt.
A dĂ©faut dâautre force, le nĂšgre a celle de lâinertie. Lâesclave
endurant les mauvais traitements et disant au maĂźtre qui le frappe:
«_Tue-moi donc!_» cet esclave est plus fort dans son inertie quâil ne le
serait dans la rĂ©sistance. A force dâinertie, le nĂšgre est patient et
vertueux; lâinertie servira ses passions et ses rancunes. Ăcoutons-le
dans la sagesse de ses proverbes. Il sâexhorte Ă demeurer impassible:
«Le cĆur de lâ_achacpa_ (arbre trĂšs-dur) ne craint pas la hache,
dit-il.--La cuiller voit lâeau bouillante sans la redouter.--Le tesson
(oĂč lâon met la braise) endure le feu.--Si un plus fort que vous vient Ă
vous maltraiter, contentez-vous dâen rire.»
Le noir est enclin à la douceur, à la modération, à la complaisance; il
sera facilement discret, affable, obséquieux, parce que rien de tout
cela nâexige de grands efforts ni un travail soutenu. A premiĂšre vue, on
pourra le croire patient et résigné; et cependant, il ne sera
quâindiffĂ©rent et impassible. Cette indolence native explique comment il
subit, sans rĂ©agir, lâabsolutisme des _olorichas_ ou fĂ©ticheurs, le
despotisme du roi, les exactions des chefs, les rigueurs du maĂźtre, et
jusquâaux coutumes horribles des sacrifices humains.
Rarement le noir attaque les difficultĂ©s de front: il biaise et tend Ă
ses fins par la ruse et la duplicité, évitant de laisser rien transpirer
avant dâĂȘtre sĂ»r dâatteindre son but. Sa haine, au lieu de se traduire
par les brusques emportements de la colĂšre, se cache sous le poison: le
poison est lâinstrument ordinaire de ses rancunes, quand il se venge
personnellement.
Le noir manque de prĂ©voyance autant que dâĂ©nergie. Il jouit du moment
présent, peu soucieux du lendemain. Comme tous ceux qui se laissent
dominer par la vie des sens, il sâĂ©puise Ă rechercher ses aises et ses
commodités; il tombe dans un engourdissement moral qui le rend, selon
lâexpression de lâapĂŽtre saint Paul, _homme animal_.
Il ne demande au sol, par la culture, que les choses dont il a
présentement besoin; et si une végétation luxuriante ne suppléait aux
dĂ©fauts de lâimprĂ©voyance, les surprises de la famine se feraient
souvent sentir. Survient-il une année de sécheresse? la disette sévit,
et la misĂšre est grande, car on nâa pas songĂ© Ă faire de rĂ©serve, les
années précédentes. Et les dures épreuves du passé laissent tout aussi
imprévoyants ces hommes mous à qui tout effort paraßt impossible.
Dans le commerce, aussi bien quâĂ la guerre, les nĂšgres sâappliquent Ă
surprendre.
Ils affichent, du reste, la soumission la plus humble, le servilisme le
plus humiliant pour tout ce qui leur semble supĂ©rieur Ă eux, mĂȘme pour
leurs fĂ©tiches de bois ou de boue. En pays nĂšgre, la fiertĂ© nâest guĂšre
de mise, Ă moins quâon ne soit le plus fort; et alors on est dâordinaire
arrogant. Quand on nâest pas le plus fort, il faut se taire et attendre:
opposer lâinertie Ă la force.
_La prudence est la vertu principale du nÚgre; la curiosité, son défaut
dominant._ Je ne parle pas de lâivrognerie, qui est une passion
_acquise_ et toute dâĂ©ducation.
Le nÚgre est prudent par nécessité, plus encore que par tempérament.
«Tous les hommes ne sont pas également susceptibles de prudence, dit le
docteur Belouino dans son étude magistrale DES PASSIONS; cette vertu
dĂ©pend dâune multitude de circonstances individuelles ou gĂ©nĂ©rales,
physiques ou morales.»
Le mĂȘme auteur ajoute une observation qui semble viser spĂ©cialement les
habitants de la cÎte des Esclaves. «Parmi les causes morales de la
prudence, dit-il, on en trouve quelquefois qui ont une action
extrĂȘmement remarquable. Le despotisme, par exemple, qui met sans cesse
lâindividu en garde contre les abus du pouvoir, contre les trahisons de
ceux qui lâentourent, lui inculque une prudence salutaire. Quelquefois
mĂȘme elle le pousse, sous ce rapport, Ă un excĂšs vraiment condamnable.
Il devient défiant, dissimulé, et se sépare en quelque sorte du reste de
la sociĂ©tĂ©. Les facultĂ©s de lâhomme ne se dĂ©veloppent que dans
lâatmosphĂšre de la libertĂ©. Dans les fers ou dans lâesclavage, elles
sâĂ©tiolent et sâabrutissent.»
Un mot sur la curiosité.
Chez les nÚgres de la cÎte des Esclaves, la curiosité naßt de
lâindolence et du besoin dâemployer son temps Ă quelque chose. Un rien
lâoccupe; elle flotte au vent des circonstances, de la distraction, du
caprice, de lâincertitude; elle sâĂ©gare en des rĂȘveries stĂ©riles. Le
nĂšgre regarde, voit, et il est avide de regarder et de voir encore,
parce quâil nâose ou ne peut agir. Pour peu que la dĂ©fiance et la peur
surexcitent son dĂ©sir de voir, il nâa plus que des yeux; ce qui explique
comment il suit le blanc dans tous les détails de sa conduite. Il compte
tous ses pas, discute la portée de ses _paroles_, cherche à sonder
jusquâĂ ses intentions les plus intimes. Le blanc ne fait rien, ne dit
rien, que cela ne soit rapportĂ© immĂ©diatement aux chefs. Ceux-ci mâont
rĂ©pĂ©tĂ© plusieurs fois textuellement des paroles que jâavais entendu
prononcer par des Français chez les Français mĂȘmes.
* * * * *
TATOUAGE. Les noirs des diverses tribus se distinguent par la maniĂšre
dont ils sont tatouĂ©s. «Le tatouage, dit trĂšs-bien M. lâabbĂ© Courdioux,
dans lâestimable revue _les Missions catholiques_, le tatouage est usitĂ©
généralement parmi toutes les peuplades païennes de la Guinée; on ne
voit guĂšre que les mahomĂ©tans sâen abstenir. Dans le vicariat de la CĂŽte
de Bénin il est trÚs-rare de rencontrer un indigÚne ne portant pas cette
marque indĂ©lĂ©bile de sa nationalitĂ©. Chaque tribu ou sous-tribu et mĂȘme
chaque famille a un signe distinctif ou blason qui la fait reconnaĂźtre
au premier aspect. Quelques indications sur cette coutume bizarre
pourront intéresser les lecteurs des _Missions catholiques_.
«Le tatouage (_uĂȘ_ en langue fongbe ou dahomĂ©enne) est donnĂ© aux enfants
dĂšs quâils ont atteint lâĂąge de huit Ă dix ans. Il y a des gens spĂ©ciaux
pour pratiquer cette opĂ©ration dâailleurs peu douloureuse; on les nomme
_uĂȘgbĂŽto_. Ils font les incisions au moyen dâune petite lame de fer de
la longueur dâune lame de canif; puis ils couvrent la plaie dâun onguent
composĂ© principalement de suie et dâhuile de palmier. On lave la plaie
au bout de quatre ou cinq jours.
«Il existe une grande variété de tatouages. Les dessins sont
trÚs-variés. Les uns indiquent la nationalité, les autres le rang, la
condition ou la profession, dâautres enfin sont de purs ornements. Les
rois, les princes, les grands font marquer leurs esclaves dâun signe
particulier destinĂ© Ă les empĂȘcher de fuir ou dâĂȘtre volĂ©s. La noblesse,
les grandes familles ajoutent ordinairement un petit signe au tatouage
plébéien. Ce sont surtout les féticheurs et les féticheuses qui en font
le plus fréquent emploi. Il serait impossible de décrire tous les
dessins dont ils croient orner leur corps. Ce sont des figures de
caïman, de tortue, de lézard, des losanges ou des lignes longitudinales
ou transversales nâoffrant aucun dessin bien caractĂ©risĂ©. Les Ă©paules
sont tatouĂ©es dâune infinitĂ© de petits points trĂšs-rapprochĂ©s. Il est
défendu de toucher ces sortes de tatouages, qui sont réputés fétiches ou
sacrés.
«Un trait montrera lâimportance du tatouage en pays nĂšgre.
«DĂ©sireux dâĂ©tendre dans lâintĂ©rieur lâinfluence de la mission, nous
tentùmes un jour, M. Verdelet et moi, de pénétrer à Okéadan, grande
ville située à environ dix lieues au nord-ouest de Porto-Novo. AprÚs une
marche pĂ©nible, nous arrivĂąmes Ă lâentrĂ©e de la nuit aux portes de la
ville. Notre guide, un _lari_ (officier) du roi Mecpon de Porto-Novo,
nous pria de nous arrĂȘter lĂ pendant quâil irait prĂ©venir le roi Falolo
de notre arrivĂ©e et lui demander la permission dâentrer dans la ville.
Ce chef était bienveillant; il nous aurait fait un excellent accueil, si
cela nâeĂ»t dĂ©pendu que de lui. Nous nous aperçûmes bientĂŽt que le pays
vivait en république, et que plusieurs partis se disputaient le pouvoir.
On comptait le parti de Falolo, celui de deux ou trois autres chefs et
enfin le parti du peuple. Tous ces partis avaient lâambition de
commander; ils avaient leurs réunions, leurs orateurs; tous étaient
armés, et quelquefois la raison du plus fort décidait seule la question
en litige. Falolo avait eu lâavantage dans la derniĂšre levĂ©e de
boucliers; mais une triste affaire était venue surexciter les passions
du peuple. Un agent du gouvernement anglais de Lagos, dâabord bien
accueilli dans cette ville, en avait été ignominieusement chassé pour un
mĂ©fait dont on lâaccusait. Nul blanc et surtout nul Anglais ne devait
ĂȘtre admis dĂ©sormais dans leur ville: telle avait Ă©tĂ© la dĂ©cision du
peuple. Sur ces entrefaites et sans avoir Ă©tĂ© prĂ©venus, nous arrivions Ă
Okéadan.
«La nouvelle que les blancs Ă©taient Ă lâentrĂ©e de la ville se rĂ©pandit
promptement. Des envoyés du peuple et ceux de plusieurs chefs se
prĂ©sentĂšrent bientĂŽt pour nous intimer lâordre de rebrousser chemin.
Nous eûmes beau arguer de notre qualité de Français, de missionnaires,
de mĂ©decins, etc., rien nây put faire.
«--Blancs, nous dit un des orateurs du peuple, ce que vous avancez peut
ĂȘtre vrai, mais nous ne pouvons pas en vĂ©rifier lâexactitude. Parmi
nous, chacun porte inscrit sur son visage le nom de son pays. Celui-ci
est Haoussa, celui-là est Dahomé, cet autre est Egbas; nous ne nous y
trompons pas. Tandis que vous, blancs, oĂč est la marque qui peut vous
faire reconnaßtre pour Français, pour Anglais ou pour _Agoudas_
(Portugais)? Dans la crainte de nous tromper, nous ne voulons recevoir
aucun blanc chez nous.
«De son cĂŽtĂ©, le roi nous fit dire quâil avait envoyĂ© des gens pour nous
protĂ©ger, mais que lâĂ©tat des esprits ne lui permettait pas de nous
engager à pénétrer cette fois jusque dans la ville. Il ajouta que, dÚs
que le calme serait rétabli, il nous inviterait à venir le voir, nous
promettant une cordiale rĂ©ception. Il tint parole; mais câĂ©tait en 1870,
nous venions de fonder une nouvelle résidence; nos ressources ne nous
permirent pas dâaccepter lâinvitation de Falolo, avec lequel cependant
nous avons toujours conservĂ© dâamicales relations.»
La nouvelle rĂ©sidence dont parle M. Courdioux est celle que jâallai
fonder à Lagos, en octobre 1868. Quelque temps avant mon départ de
Porto-Novo, le roi de ce petit Ătat fut obligĂ© dâimposer par les armes Ă
la province de OuĂ©mĂ© le gouverneur quâil voulait lui donner. La
résistance de Ouémé fut vive, et Falolo vint, avec des troupes, seconder
son allié, le roi de Porto-Novo.
AprĂšs un rude combat, on porta Ă lâhĂŽpital de la Mission catholique une
quinzaine de blessés, parmi lesquels se trouvait le fils de Falolo. Le
fait me parut providentiel. Je mâapprochai du jeune blessĂ©, et je lui
dis: «Sais-tu donc oĂč tu te trouves ici? On vient de te porter dans la
demeure des blancs que ton pĂšre et les tiens refusĂšrent de laisser
entrer à Okéadan. Je vais appeler le blanc qui est le chef de cette
maison, celui que vous ne voulûtes point accueillir chez vous.--Grùce!
grĂące!» sâĂ©cria le jeune homme. Et tous ceux de son entourage de
rĂ©pĂ©ter: «GrĂące! grĂące!»--Je rĂ©pliquai: «Ne craignez rien. Vous ĂȘtes
chez des amis qui ne connaissent pas la vengeance. Si nous nous vengeons
jamais, câest en faisant du bien Ă ceux qui nous ont fait du
mal.--Rassure-toi, dis-je au blessĂ©, tu seras mieux soignĂ© quâaucun
autre, si cela est possible.» Et tous me rĂ©pondirent par dâinterminables
«O TCHĂOUN», expression flatteuse de remercĂźment.
Cependant M. Courdioux, supérieur de la Mission, ne tarda pas à venir.
Il renouvela mes assurances de bon vouloir et de dévouement; puis, avec
le tact dâun administrateur habile, saisissant lâoccasion favorable
dâĂ©tablir avec Falolo des relations plus amicales, il mit quelques
bouteilles de vin dans une caisse et les envoya au roi dâOkĂ©adan. Il
chargea les porteurs du présent de faire agréer à Falolo ses salutations
amicales, et de lâassurer que son fils serait lâobjet du dĂ©vouement des
missionnaires.
Falolo, touchĂ© de cette attention dĂ©licate, dĂ©pĂȘcha une quinzaine de ses
hommes Ă la Mission, afin de remercier les PĂšres. Il leur recommandait
son fils, et leur donnait la solennelle assurance, en son nom et au nom
des chefs qui lâentouraient au camp, de leur ouvrir les portes de sa
capitale, quand ils se présenteraient. «Ni moi, ni mes sujets
nâoublierons jamais, faisait-il dire, la bontĂ© avec laquelle vous
accueillez nos blessés. On nous avait dit beaucoup de bien des PÚres
français; nous voyons maintenant que vous nâĂȘtes pas des blancs comme
les autres blancs. Non, personne ne vous empĂȘchera plus de visiter
OkĂ©adan et de circuler en toute libertĂ© dans notre pays. Vous ĂȘtes nos
amis; nous sommes les vÎtres.»
Comme on le voit, tout tournait Ă lâavantage de la Mission. Il est bien
fĂącheux quâon nâait pu se rendre Ă lâinvitation de Falolo en 1870. La
charité des missionnaires eût été pour eux un signe de recommandation
plus prĂ©cieux que ceux du tatouage. Les OkĂ©adans, en lâabsence de ces
derniers signes, nâavaient pas voulu croire Ă la parole de ces blancs,
que rien dâextĂ©rieur ne distinguait des autres blancs; ils connaissaient
désormais les PÚres à leur charité: à ce signe ils voyaient dans les
PÚres «_des blancs qui ne sont pas comme les autres blancs_».
Les féticheurs indiquent par le tatouage les mystÚres et les degrés de
lâinitiation. Ces caractĂšres hiĂ©roglyphiques et sacrĂ©s marquent Ă quelle
classe de fétiches ils sont voués, et quel rang ils occupent dans leur
ordre. On peut lire ce signalement sur leur corps, comme nous le lirions
sur un passeport ou sur une lettre de créance; car le tatouage est une
véritable écriture.
On nâemploie pas toujours le fer dans les opĂ©rations du tatouage: on se
sert aussi de certaines plantes, dont la séve a la propriété de produire
des ampoules, laissant aprĂšs elles des escarres et des cicatrices, dont
la trace ne disparaĂźt quâĂ la longue.
On emploie aussi dâautres plantes, dont la sĂ©ve, comme celle du
_boudjĂ©_, noircit Ă lâair.
«La marque du _boudjé_ ne dure pas plus de neuf jours, dit un adage
nago; celle de lâ_inabi_ ne passe pas une annĂ©e.»
_N. B._--Lâinabi produit des ampoules.
CHAPITRE III
1Âș HABITATIONS; 2Âș MOBILIER; 3Âș VĂTEMENTS ET PARURES; 4Âș INSECTES ET
REPTILES.
Une chose frappe lâEuropĂ©en, quand il arrive Ă la cĂŽte des Esclaves:
lâabsence de tout ce qui constitue chez nous ce que nous appelons les
commoditĂ©s de la vie: habitation, mobilier, vĂȘtements, tout se rĂ©duit au
strict nécessaire. Le nÚgre est dépourvu de souliers, de chapeau, de
draps de lit, de lit mĂȘme, de cuillers, de fourchettes... de ces mille
ustensiles que nous jugeons indispensables au bien-ĂȘtre, et dont la
privation nous rend la vie pénible.
Et lâon est tentĂ© de regarder en pitiĂ© ces pauvres gens privĂ©s de tant
dâobjets que lâĂ©ducation nous a rendus nĂ©cessaires. Ne les plaignons pas
pourtant. Est-il absolument nĂ©cessaire dâavoir une serviette? Ne peut-on
pas se lécher les lÚvres et les doigts? En fait de fourchettes, y en
a-t-il de meilleures que les doigts? Peut-on ĂȘtre trop lĂ©gĂšrement vĂȘtu,
quand la chaleur est accablante? Pourquoi sâembarrasser les pieds de bas
et de chaussures? Pourquoi sâemprisonner le corps dans des habits
toujours gĂȘnants? Paletot, gilet, chemise, cravate: objets de luxe!
superflu!
* * * * *
1Âș HABITATIONS. Un jour, je mâapprochai dâun groupe dâenfants, et
jâentendis lâun dâeux rĂ©citer le conte suivant:
Le Loup et lâOnce.
«Le loup ayant eu un petit, ce petit mourut. Lâonce eut aussi un petit
qui mourut.
«Lâonce prit son pays en dĂ©goĂ»t; le loup en fit autant; et chacun de son
cÎté chercha un séjour meilleur. Arrivé en un certain endroit, le loup
se dit: «Demain, au point du jour, je viendrai arracher lâherbe.» Lâonce
survint, arracha lâherbe et se retira Ă lâĂ©cart.
«Le loup Ă©tant revenu: «Oh! oh! sâĂ©cria-t-il, quel bon pays! je venais
ici arracher lâherbe, et lâherbe sâest dĂ©jĂ arrachĂ©e dâelle-mĂȘme!» Il
prend possession, balaye la place et sâen va.
«A son tour, lâonce revient. «Certes! dit-elle, quelle bonne terre! Je
me proposais de la venir balayer, et voilĂ quâelle sâest balayĂ©e
elle-mĂȘme!» Lâonce coupe des arbres, les laisse Ă terre et sâĂ©loigne.
«Le loup arrive, plante ces arbres et rentre en son gßte.
«Et lâonce: «Ces arbres, dit-elle, se sont plantĂ©s eux-mĂȘmes.» Elle va
couper des bambous et les dépose sur le sol.
«Le loup vient et attache les bambous.
«Est-ce possible? dit lâonce; ces bambous se sont liĂ©s dâeux-mĂȘmes!» Et
elle arrache de lâherbe; et elle couvre la maison.--«Tiens! sâĂ©crie le
loup, en arrivant: lâherbe sâest coupĂ©e!... la toiture est faite!...» Et
il partage la maison en deux, se rĂ©servant lâune des piĂšces et destinant
lâautre Ă sa femme.--Et lâonce de sâĂ©crier: «Bon! la maison sâest
divisée en deux! Voici la partie que je garde pour moi; voilà celle que
je laisserai Ă ma femme. Quand viendra le cinquiĂšme jour, je porterai
mes bagages et je mâinstallerai.»--Le loup, de son cĂŽtĂ©, se fit le mĂȘme
raisonnement.
«Le cinquiĂšme jour Ă©tant venu, lâonce prend ses bagages et vient avec sa
femme. Le loup en fait autant. Le loup entre dans une piĂšce, lâonce dans
lâautre, chacun se croyant seul au logis. Or, lâun et lâautre en mĂȘme
temps, ils cassÚrent quelque chose de leur cÎté. Et chacun de se
demander: «Qui donc a cassé quelque chose dans la piÚce voisine?» Et
chacun de sâenfuir.
«Ils coururent comme dâici[9] Ă GlĂ©khouĂ© et allĂšrent se rencontrer au
loin. «Que fais-tu, ĂŽ loup? dit lâonce.--«Jâavais fait une maison, dit
le loup; je ne sais quoi mâen a chassĂ©.--Justement, rĂ©plique lâonce,
pareille chose mâest advenue. Jâavais abattu des arbres: dâeux-mĂȘmes les
piquets se sont plantĂ©s.»--Le loup dit: «Jâavais trouvĂ© un terrain oĂč je
me proposais dâarracher lâherbe; le jour venu, je trouvai lâherbe
arrachée.»
[9] Glékhoué est le nom que les indigÚnes donnent à Wydah. Le conteur
était à Porto-Novo.
«LĂ -dessus, lâonce et le loup se remettent Ă courir. Jamais ils nâont pu
se regarder en face.»
Tel est le conte que jâentendis. On y dĂ©crit bien toutes les opĂ©rations
dâune installation. Câest bien la maniĂšre de faire de tous: le loup, en
cela, agit comme lâonce, sans se concerter avec elle.
Dâabord on choisit le terrain et on lâapproprie. Lâherbe qui en encombre
le sol Ă©tant arrachĂ©e, on lâenlĂšve ou on la brĂ»le. Pas de pierres, pour
bĂątir: on coupe des arbres, on les plante sur quatre lignes formant un
quadrilatĂšre. Les arbres ainsi plantĂ©s sont assujettis par le haut, Ă
lâaide de bois passĂ©s dans les Ă©chancrures mĂ©nagĂ©es Ă lâextrĂ©mitĂ©
supérieure. Ces bois, fortement fixés, relient les arbres entre eux et
constituent la carcasse inférieure du bùtiment sur laquelle on établit
la charpente de la toiture: charpente de construction toute simple,
composée de longs bùtons maintenus par des liens.
Il nây a plus quâĂ couvrir et Ă former ce qui tiendra lieu de murs. On
porte les matériaux: _des bambous, des branches de palmier, des cordes
de paille_, et lâon se met Ă lâĆuvre.
Voyons dâabord former lâenceinte de la maison. Les ouvriers attachent
transversalement aux piquets une ligne de bambous, Ă trente ou quarante
centimÚtres du sol; puis ils établissent trois ou quatre autres lignes
semblables, parallĂšles Ă la premiĂšre, Ă cinquante ou soixante
centimĂštres lâune au-dessus de lâautre. Tous ces bambous sont dans une
position horizontale. Contre ces premiers bambous on applique ceux qui
forment cloison. Ils sont placés perpendiculairement et attachés
fortement entre eux et avec ceux des lignes horizontales. On a soin de
laisser le moins de vide possible; mais la maison ne laissera pas que de
ressembler Ă une cage, mĂȘme avec la prĂ©caution que lâon prend souvent de
faire une seconde cloison Ă lâintĂ©rieur. Au surplus, on se prĂ©occupe
seulement de la porte, et souvent on oublie ou lâon nĂ©glige de laisser
une lucarne. De fenĂȘtres il nâen est guĂšre question dans cette
architecture primitive de nos nĂšgres.
Il est essentiel dâobserver que la porte des habitations donne sur une
cour attenante; elle nâouvre point sur la rue.
Passons Ă la construction de la toiture. Du bois faĂźtier Ă la ligne
infĂ©rieure de la toiture, on fixe des bambous de la mĂȘme maniĂšre que
dans le bas. La distance de lâun Ă lâautre est de trente centimĂštres
environ. On attache à ces bambous des couches superposées de branches de
palmier garnies de leurs feuilles; on arrange avec plus de soin celles
qui forment le faĂźtage ou, comme disent les nĂšgres, le _chapeau de la
maison_, et lâĂ©difice est terminĂ©.
La porte est en bambous, confectionnĂ©e de la mĂȘme maniĂšre que les
cloisons et placée avec des liens en paille: en sorte que, dans beaucoup
de cases, on nâa pas eu besoin dâemployer un seul clou.
Il y a beaucoup de maisons dont les murs sont en terre: Ă Porto-Novo et
Ă Wydah, en argile glaise fort tenace quand elle est bien prĂ©parĂ©e; Ă
Lagos et chez les Minas de Popo et dâAgouĂ©, en terre tourbeuse mĂȘlĂ©e de
sable dans des proportions déterminées.
ArrĂȘtons-nous Ă considĂ©rer les ouvriers dâun chantier. Ils ne vont pas
chercher la terre ou le sable hors de la ville. A cĂŽtĂ© mĂȘme de lâendroit
oĂč ils veulent bĂątir, dans la rue, sur une place, ils prennent ce qui
leur est nĂ©cessaire, et ils laisseront lĂ un trou bĂ©ant, oĂč lâon jettera
plus tard toutes sortes dâordures. A Porto-Novo en particulier, on
rencontre dans lâintĂ©rieur de la ville plusieurs excavations de quinze Ă
vingt mĂštres au plus de profondeur. Câest lĂ quâon prit la terre pour
bĂątir les maisons de quartiers entiers.
Les ouvriers sont tous armĂ©s des mĂȘmes outils: une pioche et un petit
panier. Ils vont chercher la terre dans leur panier, la portent Ă une
place unie et prĂ©parĂ©e dâavance, lâĂ©mottent, lâĂ©miettent, la rĂ©pandent
sur le sol, et en forment une couche de vingt centimĂštres environ.
Ensuite, ils arrosent abondamment toute cette couche. Tous en ligne, Ă
lâextrĂ©mitĂ© de lâaire, ils se prennent par la main et partent en battant
la mesure de leurs pieds, avançant, reculant, piétinant sans cesse.
Cependant ils sâaident de la voix et sâexcitent par leurs chants,
jusquâĂ ce que la terre soit bien pĂ©trie et forme une masse onctueuse.
Alors, ils font de toute cette boue un grand tas quâils couvrent de
feuilles, afin de lâabriter contre les ardeurs du soleil; et ils
laissent la masse abandonner en partie lâeau quâelle contient: ce qui
donne à la boue plus de ténacité et de consistance.
Deux ou trois jours aprĂšs, ce rĂ©sultat est obtenu: câest le moment de
bùtir. Les ouvriers reprennent la boue et la façonnent en grosses
boules. Cette opĂ©ration terminĂ©e, trois ou quatre dâentre eux
sâĂ©tablissent maçons; les autres servent de manĆuvres. Ceux-ci passent
les boules aux premiers qui les lancent violemment et forment une assise
de cinquante centimĂštres. Lâassise terminĂ©e sur tout le pĂ©rimĂštre, on la
laisse sĂ©cher jusquâĂ ce quâelle puisse en supporter une autre. On
recommence tant que les murs nâont pas atteint la hauteur voulue. Dans
les cases des nĂšgres du vulgaire, les murs nâont guĂšre plus de deux ou
trois mĂštres au plus. Le toit est comme dans les cases en bambous.
La forme architecturale de lâĂ©difice est, quant Ă lâensemble, ce quâelle
est gĂ©nĂ©ralement chez nous: un grand carrĂ© surmontĂ© dâun toit en pente,
Ă deux ou Ă quatre eaux.
Nous avons dit plus haut que la porte de la case donne sur la cour. Chez
les chefs et les riches, il est rare quâil nây ait point plusieurs cours
rĂ©unies dans une mĂȘme enceinte et nâayant souvent quâune ouverture sur
la rue. Dans chaque cour, se trouvent une ou plusieurs cases: il y a les
cases des esclaves, celles des femmes... La case du maĂźtre occupe la
partie la plus reculĂ©e, elle est prĂ©cĂ©dĂ©e dâun auvent (_odĂšddĂš_) qui
sert de salle de rĂ©ception. Aussi lâon y voit un lit de bambou sur
lequel le maĂźtre sâinstalle, accroupi, assis ou couchĂ©, suivant les
circonstances, lorsquâil reçoit des visiteurs. Dans les sĂ©ances
solennelles, câest le lit de justice des chefs.
Quelquefois les cases sont bĂąties de maniĂšre Ă laisser au centre une
petite cour carrĂ©e, Ă ciel ouvert, entourĂ©e de galeries, oĂč sont reçus
les amis intimes, et ceux avec qui lâon veut traiter une affaire en
secret. Rarement le maĂźtre de la maison pousse le laisser-aller jusquâĂ
introduire les intimes dans la cour et la case des femmes, qui vivent Ă
lâintĂ©rieur dans un nĂ©gligĂ© par trop choquant.
Nous établissons, on le voit, une distinction entre la case et
lâhabitation: la case est le logis; lâhabitation, la maison, est
lâensemble des cases appartenant Ă un mĂȘme maĂźtre. Les nĂšgres ne parlent
pas autrement: ils appellent le maßtre _babba_; la case, _illé_;
lâensemble des cases, _ibougbĂ©_.
Les habitations dâune localitĂ© sont jetĂ©es çà et lĂ . La mitoyennetĂ© des
murs nâest guĂšre connue: chaque habitation est entourĂ©e de murs qui en
dépendent totalement. Aussi, entre deux habitations, voit-on toujours ou
à peu prÚs un passage étroit, laissé là moins pour former une rue, que
pour séparer les propriétés. Il existe de véritables rues, mais il y en
a peu, mĂȘme dans les villes. En revanche, on trouve, au milieu des
villes et des villages, des terrains vagues, des fossés profonds, des
arbres gigantesques, des bosquets, des cloaques infects... de tout, si
ce nâest de lâordre et de la propretĂ©. Quelle infection en certains
endroits! Quel tohu-bohu!
La ville ne diffĂšre du village que par lâĂ©tendue de son territoire:
lâune et lâautre sont des _illous_[10], câest-Ă -dire des agglomĂ©rations.
Quand on veut distinguer un village dâune ville, on lâappelle, en nago,
_illou kékéré_, illou petit ou petite agglomération.
[10] Illou vient du radical _lou_, dont le sens propre est agglomérer,
sâagglomĂ©rer.
Lâillou a ses dĂ©pendances comme lâhabitation a les siennes. De mĂȘme que,
dans lâhabitation, cases et cours font un seul tout, de mĂȘme la partie
cultivĂ©e de la campagne, _oko_[11], est lâannexe de lâagglomĂ©ration.
[11] Oko, lieu de lâapprovisionnement; par opposition Ă igbĂš, terrain
inculte, broussaille, buisson, lieu délaissé.
Illou signifie: village, ville, contrĂ©e, district, patrie.--Câest que,
de fait, le nĂšgre nâa dâautre pays que la ville ou le village entourĂ© de
terres cultivĂ©es: câest lâ_illou_ qui est la patrie proprement dite,
lâ_igbĂš_ est, pour ainsi dire, un lieu Ă©tranger, un _res nullius_.
* * * * *
2Âș LE MOBILIER sâaccommode aux besoins de lâhomme Ă lâintĂ©rieur. Le
nĂšgre, nâayant une maison que pour sâabriter, tient peu au mobilier.
Inutile de chercher le confortable dans sa case. Voici Ă peu prĂšs tout
ce que comporte le luxe de lâameublement:
_Lit._ Dans la plupart des maisons, on ne trouve rien qui ressemble Ă un
lit: on se couche sur une natte étendue par terre. Au palais du roi,
chez les cabécÚres et dans la maison de quelques particuliers, on
remarque une petite estrade en terre de la grandeur dâun lit (_okpo_),
et mĂȘme des lits en bambou. Point de matelas, point de draps, point de
couvertures: sur le lit, une natte; pour se couvrir, le pagne qui sert
de vĂȘtement.
_Armoires et commodes_ font complétement défaut; on les remplace par des
sacs (_akpo_) ou par de petites caisses (_acpoti_); encore la caisse
est-elle peu rĂ©pandue dans lâusage. Les sacs sont en paille ou en cuir:
lâ_orĂškĂšchĂš_, en paille, sert Ă renfermer les cauris; on serre les
habits dans lâ_abo_. Parmi les sacs en cuir, nous signalerons
lâ_asounwoun_, muni de cordons et servant de bourse; le _laba_, dans
lequel on transporte les vivres; lâ_akpo-agadagodo_, ou sac Ă serrure,
petit et fermĂ© par un anneau en cuir; lâ_akpo-ichanna_, dans lequel on
serre le tabac, le briquet et lâamadou.
Les _siéges_ ont une utilité fort secondaire dans la plupart des cases;
aussi sont-ils trĂšs-rares. Il est de rĂšgle que le maĂźtre seul a le droit
de sâen servir dans la maison: pourquoi donc en aurait-on plus dâun? Au
Dahomey, le siége est un des insignes du cabécérat: il passe du
titulaire Ă son successeur, Ă qui il est remis par le roi.
_Lampes et chandeliers_ sont inconnus. Dans une écuelle en terre remplie
dâhuile de palme, on allume une mĂšche de coton: câest tout le systĂšme
dâĂ©clairage connu de nos nĂšgres.
Les appartements somptueux sont cirés à la bouse de vache; les murs en
sont peints avec une décoction de certaines feuilles tinctoriales.
Le foyer (_aro_) est dehors; il se compose de trois mottes de terre sur
lesquelles, comme sur un trĂ©pied, on Ă©tablit le vase oĂč cuisent les
aliments. A quelques pas de la case, on voit un four cylindrique en
terre cuite, dans lequel les indigĂšnes font cuire leurs _acassas_ et
griller le maĂŻs.
Les femmes ont une cuiller de bois pour remuer lâ_obbĂ©_ qui bout sur le
feu, et lâ_akara_ qui se rissole dans lâhuile de palme.
Dans les maisons bien installées, on voit aussi un grand mortier en bois
avec son lourd pilon: on y broie le maĂŻs.
Lâeau est conservĂ©e dans des vases en terre, hauts de cinquante
centimĂštres environ, et de forme Ă peu prĂšs sphĂ©rique. On a dâautres
vases plus petits pour faire la cuisine.
Les personnes adonnées au commerce étalent et portent leur marchandise
sur des plateaux en osier ou dans des calebasses. «La calebasse ne peut
aller sur le feu comme les pots en terre», disent les nÚgres: elle ne
peut donc servir Ă cuire les aliments. En dehors de lĂ , je ne sais Ă
quoi les indigĂšnes ne lâemploient pas. Lâ_agbĂ©_, longue calebasse
percĂ©e dâun trou dans le haut, remplace les bouteilles et les
jarres;--lâ_akĂ©rĂ©gbĂ©_ (le mot lui-mĂȘme le dit) est une petite
_agbĂ©_;--lâ_ado_, plus petite encore et de mĂȘme forme, sert de fiole: on
y met ce que les noirs appellent, dans leur style, _ogoun_, médecine:
que ce soient des poudres mĂ©dicinales ou des poisons.--Lâ_aro_ sert de
carquois aux chasseurs de lâintĂ©rieur.
Les calebasses plates prennent le nom dâ_igba_, lorsquâelles sont
coupĂ©es en deux; lâ_igba_ ressemble, pour la forme, Ă nos saladiers ou Ă
nos cuvettes. Lâ_igba dâOgodo_ est trĂšs-large: on y serre les habits et
la farine. On appelle _panchoucou_ une calebasse également trÚs-large et
munie de son couvercle. Lâ_iya_ sert de plat; lâ_adĂ©mon_ et lâ_aha_, de
verre; lâ_adjedje_, criblĂ©e de trous, est un vrai tamis.
* * * * *
3Âș LES NOIRS SONT-ILS VĂTUS? Câest Ă dessein que je pose cette question
qui mâa Ă©tĂ© adressĂ©e trĂšs-souvent; et jây rĂ©ponds afin de couper court
aux sous-entendus quâelle cache. Il y a lĂ un prĂ©jugĂ© erronĂ© quâil faut
attaquer de front. On a lâintention de demander si les noirs, _ces
peuples primitifs_, sont arrivés à ce progrÚs de sentir le besoin de ne
pas rester nus comme les animaux. Au fond, cela veut dire: «La
conscience _se forme-t-elle_ dans le nÚgre?» La science répond nettement
à la question ainsi posée: «Le nÚgre naßt homme, il ne le devient pas:
il a la conscience en naissant, et il ne saurait lâacquĂ©rir.»
On peut perdre la pudeur, on ne lâacquiert pas: elle est innĂ©e dans le
noir comme dans le blanc. Mille fois, passant dans la rue, jâai vu les
enfants se blottir contre les murs et me tourner le dos quand jâĂ©tais
prĂšs dâeux, parce quâils Ă©taient sans vĂȘtement. Je parle ici des enfants
en bas Ăąge, car les autres sont toujours vĂȘtus.
Nous portons des vĂȘtements Ă deux ou trois fins principales: 1Âș pour
cacher la nuditĂ©; 2Âș pour nous garantir des intempĂ©ries; 3Âș pour nous
parer.
Observation importante: plus on est exposé aux injures du temps et des
saisons, et plus on se couvre dâhabits. Le nĂšgre de la cĂŽte des
Esclaves, ayant peu Ă redouter de ces injures, nâa presque rien Ă faire
pour sâen garantir. Donc, nous ne devons pas nous Ă©tonner de voir son
négligé bien simple, trop simple. Sous un climat à variations rares et
constamment chaud, il nâa presque pas Ă se garantir des intempĂ©ries.
Aussi, dĂšs quâil sâabandonne au laisser-aller, surtout dans lâintĂ©rieur
de la maison, il en vient Ă se contenter de ce qui cache strictement la
nuditĂ©: il porte alors, pour tout costume, un mouchoir, ou mĂȘme un petit
morceau dâĂ©toffe retenu Ă lâaide dâune ficelle. Les canotiers se
permettent de nâavoir que ce vĂȘtement rudimentaire, parce quâils ont
besoin de nâĂȘtre pas gĂȘnĂ©s dans la souplesse de leurs mouvements et
parce quâils sont exposĂ©s sans cesse Ă se mouiller.
Hors des circonstances oĂč il sâabandonne, sans retenue, au laisser-aller
de la vie domestique; hors des cas oĂč les exigences du mĂ©tier semblent
demander quâils laissent les habits de cĂŽtĂ©, on ne voit pas le nĂšgre
aller et venir sans vĂȘtements. Les Nagos et les DjĂ©jis ne sortent guĂšre
sans le costume complet. Si les Minas sont habituellement plus
lĂ©gĂšrement vĂȘtus, câest quâils ont plus souvent Ă se mettre dans lâeau;
car ils sont resserrĂ©s entre la lagune et lâOcĂ©an.
A la cĂŽte des Esclaves, le costume des indigĂšnes se compose de lâ_acho_,
pour les femmes; pour les hommes, de lâ_acho_ et du _chocoto_.
Lâ_acho_ (les EuropĂ©ens traduisent: pagne) est un morceau dâĂ©toffe de la
forme dâun drap de lit; celui des femmes a 1 m. 80 de longueur environ,
et 1 m. 20 de largeur; celui des hommes est plus long et plus large.
Le _chocoto_, espĂšce de caleçon de bain, Ă©troit et court, nâarrive
quâaux genoux. Les hommes portent seuls le _chocoto_; rarement ils nâen
ont pas. Les femmes ne font pas usage de cet habit.
Les hommes et les femmes ne se revĂȘtent pas de lâacho de la mĂȘme
maniĂšre: les femmes le roulent autour du corps; les hommes le jettent
sur lâĂ©paule gauche, en le ramenant sous le bras droit, qui reste
découvert. Le nÚgre sait se draper avec une noble élégance dans son
pagne; la négresse dispose les siens avec une coquetterie vraiment
séduisante.
Je dis: _les siens_, car elle en a plusieurs lorsquâelle se met en frais
de toilette. Le premier, qui sert Ă la couvrir, est fort simple, et
simplement roulĂ© sur les hanches, de façon Ă retomber jusquâaux genoux.
Les autres sont les colifichets de la toilette. Ils dĂ©bordent lâun
au-dessus de lâautre et simulent ce que nos modistes appellent des
_volants_. Lâun de ces pagnes peut se relever sur la poitrine, pour
couvrir les seins. Quelquefois un autre est négligemment jeté sur la
tĂȘte ou sur lâĂ©paule et pend des deux cĂŽtĂ©s.
La mĂšre, au lieu de porter son enfant sur les bras, lâattache sur son
dos avec un pagne. Elle lâattire en avant, par-dessous le bras,
lorsquâelle veut lui donner Ă teter. Le pauvre enfant ainsi charriĂ© gĂȘne
moins la mÚre, qui peut de cette façon vaquer à tous les travaux du
mĂ©nage et tenir sur la tĂȘte la marchandise quâelle va vendre de maison
en maison. On voit fréquemment les négresses, chargées de leur enfant et
portant sur la tĂȘte un fardeau, aller dâune ville Ă lâautre, faire des
voyages assez longs.
Les pagnes sont de différentes couleurs: ceux de couleur rouge, plus
voyants, plaisent davantage aux indigÚnes; le pagne bleu foncé est un
vĂȘtement dont les femmes en deuil se couvrent la tĂȘte.
La somptuosité dans les habits admet la richesse des étoffes, depuis le
coton et les soieries jusquâaux galons dâor et dâargent; mais la forme
ne varie pas, câest toujours lâ_acho_, pour les femmes; le _chocoto_ et
lâ_acho_, pour les hommes de toute condition.
Le parasol et les chaussures sont demeurĂ©s, jusquâĂ ces derniers temps,
un insigne de grandeur et dâautoritĂ© rĂ©servĂ© au roi, aux chefs
principaux et au grand prĂȘtre. Encore les chefs ne peuvent-ils sâen
servir en présence du roi.
Longtemps il en fut de mĂȘme du chapeau. Toutefois son usage tend
aujourdâhui Ă se gĂ©nĂ©raliser. Outre les chapeaux importĂ©s par le
commerce européen, les noirs ont des chapeaux de paille confectionnés
dans le pays; ils ont aussi des espĂšces de serre-tĂȘte (_aramori_) et des
bonnets appelés _filla_, dont la forme rappelle le bonnet légendaire du
_bon roi dâYvetot_. Si lâon veut se couvrir les oreilles, on porte le
_filla abÚti_, terminé en pointe dans le bas, des deux cÎtés: ce bonnet
est appelé aussi, à cause de sa forme, _éti adja_, oreille de chien. Le
plus souvent les deux pointes sont dressées comme des oreilles de chien.
Le _filla djofolo_ est plus allongé et retombe en arriÚre comme la
_gorra_ espagnole; il sert de gibeciĂšre aux chasseurs.
Nâoublions pas lâ_akata_, plus utile quâĂ©lĂ©gant. Ce couvre-chef Ă larges
bords a les dimensions dâun parapluie; il est fait de feuilles de
palmier assez grossiĂšrement tressĂ©es et a deux centimĂštres dâĂ©paisseur.
Hommes et femmes sâen servent quand ils veulent se garantir de la pluie
ou sâabriter contre les ardeurs du soleil.
Signalons, pour mĂ©moire, trois sortes de vĂȘtements en usage dans
lâintĂ©rieur: lâ_agbaladja_, espĂšce de blouse trĂšs-courte;
lâ_akaso-Ă©wou_, vĂȘtement qui va, comme nos gilets, du cou Ă la taille
seulement; lâ_Ăšha_, sorte de jaquette.
Le costume musulman nâest pas un costume local; il a Ă©tĂ© introduit dans
le pays par des Ă©trangers venus du nord et professant lâislamisme.
Venaient-ils du pays de Mali, situé au nord-ouest du Yorouba? Nous
sommes dâautant plus portĂ© Ă le croire quâon appelle les musulmans
_Imali_, mot qui signifie, dâaprĂšs les rĂšgles de la langue nago, gens de
Mali, de mĂȘme que IdjĂ©bou signifie gens du DjĂ©bou.
Le costume des Imali ou Malais se compose des sandales[12], dâun large
pantalon, de la _tobé_ et du turban[13]. La _tobé_, appelée par les
Nagos _éwou_ ou chemise, est un large surtout dont les manches sont
amples, muni dâune ouverture oĂč passe la tĂȘte. La _tobĂ©_ est en coton
blanc et chamarrée de broderies.
[12] _Saloubata._
[13] _Lawani._
Les Malais aiment le faste et affectent des airs de grandeur; presque
toujours ils ont des armes, particuliÚrement des cimeterres renfermés
dans des fourreaux en cuir colorié. Aux jours de gala, les principaux
dâentre eux sortent sur des chevaux richement caparaçonnĂ©s. Ils se font
suivre dâune nombreuse escorte, en imposant au vulgaire par lâĂ©clat de
leur costume.
Les Malais ne sont pas seuls Ă se faire une parure de leurs armes. Les
nĂšgres en pagne portent aussi de petites hachettes, des coutelas
élégants de forme et brillants de propreté.
Aucune parure nâa eu autant de succĂšs que les perles fausses,
non-seulement Ă la cĂŽte des Esclaves, mais encore chez les nĂšgres de
toute lâAfrique. Les usages des perles fausses sont bien divers: on en
fait des colliers, des bracelets et mĂȘme des ceintures. Les fausses
perles sont souvent remplacĂ©es par le vrai corail, les perles dâambre
jaune, lâagate, les graines de plantes. Le coco est travaillĂ© en
rondelles petites et minces dont on fait des ceintures en les enfilant.
La coquetterie, plus encore que lâamour des parures, fait rechercher les
niaiseries et la bagatelle. Il lui faut des perles de telle ou telle
grosseur, de forme et de couleur déterminées. La coquette des pays
nÚgres se farde à sa façon; elle donne une teinte violette à ses
paupiĂšres, se colore les ongles, les jambes et la poitrine en rouge,
forme des dessins bizarres sur ses épaules et sur sa poitrine avec des
poudres ou des pùtes de différentes couleurs. Elle affectionne surtout
la parfumerie européenne (eau de Cologne, de lavande, eaux de toutes
senteurs) quâelle emploie Ă profusion, dont elle use et abuse sans
discernement. Elle a aussi ses spécialités.
Le docteur FĂ©ris parle dâun cosmĂ©tique, lâ_atikĂš_ des Minas. «Cette
prĂ©paration, dit-il, prĂ©sente une grande duretĂ©: pour sâen servir, les
noirs la frottent avec de lâeau de Cologne sur un fragment de marbre;
ils sâen enduisent ensuite le cou, lâaisselle, le dos et la poitrine, en
dĂ©crivant des dessins grisĂątres et rĂ©guliers. Lâodeur en est trĂšs-forte
et trĂšs-aromatique.
«Voici, Ă peu prĂšs, la formule de cette composition telle que me lâa
donnée le P. Ménager:
«Clous de girofle,
«Graines dâanis,
«Eau de lavande,
«Une espÚce de résine odorante (le courbaril),
«Semences dâ_hibiscus abelmoschatus_,
«Quelques feuilles odorantes inconnues, dont lâune vient de la cĂŽte de
Krou,
«Enfin, le musc dâun chat-tigre.
«Cette formule est celle des femmes riches; les autres se contentent
seulement de deux ou trois produits. La préparation complÚte est
trĂšs-coĂ»teuse: un fragment de la grosseur dâun Ćuf dâoie vaut de 30 Ă 40
francs.»
Le jeune fat satisfait sa vanité à moins de frais: il se cambre, relÚve
fiĂšrement la tĂȘte, se drape dans son pagne aux couleurs voyantes; il met
en vue, avec ostentation, les bracelets en verre bleu ou vert quâil
porte aux poignets et au-dessus du coude... Nâa-t-il pas la canne Ă la
main?...
Une badine, peut-ĂȘtre?... Pardon! câest un vieux manche dâombrelle, veuf
de sa monture. Nâimporte! ce quelque chose _venu de la terre des blancs_
lui sert Ă se donner des airs de muscadin. A vrai dire, dans son genre,
il nâest pas mal: câest le dandy de lâendroit.
Sa tĂȘte est rasĂ©e dâune façon toute singuliĂšre: celui-ci se rase la
nuque; celui-lĂ , le cĂŽtĂ© droit de la tĂȘte; un autre, le cĂŽtĂ© gauche ou
le haut du crĂąne. Cependant on laisse une ou plusieurs touffes de
cheveux, et lâon forme des figures bizarres: des ronds, des triangles,
des carrés, des losanges, etc., etc., etc. On dirait une enseigne placée
sur la tĂȘte pour signaler une officine de bizarreries.
Lâusage des bains est gĂ©nĂ©ral Ă la cĂŽte des Esclaves: hommes et femmes
se lavent Ă grande eau Ă peu prĂšs tous les jours, et mĂȘme deux ou trois
fois par jour. La propretĂ© et lâhygiĂšne leur en font un devoir; car ils
sont trÚs-exposés aux maladies de la peau, à cause de la transpiration
presque constante quâils subissent, aussi bien que de lâaction brĂ»lante
du soleil. La poussiĂšre sâattache facilement Ă leur corps humide de
sueur. Les ablutions et les bains les en débarrassent, ainsi que de
lâenduit graisseux produit par la transpiration.
LâidĂ©e dâavoir des Ă©tablissements spĂ©ciaux pour les bains et les
ablutions nâest point venue au nĂšgre: il lui suffit de se laver; or cela
est possible partout: dans une chambre, dans un coin de la cour, et
mieux encore dans la lagune. Avant que les Romains fissent des bains une
recherche de plaisir, ils bùtissaient des établissements appelés
_laveries_. Quelle belle _laverie_ que la lagune, pour des peuples
habitués à se contenter du nécessaire! Sous les palmiers et les
cocotiers, Ă lâombre des grands arbres qui poussent sur la rive, tous
armĂ©s dâun morceau de savon et dâune poignĂ©e[14] de fibres vĂ©gĂ©tales
dont ils se serviront en guise dâĂ©ponge, nĂšgres et nĂ©gresses viennent se
plonger dans lâeau, puis se savonnent des pieds Ă la tĂȘte, puis font
mousser le savon et se couvrent dâune Ă©cume blanche, en se frottant avec
le _cancan_; puis enfin sâaspergent dâeau Ă lâaide de la main ou Ă
lâaide dâune calebasse, et finissent par sâessuyer.
[14] On la nomme _cancan_ ou _canrincan_.
Comme chez les Romains, aprĂšs le bain qui purifie et rafraĂźchit,
lâonction, qui rend la chevelure souple et Ă©lastique, et conserve Ă la
peau la fraĂźcheur que ternirait vite lâardeur du soleil. Câest aprĂšs le
bain que les nĂ©gresses sâenduisent dâhuile, dâonguents et de cosmĂ©tique;
aprĂšs le bain aussi, elles se teignent le corps en rouge. Pour cela
elles dĂ©layent dans lâeau une poudre trĂšs-fine obtenue en raclant le
bois dâun arbre que les Nagos appellent _ochoun_; les Minas, _to_; les
Brésiliens, _pao Brasil_. Cette poudre délayée donne à la peau une
couleur rougeùtre assez agréable.
En temps de deuil, les négresses ne se lavent pas: de là le sobriquet de
_non lavées_ donné aux pleureuses.
* * * * *
4Âș INSECTES ET REPTILES. Comme partout, le chien est ici le compagnon de
lâhomme; le chat, lâami de la maison. Un autre animal est qualifiĂ© du
titre dâ_ami de la maison_: câest une espĂšce de lĂ©zard dont le mĂąle
porte chez les Nagos le nom dâ_adarikpoun_, Ă cause de sa tĂȘte jaune
(_Ă©ri_, tĂȘte--_kpoun_, jaune). Il est assez gros; sa queue Ă©paisse lui
sert dâarme offensive; il a des taches roses sur la tĂȘte et sur la
queue. Le reste du corps est dâun gris tirant sur le noir. Plus petite
que le mĂąle, la femelle est dâune couleur gris de fer uniforme. Ce
lĂ©zard vit prĂšs des habitations de lâhomme; il sây introduit sans
crainte et sây donne le droit de circuler: il est de la maison. On Ă©vite
de lâinquiĂ©ter, parce quâil est le plus terrible ennemi des fourmis, des
cousins et des autres insectes dont on a toujours Ă redouter lâinvasion.
Il les attaque et leur fait la chasse avec une patience et une habileté
Ă©tonnantes. Lâ_adarikpoun_ a de charmantes agaceries dans son attitude:
il semble se complaire en lui-mĂȘme, lorsque, dressĂ© sur les pattes
antĂ©rieures, le cou tendu, il agite la tĂȘte de haut en bas, comme pour
faire mille et mille salutations gracieuses.
Un autre ami de lâhomme, dans ces pays oĂč lâon abandonne en plein air
des animaux morts et des cadavres en putrĂ©faction, câest une espĂšce de
vautour que lâon rencontre partout, Ă la cĂŽte des Esclaves. Le vautour
trouvĂ© par Levaillant dans lâAfrique australe et nommĂ© par lui
_chasse-fiente_ est sans doute le mĂȘme. Sa physionomie rĂ©pond Ă la
description donnée par les naturalistes du _vautour fauve, percnoptÚre_
de Buffon, vulgairement _vautour griffon_. «Il a 1m,20 de longueur; son
plumage est fauve dans le jeune Ăąge; fauve variĂ© de gris chez lâadulte;
cendré bleuùtre en dessus chez le vieux, et blanchùtre en dessous. Les
ailes et la queue sont noires. La tĂȘte et le cou, dĂ©nudĂ©s de plumes,
sont parsemĂ©s dâun duvet gris; la colerette est dâun blanc Ă©clatant. La
parure de cet oiseau nâest pas dĂ©sagrĂ©able; mais sa voracitĂ© et son
odeur répugnent à tout le monde[15].» Il se nourrit de préférence de
chairs mortes et corrompues, et de gadoues. On a remarqué à Wydah que
ces oiseaux Ă©migrent tous vers la capitale, lorsque la fĂȘte des coutumes
ramĂšne lâimmolation des victimes humaines, dont les cadavres, privĂ©s de
sépulture, sont traßnés en dehors de la ville.
[15] FOCILLON.
Ces animaux sont trĂšs-silencieux, ne crient et ne chantent jamais,
faisant entendre seulement, par intervalles, un léger murmure.
Nonchalants et paresseux, lourds, appesantis par les excĂšs de leur
voracité, ils ne se dérangent guÚre quand on passe; ils ont de la peine
Ă reprendre leur vol. Les indigĂšnes respectent ces oiseaux, Ă cause des
services quâils en reçoivent: ce sont les balayeurs publics pourvoyant Ă
la salubrité. On inflige des peines à ceux qui tuent ces vautours. Ils
passent la nuit sur les arbres ou sur le faĂźte des toitures; et le
matin, du haut de ces observatoires, ils épient le moment de se jeter
sur la curée; presque jamais on ne les voit isolés; ils volent toujours
plusieurs ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau _akrassou_;
les Nagos le nomment _akala_. «Si un cadavre gßt sur le sol, disent les
Nagos, lâ_akala_ le sent du haut des airs.» On ne peut manger sa chair,
parce quâelle est dure et dâune odeur de viande putrĂ©fiĂ©e.
Nous avons déjà parlé du _chat-civette_; il fournit le musc si recherché
par les nĂ©gresses pour la prĂ©paration de lâ_atikĂ©_. La civette est rare
sur la cĂŽte; mais comment ne pas en parler, Ă raison du produit fourni
par elle Ă la parfumerie locale? Ce chat a prĂšs de lâanus une poche
profonde renfermant une pommade odorante. Au dire des nĂšgres, lâanimal
se défait de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres.
Les chevaux sont rares, et viennent de lâintĂ©rieur; les bĆufs ne sont
pas soumis au joug.
De tous les ennemis du repos et du bien-ĂȘtre de lâhomme, je nâen connais
pas de plus agaçant que le moustique. Oh! la vilaine petite bĂȘte! Quand
le bon La Fontaine nous montre le lion harassé et rendu, dans la lutte
engagĂ©e entre le moucheron et lui, le moucheron devait ĂȘtre de la
famille des moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion
sur les dents; que ne peuvent donc des milliers de moustiques Ă la
trompe acĂ©rĂ©e? Vous nâen avez pas plutĂŽt chassĂ© un, quâil en revient
dix; or un seul suffit à vous tourmenter par sa piqûre et par ses
bourdonnements; un seul vous rend tout repos impossible. On ne sâhabitue
jamais Ă lui, et jamais on ne peut lâĂ©viter. _Cet excrĂ©ment de la
terre_, pour parler comme le fabuliste, _ce chétif insecte, cet avorton
de mouche en cent lieux vous harcelle_, vous lassant sans relĂąche et ne
se lassant jamais; comme les Nagos lâont bien nommĂ©: _gnamoum-gnamoum_!
Les EuropĂ©ens se garantissent autant quâils le peuvent Ă lâaide de
moustiquaires. Quant aux noirs, ils sont souvent forcés de déguerpir de
lâintĂ©rieur des habitations; ils sâinstallent tant bien que mal dans la
cour, allument du feu, afin de tout enfumer et de chasser lâennemi, et
ils essayent de dormir. Il nây a pas jusquâau roi qui nâoublie la
gravitĂ© et la dignitĂ©, lorsquâun moustique vient lâattaquer. MĂȘme en
prĂ©sence des visiteurs quâil reçoit, au milieu dâune discussion
sérieuse, il se donne des claques retentissantes: il se frappe la
poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe lâĂ©paule: quâest-ce
donc? un moustique le piquait!
Comment dire les tourments que les moustiques infligent au voyageur sur
la lagune? On a beau les chasser, leurs bourdonnements incessants
annoncent toujours de nouveaux et terribles assauts. De guerre lasse, on
se blottit sous une couverture, au risque dâĂ©touffer; car, pour fuir une
incommoditĂ©, on nâa dâautre ressource que de sâen imposer une nouvelle
presque aussi fatigante.
Une autre petite bĂȘte non moins incommode, non moins cruelle, câest la
fourmi. Les fourmis offrent plusieurs variétés; quelques-unes sont
ailĂ©es; celles que lâon nomme _fourmis voyageuses_ se distinguent par
une véritable férocité. Elles mordent avec un tel acharnement que la
plupart du temps on nâarrache que le corps; les pinces, semblables Ă des
hameçons, restent dans la plaie. «Je ne crois pas quâelles se
construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit M. Duchaillu, qui
les a parfaitement observĂ©es. Jamais elles nâemportent rien; elles
mangent tout sur place. Leur habitude est de marcher Ă travers les
forĂȘts sur une longue file rĂ©guliĂšre; cette ligne mouvante, qui se
présente sur deux pouces de large, a souvent plusieurs milles de long.
Sur les flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se
comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et maintenant
le bon ordre dans cette singuliÚre armée... Sont-elles affamées, la
longue file change tout Ă coup son ordre, fait un changement de front
absolument comme un bataillon, et se dĂ©ploie dans la forĂȘt en une large
masse qui attaque et dĂ©vore tout ce quâelle rencontre avec un
acharnement furieux auquel rien ne peut résister... Tout animal qui se
trouve sur leur passage est pourchassé à outrance... En un rien de temps
lâanimal, souris, chien ou gazelle, est envahi, tuĂ©, dĂ©vorĂ©, sans quâil
en reste rien que la carcasse toute nue. Elles voyagent nuit et jour.
Plusieurs fois rĂ©veillĂ© en sursaut, jâai dĂ» me prĂ©cipiter hors de ma
cabane.» (_Afrique Ă©quatoriale._) Pour ĂȘtre exact, il est bon dâobserver
quâon ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses. Toutefois, Ă qui
nâest-il pas arrivĂ©, une fois ou une autre, dâen ĂȘtre attaquĂ©, soit au
lit, soit lorsque, par accident, on a mis les pieds sur leur colonne? Il
faut Ă©viter de jeter de lâeau chaude ou de la cendre sur cet
envahisseur; ce procĂ©dĂ© nâobtiendrait dâautre rĂ©sultat que de disperser
les assaillants tout alentour, et dâaugmenter les dangers de lâinvasion.
La morsure est extrĂȘmement douloureuse; on sâen ressent parfois trois ou
quatre heures aprĂšs.
Deux espĂšces de fourmis microscopiques, lâune rouge, lâautre noire,
vivent par myriades innombrables dans toutes les cases. «Elles
paraissent avoir lâodorat trĂšs-fin; invisibles jusquâĂ ce quâelles
sentent quelque aliment à leur portée, elles affluent alors on ne sait
dâoĂč et en telle quantitĂ© que le voyageur sâĂ©tonne et sâinquiĂšte de se
voir assiégé par une telle armée.» (DUCHAILLU.) Elles sont trÚs-friandes
de lâhuile dâolive; jâai Ă©tĂ© surpris bien des fois dâen trouver jusque
dans lâintĂ©rieur des bouteilles parfaitement bouchĂ©es oĂč nous tenions
lâhuile: je ne croyais pas quâelles y pussent pĂ©nĂ©trer, et elles y
étaient en troupe compacte.
Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne sâattaque ni
aux personnes vivantes ni aux aliments; il ne se montre pas au grand
jour, et lâon peut ne pas se douter de sa prĂ©sence; nĂ©anmoins il
travaille, et produit fréquemment de véritables désastres, minant les
murailles en terre, ruinant les habitations, dévorant le linge et les
meubles. Son travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des
surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au bout de huit
jours, souvent en moins de temps, et la caisse et ce quâelle contient
sont dans le plus piteux état: de la caisse il ne reste que des
pellicules comme des feuilles de placage: tout tomberait, si lâouvrier
dĂ©molisseur nâavait le talent de lui donner de la consistance avec un
mastic de sa composition. MalgrĂ© les prĂ©cautions minutieuses que lâon
prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne laisse pas
dây faire des ravages. Dans quel dĂ©plorable Ă©tat ne trouve-t-on pas les
marchandises, lorsquâon a nĂ©gligĂ© de les remuer de temps en temps! Des
ballots entiers dâĂ©toffe sont rongĂ©s, perdus. Quand le coupin arrive aux
poutres et Ă la charpente dâune construction, câen est fait de
lâĂ©difice; sâil se met dans une bibliothĂšque, le rongeur impitoyable ne
laisse que la partie extĂ©rieure des volumes. Bien des fois, Ă Lagos, Ă
Porto-Novo, Ă Wydah, dans les premiĂšres habitations qui nous servirent
de logement provisoire, jâentendais les coupins ronger les bambous et le
bois de la case. A Lagos en particulier, je dus leur disputer le terrain
pied à pied; nous employùmes la pioche et le feu pour détruire les
coupiniĂšres Ă©normes qui se trouvaient sur lâemplacement oĂč la Mission
catholique est Ă©tablie aujourdâhui. Les nids de coupins bĂątis avec de la
terre acquiĂšrent une extrĂȘme soliditĂ©; les galeries intĂ©rieures sont
habilement construites avec cette espĂšce de mastic dont nous avons fait
mention plus haut: câest un produit blanchĂątre, prenant la consistance
du ciment et brĂ»lant comme lâamadou. Jâai vu des coupiniĂšres de deux
mĂštres de haut; les termites avaient eu le talent de les bĂątir autour
dâun arbre qui consolidait leur Ă©difice.
Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redoutables ennemis: que
ne peuvent-elles les exterminer tous! Lâhomme ne manquerait pas dâennuis
et de soucis avec les moustiques et les reptiles: sans parler des
perce-oreilles, des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux
cris aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la
morsure provoque une chaleur ùcre et piquante, accompagnée de rougeur et
de démangeaison.
Les reptiles les plus communs appartiennent certainement Ă lâordre des
serpents. Outre les pythons que lâon adore Ă Wydah et Ă Grand-Popo, il
existe une infinitĂ© dâespĂšces de petits serpents; la blessure de
quelques-uns dâentre eux passe pour ĂȘtre excessivement dangereuse; les
indigĂšnes redoutent surtout un serpent noir Ă collier rouge, et quoique
les accidents ne soient pas frĂ©quents, on nâest jamais sans
appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites espÚces qui se
glissent de tout cÎté, jusque dans les habitations et sur les lits.
Les caĂŻmans vivent dans la lagune, oĂč leur prĂ©sence est un danger
permanent. Les indigĂšnes sâimaginent que la queue de cet animal renferme
un venin trĂšs-dangereux; mais lĂ nâest pas le vĂ©ritable danger; il est
dans leur habitude dâattaquer les ĂȘtres vivants quâils rencontrent. Jâai
vu un alligator se dirigeant lentement vers des poules: celles-ci
Ă©taient si bien fascinĂ©es quâelles avançaient vers lui, lâĆil fixe et
sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins. Un nÚgre rompit
le charme, en donnant un coup de sabre sur le cou du caĂŻman. Alors
celui-ci se dĂ©tourna, pour revenir Ă la lagune dâoĂč il Ă©tait sorti, et
les poules se précipitaient furieuses à sa poursuite. Le nÚgre acheva de
tuer le caĂŻman, et lâemporta pour le manger; il le cachait, parce que,
disait-il, _il est un peu fétiche, et les féticheurs me pourraient bien
inquiĂ©ter_. CâĂ©tait Ă Porto-Novo, dans la ville mĂȘme. On voit que les
alligators nây sont pas de simples hĂŽtes; ils y ont droit de citĂ©
(dĂ©tail peu rassurant pour les baigneurs qui vont sâĂ©battre dans la
lagune).
CHAPITRE IV
I. AGRICULTURE.--II. PĂCHE.--III. NOURRITURE.
I
Lâagriculture est loin de demander Ă la terre les richesses quâelle
promet. Dans un pays oĂč la vĂ©gĂ©tation est exubĂ©rante, oĂč les arbres
acquiĂšrent des proportions colossales, oĂč lâherbe elle-mĂȘme pousse avec
une vigueur qui lui fait donner un nom particulier[16], on regrette de
voir lâagriculture abandonnĂ©e aux esclaves et aux femmes, nĂ©gligĂ©e
presque complétement, et ne donnant que des résultats relativement nuls.
Les indigÚnes ne pensent pas à améliorer le matériel agricole, qui se
réduit à une simple houe. La charrue est inconnue; on ne comprend pas
combien il serait avantageux dâutiliser le travail des bĆufs pour le
labour et les transports. PrivĂ© dâun outillage suffisant, rĂ©duit Ă ses
seules forces, sous un soleil Ă©nervant, lâhomme demande peu Ă la terre,
et le travail des champs est jugé indigne du maßtre et presque de
lâhomme libre. Cependant de vastes rĂ©gions demeurent incultes.
[16] Herbe de Guinée, forte comme notre paille et haute de deux mÚtres
et plus.
Cet Ă©tat de choses nâa rien dâĂ©tonnant. Lâhabitant de la cĂŽte des
Esclaves, jusquâĂ ces derniers temps, Ă©tait privĂ© de relations au
dehors; de plus, les voies de communication manquent dans lâintĂ©rieur
des terres, et les moyens de transport font défaut. Ajoutons que
lâagriculture Ă©tait entravĂ©e: Ă Wydah, par la politique royale, qui
tient les sujets occupés à la guerre ou aux coutumes; à Porto-Novo, par
les déprédations de certains principicules qui grugent les gens de la
campagne[17]; sur tous les points, par le trafic des esclaves, qui
dĂ©tournait lâattention dâun autre cĂŽtĂ©. Pour tous ces motifs, on se
contentait de demander au sol la nourriture et les objets nécessaires
aux usages domestiques. Il est bon toutefois de remarquer que la culture
a pris un essor particulier dans les localités voisines de la lagune ou
de la mer, parce quâon y a la facilitĂ© dâĂ©couler les produits, soit en
les vendant aux navires, soit en les transportant par pirogue aux
marchĂ©s voisins. Câest ainsi que les deux Popos et AgouĂ© produisent
assez pour fournir au Dahomey et aux navires qui viennent dans leurs
eaux; que les contrées voisines de Lagos et confinant à la lagune
approvisionnent la colonie anglaise.
[17] A Porto-Novo, dÚs que le roi est élu, tous ceux qui auraient pu
prétendre au trÎne avec lui sont exclus de la capitale. Ils vont
sâĂ©tablir Ă la campagne, oĂč ils deviennent de petits tyranneaux. On
les connaĂźt sous le nom de _princes des broussailles_.
Pour commencer les travaux agricoles, on doit attendre que le terrain
soit un peu humectĂ©. En mars, dĂšs que la saison des pluies sâest
annoncĂ©e par les premiĂšres ondĂ©es, on sâoccupe au dĂ©frichement. Dâabord
on détruit les herbes. Pour cela on allume le feu au milieu des champs,
laissant courir la flamme oĂč le vent la pousse, sans se prĂ©occuper des
ravages quâelle fera, garantissant uniquement les maisons et sacrifiant
les arbres. En prévision des incendies auxquels on est exposé dans ces
circonstances, les maisons situées à la campagne sont entourées de
figuiers de Barbarie ou dâautres plantes grasses peu susceptibles de
prendre feu; mais quand cet obstacle paraĂźt insuffisant, les hommes
sâarment de longues branches, battent lâherbe enflammĂ©e et Ă©touffent le
feu aux endroits oĂč le danger apparaĂźt.
Ensuite on sâoccupe du dĂ©frichement proprement dit. Parents, amis,
voisins, se prĂȘtent un mutuel secours pour la culture; ils se rĂ©unissent
au nombre de quatre, six, dix, plus ou moins, et ils se dirigent vers le
terrain à défricher. Chacun tient sa houe à la main. Tous rangés sur une
ligne, ils partent, en piochant, dâune extrĂ©mitĂ© du terrain, et ils
avancent dâun pas rapide, sâexcitant et marquant la mesure de la voix. A
les voir, on dirait quâils sâamusent. Difficilement, lorsquâon ne les a
pas vus, on se fera une juste idĂ©e de lâentrain qui prĂ©side Ă leurs
travaux. Ils se mettent trois pour semer le maĂŻs: le premier fait un
trou à fleur de terre, le second y dépose deux ou trois graines, le
troisiĂšme les couvre de terre lĂ©gĂšrement, si lĂ©gĂšrement quâelles
seraient la pùture des oiseaux, sans les précautions prises afin
dâĂ©carter les milliers de volatiles qui sâabattent sur les champs
cultivĂ©s. La campagne sâanime: des centaines de banderoles flottant au
vent, des épouvantails de toute sorte lui donnent un aspect
singuliĂšrement pittoresque. Et puis quels chants! quels cris! quel
tapage, pour chasser ces visiteurs importuns, ces dévastateurs ailés
toujours prĂȘts Ă lâinvasion! Des enfants et des esclaves font sentinelle
durant la journée, criant, sifflant, faisant résonner le tam-tam ou le
fifre, frappant une planchette avec un bĂąton. Tout leur sert Ă faire du
bruit, afin dâeffrayer lâennemi des semailles.
On entend parfois des refrains dâune naĂŻvetĂ© charmante; jâen saisis un
sur les lĂšvres dâun enfant; le voici: «_Agbado ĂŽ! agbado ĂŽ!_ O maĂŻs! ĂŽ
maĂŻs! Petits oiseaux, laissez pousser le maĂŻs. Pousse, pousse, ĂŽ maĂŻs!
Quand le maïs sera mûr, petits oiseaux, je vous donnerai du maïs:
pousse, pousse vite, Î maïs! _Agbado Î! agbado Î!_» _Agbado_ ou _igbado_
est le nom ordinaire donné au maïs par les Nagos; les Djéjis le nomment
_agbadĂ©_, _agbadekou_, Ă Porto-Novo. M. Courdioux raconte que dâaprĂšs
les indigĂšnes, il fut importĂ© de lâintĂ©rieur vers la cĂŽte par un homme
au teint cuivré (les nÚgres disent: _par un singe jaune_; car souvent
ils appellent dérisoirement les étrangers des singes: «_Oyibo akiti
agba_, le blanc est un singe blanchi par les ans», crient les enfants
dâAbĂ©okouta, Ă la vue dâun EuropĂ©en). Quoi quâil en soit, le maĂŻs pousse
trĂšs-bien Ă la cĂŽte des Esclaves; il donne deux rĂ©coltes par an: lâune Ă
la grande, et lâautre Ă la petite saison des pluies: semĂ© en mars et en
septembre, il est récolté deux ou trois mois aprÚs. Chaque tige, haute
de plus de six pieds, porte deux Ă©pis fort beaux, parfois mĂȘme trois ou
quatre.
Outre le maĂŻs, on cultive plusieurs autres plantes: lâigname, la patate
douce, le manioc, les haricots, lâarachide, les citrouilles.
Lâigname est recherchĂ©e pour son rhizome tuberculeux et fĂ©culent: elle
nâest point exotique: on la trouve Ă lâĂ©tat sauvage dans les forĂȘts et
les lieux incultes. Toutes les variĂ©tĂ©s dâignames ne sont pas Ă©galement
appréciées, également bonnes. Elles se reproduisent par des morceaux de
racines garnis dâun Ćil au moins; et comme il leur faut un terrain
profond, on relÚve la terre des deux cÎtés, de maniÚre à laisser entre
les divers pieds des sillons assez grands. La récolte se fait en
septembre, et amĂšne la _fĂȘte des ignames_, connue sur toute la cĂŽte des
Esclaves, plus particuliĂšrement chez les Minas.
La racine du manioc est aussi fort recherchée à cause de son utilité. Le
_manioc_ ou _manihot_ est une espĂšce dâarbuste, de la famille des
euphorbiacées, haut de deux à trois mÚtres. Sa racine est allongée,
tuberculeuse, féculente, à suc laiteux vénéneux. La culture de cette
plante est trÚs-simple. AprÚs avoir préparé la terre comme pour le maïs,
on coupe la tige du manioc par morceaux de 20 centimĂštres environ, que
lâon plante Ă la distance de un pas les uns des autres. On fait une
récolte par an.
Rien Ă noter touchant la culture de la patate douce et des haricots;
mais je me reprocherais de ne point attirer lâattention du lecteur sur
une particularitĂ© remarquable de la fructification de lâarachide ou
_pistache de terre_. Ses fleurs jaunes sont disposĂ©es Ă lâaisselle des
feuilles; or, tandis que les supérieures restent droites et demeurent
stĂ©riles, les infĂ©rieures sâinclinent vers la terre dĂšs quâelles sont
fécondées. Le jeune fruit se développe et mûrit sous terre: il est de la
grosseur dâune noisette, comprimĂ© vers le milieu, et enveloppĂ© dâune
gousse. Chaque plante produit plusieurs amandes.
On cultive à Agoué une espÚce de petits oignons gros à peu prÚs comme le
pouce; il est rare dâen trouver de plus beaux.
En vain les missionnaires ont-ils essayé de se procurer sur place le
pain et le vin. Le blĂ© pousse tout en herbe; câest une fusĂ©e de
végétation, mais le grain ne se forme pas.--Quant à la vigne, elle
pousse aussi avec vigueur; des grappes nombreuses se forment; seulement
le raisin est peu juteux et dâun goĂ»t dĂ©sagrĂ©able. «Trente grappes
fournirent Ă peine un quart de verre dâun vin bon, tout au plus, pour
soulever lâestomac», dit M. Lafitte, parlant dâune expĂ©rience faite sous
ses yeux.
II
La PĂCHE nâoffre rien de bien particulier; on sây applique partout, le
long de la cĂŽte des Esclaves. AprĂšs lâagriculture, il nây a peut-ĂȘtre
pas dâoccupation plus importante pour le nĂšgre. GĂ©nĂ©ralement on pĂȘche au
filet. Afin de prendre le poisson plus facilement, les pĂȘcheurs tentent
de les Ă©tourdir Ă lâaide de poisons vĂ©gĂ©taux jetĂ©s dans la lagune. Les
poissons empoisonnĂ©s de la sorte peuvent ĂȘtre mangĂ©s sans danger.
Les filets sont de grandeurs et de formes diverses, comme chez nous;
comme chez nous aussi, on les fixe en certains endroits; on les jette
pour surprendre les poissons; on les traĂźne pour les ramasser. Mon
frĂšre, voyageant sur le _NokhouĂ©_, assista Ă une opĂ©ration de pĂȘche
quâil dĂ©crit dans le _Contemporain_.
«PrÚs de nous, dit-il, quatre nÚgres montés sur deux pirogues étaient
occupĂ©s Ă pĂȘcher; ils avaient fixĂ© Ă chacune des embarcations une des
extrĂ©mitĂ©s de leur filet, quâils tenaient tendu au fond du lac et quâils
traĂźnaient aprĂšs eux. Sur chaque pirogue, un noir poussait le bambou et
avançait lentement, tandis que son camarade, portant une longue perche
sur lâĂ©paule, la lançait en avant avec tant dâadresse, quâelle retombait
toujours droite et sâenfonçait dans la vase; en passant, il la reprenait
et la relançait de nouveau, afin que le poisson effrayĂ© sâenfuĂźt vers le
filet et se trouvĂąt pris. Je mâarrĂȘtai Ă examiner cette pĂȘche
ingĂ©nieuse: en quelques instants, on retira de lâeau une trentaine de
gros poissons.»
Dans certaines parties de la lagune, on trouve des crevettes délicieuses
et des hußtres, fixées par leurs valves aux branches des palétuviers. Si
le poisson de mer est rare sur les marchĂ©s de la cĂŽte, ailleurs quâĂ
AgouĂ© et dans les Popos, en revanche, le poisson dâeau douce y arrive
abondamment: poisson frais, poisson fumé, crabes, crevettes, hußtres,
sây trouvent en quantitĂ©. On y apporte des rougets, des mulets et
plusieurs autres poissons. Disons en passant que les huĂźtres ne sont
bonnes Ă manger quâaprĂšs avoir sĂ©journĂ© dans de lâeau de mer: cela leur
ĂŽte le goĂ»t douceĂątre quâelles ont, lorsquâelles sortent des eaux
croupissantes de la lagune. La seule chaux fabriquée dans le pays se
fait avec des coquilles dâhuĂźtres.
Le produit de la pĂȘche est une ressource importante: nous aurions eu
tort de ne pas en dire un mot.
III
La NOURRITURE des indigÚnes se compose principalement de végétaux: le
maĂŻs en est lâĂ©lĂ©ment pour ainsi dire indispensable, comme le blĂ© chez
nous. Dans le Yorouba, on dit, en jouant sur le mot _gba_ qui rentre
dans la composition du nom donnĂ© au maĂŻs: «_Igba dodo lâagbado igba ni?_
Qui est le soutien du peuple, si ce nâest le maĂŻs?»
Le maïs se prépare de trois maniÚres différentes. Quand le grain est
encore tendre, on le mange _bouilli_ ou bien _grillé_. Quand il est
arrivĂ© Ă maturitĂ©, on le rĂ©duit en farine, et lâon en fait lâ_Ă©ko_ ou
_acassa_. Il nây a point de moulins; le maĂŻs est tout simplement broyĂ©
dans un mortier en bois, puis jetĂ© dans un vase rempli dâeau, afin que
le son se sépare de la farine: celle-ci reste au fond, tandis que le son
nage à la surface. La farine ainsi préparée reçoit de la fermentation un
goût ùcre. On en fait une bouillie épaisse, ayant presque la consistance
de la pĂąte; seulement, avant de la manger, on lui fait subir une seconde
cuisson dans un four de campagne. La pùte, déjà bonne à manger,
sâappelle _agidi_: une grande masse dâ_agidi_ prend le nom dâ_akachou_;
lâ_Ă©ko_ est de la pĂąte mise en boules de la grosseur dâune orange, et
passée au four aprÚs avoir été préalablement entourée de feuilles de
bananier. Je dis: _passée au four_: on lui laisse si peu le temps de
cuire que les feuilles dont elle est enveloppée sont à peine desséchées.
Les nĂšgres disent, sous forme de flatterie, aux riches: «Lâ_akachou_ est
le pĂšre de lâ_Ă©ko_.»
Un acassa coĂ»te 20 cauris. En supposant un homme douĂ© dâun grand
appétit, il peut se satisfaire avec 10 acassas; donc, une dépense de 200
cauris (environ 10 centimes) lui suffira pour se rĂ©galer; car lâacassa
est le principal du repas.
Les Minas de Popo et dâAgouĂ© font une espĂšce de biĂšre (le _pitou_) avec
le maïs fermenté.
Au lieu dâacassas, en guise de pain, on mange souvent des patates
douces, des ignames ou de la farine de manioc. La saveur sucrée de la
patate sâallie mal Ă celle de certains mets, et ne convient pas Ă tout
le monde. Des trois espĂšces de patates (blanche, jaune et rouge), la
jaune est la plus sucrĂ©e. GĂ©nĂ©ralement lâigname est prĂ©fĂ©rĂ©e Ă ce
tubercule.
«DâaprĂšs un dicton traditionnel chez les nĂšgres, raconte M. Courdioux,
les ignames ont Ă©tĂ© la nourriture primitive de lâhomme. Le premier homme
essaya de manger une igname crue, mais il la trouva mauvaise. Dans la
suite, ayant trouvé prÚs de son feu une igname grillée, il en mangea et
la trouva savoureuse. Telle serait, dâaprĂšs les noirs, la premiĂšre
dĂ©couverte de lâart culinaire.»
On cuit les ignames sous la cendre ou dans lâeau, ou bien lâon en fait
une pùte épaisse, _iyan_, en les broyant et les assaisonnant au jus. On
les cuit aussi Ă la vapeur. «Plus dâun lecteur sera surpris, dit mon
frĂšre, de rencontrer chez les sauvages ce systĂšme de cuisson pour les
ignames. Le procédé est des plus simples: les noirs ont des vases dont
le fond est Ă©troit et qui vont sâĂ©largissant jusquâau milieu; ils y
versent de lâeau et entre-croisent, Ă cinq centimĂštres au-dessus, de
petits bĂątonnets qui, sâappuyant contre les parois, soutiennent les
tubercules. Le vase est hermétiquement fermé, et on le place sur le feu;
il se remplit de vapeur, et les ignames sont cuites en quelques
instants.»
Voici comment on obtient la farine de manioc. AprÚs avoir lavé la
racine, on la rùpe. La rùpure, bien enveloppée dans un linge ou dans une
natte, est fortement pressée, de maniÚre à éliminer le suc vénéneux. On
la sÚche ensuite sur un feu doux. Un peu grossiÚre pour mériter le nom
de farine, la rùpure desséchée du manioc constitue une nourriture
trĂšs-saine[18].
[18] Le _tapioca_ nâest que de la farine de manioc Ă laquelle on fait
subir une préparation.
La farine de manioc se mange sÚche ou réduite en pùte. On extrait une
fĂ©cule excellente avec laquelle on prĂ©pare lâ_oka_, breuvage Ă©mollient
et nutritif que le noir prend à son déjeuner.
Les noirs font dans leurs repas une consommation Ă©norme dâhuile de
palme. Ils y trempent la farine de manioc, le manioc ou lâigname
bouillis: sans cela ils ne pourraient avaler ces aliments trop secs.
Lâhuile de palme est extraite du fruit de lâ_elaeis Guineensis_ ou
palmier à huile. Deux qualités sont utilisées pour la nourriture:
lâ_egpo_, faite de la pulpe rougeĂątre du fruit, et lâ_adi_, tirĂ©e de
lâamande mĂȘme.
Les condiments ordinaires sont le sel, les piments, lâ_Ă©gousi_ (graines
de citrouille).
Le promeneur, lâhomme qui court Ă ses affaires peut, chemin faisant,
trouver son dĂźner prĂȘt dans les restaurants en plein vent. On en
rencontre dans la rue et sur les places publiques. Ici, un charcutier
débite sa viande de porc et la passe à une cuisiniÚre qui la frit dans
lâhuile de palme; lĂ , une autre prĂ©pare lâ_obbĂ©_; celle-ci fait rissoler
des _akaras_, celle-lĂ grille des arachides dans la cendre chaude.
Lâ_obbĂ©_ est le plat national, les BrĂ©siliens le dĂ©signent par le nom de
_carourou_. Câest un ragoĂ»t composĂ© de lĂ©gumes et de poisson fumĂ©, cuits
dans lâhuile de palme et fortement Ă©picĂ©s: le piment y est prodiguĂ©.
VoilĂ un mets capable de faire supporter les bouillies et les pĂątes dont
je me plaignais plus haut. A la bonne heure! cela écorche le palais et
met la gorge en feu. On peut mettre de la viande dans lâ_obbĂ©_, Ă la
place du poisson; mais le poisson est toujours préféré.
Lâ_akara_ est un hors dâĆuvre, presque une friandise. Il y en a
plusieurs variétés, distinguées entre elles par la forme et par la
diversité des ingrédients. Tous les akaras sont des croquettes frites
dans lâhuile de palme. Mentionnons lâ_akara-bowobowo_, en forme
dâanneau; lâ_akara-awon_, semblable Ă un filet; lâ_akara-fouillĂ©_,
mĂ©lange dâ_okro_[19] et de haricots blancs. Avec lâ_Ă©rĂ©_, espĂšce
particuliĂšre de haricots blancs, on fait lâ_Ă©kurou_ ou _koudourou_, si
sec quâil sâarrĂȘte Ă la gorge. Le soldat entrant en campagne emporte des
_akara-kous_ (akaras de la mort) en guise de biscuits, parce quâils sont
secs et se conservent bien. Le dicton suivant marque lâusage de prendre
des _akara-kous_ comme vivres de campagne: «DĂšs quâil (le mĂ©chant)
apprend quâon me dĂ©clare la guerre, il fait provision dâ_akara-kous_»;
câest-Ă -dire, il se rĂ©jouit dans lâidĂ©e de me combattre.
[19] _Okro_, plante indigĂšne.
Telles sont les préparations principales de la cuisine nÚgre. A
lâoccasion, on mange du gibier, des rats, du singe, du chien, du
serpent, des termites, etc., etc.
Les fruits les plus communs sont: les bananes, les oranges, les ananas,
les mangues, les citrons, le corossol, la papaye, le coco, la pomme
dâacajou. Nâoublions pas lâarachide, dont les noirs sont trĂšs-friands,
ni la noix de kola, que lâon sâoffre en signe dâamitiĂ©. Un proverbe nago
dit: «La colÚre fait sortir les flÚches du carquois, les bonnes paroles
tirent du sac les noix de kola (_obi_).» On mùche la canne à sucre.
Lâeau est la boisson ordinaire; mais le nĂšgre abuse des eaux-de-vie
Ă©trangĂšres introduites par lâimportation commerciale; le _cachassa_ et
le _gin_ arrivent par cargaisons et ont toujours un écoulement rapide.
On fabrique sur place quelques boissons fermentées: le _pitou_, dont
nous avons prĂ©cĂ©demment fait mention, nâest pas la seule biĂšre fabriquĂ©e
dans le pays. La nature elle-mĂȘme fournit au noir de ces contrĂ©es une
liqueur enivrante bien connue: le _vin de palmier_ (_Ăšmo_, _ogouro_). Ce
nâest pas autre chose que la sĂ©ve dâun palmier de la tribu des dattiers.
Pour se procurer ce vin, il suffit de mettre le tonneau en perce:
lâarbre est le tonneau. Un homme monte au haut du palmier, sans Ă©chelle,
sans autre secours quâune ceinture de corde, quâil se place derriĂšre et
quâil attache devant lui en entourant lâarbre. La ceinture Ă©tant bien
disposĂ©e, il sây appuie par derriĂšre, se tient au palmier de la main, en
relevant la ceinture, et presse du pied, de bas en haut. Quelques
mouvements vivement répétés le portent aux branches. Là , il coupe
quelques rameaux, fait une incision profonde et place une feuille
destinée à conduire la séve qui dégouttera. Sous cette feuille, il fixe
une calebasse, et il descend. Le lendemain matin, la gourde est pleine
dâun liquide gris pĂąle un peu trouble, assez semblable Ă de lâeau dâorge
peu chargĂ©e: câest lâ_Ăšmo_.
Nous disons familiÚrement: «Le vin est tiré, il faut le boire»; ce
dicton est vrai surtout pour le vin de palme, car il demande Ă ĂȘtre bu
sans retard. Frais, il est fade et trop sucré. «Quelques heures aprÚs,
on entend un bruissement dans le vase; le liquide sâĂ©claircit et semble
bouillir; dâinnombrables bulles dâair viennent former Ă sa surface une
mousse sans consistance, et si vous goûtez alors le breuvage petillant,
vous songerez sans regret aux meilleurs vins de Champagne. Lâ_Ăšmo_[20]
pris Ă ce point nâoffre aucun inconvĂ©nient; il Ă©gaye sans enivrer; la
fermentation lâa rendu rafraĂźchissant, tout en lui faisant perdre les
propriĂ©tĂ©s laxatives (quâil a au dĂ©but). Mais laissez encore passer une
demi-journée, cette boisson devient blanche et épaisse comme du lait,
prend une odeur pénétrante, un goût légÚrement aigre, et enivre comme
lâeau-de-vie. Le vin de Champagne sâest changĂ© en une biĂšre blanche
dâune force alcoolique remarquable. Câest alors que les amateurs
lâapprĂ©cient... Il faut vider la cruche, car demain on ne trouverait
quâun liquide nausĂ©abond encombrĂ© de petites mouches rougeĂątres. Câest
la plus Ă©phĂ©mĂšre des boissons; on ne peut la boire quâĂ lâombre de
lâarbre qui la produit. Tous les essais pour en rĂ©gler ou en arrĂȘter la
fermentation ont été inutiles.»
[20] M. Marion, Ă qui nous empruntons cette description, parle du
_lagby_, nom donnĂ© au vin de palme dans lâAfrique septentrionale. V.
les _Végétaux merveilleux_.
Il y a Ă la cĂŽte des Esclaves des boissons plus inoffensives: on y boit
des limonades faites avec divers fruits du pays. Les liqueurs importées
par le commerce europĂ©en ne sont que du sirop, le mĂȘme sirop, avec une
simple diffĂ©rence de couleur, dâarome et de nom.
Et maintenant que nous avons examiné en détail ce qui figure
ordinairement dans le menu, assistons au repas. Point de nappe, point de
serviette, point de table; ni cuiller, ni fourchette, souvent mĂȘme pas
de couteau. Au lieu de dépecer la viande, on la prendra des deux mains
et on la dĂ©chirera. Le nĂšgre nâest pas sans remarquer lâextrĂȘme
simplicitĂ© dont il se contente; mais pour lui, lâimportant est le
manger: «Dans un joli bol, vous dira-t-il, lâ_obbĂ©_ aura meilleure
apparence; Ă lâhomme douĂ© de bon appĂ©tit, ce nâest point un joli bol
quâil faut: il lui faut un grand plat.» Nous voilĂ bien avertis: nous ne
devons pas nous attendre à un vain étalage de vaisselle. Une noire
Ă©cuelle posĂ©e Ă terre contient lâ_obbĂ©_; Ă cĂŽtĂ©, sur le sol, sont
empilés des acassas encore enveloppés de leurs feuilles; de la farine de
manioc dans une grande calebasse ou dans un linge, de lâeau dans un
vase, quelques calebasses vides: tout est dressé.
Chacun des commensaux sâassied (par terre, bien entendu!) et prend une
calebasse; il se sert ou on lui sert... avec les doigts sa part
dâ_obbĂ©_, Ă moins que tous ne puisent dans lâĂ©cuelle en commun. Il
dépouille un acassa, y enfonce les doigts, en saisit un morceau, le
trempe dans lâ_obbĂ©_ et le porte Ă la bouche; puis, du mĂȘme coup, il
avale la pùte et lape la sauce qui lui reste aux doigts. Cette opération
pittoresque se reproduit aussi longtemps que durent les acassas ou la
farine. Alors on frotte bien lâĂ©cuelle avec les doigts, et, des lĂšvres
et de la langue, on essuie ses doigts dégouttants.
En voilĂ bien assez pour montrer que le savoir-vivre, chez les nĂšgres,
diffĂšre beaucoup de ce quâil est parmi nous. Chez les nĂšgres, on mange:
voilĂ tout.
Le service ne se fait pas sans un certain cérémonial. Le maßtre, quand
il nâa pas dâinvitĂ©s, prend son repas Ă part; il est servi par
lâ_iyallĂ©_, ou premiĂšre femme. Celle-ci offre les plats en tenant un
genou en terre, et elle goĂ»te de tout ce quâelle offre, afin dâattester
quâil nây a pas de poison. Pour plus de prĂ©cautions, le maĂźtre lui
dĂ©signe parfois le morceau quâelle doit prendre.
Quand il y a des invités, le maßtre, par politesse et _pour rassurer ses
convives_, commence Ă manger le premier.
Jâai dĂźnĂ© plusieurs fois chez un chef de Wydah. Il se procurait, pour la
circonstance, une table, une nappe, des serviettes, des verres, des
cuillers, des fourchettes, des couteaux... Il voulait agir _en blanc_
pour recevoir des blancs.
Nous étions servis par les frÚres du chef, à qui les usages locaux
refusent le droit de sâasseoir Ă sa table.
Les noirs font trois repas. Le matin, ils avalent une pleine calebasse
dâ_oka_: câest ce quâils appellent _prendre le cafĂ©_, quand ils se
donnent des airs de blanc: le blanc prenant du café le matin, pour eux,
prendre lâ_oka_, câest prendre le cafĂ©. Outre lâ_oka_, ils mangent
quelque chose, mais peu. Cela nâempĂȘchait pas le roi de Porto-Novo de
nous envoyer un canard ou un mouton, quelquefois un bĆuf... _pour
prendre le café_. ManiÚre de dire que le cadeau était de peu
dâimportance!
Le repas principal se fait vers midi. Sur le soir, on se contente dâune
simple réfection; mais en revanche, on boit sans retenue. Tel qui boit
avec modĂ©ration durant la journĂ©e sâabandonne Ă lâivresse pendant la
nuit. La nuit, on ne le voit pas; et puis, Ă ce moment, il nâa pas
dâaffaires Ă traiter; lâivresse ne lâexposant pas Ă se compromettre, il
se croit autorisĂ© Ă sâenivrer. Belle morale! morale toute paĂŻenne!
Le nĂšgre supporte longtemps la faim et sait, au besoin, se contenter de
peu. Sâil trouve une bonne nourriture, il se livre Ă une joie insensĂ©e,
Ă une folle dissipation: il ne mange pas, il ne se rassasie pas, _il se
remplit_, comme on dit dans sa langue: _o jĂš yo_, il mange Ă se remplir.
Le dĂ©sĆuvrement et les pertes journaliĂšres que lui inflige un climat
dĂ©vorant excitent en lui lâamour du boire et du manger, et il saisit
toutes les occasions de le satisfaire. Pendant le _ramadan_, les
mahométans ne mangent rien avant le coucher du soleil, mais ils se
dédommagent la nuit. Un jour, je demandais à un jeune homme comment il
pouvait supporter un jeĂ»ne si rigoureux. «Câest une vĂ©ritable fĂȘte pour
nous, répondit-il: dÚs que le soleil est couché, nous mangeons, _nous
nous remplissons_ au point de ne pouvoir souffler.» Et pour ĂȘtre mieux
compris, il accompagnait ses paroles dâune mimique expressive, se
tordant et soufflant avec effort, comme sâil Ă©touffait. «Quand nous
_sommes pleins_, nous faisons ainsi», disait-il... Et ils jeûnaient!
CHAPITRE V
I. RELATIONS SOCIALES.--II. LANGUES.--III. BATON.--IV. DIVISION DU
TEMPS.
I
Une lettre que jâĂ©crivis de Wydah Ă mes parents va nous initier aux
particularités des réceptions.
«Wydah, le 24 février 1868.
«Mes bons parents... Ce matin, jâai accompagnĂ© un de mes confrĂšres chez
le _yévogan_, ou chef des blancs, premier cabécÚre de la ville.
Voulez-vous savoir comment nous avons Ă©tĂ© reçus? Votre cĆur bat
dâĂ©motion peut-ĂȘtre, et vous vous demandez si votre fils nâa pas eu Ă
souffrir des mauvais procédés du chef sauvage. Rassurez-vous, et
nâinfligez pas Ă mes chers nĂšgres la flĂ©trissure dâune Ă©pithĂšte quâils
ne mĂ©ritent pas: ils sont moins sauvages quâon le dit. Jugez-en
vous-mĂȘmes.
«DÚs que nous sommes arrivés chez le _yévogan_, un de ses serviteurs
nous a accueillis à la porte, et nous a immédiatement introduits dans la
cour intĂ©rieure, oĂč le chef reçoit les visites. LĂ , il a reçu de nous la
canne que nous tenions Ă la main; nous lâavons chargĂ© dâoffrir nos
hommages au cabécÚre, et de lui manifester notre désir de le voir:
«Dis-lui, ai-je ajouté, que je viens lui présenter ce PÚre, arrivé
depuis peu de jours _de la terre des blancs_.» Le serviteur, nous ayant
prĂ©sentĂ© des chaises, a disparu dans lâintĂ©rieur, emportant nos cannes.
Il est revenu bientÎt, nous a salués de la part de son maßtre, et nous a
priĂ©s dâattendre. Il ne rapportait pas nos cannes, ce qui voulait dire
que nous allions ĂȘtre admis. Le _yĂ©vogan_ nâa pas tardĂ© Ă paraĂźtre,
accompagnĂ© de deux des siens et suivi dâune jeune fille armĂ©e dâun
Ă©ventail. Lui-mĂȘme portait nos cannes; il nous les a rendues aprĂšs nous
avoir donné une poignée de main à chacun; puis, nous invitant à nous
asseoir, il sâest Ă©tendu sur une natte posĂ©e Ă terre. Il nous a reçus
dans cette attitude, la pipe à la bouche, appuyé sur un coude, tandis
que la jeune esclave lâĂ©ventait et chassait les moustiques.
«Nous avons parlé de choses et autres: de la chaleur, de la pluie et du
beau temps. Le chapeau blanc et la soutane blanche de mon confrĂšre, plus
neufs que les miens, excitaient davantage la convoitise de notre hĂŽte.
«Tu devrais, mâa-t-il dit, me donner un habit et un chapeau semblables
aux vĂŽtres. Vous ĂȘtes _babba_ (ce mot veut dire pĂšre), mais ne le
suis-je pas aussi? Tous mes administrĂ©s mâappellent du nom de _babba_
quâon vous donne.» Lâargumentation du _yĂ©vogan_ ne mâa point convaincu;
toutefois, je lui ai promis un chapeau, lui faisant observer quâun
chapeau noir lui conviendrait mieux. Je viens de lui envoyer le vieux
chapeau que mon confrĂšre avait pour son voyage, dont nous nâavions plus
que faire. Il mâenvoie dire que le chapeau _de fĂ©ticheur des blancs_ lui
servira aux jours de solennité.
«Généralement on ne parle que par interprÚte au _yévogan_ et aux autres
chefs: câest une rubrique du cĂ©rĂ©monial des rĂ©ceptions, dont on a de la
peine Ă sâaffranchir. Les chefs sont entourĂ©s dâespions qui, de la
sorte, entendent tout ce quâon dit. De plus, lâinterprĂšte adoucit dans
sa traduction les mots durs ou blessants de lâinterlocuteur Ă©tranger.
Les indigĂšnes seuls parlent directement aux chefs en langue du pays. Si
un blanc converse avec eux autrement que par interprĂšte, ce nâest jamais
que dans lâintimitĂ© et en lâabsence des espions.
«Lâusage du pays veut que lâon ne reçoive pas un ami sans lui offrir Ă
boire: lâĂ©tiquette exige que lâami ne refuse point. En offrant, celui
que lâon visite a soin de montrer quâil nâa aucune mauvaise intention;
refuser serait avoir lâair de se dĂ©fier; dans le style et les usages du
pays, ce serait presque dire Ă son hĂŽte: «Qui sait? peut-ĂȘtre veux-tu
mâempoisonner.» Le _yĂ©vogan_ donc a fait porter Ă boire, et nous avons
bu. Voici comment les choses se sont passées: un serviteur est arrivé,
tenant à la main un plateau sur lequel étaient trois verres, une
bouteille dâeau et un flacon de _gin_. AprĂšs avoir posĂ© le plateau, il a
versĂ© de lâeau dans un verre; puis il a passĂ© cette eau dans les deux
autres verres, de maniÚre à lui en faire toucher les parois intérieures,
et il a bu lâeau. Il nous disait Ă sa maniĂšre: «Voyez! ni lâeau, ni les
verres ne cachent la mort.» Servant ensuite de lâeau Ă tous, il nous
mettait en demeure de nous prononcer nous-mĂȘmes. Ne pas boire eĂ»t Ă©tĂ© un
signe de défiance dont le _yévogan_ aurait eu le droit de se formaliser:
câest pourquoi nous avons bu, quoique lâeau offerte fĂ»t toute bourbeuse.
Cet échange de bons procédés est un préliminaire obligatoire. Cela fait,
le servant a versé du _gin_, et il a bu: ce qui voulait dire que nous
pouvions boire aussi. Alors seulement il a versé dans les trois verres
de la liqueur quâil venait de goĂ»ter le premier. Pour ne pas choquer
notre hÎte, il a fallu boire; mais il nous a été impossible de tout
avaler: lâaffreuse liqueur nous brĂ»lait la gorge et lâestomac. Et le
_yévogan_ de rire de nous voir reculer devant un verre de _gin_. Il a
compris notre embarras, et il nous a permis de passer notre verre Ă ses
gens.
«Voilà , mes chers parents, un échantillon du savoir-vivre des nÚgres.»
Pour compléter les renseignements de cette lettre, empruntons à M.
Lafitte les dĂ©tails de la rĂ©ception dont il fut lâobjet Ă lâest de
Lagos, de la part de Possou, roi dâĂpĂ©. «ArrivĂ©s au centre du lac,
raconte M. Lafitte[21], au moment oĂč nous apercevions distinctement la
terre, le chef des canotiers, en nous montrant un groupe de noirs debout
sur la rive, nous dit: «Câest le roi!» Et aussitĂŽt, lui et ses
compagnons poussĂšrent un hurrah formidable. M. Bieul et moi agitĂąmes nos
mouchoirs. Le roi et sa cour, pour ne pas ĂȘtre en reste de politesse
avec nous, répondirent à notre salut avec une telle puissance de
poumons, que nous fĂ»mes stupĂ©faits du degrĂ© de vacarme oĂč peut arriver
la voix humaine.
[21] _Le Pays des nĂšgres_, p. 165.
«Enfin nous abordùmes. Sa Majesté nous reçut presque dans ses bras, au
saut de la pirogue, et peu sâen fallut que le monarque africain ne prĂźt,
comme on dit vulgairement, un billet de parterre. Remis de son émotion,
Possou nous serra vigoureusement la main, ainsi que ses chambellans. DĂšs
ce moment, nous étions amis.
«Possou paraissait avoir cinquante ans,--un ùge avancé en Afrique;--mais
il nâĂ©tait pas un nĂšgre dĂ©crĂ©pit; il restait encore de la vigueur dans
son corps légÚrement affaissé par un fort embonpoint. Un sourire
perpĂ©tuel sâĂ©panouissait sur sa large figure, vrai miroir de son Ăąme. Il
eĂ»t gagnĂ© Ă ĂȘtre vĂȘtu simplement, car les haillons pittoresques dont il
sâĂ©tait affublĂ©, sans doute en notre honneur, en faisaient une sorte de
hĂ©ros de carnaval. Mais sa coiffure sâharmonisait parfaitement avec son
visage placide; câĂ©tait un bonnet de coton aux vives couleurs, dont le
floc Ă©panoui retombait sur lâĂ©paule gauche. Les chambellans, au nombre
de quatre, habillés dans le goût nÚgre,--pagne trÚs-large serré autour
des reins,--avaient aussi de bonnes figures. Avec six jeunes gens de
dix-huit à vingt ans,--la fleur de la jeunesse du royaume,--armés de
carabines, câĂ©tait toute la suite de notre nouvel ami.
«Le roi nous conduisit lui-mĂȘme Ă lâhabitation quâil nous avait fait
prĂ©parer Ă une faible distance de la lagune. Sous le nom dâĂpĂ©, on
comprend la ville haute, située sur un plateau élevé de plusieurs mÚtres
au-dessus du niveau de la lagune, et la ville basse, qui nâest, Ă
proprement parler, quâun village de pĂȘcheurs, composĂ© de quelques huttes
mal construites. Câest au village que le roi nous recevait, et câest sa
propre maison de campagne quâil mettait Ă notre disposition.
«La susdite maison, bùtie en terre et couverte en chaume, se composait
dâune sorte de vestibule et de deux chambres qui sâouvraient sur le
vestibule. Les chambres nâayant dâautre ouverture quâune porte
trĂšs-basse fermĂ©e par une natte, le jour y pĂ©nĂ©trait Ă peine, et lâair y
était complétement vicié. Quant au mobilier, il était des plus simples:
un lit de bambou couvert dâune natte, un siĂ©ge taillĂ© dans un tronc
dâarbre, une cruche pleine dâeau et une calebasse.--Est-ce que nous
allons passer la nuit dans ce taudis? demandai-je Ă M. Bieul.--Je
conviens, me dit-il, quâon nây sera pas trĂšs-commodĂ©ment, mais enfin
câest toujours un abri.--Nâimporte, repris-je, le Possou doit ĂȘtre un
pauvre sire; car les paysans de France logent mieux leurs bĂȘtes que lui
ses amis.»
«Un cri de Possou arrĂȘta notre conversation: le dĂźner Ă©tait servi. Le
monarque africain avait eu le bon goût, par cette belle soirée, de faire
dresser la table au milieu de la cour. Voici le détail de ce couvert
royal. La table nâĂ©tait autre quâun lit de bambou de la forme dâune
ottomane, exhaussé de cinquante centimÚtres pour la circonstance, et
couvert dâun pagne jadis blanc; trois caisses de gin faisaient office de
siéges. Il y avait des assiettes de porcelaine anglaise à fond bleu, des
verres Ă pied, des couteaux Ă manche dâĂ©bĂšne, des cuillers et des
fourchettes en ruolz. Ces assiettes Ă fond bleu me rappelĂšrent
lâhistoire dâun EuropĂ©en mort Ă ĂpĂ© pour avoir mangĂ© dans une de ces
assiettes préalablement frottée avec du poison: mais je me rassurai en
voyant la figure honnĂȘte de notre amphitryon.
«Possou sâassit au bout de la table, M. Bieul Ă sa droite, moi Ă sa
gauche. Les chambellans se tinrent prĂšs de nous, tandis que les six
jeunes nĂšgres de la garde du roi se placĂšrent Ă lâautre bout de la
table, sur la mĂȘme ligne, la carabine Ă lâĂ©paule. Comme nous venions de
nous placer, un nÚgre apportait un immense plat de riz surmonté de deux
poules bouillies. Le roi enleva aussitĂŽt les deux cuisses dâune poule,
se servit copieusement du riz et se mit Ă manger sans nous offrir dâen
prendre notre part.--VoilĂ qui est peu poli, dis-je Ă M. Bieul; est-ce
que le roi nous aurait invités seulement pour assister à son
repas?--Prenez patience, me répond mon compagnon, Possou mange le
premier pour nous prouver quâil nây a de poison ni dans le riz, ni dans
la poule. En effet, aprÚs avoir goûté de la poule et du riz, le roi nous
dit de nous servir. Le gin remplaçait le vin. ConformĂ©ment Ă lâĂ©tiquette
nĂšgre, Possou but le premier... A la suite de nombreuses libations de
gin, il sâendormit la figure dans son assiette. Les chambellans et les
gardes dßnÚrent des restes qui traßnaient sur la table.»
Nous pourrions ajouter encore des détails fort singuliers; mais nous
nâavons pas la prĂ©tention de tout dire. Dâailleurs, bien des
particularitĂ©s doivent moins ĂȘtre attribuĂ©es aux rĂšgles de lâĂ©tiquette
quâĂ lâoriginalitĂ© des personnages. On a dĂ» remarquer que les gens de
Possou avaient le pagne roulé autour des reins: les nÚgres ne peuvent,
en prĂ©sence du roi, jeter le pagne sur lâĂ©paule, ni user du parasol, ni
mettre souliers ou chapeau.
La bienséance exige que, dans une réunion, le plus digne seul ait un
siĂ©ge; les autres sâassoient par terre. Les chefs indigĂšnes venaient
nous visiter Ă la Mission. Or souvent, pendant que lâun dâeux conversait
avec nous, survenait un second ayant sur lui la préséance. AussitÎt le
premier venu quittait son siĂ©ge et sâasseyait par terre. Insister pour
le lui faire conserver eĂ»t Ă©tĂ© lâhumilier, car cela lâaurait obligĂ© Ă
avouer son infériorité; en outre, il eût été impoli envers le plus digne
de ne pas respecter son droit de prĂ©sĂ©ance. Un jour, jâinvitai QuouĂ©nou,
chef de Wydah. Jâavais eu lâidĂ©e dâinviter au mĂȘme repas un certain
Inando, personnage trĂšs-influent de la maison du _yĂ©vogan_; je mâen
ouvris à Quouénou. «Garde-toi de le faire, me fut-il répondu: ce serait
une humiliation pour Inando, sur qui jâai le pas; devant moi il ne peut
accepter un siége. Il est préférable que tu lui envoies chez lui quelque
chose du repas.»
Le respect des vieillards est un principe sacré: «Respectez les anciens:
ce sont nos pÚres», dit-on. Et encore: «Jeune homme, ne cherche pas à te
substituer aux anciens dans la direction des affaires.--Puisque lâenfant
nâa pu voir ce qui sâest passĂ© avant lui, quâil lui suffise de
lâentendre raconter.--Prenez les habitudes de votre pĂšre; ce que votre
pÚre ne faisait point, évitez de le faire, ou bien vous vous
perdrez.--Le frÚre aßné remplace le pÚre.» Nous pourrions multiplier nos
citations; les nÚgres nous diraient que «le roi ne se coiffe pas du
vulgaire filla, mais quâil a sa couronne»; que les dĂ©cisions du roi
nâadmettent point la discussion, comme celles des sujets: «le peuple
sâassemble pour dĂ©libĂ©rer, mais le roi a son conseil», etc.
DâĂ©gal Ă Ă©gal, les nĂšgres sont polis et bienveillants par principe: «La
politesse engendre lâamitiĂ©, disent-ils;--ne pas souhaiter la bienvenue
Ă celui qui revient de voyage, câest ĂȘtre impoli envers ceux qui Ă©taient
restĂ©s Ă la maison;--mĂ©priser son semblable, câest se mĂ©priser
soi-mĂȘme;--ne pas aider celui quâon voit dans lâembarras, câest le tuer
dans son cĆur.» Cette derniĂšre maxime est sublime: elle nâest point
lâexpression dâune pure thĂ©orie, et les noirs sâentrâaident bien
rĂ©ellement, puisquâun de leurs dictons affirme que «jamais Ă Oyo
(capitale du Yorouba) un misérable ne meurt de faim». Voici un autre
dicton bien significatif: «Quand vous ne pouvez secourir les malheureux
avec votre argent, vous les visitez; si vous ne pouvez les visiter, vous
leur envoyez des paroles de consolation et dâencouragement.» Notons-le:
cette maxime ne se traduit pas sous forme de conseil; elle a un sens
dĂ©claratif, exprimant ce que lâon fait et non pas seulement ce qui se
doit faire.
En voyage, pour peu quâon sâĂ©loigne des villes et des villages distants
les uns des autres, on rencontre, sur le bord du chemin, dans les lieux
isolĂ©s, de petits pavillons[22] composĂ©s simplement dâune toiture en
feuilles reposant sur des piquets: câest un abri mĂ©nagĂ© aux voyageurs.
LĂ , le voyageur trouve des provisions de bouche: des fruits, de lâeau,
etc. Il prend ce quâil veut et dĂ©pose Ă cĂŽtĂ© les cauris du payement. «La
premiÚre fois que je fis cette rencontre, je fus étonné, dirai-je avec
M. Courdioux.--Pourquoi, demandé-je à mes hamaquaires, pourquoi a-t-on
placĂ© et abandonnĂ© lĂ toutes ces choses?--Pour ĂȘtre vendues.--Mais oĂč
sont les marchands?--Nous ne savons pas, PĂšre; peut-ĂȘtre Ă une lieue
dâici.--Et les voyageurs et les passants ne volent rien de tout
cela?--Oh! non, PĂšre. On est si heureux de trouver des vivres et des
rafraĂźchissements sur sa route, dans des lieux aussi Ă©cartĂ©s, quâon se
garderait bien de rien toucher avant dâavoir dĂ©posĂ©, comme tu vois, le
prix convenu.» Moi, qui profitai souvent de ces abris et de ces
rafraĂźchissements, je prie Dieu de le rendre au centuple aux amis
inconnus dont la main bienveillante me procura un précieux soulagement.
[22] On les nomme en nago _arodjé_.
Lâusage que je signale est gĂ©nĂ©ral Ă la cĂŽte des Esclaves. Un autre
usage général, et qui a une grande influence sur les relations sociales,
câest de regarder et de traiter comme solidaires les uns des autres les
membres dâune mĂȘme famille, les habitants dâune mĂȘme ville, les gens de
mĂȘme nation ou de mĂȘme couleur: car souvent le nĂšgre ne reconnaĂźt
dâautre distinction, dâindividu Ă individu, que celle de _blancs_ et de
_noirs_, de _noirs_ et de _rouges_ (_égnia poucpa_, gens rouges,
Foullas). Nous avons vu refuser lâentrĂ©e dâOkĂ©adan (v. p. 28) Ă deux
missionnaires français, pour des griefs imputables, non à un
missionnaire, Ă un Français, mais Ă un _blanc_; ce nâest pas un fait
rare et isolé. Chez les Minas en particulier, un débiteur insolvable est
un danger pour tous ceux de sa maison et de sa localitĂ©: sâils vont chez
les crĂ©anciers, ils sont exposĂ©s Ă y ĂȘtre retenus en otage, afin que
leurs parents et leurs amis pressent le payement des dettes ou quâils
livrent le dĂ©biteur. Durant mon sĂ©jour Ă AgouĂ©, jâentendais quelquefois
circuler des bruits de guerre. Informations prises, jâapprenais quâun
maßtre riche en esclaves les équipait et se disposait à aller reprendre
un de ses gens retenu en otage dans quelque village voisin, sous
prĂ©texte quâun habitant dâAgouĂ© avait contractĂ© dans ce village des
dettes quâil nĂ©gligeait de payer. Dans les maisons, on rend les esclaves
ou les femmes tous solidairement responsables des méfaits commis, tant
que le vrai coupable reste inconnu. Un vol commis secrĂštement par un
seul individu peut, de la sorte, provoquer le chĂątiment de dix, quinze,
vingt personnes tout Ă fait innocentes. Jâai connu un esclave qui se
donna le malin plaisir de faire fustiger ses douze ou quatorze
compagnons; il avait nom Lafi. Avant dâĂȘtre pris et rĂ©duit en esclavage
par le roi de Dahomey, Lafi faisait métier de voler des enfants, des
femmes, des hommes mĂȘme, et de les vendre dans les marchĂ©s de
lâintĂ©rieur. DouĂ© dâune force herculĂ©enne, il en abusa pour la rapine,
tant quâil eut la libertĂ©; esclave, il demeura un voleur fieffĂ©. Un
soir, tandis que ses compagnons se livraient au sommeil, Lafi va trouver
le maĂźtre.--«MaĂźtre, dit-il, tu es bon, et je nâaime pas quâon te trompe
ou quâon te vole; or, quelques-uns de mes compagnons, mĂ©connaissant tes
bontés, se sont introduits dans le magasin; ils ont enlevé tels et tels
objets. Tu es si bon pour nous que je nâai pu mâempĂȘcher de venir
tâavertir; on a grandement tort dâagir ainsi Ă ton Ă©gard!--Câest bien!
répondit le maßtre; va te coucher.» Le lendemain matin, le maßtre, ayant
constaté que les objets désignés avaient disparu réellement, appela tous
les esclaves auprĂšs de lui; il demanda Ă leur chef qui avait commis le
larcin. Le chef et le sous-chef dĂ©clarĂšrent nâen rien savoir.--«Personne
ne sortira, que je ne le sache», dit le maßtre. Une seconde, une
troisiĂšme fois, la mĂȘme question amena la mĂȘme rĂ©ponse. Cependant, les
esclaves nâavaient pu aller acheter leur dĂ©jeuner, et le besoin de
manger ne décidait point à faire des aveux. Le maßtre alors les chargea
de chaĂźnes, omettant Ă dessein dâenchaĂźner les voleurs de profession.
Les autres murmuraient, mais ils nâen venaient pas encore Ă un aveu.
Enfin, le maßtre se décida à recourir au fouet. Chacun subissait les
coups sans dénoncer le coupable. Que faire? Un sourire malin, qui
effleura les lĂšvres de Lafi, pendant lâopĂ©ration, fut un indice
révélateur. On enlÚve les fers à tous, on en charge Lafi, et on le
fouette. Lui, se plaint amĂšrement dâĂȘtre injustement maltraitĂ©; il crie,
il se fĂąche; finalement il se dĂ©clare prĂȘt Ă tout rĂ©vĂ©ler, et il dĂ©cline
plusieurs noms.--«Puisque tu connais les voleurs, dit le maßtre, selon
toute apparence tu sais ce que sont devenus les objets volés.--Oui,
répond-il, je le sais.--Va les chercher.--Que les voleurs viennent avec
moi.» Lafi aurait voulu que les esclaves dénoncés par lui sortissent en
ville enchaßnés: il se trompa dans ses calculs; car les soupçons du
maßtre pesaient désormais sur lui seul; lui seul avait la chaßne au cou;
seul, il Ă©tait dĂ©signĂ© pour sortir dans cet appareil. Il sây refusa. Le
maĂźtre, au courant de ses habitudes, envoya faire des recherches, et les
objets volés furent retrouvés. Tout ne se borna pas là : ceux qui avaient
été calomniés traßnÚrent Lafi devant un féticheur pour lui faire subir
lâĂ©preuve du poison. Il nâosa pas _boire le fĂ©tiche_: il sâavoua
coupable.--Pauvre Lafi! rendu à la liberté, il reprit son ancien métier
de voleur dâhommes. Un jour, il se laissa prendre en flagrant dĂ©lit; on
lui coupa la tĂȘte. «Voleurs, disent les DahomĂ©ens, prenez garde: il y a
une épée au Dahomey.» Il y en a une aussi chez les Nagos.
II
Le LANGAGE est le lien principal de la société, le moyen de nous
communiquer rĂ©ciproquement nos pensĂ©es et nos sentiments. «Si lâhomme
est fait pour parler, câest apparemment pour parler Ă quelquâun», dit J.
de Maistre. Je ne saurais ici vouloir tenter un essai sur la
linguistique de la cÎte des Esclaves; je me contenterai de considérer
les langues comme élément social. A ce point de vue, le _mina_, le
_djédji_ ou _fongbé_, le _yorouba_ ou _nago_ ont des traits de
ressemblance frappants: chacune de ces trois langues se prĂȘte
admirablement à toutes les exigences de la politesse la plus prévenante
et des rapports de la vie sociale.
En nago et en djédji, la formule habituelle de salutation est _okou_;
elle peut trĂšs-bien se traduire par notre mot _salut_. Les Nagos se
saluent par dâinterminables _okou_; aussi, dans la colonie anglaise de
Sierra-Leone, on les appelle les _akous_[23]. Au terme générique, on
ajoute presque toujours un autre mot, suivant les circonstances; en
sorte quâil nây a pas un Ă©tat, une position oĂč lâon ne reçoive une
salutation spĂ©ciale, un signe particulier dâintĂ©rĂȘt et de bienveillance.
Le matin, on dit: _okou aouro_, salut du matin; au milieu de la journée:
_okou ossan_, bonjour; la nuit: _okou allé_, bonne nuit; en se quittant,
le soir: _o da oro_, Ă demain. A celui qui revient vers sa maison, on
dit: _okou abo_, salut du retour; Ă celui qui est assis: _okou djoko_; Ă
celui qui travaille: _okou dchĂš o_; Ă celui qui vend: _okou ra_; Ă celui
qui achĂšte: _okou ta_, etc. Les salutations varient Ă lâinfini de cette
maniĂšre: on ajoute simplement au mot _okou_ un verbe exprimant lâĂ©tat
dans lequel se trouve la personne quâon salue, ou lâaction quâelle fait.
[23] Dans _okou_, lâ_o_ initial est ouvert: pour une oreille peu
exercĂ©e, câest un _a_.
Lorsquâon sâadresse Ă ceux qui sont Ă©loignĂ©s ou distraits par leurs
occupations, on fait suivre la salutation de lâexclamation _o_: _okou
o!--okou dché o!_...
«Que Dieu vous donne une longue vie!--Dieu aide celui qui travaille»,
sont des maniĂšres populaires de se saluer entre amis. On sâadresse mille
souhaits de ce genre.
Toutes ces paroles sont accompagnées de prostrations, de génuflexions,
de battements de mains, de claquements de doigts. La mimique fait ici
partie du langage; lâusage a donnĂ© un sens distinct et significatif Ă
certains gestes, Ă certaines poses, qui ont, dans les relations
sociales, une importance au moins égale à celle de la parole articulée.
Un noir, par exemple, montre son respect pour le roi et pour les grands
autant par sa mise que par ses discours, autant par la pose que par la
parole. Devant eux, il ne garde pas le pagne sur lâĂ©paule; il sâincline,
il sâagenouille, il se prosterne, il se couvre de poussiĂšre, suivant les
circonstances; chacun des mouvements susdits a sa signification, sa
portée réelle, son importance dans le savoir-vivre. Le noir rampe devant
le roi et devant les chefs: avant dâentrer dans la cour de rĂ©ception, il
roule son pagne Ă la hanche. AussitĂŽt quâil est entrĂ©, si le roi est
présent, il se met à genoux, se prosterne, et met le front dans la
poussiĂšre par trois fois; puis il se traĂźne sur les genoux jusquâauprĂšs
du roi ou du chef, et il demeure accroupi pour lui parler. Ce cérémonial
est obligatoire: on doit se prosterner mĂȘme devant le bĂąton du roi,
comme nous le dirons tout Ă lâheure.
Pour saluer, on sâarrĂȘte Ă cinq ou six pas du personnage qui reçoit, et
lâon bat des mains dâune maniĂšre suivie, Ă plusieurs reprises; aprĂšs
quoi, on frappe trois coups et lâon fait claquer bruyamment les doigts
de la main droite sur la paume de la main gauche. Ce bruit de mains et
de doigts se nomme _agpĂ©_, mot que lâon traduirait fort improprement par
applaudissements; lâ_agpĂ©_ des habitants de la cĂŽte des Esclaves nâa ni
la vivacité, ni la signification de nos applaudissements: il est plus
modĂ©rĂ©; il exprime le respect, et non lâenthousiasme. Pour applaudir,
marquer lâadmiration ou acclamer quelquâun, on pousse un long murmure en
se tapotant la bouche, de maniĂšre Ă produire un long et bruyant
_ou-ou-ou_.
Dans la rue, les prostrations ont lieu aussi devant les chefs et les
fĂ©ticheurs. GĂ©nĂ©ralement on se dĂ©couvre lâĂ©paule et lâon ramĂšne le pagne
sur le bras gauche, pour saluer.
La ville est curieuse Ă visiter le matin; aux premiĂšres heures du jour,
les noirs sont dâune obsĂ©quiositĂ© excessive; on les entend se demander Ă
tout instant sâils ont bien dormi,--_o soun rĂ©?_--sâils se sont bien
Ă©veillĂ©s,--_o dji rĂ©?_--sâils sont en paix,--_alafia?_--Et la maison?
_illĂš nko?_--Et la femme? _iya nko?_--Et les enfants? _ommo nko?_... Ils
nâen finissent jamais; et Ă chaque pas, ils dĂ©bitent le mĂȘme
questionnaire, provoquant sans cesse des _ho!_ mille fois répétés comme
signe dâassentiment.
Les féticheuses minas ont une singuliÚre façon de saluer: elles tournent
le dos Ă la personne Ă qui elles rendent leurs devoirs, se mettent Ă
genoux et font de longs battements de mains Ă plusieurs reprises.
Dâordinaire, on les arrĂȘte aux premiers coups, en disant dans lâidiome
du pays: _Ă©gno!_ câest bien! ou _Ă©gno nto!_ trĂšs-bien! A ce mot, la
fĂ©ticheuse[24] se lĂšve et sâen va. Il est dĂ©fendu aux _danwĂ©s_ de parler
lâidiome vulgaire.
[24] On les appelle _danwé_ dans cette contrée.
Grande est la surprise du voyageur européen, qui se voit saluer de la
sorte pour la premiĂšre fois. Dans la rue, au moment oĂč il va se croiser
avec une personne, celle-ci se détourne et tombe à genoux. Comment
supposer que câest pure civilitĂ©? Et sâil ne croit pas avoir affaire Ă
une folle, les maniÚres de cette danwé ne lui paraßtront-elles pas
originales, excentriques?
Lâinertie et la modĂ©ration caractĂ©ristiques du noir percent dans ses
discours: un mot quâil a toujours Ă la bouche trahit son caractĂšre, et
ce mot a son synonyme dans tous les idiomes de la cĂŽte; Ă tout moment, Ă
tout propos, le noir vous dit: _Câest bien!_ ou encore: _Je
comprends_[25]. Nous avons dit quâil nâattaque pas les difficultĂ©s de
front; aussi ne comptez pas quâil oppose un refus formel Ă la demande
des grands; il ne se mettra pas en opposition Ă©vidente avec quelquâun,
surtout avec les blancs; il biaisera, il répondra: (en mina et en
djĂ©dji): _Ăgno!_ (en nago) _Oda!_ Câest bien! Cela ne veut pas toujours
dire quâil approuve ou quâil est satisfait: non! il ajourne, il Ă©lude,
il se retranche derriĂšre un mot vague: _jâentends!_ câest-Ă -dire: nous
verrons. Souvent ce mot est un refus déguisé, une fin de non-recevoir
qui ressemble Ă lâassentiment.
[25] En mina et en djédji: _mcé!_--en nago: _mo gbo!_ je comprends,
jâentends.
La colÚre du noir éclate souvent en paroles: «_Que Chacpana_ (dieu de la
petite vĂ©role) _te tue!_--_QuâEgoungoun_ (revenants) _te mette en
piÚces!_--_Que Chango_ (dieu de la foudre) _te hache!_» sont des
imprécations trÚs-usitées.
Deux autres imprĂ©cations fort communes sont des traits de mĆurs. La
premiĂšre sâadresse Ă la mĂšre de son adversaire: «_Ebi yo gba âya Ăš_, que
la faim dévore ta mÚre!» Jamais on ne parle du pÚre. Le pÚre est craint,
il nâest pas aimĂ©! Bien des fois, jâai accompagnĂ© chez leurs parents les
élÚves de la Mission: ils saluaient le pÚre à leur arrivée, et aussitÎt
ils couraient auprĂšs de leur mĂšre. Il nây avait de vĂ©ritable expansion,
dâintimitĂ© rĂ©elle quâavec elle. Il nâest donc pas surprenant quâil soit
sensible aux injures dirigĂ©es contre elle: attaquer la mĂšre, câest
attaquer lâenfant dans ses plus chĂšres affections.
Si le nĂšgre veut maudire quelquâun, le repousser, le frapper
dâostracisme, il lui lance avec mĂ©pris lâimprĂ©cation suivante: «_Okou
gbĂš!_» Mort de lâigbĂš! puisses-tu mourir seul, isolĂ©, perdu, abandonnĂ©
dans la solitude des bois! Mourir dans lâigbĂš, câest nâavoir ni feu ni
lieu; câest la mort ignominieuse du maudit, repoussĂ© par tous avec
dĂ©dain: «_Okou gbĂš!_» est lâexpression du souverain mĂ©pris.
A qui souhaite-t-on de mourir dans lâ_igbĂš_? HĂ©las! trop frĂ©quemment Ă
un infirme, Ă un lĂ©preux, Ă un vieillard, Ă lâenfant difforme, aux fous.
Pourquoi les repousse-t-on dans lâigbĂš? Par un mouvement de barbare
Ă©goĂŻsme: parce quâon ne peut plus rien attendre dâeux. «_Meurs dans
lâigbĂš!_»... LâĂąme paĂŻenne dĂ©voile toute sa laideur dans ce seul mot.
III
Le BATON joue un rÎle important chez les nÚgres. «Avez-vous à gouverner
des animaux, dit avec humour lâauteur des _Loisirs dâun banni_ (A. V.
Arnault)--armez-vous dâun morceau de bois rond, plus court quâune
perche, moins mince quâune baguette, moins gros quâune bĂ»che... et vous
voilĂ pasteur, roi, gĂ©nĂ©ral ou tambour-major, suivant lâespĂšce de bĂȘtes
que vous avez Ă conduire, suivant que vous serez Ă la tĂȘte dâune troupe
ou Ă la queue dâun troupeau.
«Sceptre, houlette, bùton de commandement, bùton doré ou non doré, tout
cela nâest que du bois et du mĂȘme bois.»
Le _Dictionnaire universel du dix-neuviĂšme siĂšcle_ dit, au mot _BĂąton_:
«Lâhistoire philosophique de lâhumanitĂ© tiendrait, au besoin, dans cet
article.» Nous ne saurions trouver étranges les détails qui vont suivre,
Ă moins dâoublier notre propre histoire et nos usages.
Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nÚgres en font la
personnification de la force matérielle: _Chango_ signifie étourdir par
un choc violent (_chan_, frapper violemment;--_go_, stupéfier). A cette
personnification de la force physique, comme Ă lâHercule des anciens, on
donne, pour symbole et pour arme, une massue, un casse-tĂȘte en bois
trÚs-dur, un bùton appelé _otché_.
Ce nâest pas le seul usage religieux du bĂąton. Les nĂšgres placent des
bĂątons sacrĂ©s Ă lâentrĂ©e de leurs cases; ils commettent la garde de la
maison Ă cette espĂšce de dieux lares;--les prĂȘtres se livrent Ă la
divination par lâinspection de petits bĂątonnets quâils lancent Ă
terre;--des bùtonnets rentrent dans la confection des _ondés_ ou
amulettes que les païens portent sur eux;--enfin, les féticheurs ont un
bĂąton pastoral se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un
ou deux chiffons en forme de glands; leur superstition attache sans
doute une vertu particuliĂšre Ă ces morceaux dâĂ©toffe.
Dans lâordre civil, le bĂąton est un insigne dâautoritĂ©. M. Auguste
Laforet, auteur dâune monographie fort intĂ©ressante du _bĂąton_, explique
comment il lâest devenu. «Dans les temps les plus reculĂ©s, dit-il, les
chefs des premiĂšres agrĂ©gations dâhommes furent les vieillards, les
patriarches auxquels leur grand Ăąge imposait, pour soutenir leurs pas
chancelants, la nĂ©cessitĂ© dâun appui, _dâun bĂąton, qui devient
naturellement lâattribut de leur autoritĂ© paternelle_... Lorsque, par
suite de la transformation des familles en tribus, et des tribus en
nations, lâautoritĂ© des chefs dut changer de caractĂšre, et de paternelle
devint politique;--lorsque se fit sentir le besoin de se défendre contre
ses voisins, et lâambition de les attaquer, alors lâinsigne de la
puissance souveraine changea aussi: ce fut une lance, _toujours un
bĂąton, mais un bĂąton garni de fer, une arme enfin non moins quâun
attribut et un signe de commandement_.»
La dignitĂ© et lâautoritĂ© du roi et des chefs sâattachent au bĂąton et le
suivent partout: on doit au bĂąton le respect et les honneurs qui sont
dus au maĂźtre du bĂąton. Ainsi les sujets se prosternent devant le bĂąton
royal comme devant le roi lui-mĂȘme. En voyage, et lorsquâils sortent la
nuit, le roi et les chefs ont un bùton pour se défendre: celui-là est
garni dâanneaux de fer Ă lâun des bouts; quelquefois câest une lance.
Ils ont en outre le bĂąton de cĂ©rĂ©monie et de commandement quâils
remettent entre les mains des messagers chargés de traiter une affaire
en leur nom.
Les personnages marquants du pays, les Européens et les négociants se
servent du bĂąton dans les rapports journaliers, pour se faire
représenter auprÚs des autorités ou de toute autre personne. Du reste,
cet objet nâa pas de forme rigoureusement dĂ©terminĂ©e.
Nous empruntons Ă lâouvrage de M. Laforet signalĂ© plus haut des notes de
M. Rouland, ancien agent de commerce au Dahomey:
«On a généralement plusieurs bùtons, tout au moins trois, savoir:
«Le bĂąton officiel, pour les cĂ©rĂ©monies dâapparat, les nĂ©gociations, les
grandes circonstances;
«Le bùton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires avec les
autorités locales;
«Enfin, le bĂąton amical, dâun caractĂšre purement privĂ©, pour les
communications personnelles et intimes.
«Tout message dâun blanc Ă un chef noir, et rĂ©ciproquement, quelles
quâen soient la nature et lâimportance, nâa jamais lieu sans ĂȘtre
accompagnĂ© de lâun de ces trois bĂątons, portĂ© par un _moce_ ou
interprĂšte.
«Le bĂąton accompagne de mĂȘme, en toute circonstance, les communications,
officielles ou non, que les gens du pays sâenvoient entre eux.
«La personne à qui un bùton est adressé le prend dans la main pour
Ă©couter le message; elle ne le rend au moce que le jour et au moment oĂč
elle est en mesure de donner la réponse.
«La rĂ©ception dâun bĂąton du roi de DahomĂ© donne lieu au cĂ©rĂ©monial
suivant. Le bùton est porté par un cabécÚre attaché à la personne du
roi, et qui est escortĂ© dâ_agĂŽli-gans_ (gardes du palais). A lâentrĂ©e du
cortĂ©ge, on se lĂšve, tĂȘte nue; on retire avec prĂ©caution les deux ou
trois fourreaux dâĂ©toffes qui recouvrent le bĂąton royal; alors le
cabécÚre et sa suite se prosternent le visage dans la poussiÚre. Dans
cette attitude, lâassistance Ă©coute le message royal. Tout le monde se
relĂšve ensuite, et le destinataire qui avait tenu constamment une main
sur le bĂąton, le prend et le garde jusquâau jour quâil fixe au cabĂ©cĂšre
pour donner sa réponse au roi.
«On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries de faux bùtons;
mais il est trĂšs-facile de dĂ©jouer la ruse, et le noir qui sâen rend
coupable est passible dâun chĂątiment sĂ©vĂšre. Il pourrait mĂȘme ĂȘtre puni
de mort, si un sentiment dâhumanitĂ© ne portait les EuropĂ©ens Ă garder le
silence sur ces tentatives de fraude.
«Les bùtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à la capitale, AbÎmé,
Ă trois journĂ©es dans lâintĂ©rieur. Introduit devant le roi, le moce se
prosterne la tĂȘte contre terre, la baise par trois fois, dĂ©couvre le
bùton, le donne au roi et énonce le but de sa mission. La réponse est
toujours remise Ă plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bĂąton
est logé et traité à la résidence royale.
«En résumé, le bùton, à la cÎte des Esclaves, a un caractÚre presque
sacrĂ©; ce qui sâexplique dâautant mieux, que, dans ces pays Ă©loignĂ©s,
privés de routes et de toute correspondance postale, il ne peut exister
dâautres moyens de transmettre sĂ»rement les communications.
«A lâouest du DahomĂ©, les distances entre les localitĂ©s sont encore plus
grandes; aussi le bĂąton est-il dâun usage plus rĂ©pandu. Câest au point
que les agents de factorerie ont la précaution de faire reconnaßtre un
certain nombre de bùtons, afin que leurs expéditions soient toujours
accompagnĂ©es dâun bĂąton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise.
«Le seul endroit oĂč lâemploi du bĂąton tende Ă diminuer, câest Lagos. Ce
point est au pouvoir des Anglais; il est de plus en plus envahi par
lâĂ©lĂ©ment europĂ©en, et la densitĂ© de la population y rend les relations
plus faciles quâailleurs. Cependant, dans leurs rapports entre eux, les
noirs de ce pays restent fidĂšles Ă la coutume du bĂąton, et le vieux
Kosioko, roi dĂ©possĂ©dĂ© de Lagos, se passe de temps Ă autre lâinnocente
fantaisie dâenvoyer son royal bĂąton aux personnes auxquelles il veut
donner une marque de distinction. Deux anecdotes, dâun caractĂšre bien
diffĂ©rent, donneront une idĂ©e de lâimportance du bĂąton Ă la cĂŽte
occidentale dâAfrique.
«La partie de la cĂŽte situĂ©e immĂ©diatement Ă lâouest du DahomĂ© est
habitée par une foule de petites tribus indépendantes, qui se livrent
frĂ©quemment Ă des actes dâexaction et de pillage.
«Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu dans le pays, avait
expĂ©diĂ© une embarcation de marchandises par lagune. Comme dâhabitude, le
chef de la pirogue Ă©tait porteur du bĂąton de lâagent. La pirogue fut
attaquée par des indigÚnes appartenant à une petite tribu riveraine. On
pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés et
maltraités.
«A cette nouvelle, lâagent de la factorerie sâempressa de demander
justice aux chefs dâune tribu voisine qui, par sa puissance et sa
situation, était souvent appelé à régler ces sortes de conflits. Amenés
devant un Conseil de vieillards, les dĂ©linquants exposĂšrent quâun de
leurs membres avait subi un traitement indigne de la part de lâagent qui
dirigeait précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que, ignorant que
cette factorerie eĂ»t changĂ© de chef, ils nâavaient fait quâuser dâun
droit légitime en se vengeant, sur les marchandises et le personnel de
la factorerie, dâun acte coupable qui ne devait pas rester impuni. Les
vieillards donnĂšrent droit Ă la tribu, et, tout en plaignant lâagent de
Grand-Popo dâavoir Ă supporter les consĂ©quences dâune faute commise par
son prédécesseur, le Conseil légitima la prise des marchandises.
«On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la pirogue
dĂ©valisĂ©e, lâagent apprit que, dans la bagarre, un assaillant sâĂ©tait
emparĂ© du bĂąton et lâavait brisĂ© en morceaux. AussitĂŽt le Conseil se
remet en sĂ©ance, et, sous le coup dâune indignation profonde, la tribu
est condamnée, non-seulement à la restitution des marchandises volées,
mais encore à rechercher les débris du bùton et à les rapporter
solennellement Ă la factorerie. De plus, facultĂ© est donnĂ©e Ă lâagent de
faire arrĂȘter, comme otage, tout individu de la tribu quâil rencontrera,
et cela pendant six mois.
«Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement
français avait eu la bonne inspiration dâaccorder un protectorat au roi
de Porto-Novo. TrĂšs-peuplĂ© et trĂšs-fertile, cet Ătat excitait depuis
longtemps la convoitise des Anglais, établis tout prÚs de là , à Lagos.
CâĂ©tait pour rĂ©sister aux empiĂ©tements de ses ambitieux voisins que le
roi avait sollicité la protection de notre pays.
«On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat. Deux
avisos de guerre français, ancrĂ©s, lâun devant Kotonou, sur le rivage de
la mer, lâautre Ă Porto-Novo mĂȘme, dans lâintĂ©rieur de la riviĂšre Osa,
garantissaient la sécurité du pays et favorisaient, par leur seule
présence, le libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était
malsain, et le sĂ©jour pour nos marins nâĂ©tait pas des plus agrĂ©ables.
Cela ne fut pas Ă©tranger Ă lâabandon par la France de ce protectorat si
utile. Un malheureux incident, dont le bĂąton fut la cause, amena la
rupture.
«Le commandant français avait pour moce un noir de Lagos, fils de
lâex-roi Kosioko. Celui-ci Ă©tait lâennemi jurĂ© du roi de Porto-Novo,
Mécpon. Un jour que ce moce parut devant Mécpon, avec le bùton du
commandant, son maĂźtre, il fit preuve dâun manque de respect si Ă©vident
que le roi, oubliant toute mesure, arracha le bĂąton des mains du moce et
le lui cassa sur la tĂȘte.
«Inutile de dĂ©crire lâĂ©motion qui se rĂ©pandit dans le pays, Ă la
nouvelle de ce fait inouĂŻ. Ăvidemment le roi nâavait voulu que chĂątier
lâarrogance dâun jeune homme, fils de son ennemi, qui sâĂ©tait prĂ©valu de
sa qualitĂ© dâambassadeur pour le narguer. Mais le commandant français
jugea que lâhonneur national avait subi un outrage dont il rĂ©clama
sur-le-champ rĂ©paration, menaçant dâuser de reprĂ©sailles en cas de
refus. Les gens de Porto-Novo consentirent Ă tout, et lâon vit le roi,
le roi à qui des lois anciennes et respectées défendent de sortir de sa
demeure,--se rendre à bord du bùtiment français pour offrir ses excuses
au commandant.
«Par suite de la fùcheuse disposition de nos marins à ce moment,
lâaffaire, on le voit, fut conduite avec une extrĂȘme rigueur. On sâen
ressentit tellement de part et dâautre que, dâaprĂšs les rapports qui lui
furent adressĂ©s sur cet incident, lâamiral commandant les forces navales
Ă la cĂŽte occidentale dâAfrique ordonna lâabandon immĂ©diat du
protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue lâoccasion de voir
lâinfluence de la France sâĂ©tablir dans ces parages.»
Le noir de la cĂŽte des Esclaves emploie le bĂąton comme carte de visite,
pour saluer ses amis; il en fait une lettre de créance pour recommander
ses délégués, le remet à son fondé de pouvoir comme titre authentique de
sa procuration; au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le bĂąton
vaut plus quâune signature: il en tient lieu, et, de plus, il est la
personnification de celui qui lâa remis. A la signature on accorde une
autoritĂ© morale que lâon peut souvent contester; au bĂąton on est obligĂ©
en tout cas dâaccorder les marques extĂ©rieures de respect que lâon doit
Ă la personne du maĂźtre.
IV
La DIVISION DU TEMPS ayant son importance dans les relations sociales,
nous en dirons un mot. Les nĂšgres de la cĂŽte des Esclaves distinguent
les saisons par les variations atmosphériques et par les travaux
agricoles propres Ă chaque Ă©poque; mais ils nâont pas un jour ou un mois
dĂ©signĂ© pour ĂȘtre le premier de lâannĂ©e. Les fĂȘtes annuelles revenant
dans les mĂȘmes saisons servent de base Ă leurs calculs, lorsquâils
veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement.
Ne demandez pas Ă un noir son Ăąge ou celui de ses enfants; il vous
répondra, _de peur de vous fùcher par son silence_; mais il vous
répondra sans discernement, et raisonnera de son ùge comme il
raisonnerait de lâĂ©poque antĂ©diluvienne. Demandez-lui sâil a vingt ans,
trente ans: il vous accordera lâaffirmation ou la nĂ©gative, selon quâil
croira lâune ou lâautre plus conforme Ă votre idĂ©e.
En janvier 1866, Ă bord dâun steamer anglais, je fus accostĂ© par un
noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue nationale. «Bonjour,
moussieu, me dit-il; toi Français?» A mon affirmation, il répliqua
vivement: «Et moi aussi.» La réplique me surprit: je savais bien que les
indigĂšnes de notre colonie du SĂ©nĂ©gal sont noirs, toutefois je nâavais
jamais fait attention Ă cette circonstance quâils sont _mes
compatriotes_ et que jâai des _compatriotes noirs_, par consĂ©quent.
Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de vingt-cinq ans
environ. Il me raconta que natif de Gorée, il avait étudié le français
dans cette ville; quâil Ă©tait parti du SĂ©nĂ©gal Ă lâĂąge de seize ans;
quâil avait passĂ© dix ans Ă bord de navires français, cinq ans au Gabon,
huit ans sur des vaisseaux anglais, quatre ans Ă Fernando-Po. Il ajouta
quâil avait sĂ©journĂ© encore derniĂšrement chez lui une quinzaine
dâannĂ©es. Tout cela donnait un total exorbitant. «Quel Ăąge as-tu donc?»
lui dis-je, en mâefforçant de contenir un sourire moqueur.--«Dix-huit
ans», dit mon interlocuteur avec assurance. Je nây tins plus: lâironie
se trahit sur ma physionomie. Le noir sourit et dit: «Vois-tu, moussieu,
nĂšgre ne compte pas les ans; si nĂšgre dit son Ăąge, ne crois pas lui; lui
ne sait pas.» Il me rĂ©pondit avec une si grande bonhomie quâil eĂ»t pu
donner des points au savetier de La Fontaine disant:
Par an? Ma foi, monsieur, ce nâest point ma maniĂšre
De compter de la sorte.
Au lieu de demander au noir quel ùge il a, demandez-lui quand il est né:
vous obtiendrez une rĂ©ponse plus nette et plus sĂ»re; il vous dira quâil
est nĂ© Ă lâĂ©poque oĂč sâaccomplit tel ou tel Ă©vĂ©nement, quand on planta
cet arbre... etc., etc. Souvent mĂȘme, son nom sera une rĂ©ponse: au
Dahomey, par exemple, les enfants nĂ©s Ă lâĂ©poque de la destruction de
_Chagga_ reçurent le nom de cette ville.
Les fĂȘtes annuelles sont appelĂ©es _odoun_ chez les Nagos; ce nom dĂ©signe
aussi la pĂ©riode dâun an qui doit ramener ces fĂȘtes. De mĂȘme _ossĂ©_
signifie jour férié et semaine ou période septenaire, qui ramÚne ce
jour. Quand on a besoin de préciser le sens de ces deux mots, on les
fait précéder du mot _ijo_, jour, afin de déterminer le jour férié et le
jour de la fĂȘte.
Les Minas ont des noms pour chaque jour de la semaine; les Nagos nâen
ont point, Ă moins quâils ne les empruntent aux Malais. Le mot _ochou_,
lune, désigne le mois lunaire. On compte par mois lunaires; seulement
ces mois nâont pas un nom particulier qui les distingue. A AgouĂ©, les
féticheuses annoncent la nouvelle lune par des promenades et des chants
Ă travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces cris et ces
chants, on vous répondra: «_Les danwés cherchent la lune._»
La division du jour et de la nuit en un certain nombre dâheures nâest
point connue: on détermine les heures du jour par la position du soleil,
celles de la nuit par le chant du coq. Le jour, on dit: Quand le soleil
était ou quand il sera à tel point; quand le jour commence à luire;
quand le soleil est au zĂ©nith... Les jours Ă©tant dâĂ©gale durĂ©e Ă toutes
les Ă©poques de lâannĂ©e, dans ces rĂ©gions, cette maniĂšre de dĂ©signer
lâheure ne manque pas dâexactitude, attendu que le soleil, dans toutes
les saisons, Ă la mĂȘme heure, est Ă peu prĂšs au mĂȘme point.
Le chant du coq marque les heures de la nuit:
1er chant du coq, _akouko-chiwadjou_;--2e chant du coq, _adadji,
adadjiwa_; chant qui précÚde immédiatement le lever du soleil, _oféré,
ofé_.
CHAPITRE VI
PLAISIRS ET RĂJOUISSANCES.
Quand Dieu crĂ©a lâhomme, il le plaça au milieu des dĂ©lices du paradis.
Dégradé par le péché, condamné aux privations, à la douleur physique et
Ă la souffrance morale, lâhomme cherche toujours le plaisir, parce que
le plaisir est lâavant-goĂ»t du bonheur cĂ©leste pour lequel il est créé.
Tous les hommes poursuivent le plaisir; sâils ne vivent pas dans un
accord parfait, câest quâils ne cherchent pas tous leur plaisir dans les
mĂȘmes choses: lâun aime lâargent, lâautre se plaĂźt Ă le dĂ©penser;
celui-ci recherche les douceurs de lâoisivetĂ©, celui-lĂ les transports
de la joie.
Donc, pour bien connaĂźtre un individu, il faut savoir oĂč il cherche son
plaisir. Ătudions nos nĂšgres Ă ce point de vue: voyons-les dans la joie,
dans le jeu et dans les fĂȘtes.
Le nĂšgre se plaĂźt Ă entretenir des relations amicales et suivies avec
ses semblables; il confesse dans ses adages «quâil ne dit jamais «Ă
demain» Ă son voisin» dâune façon absolue: câest-Ă -dire que le moindre
motif le fera courir encore chez lui. «On ne peut vivre sous le mĂȘme
toit sans se parler, dit-il; un fou venant dâIka et un idiot dâIlouka ne
sauraient sâempĂȘcher de sympathiser, sâils se rencontrent.» Il mĂ©prise
ceux qui fuient la société: «AprÚs avoir mangé, la chÚvre rentre à la
maison; aprÚs avoir mangé, la brebis rentre à la maison; le porc mange
et ne rentre pas: câest pour cela quâil est si mĂ©prisable.»
Que si le nÚgre aime les réunions nombreuses et les repas en commun,
câest pour lâagrĂ©ment quâil trouve dans le commerce avec ses semblables.
Il le dĂ©clare lui-mĂȘme: «Nous allons avec nos amis manger lâ_Ă©fo_ chez
les autres, afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de
nourriture chez nous.--Malgré le nombre considérable des absents, on ne
regrette que lâabsence de celui qui rĂ©jouit la sociĂ©tĂ©.»
Dans les rĂ©unions, on sâamuse aux jeux dâesprit: proposer et deviner des
Ă©nigmes est un divertissement cher aux nĂšgres, mĂȘme aux enfants; ils se
livrent des heures entiĂšres Ă ces badinages spirituels. Ils ont des
Ă©nigmes fort bien rĂ©ussies. Quâon en juge par celle-ci sur la _pirogue_:
«Je suis longue et mince, je suis dans le commerce, et je nâarrive
jamais au marché.»
Les Ă©nigmes ne sont pas les seules productions spirituelles propres Ă
égayer les longues méridiennes et les soirées plus longues encore; elles
offrent mĂȘme beaucoup moins dâintĂ©rĂȘt que les _alos_, rĂ©cits
allégoriques et populaires qui circulent de bouche en bouche. Les _alos_
constituent la littĂ©rature des nĂšgres: lâ_akpalo_ ou conteur dâ_alos_
est recherché dans les cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de
ces conteurs se font un métier de débiter des contes: on les nomme pour
cela _akpalo kpatita_. Il ne faut pas confondre lâ_akpalo_ avec
lâ_ologbo_. Celui-ci se tient Ă la cour pour raconter la lĂ©gende des
ancĂȘtres du roi; tandis que le premier est un vĂ©ritable rapsode, allant
de ville en ville, de cercle en cercle.
Le chant et le son du tam-tam sont lâaccompagnement ordinaire dont le
rapsode se sert pour agrĂ©menter son rĂ©cit. «Lâ_ogidigbo_», dit un adage
dont lâharmonie imitative ne peut se rendre dans la traduction,
«lâ_ogidigbo_ lâemporte sur tous les autres tam-tams: si une parabole
est rendue sur lâ_ogidigbo_, celui qui saisit le mouvement se met Ă
danser: _Vieillis, Ajagbo, vieillis; Î roi, vieillis, puissé-je vieillir
aussi!_» Ces derniÚres paroles, que nous avons soulignées, se chantent
en battant le tam-tam; elles sont lĂ moins pour le sens que pour marquer
la mesure; nous le répétons: elles ont en nago une harmonie que la
traduction ne peut rendre: «GBO, AJAGBO; GBO, OBBA, GBO; KI ĂMI KI O SI
GBO.» Prononcé vite et en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé
Ă la danse par lâ_ogidigbo_.
Le chant, le tam-tam et la danse concourent Ă rendre les _alos_ fort
attrayants. Pour exciter lâattention des auditeurs, le rapsode annonce
quâil va commencer: «_Alo!_» sâĂ©crie-t-il, et tous de rĂ©pondre avec
vivacitĂ©: «_Alo!_» Lâ_akpalo_ annonce alors le sujet dâune maniĂšre
vague, disant simplement qui sera le héros de son récit: «_Alo mi
DA-FIRI-GBAGBO lâĂ©ri_... Mon alo a trait Ă ...» Cette maniĂšre dâannoncer
le sujet est plus singuliÚre que compréhensible; et pourtant il est rare
que le conteur nâemploie pas cette ritournelle inintelligible «_da
firi-gbagbo_».
Le conteur entre aussitĂŽt en matiĂšre. Ăcoutons-le:
«Mon conte a trait à tous les animaux.
«Les animaux, ayant fait un tam-tam, sâassemblĂšrent pour danser:
«Allons, dansons», se dirent-ils.
«Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam; lâĂ©lĂ©phant est
aussi malhabile. Lorsque lâĂ©lĂ©phant essaye, il fait preuve dâune insigne
maladresse. On danse toujours. Voici venir lâoiseau appelĂ© _liri_; il se
juche sur le tam-tam, il bat ainsi:
Tinlégué-Tinlégué
Tingué-ti-ooun!
«LâĂ©lĂ©phant bat le tam-tam, il ne sait sâen tirer:
Tinlégué-Tinlégué
Tingué-ti-ooun!
«Le daim bat, il ne sait sâen tirer:
Tinlégué-Tinlégué
Tingué-ti-ooun!
«Le buffle bat, il ne sait sâen tirer:
Tinlégué-Tinlégué
Tingué-ti-ooun!
«Lâoiseau ayant battu de la sorte, les animaux sâĂ©crient: «Qui donc nous
raille ainsi?» Et ils courent sus Ă lâoiseau, qui sâenfuit.
«Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois, saute sur
lâoiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux voulurent savoir
ce quâĂ©tait devenu lâoiseau: «Je mâen suis lĂ©chĂ© les lĂšvres», repartit
le chat.--«Ce voleur! répliquÚrent les animaux; il volera toujours
jusquâĂ ce quâil en meure.»--Et le chat rĂ©pĂ©tait: «Gnaou! gnaou!»
Tels sont les alos. Le nĂšgre se passionne dâautant plus, en les
entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme auquel il est
toujours sensible. Jamais il nâentend le tam-tam sans tressaillir de
joie; aussi, jamais il nây a de fĂȘte sans tam-tam. Câest lâinstrument
national. Il prend des formes et des grandeurs diverses; il varie depuis
le tout petit tam-tam placĂ© comme ex-voto auprĂšs des idoles, jusquâau
tam-tam Ă©norme qui ne paraĂźt quâaux grandes solennitĂ©s. Ce dernier, gros
et long, est orné souvent de sculptures sans élégance, telles que les
font les indigĂšnes. Il nâa rien de notre grosse caisse, quoiquâil en
tienne lieu, Ă certain point de vue. Il sâappelle le _gbĂ©dou_: on le
rencontre dans les cours intérieures du palais, dans la case des grands
cabĂ©cĂšres, auprĂšs de certains temples. On sâen sert dans les
rĂ©jouissances publiques, dans les fĂȘtes religieuses et dans les
funĂ©railles des personnes de distinction. A chaque fĂȘte on rĂ©pand du
sang des victimes sur les symboliques images qui ornent le _gbédou_
(tĂȘtes dâanimaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.): «On les arrose aussi
dâhuile de palme et dâeau-de-vie, on les couvre de plumes des poules
offertes en sacrifice. Câest un objet qui devient hideux et repoussant;
quand les féticheurs, les yeux hagards et injectés de sang, viennent en
tirer des sons caverneux, vous croiriez assister Ă une fĂȘte satanique;
lâĂąme est sous lâimpression dâune mystĂ©rieuse terreur.» (Courdioux.)
Signalons en outre le _kosso_, lâ_agbĂ©_, le _gangan_, lâ_ogboun_... Le
joueur assied lâ_akpinti_ Ă terre entre ses jambes; il tient le _gbata_
sur ses genoux et le frappe des deux cÎtés. Le _doundoun_ est chargé de
grelots; le _dchéckéré_ se manie comme le tambour appelé tambour de
basque: on lâagite et lâon glisse le pouce sur la peau.
Le tam-tam des nĂšgres nâest point comme celui des Indiens et des
Chinois: ce nâest pas un simple plateau de mĂ©tal, câest un tronc dâarbre
ou une branche creusĂ©s et couverts dâune peau Ă une ou aux deux
extrĂ©mitĂ©s. La peau frappĂ©e Ă lâaide dâune baguette produit un son Ă peu
prÚs uniforme. Les mélodies du tam-tam ne diffÚrent guÚre que par la
mesure et la cadence; toutefois chaque espĂšce de tam-tam a son rhythme
particulier; chacun imprime Ă la danse un mouvement qui lui est propre.
Aussi dit-on: _danser le gbata, danser le doundoun, danser le gangan_...
Le _kalara_ est le mouvement le plus accéléré.
_Ilou_, nom générique désignant tous les tam-tams en général, a pour
racine le verbe _lou_, frapper. On frappe sur cette peau retentissante;
on frappe, on frappe toujours: tant et si fort que le tympan de
lâoreille en est brisĂ©. NĂ©anmoins tout ce bruit nâest pas sans avoir une
certaine harmonie passionnée, délirante.
Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le soldat nĂšgre a un
culte semblable Ă celui que nos soldats professent pour le drapeau de
leur corps. Le tam-tam de guerre enlevĂ© Ă lâennemi est un trophĂ©e
glorieux que le vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est
orné de crùnes humains.
Les chefs principaux se payent le luxe dâune troupe de musiciens qui les
honorent du bruit assourdissant de leurs instruments. Les musiciens font
Ă qui mieux mieux pour augmenter le vacarme: ils frappent Ă coups
redoublés sur les tam-tams; ils font rendre à leurs fifres leurs sons
les plus criards; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes
qui leur servent de trompes, et ils sâaccompagnent du cliquetis produit
par la grenaille de fer agitée dans une gourde. Cette musique sauvage ne
saurait ĂȘtre riche quâen discords.
Les enfants relient par une petite ficelle de 8 Ă 10 centimĂštres deux
graines creuses dans lesquelles ils ont mis de la grenaille de fer; ils
frappent ces deux graines lâune contre lâautre en cadence, comme on fait
avec des castagnettes.
La clochette de fer est employée par les féticheurs; le crieur public
sâen sert lorsquâil annonce les volontĂ©s du roi.
Le _dourou_ est peu rĂ©pandu sur la cĂŽte. Câest une espĂšce de mandoline,
composĂ©e dâune calebasse recouverte dâune peau, et dâun manche sur
lequel sont tendus des filaments de palmier, ou de longs crins. Le son,
frĂȘle et nasillard, ne manque ni de piquant, ni dâoriginalitĂ©. Jâai vu
quelquefois jouer du _dourou_ avec un archet. Les proverbes nagos nous
apprennent combien les nĂšgres aiment la musique du _dourou_, et combien
ils sont passionnĂ©s pour la danse: «Vous nâavez pas encore entendu
résonner le _dourou_, et déjà vous dansez gaiement», dit un de ces
proverbes.
La danse des nÚgres se fait remarquer par une mimique érotique analogue
au zambacueca des crĂ©oles; la passion sây exalte souvent jusquâau
paroxysme. DĂšs quâil se livre Ă cet amusement chĂ©ri, le noir ne se
possĂšde plus: ses pieds, ses jambes, ses bras, sa tĂȘte, tout en lui
entre en mouvement; ses épaules semblent se disloquer, ses coudes se
touchent; il crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la
poitrine; il se livre Ă des contorsions effrĂ©nĂ©es oĂč lâimpudeur
sâaffiche souvent sans retenue. Les deux sexes participent gĂ©nĂ©ralement
aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en groupe ou par
essaims. Les hommes seuls exécutent les danses de guerre; ils dansent en
faisant la parade; ils font des décharges de mousqueterie et brandissent
le sabre en dansant; câest en dansant quâils simulent lâattaque, la
surprise, la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant,
reculant, lançant le fusil et le rattrapant en lâair.
On voit des danseurs de profession aller de case en case, de village en
village, et se donner en spectacle. Les spectateurs battent des mains
pour accompagner la musique et le chant.
Outre la musique et la danse, les nĂšgres aiment les processions
pompeuses et les festins. Les musulmans célÚbrent de cette maniÚre les
fĂȘtes prescrites; les Minas font de grandes rĂ©jouissances Ă lâoccasion
de la récolte des ignames. Hélas! pourquoi faut-il donner le nom de
fĂȘtes aux dĂ©goĂ»tantes orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces
réjouissances?
Les Ă©poques des fĂȘtes rappellent ordinairement des idĂ©es religieuses:
ainsi lâon cĂ©lĂšbre la nouvelle lune, les fĂ©tiches... Les prĂȘtres ont des
chants et des danses dâune monotonie fatigante. Les jeunes filles
enrÎlées dans la féticherie répÚtent, durant de longues heures, en
refrain, sur deux tons différents, ces deux exclamations: «AH! HAN!»
Puis elles poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer
celui de «KYRIE». Ce cri revient souvent.
On célÚbre les couronnements, les victoires, les funérailles, les
anniversaires des morts... Dans toutes ces fĂȘtes, du reste, la musique,
le chant, la danse, les libations et les festins constituent les
principaux divertissements. On y prodigue la poudre en fusillades
nombreuses. Je ne dirai rien ici des réjouissances sanglantes et
inhumaines qui souillent la fĂȘte des coutumes, cĂ©lĂ©brĂ©e annuellement au
Dahomey. Toutefois je laisse la parole Ă M. Lafitte[26], pour nous
raconter comment on se comporta dans une simple parade qui eut lieu Ă
Wydah, durant son séjour dans cette ville. Gréré, roi de Dahomey,
préparait une expédition contre Abéokouta, la ville inexpugnable des
Egbas. «Mais, avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le
comble Ă sa gloire, il Ă©tait nĂ©cessaire, croyait-il, dâĂ©blouir les
blancs de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires, et
par lâĂ©talage du butin et des esclaves, fruit de la derniĂšre expĂ©dition.
De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait sur tout le littoral et
porterait la terreur jusque dans Abéokouta...
[26] _Le Dahomey_, page 133.
«... Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays que des
merveilles dont Wydah allait ĂȘtre le théùtre. Les blancs, convoquĂ©s par
invitation royale, devaient ajouter par leur présence aux splendeurs de
la fĂȘte...
«Vers dix heures du matin, les sons dâune musique infernale, les cris et
les hurlements dâune foule en dĂ©lire, nous annoncĂšrent que le premier
point du programme, le dĂ©filĂ©, Ă©tait en voie dâexĂ©cution.
«A onze heures, la tĂȘte du cortĂ©ge dĂ©filait sur la place du fort
portugais: câĂ©taient des femmes vĂȘtues de pagnes neufs, marchant une Ă
une et portant, posée sur leurs cheveux crépus, une bouteille de _gin_:
elles longĂšrent lâextrĂ©mitĂ© de la place et se rangĂšrent en cercle.
Dâautres femmes suivaient, chargĂ©es dâobjets divers capturĂ©s sur
lâennemi; elles formĂšrent un second cercle. Puis ce fut le tour dâune
multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur avais jamais
vu; ils se placĂšrent devant les femmes et mirent leurs fusils au repos.
Un grand nombre de nĂšgres de tout Ăąge, de tout sexe, les mains derriĂšre
le dos, venaient aprĂšs. Ces malheureux, libres il y a quelques jours,
rehaussaient la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant un sort
plus cruel. Leur figure dĂ©faite et empreinte dâune morne rĂ©signation
faisait mal à voir; un long jeûne avait épuisé leurs forces, et la
maigreur de leur corps était à peine cachée par des haillons souillés de
sang et de boue. De temps Ă autre, ils regardaient dâun Ćil hĂ©bĂ©tĂ© ce
qui se passait autour dâeux; le plus souvent leurs regards se portaient
vers la terre et y restaient fixement attachés.
«Le dĂ©filĂ© continuait toujours, et bientĂŽt il ne resta plus quâun petit
espace libre au milieu de la place.
«Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient en laisse; ces
chevaux avaient appartenu aux chefs dâun village dĂ©truit. Les tĂȘtes de
ces chefs, exécutés quelques jours auparavant, en présence du roi,
Ă©taient fixĂ©es au bout de longues perches que les porteurs agitaient Ă
tout instant. Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées
planaient au-dessus de la foule; quatre ou cinq, plus féroces, rasaient
les tĂȘtes sanglantes, et ne sâenfuyaient, aux cris poussĂ©s par la
populace, que pour revenir encore. La musique, quâon entendait dĂ©jĂ
depuis longtemps, fit enfin son apparition, et avec elle se montrĂšrent
le mĂ©hou, les grands cabĂ©cĂšres venus dâAgbomĂ©, le prince Schoundaton, le
yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nÚgres du vulgaire occupaient
les rues adjacentes. Un hourra formidable sâĂ©leva au milieu de la foule,
et lâexhibition prit un caractĂšre nouveau.
«Jusque-là chacun était resté immobile à son poste; mais alors
commencĂšrent les danses extravagantes mĂȘlĂ©es de clameurs sinistres. Les
captifs, enchaßnés, qui pouvaient à peine se mouvoir, furent forcés de
prendre part au mouvement général; leurs gardiens brandissaient
au-dessus de leurs tĂȘtes des coutelas Ă©normes, des massues armĂ©es de
pointes de fer.
«Cette scÚne infernale, à laquelle la fatigue des acteurs mit seule un
terme, dura prĂšs dâune heure.»
Laissons maintenant M. Courdioux nous dĂ©crire une fĂȘte fĂ©tiche. Lui
aussi raconte ce quâil a vu et entendu; Ă©coutons-le:
«Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances, un
caractĂšre de fĂȘte populaire; les nĂšgres y accourent de plusieurs lieues
Ă la ronde. Chaque idole a son _azĂą-dahĂŽ_ (jour de fĂȘte). Les cĂ©rĂ©monies
en sont réglées par les féticheurs. Trois choses sont indispensables: un
sacrifice, de copieuses libations et des danses interminables. On se
réunit sur la place qui existe toujours à cÎté des principaux temples.
Tout se passe en plein air.
«Le grand _voduno_ asperge dâeau lustrale lâidole et la foule. La
victime est amenée: tantÎt un mouton, tantÎt des poules ou des pigeons,
tantĂŽt une chĂšvre ou un bouc, plus rarement un bĆuf. Le sang humain ne
coule plus guĂšre quâĂ la cour des rois et des princes. Mais, hĂ©las! qui
pourrait compter les victimes humaines offertes encore actuellement en
public ou en secret, dans les palais des rois et des princes du Dahomé
et de Porto-Novo?
«Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par intervalles les
péripéties du sacrifice. Cependant la foule demeure grave, silencieuse
et recueillie. De temps en temps quelques _hou! hou!_ prononcés en
frappant de la main sur la bouche, sont un indice pour le voduno que
tous les assistants lui sont unis dâesprit et de cĆur. Dâimmenses _hou!
hou! hou!_ saluent le moment oĂč le fĂ©ticheur rĂ©pand le sang sur la tĂȘte
de lâidole et autour du temple. Il en asperge parfois les assistants.
«On prépare ensuite les chaudiÚres pour y cuire les chairs de la
victime. Lorsquâon a transformĂ© tous ces dĂ©bris en une sorte de ragoĂ»t,
chacun peut en avoir une part. Un BrĂ©silien se crut obligĂ©, un jour, Ă
la cour du roi de Dahomé, de goûter (il me le raconta avec horreur) à un
brouet de haricots au sang humain.
«BientĂŽt le tafia remplit les calebasses et met la joie et lâanimation
dans tous les cĆurs. Aux premiers sons du tam-tam, tous trĂ©pignent, tous
sont prĂȘts, et la danse commence pour finir quelquefois huit jours plus
tard. Quelques tam-tams et le bruit de centaines de mains se frappant la
poitrine en cadence tiennent lieu dâorchestre.
«Il y a quelques annĂ©es, jâai Ă©tĂ© tĂ©moin dâune danse sacrĂ©e vraiment
diabolique. CâĂ©tait Ă Agoussa, village situĂ© en face de Porto-Novo sur
la rive opposĂ©e de la lagune Osa. Je passais dans les Ă©paisses forĂȘts de
palmiers qui couvrent tout ce pays. Tout Ă coup, la voix ronflante, mais
sourde et prĂ©cipitĂ©e, dâun Ă©norme tam-tam se fit entendre Ă travers les
arbres. Un Ă©lĂšve de la mission qui mâaccompagnait me dit:
«--PĂšre, les gens dâAgoussa cĂ©lĂšbrent une fĂȘte en lâhonneur du dĂ©mon;
ils ont la rĂ©putation dâĂȘtre de grands adorateurs du diable. On raconte
toutes sortes dâhorreurs de leurs cĂ©rĂ©monies.
«--Allons de ce cĂŽtĂ©-lĂ , lui dis-je; je tiens Ă en juger par moi-mĂȘme.
«--Non, non, PĂšre, sâĂ©cria lâenfant; ces gens-lĂ sont mĂ©chants, surtout
quand ils sont sous lâinfluence de leur mauvais esprit; nây allez pas,
ils vous maltraiteront.
«--Nâaie pas peur quâil mâarrive rien, non plus quâĂ toi. Suis-moi et
avançons avec prudence.
«BientĂŽt nous vĂźmes une Ă©claircie dans la forĂȘt, du cĂŽtĂ© oĂč le tam-tam
continuait Ă se faire entendre de plus en plus distinctement. Nous
Ă©tions sur le bord dâune clairiĂšre. Un grand arbre, un bombax de GuinĂ©e,
en ombrageait une partie. A la lisiĂšre du bois, du cĂŽtĂ© opposĂ© oĂč nous
nous trouvions, était adossé un vieux temple fétiche.--Voilà la maison
du diable, sâĂ©cria mon petit nĂšgre; ne nous montrons pas.
«On nâentendait que le tam-tam. Une centaine de nĂšgres et de nĂ©gresses
exĂ©cutaient une ronde devant lâimage de Satan, un gros fĂ©tiche accroupi
Ă lâentrĂ©e du temple, et tout rougi du sang quâon venait de rĂ©pandre en
son honneur. Ils se suivaient les uns derriĂšre les autres, sans mot
dire, le corps penchĂ© du cĂŽtĂ© gauche et les bras pendants. Lâeau
ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraßtre comme huilés.
Leurs yeux Ă©taient rouges, leurs visages contractĂ©s et empreints dâun
ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi depuis des heures et
peut-ĂȘtre depuis des jours et des nuits. Je fus pris dâun profond
sentiment de pitié, et, levant les mains au ciel, je demandai à Dieu
pardon et miséricorde pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre
compte du danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je
mâavançai de quelques pas sur la place, mon petit nĂšgre demeurant en
arriĂšre.
«DĂšs quâon mâaperçut, un sourd grognement se fit entendre, le tam-tam
parut hĂ©siter dâabord et se mit bientĂŽt Ă battre plus fort et plus
rapidement que jamais. La ronde continua avec un redoublement de
vitesse. Un fervent disciple du _legba_ (dĂ©mon) ne doit sâarrĂȘter quâĂ
bout de forces et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou
trois féticheurs se détachÚrent du groupe des danseurs et vinrent, avec
un regard menaçant, me signifier de mâĂ©loigner. Ils ne parlaient pas.
Ils se contentaient de me faire des signes expressifs. Ils étaient
possĂ©dĂ©s; jâeus peur. Toute la troupe des Ă©nergumĂšnes fit mine de venir
de mon cĂŽtĂ©. Je me dĂ©cidai Ă mâĂ©loigner, nâayant rien Ă faire auprĂšs de
ces pauvres victimes de la rage et de la haine du démon[27].»
[27] _Missions catholiques_.
Nous aurons plus tard occasion de parler des _Egoungoun_ et des
_ZambĂ©tos_, et des reprĂ©sentations quâils donnent afin de rĂ©jouir le
public. Terminons ce chapitre en parlant dâun jeu de combinaison fort Ă
la mode Ă la cĂŽte des Esclaves. On trouve ce jeu ou des jeux analogues
chez la plupart des peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom
dâAYO; ailleurs on lâappelle _ouari_; les FulbĂ©s le nomment _ouri_; les
Niam-Niams, _mangala_. DâaprĂšs Schweinfurth, la Nubie et lâĂgypte ont
empruntĂ© le mangala Ă lâAfrique centrale; ce jeu est connu aussi des
Wolofs et des Mandingues. On le joue habituellement sur une planche
longue et épaisse, dans laquelle sont creusés des trous, disposés sur
deux rangs Ă©gaux. Le nombre de trous nâest pas le mĂȘme partout: le
_tschela_ des Kimbundas en a quarante; le mangala des Niam-Niams, seize,
celui des Nubiens, douze. Lâ_ayo_ de la cĂŽte des Esclaves en a douze
aussi. La partie se joue Ă deux: les joueurs ont vingt-quatre graines
servant de jetons; ils les distribuent par quatre dans les trous, de
leur cĂŽtĂ©; puis chacun Ă son tour prend les jetons dâune case et les
place un Ă un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans les
cases de son adversaire un ou deux jetons seulement sâen empare, et la
partie continue jusquâĂ ce que lâun des deux ait tout pris Ă lâautre.
Les combinaisons de ce jeu, souvent fort compliquées, exigent une grande
tension dâesprit.
CHAPITRE VII[28]
ĂTAT RELIGIEUX.
[28] Ce chapitre et les deux suivants ont été publiés dans la _Revue
du Monde catholique_.
On dit généralement que le fétichisme est la religion des noirs; le
fĂ©tichisme, câest-Ă -dire lâadoration des objets naturels, animaux,
plantes, riviĂšres, etc.
Il est vrai, les noirs adressent leur culte aux objets naturels; par
peur, par reconnaissance ou par superstition, ils se prosternent devant
la crĂ©ature; mais on a tort de supposer quâils ignorent le CrĂ©ateur.
Nous ne nions pas que ce culte soit grossier, trĂšs-grossier; cependant,
il ne nous est pas possible dâadmettre quâil nây ait dans ce culte que
lâĂ©lĂ©ment grossier. Les noirs ont plus que lâadoration de la matiĂšre; on
est injuste à leur égard, lorsque, par légÚreté ou parti pris, on en
veut faire une espĂšce dâ_hommes primitifs_ que des transformations
successives ont distinguĂ©s de lâanimal, sans les rendre semblables
encore Ă lâhomme blanc; on est injuste Ă leur Ă©gard lorsquâon prĂ©tend
que leur culte exclut lâidĂ©e de Dieu et les tient Ă genoux devant la
matiĂšre pure.
Ils nâont pas besoin dâ_arriver_ Ă lâidĂ©e de Dieu. Cette idĂ©e, ils
lâont; et, dans leur cĆur, un sentiment domine toutes les aspirations:
le sentiment religieux. Cette idĂ©e sâest obscurcie; ce sentiment sâest
corrompu; lâesprit a eu ses dĂ©faillances, le cĆur a eu ses faiblesses;
malgrĂ© tout, le noir nâa pu accumuler assez dâerreurs pour faire
disparaĂźtre cette idĂ©e qui prime toutes les autres dans lâesprit humain;
il nâa pu se dĂ©grader au point de perdre le sentiment religieux.
CicĂ©ron disait: «Il nâexiste pas de peuple, si barbare et si sauvage
quâon le suppose, qui nâait la pensĂ©e dâun Dieu, quoiquâil ignore sa
nature[29].» Depuis Cicéron, des peuples, en grand nombre, sont entrés
dans lâhistoire, et la parole du philosophe romain est demeurĂ©e toujours
vraie. Ce nâest pas en parlant des noirs de la cĂŽte des Esclaves quâon
pourra lui donner un démenti.
[29] CICĂRON, _De leg._, I, 24.
Quâon me permette de citer des observations fort justes de M. LĂ©once de
la Rallaye[30]: «On se fait dâhabitude une idĂ©e fausse du paganisme
antique, surtout aux premiers Ăąges du monde. Le paganisme nâa Ă©tĂ© dans
lâorigine _quâune altĂ©ration de la vraie doctrine_ rĂ©vĂ©lĂ©e de Dieu Ă
Adam et aux patriarches, altération coupable, sans doute, dans son
principe, puisquâelle Ă©manait de lâorgueil de lâesprit et de la
faiblesse des sens, mais _qui laissait néanmoins subsister un grand fond
de vérité_. La grande erreur et le grand crime de ces temps-là fut, en
quelque sorte, de _déplacer_ Dieu et de prétendre voir une vertu divine
rĂ©sider essentiellement dans des ĂȘtres qui nâĂ©taient que de pures
crĂ©atures... Mais lâidĂ©e mĂȘme de Dieu demeurait profondĂ©ment empreinte
dans lâhumanitĂ© primitive.»
[30] _Revue du Monde catholique_, 10 juin 1877, p. 677.
Alors mĂȘme que «tout Ă©tait Dieu, si ce nâest Dieu lui-mĂȘme[31]», on
conserva le souvenir dâ«un ĂȘtre au-dessus des autres ĂȘtres, PĂšre des
dieux et des hommes... maĂźtre des vents et des tempĂȘtes, etc...»
Toujours lâhomme adressa ses sacrifices, ses offrandes et sa priĂšre Ă un
pouvoir supĂ©rieur. LâantiquitĂ© Ă©leva des temples «_au Dieu inconnu_» que
son esprit dĂ©voyĂ© nâavait pu oublier en entier; et en mĂȘme temps, elle
imaginait des dieux à sa façon.
[31] BOSSUET.
Il a fallu lâorgueil naturaliste de notre Ă©poque, lâesprit de rĂ©volte
poussĂ© Ă lâexcĂšs, pour quâon ait follement rĂȘvĂ© de supprimer lâidĂ©e de
Dieu. On a voulu chasser Dieu de lâunivers, on sâefforce de tout
expliquer sans Dieu. Cependant, comme Dieu est présent partout et que
partout il se manifeste dans ses Ćuvres, la science ou plutĂŽt
lâ_invention_ moderne a dĂ» le remplacer par quelque chose. AprĂšs avoir
supprimĂ© dâun trait de plume le sublime rĂ©cit de la crĂ©ation, elle a
imaginé la sélection naturelle et autres systÚmes que Quenstedt
résume[32] en ces termes avec ironie: «Alors grouillaient toutes les
ordures de la vie organique, et la toute-puissance de la terre inerte ne
pouvait se lasser de créer.»
[32] QUENSTEDT, _Géologie_, I, p. 169.
Les noirs nâont pas une thĂ©ogonie nettement formulĂ©e; ils nâont pas (le
peuple du moins) un corps de doctrine religieuse. Des notions éparses,
des connaissances sans liaison et environnées de mille obscurités
suffisent Ă ces peuples mous, sans souci dâautre chose que des besoins
et des jouissances du moment. Attachés superstitieusement à de certaines
pratiques, ils les conservent sans raisonner, sans réfléchir. Quand ils
redoutent les effets de leur infidélité ou de leur négligence, ils
cÚdent, inconscients, au besoin de se soumettre au pouvoir supérieur qui
rĂ©git tout. Et ils se soumettent Ă ce pouvoir quâils ne se donnent mĂȘme
pas la peine de dĂ©finir, et ils rendent leurs honneurs et leur culte Ă
la multitude des _orichas_ auxquels ils lâattribuent.
En thĂ©orie, le noir est thĂ©iste, _monothĂ©iste_ mĂȘme, dans ses croyances.
Il distingue Dieu de tout le reste, non-seulement des objets communs et
profanes, mais encore des orichas, qui sont lâobjectif de son culte.
Dieu est au-dessus de tout, disent les Nagos; il est créateur, _Eledda_;
roi de gloire, _Oga-Oga_; maßtre de la bonne terre, _Olodoumayé_; maßtre
du ciel, _Oloroun_; maĂźtre par essence, _Olouwa_.
_Oloroun_ est lâappellation ordinaire par laquelle on dĂ©signe Dieu en
nago; les Djedjis et les Minas le nomment _Maou_.
Le noir attribue Ă Dieu ce qui se produit de bien; câest Ă lui quâil le
rapporte. Si un danger grave le menace; sâil est injustement attaquĂ© ou
opprimé, il élÚve ses regards vers le ciel et il invoque Dieu; il
sâĂ©crie: «_Oloroun! Maou!_» Un proverbe qui a cours parmi les DahomĂ©ens
montre la foi de ces peuples en Dieu et dans sa providence: on dit sous
forme de salutation: «Dieu aide celui qui travaille.»
Malheureusement, ces croyances sont sans influence sensible sur la
pratique, et le noir vit comme si Dieu ne sâoccupait point de lui ou
comme sâil nâexistait pas. Semblable aux paĂŻens de lâantiquitĂ©, aux
Grecs et aux Romains dont parle saint Paul[33], «ayant connu Dieu, ils
ne lâont point glorifiĂ© comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grĂąces; mais
ils se sont perdus dans leurs pensĂ©es, et leur cĆur insensĂ© a Ă©tĂ©
obscurci... Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible contre une
image représentant un homme corruptible, des _oiseaux_, des
_quadrupÚdes_ et des _reptiles_. Aussi, Dieu les a livrés aux désirs de
leurs cĆurs, Ă lâimpuretĂ©, en sorte quâils ont dĂ©shonorĂ© leur propre
corps en eux-mĂȘmes; eux qui ont transformĂ© la vĂ©ritĂ© de Dieu en
mensonge, _adoré et servi la créature au lieu_ du Créateur, qui est béni
dans les siÚcles.»
[33] _Saint Paul aux Romains_, c. I, ⣠21 à 25.
Nous pourrions continuer notre citation; car saint Paul semble avoir eu
les noirs de la cÎte des Esclaves en vue, quand il traçait le tableau
des Ă©garements de lâantiquitĂ© paĂŻenne.
Le noir dit que Dieu est lâauteur de tout bien, et cependant il demande
tout Ă lâ_oricha_: «_Il dĂ©place Dieu_», selon lâexpression heureuse de
M. LĂ©once de la Rallaye. Dans la pratique, il ne voit pas Dieu oĂč il
est, et il le cherche oĂč il nâest pas: dans lâ_oricha_ quâil a fabriquĂ©.
Il estime que Dieu est trop grand pour sâoccuper de lui, et quâil sâest
dĂ©chargĂ© sur lâoricha du soin des noirs. _MaĂźtre du ciel_, Dieu jouit de
lâabondance et des douceurs du repos, rĂ©servant ses faveurs aux blancs.
Que les blancs servent Dieu, cela est naturel. Pour les noirs, ils ne
doivent quâĂ lâ_oricha_ leurs sacrifices, leurs offrandes et leurs
priÚres. Dieu le veut ainsi; il dédaigne leurs hommages, et tous leurs
efforts doivent tendre Ă se rendre lâ_oricha_ favorable.
Ainsi raisonne le noir.
_Quâest-ce que lâoricha?_
Il importe peu quâon fasse dĂ©river le mot fĂ©tiche de _fictitius_,
artificiel, imaginaire, ou de _fatum_, destin; peu importe que les
blancs aient envisagé le culte des noirs de telle ou telle façon. Nous
voulons savoir comment les noirs eux-mĂȘmes lâentendent.
Ce que nous appelons fétiche, les noirs le nomment _oricha_,
câest-Ă -dire, en sâen tenant Ă lâĂ©tymologie, celui qui mĂ©rite, _qui voit
le culte_: lâ_oricha_ voit le culte, tandis que Dieu y est insensible.
On lâappelle aussi _alayibawi_, celui qui gronde, qui chĂątie, _qui
malmĂšne_. Dans lâesprit du noir, lâoricha est une puissance, quelle
quâelle soit, supĂ©rieure Ă lâhomme, Ă laquelle lâhomme est soumis. Nâen
demandez pas davantage Ă lâhomme du peuple: il ne saurait comprendre
quâon puisse pousser plus loin ses investigations. Il honore cette
puissance, parce quâil en attend quelque bienfait, ou bien pour conjurer
sa funeste influence. Donc, il est idolùtre; car «celui-là est idolùtre
qui rend à des images le culte dû à Dieu seul[34]».
[34] SAINT AUGUSTIN, _De Trinitate_, I.
Les objets les plus divers peuvent devenir fétiches: plusieurs sont
déclarés tels par leur nature, comme le serpent fétiche de Wydah, le
caĂŻman Ă Abomey, etc. Tout objet devient oricha, dĂšs quâil a reçu la
consĂ©cration dâusage: ce bĂąton, ces pots, ces tessons, cet amas de terre
le deviennent quand ils sont consacrés.
Cela veut-il dire que le noir dirige son culte Ă la matiĂšre? que lâobjet
matĂ©riel est la puissance quâil adore?--Nullement; lâobjet oricha est
pour le noir un objet inerte et vulgaire, tout le temps quâil est privĂ©
de la consĂ©cration dâusage. Seulement, lorsquâil lâa reçue, il acquiert
une espĂšce de personnalitĂ©: ce qui nâĂ©tait que terre, ou bois, ou fer...
devient oricha, câest-Ă -dire puissance surhumaine.
En rĂ©alitĂ©, ce nâest pas la matiĂšre pure qui reçoit les hommages du
noir; celui-ci les dirige Ă un pouvoir supĂ©rieur, et lâon ne saurait
dire que la religion des Dahoméens et des Nagos est un véritable
fĂ©tichisme tel quâon le comprend habituellement. «On avait, dit
trÚs-bien M. J. E. Bouche dans le _Contemporain_[35], on avait regardé
le fĂ©tichisme comme Ă©tant le fond de cette religion; tout, Ă
lâextĂ©rieur, Ă©tait de nature Ă le faire croire; on voit les nĂšgres
sâagenouiller devant les camĂ©lĂ©ons, les statuettes et les arbres, leur
offrir des présents, leur adresser des priÚres et négliger pour eux le
Créateur de toutes choses. Les premiers Portugais qui visitÚrent la cÎte
occidentale ne balancÚrent pas à traiter de fétichisme une semblable
religion, et ils donnĂšrent Ă ses prĂȘtres le nom de fĂ©ticheurs. A partir
de ce moment, on demeura persuadé que le seul culte rendu par les noirs
était le culte de la matiÚre: les voyageurs ne prirent pas la peine
dâexaminer la chose de plus prĂšs.»
[35] _Contemporain_, Novembre 1874, page 857.
Puisque nous voilĂ avertis de ne point juger par les apparences,
défions-nous de la traduction que les interprÚtes donnent du mot
_oricha_. Les interprĂštes noirs visent moins Ă ĂȘtre exacts quâĂ ne pas
mécontenter le blanc, et ils ne se font pas défaut de le flatter par des
interprĂ©tations quâils savent ĂȘtre de son goĂ»t ou du moins dans ses
idĂ©es. Câest ainsi quâils appellent les orichas des _saints_, sans
savoir ce quâest un saint.
Pour le noir, lâoricha nâest pas un intermĂ©diaire, un intercesseur entre
Dieu et lâhomme; il est le terme final du culte; câest Ă lui que
sâadressent lâoffrande et la priĂšre; de lui, et non de Dieu, on attend
ce que lâon demande, quoiquâon reconnaisse Ă Dieu le pouvoir de
lâaccorder. Tout se termine Ă lâoricha dans le culte; il y est lâalpha
et lâomĂ©ga, le principe dâoĂč tout dĂ©coule en pratique et la fin Ă
laquelle sâarrĂȘtent toutes les cĂ©rĂ©monies et tous les rites.
Lâoricha des noirs et les idoles des anciens peuples ont les mĂȘmes
traits caractĂ©ristiques; Ozanam[36] les rĂ©sume en deux mots: «Câest
lâaveu des sages du polythĂ©isme, dit-il, que les idoles furent
considĂ©rĂ©es comme des corps oĂč les puissances supĂ©rieures descendaient
quand elles y étaient invitées selon les rites requis[37]. On croyait
les y retenir par la fumée des victimes; elles se nourrissaient de la
graisse dont on arrosait les statues. Quelquefois le prĂȘtre dĂ©saltĂ©rait
leur soif en leur jetant Ă pleine coupe le sang... Des hommes
raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à Jupiter les
services que les clients rendent Ă leur patron; lâun le parfumant, un
autre lui annonçant les visiteurs...»
[36] OZANAM. _Histoire de la civilisation chrétienne au cinquiÚme
siÚcle_, Ve leçon.
[37] «Les païens transforment des pierres, du bois, de grossiÚres
statues en divinitĂ©s quâils y _enferment_ comme dans une prison.»
SAINT JEAN CHRYSOSTOME, _Hom. sur la nativité de Jésus-Christ_.
Les prĂȘtres sont plus avancĂ©s dans leurs mystĂšres et admettent une
espÚce de dualisme, non pas dans la création précisément, mais dans le
gouvernement du monde. Plus éclairés que le vulgaire, ils ont puisé dans
lâinitiation une idĂ©e claire, nette, du dĂ©mon; ils avouent quâils
servent cet archange déchu; que leur religion, en bien des points, est
pure _démonolùtrie_.
Un jour, je conversais avec un des prĂȘtres les plus influents de Chango
(oricha de la foudre). CâĂ©tait Ă Porto-Novo. Lâonichango[38] avait dit
«que Dieu a tout créé; quâil est grand, trĂšs-grand; que les blancs ont
raison de le servir, puisquâil les comble de bienfaits; que les noirs
nâont rien Ă en attendre, parce quâil dĂ©daigne de sâoccuper dâeux et
quâil les a abandonnĂ©s Ă lâoricha.»--Lâoricha est-il Dieu? demandai-je Ă
mon interlocuteur.--Point du tout! me rĂ©pondit-il; lâoricha, câest le
démon.--Comment! répliquai-je; tu connais donc le démon?--Le démon! me
dit-il avec un sourire qui me fit mal, le démon a été fait par Dieu; il
sâest rĂ©voltĂ© contre Dieu son crĂ©ateur, contrariant ses vues et se
plaisant Ă faire du mal; il est plus faible que Dieu; Dieu est son
supérieur; mais Satan persévÚre dans sa révolte contre Dieu et ne cesse
de lui résister. Je demandai à mon interlocuteur:--Puisque le démon est
révolté et méchant, tu ne peux le servir et lui rendre un culte?--Et
lâonichango:--Câest prĂ©cisĂ©ment parce que le dĂ©mon est mĂ©chant quâil
nous importe de prévenir et de détourner ses coups. Dieu est bon et ne
nous sera point nuisible; mais le démon est terrible par sa malice; il
est bon de le calmer par des présents et de se le rendre favorable par
des sacrifices. En outre, le démon est trÚs-puissant; bien des choses
impossibles Ă lâhomme, il peut les faire, lui; câest pourquoi nous lui
demandons dâexercer en notre faveur sa puissance surhumaine.
[38] Onichango, sectateur du Chango, littéralement: celui qui a
Chango.
Le coupable avoue son crime dâune façon trop nette pour laisser place au
moindre doute: les orichas des noirs, comme les dieux des autres nations
païennes, sont les démons, _omnes dii gentium dÊmonia_. (Ps. XCV, 5.)
Les prĂȘtres paĂŻens, Ă la cĂŽte des Esclaves, ne lâignorent pas: ils
adressent un culte direct au démon; ils se courbent volontairement sous
le joug de Satan; Satan est leur maĂźtre.
Le peuple nâa pas des notions aussi claires. Pour lui, le dĂ©mon est un
des nombreux orichas. Cependant, on ne saurait douter que la magie joue
un grand rĂŽle dans les pratiques superstitieuses des noirs. Tous sont
unanimes Ă affirmer que lâoricha, trĂšs-souvent, fait des choses que
lâhomme ne peut faire et que lâon ne saurait attribuer aux moyens
naturels employés pour les produire.
Le _nombre des orichas_ nâest pas facile Ă dĂ©terminer. En supposant mĂȘme
quâon puisse fixer celui des orichas qui se partagent les honneurs et la
confiance des noirs Ă un moment donnĂ©, rien ne sâoppose Ă ce que ce
nombre ne varie dans la suite. Donc, nous nâessayerons pas de compter
les orichas, mĂȘme dâune maniĂšre approximative. Burton, qui donne un
chiffre, nâoserait pas, je pense, en garantir lâexactitude.
Je me bornerai Ă donner le nom des principaux orichas: je dirai leurs
attributs spéciaux, coordonnant ici ce qui est épars et sans ordre dans
la croyance populaire.
On attribue aux orichas les pouvoirs les plus divers: celui de prévenir
et de guérir les maladies, aussi bien que celui de les donner; celui de
préserver des accidents et des blessures, comme celui de tuer; le
pouvoir de donner bonne chasse, la victoire dans les combats; celui de
dĂ©tourner les voleurs, de tromper la vigilance du maĂźtre quâon veut
surprendre ou voler, etc., etc.
Chaque nation, chaque ville, chaque individu a ses orichas: il y a
lâoricha des fermes ou des champs, des bois, des riviĂšres, de la mer...
LĂ oĂč se produit un effet favorable ou contraire, le noir a imaginĂ©,
comme cause, un oricha bon ou mauvais. _Chango_ est celui de la foudre;
_orichaâko_, celui des champs... et ainsi du reste. Les noirs adorent
des animaux auxquels ils attribuent un pouvoir bienfaisant ou
malfaisant: le serpent, le caĂŻman, lâonce, lâ_eddoum_, petit singe que
lâon vĂ©nĂšre comme patron des jumeaux. Ils adorent aussi des membres du
corps humain, lâorteil ou gros doigt du pied, et mĂȘme le membre viril.
Le culte du phallus sâĂ©tale avec effronterie. On voit partout lâhorrible
instrument que Liber inventa pour servir aux abominables manĆuvres de sa
passion: dans les maisons, dans les rues, sur les places publiques. On
le trouve isolé; les phallophores le portent quelquefois avec grande
pompe, dans certaines processions, lâagitent avec ostentation et le
dirigent vers les jeunes filles, au milieu des danses et des éclats de
rire dâune populace sans pudeur. Les noirs sont bien inspirĂ©s quand ils
font de cet instrument lâattribut dâ_Ălegbara_, personnification du
démon.
Au sommet de lâĂ©chelle des orichas, il est facile de distinguer une
_triade sacrée_; Burton, peu suspect de préoccupations religieuses, ne
manque pas de la signaler dans son ouvrage sur Abéokouta. Du reste,
voici un fait qui vient bien Ă lâappui de ce que nous avançons.
CâĂ©tait en 1867, dans la ville de Porto-Novo. Une femme avancĂ©e en Ăąge
et infirme, se voyant rejetée des siens, alla se réfugier à la mission
catholique. Elle élut domicile sous un palmier, ne délogeant que quand
la pluie la forçait à chercher ailleurs un abri. Elle se mettait alors
sous la galerie de lâhabitation. Jamais on ne put la dĂ©cider Ă
sâinstaller Ă lâintĂ©rieur dans une chambre de lâhĂŽpital, oĂč les
missionnaires recueillent les infirmes et les malades: la pauvre vieille
Ă©tait convaincue que lâoricha ne voulait pas quâelle habitĂąt dans la
maison des blancs. En présence de sa superstitieuse obstination, il
fallut céder et la laisser à la belle étoile sous son palmier.
Je voulus faire Ă lâĂąme de cet hĂŽte singulier le bien que Dieu me
permettait de lui faire, et je chargeai un catĂ©chiste de lâinstruire.
Celui-ci faisait de son mieux pour développer les premiÚres vérités de
la religion, lorsquâil sâentendit apostropher en ces termes: «Tu es bien
jeune pour prĂ©tendre mâenseigner des choses de ce genre. CrĂ©ation!
TrinitĂ©! Crois-tu que jâignore ces choses? Et certainement ils Ă©taient
trois qui mâont créée: _Obbatalla_, _Chango_ et _Ifa_.»
Nous avons nommé les trois membres de la triade sacrée.
_Obbatalla_.--Que signifie ce nom dâaprĂšs son Ă©tymologie propre? Veut-il
dire _grand roi_? (_Obba ti nla_, roi qui est grand?) On pourrait le
croire, dâautant mieux quâon donne Ă ce mĂȘme oricha la dĂ©nomination de
_oricha-nla_ ou grand oricha. Cela Ă©tant, quâest-ce qui a fait donner ce
titre? Obbatalla est-il une personnification de lâĂtre suprĂȘme? Est-ce
un personnage illustre dont la tradition conserve le souvenir et que
lâon a divinisĂ©, Ă cause de ses grandes qualitĂ©s? Je ne donnerai pas
carriĂšre Ă mon imagination, afin de chercher Ă expliquer ce que peut
ĂȘtre le grand roi placĂ© Ă la tĂȘte des orichas.
Une seconde interprĂ©tation prĂȘte Ă des digressions qui ne sont pas sans
originalité. Obbatalla signifierait _roi du pagne blanc_. La légende
donne Ă cet oricha un pagne blanc, et le pagne blanc rentre dans le
costume religieux de ses adeptes.
Les deux explications prĂ©cĂ©dentes ont leur raison dâĂȘtre. Cependant, je
crois mieux traduire le nom qui nous occupe en me basant Ă la fois, et
sur lâĂ©tymologie du mot, et sur les attributs de lâoricha auquel on
lâapplique. Obbatalla voudrait dire _roi des visions_ (obbatâala).
Obbatalla pénÚtre les plus secrets mystÚres; il rend des oracles, prédit
lâavenir et dĂ©voile les choses cachĂ©es.
Câest cet oricha qui forma le corps du premier homme et qui forme celui
de lâenfant dans le sein de la mĂšre. On lui donne le nom de _alamorĂ©rĂ©_,
maĂźtre de la bonne terre, parce quâil forma de terre le corps du premier
homme; et parce que lui-mĂȘme façonna cette terre, on lâappelle
_oricha-kpokpo_, lâoricha qui pĂ©trit lâargile.
Les noirs confondent-ils Dieu avec Obbatalla, lâauteur de ces Ćuvres?
Nullement. MalgrĂ© ce quâon dit de la puissance et des Ćuvres de ce grand
oricha, on ne cesse pas de le distinguer de Dieu qui, seul, est
_eledda_, crĂ©ateur, parce que seul il donne Ă tous lâĂąme et la vie.
Le dimanche, consacré à Obbatalla, est généralement chÎmé par les noirs.
Ils consentent difficilement Ă travailler ce jour-lĂ . Pour les y
décider, en un cas pressant, on est obligé de leur offrir du tafia et un
salaire plus élevé.
La femme dâObbatalla est _Iyangba_, dont nous parlerons ailleurs.
_Chango_.--_Chango_ est le «Jupiter tonans» des Nagos, lâoricha de la
foudre, de la destruction. On lâappelle aussi _Jakouta_, «_jactator
lapidum_».
Il naquit Ă _IfĂ©_[39] dâ_Oroun-gan_, midi, et de _YĂ©modja_, petite
riviĂšre qui coule dans le Yorouba. Il est petit-fils dâ_Agandjou_,
lâespace. Il eut deux frĂšres: _Dada_, la nature, son aĂźnĂ©, et _Ogoun_,
son pußné. Ses femmes sont trois riviÚres: _Oya_, _Osoun_ et _Oba_.
[39] Voir _Revue du monde catholique_, nÂș du 25 avril 1877, page 175.
Chango régna, dit-on, à Kouso, circonstance qui lui a fait donner le nom
de roi de Kouso, _obba-Kouso_. Ce quâon raconte de ses richesses et du
luxe qui Ă©clatait dans son palais dĂ©passe tout ce que lâimagination
aurait pu trouver, si elle ne sâĂ©tait inspirĂ©e des souvenirs dâun autre
pays. Ainsi, on donne Ă _Obba-Kouso_ un palais de cuivre ou dâor tout
étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.
Les onichangos ne tarissent pas dâĂ©loges pour exalter leur oricha. Les
rĂ©cits que M. J. E. Bouche leur attribue[40] sont loin dâĂȘtre
imaginaires ou exagĂ©rĂ©s. «Le premier auquel Dieu donna lâĂȘtre, dit-il,
fut le saint[41] de la foudre, qui est appelé Chango par les Nagos, et
KhĂ©vioso par les Djedjis. Il lâemmena bien haut dans les airs, racontent
les prĂȘtres dans leurs chants, et lui dit:--Laisse la terre Ă tes pieds
et rĂšgne au sein des nuages. Voici le saint aux riches couleurs que jâai
créé pour te servir. _AĂŻdo-KhouĂ©do_ (lâarc-en-ciel), tâapportera les
eaux de lâOcĂ©an dans ton cĂ©leste sĂ©jour...
[40] _Contemporain_, novembre 1874.
[41] Quâon nâoublie pas nos rĂ©serves sur ce mot.
«... Tu seras le maßtre de la nature, et la terre tremblera devant toi.
Prends en main ces pierres ardentes: quâelles servent Ă©galement Ă ta
justice et Ă ta colĂšre: les arbres quâelles toucheront seront fendus et
brisĂ©s; Ă leur contact, un feu rapide et dĂ©vorant sâĂ©tendra sur les
prairies et les forĂȘts; les animaux quâelles toucheront cesseront
aussitĂŽt de vivre.
«Et Chango sâarme de pierres ardentes, et il les lance contre ses
ennemis au moment des orages, et lâon voit, au milieu des nuages
sombres, leurs traĂźnĂ©es lumineuses quâon nomme des Ă©clairs.»
Chango aimait avec passion la guerre, oĂč il eut des succĂšs Ă©clatants; la
chasse, oĂč il Ă©tait toujours heureux, et le pillage, qui fut son plus
doux passe-temps.
Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui regarde le pillage.
La besace rentre dans le costume religieux. A ce signe caractéristique,
on reconnaĂźt lâadmiration quâils portent aux appĂ©tits insatiables de
leur oricha de prédilection.
Au ciel, Chango possÚde un immense royaume; il a une grande quantité de
chevaux; il habite un palais splendide, etc., etc.
Les onichangos imitent-ils leur oricha dont ils se montrent si
enthousiastes? On est, sans doute, curieux de le savoir. On suppose bien
quâils nâont pas pour lui un amour purement platonique; sâils
sâappliquent Ă inculquer la terreur au peuple, ils doivent avoir leur
motif; le motif religieux est-il le seul?
La foudre est tombée sur une maison! _Chango a lancé une de ses pierres
embrasĂ©es_: nâest-il pas naturel que ses disciples se mettent
religieusement Ă la recherche de la pierre sainte?--Les voilĂ qui se
prĂ©cipitent. La pierre! oĂč est la pierre? La trouvent-ils? ne la
trouvent-ils pas? Du moins ils ont trouvĂ© lâoccasion dâimiter leur
oricha: et ils pillent et dévalisent la maison foudroyée.
Le maĂźtre de la maison nâa rien Ă dire, rien Ă faire: Chango lâa frappĂ©,
Chango peut-il avoir tort? On le voit: les attentions du terrible oricha
sont fort déplaisantes: deux et trois fois déplaisantes. Outre que la
foudre a ses fureurs, il faut subir encore celles des onichangos. Ce
nâest pas tout: voici venir lâamende, les confiscations, la prison
peut-ĂȘtre, peut-ĂȘtre pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyĂ©e? Au
Dahomey, aprĂšs des accidents de ce genre, on a vu maĂźtre, femmes,
enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au roi ou aux
onichangos.
Il sâen faut que les blancs soient Ă lâabri des _noires_ exactions,
aprĂšs que Chango les a visitĂ©s. Le noir se montre alors dâune rapacitĂ©
au-dessus de sa rapacitĂ© ordinaire, et ce nâest pas peu dire.
La mission catholique eut à ses débuts la persécution de Chango. La
foudre Ă©tant tombĂ©e sur lâhabitation des missionnaires, commit dâautant
plus de dĂ©gĂąts que les noirs, mĂȘme les serviteurs de la maison,
nâosaient, dĂšs lâabord, sâopposer aux ravages du feu:--Chango lâavait
allumĂ©: pourraient-ils lâĂ©teindre? leur Ă©tait-il permis dây toucher?
Quand on se fut rendu maĂźtre des flammes, on vit venir les hauts
dignitaires du pays. Au _nom de lâoricha_ et au nom du roi, en vertu des
coutumes du pays, les chefs condamnĂšrent les missionnaires Ă payer une
forte amende. «Sâils nous avaient demandĂ© un cadeau pour le roi, dit M.
Laffite[42], lâun des tĂ©moins et victimes, nous aurions cĂ©dĂ© Ă leurs
prétentions, afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen; mais
_ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre conscience nous
faisait un devoir de refuser énergiquement_[43].
[42] V. _Dahomey_, p. 219.
[43] Il y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience.
On a taxĂ© la conduite des missionnaires dâintolĂ©rance et de ridicule
entĂȘtement. Câest faire bon marchĂ© de sa foi et de sa conscience.
«Devant notre refus formel, lâambassade se retira mĂ©contente, profĂ©rant
mille menaces. Son Ă©chec ne lâempĂȘcha pas de revenir vers dix heures
pour tenter une seconde épreuve, qui ne lui réussit pas mieux que la
premiĂšre.
«A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro[44] que son
maĂźtre dĂ©sirait le voir. Quoiquâil soupçonnĂąt un piĂ©ge, M. BorghĂ©ro
nâhĂ©sita pas Ă se rendre Ă la case du gouverneur. A son arrivĂ©e, on le
somma dâaccepter les propositions que nous avions rejetĂ©es le matin; sur
son refus dây accĂ©der, il fut mis en prison.
[44] SupĂ©rieur de la Mission. (_Note de lâauteur._)
«Les nÚgres avaient compté que la vue du taudis sale et malpropre dans
lequel ils avaient renfermé le supérieur de la Mission abattrait bien
vite sa constance, et le Yévogan attendait de minute en minute le bon
effet de ses rigueurs; mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours
aussi ferme, il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il
prit le parti le plus sage, celui des concessions.
«Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite en partie,
et notre supérieur sortit sain et sauf des mains de son terrible
geÎlier.»
Pendant lâorage, les onichangos parcourent les rues en criant, comme des
loups affamĂ©s qui hurlent en cherchant leur proie. Câest que la foudre
peut leur procurer quelque bonne aubaine: ils auront garde de ne pas
nĂ©gliger lâoccasion de piller et de faire valoir leur oricha.
Lorsque la foudre tue quelquâun au dehors, Ă quoi bon chercher la pierre
embrasĂ©e? De savoir si Chango en a lancĂ© une, on nâen a cure: il nây a
que lâespoir dâune amende. On sâempare du cadavre, et il sera privĂ© de
sĂ©pulture, Ă moins toutefois que les parents ou amis nâoffrent une forte
rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille
occurrence, quâon songe rarement Ă racheter le cadavre.
CâĂ©tait... quâon ne mâaccuse pas de poĂ©tiser la scĂšne, car je resterai
certainement au-dessous de la rĂ©alitĂ©;--câĂ©tait pendant lâhorreur dâune
profonde nuit. Les tĂ©nĂšbres Ă©taient Ă©paisses, et lâĂ©clair les dĂ©chirait
de ses lueurs sinistres; le grondement du tonnerre éclatait par moments
en coups secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant;
la terreur Ă©tait dans lâair. Soudain un cri sâest fait entendre dans la
rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre coins de la ville:
«Une personne a Ă©tĂ© foudroyĂ©e!...» Un silence de mort succĂšde bientĂŽt Ă
ce cri, et rien ne rĂ©pond plus Ă lâanxiĂ©tĂ© des habitants, rien que les
coups de foudre.
Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses, et lâĂąme
encore se débat dans les terreurs du mystÚre. Enfin, le bruit confus des
voix perce à travers les éclats du tonnerre; bientÎt on entend les cris
sauvages des féticheurs assez distinctement pour comprendre: «Un homme
est tombé foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable! cet
infĂąme! Chango lâa tuĂ©. O Chango, terribles sont tes coups! Le voilĂ
mort, celui que tu as frappé, ce misérable! cet infùme!»
On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de palmier, et
on le traĂźna par les pieds jusquâĂ la grande place dâAgouĂ©. (Câest Ă
Agoué que ceci se passait, dans les premiers mois de 1875.) Tout à cÎté,
on dressa un Ă©chafaud sur lequel on exposa la victime de la foudre Ă
découvert. Pendant une dizaine de jours, un millier de féticheurs se
livrÚrent, dans la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes
oĂč le grotesque nâĂ©tait surpassĂ© que par la sauvagerie. CâĂ©taient de
véritables scÚnes de cannibalisme.
Un jour, je passais sur la place au moment oĂč une violente agitation
animait la foule. Un groupe de féticheurs, abrité sous un appentis,
sâabandonnait Ă une agitation extrĂȘme. Je demandai ce quâils faisaient
lĂ , et lâon me rĂ©pondit quâils dĂ©libĂ©raient. Or, voici de quoi il
sâagissait: il Ă©tait question de manger le cadavre. Je ne saurais dire
si lâon discutait sĂ©rieusement, ou bien si lâon voulait influencer les
parents de la victime et les décider à faire des sacrifices, plutÎt que
de laisser les féticheurs commettre de tels excÚs sur une personne qui
leur Ă©tait chĂšre. Une chose certaine, câest quâon avait pris toutes les
prĂ©cautions afin dâempĂȘcher les onichangos dâexĂ©cuter les projets quâils
manifestaient.
Au milieu des ténÚbres, la foudre semble plus terrible, les éclairs plus
brillants. Câest pour cela, sans doute, que les Nagos donnent Ă Chango,
pour esclave, _Biri_, les ténÚbres.
Le samedi est consacré à Chango et chÎmé par ses disciples, qui passent
cette journée à boire, manger et danser. Dans leurs repas sacrés, ils
affectionnent surtout le mouton et le _kola_[45] mĂąle. Ils immolent Ă
leur oricha assez fréquemment des poules auxquelles ils arrachent la
tĂȘte et dont ils se plaisent Ă rĂ©pandre le sang sur lâidole et tout
autour par terre.
[45] EspÚce de noix qui a un goût trÚs-ùpre. On distingue le kola mùle
et femelle.
Les onichangos sont cruels et redoutés.
_Ifa._--Ifa est lâoricha des sorts et de la divination. Ses prĂȘtres sont
des devins: on les appelle _babbalawo_, pĂšres du secret, du mystĂšre
(_awo_).
Ifa est nĂ©, comme Chango, dans la ville dâIfĂš. Il a reçu le surnom de
_Banga_ ou fétiche des amandes de palme, parce que les _babbalawos_ se
servent ordinairement dans leurs pratiques de divination de seize
amandes de palme quâils jettent Ă terre. Ils augurent par la position
dans laquelle tombent ces amandes.
La fĂ©condation est lâattribut spĂ©cial dâIfa. Aussi lui fait-on des
offrandes avant de se marier, afin de se le rendre favorable; il préside
aux enfantements, et les femmes lui demandent le privilége de la
maternitĂ©. Nâavoir pas dâenfants est rĂ©putĂ© une honte: nous le voyons
par le nom mĂȘme quâon donne aux femmes qui nâen ont point; on les
appelle _agan_, de _gan_, ĂȘtre mĂ©prisable.
Le lundi, consacré à Ifa, est nommé _ojo-awo_, jour du secret. Que
dâignominies couvrent ces mystĂšres! Les grands qui honorent Ifa chĂŽment
le lundi. Ce jour-lĂ , ils ne parlent Ă personne avant dâavoir rendu
leurs devoirs Ă lâoricha et de lâavoir invoquĂ©. Ils lui immolent de
préférence des chÚvres, des poules, des pigeons...
AprÚs la triade sacrée, viennent au premier rang _Elegbara, Egoungoun,
Oro, Chacpana, Ogoun, Dangbé_, etc.
_Elegbara_ est lâesprit du mal, le BĂ©elphĂ©gor des Moabites, le Priape
des Latins, _Deus turpitudinis_, comme dit OrigĂšne.
La statue qui le reprĂ©sente nâa rien que de grotesque: câest un amas de
terre pétrie et grossiÚrement façonnée, représentant plus ou moins la
tĂȘte et le buste dâun homme. Deux gros cauris font lâoffice des yeux;
deux rangées de dents de chien ou de petits coquillages forment les
mùchoires; des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.
La statue que jâai dĂ©peinte est achevĂ©e dans son genre; le plus souvent,
on ne songe guĂšre Ă la barbe, aux yeux, aux mĂąchoires; ce quâon nâoublie
jamais, ce qui est essentiel au personnage, câest un bĂąton semblable Ă
celui dont lâancien Liber se servit pour ses infĂąmes manĆuvres.
Câest ainsi que les noirs reprĂ©sentent lâ_esprit immonde_. Ils
nâhĂ©sitent pas Ă lui donner les insignes de la plus dĂ©goĂ»tante
impudicitĂ©. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom dâ_Ă©chou_, qui veut
dire excrément, ordure?
En vĂ©ritĂ©, on a raison dâimmoler Ă cet oricha des boucs et des cochons,
et de lui pendre au cou des chiens morts; ces victimes sont dignes dâun
tel oricha.
La vue de lâidole dit assez ce que doit ĂȘtre son culte. Il nâest pas
facile de savoir Ă quels excĂšs on se laisse emporter en secret dans les
mystĂšres dâElegbara. Les noirs, peu suspects de dĂ©licatesse et de
retenue; les noirs eux-mĂȘmes hĂ©sitent Ă avouer ce qui se passe dans ces
mystĂšres. Jâai questionnĂ© plusieurs fois, et toujours je me suis heurtĂ©
aux mĂȘmes rĂ©ticences: «Elegbara est trĂšs-mauvais, me rĂ©pondait-on; il
fait du mal beaucoup, beaucoup de choses mauvaises, _de choses que lâon
ne peut dire_.»
Quand les noirs nâosaient en dire davantage, je croyais convenable de ne
pas hasarder dâautres questions; je gĂ©missais sur les dĂ©sordres que lâon
tenait sous le voile. Comment aurais-je osé insister?
Les noirs reconnaissent Ă Satan le pouvoir des possessions; car ils
lâappellent ordinairement _Elegbara_, câest-Ă -dire celui qui sâempare de
nous. Non-seulement ils reconnaissent la possibilité de la possession,
mais ils lâadmettent comme pratique religieuse; ils Ă©voquent lâesprit du
mal, se livrent, sâabandonnent Ă lui, lui demandent de prendre
possession dâeux. TrĂšs-frĂ©quemment, dans leurs mystĂšres, le prĂȘtre
sâagite, sâanime, entre dans une exaltation extrĂȘme, avec mille grimaces
et mille contorsions, avec des cris aigus et des gémissements bestiaux.
Tout Ă coup une sorte de fĂ©rocitĂ© brille dans ses regards: «lâoricha est
en lui, il le possĂšde, il le maĂźtrise, il lâagite.» Ce que le fĂ©ticheur
fait alors est mis sur le compte de lâoricha: câest lâoricha qui parle,
câest lâoricha qui agit en lui. Dans ces circonstances, si tout nâest
pas saint, tout du moins est légitimé. Il est aisé de comprendre que les
noirs mĂȘme rĂ©pugnent Ă dĂ©voiler ce qui se passe dans ces _mystĂšres_
dâiniquitĂ©.
On lira certainement avec intĂ©rĂȘt des dĂ©tails trĂšs-piquants que M. J. E.
Bouche publia dans le _Contemporain_ (novembre 1874, page 868). Le récit
est caractéristique et complet.
_Egoungoun_ et _Oro_ sont deux orichas que jâappellerais volontiers
dâ_utilitĂ© publique_. Ces policiers ne manquent pas dâautoritĂ©; surtout,
la superstition leur donne un grand prestige. Lâattouchement
dâEgoungoun, un simple contact communique un germe de mort prochaine:
malheur Ă celui que touche Egoungoun! Une des plus formidables
imprĂ©cations est:--_Egoungoun tcha o!_ QuâEgoungoun te hache!
Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaßt sous les riches
Ă©toffes qui leur recouvrent la tĂȘte et retombent jusquâĂ terre,
dĂ©guisant mĂȘme les pieds? Ils parlent peu et en contrefaisant leur voix.
Câest _Egoungoun_, ce sont, dit-on, les Ăąmes des morts. A les voir
folùtrer, gambader, faire des sauts périlleux, on se croit en présence
de bateleurs qui amusent le public. Des chutes un peu lourdes,
accueillies par lâhilaritĂ© des spectateurs, montrent parfois que, sous
le masque, il y a autre chose quâun esprit. On ne sait se rassurer Ă
lâapproche de lâEgoungoun redoutĂ©; ces _Ăąmes des morts_ inspirent la
frayeur, et lâon sâĂ©carte et lâon sâenfuit devant elles. Cependant on
sait que ce ne sont pas des revenants: «point de végétation au
firmament, dit un adage, et point de mort qui vienne au bord du chemin
voir ce qui sây passe.»
Egoungoun diffĂšre de nos revenants, en ce quâil nâa pas besoin que les
ombres de la nuit favorisent ses apparitions de leur mystĂšre. Terrible
de jour aussi bien que de nuit, il se montre en plein soleil dans les
rues et sur les places publiques; et toujours il sĂšme lâeffroi, et
toujours on appréhende ses atteintes.
A AgouĂ©, jâai vu les Egoungouns se livrer Ă des manifestations qui
rappellent une cérémonie des funérailles chez les Romains. A Rome,
pendant que les pollincteurs embaumaient le cadavre, ils appelaient
plusieurs fois le défunt. On donnait à cet appel, auquel la superstition
nâĂ©tait pas sans doute Ă©trangĂšre, on lui donnait le nom de
_conclamation_.
A Agoué, la scÚne a lieu seulement quelques jours aprÚs les funérailles,
et la conclamation a lieu publiquement et avec solennité. Les Egoungouns
sortent de nuit et se rendent Ă la plage. Le peuple accourt en foule sur
leurs pas, tandis que par leurs allures et leurs gestes ils captent
lâattention gĂ©nĂ©rale. Ils se mettent Ă pousser des cris perçants, en
contrefaisant leur voix: ils appellent le mort. On le devine aisément,
malgrĂ© cette espĂšce de conclamation ou dâĂ©vocation, comme on voudra
lâappeler, le mort ne se presse pas de rĂ©pondre. Cependant la multitude
superstitieuse attend en suspens, et les cris continuent mĂȘlĂ©s de chants
et de discours propres à aiguillonner la curiosité.
DerriĂšre ce taillis se lĂšve un revenant. «Câest lui! le voilĂ ! le dĂ©funt
qui revient!» On se précipite pour le voir, mais les Egoungouns courent
sur les curieux trop empressés et se délivrent de leurs importunités. Le
nouveau venu se joint Ă ses camarades, et tous rentrent Ă la maison
mortuaire, oĂč la scĂšne se termine comme toutes les fĂȘtes chez les noirs:
par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement
indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste, ces honneurs sont
réservés à ceux dont la famille les peut payer.
Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée. Oro est le
grand policier de la sociĂ©tĂ©. Quand la justice a exigĂ© la mort dâun
coupable, on dit quâ_il a Ă©tĂ© livrĂ© Ă Oro_. Câest pourquoi lâon a peur
de lui. Si les chefs veulent délibérer en secret, Oro parcourt les rues,
et chacun se renferme dans lâintĂ©rieur de sa maison. LâindiscrĂ©tion
alors pourrait ĂȘtre mortelle.
Une languette de bois, attachĂ©e Ă lâextrĂ©mitĂ© dâun cordon et agitĂ©e avec
force en tournoyant, produit un bruit sourd et prolongĂ©: câest Oro, le
terrible Oro, qui glace les cĆurs dâĂ©pouvante.
_Chacpana_, oricha de la petite vĂ©role, nâest pas des moins redoutĂ©s.
Ses prĂȘtres imposent parfois leurs volontĂ©s Ă la foule pusillanime.
_Boukou_, son compagnon, étouffe les malades atteints de petite vérole.
_Danbé_ est le serpent fétiche de Wydah et des Popos.
Je nommerai seulement _Igbedgi_ et _Edoun_, _Dada_, patron des
nouveau-nés; _Odoua_, la nature; _Oricha-ko_, patron des champs; _Oyé_,
lâharmattan ou vent du dĂ©sert, gĂ©ant qui habite une caverne entre Igboho
et Ilorin; un autre oricha que les Nagos nomment _Chougoudou_, et les
Djédjis _Adjiralazin_, qui donnent des révélations sur les événements
lointains. M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que les
_Missions catholiques_ reproduisent avec un dessin dans le numéro du 10
décembre 1875.
Je dois une mention spéciale à _Ogoun_, patron des forgerons et des
chasseurs. Cet _Ogoun_ est peut-ĂȘtre le frĂšre de Chango.
Le mardi est _Ojo-Ogoun_, le jour dâOgoun, jour chĂŽmĂ© par ses adeptes et
consacrĂ© Ă lâhonorer. Ce jour-lĂ , les forgerons abandonnent lâenclume et
le marteau; les chasseurs nâentreprennent pas de chasse, quoiquâils
puissent continuer une chasse déjà commencée.
On offre Ă Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola, du maĂŻs
grillĂ© arrosĂ© dâhuile de palme, des _igbins_, espĂšces dâhĂ©lices
terrestres dont le pays abonde. On lui immole mĂȘme des victimes
humaines. On coupe la tĂȘte Ă la victime, et on la pend Ă un arbre,
tandis que les entrailles sont Ă©talĂ©es devant lâoricha. Les fĂ©ticheurs
mangent le cĆur de la victime.
Il ne faut pas confondre les orichas avec les _ondés_ (en mina _éka_).
Les _ondés_ ne sont pas des puissances; ce sont simplement des objets
superstitieux auxquels on attribue une vertu quelconque: celle dâĂ©carter
les maléfices, de guérir, de détourner un malheur, etc. Ondé traduit
exactement notre mot français _ligature_ (du latin _ligatura_, formé de
_ligare_, lier, enchaßner, suspendre les opérations, modifier les états
du corps ou de lâĂąme).
La matiĂšre et la forme de ces amulettes varient beaucoup. On y fait
rentrer principalement des plumes de perroquet, des poils de certains
singes, des griffes ou des dents dâanimaux, de petits bĂątons, des
cordes, des cauris, des pailles et mille autres saletés.
On porte lâondĂ© sur soi, attachĂ© autour de la tĂȘte, au cou, au poignet,
au bras, à la jambe, noué aux cheveux... ou bien on le dépose en un coin
avec tout un cérémonial de momeries.
Beaucoup dâobjets placĂ©s dans les champs, pour Ă©loigner les voleurs et
protĂ©ger les rĂ©coltes contre les intempĂ©ries de lâair ou lâincursion des
oiseaux, sont moins des orichas que des ondĂ©s. On nâadresse pas de
priĂšres, on ne fait pas dâoffrandes Ă lâ_ondĂ©_; câest un instrument, et
non un pouvoir actif; câest un signe qui agit _ex opere operato_.
Lâoricha, qui nâest autre que Satan, comme nous lâavons vu, a voulu
avoir ses sacrements: ce sont les ondés.
Il y a des ondés pour tous les besoins et pour tous les goûts: une
certaine poudre jetĂ©e sur les traces dâun ennemi le rend fou; une autre
le guĂ©rit. Le _damĂškĂš_ des Minas soulage les maux de tĂȘte; le bracelet
que les Nagos appellent _awo-rĂš_ donne la vertu de pacifier les
personnes divisées. Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes
qui, comme le _tiboulĂš_ mina, endorment le maĂźtre quâils dĂ©valisent ou
les rendent eux-mĂȘmes invisibles, quand ils commettent leur crime.
Je ne finirais pas, si jâentreprenais de donner une Ă©numĂ©ration
approximative des ondés.
Un soldat faisant ses prĂ©paratifs de campagne sâoccupe plus de se
charger dâondĂ©s que de sâassurer lâapprovisionnement. Je dis: _se
charger_... le mot nâest pas trop fort, car il en est littĂ©ralement
couvert. Une de ces amulettes mĂ©rite un regard de prĂ©fĂ©rence: câest une
queue de cheval, de vache ou de cabri que le guerrier tient Ă la main et
agite devant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail
pour chasser des volatiles importuns.
On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a dans ses ondés.
Tel est son superstitieux attachement Ă son amulette quâil la suppose
mĂȘme Ă lâabri des atteintes du feu.
_Oloricha_, maĂźtre de lâoricha, est le prĂȘtre des idoles. En mina, on
lâappelle _danwĂ©_.
«Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro, les sectes du fétichisme sont
organisĂ©es dâune maniĂšre compacte. Les femmes y prennent part au moins
autant que les hommes[46].»
[46] _Annales de la propagation de la foi_.
Ailleurs, le mĂȘme missionnaire parle de la _puissante hiĂ©rarchie_ des
féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut «homicide dÚs le
commencement», et lui attribue une influence capitale dans la politique
du roi. Il nous montre GhĂ©zo empoisonnĂ© pour sâĂȘtre montrĂ© trop peu
sanguinaire au gré des féticheurs, et il ajoute: «Le prince Badou, fils
de Ghézo, fut placé sur son trÎne, et avec lui les anciennes lois
reprirent toute la vigueur sanguinaire que _les féticheurs
demandaient_.» Ainsi, ce que les fĂ©ticheurs demandent, le roi mĂȘme est
obligé de le subir tÎt ou tard. Cela dit assez le rÎle important des
olorichas dans la société.
Quâest-ce qui donne Ă lâoloricha le prestige et lâautoritĂ© dont il
jouit? Tout concourt Ă faire de lui un ĂȘtre Ă part, distinct de la
foule, supérieur aux autres.
Dans le secret de lâinitiation, il a appris une langue inintelligible
pour le vulgaire, langue sacrĂ©e quâil est obligĂ© de parler; il a Ă©tĂ©
formé à des maniÚres habiles qui en imposent aux gens grossiers qui
lâentourent; il a Ă©tudiĂ© les recettes de remĂšdes, poisons et
contre-poisons que chaque caste conserve cachées et dont la connaissance
donne une certaine supériorité sur le vulgaire ignorant; il a appris
lâart des Ă©vocations, des sortilĂ©ges, de toutes les opĂ©rations magiques.
Ajoutez Ă cela quâune longue habitude du vice et de la cruautĂ© le
rendent excessivement redoutable, dâautant plus redoutable, quâil a le
droit de tout oser, _lorsque le fétiche est en lui_.
Ce nâest pas tout: la personne des olorichas est sacrĂ©e, et lâon doit
avec eux user dâune grande circonspection. Ce nâest pas assez de ne les
pas frapper, de ne pas les insulter; il faut ĂȘtre attentif Ă ne pas les
heurter ou simplement les toucher. On nâadmet pas quâon puisse agir par
mégarde dans ces cas; ou plutÎt, agir par mégarde est déjà une impiété
digne de chĂątiment, et de quel chĂątiment!
Me trouvant en visite chez le souverain dâAgouĂ©, je vis entrer une femme
accompagnée de quatre ou cinq féticheuses qui la menaient comme une
criminelle. La pauvre femme avait le visage ensanglanté; les écorchures
qui paraissaient sur son corps annonçaient quâelle venait dâĂȘtre
rudement fouettĂ©e. CâĂ©tait une des femmes du souverain que je visitais;
elle avait commis une irrĂ©vĂ©rence envers une danwĂ©, et les danwĂ©s lâen
avaient punie. Le monarque leur donna, _comme amende_, une bouteille de
tafia, et, dans lâamertume de ses sentiments, il laissa tomber ces
simples paroles: «Je ne saurais tolérer chose semblable que de
lâoricha.»
Sait-on quel fut le crime de la coupable? une politesse sacrilége: elle
avait eu le tort dâadresser Ă une danwĂ© une de ces excuses que lâon se
doit entre profanes. La femme du monarque, pressée par la foule à la
foire, posa le pied sur le pied dâune danwĂ©. Elle se releva Ă lâinstant,
disant: «Oh! pardon!» Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi
ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses.
Puisque je parle des fĂ©ticheuses dâAgouĂ©, quâon me permette de
reproduire quelques notes qui les feront connaĂźtre. Jâai dĂ©jĂ dit quâon
les désigne sous le nom de danwés.
Presque toutes les femmes sont obligĂ©es de subir trois ans dâinitiation,
dans des espĂšces de couvents oĂč elles sont toujours en grand nombre.
Tout le temps quâelles _sont dans le fĂ©tiche_, il leur est dĂ©fendu
dâentrer, la fille chez ses parents, la femme chez son mari; tout le
temps aussi, leur personne est inviolable. Cette inviolabilité sert
parfois Ă lâopprimĂ© pour se mettre Ă lâabri de la persĂ©cution. Une
esclave, une femme veut-elle fuir les tracasseries de son maĂźtre ou du
mari, _elle entre dans le fĂ©tiche_, câest-Ă -dire elle cherche asile au
couvent des danwĂ©s. Il lui est toujours facile de sây rĂ©fugier: elle nâa
quâĂ pousser le cri de convention qui annonce que le _fĂ©tiche est entrĂ©
en elle_, et la voilà dans le fétiche.
On reconnaĂźt les danwĂ©s Ă ce quâelles ont la poitrine ointe dâhuile de
palme; mais on ne les rencontre pas toujours ainsi. Un signe distinctif
quâelles portent habituellement sur elles, câest lâ_adounka_, collier de
cordes trĂšs-fines faites avec des filaments de feuilles dâun certain
palmier.
Leur costume est trop simple pour ĂȘtre convenable: un petit _acho_ ou
pagne tombant de la ceinture jusquâau-dessus du genou. A lâĂ©poque oĂč
elles subissent les épreuves, celles qui ont eu des succÚs ajoutent
quelques ornements qui ne les habillent pas davantage. Ce sont des
cordons de cauris passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de
cauris et autres ornements semblables attachés aux mollets et à la
cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un réseau en
forme de ruban, tissu de filaments de palmier, comme lâadounka.
Si lĂ©ger que soit leur _acho_, il gĂȘne encore leur immodestie. Quand on
les rencontre seules dans la rue, il nâest pas rare de les voir tenir
leur pagne en arriÚre et se montrer à découvert sans la moindre pudeur.
Lorsquâil pleut, elles mettent leur costume sous lâaisselle, afin quâil
ne se mouille pas.
Les danwés passent dans les rues tantÎt seules et tantÎt en bande,
tantĂŽt silencieuses et calmes, et dâautres fois en courant ou criant Ă
tue-tĂȘte. On les rencontre Ă lâangle dâune rue ou Ă lâentrĂ©e des
maisons, debout ou Ă genoux, attendant quâon leur donne quelque chose.
Elles ne reçoivent rien dans lâintĂ©rieur, dâordinaire, et se tiennent
sur la voie publique pour quĂȘter.
Leurs principales occupations sont de porter de lâeau chez les
particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A la nouvelle
lune, elles parcourent les rues de la ville en criant: on dit quâ_elles
cherchent la lune_, câest-Ă -dire quâelles en annoncent le retour.
Voici des danwĂ©s armĂ©es de nerfs de bĆuf. Ordinairement elles sont trĂšs
pacifiques; mais malheur Ă celui qui provoque leur colĂšre, par ses
paroles ou par ses actes! Lâavez-vous blessĂ©e en quelque chose, elle
pousse un cri. En un clin dâĆil, ce cri rĂ©pĂ©tĂ© par ses compagnes les a
toutes rĂ©unies. Les voilĂ , semblables Ă des furies, sâĂ©lançant vers
votre maison, se jetant Ă terre, se roulant, se relevant, poussant des
hurlements et des cris sinistres, lâĆil hagard, les traits bouleversĂ©s.
Tous les noirs de la maison sâenfuient et se cachent de peur de tomber
sous les coups des danwés. Cependant, celles-ci grimpent sur les murs,
arrachent la paille qui les couvre et celle de la toiture... Si vous ne
les arrĂȘtez au plus tĂŽt; si vous nâentrez en composition avec elles; si
vous ne subissez leurs exigences, bientÎt votre maison sera découverte,
et puis, qui sait le reste?
Il semble impossible dâarrĂȘter ces Ă©nergumĂšnes, de se mettre Ă lâabri de
leurs assauts destructeurs. Cela pourtant est bien aisĂ©: il nây a quâĂ
leur _mettre la paille_. Mettre la paille, dans ce cas, câest tendre des
feuilles de palmier en travers du chemin et des rues qui aboutissent Ă
la maison que lâon veut garantir. Les danwĂ©s respectent cette faible
barriÚre: loin de passer outre, elles rétrogradent en toute hùte. Leur
course furibonde sâarrĂȘte quand on leur a donnĂ© satisfaction seulement.
Dâautres motifs quâune insulte peuvent provoquer ces frĂ©nĂ©tiques excĂšs.
Les usages du pays interdisent aux Minas de manger dâune qualitĂ© de
poisson. Or un étranger, habitant de Porto-Novo, offrit de ce poisson en
vente sur le marchĂ© mina[47]. Il nâen fallut pas davantage pour que ce
pauvre homme, qui ignorait peut-ĂȘtre les coutumes locales, se vĂźt
poursuivi par la bande des danwĂ©s. OĂč les emporte leur fureur, la foule
lâignore; et chacun cherche Ă Ă©viter de tomber sous leurs coups; et
chacun de crier: «_Ago! ago!_ Ăloignez-vous! Ă©loignez-vous!»
[47] A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une autre
pour celui des Nagos.
GrĂące Ă la diversion opĂ©rĂ©e, grĂące au retard quâentraĂźna cette
intervention des passants, le marchand de poisson eut le temps de se
rĂ©fugier dans une maison, oĂč il resta cachĂ© jusquâĂ ce quâil eĂ»t payĂ©
lâamende voulue. Sans cela, on lâaurait bel et bien rouĂ© de coups.
Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de cas, sont de vrais
agents de police et peuvent facilement devenir de terribles instruments
de vengeance.
Pour en finir avec les fĂ©ticheurs, quelque nom quâon leur donne, quâon
les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui se passe à Agoué
lorsquâon en frappe un Ă la tĂȘte. Frapper un fĂ©ticheur Ă la tĂȘte est
partout une Ă©normitĂ©, un sacrilĂ©ge; câest ce quâon appelle _perdre le
fétiche_. La danwé qui _a perdu le fétiche_ disparaßt pendant une
quarantaine de jours, et lâon _appelle_ le fĂ©tiche. Les tam-tams
résonnent, les chanteurs débitent leurs hymnes... aux frais, bien
entendu, de celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilége.
Quand lâoricha fugitif juge Ă propos de revenir, la danwĂ© dâoĂč il avait
délogé apparaßt dans les rues, dans un accoutrement et avec une
physionomie tels quâon est portĂ© Ă croire que le dĂ©mon est de moitiĂ©
dans ce qui se passe alors. Sa figure hùve, son regard égaré, sa
démarche incertaine, son morne silence, son humeur morose, tout son
extĂ©rieur enfin est dâune possĂ©dĂ©e. Un costume en feuilles de palmier la
couvre des pieds Ă la tĂȘte; elle porte au cĂŽtĂ© un sac en bandouliĂšre, et
dans ce sac six ou huit bĂątons en bois trĂšs-dur et longs de cinquante Ă
soixante centimĂštres. Elle tient un des bĂątons Ă la main, en menace les
passants quâelle fixe dâun Ćil hagard; et, de fait, elle le lance contre
ceux qui se rient dâelle. Ce bĂąton, on le lui rapporte, et elle en
menace encore la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de
fendre la tĂȘte Ă celui quâelle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus
légÚre émotion.
Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de son costume.
On se les dispute et on les achÚte, comme on fait, en quelques contrées,
des morceaux de la corde dâun pendu. La superstition y voit un prĂ©cieux
préservatif.
Le _culte_, pour les olorichas, consiste dans les divers ministĂšres
quâils exercent et qui les rendent encore plus redoutables.
Ce sont eux qui prĂ©sident aux ordalies; eux qui _font boire lâoricha_;
eux qui font subir lâĂ©preuve par lâeau; eux qui lancent des sorts et des
maléfices; eux aussi qui se livrent aux opérations de divination et de
nécromancie; eux qui sont chargés des exécutions capitales, dans
lesquelles on a Ă craindre tous les raffinements dâune cruautĂ© calculĂ©e;
eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces, comme celle
des sacrifices humains oĂč des milliers de victimes sont immolĂ©es
quelquefois.
Le milieu dans lequel on voit les olorichas nâest pas plus rassurant.
Dans les temples, on les aperçoit à cÎté des crùnes humains incrustés
dans les murs et dans les colonnes; dans les bois sacrés, au milieu des
ossements; partout, dans le sang et le crime.
Nous parlerons ailleurs des ordalies, parce quâelles sont un des rouages
de lâorganisation _politique_.
Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en offrandes et
en priĂšres que lâon adresse aux orichas, soit dans les temples, soit
dans les bois sacrĂ©s ou ailleurs. Le sanctuaire, quel quâil soit, dâun
oricha est signalé par de longues bandelettes qui pendent au haut des
arbres ou Ă lâextrĂ©mitĂ© de grandes perches.
Voici de la farine, de lâhuile rĂ©pandue par terre, des Ćufs cassĂ©s, des
cauris, des plumes, des écuelles, des vases de forme variée, des
bouteilles en terre... Ăvidemment, nous sommes sur un terrain sacrĂ©: ces
vases sont des vases sacrés ou le symbole des mystÚres; ces divers
objets, des offrandes ou les restes du sacrifice. Ici, la victime
immolée pend à un arbre; là , elle gßt sur le sol; plus loin, il ne reste
que les os dĂ©charnĂ©s et livides que la dent du chacal et des loups nâa
pas encore détruits.
Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin, on a
conservĂ© jusquâĂ prĂ©sent un usage qui rĂ©gnait jadis Ă Lagos et ailleurs:
celui dâempaler une jeune fille, au commencement de la saison des
pluies, afin de rendre les orichas propices aux récoltes.
On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes. Le 20 octobre
1874, je voyais des fenĂȘtres de la mission les grands dâAgouĂ© se diriger
vers la plage, Ă lâendroit oĂč se trouve lâidole dâAvrĂ©kĂ©tĂ©. Ils
mangeaient _avec le fĂ©tiche_. Ils nâavaient pas terminĂ© encore, quâune
troupe de gamins se rua sur eux et les assaillit Ă coups dâoranges, de
citrons, etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant.
Singulier oricha que cet Avrékété!
«Dans lâintĂ©rieur du Yoruba, les gardes prĂ©posĂ©s aux portes des villes
obligent assez fréquemment les voyageurs européens qui se présentent
pendant le jour Ă attendre jusquâĂ la nuit close, avant de leur
permettre lâentrĂ©e de la citĂ©. Telle est la superstition des habitants,
quâils craindraient, en les laissant entrer de jour, que les dĂ©mons nâen
profitassent pour y pénétrer à leur suite.
«On croit que, la nuit, les dĂ©mons se retirent dans lâOcĂ©an.»
(COURDIOUX.)
Notons, en terminant, quâil est dĂ©fendu chez les noirs, comme chez les
anciens, de voir le fétiche.
CHAPITRE VIII
ĂTAT DOMESTIQUE.
Ne demandons pas au paganisme chez les noirs de donner des résultats
quâil nâa jamais su donner, mĂȘme au contact des lumiĂšres de la
philosophie. Le paĂŻen, quel quâil soit, _dĂ©place Dieu_. Il lâadmet, _en
théorie_, comme principe de tout bien, et, _en pratique_, il ne le
reconnaßt nulle part. En pratique, la création est sans Dieu, la famille
et la sociĂ©tĂ© se meuvent sans Dieu; lâhomme paĂŻen sâestime et se conduit
comme si Dieu nâexistait pas ou ne sâoccupait point de lui. Aussi, il
nâa pas, il ne peut avoir des principes, des rĂšgles de conduite dignes,
nobles, capables de le faire marcher dans la voie des nobles sentiments
et du vrai progrĂšs.
Ne cherchons pas chez les noirs lâesprit de famille: Rome paĂŻenne nâa
point connu cet esprit, que le christianisme seul donne Ă la terre. Dans
lâĂ©tat domestique des paĂŻens, le pĂšre nâest point le protecteur des
membres de la famille, la providence assise visiblement au foyer; câest
un maßtre. Ce maßtre est-il doux, humain, bon, bienfaisant?--Hélas!
comment le serait-il? Il ne voit pas dans les siens des enfants de Dieu,
et il ne les estime que pour lâavantage quâil en retire. La charitĂ©,
vertu essentiellement chrĂ©tienne, nâa point rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© lâĂąme de ce maĂźtre,
et il est ce quâest tout homme qui demeure dans la dĂ©gradation du pĂ©chĂ©:
un ĂȘtre Ă©goĂŻste se complaisant en lui seul.
Dans la _maison_ du noir nous voyons plusieurs personnages: le maĂźtre,
les femmes, les enfants, les esclaves.
I.--Le _maßtre_, _olouwa_, _dominus_, est le propriétaire, avec droit
dâuser et dâabuser. Tout ce qui est dans la maison lui appartient:
femmes, enfants, esclaves, tous sont Ă lui, au mĂȘme titre que les
animaux et autres biens; il use et abuse de tout avec un droit égal.
Son pouvoir Ă lâintĂ©rieur est Ă peu prĂšs indĂ©pendant; il nâa dâautre
rÚgle que sa volonté; il ne doit compte à personne de sa bonne ou
mauvaise administration, de ses vexations, de sa cruauté: il est
_bĂąllĂ©_, _roi_ de la maison, câest-Ă -dire quâil a dans la maison un
pouvoir souverain. Le maĂźtre seul a des droits dans la maison; il nâen
reconnaĂźt pas Ă ses gens. Les gens de la maison sont _siens_. Je dis
_siens_, en laissant Ă ce mot ce quâil a de brutal dans le sens, chez
les peuples du paganisme, mĂȘme chez ceux qui furent les plus civilisĂ©s,
mĂȘme Ă AthĂšnes, mĂȘme Ă Rome.
On aurait tort de se faire des mĆurs barbares des noirs un principe pour
argumenter contre cette race, ou un motif de la classer en dehors de
lâespĂšce des blancs. En fait dâatrocitĂ©s, est-il possible dâaller plus
loin quâun Vedius Pollio jetant ses esclaves dans un vivier de murĂšnes?
quâun Valerius Messala se glorifiant dâavoir fait abattre Ă coups de
hache trois cents hommes en un jour?
Les droits du maĂźtre nâont rien de plus exorbitant chez les noirs que
chez les anciens citoyens de Rome. A Rome, le maĂźtre nâavait-il pas le
droit de vie et de mort sur son esclave? Faudra-t-il nous étonner que le
maĂźtre noir puisse livrer le sien Ă une mort Ă peu prĂšs certaine, en
lâabandonnant Ă lâoricha ou en le donnant au roi? Sans doute, lâoricha
le tuera; le roi lâimmolera, comme victime, aux prochains sacrifices de
la _fĂȘte des coutumes_; mais nâest-il pas presque surprenant que les
usages refusent au maĂźtre le droit direct et personnel de vie et de mort
que Rome lui accorda?
Pourvu que le maßtre ne tue pas son esclave, il peut, au gré de son
humeur ou de sa passion, frapper ses gens, les vexer, les accabler de
mauvais traitements; et cela, pour un rien, avec impunité. Consultons,
là -dessus, les _alos_ ou contes qui ont cours dans le pays; écoutons
parler les noirs eux-mĂȘmes.
«Mon conte a trait à une femme.
«Cette femme mit au monde deux fils. Or, un jour, partant pour
les champs, elle leur laissa trois kokos (espĂšce de patate
noire).--Faites-les cuire, leur dit-elle, mangez-en deux et gardez le
troisiĂšme pour moi.
«Pendant quâelle Ă©tait aux champs, la guerre dĂ©sola le pays; les deux
enfants prirent la fuite. LâaĂźnĂ© porta le plus jeune sur son dos jusquâĂ
ce que, Ă©puisĂ© de fatigue, sentant que les forces lâabandonnaient, il le
délaissa au milieu du chemin et partit seul.
«Le plus jeune fut pris et réduit en esclavage.
«Cependant, lâaĂźnĂ© des deux alla dans un pays lointain dont il devint le
roi. Son frĂšre, vendu, tomba entre ses mains. Il lui coupa une oreille,
la grilla et la mangea. Puis il envoya le pauvre esclave aux champs,
afin quâil chassĂąt les oiseaux et les dĂ©tournĂąt du maĂŻs quâon avait
semé.
«Quand les oiseaux venaient, lâenfant chantait, et dans ses chants il
répétait souvent le nom de son frÚre aßné, de celui qui était roi.
«Un jour, les esclaves du roi lâentendirent. Ils rentrĂšrent avertir le
roi, et le roi leur donna ordre dâamener le chanteur auprĂšs de lui.
Quand il fut arrivĂ©, le roi lui ordonna de lui faire entendre ce quâil
chantait Ă la campagne. Et lâesclave chanta; et le roi se montra surpris
dâapprendre quâil avait coupĂ© lâoreille Ă son frĂšre.»
Sait-on quelle morale les noirs tirent de cet _alo_? La voici dans toute
sa cruditĂ©: «_Câest pourquoi_, disent-ils en terminant le rĂ©cit, si lâon
achĂšte un esclave, quâon y regarde Ă deux fois _avant de lui faire
mal_.» Ils ne condamnent pas les mauvais traitements; ils recommandent
seulement de savoir Ă qui on les inflige, afin de ne pas sâexposer Ă
malmener ses proches.
Pour peindre le maĂźtre tel quâil est chez les noirs, inutile de rien
changer dans le portrait que SénÚque a tracé du maßtre romain: la
ressemblance est parfaite dans lâensemble. SĂ©nĂšque dit, dans le livre
_De ira_: «_DâhonnĂȘtes gens_ (remarquez de qui il sâagit), _dâhonnĂȘtes
gens_ se mettent en colĂšre si lâeau chaude nâest pas bien prĂ©parĂ©e, si
un verre a Ă©tĂ© brisĂ©, si un esclave nâest pas assez prompt, si le
breuvage quâil apporte manque de fraĂźcheur, si le lit est mal fait ou la
table mal dressĂ©e.--Quâun esclave tousse ou Ă©ternue pendant le repas,
quâil chasse nĂ©gligemment les mouches, quâil laisse tomber une clef avec
bruit, _nous entrons dans une vĂ©ritable rage_.--Sâil rĂ©pond un peu trop
haut, si son visage exprime la mauvaise humeur, sâil murmure des mots
qui nâarrivent pas jusquâĂ nous, avons-nous raison de le faire fouetter,
de le mettre à la chaßne?--Le voilà devant nous, lié, exposé sans
défense aux coups; souvent nous frappons trop fort et nous rompons un
membre, nous brisons une dent; voilà un homme estropié, parce que nous
avons suivi lâimpulsion de la colĂšre lĂ oĂč il Ă©tait si facile dâavoir un
peu de patience.--Nây a-t-il pas de honte Ă dĂ©tester un esclave novice,
parce que, libre peut-ĂȘtre hier, il conserve dans une servitude rĂ©cente
des restes encore mal effacĂ©s de son ancienne libertĂ©? parce quâil
nâembrasse pas avec assez dâempressement de vils et pĂ©nibles travaux?
parce que, habituĂ© Ă une vie douce, il nâa pas la force dâaccompagner en
courant le cheval de son maßtre?--Pourquoi, vous écrierez-vous, pourquoi
cette fureur? pourquoi au milieu dâun repas faites-vous apporter des
fouets? Parce que vos esclaves ont dit un mot et que, pendant les
conversations bruyantes de vos convives, ils nâont pas gardĂ© un silence
absolu[48].»
[48] SĂNĂQUE, _De ira_, passim.
Le maßtre que SénÚque caractérise de la sorte est un maßtre blanc,
citoyen de la ville illustre de Rome. Le portrait quâil en fait convient
parfaitement au noir barbare de la cĂŽte des Esclaves; le maĂźtre paĂŻen
nĂšgre nâest pas plus irascible, plus capricieux, plus despotique, plus
absolu dans ses moindres désirs que le maßtre païen de Rome, tout blanc
et civilisĂ© quâil est.
Les Nagos eux-mĂȘmes vont nous dire dans leurs alos que le pouvoir du
maĂźtre est arbitraire, despotique.
«Mon _alo_ a trait Ă un homme du nom dâOndĂ©rĂ©.
«OndĂ©rĂ© avait pour esclave un enfant quâil maltraitait dâune maniĂšre
indigne. Il le frappait jusquâĂ le laisser pour mort.
«Cet enfant nâavait plus ni pĂšre ni mĂšre; la mort les lui avait enlevĂ©s.
«Or, un jour, OndĂ©rĂ© dit Ă cet enfant dâaller sur un rocher faire des
tas de terre, semer du maïs, le faire germer et mûrir, et de le lui
apporter ensuite. Lâenfant part, il arrive prĂšs du rocher.--Sâil est
vrai que mon pĂšre et ma mĂšre soient au ciel, dit-il, ce rocher deviendra
fertile par mon travail. Je sĂšmerai mon maĂŻs, et le maĂŻs germera
aussitÎt, et il mûrira, et je le porterai à mon maßtre.
«Il touche le sol de sa houe, et le rocher mollit plus que lâeau. En un
instant le sol est prĂȘt; le maĂŻs Ă peine semĂ© germe et mĂ»rit, et
lâenfant le porte Ă OndĂ©rĂ©. OndĂ©rĂ© en fut tout dĂ©sappointĂ©:--Avec un tel
enfant, que faire? murmura-t-il.
«Et il dit au jeune esclave:--Va, allume du feu sur lâeau et fais
attention quâil brĂ»le. Nous verrons!... Lâenfant sâĂ©loigne et appelle sa
mĂšre une seconde fois:--Sâil est vrai, dit-il, que vous soyez au ciel,
quoique jâallume le feu sur lâeau, faites quâil brĂ»le. Et le feu brĂ»la
sur lâeau. Et OndĂ©rĂ© vint et dit avec dĂ©pit:--Câest bien!
«Or, OndĂ©rĂ© vit un grand arbre et donna ordre Ă lâenfant de le couper
avec une aiguille. Lâenfant se dirige vers lâarbre et, derechef, invoque
son pĂšre et sa mĂšre. Cependant OndĂ©rĂ© sâassied devant lâarbre. Lâenfant
prend une aiguille; il fait tant et si bien que lâarbre tombe. Dans sa
chute, lâarbre frappe OndĂ©rĂ©, le jette Ă terre et le tue.
«OndĂ©rĂ© Ă©tant mort, lâenfant rentra Ă la maison et avertit dâaller
chercher le cadavre. Et lâenfant chantait:--OndĂ©rĂ©, ĂŽ OndĂ©rĂ©-Moja! Le
malheur lâa surpris, OndĂ©rĂ©-Moja! Il mâa ordonnĂ© de dĂ©fricher le rocher.
OndĂ©rĂ©-Moja! Le malheur lâa frappĂ©, OndĂ©rĂ©-Moja!--Il mâa dit dâallumer
du feu sur lâeau, OndĂ©rĂ©-Moja!--Le malheur a surpris OndĂ©rĂ©-Moja!--Il
mâa dit: Coupe cet arbre avec une aiguille, OndĂ©rĂ©-Moja! Le malheur a
surpris Ondéré-Moja!
«Lâenfant Ă©tant venu Ă la maison et ayant parlĂ© ainsi, on enleva le
corps dâOndĂ©rĂ© et on lâensevelit.
«La morale de ceci est quâil faut se donner de garde dâĂȘtre mĂ©chant.»
Lâalo qui prĂ©cĂšde nous montre le maĂźtre poursuivant lâesclave de ses
vexations, sans que les hommes lâen empĂȘchent ou le menacent de la
justice. Le suivant nous rĂ©vĂšle les excĂšs du pouvoir paternel Ă lâĂ©gard
des enfants. Ici encore, le maĂźtre ne rend compte Ă personne de sa
conduite odieuse.
«Mon alo a trait au roi Laran.
«Un jour, le roi Laran convia tous les oiseaux du monde à défricher un
terrain. Il omit cependant dâinviter Kiyin-Kiyin.
«Tous les oiseaux accoururent. Ils se mirent Ă lâĆuvre; ils dĂ©frichĂšrent
un espace de terrain comme dâici[49] Ă AggĂ©ra.
[49] Le conteur parlait Ă Porto-Novo.
«Au milieu du terrain, il y avait un _odan_[50]. A midi, quand tous les
oiseaux eurent achevé leur tùche, _Kiyin-Kiyin_ vint se jucher sur
lâarbre et se mit Ă chanter:--Le roi Laran, disait-il, a convoquĂ© mes
camarades, _Kiyin-Kiyin!_ Il a convoqué la marmaille de la gent ailée,
Kiyin-Kiyin! Herbe, pousse, lĂšve-toi, _Kiyin-Kiyin!_ Partons, allons Ă
la maison, _Kiyin-Kiyin!_ Allons danser le _bata, Kiyin-Kiyin!_ Si le
bata ne résonne pas, dansons le _doundoun, Kiyin-Kiyin!_ Si le doundoun
ne résonne pas, dansons le _gangan, la-lala-la!_
[50] EspĂšce de bananier.
«Quand les oiseaux arrivÚrent, le lendemain matin, ils virent le terrain
dĂ©frichĂ© tout envahi par lâherbe. Ils courent chez le roi lâen
avertir.--Câest bien! dit le roi, cela nâest rien; allez de nouveau
défricher le terrain.
«A midi, lâoiseau revient Ă son poste et recommence ses chants. Et
derechef lâherbe envahit le terrain dĂ©frichĂ©. On revient au palais en
avertir le roi. Et le roi Laran:--Câest bien! dit-il, dĂ©frichez encore
le terrain.
«Pour la troisiĂšme fois, lâoiseau chanta, et lâherbe coupĂ©e repoussa. On
avisa le roi encore. Cependant, tous les oiseaux sâassemblĂšrent et, dâun
commun accord, demandĂšrent au roi quâil les autorisĂąt Ă se saisir du
mauvais plaisant qui se jouait dâeux de la sorte.--Câest bien! dit le
roi Laran.
«Lors, tous les oiseaux se rendent au champ. Ils mettent beaucoup de glu
sur lâarbre et rentrent chez eux.
«Le lendemain, Kiyin-Kiyin revient; il se juche sur la glu, il chante.
Quand il a fini de chanter, quâil veut sâenvoler, il se trouve engluĂ©.
«Cependant, tous les oiseaux arrivent, courent Ă lâarbre voir lâendroit
oĂč ils avaient mis la glu. Kiyin-Kiyin est lĂ . On sâempare de lui, on le
mÚne au roi, disant:--Le malfaiteur qui nous a tant contrariés, le
voilĂ . Le roi le fait approcher:--Que tâai-je donc fait? lui
demanda-t-il. Le prisonnier répond:--Lorsque tu convoquas tous mes
camarades pour les travaux des champs, tu me laissas de cĂŽtĂ©. Câest
pourquoi je me suis vengé.
«A ces mots, le roi lĂšve la main sur Kiyin-Kiyin et le menace dâune
chiquenaude.--GrĂące! dit lâoiseau; si je trouve des cauris, je te les
donnerai; je te donnerai des noix de kola, dĂšs que jâen aurai. Le roi
Laran donna une chiquenaude Ă lâoiseau, et lâoiseau _laissa Ă©chapper de
son corps_[51] tant et tant de cauris que la chambre en fut pleine.--Ah!
dit Laran tout ébahi.
[51] ManiĂšre polie de dire ce que les peuples grossiers disent trop
crûment.
«Une seconde fois le roi lĂšve la main sur le captif et le menace dâune
chiquenaude. Et lâoiseau de crier merci.--Si je trouve des cauris, je te
les donnerai, disait-il, je te donnerai des noix de kola, dĂšs que jâen
aurai. Encore une fois le roi lui donne une chiquenaude. Lui, laisse
échapper de son corps encore plus de cauris que la premiÚre fois.
«Le roi Laran dĂ©pĂȘcha ses envoyĂ©s dans tout le pays et manda tous ses
sujets pour le cinquiĂšme jour, promettant de leur faire voir une
merveille. Tout le monde dit:--Câest bien!
«Or, le roi Laran prit lâoiseau, le mit dans un panier quâil eut soin de
couvrir et sortit, en le laissant ainsi. Son fils, curieux de donner sa
chiquenaude, va ouvrir le panier. Le prisonnier sâenvole.
«Lorsque le roi Laran rentra, il alla droit au panier, et ne trouvant
plus lâoiseau, il appela son fils.--OĂč est lâoiseau? lui dit-il. Le fils
rĂ©pondit quâil avait voulu le prendre pour jouer, et que lâoiseau
sâĂ©tait envolĂ©. Le roi Laran prit lâenfant et le battit, le battit...
Dans son emportement, il lui coupa une oreille.--Pars vite, lui dit-il,
et trouve lâoiseau. Allons! quâon se presse!--Câest bien! rĂ©pondit
lâenfant.
«Il fit un petit tam-tam et prit le chemin du bois, pour aller sâasseoir
Ă lâendroit oĂč les oiseaux avaient coutume de se tenir. Il
commence à battre son tam-tam; son tam-tam résonne ainsi:
_Bouroutou-bouroutou-bourou-chinguin_, lâenfant est triste et se
chagrine, _bourou-chinguin_. Et tous les oiseaux dâaccourir, et tous de
danser. Tous avaient pris part Ă la danse; le tour de Kiyin-Kiyin
arriva, et Kiyin-Kiyin ne voulait pas danser. Ce ne fut quâun cri pour
le presser de danser. Il refusa. Lâenfant redouble dâefforts. Il frappe
sans relĂąche, il frappe, il frappe... Les oiseaux redoublent leurs
instances, leurs sollicitations deviennent plus vives.
«Enfin, voilĂ Kiyin-Kiyin qui entre en danse; il sâagite, il sâanime au
point de venir par trois fois tournoyer sur la tĂȘte de lâenfant.
Celui-ci nâa pas lâair dây prendre garde et continue, et lâoiseau rentre
en danse. Il tourne, tourne, tourne, et vient jusque sur le tam-tam.
Lâenfant allonge le bras et le saisit par la patte, tandis que les
autres oiseaux prennent la fuite.
«Le petit garçon rapporte lâoiseau Ă son pĂšre:--Le voilĂ , sâĂ©crie-t-il,
je lâai repris; ne ferez-vous rien pour me rendre lâoreille? Le roi
Laran, à ces mots, se leva, détacha une feuille sÚche et la mit à la
place de lâoreille. AussitĂŽt la feuille sĂšche se ramollit et se changea
en oreille.»
La morale de cet alo nâest pas plus sĂ©vĂšre que celle du prĂ©cĂ©dent contre
les excĂšs du maĂźtre. Les droits de lâopprimĂ© sont Ă©galement mĂ©connus. La
voici, froide et décolorée comme on la donne: «Si vous avez un fils et
quâil fasse quelque chose, ne vous emportez pas.»
A la cĂŽte des Esclaves, les _gens de la maison_ donnent au maĂźtre le
titre de pĂšre, _babba_. Lâaffection est en gĂ©nĂ©ral Ă©trangĂšre Ă cette
appellation: on nâa pour lâ_olouwa_ ni le respect filial, ni la
tendresse et lâattachement qui forment lâaurĂ©ole de la paternitĂ©; du
reste, on ne saurait compter sur lâamour et le dĂ©vouement dâun maĂźtre
qui, trop souvent, ne sâinspire que de son intĂ©rĂȘt propre et de son bon
plaisir. Le mot _babba_ exprime moins un sentiment rĂ©el quâil nâest un
souvenir traditionnel des premiers temps, de ces temps heureux oĂč la
famille moins dĂ©gradĂ©e nâavait pas encore un _maĂźtre_, mais un _pĂšre_.
II.--La _femme_, dans le plan divin, est la compagne de lâhomme,
_adjutorium simile sibi_, dit la GenĂšse. (II, 18.)
«Lâhomme est le centre et le but de tout ce monde visible, nous dit
saint Jean Chrysostome[52]. AprÚs avoir créé pour lui ce magnifique
séjour, ainsi que les animaux qui devaient le nourrir ou le servir,
comme il manquait encore Ă lâhomme un cĆur avec lequel il pĂ»t entrer en
rapport et qui fĂ»t lui-mĂȘme en Ă©tat de contribuer Ă sa fĂ©licitĂ© par
lâidentitĂ© de nature, Dieu façonne cet ĂȘtre raisonnable avec une lĂ©gĂšre
portion de sa substance; la puissance et la sagesse infinies amĂšnent cet
ĂȘtre Ă sa perfection, le rendent en tout semblable Ă lâhomme, possĂ©dant
comme lui la raison, pouvant dĂšs lors _partager avec lui les besoins et
les joies_ de la vie présente.»
[52] SAINT CHRYSOSTOME, _Homélie XVe sur la GenÚse_.
Adam, voyant la femme, sâĂ©cria: «Voici lâos de mes os et la chair de ma
chair... et ils seront deux dans une seule chair.» CâĂ©tait le cri de la
nature qui veut que la femme, semblable Ă lâhomme, soit admise Ă
«_partager avec lui_ les besoins et les joies de la vie présente.»
En sâĂ©loignant de Dieu, les paĂŻens en vinrent jusquâĂ mĂ©connaĂźtre les
lois de la nature. Ils ne virent plus dans la «femme lâos de leurs os et
la chair de leur chair»; ils cessÚrent de la considérer comme
_semblable_ Ă lâhomme. DĂšs lors, le sexe fort se fit oppresseur, et le
sexe faible fut opprimĂ©. Lâhomme se replia sur lui-mĂȘme, sur lui seul,
et la femme fut jetĂ©e de son rang de compagne dans celui des ĂȘtres de
simple utilité ou de simple agrément.
Dans le paganisme, la femme ne partage pas avec lâhomme les joies de la
vie prĂ©sente; lâhomme nâen partage pas les travaux et les peines avec
elle. Chez les paĂŻens, de tout temps et partout, la femme nâa Ă©tĂ© quâune
servante, un auxiliaire, quand elle nâest point ravalĂ©e Ă nâĂȘtre quâun
simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné à la femme
sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée constamment. Cette
dignitĂ© quâAthĂšnes et Rome lui dĂ©niaient, exigerons-nous que le noir
barbare la lui ait conservée?
La femme Ă©tait rĂ©putĂ©e dâune nature infĂ©rieure Ă celle de lâhomme, et le
Romain parlait du _sexus imbecillis, impar laboribus_, par opposition au
_majestas virorum_. Troplong a peint les mĆurs romaines en deux
mots[53]: «Je nâignore pas, dit-il, ce que mĂ©ritent dâadmiration Porcia
et la mĂšre des Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et
nobles figures pour le type des femmes romaines. La conjuration des
bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la paix publique,
les divorces indécents, les adultÚres audacieux, tout ce débordement des
mauvaises mĆurs dont les historiens, les philosophes et les poĂ«tes
satiriques nous font le tableau, et qui obligea lâempereur Auguste de
chercher un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois
domestiques nâen offraient plus aucun: voilĂ des signes plus certains de
lâĂ©tat gĂ©nĂ©ral de la sociĂ©tĂ© romaine.» Lâhomme violait impunĂ©ment le
mariage[54]; les divorces étaient faciles et trÚs-fréquents[55]; et
puis, câĂ©taient le meurtre et lâexposition des enfants: _Liberos, si
debiles monstrosique sunt, mergimus. Nous noyons les enfants, sâils sont
infirmes ou difformes_[56]; câĂ©taient encore les avortements provoquĂ©s,
la pédérastie dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec
indiffĂ©rence, comme dâune chose ordinaire, admise par la coutume.
[53] _LâInfluence du christianisme sur le droit civil des Romains._
[54] SAINT JĂROME, Ăp. LXXVII. AUGUSTIN, serm. CCXXIV.
[55] SENEC., _Octav._, c. XXXIV.
[56] SENEC., _De ira_, I, 15.
La polygamie est générale chez les noirs; aussi, prendre femme est un
trafic pour lâhomme. Comme le dit trĂšs-bien Portalis, «la polygamie
rĂ©pugne Ă lâessence mĂȘme du mariage, câest-Ă -dire Ă lâessence du contrat
par lequel deux Ă©poux se donnent tout, le corps et le cĆur». Le polygame
prend et possĂšde dâune maniĂšre tout arbitraire; il ne donne rien, ni le
corps, ni le cĆur. La femme dĂšs lors est le jouet de lâintĂ©rĂȘt, de la
passion, du caprice. Elle est perdue dans lâestime, asservie au bon
plaisir de lâhomme, nâayant aucun droit quâon lui reconnaisse, pas mĂȘme
celui de se donner Ă qui elle voudra ou dâaccepter un maĂźtre de son
choix.
Lâamour prĂ©side rarement Ă lâunion de lâhomme et de la femme, que
lâamour seul peut cimenter dâune maniĂšre solide et durable. Aussi cette
union est faible, fragile; elle dĂ©pend de la seule volontĂ© de lâhomme.
_Aimer_ et _vouloir_ sâexpriment par le mĂȘme terme, dans la langue des
nĂšgres. On ne dit pas: «Jâaime cette femme; je la recherche en mariage»;
on dit tout simplement: «Je la _veux_.» Ce mot _vouloir_ dit tout.
Pourquoi le noir veut-il une femme? Souvent, il la veut comme Pyrrhus,
Ă©pousant en mĂȘme temps trois filles de prince, «_pour augmenter sa
puissance et ses richesses_ par ces alliances»; comme Denys de Syracuse,
Ă©pousant la fille dâun ancien rival dont il veut se faire un appui;
comme Démétrius PoliorcÚte, qui contracte plusieurs alliances pour
lâhonneur et le profit qui lui en reviennent. La femme est frĂ©quemment
un accessoire: on recherche des influences et lâon subit la femme comme
moyen.
Quelquâun _veut_-il une femme, il se prĂ©sente aux parents et formule sa
demande, en offrant des cadeaux. Les cadeaux agréés, on lui livre la
femme, qui ne peut se refuser Ă tomber en son pouvoir. Le pĂšre ou le
maßtre la livre à qui il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre
son consentement. Dans ces conditions, il nây a pas de vĂ©ritable
mariage. PropriĂ©tĂ© des parents dâabord, elle devient ensuite celle du
mari, et plus tard celle de lâhĂ©ritier, car lâhĂ©ritier prend toutes les
femmes du défunt, moins sa propre mÚre.
Le mariage est accompagné de danses, de festins et de libations: on
donne un air de fĂȘte Ă la livraison immorale de la femme. Du reste, tout
se passe entre parents et amis, sans que la loi civile ni la religion
interviennent dâune maniĂšre sĂ©rieuse.
LivrĂ©e de la sorte, la femme ne saurait donner son cĆur Ă celui qui sera
son maĂźtre, alors surtout quâil est loisible Ă ce maĂźtre dâavoir autant
de femmes quâil voudra, dâaccorder ses faveurs Ă dâautres, de la donner
au roi, quand il sera dĂ©goĂ»tĂ© dâelle. Elle ne peut aimer cet homme, et
pour peu que celui-ci excite son dĂ©goĂ»t, elle sâĂ©tudiera Ă sâisoler de
lui, elle se plongera dans une sĂ©rie de crimes oĂč elle ne verra quâune
légitime vengeance, le seul soulagement permis à son infortune. Alors
viennent les infanticides. Lâusage veut que la femme reste Ă©loignĂ©e de
lâhomme durant la lactation; câest pourquoi lâĂ©pouse mĂ©contente
allaitera son enfant jusquâĂ la seconde annĂ©e au moins, afin de se tenir
loin de son époux.
Le noir nâadmet pas la femme Ă vivre avec lui. Il la parque dans une
case sĂ©parĂ©e, et lorsquâil demande ses services, elle se prĂ©sente dans
une humble posture, à genoux ou prosternée, avec les démonstrations
dâune soumission servile.
La femme appartient corps et Ăąme Ă celui au pouvoir de qui elle est. On
ne respecte pas mĂȘme en elle la conscience et la pudeur.
Dans une maison, il y a les épouses, _iyas_, les esclaves _concubines_
et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune achĂšte des femmes
esclaves en aussi grand nombre que ses richesses le lui permettent. Le
premier mobile qui le pousse Ă agir de la sorte nâest pas, comme on
pourrait le supposer, un motif de débauche. Il achÚte des femmes parce
quâon les conduit plus facilement que les hommes, et parce que leurs
services sont gĂ©nĂ©ralement fort lucratifs. Câest surtout par intĂ©rĂȘt que
le noir achĂšte des femmes.
Comme Ă Rome, Ă la cĂŽte des Esclaves, on ne considĂšre pas comme un
vĂ©ritable mariage lâunion dâun homme libre et dâune esclave. Cette union
toutefois nâest pas taxĂ©e dâimmoralitĂ©; lâusage lâexcuse et lâadmet
comme il admettait le _concubinatus_ romain. Lâesclave concubine jouit
du privilĂ©ge de ne pouvoir ĂȘtre vendue, du moment oĂč elle a eu un enfant
de son maĂźtre; mais le titre et les prĂ©rogatives dâ_iya_ ou Ă©pouse lui
sont refusés.
Il rĂšgne entre les _iyas_ dâune maison une certaine hiĂ©rarchie, un
certain ordre. Ce nâest pas lâharmonie, ce nâest pas la confusion non
plus. Malgré des tiraillements incessants, malgré les jalousies, les
rancunes, les haines, on nâa pas trop de dĂ©sordre Ă constater. Une des
Ă©pouses, la premiĂšre ordinairement, a le nom de _iyaâllĂ©_, maĂźtresse de
maison. Cela ne veut pas dire que le maĂźtre lâadmette Ă traiter avec lui
sur le pied dâĂ©galitĂ©. Elle approche le maĂźtre de plus prĂšs que les
autres, prĂ©pare et sert les repas de lâolouwa, range tout Ă lâintĂ©rieur
et veille Ă la bonne administration de la maison; elle a sur les autres
femmes une prĂ©sĂ©ance rĂ©elle; jusquâĂ un certain point, elle entre dans
les secrets et les plans du maĂźtre dont elle est la servante habituelle
et immédiate. Néanmoins, elle subit une humiliante sujétion, tenue
toujours Ă distance, nâĂ©tant pas admise Ă sâasseoir devant le maĂźtre,
obligée à se tenir dans une posture servile en sa présence, servant son
mari à genoux et goûtant les mets avant de les offrir, comme si elle
Ă©tait soupçonnĂ©e de vouloir empoisonner celui quâelle sert.
Sa position lui donne un avantage rĂ©el, pourtant, et lâon voit quelques
_iyasâllĂ©_, par leurs qualitĂ©s de lâintelligence et par lâĂ©nergie du
caractĂšre, acquĂ©rir un tel ascendant sur le maĂźtre quâelles peuvent, en
bien des cas, lui imposer leurs vues ou le dĂ©tourner de lâexĂ©cution des
projets quâil avait lui-mĂȘme conçus.
A part ces rares exceptions, lâ_iyaâllĂ©_, ainsi que les autres femmes de
la maison, est dans un état de véritable servitude.
La seconde femme, lorsquâelle est depuis longtemps dans la maison,
reçoit la dĂ©nomination dâ_orogoun_, querelleuse. Le mot est piquant et
bien propre Ă nous donner une idĂ©e de ce que doit ĂȘtre une femme
humiliée de se voir en sous-ordre, malgré ses longs services et des
faveurs souvent acquises et souvent perdues. Câest la jalousie
personnifiée que cette _orogoun_, mais la jalousie dépitée, hargneuse.
Lâ_orogoun_ est assez maltraitĂ©e dans les _alos_. Elle y est prĂ©sentĂ©e
comme un ĂȘtre dont on se doit beaucoup dĂ©fier et qui nâa que de mauvais
procédés.
«Mon _alo_ a trait à une femme.
«Cette femme eut un fils auquel la mort lâenleva bientĂŽt. Et lâenfant
passa entre les mains de lâ_orogoun_. Or, quand lâ_orogoun_ mangeait des
_Ă©kos_[57], elle passait les feuilles Ă lâenfant pour toute nourriture.
Lâenfant se mourait de faim et nâavait rien Ă manger. Un jour, il prit
des pepins dâorange et les sema. Lâoranger poussa et porta des fruits.
Les oranges ayant mûri, le pauvre petit en prit et en mangea.
[57] Lâ_Ă©ko_ ou _acassa_ est une petite boule de pĂąte faite avec de la
farine de maĂŻs. On vend lâ_Ă©ko_ enveloppĂ©e dans des feuilles.
«Lâ_orogoun_ Ă©tant montĂ©e sur lâarbre, lâenfant sâĂ©cria:--Oranger, ah!
puisses-tu lâenlever! A lâinstant, lâoranger se trouva dĂ©mesurĂ©ment
grandi. Et lâenfant de chanter:--Lâoranger a enlevĂ© Aloumo lĂ -haut.
Aloumo! Fourbe Aloumo! Est-ce ainsi que tu me traites? Lâoranger a
enlevé Aloumo au loin, là -haut, dans les nuages. Aloumo! elle est tombée
des nuages Ă terre.
«Avez-vous reçu le fils dâautrui, ayez-en soin, dit la morale qui
termine lâ_alo_. Ne soyez pas dur pour les petits enfants.»
Le conseil est bon et trĂšs-important dans un pays oĂč lâabus est si
commun. Notons cependant que ce conseil est bien froid, et que, si
lâusage dâagir comme Aloumo Ă©tait moins gĂ©nĂ©ral, le narrateur ne
manquerait pas de blĂąmer cette femme inhumaine et sans cĆur.
Les _alos_ sont de vĂ©ritables scĂšnes de la vie rĂ©elle. Câest pourquoi
nous aimons Ă les citer: ils expliquent notre pensĂ©e, en mĂȘme temps
quâils rendent tĂ©moignage des vĂ©ritĂ©s que nous avançons. Tous les _alos_
que nous reproduisons, nous les avons reçus textuellement de la bouche
des noirs.
Entrons plus avant dans la vie intime et cherchons Ă connaĂźtre davantage
cette _orogoun_.
«Mon _alo_ a trait à une femme.
«Cette femme eut un fils. Elle avait aussi une _orogoun_. Voulant se
rendre dans le pays dâOjĂšjĂš, elle laissa pour son enfant six Ćufs de
poule gros comme le poing. La vilaine _orogoun_ prit les Ćufs et les
mangea, ne donnant Ă lâenfant quâune igname pourrie. Le pauvre enfant,
dĂ©vorĂ© par la faim, maigrissait Ă vue dâĆil. BientĂŽt, il nâeut plus que
les os et la peau.
«Quelquâun lui conseilla dâaller attendre sur le chemin dâOjĂšjĂš:
peut-ĂȘtre pourrait-il avoir des nouvelles de sa mĂšre.--Câest bien! dit
lâenfant; et il alla sâasseoir sur le bord du chemin. Et, quand
passaient des voyageurs se rendant Ă OjĂšjĂš, il chantait et
disait:--Voyageurs qui allez Ă OjĂšjĂš, dites Ă ma mĂšre que les Ćufs
quâelle mâavait laissĂ©s, lâ_orogoun_ les a mangĂ©s; que pour toute
nourriture elle mâa donnĂ© une igname pourrie. Et lâenfant chantait,
chantait toujours.
«Voici venir sa mÚre; elle est déjà auprÚs de lui. Lui, recueille ses
souvenirs et raconte Ă sa mĂšre tout ce quâil eut Ă souffrir de
lâ_orogoun_.
«Cela doit vous apprendre de ne pas confier votre enfant Ă lâ_orogoun_.»
En dehors de lâ_iyaâllĂ©_ et de lâ_orogoun_, toutes les Ă©pouses sont
confondues sous la dĂ©nomination dâ_iyasâwo_, iyas de commerce. A elles
sont dévolus le soin du commerce (_owo_), la fabrication et la vente des
pots de terre, du savon, des nattes, de la farine de maĂŻs ou de manioc,
des _Ă©kos_ et autres mets. Elles sâoccupent aussi de teinture, elles
lavent, etc., etc.
Lâhomme nâa pas besoin de se gĂȘner et peut avoir des relations avec des
personnes libres sans quâon y trouve Ă redire. Mais lâiya qui aurait des
relations Ă©trangĂšres serait coupable du crime dâadultĂšre.
LâadultĂšre est puni de mort. Il est arrivĂ© que lâhomme et la femme
surpris en adultĂšre Ă©taient attachĂ©s lâun en face de lâautre sur un
bûcher et brûlés vifs, aprÚs avoir été horriblement torturés et mutilés.
Quant Ă la fornication, elle nâest pas plus punie quâĂ Rome, dans
lâantiquitĂ©. On la croit bien peu rĂ©prĂ©hensible, si toutefois on suppose
quâelle soit un mal. Les noirs, dans leurs _alos_, la laissent impunie
et la montrent mĂȘme triomphante. En voici un exemple:
«Mon _alo_ a trait à Téréboudjé.
«Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que tout le monde
_voulait_. Les riches la _veulent_,--elle refuse; les rois, les chefs la
_veulent_, elle sâobstine Ă refuser.
«La tortue se présente au roi et dit:--Celle que vous _voulez_ tous sans
pouvoir lâobtenir, je lâaurai, moi. Et le roi:--Si tu parviens Ă
lâavoir, dit-il, je partage ma maison en deux et tâen donne une part.
«Or, un jour, TĂ©rĂ©boudjĂ© prit un pot et alla puiser de lâeau. La tortue,
lâayant appris, prit sa pioche et alla nettoyer le chemin de la
fontaine. Elle rencontra un serpent, et, lâayant tuĂ©, elle le mit au
milieu du sentier.
«TĂ©rĂ©boudjĂ© arrive et aperçoit le serpent.--Au secours! sâĂ©crie-t-elle,
viens tuer ce serpent. La tortue accourt, armée de son coutelas; elle
frappe et se blesse Ă la jambe. AussitĂŽt:--TĂ©rĂ©boudjĂ© mâa tuĂ©e,
sâĂ©crie-t-elle; je dĂ©frichais son champ, jâappropriais son chemin; elle
mâa dit de tuer le serpent; je me hĂąte; TĂ©rĂ©boudjĂ©, TĂ©rĂ©boudjĂ©, jâai tuĂ©
le serpent, mais je me suis blessée à la jambe. Téréboudjé, Î
Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant; prends-moi sur ton
dos, serre-moi bien[58].
[58] Au lieu de porter lâenfant sur ses bras, la nĂ©gresse le porte sur
son dos. Lâenfant, mis Ă califourchon sur les hanches, est retenu
par un _acho_ solidement roulé sous les bras de la mÚre.
«Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé prit la
tortue sur son dos. Or, la tortue commit une action mauvaise sur
Téréboudjé.
«DĂšs quâil fut jour, elle alla trouva le roi, disant:--Ne tâavais-je pas
dit que jâĂ©pouserais TĂ©rĂ©boudjĂ©? Convoque la ville pour le cinquiĂšme
jour, et vous mâentendrez parler.
«Le cinquiÚme jour venu, le roi fit agiter sa sonnette pour convoquer le
peuple.--TĂ©rĂ©boudjĂ©, sâĂ©cria la tortue, TĂ©rĂ©boudjĂ© que tout le monde
voulait a repoussĂ© tout le monde. Moi, certes, je lâai eue.
«Le roi prit son bĂąton et manda querir TĂ©rĂ©boudjĂ©. DĂšs quâelle parut, on
lâinterrogea:--Nous avons ouĂŻ, lui dit-on, que la tortue est ton
Ă©poux?--TĂ©rĂ©boudjĂ© confuse resta sans rĂ©ponse; elle se couvrit la tĂȘte
et sâenfonça dans les bois. LĂ elle fut changĂ©e en lâarbre quâon appelle
_boudjé_.»
Terminons ce qui regarde la femme par la peinture satirique des dégoûts
dâun mariage de caprice. Le mĂȘme _alo_ nous montre un des moyens par
lesquels la femme mécontente se soustrait à une union qui lui est
désagréable.
«Mon _alo_ a trait Ă une femme du nom dâAdiĂ©lou.
«Cette femme, dont la beautĂ© ravissait tout le monde, nâopposa que refus
aux demandes dont elle Ă©tait lâobjet constamment.
«Un beau jour de foire, certain personnage emprunte des bras Ă lâun, des
jambes Ă lâautre, un corps Ă un troisiĂšme, sâaffuble de toutes piĂšces et
se rend Ă la foire. Il veut AdiĂ©lou, il lâaura. Quoiquâil fĂ»t dâun pays
éloigné, Adiélou consentit à le suivre et le _présenta à ses mÚres_ qui
lui dirent:--Câest bien; pars avec lui.
«Ils partent. En route, le maßtre des bras reprend ses bras, le maßtre
des jambes prend les jambes, le maĂźtre du corps prend le corps, et il ne
reste que la tĂȘte, et la tĂȘte avance, avance, tandis quâAdiĂ©lou
demi-morte ne sait fuir en arriĂšre. On arrive ainsi Ă la maison de la
tĂȘte.
«Le lendemain, la tĂȘte, avant dâaller aux champs, dit Ă la tortue:--Si
AdiĂ©lou cherche Ă sâenfuir, sonne de la trompe pour mâavertir.»
«La tĂȘte eut Ă peine disparu, quâAdiĂ©lou attacha son paquet et prit la
fuite. AussitĂŽt, la tortue sonne de la trompe:--TĂȘte, tĂȘte,
sâĂ©crie-t-elle, AdiĂ©lou sâen va. Elle a attachĂ© ses calebasses, elle a
ramassĂ© ses plats. La tĂȘte accourt, fait les gros yeux:--OĂč vas-tu?
dit-elle.--Je vais vaquer à des besoins naturels[59], répond
AdiĂ©lou.--Tu fuis, rĂ©plique la tĂȘte.
[59] Quand les noirs sont embarrassés, ils invoquent ce prétexte, mais
ils disent la chose, comme Cambronne, sans recourir Ă des termes
voilés.
«Adiélou tentait de fuir, tous les jours, sans plus de succÚs. Elle alla
consulter le _babbalawo_. Celui-ci lui dit:--Va acheter des _ékourous_
(espÚce de croquettes faites de haricots blancs appelés _éré_),
prends-en une suffisante quantitĂ©, trempe-les dans lâhuile de palme et
bourres-en la trompe de la tortue.--Bon!» dit Adiélou.
«Elle fait ce qui lui a été prescrit, prend ses paquets et part. La
tortue saisit la trompe. Les _ékourous_ lui rentrent dans la bouche.
Elle mange, mange... Et Adiélou de fuir.
«La voilĂ Ă la douane du crapaud, sur un sol Ă©tranger oĂč elle nâa plus
de poursuites à redouter.»
On objectera peut-ĂȘtre Ă ce que jâai exposĂ© plus haut quâAdiĂ©lou donne
son consentement: quâelle choisit elle-mĂȘme son mari. Cela est vrai,
mais on doit observer quâil ne paraĂźt pas de maĂźtre ni de pĂšre ici, et
quâAdiĂ©lou agit avec lâassentiment de _ses mĂšres_ (mĂšre, grandâmĂšre,
iyas supérieures à sa mÚre dans la maison).
III.--Des _enfants_ nous avons peu de chose à dire. «On conçoit, dit M.
Borghero, on conçoit que les liens de famille nâexistent pas, et lâon
comprend pourquoi dans le droit domestique câest Ă la mĂšre et non pas au
pĂšre que lâenfant appartient. La mĂšre seule en supporte la charge,
jusquâĂ ce quâil soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie.» Il ne
faut pas entendre ceci dans le sens que la mĂšre ait le droit de disposer
de son enfant: celui-ci est Ă la charge de la mĂšre, au profit du pĂšre,
sâil y a quelque profit.
Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est Ă peu prĂšs nul.
Lâesclave, appartenant au maĂźtre, produit pour le maĂźtre, ainsi que nous
le verrons bientĂŽt. DĂšs lors, câest le maĂźtre, et non les parents, qui a
quelque pouvoir sur lâenfant nĂ© dâesclaves.
IV.--Lâ_esclavage_, qui fut une des plaies sociales de lâantiquitĂ©, est
toujours en vigueur sur le continent africain en général, et en
particulier dans ces pays qui ont le triste surnom de _cĂŽte des
Esclaves_, et oĂč la traite vint longtemps sâalimenter.
La condition des esclaves nâest pas aussi misĂ©rable dans les contrĂ©es
dont nous parlons quâelle le fut Ă Rome ou mĂȘme dans quelques-unes de
nos colonies europĂ©ennes. LĂ , du moins, il nâest ni complĂ©tement rejetĂ©
au rang des «choses», ni assimilĂ©, dans lâestime publique, Ă lâanimal:
_servus vel animal aliud_[60]. Sa vie nâest pas directement et
immĂ©diatement abandonnĂ©e au bon plaisir du maĂźtre. Il nâest pas tout Ă
fait exclu de la famille, oĂč on lui reconnaĂźt le droit dâĂȘtre, en
certains cas, lâhĂ©ritier du maĂźtre, mĂȘme quand celui-ci a des enfants.
[60] ULPIEN au Dig., VI, I, 15, S. III.
Il est vrai, cependant, quâau point de vue lĂ©gal lâesclave nâa aucune
prétention à opposer aux volontés du maßtre. Il dépend totalement de
celui-ci, en ce qui regarde ses travaux et le fruit de ses labeurs,
aussi bien quâen ce qui concerne sa propre personne, celle de sa femme
et de ses enfants.
Lâenfant suit la condition de sa mĂšre et est esclave comme elle: câest
la _loi du ventre_, expression brutale de la brutale application de ce
principe des lĂ©gistes: _Res fructificat domino_. Lâesprit de calcul du
maĂźtre pĂ©nĂštre quelquefois jusquâau plus intime de la vie domestique de
ses esclaves; celui-ci dĂ©fend Ă son esclave dâavoir des enfants; un
autre spĂ©cule sur sa fĂ©conditĂ© et trouve avantageux dâavoir ce que
Marcien, Ă Rome, appelait brutalement _ventrem cum liberis_. En voilĂ
assez, sinon trop, sur ce sujet qui provoque le dégoût.
Quelles sont les causes diverses dâesclavage? M. Borghero[61] les rĂ©sume
en ces termes: «Il y en a qui sont nés en servitude; il y en a aussi qui
deviennent esclaves par condamnation. Un coupable qui a commis quelque
grand crime, celui qui ne peut payer ses dettes, sont réduits en
esclavage, vendus et expatriés. Quelquefois un seul porte la peine pour
toute une famille. Quand celle-ci dĂ©clare quâelle ne peut payer ses
dettes, un des membres est fait esclave, et toutes les dettes sont
remises, quelle quâen soit la somme. On voit que câest une espĂšce de
banqueroute. Ce moyen se pratique surtout chez les Minas.
[61] _Annales de la propagation de la foi_.
«LâenlĂšvement ou le vol fournit aussi son contingent Ă lâesclavage; car
ici, et assez gĂ©nĂ©ralement en Afrique, lâhomme est volĂ© comme on ferait
dâune marchandise. On saisit un homme sur le grand chemin, on le conduit
au loin et on le vend. Je connais Ă Wydah un individu qui vola un jeune
homme à Lagos, passa à Porto-Novo pour le vendre, fut à son tour volé
avec sa proie et enfin vendu au Dahomey. Ce moyen nâest pas en usage au
Dahomey, du moins sensiblement, Ă cause des difficultĂ©s quâil y a pour
franchir les limites du royaume.
«Enfin, câest par les razzias surtout que se recrutent les esclaves. Un
prince est-il en force, il se dirige vers une ville, lâentoure de ses
troupes, lâemporte et emmĂšne tous les habitants. Câest la principale
occupation du Dahomey[62]. Les Nagos se battent souvent entre eux dans
le mĂȘme but; et dans le BĂ©nin, les villages quelquefois de la mĂȘme tribu
se livrent Ă ces luttes dans lesquelles les vaincus deviennent la
propriété du vainqueur. Une partie des esclaves restent chez leurs
vainqueurs ou dans les pays voisins; mais le trĂšs-grand nombre est vendu
aux négriers, qui les transportent en Amérique.»
[62] V. _Revue du monde catholique_, avril 1877.
Quâon se rappelle ce que nous avons dit du caractĂšre du maĂźtre, et lâon
pourra comprendre aisément combien misérable est le sort des esclaves
soumis Ă ses caprices et Ă ses emportements.
Nous envisagerons la condition de lâesclave telle quâelle est en
gĂ©nĂ©ral. Nous ne ferons pas ressortir le malheur extrĂȘme de ceux qui
tombent entre les mains de certains maĂźtres plus cruels. Il y a des
maĂźtres qui se mettent dans une position oĂč ils sont Ă peu prĂšs assurĂ©s
de lâimpunitĂ©. Ceux-lĂ ne connaissent pas de bornes. Il leur est
difficile dâĂȘtre plus exigeants que les autres, parce quâen fait
dâexigence ils se valent tous; mais ils sont plus cruels. On a vu, il y
a seulement quelques années, à Kotonou, un négrier qui avait un bourreau
Ă ses ordres dans sa propre maison. Je dis bourreau, câest-Ă -dire un
homme spĂ©cialement chargĂ© dâinfliger les corrections et auquel on
mettait quelquefois le glaive en main pour tuer le patient. Un jour, ce
négrier recevait à sa table un officier anglais. Durant le repas, un des
jeunes esclaves qui servaient laissa tomber un plat qui se cassa. Ce
garçon avait sa mÚre dans la maison, esclave comme lui. Le maßtre la
fait appeler, mande en mĂȘme temps lâexĂ©cuteur des hautes Ćuvres et lui
ordonne de tuer, Ă lâendroit mĂȘme et sous les yeux de la mĂšre, lâenfant
dont le crime était une simple maladresse.
De tels faits sont heureusement fort rares; aussi nous nâinsistons pas.
Lâesclave, chez les noirs, a rang de _personne_. De fait, on lui
reconnaĂźt la facultĂ© dâacquĂ©rir, dâhĂ©riter, de possĂ©der, dâavoir mĂȘme
des esclaves et de se libérer et de prendre rang parmi les hommes
libres. On a vu des hommes naĂźtre esclaves et arriver au pouvoir, mĂȘme
au pouvoir souverain. Cela rĂ©pugne si peu aux idĂ©es reçues quâil en est
fait mention dans les _alos_.
Nous ne devons pas trouver Ă©trange que les noirs nâaient point de
lâesclave cette mĂ©prisante opinion quâen eurent les Romains. A Rome,
tout étranger était barbare, tout barbare était digne de mépris; il
nâest pas Ă©tonnant, dĂšs lors, quâon eĂ»t en plus petite estime lâesclave.
On ne pouvait guĂšre lâestimer moins quâen en faisant un objet de rebut,
un ĂȘtre infĂ©rieur Ă lâhomme libre et citoyen de la grande ville de Rome.
A la cĂŽte des Esclaves, on nâa point les prĂ©jugĂ©s qui inspiraient ce
mĂ©pris aux Romains. Nul nâignore quâon est esclave, non par infĂ©rioritĂ©
de nature, mais seulement par accident, parce quâon se laissa surprendre
ou voler, parce quâon fut trop faible pour rĂ©sister Ă son ennemi, etc.
Tout le monde sait parfaitement que lâesclave est un homme comme les
autres; quâil ne diffĂšre de son maĂźtre que par la condition Ă laquelle
il se trouve réduit de fait, condition malheureuse, mais jugée
nécessaire et autorisée par la coutume.
Il est facile de faire avouer aux noirs que lâesclavage a sa source dans
un abus de la force, mais on ne les fera pas renoncer Ă cet abus, parce
que la coutume lâa, pour ainsi dire, consacrĂ©. «Il y a eu toujours des
esclaves, donc il est lĂ©gitime et bon dâen avoir. On a gouvernĂ© les
esclaves dâune maniĂšre despotique en tout temps, donc on le peut faire
sans ĂȘtre blĂąmable pour cela.» Ainsi raisonne le noir. Et il a des
esclaves et il les traite avec rigueur.
Lâesclave ne sâappartient pas: il nâest pas libre dâaller oĂč il veut, de
sâunir Ă qui il veut, de travailler comme il lâentend, de se dĂ©vouer Ă
sa femme, Ă ses enfants. A la merci dâun maĂźtre capricieux, que le
pouvoir de tout exiger rend irritable, dur et cruel, il est toujours
exposĂ© Ă se voir violemment arrachĂ© aux tendres embrassements dâune
Ă©pouse, aux caresses dâun enfant quâil aime; car toujours il peut
craindre que la vente ou lâĂ©loignement le force Ă une sĂ©paration
cruelle.
Tous les jours, il a la crainte de la prison, des fers, des vexations de
tout genre. A la moindre faute, le _kpachan_ lâattend. Le kpachan est un
nerf de bĆuf ou une laniĂšre en cuir dâhippopotame avec laquelle on
fustige les esclaves.
Jâai dit quâĂ la moindre faute on inflige le kpachan aux esclaves. Pour
de légers motifs aussi on les charge de chaßnes; comme les _compediti_,
les _vincti_ de Rome, ils travaillent enchaßnés et couchent dans les
fers. Ces traitements sont rĂ©servĂ©s Ă lâesclave qui cherche dans la
fuite un soulagement Ă des maux trop rĂ©els, Ă celui qui sâest rendu
coupable ou qui simplement a mĂ©contentĂ© son maĂźtre. Le maĂźtre nâadmet
pas que lâesclave puisse ne pas se rĂ©signer Ă son sort malheureux, et il
lâopprime avec dâautant plus de rigueur quâil paraĂźt tenir davantage aux
bienfaits de la libertĂ©. Le maĂźtre exige quâon se livre Ă lui Ă
discrĂ©tion, quâon soit «souffre-plaisir et souffre-douleur[63]» avec une
Ă©gale indiffĂ©rence. Il ne veut pas que lâesclave ait le droit de dire
non; il ne lui reconnaĂźt pas mĂȘme celui dâavoir une famille assurĂ©e,
alors que lâusage, seule loi en cette matiĂšre, lâautorise Ă arracher la
femme Ă son mari, la mĂšre Ă lâenfant. Disons tout: les esclaves nâont Ă
eux ni leur pudeur, ni celle de leurs enfants.
[63] SĂNĂQUE, _De Providentia_, 3.
Le maĂźtre trop prĂ©occupĂ© de trouver dans lâesclave un instrument passif
en vient Ă redouter les qualitĂ©s mĂȘme quâil remarque en lui. Il se sent
moins menacé, moins exposé à des dégoûts avec un esclave inintelligent
et mou quâavec un autre douĂ© dâintelligence et dâĂ©nergie. Comme
Columelle (1, 8), il a remarqué que «les esclaves les plus intelligents
sont les plus mauvais», ou, comme Palladius, écrivain païen du quatriÚme
siÚcle, «que le caractÚre des esclaves est de donner toujours dans les
extrĂȘmes. Tant il est vrai que dans cette condition les meilleurs
penchants se dĂ©naturent, et quâil nâest de qualitĂ© qui nây puisse
devenir un défaut. Une nature prompte chez eux est toujours prÚs du mal.
La paresse, du moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent
Ă lâindolence, et moins ils sont portĂ©s au crime[64].»
[64] PALLADIUS, _De re rustica proĆmium_.
Un maĂźtre ayant de tels sentiments traite son esclave de maniĂšre Ă
effacer en son ùme les caractÚres de noblesse et de virilité. Tous ses
efforts tendent à «user de lui comme on use des animaux[65]».
[65] SĂNĂQUE, _Ăp._ XLVII.
On dira peut-ĂȘtre: Comment les noirs peuvent-ils, sans rĂ©agir, accepter
un sort aussi lamentable?
Outre quâon peut rĂ©torquer lâargument aux ennemis de la race nĂšgre, je
dirai que lâesclave rĂ©agit, autant quâil le peut, contre le sort quâon
lui fait. Câest mĂȘme pour cela que son intelligence et son Ă©nergie
deviennent un danger et une source de déboires pour son oppresseur.
Palladius aurait pu dire et peut-ĂȘtre il aurait mieux dit: «Une nature
prompte chez lui (chez lâesclave) est toujours prĂšs de _sâindigner_...
plus ils inclinent Ă lâindolence, et moins ils sont portĂ©s Ă _rĂ©agir_.»
Cela est vrai du noir autant que du blanc.
HĂ©las! que peut faire lâesclave? Peut-il raisonnablement espĂ©rer quelque
rĂ©sultat heureux dâune rĂ©sistance que tout lui conseille? Ne doit-il pas
craindre que son sort devienne pire? Sâil subit les exigences du maĂźtre,
il évite, du moins, sa colÚre, ses emportements. De deux maux ne faut-il
pas choisir le moindre?
Deux partis sâoffrent au noir esclave: la mort et la fuite, une
résistance utile étant impossible.
La mort est un parti extrĂȘme auquel la nature rĂ©pugne et que lâon adopte
avec rĂ©pugnance tant que la voix de la raison se fait entendre. Câest,
partant, un procĂ©dĂ© exceptionnel que la gĂ©nĂ©ralitĂ© nâadoptera pas.
Pourquoi lâesclave ne sâenfuirait-il pas? Quiconque connaĂźt le Dahomey
ne saurait poser la question sérieusement pour ce pays. Entouré presque
de tous cĂŽtĂ©s de vastes marĂ©cages et de forĂȘts de palĂ©tuviers, le
Dahomey offre Ă ses frontiĂšres peu de passages praticables, en sorte que
la garde en est facile.
A peine un esclave a-t-il disparu, le maßtre avise les autorités, et
celles-ci envoient en tous sens des Ă©missaires, afin que _lâon ferme les
chemins_, câest-Ă -dire afin quâon surveille tous les passages. Ces
prĂ©cautions nâempĂȘchent pas en entier les tentatives dâĂ©vasion;
cependant elles les rendent beaucoup moins frĂ©quentes quâelles ne sont
dans les contrĂ©es voisines; elles les rendent surtout dâune exĂ©cution
plus difficile. Au Dahomey, lâesclave est plus maltraitĂ©, Ă raison mĂȘme
de la difficultĂ© plus grande quâil y a pour lui Ă se soustraire par la
fuite aux mauvais traitements dont on lâaccable. Des contrĂ©es voisines,
de Porto-Novo et dâAgouĂ©, par exemple, on envoie au Dahomey les esclaves
dont on est mécontent. Là , on les vend à des particuliers ou bien on les
donne au roi.
Les esclaves redoutent dâĂȘtre vendus de cette façon. On conçoit aisĂ©ment
quâils redoutent davantage dâĂȘtre livrĂ©s au roi.
En dehors du Dahomey, la fuite nâest pas de la mĂȘme difficultĂ©
matĂ©rielle, mais elle est loin dâĂȘtre sans danger. Un esclave fuira dans
lâespoir de recouvrer sa libertĂ©; sâil nâest pas sĂ»r dâĂȘtre libre,
sâexposera-t-il Ă tomber entre les mains dâun nouveau maĂźtre qui sera
peut-ĂȘtre plus cruel que le premier? Supposons quâil rĂ©ussisse Ă
sâĂ©chapper; oĂč ira-t-il? Il est Ă©loignĂ© de sa patrie, sans ressource
dâaucune sorte, sans amis, sans influence; ne va-t-il pas ĂȘtre volĂ© par
quelquâun, dans le pays oĂč il passe? Il nâest pas rare que cela arrive.
Pendant que jâĂ©tais Ă Porto-Novo, un esclave partit de la maison dâun
Portugais et prit la clef des champs. Le Portugais avertit le roi, on
ferma les chemins, on battit la campagne; ce fut peine inutile:
lâesclave avait dĂ©jouĂ© la surveillance, il Ă©tait sorti du royaume et ne
craignait plus quâune chose, câest que son maĂźtre le fĂźt arrĂȘter dans
lâintĂ©rieur par quelquâun de ses amis. Tout le temps quâil Ă©tait encore
dans le royaume de Porto-Novo, il apprĂ©hendait dâĂȘtre repris; maintenant
lâespoir lâanimait, et il avançait confiant dans le succĂšs de son
entreprise.
Chemin faisant, un voyageur lâaccoste et fait route avec lui. Notre
esclave se croyait sauvé, lorsque son compagnon tomba sur lui et
lâattacha fortement, puis alla le vendre. Il passa au pouvoir de
plusieurs acheteurs, pour ĂȘtre finalement ramenĂ© Ă Porto-Novo, oĂč il fut
acheté par un noir qui le maltraitait sans ménagement.
Cet esclave regretta bientĂŽt son premier maĂźtre, qui avait toujours agi
avec bontĂ© Ă son Ă©gard. Il se lamentait continuellement dâavoir eu la
malencontreuse idée de fuir; il aurait voulu rentrer chez le Portugais;
mais comment faire? Il alla trouver les amis de son ancien maĂźtre, les
priant dâintercĂ©der en sa faveur.
Ce fait montre que lâesclave qui sâenfuit perd souvent au change et
court Ă un pire destin. Encore faut-il quâil rĂ©ussisse Ă se mettre hors
de la portĂ©e du maĂźtre quâil abandonne. Sinon, aux pĂ©rils de la fuite
sâajoutent bientĂŽt les colĂšres et la vengeance du maĂźtre. La vie alors
est bien amÚre. On passe au cou du fugitif un collier en fer fermé avec
un gros cadenas; à ce collier est attachée une longue et lourde chaßne
en fer aussi. Ainsi chargĂ©, signalĂ© Ă lâattention publique, surveillĂ©,
épié, le captif est assujetti aux plus rudes travaux, à des corrections
cruelles. Câest beaucoup, si on ne le livre pas Ă lâoricha, si on ne
lâenvoie pas au fond dâun cachot infect, oĂč on le laissera sans
nourriture se dĂ©battre dans les transes dâune longue agonie.
Donc, le suicide est un parti qui répugne à la nature; la fuite, une
tentative périlleuse, incertaine, pleine de dangers, un remÚde pire que
le mal, peut-ĂȘtre.
Malheur Ă lâesclave qui se rĂ©volterait! La rĂ©volte ne saurait aboutir
quâĂ une rĂ©pression dâune affreuse rigueur. On attachera le mutin Ă un
piquet, on lui ouvrira la poitrine et les entrailles, on lui coupera la
tĂȘte et on lâexposera publiquement sur un pieu, etc., etc.
Le noir esclave doit subir son sort. Je dis _subir_, parce que,
lâesclavage Ă©tant contraire Ă la nature, il rĂ©pugne essentiellement Ă
lâhomme. Lâanimal, créé pour servir lâhomme, sâapprivoise et accepte le
joug que lâhomme lui impose. Quant Ă lâhomme, Dieu lâa créé intelligent
et libre, capable de se conduire lui-mĂȘme, responsable de sa conduite
personnelle, maĂźtre de sa personne et de ses actions.
Par nature, lâhomme a ce que les philosophes appellent «_dominium sui_,
_lâempire de soi_». Ce qui contrarie cet empire est opposĂ© Ă la nature
de lâhomme; partant, cela ne saurait en aucun cas lui agrĂ©er. Comment
donc lâesclavage plairait-il Ă lâhomme? comment pourrait-il ne pas lui
ĂȘtre Ă charge, puisquâil est la nĂ©gation formelle de lâempire de soi?
Lâesclave est sous la puissance dâun maĂźtre et lui appartient, en sorte
quâil nâa plus le «_dominium sui_». Le maĂźtre peut le vendre et disposer
de sa personne, de son industrie, de son travail, sans quâil puisse rien
faire, rien avoir, ni rien acquérir qui ne soit à son maßtre. Dans cet
Ă©tat contraire Ă la nature humaine, oĂč lâon ne reconnaĂźt pas Ă lâesclave
plus de droits quâĂ lâanimal, lâesclave sera moins homme certainement.
Le sentiment de sa dignitĂ© ne sâĂ©teindra pas en lui, et il sâindignera
de se voir ravalĂ© dans lâestime; lâinstinct de la possession survivra
dans son ùme, malgré les exigences de la cupidité du maßtre, et il
sâĂ©tudiera Ă tromper la vigilance du maĂźtre. Et il verra dans ce maĂźtre
un ennemi qui le mĂ©prise et qui lâopprime.
Lâesclave sâendurcit sous les coups; les mauvais traitements le jettent
dans une torpeur morale qui tient de celle de la brute. La nécessité de
tout souffrir en silence énerve la vigueur de ses facultés; il tombe
dans une somnolence qui nâa presque plus rien dâhumain. Pour se trouver
au point oĂč les calculs du maĂźtre tendent Ă lâamener, pour avoir la
souplesse et la flexibilitĂ© quâexige le maĂźtre, lâĂąme de lâesclave doit
se briser, ĂȘtre indiffĂ©rente Ă tout. Si lâespoir dâun affranchissement
plus ou moins probable ne soutient ce pauvre esclave, câen est fait de
sa valeur physique et morale. Il nâa plus dâautre soulagement que de se
vautrer dans les plaisirs des sens: dans lâivrognerie et la crapule. Il
sâabrutit alors; il se plie sans rĂ©sistance Ă tous les caprices; au
maßtre qui le frappe, il dit froidement: «_Je suis à toi, tue-moi._»
Le mĂȘme intĂ©rĂȘt qui rend le maĂźtre exigeant lui ordonne dâavoir quelques
mĂ©nagements et lui fait craindre de perdre les travaux de lâesclave,
sâil lâextĂ©nue. Du reste, beaucoup de maĂźtres, obĂ©issant Ă la voix de
lâhumanitĂ©, usent de condescendance avec les gens qui sont en leur
pouvoir. En sorte que lâon aurait tort de croire que tous les esclaves
sont tous rĂ©duits Ă lâextrĂ©mitĂ© dont nous venons de parler. Il y en a
qui y sont rĂ©duits, et la pente naturelle des choses porte les maĂźtres Ă
les y réduire tous. Cependant, en général, soit calcul, soit respect
instinctif de lâhomme, le maĂźtre laisse Ă lâesclave une certaine libertĂ©
dâaction. Certains ne demandent Ă leurs esclaves quâune somme dĂ©terminĂ©e
de services et leur reconnaissent le droit de travailler pour eux-mĂȘmes.
Dans ce cas, un esclave intelligent et actif réussit souvent à faire ce
que lâon peut appeler une petite fortune. Par son commerce ou son
industrie, il parvient Ă pouvoir acheter un esclave quâil met en son
lieu et place auprÚs de son maßtre, tandis que lui est laissé dans une
indépendance relative. Il peut aussi se racheter, si son maßtre y
consent.
Jâai connu beaucoup dâesclaves qui, de fait, Ă©taient de simples
domestiques. En dehors du service auquel on les obligeait, ils se
livraient Ă un petit nĂ©goce qui nâĂ©tait pas toujours des moins
lucratifs; ils réunissaient leurs amis pour se réjouir avec eux; ils
avaient leurs relations Ă©tablies, leur petit centre dâoĂč ils exerçaient
leur influence.
Un dâentre eux, nommĂ© Okoutolou, sut se crĂ©er une honnĂȘte aisance, dans
le temps mĂȘme oĂč il Ă©tait esclave, Ă Wydah. Ce jeune homme avait une
petite case Ă lui; il avait gagnĂ© lâaffection dâune fille libre et riche
pour un esclave, et se maria avec elle. Plus tard, devenu libre, il
sâest fait dans le commerce une position trĂšs-avantageuse. Comme je
rentrais en France, je passai dans la ville oĂč il Ă©tait Ă©tabli. Les
chefs des comptoirs français de lâendroit me dirent quâOkoutolou Ă©tait
leur traitant le plus actif.
A Petit-Popo, un des personnages les plus riches et les plus influents
est esclave. Son maĂźtre est moins riche que lui; mais il ne lui permet
pas de se racheter. Il a un trĂšs-grand avantage Ă ne pas lâaffranchir.
MalgrĂ© toute la bontĂ© dont le maĂźtre entoure son esclave, quoiquâil le
comble dâĂ©gards et de soins, il est rare quâil en obtienne la confiance.
Lâesclave se cache du maĂźtre dont il se dĂ©fie; sâil a quelques
économies, il les porte dans une maison étrangÚre. Il a en ville ce
quâil appelle _sa mĂšre_; câest chez _sa mĂšre_ quâil porte tout ce quâil
possĂšde, ne laissant dans la maison de lâ_olouwa_ que des objets sans
valeur. Lâ_olouwa_ peut changer de dispositions Ă son Ă©gard; peut-ĂȘtre
sâil Ă©tait volĂ©, confisquerait-il les biens de ses gens, par systĂšme de
compensation ou pour un autre motif quelconque. Qui sait ce qui peut
arriver?
Lâesclavage nâest pas seulement une vie dâopprobre et de misĂšre, il est
encore et surtout une vie de labeurs, quand les esclaves ne sont pas
trop nombreux; et, quand le nombre est considĂ©rable, une vie dâoisivetĂ©
triste, mélancolique.
Les esclaves sont chargés du travail des champs ou des travaux
domestiques; le transport des fardeaux ou des voyageurs leur est aussi
dévolu.
Aux champs, lâesclave coupe le bois et le transporte, dĂ©friche, cultive,
ramasse la récolte et la renferme. Pour tout cela le travail est
dâautant plus pĂ©nible que lâhomme le supporte seul: les bĆufs ne sont
pas soumis au joug, les rares chevaux que lâon voit dans le pays sont
des objets de luxe: bĆufs et chevaux ne sont utilisĂ©s ni pour la
culture, ni pour les transports.
A la maison, la simplicitĂ© des mĆurs nâadmet ni beaucoup dâemployĂ©s, ni
beaucoup dâemplois. Un nombreux personnel nây a quâune utilitĂ©: flatter
lâamour-propre de lâolouwa. Celui-ci se glorifie dâavoir beaucoup
dâesclaves. Quand il sort, il sâen fait suivre, et cette suite
chatouille agrĂ©ablement sa vanitĂ©. Du reste, il nâa nul souci de savoir
si lâoisivetĂ© dans laquelle il les laisse croupir leur pĂšse ou non.
Dans les maisons que nous appellerons opulentes (tout est relatif en
fait de richesses), il y a un ou plusieurs cuisiniers, des valets, des
_hamaquaires_. Lâoffice des valets consiste Ă tout ranger dans les
appartements (!) du maßtre, à servir à table, à répondre au moindre
appel du maĂźtre, Ă lui rendre les services quâil demande. Ce sont les
valets qui sont dĂ©pĂȘchĂ©s pour saluer les amis ou remplir les divers
messages. Le maĂźtre se fait servir par des valets dans le bain. Faut-il
le dire, à la honte des Européens qui fréquentent ces contrées? Cet
usage immoral est un de ceux quâils adoptent sans vergogne.
A certains esclaves on fait apprendre un art, un métier. Ceux-là sont
considérés comme attachés à leur métier pour toute la vie: le maçon
nâaura dâautre tĂąche que de maçonner, le charpentier de charpenter. Sans
doute, le maĂźtre demeure toujours libre dâenvoyer, comme punition, le
valet de chambre, le cuisinier ou le maçon travailler aux champs. Mais
sâil loue lâesclave avec son industrie, comme il en a le droit, le
loueur ne peut imposer Ă lâesclave un autre emploi que celui pour lequel
il a Ă©tĂ© louĂ©. Câest plutĂŽt le droit du maĂźtre que celui de lâesclave
qui est ici protĂ©gĂ©; lâesclave en profite et refuse de sortir de ses
attributions.
La mĂȘme chose existait Ă Rome: «Celui qui possĂšde des esclaves Ă titre
dâusufruit, dit Ulpien[66], doit user de chacun dâeux selon sa
condition.» Il ajoute quâagir autrement «serait un abus de jouissance».
[66] ULPIEN, au Dig. VII, I.
Lâesclave ne reçoit du maĂźtre que le vĂȘtement et la nourriture. Pour
vĂȘtement, deux _chocotos_ et un _acho_ suffisent et au delĂ . Le
_chocoto_ est un petit caleçon qui descend jusquâaux genoux; lâ_acho_,
une longue piĂšce dâĂ©toffe de deux Ă trois mĂštres, large environ dâun
mĂštre cinquante centimĂštres. La dĂ©pense totale pour le vĂȘtement dâune
annĂ©e ne dĂ©passe pas une trentaine de francs. Ajoutez Ă cela cinquante Ă
soixante centimes par semaine pour la nourriture, et vous aurez ce que
coĂ»te dâentretien un esclave.
Il est vrai quâil peut ĂȘtre lâoccasion de quelques amendes et de
beaucoup dâennuis; car le maĂźtre est responsable de ses crimes et
dĂ©lits, et mĂȘme de ses dettes; mais le maĂźtre a la facultĂ© dâabandonner
le dĂ©linquant Ă la justice ou aux crĂ©anciers, jusquâĂ ce quâil ait
satisfait.
CHAPITRE IX
ĂTAT POLITIQUE.
Dans la religion aussi bien que dans la vie domestique, loin dâĂȘtre
inférieur au blanc, le noir se montre en tout semblable à lui. Les
traits de ressemblance sont tels quâils suffiraient Ă eux seuls Ă
montrer la communautĂ© dâorigine entre les deux races.
Voyons le nÚgre dans sa vie politique. Est-il, comme le blanc, poussé
par lâinstinct de la _sociabilitĂ©_? Ses affections, ses besoins, ses
penchants tendent-ils Ă la vie sociale? En dâautres termes, le nĂšgre
a-t-il été destiné à la société par le Créateur? Vit-il en société?
Oui, comme le blanc, le nÚgre a été destiné à la société; ses
affections, comme ses besoins, lây appellent et lây retiennent.
Les nĂšgres de la cĂŽte des Esclaves, les Nagos en particulier, ont eu
jusquâĂ ce jour peu Ă souffrir des invasions Ă©trangĂšres. Aucun
conquĂ©rant nâest venu jeter le trouble chez eux; aussi la sociĂ©tĂ© sây
montre-t-elle comme elle dut ĂȘtre partout dans ses commencements.
«Il est facile de concevoir comment les choses se sont passĂ©es Ă
lâorigine du genre humain, et ce qui a prĂ©parĂ© les voies au rĂ©gime
social. Ouvrage immédiat de la main toute-puissante de Dieu, les
premiers hommes donnĂšrent naissance Ă de premiers enfants; ceux-ci
devinrent pĂšres Ă leur tour, et câest ainsi que se forma une suite de
générations sorties les unes des autres. Chaque pÚre de famille avait
autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous
les autres et sur leurs familles; cette suprématie paternelle était une
espÚce de royauté; on peut dire en un sens que celle-ci naquit avec le
genre humain, et que le premier pĂšre fut le premier roi.
«... A mesure que les familles se multipliaient, les liens de la
subordination Ă lâĂ©gard du premier chef se relĂąchaient; quoique issues
de la mĂȘme tige, les branches diverses devenaient plus Ă©trangĂšres les
unes aux autres; la premiĂšre innocence des mĆurs sâaltĂ©ra; lâorgueil, la
cupidité, la jalousie commencÚrent à semer le trouble et la division; on
sentit le besoin dâune autoritĂ© commune, mais plus forte. Alors, sur
tous les points de la terre habitĂ©e, parmi les pĂšres de famille il sâen
rencontra qui, par leur ùge, leur expérience et leur force, par ce
talent de commander que la nature donne, fixĂšrent les regards et
lâestime de leurs semblables, prirent sur eux de lâascendant et en
furent obĂ©is. Lâhabitude consacra leur pouvoir, et la sociĂ©tĂ© civile
commença. Les Ătats naissants, trouvant leur modĂšle dans la famille,
furent plutÎt de petits royaumes que des républiques, ainsi que
lâattestent les plus anciennes traditions.»
Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa confĂ©rence sur lâ«union de la
religion et de la sociĂ©té». Il semble quâil ait voulu peindre la
constitution sociale des nĂšgres de la cĂŽte des Esclaves. Chez eux, en
effet, nous trouvons plusieurs familles, renfermées souvent dans une
mĂȘme enceinte, soumises Ă lâautoritĂ© dâun _ballĂ©s_ ou _roi de la
maison_; les _ballés_ sont soumis aux _oloris_ ou chefs, et ceux-ci au
roi. Le roi et les chefs sont choisis parmi les personnages les plus
influents et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur
obéit.
Malheureusement le pouvoir nâa pas Ă©tĂ© rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© par le christianisme.
Comme tout pouvoir paĂŻen, il est arbitraire et oppressif, il ne tourne
pas ses efforts au profit des sujets; il ne sert pas, il veut ĂȘtre
servi: «Les princes des nations les dominent, dit notre divin Maßtre;
les grands exercent la puissance sur elles[67].»
[67] S. MATTHIEU, XX, 25.
A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les plébéiens; à la cÎte
des Esclaves, le roi et les chefs pressurent de mĂȘme les peuples.
M. Borghero a dit avec autant dâexactitude que de prĂ©cision[68]: «Le
peuple est esclave en masse des rois, puis des chefs et finalement des
particuliers qui sont en petit nombre.»
[68] _Annales de la propagation de la foi_, t. XXXVI.
Dans la mĂȘme lettre, datĂ©e du 3 dĂ©cembre 1863, le mĂȘme missionnaire
signale lâinfluence prĂ©pondĂ©rante des prĂȘtres, des idoles. Il dĂ©veloppe
trop bien lâensemble du systĂšme gouvernemental, pour que nous ne lui
laissions pas la parole. «Le long de toutes nos cÎtes, dit-il, les
grands et les petits Ătats sont gouvernĂ©s Ă peu prĂšs de la mĂȘme maniĂšre,
et peut-ĂȘtre, si lâon voulait se donner la peine de bien examiner les
choses, on se convaincrait quâ_au fond il y a lĂ plus de sagesse quâon
ne le croit ordinairement_.
«Vous entendez dire de tous cÎtés que les monarchies de ces régions ne
se soutiennent que par un despotisme absolu; que la volonté du souverain
est la seule loi; que le plus abrutissant servilisme pĂšse sur toutes les
tĂȘtes: il y a du vrai dans ces accusations, mais il faut sâentendre. Si
lâon attribue le despotisme sans frein Ă la personne du chef, rien de
plus faux; ce chef, avec toutes les apparences de lâabsolutisme, nâen
est pas moins enchaßné par les autres chefs particuliers, par ceux qui
lui tiennent lieu de ministres, par les anciens usages. Ensuite, roi,
chefs, ministres sont enchaĂźnĂ©s par les prĂȘtres du fĂ©tichisme qui
planent au-dessus de tous, et dont les ordonnances nâadmettent aucune
discussion; ce systĂšme est gĂ©nĂ©ral en Afrique, et lâon sait quâil en fut
ainsi dÚs la plus haute antiquité. Le despotisme barbare dont on parle
existe donc, non pas exercé par un seul, mais bien par cette espÚce
dâoligarchie, qui seule a une existence dans une sociĂ©tĂ© si
élémentaire.»
En traitant de lâĂ©tat religieux de nos nĂšgres, nous avons vu GhĂ©zo, roi
du Dahomey, empoisonnĂ© par les fĂ©ticheurs, pour nâavoir pas satisfait en
entier leurs dĂ©sirs sanguinaires dans les _fĂȘtes des coutumes_: nous
avons vu son fils et successeur, Badou, subir leurs exigences, afin
dâĂȘtre tranquille sur le trĂŽne; nous avons dit aussi Ă quelles
circonstances on doit attribuer le prestige dont jouissent les
fĂ©ticheurs et la terreur quâils inspirent.
Cet état de choses est un vestige de la période primitive des sociétés.
Car, si «le premier pÚre fut le premier roi», il fut aussi le premier
pontife. AssociĂ©e au pouvoir de gouvernement et de justice, lâautoritĂ©
sacerdotale ne fit longtemps quâun avec lui entre les mains des
patriarches. Ceux-ci dâabord furent fidĂšles aux lois de lâĂ©quitĂ©, mais
ils se laissĂšrent aveugler dans la suite par leurs passions; et bientĂŽt,
leurs excĂšs, nâayant plus de bornes, provoquĂšrent la sĂ©paration des
pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux prima encore le pouvoir royal.
Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont pas sorties de
cette pĂ©riode dâĂ©volution. Les familles y sont rĂ©unies par groupes, sous
la direction des _ballés_. Seulement, par suite du despotisme supérieur,
ces _rois de la maison_ ne sont que de simples patrons, sans force pour
protéger «_leurs enfants_» contre les abus de pouvoir des chefs, du roi
et des féticheurs.
Le _ballé_ appelle _ses enfants_ ceux qui lui sont soumis, et ceux-ci
lui donnent le titre de pĂšre, _babba_. Nâest-ce pas ce que Mgr D.
Frayssinous a dit: «Chaque pÚre de famille avait autorité sur ses
propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur
leurs familles.»
Au-dessus des _ballés_ sont les chefs (_oloris_). Ceux-ci sont au choix
du roi. Sans solde et sans revenus, ils nâont que ce quâils extorquent
pour payer au roi les fortes redevances quâil exige dâeux sous forme de
cadeaux. Leur position mĂȘme les force Ă pressurer leurs infĂ©rieurs, Ă
les accabler dâexactions; leur cupiditĂ© les y pousse; et, quoique leur
tyrannie soit restreinte et subordonnĂ©e au bon plaisir du roi, elle nâen
est ni moins arbitraire, ni moins excessive.
Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de
quartier juge les affaires ordinaires; les autres affaires sont de la
compétence de chefs spéciaux; quelques-unes ressortissent au tribunal
des fĂ©ticheurs. Tous les chefs nâont donc pas les mĂȘmes attributions:
ceux-ci nâont dâautoritĂ© quâen matiĂšre civile; ceux-lĂ , en matiĂšre
administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiquâils ne
soient pas aussi bien définis que chez nous.
Du reste, la maniĂšre dâagir de ces chefs est la mĂȘme pour tous.
Le roi domine le peuple, les _ballés_ et les chefs: riches et pauvres,
maĂźtres et esclaves, tous subissent son joug, si ce nâest les
fĂ©ticheurs. Son pouvoir absolu nâa gĂ©nĂ©ralement dâautre contre-poids que
lâautoritĂ© des fĂ©ticheurs et leurs prescriptions, avec la sanction du
poison.
Nous devons signaler à AbÚ-okouta une espÚce de société maçonnique dont
les dĂ©cisions sont impĂ©ratives pour tous, mĂȘme pour le roi. Les
_ogbonis_ sont affiliés au pouvoir civil et au pouvoir religieux; ils
ont leurs loges et leur mot dâordre, couvrent leurs rĂ©unions dâun
mystÚre impénétrable et agissent dans le plus grand secret. Ils
dĂ©libĂšrent sur ce qui peut intĂ©resser le bien de lâĂtat et notifient au
roi leurs arrĂȘts. Quand les protestants voulurent sâĂ©tablir Ă
AbĂš-okouta, le roi ne leur donna lâautorisation que lorsque les
_ogbonis_ y consentirent[69].
[69] «Il existe en Guinée de nombreuses sociétés secrÚtes.
Lâinitiation sâappelle le «mĂ©lange du sang». Tout nouvel initiĂ© se
fait une lĂ©gĂšre incision et mĂȘle son sang au sang de lâinitiateur.
Câest lĂ un pacte secret et indissoluble. Partout oĂč ils vont, les
initiés se reconnaissent à des signes particuliers.
«Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte,
trĂšs-solidement organisĂ©e, a parfois obligĂ© les pouvoirs publics Ă
de cruelles répressions.
«Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs
les plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et
les autres servent le mĂȘme maĂźtre. VoilĂ ce qui explique lâinfluence
quâexercent certaines classes de prĂȘtres et de prĂȘtresses sur une
immense contrée.»
(COURDIOUX.)
On comprendra aisĂ©ment quâil y a lĂ un obstacle considĂ©rable Ă toute
influence Ă©trangĂšre, en mĂȘme temps quâĂ la libertĂ© dâaction du pouvoir
suprĂȘme.
La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs familles. Le
prince régnant choisit souvent son successeur parmi ses enfants et le
fait agrĂ©er par les chefs. Sâil ne lâa point fait, les chefs, aprĂšs sa
mort, font choix de celui qui leur semble devoir ĂȘtre le plus favorable
Ă leurs idĂ©es et Ă leur ambition. Du bien du peuple, ils ne sâen
occupent guÚre; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point
dans le paganisme.
Quand le roi a choisi son successeur, il se lâassocie dans le maniement
des affaires; il en fait _son second_ (_ékédji_), son coadjuteur, qui se
forme en mĂȘme temps quâil sert dâaide. Les chefs et les _ballĂ©s_ ont
aussi leur _ékédji_.
Les fĂ©ticheurs nâont jamais entendu ces paroles sublimes adressĂ©es par
le divin Maßtre aux gouvernants chrétiens: «Que le plus grand devienne
le plus petit, que le chef se fasse le _ministre_[70].» Aussi ne
sâinspirent-ils que de leur cupiditĂ© et des caprices de leur
imagination. Ils voient sans protester le roi sâabandonner aux excĂšs de
la tyrannie, tant que leurs intĂ©rĂȘts ne sont pas contrariĂ©s. Parfois, le
poison rĂ©pond Ă ces excĂšs ou punit le roi dâavoir dĂ©plu aux fĂ©ticheurs.
Malgré cela, les despotes succÚdent et succéderont toujours aux
despotes, jusquâau temps oĂč le christianisme viendra Ă©clairer
lâintelligence, purifier les sentiments, redresser et fortifier la
volonté. Alors seulement, chefs, roi et ministres de la religion se
dévoueront à la noble mission que Dieu leur assigne de _servir_ ceux qui
leur sont soumis.
[70] SAINT LUC, XXII, 25.
Pour le moment, chez les nĂšgres comme chez tous les paĂŻens anciens et
modernes, Dieu étant _déplacé_ et méconnu dans la pratique, la
conscience Ă©tant aveuglĂ©e par des passions sans frein, tout est livrĂ© Ă
lâarbitraire et au bon plaisir des puissants. Le roi pressure tout le
monde, et les chefs ne sont pas plus libres dans lâexercice de leur
pouvoir que les individus ne le sont dans la jouissance de leurs droits.
En dehors du Dahomey, les excĂšs de pouvoir ne sont pas aussi exorbitants
et aussi communs.
Il ne faut pas croire que les abus de la force soient jugés légitimes.
Ceux qui les commettent ne sont pas Ă lâabri des remords; ils sentent le
besoin de déguiser leurs injustices et leur donnent une apparence de
légalité, en invoquant les _coutumes_.
Les _coutumes_, chez les nĂšgres, tiennent lieu de lois. Je dis _tiennent
lieu de lois_, parce que, en rĂ©alitĂ©, il nây a pas de lois clairement
formulées: chacun est abandonné aux lumiÚres de sa raison, lumiÚres bien
obscurcies, et à ce qui survit de la conscience, dans le débordement des
passions.
On aurait tort de croire que les coutumes définissent ou expliquent les
prescriptions de la loi naturelle. Elles se basent, non sur le droit et
la justice, mais sur des décisions arbitraires antérieures. Elles ne
disent pas: il est juste, il faut, il est équitable. Elles disent: on a
fait, il est dâusage. Et encore sâoccupent-elles fort peu de la moralitĂ©
de lâacte. Une loi formule le devoir; elle enseigne et elle commande,
tandis que la coutume nâest quâun souvenir et la rĂ©pĂ©tition de ce qui
sâest dĂ©jĂ fait. La perfection de la loi consiste Ă ne rien laisser Ă la
discussion et Ă lâarbitraire du juge; cette perfection ne saurait
convenir Ă la coutume, qui laisse toutes portes ouvertes au caprice du
juge.
Les coutumes, chez les nĂšgres, sont presque toujours restrictives: câest
le fait accompli de lâoppression Ă©rigĂ© en principe. Une premiĂšre fois,
on a injustement condamnĂ© quelquâun; dans la suite, semblable injustice
rentre dans ce quâon appelle le droit coutumier, et elle se renouvellera
sous le prĂ©texte que câest la coutume.
Un fait va nous montrer que les coutumes sont telles que nous les
donnons. A Wydah, un missionnaire conversant avec le Yévogan lui
conseillait de faire rédiger une espÚce de code des coutumes. «De cette
maniĂšre, disait-il, les blancs connaĂźtront les usages du pays, et ils
sây conformeront.--Cette mesure serait tout Ă fait impolitique, rĂ©pondit
le rusĂ© vieillard; nous nâaurions plus occasion de vous infliger des
amendes.» Ce mot en dit plus que nous ne saurions le faire.
Tel est le pouvoir Ă la cĂŽte des Esclaves: il tend toujours Ă
lâoppression; il nâest enrayĂ© dans sa marche que par les calculs de
lâintĂ©rĂȘt. LâintĂ©rĂȘt oblige souvent le roi Ă user de mĂ©nagement avec les
chefs, et les chefs Ă modĂ©rer les exactions Ă lâĂ©gard des _ballĂ©s_ et du
peuple; sinon, presque tout est livré au caprice.
Voyons maintenant, dâune maniĂšre spĂ©ciale, le rĂŽle des fĂ©ticheurs dans
la société civile.
«Les saints PÚres ont remarqué, nous dit Rohrbacher[71], que, dans
lâordre primitif de la nature, Dieu nâaccorda point Ă lâhomme de
domination sur lâhomme, mais seulement sur les animaux. Aussi, avant le
déluge, voit-on des pasteurs de troupeaux, mais point de dominateurs de
peuples. On y voit des pĂšres et des enfants, mais point de rois ni de
sujets, point de maĂźtres ni dâesclaves. Dans sa premiĂšre enfance, le
genre humain croissait sous la seule autorité paternelle. De souverain
proprement dit, ayant droit de vie et de mort, il nây avait que Dieu. On
voit, par lâexemple de CaĂŻn et de son descendant Lamech, quâil nâavait
point encore communiqué aux hommes le droit de faire mourir aucun
dâentre eux, mĂȘme pour crime, puisque celui qui tuait le premier devait
ĂȘtre puni sept fois, et celui qui tuait le second devait lâĂȘtre septante
fois sept. Il se rĂ©servait Ă lui seul la punition, mĂȘme temporelle, du
meurtre.»
[71] Livre III.
Quand Dieu donna aux hommes le pouvoir de réprimer les crimes par la
force, il est tout naturel que ce pouvoir fut dâabord confiĂ© aux
prĂȘtres, reprĂ©sentants et ministres de Dieu dans la sociĂ©tĂ©; il est
naturel aussi quâon eut recours au _jugement de Dieu_. De lĂ , les
épreuves judiciaires ou ordalies, sortes de jugements auxquels les
prĂȘtres prĂ©sidaient.
A la cÎte des Esclaves, les épreuves judiciaires existent, et ce sont
les féticheurs qui les font subir.
Il y a au moins deux espĂšces dâĂ©preuves: les unes, afflictives, frappent
lâindividu quâelles jugent coupable; les autres, simplement
dĂ©claratives, se bornent Ă prononcer sur la culpabilitĂ© ou lâinnocence
du prévenu.
Les principales Ă©preuves afflictives sont lâĂ©preuve par lâeau et par
lâ_oricha_. Celle-ci est la plus commune; on la subit pour des motifs
souvent frivoles. Un homme est-il accusĂ© ou simplement soupçonnĂ© dâavoir
commis un vol, il offre de se purger de lâaccusation en _buvant
lâoricha_. Veut-on lui demander une preuve de son innocence, on lui
demande de _boire lâoricha_: _boire lâoricha_ est une espĂšce de serment.
Il suffit de dire en quoi consiste cette épreuve pour montrer que celui
qui la subit est entiÚrement à la merci des caprices du féticheur qui la
fait subir.
Quâest-ce que _boire le fĂ©tiche_? Câest avaler, _sans la connaĂźtre_, une
boisson quelconque offerte par le féticheur. Inutile de dire quel danger
on court en sâabandonnant, les yeux fermĂ©s, Ă ces hommes sans mĆurs et
sans conscience, habiles manipulateurs de poison, maßtres passés dans
lâart de mal faire. Ils sont dâautant plus Ă redouter quâils manĆuvrent
dans lâombre et sous le couvert de lâ_oricha_. Leurs crimes sont
dâautant plus audacieux quâils sont Ă lâabri de toute poursuite, du
moment oĂč tous les attribuent Ă lâ_oricha_. Du prĂ©venu que le fĂ©ticheur
empoisonne, on dira: «Il a bu lâ_oricha_; _lâoricha lâa tuĂ©_.» Qui
oserait faire le procĂšs Ă lâ_oricha_?
On pourrait croire que les noirs seuls sont exposĂ©s Ă subir lâĂ©preuve
dont nous parlons. Rarement, il est vrai, les Européens y sont soumis;
ou, pour mieux dire, on ne la leur impose jamais. Lander, toutefois,
prétend avoir affronté le danger de cette épreuve toute païenne et
barbare. Ăcoutons le voyageur anglais:
«Peu de jours aprÚs mon arrivée à Badagri, dit-il, trois Portugais,
marchands dâesclaves, rĂ©sidant dans cette ville, se rendirent prĂšs du
roi et de ses principaux ministres, qui tous jusquâalors mâavaient
comblĂ© dâĂ©gards et de prĂ©venances, et lui firent entendre que jâĂ©tais un
espion du gouvernement anglais, et que, sâils me laissaient partir, on
me verrait bientĂŽt venir avec une armĂ©e pour mâemparer du pays. Ces
calomnies grossiÚres eurent sur des esprits crédules leur effet
ordinaire, et changĂšrent lâintĂ©rĂȘt quâon mâavait tĂ©moignĂ© en une froide
rĂ©serve dâabord et bientĂŽt en hostilitĂ© dĂ©clarĂ©e. A la fin, tous les
chefs rĂ©unis arrĂȘtĂšrent de me soumettre Ă lâĂ©preuve de lâeau fĂ©tiche.
«Ils me mandĂšrent auprĂšs dâeux, et je dus traverser une foule compacte
dâhabitants que le bruit de la chose avait instantanĂ©ment rassemblĂ©s.
Tous paraissaient fort agités, et la plupart étaient armés de dards, de
haches et de casse-tĂȘte. Jâavais Ă peine pĂ©nĂ©trĂ© dans la case du
fĂ©tiche, quâun des assistants me prĂ©senta brusquement une calebasse
pleine dâun liquide limpide comme de lâeau de source, mais dâune
amertume rĂ©voltante, et mâordonna de tout boire, disant:--Si tu es venu
dans de mauvais desseins, cette liqueur te tuera; dans le cas contraire,
elle ne te fera aucun mal. Comme il nây avait pas Ă balancer, je pris
mon parti sur-le-champ et jâavalai le breuvage sans hĂ©siter; puis,
regagnant ma case en toute hĂąte, je pris une forte dose dâĂ©mĂ©tique
accompagnĂ©e dâune grande quantitĂ© dâeau tiĂšde. GrĂące Ă cet antidote, je
nâĂ©prouvai aucune suite fĂącheuse dâune Ă©preuve qui, presque toujours,
est mortelle.
«Au bout de quelques jours, le roi et ses chefs, voyant que le fétiche
mâavait Ă©pargnĂ©, redevinrent pour moi affables comme auparavant; ils
rĂ©pĂ©taient sans cesse que jâĂ©tais protĂ©gĂ© de Dieu, et quâil nâĂ©tait pas
au pouvoir des hommes de me nuire.»
Le noir coupable nâose _boire le fĂ©tiche_; Ă lâapprĂ©hension du chĂątiment
cachĂ© dans lâĂ©preuve se joignent les terreurs dâune conscience troublĂ©e,
et il redoute lâĂ©preuve. Lâinnocent lui-mĂȘme a tout Ă craindre dây ĂȘtre
exposé. Quoique la superstition lui donne une certaine assurance, elle
ne lâaveugle pas au point de lui cacher le danger quâil court. Il
sâefforce de conquĂ©rir les bonnes grĂąces de lâ_oloricha_ par ses
cadeaux; mais ses présents ont-ils satisfait les avides désirs de sa
cupiditĂ©? lâ_oloricha_ nâa-t-il pas quelque intĂ©rĂȘt Ă se dĂ©barrasser de
lui? lui a-t-on donnĂ© des cadeaux plus importants pour le dĂ©cider Ă
faire mourir le prĂ©venu? Ces pensĂ©es et bien dâautres encore inspirent
une juste terreur au malheureux qui se prĂ©sente pour boire lâ_oricha_.
Lâ_oricha_, lui, agit avec connaissance de cause; il offre, comme il
lâentend, le poison ou un breuvage inoffensif; et, comme «presque
toujours lâĂ©preuve est mortelle», presque toujours il ajoute Ă ses
crimes. Les homicides fréquents dont il se rend coupable étouffent en
lui tout sentiment humain, en sorte quâil est bientĂŽt dominĂ© par le
besoin de tuer. Cela le rend trĂšs-redoutable et trĂšs-influent sur des
esprits faibles comme celui des noirs, habitués à se courber sans cesse
sous la main du despotisme.
LâĂ©preuve par lâeau se subit dans une riviĂšre ou une partie de la lagune
spĂ©cialement rĂ©servĂ©e Ă cet effet. Dans cet endroit, lâeau, dit-on, est
sous lâinfluence de lâ_oricha_; câest pourquoi elle engloutit le
coupable et laisse surnager lâinnocent. Lâ_oricha_ hantant ces parages,
il est naturel quâon en prohibe lâaccĂšs aux profanes, dont les regards
seraient peut-ĂȘtre par trop importuns.
A Porto-Novo, lâĂ©preuve par lâeau se fait Ă Togbo, lieu sacrĂ© situĂ© dans
le canal de Wémé, qui met en communication le _grand lac_ de Nokhoué et
la lagune de Porto-Novo. Il est défendu de fréquenter cette localité;
les féticheurs seuls ont des habitations tout autour.
On dit que des filets et des piĂ©ges habilement dĂ©guisĂ©s servent Ă
accomplir les manĆuvres criminelles de lâĂ©preuve, quand on veut perdre
le prĂ©venu; quâil y a des plongeurs remarquables auxquels il est facile
de rester longtemps immergĂ©s, en sorte quâils peuvent retenir sous lâeau
ou rejeter Ă la surface ceux quâils veulent faire mourir ou prĂ©server
dâun accident.
LâĂ©preuve par lâeau est rarement favorable Ă ceux qui la subissent; on
ne lâimpose quâĂ ceux dont la perte est dĂ©cidĂ©e; lâaccepter, câest aller
au-devant dâune mort Ă peu prĂšs certaine.
Un ancien _gogan_ de Porto-Novo tomba dans la disgrĂące du roi Mecpon,
aprĂšs avoir longtemps joui de sa confiance et de ses faveurs. Le roi le
mande auprĂšs de lui, lâaccable de reproches et lui dĂ©clare quâil lui est
suspect. «Tu nâas quâun seul moyen de te justifier, lui dit-il en
terminant. Si tu nâes pas coupable, tu nâas pas Ă craindre le courroux
vengeur de lâ_oricha_. Va Ă Togbo; que lâ_oricha_ proclame ton
innocence.--O roi, répondit le _gogan_, tu oublies que mon aïeul fut
lâorganisateur de Togbo; ce qui est mystĂšre pour le peuple nâest pas un
secret pour moi; je serais dâune simplicitĂ© bien naĂŻve, si jâacceptais
ta proposition.» Il refusa lâĂ©preuve, et, pour fuir les effets de la
haine du roi, il se rĂ©fugia Ă Badagri, oĂč il termina ses jours, Ă
lâombre et sous la protection du pavillon britannique.
Il nâest pas toujours aisĂ© dâĂ©viter lâĂ©preuve. Todjinou, traitant de
Porto-Novo, dont les richesses portaient ombrage au roi, se vit
contraint Ă la subir. DouĂ© dâune grande Ă©nergie et dâune force peu
commune, il sort une premiĂšre fois sain et sauf des eaux de Togbo.
SĂ©ance tenante, on lâaccuse dâune prĂ©tendue trahison et on lâoblige Ă
renouveler lâĂ©preuve, afin de se purger de ce crime imaginaire. Et
dâabord on lui fit boire un breuvage dont lâeffet devait ĂȘtre
dâengourdir ses membres quand il entrerait dans lâeau. _Le fĂ©tiche le
tua!_... Comment donc ne lâaurait-il point tuĂ©!
Un mot seulement sur les Ă©preuves dĂ©claratives. Lâ_ounchĂš_ de Porto-Novo
nous servira dâexemple. Il ne tue pas, mais dĂ©clare seulement la
culpabilitĂ© ou lâinnocence du prĂ©venu. Il nâen est pas moins terrible
pour cela; car parfois son témoignage équivaut à une sentence de mort.
En réalité, _ounchÚ_ fait office de témoin.
Lâ_ounchĂš_ est une espĂšce de petite pirogue couverte de draperies qui
retombent jusquâĂ terre. On pose cet instrument sur la tĂȘte de lâaccusĂ©,
et lâon attend la dĂ©position muette de ce tĂ©moin Ă©trange. AprĂšs les
pratiques et les invocations dâusage, lâ_ounchĂš_ se met en mouvement, mĂ»
par je ne sais quel moteur. BientĂŽt le mouvement sâaccentue, et
lâ_ounchĂš_ vient frapper lâinculpĂ©. Est-il frappĂ© par devant, le fĂ©tiche
le dénonce comme coupable; frappé par derriÚre, il est reconnu innocent.
On ne saurait attribuer tout, dans ces Ă©preuves, Ă lâadresse et Ă la
supercherie. Ici, comme dans les autres manĆuvres des fĂ©ticheurs,
beaucoup de choses sont humainement inexplicables. Les féticheurs se
mettent en relation avec le diable; «celui-ci, disent-ils, vient à leur
aide et fait ce que les hommes ne pourraient faire».
Quoi quâil en soit, leurs manĆuvres ne sont pas exclusivement des
pratiques de religion; elles entrent pour beaucoup dans lâadministration
civile; comme moyens administratifs, les épreuves donnent aux
_olorichas_, dans la société, une influence réelle et capitale. Ainsi,
quoiquâils nâaient pas de pouvoir administratif direct dans lâordre
civil, les fĂ©ticheurs se mĂȘlent des affaires qui sont de ce ressort et
les traitent avec voix prépondérante.
La _police_, chez les noirs de nos contrées, est admirablement
organisĂ©e. Nous avons signalĂ© Ăgoungoun et Oro comme agents de la haute
police. AprĂšs ce que nous venons de dire, on comprendra que lâon redoute
ces policiers _orichas_.
Parlons des policiers profanes.
Dans le Yorouba, le roi a auprĂšs de lui des gens de cour (_bafin_,
_ibafin_), dont six servent de chambellans dans son palais, sous le nom
dâ_iwĂ©ffa_. Les autres veillent Ă lâordre public.
Les chefs délÚguent aussi aux gens de leur suite, varlets connus par les
Européens sous la dénomination portugaise de _moços_, garçons, le soin
dâassurer la tranquillitĂ© publique et de rechercher les criminels. Les
_moços_ reçoivent les plaintes, font les premiers interrogatoires,
informent lâaffaire. Ils font en gĂ©nĂ©ral tout ce qui, chez nous, est du
ressort de la police municipale. Chacun, du reste, agit au nom et dans
lâintĂ©rĂȘt du chef dont il est _moço_.
«Qui croirait, dit M. Courdioux, que, dans des Ătats aussi peu civilisĂ©s
que ceux de la cĂŽte des Esclaves, il puisse exister une police
quelconque? Cependant, sous ce rapport, les nĂšgres, et en particulier
les DahomĂ©ens, peuvent ĂȘtre comparĂ©s Ă plus dâun peuple civilisĂ©. Il est
rare quâun crime soit commis sans que lâauteur en soit bientĂŽt
découvert.
«Les _moces_ ou domestiques des cabĂ©cĂšres sont chargĂ©s de veiller Ă
lâordre public. Ils sont, tout Ă la fois, huissiers, gendarmes, geĂŽliers
et bourreaux.
«A Porto-Novo, la police est faite, pendant le jour, par les _laris_
(officiers du roi). Ils surveillent les marchés, reçoivent les droits
aux portes de la ville, etc. Rien ne les distingue des gens du commun,
si ce nâest la coupe particuliĂšre de leurs cheveux. Ils les rasent sur
les cĂŽtĂ©s et tressent en forme de crĂȘte ceux du milieu. Toucher la tĂȘte
dâun _lari_ est rĂ©putĂ© crime. Le premier _lari_ du roi jouit de toute la
confiance de son maĂźtre.
«Il existe sous le nom de _zangbéto_ (_zan_, nuit, et _gbéto_, gens) des
gardiens de nuit. Ces gardiens sont des jeunes gens de la ville. Ils se
rĂ©pandent dans les principaux quartiers par groupes de six ou huit. Lâun
dâeux est enveloppĂ© dâun grand manteau de paille qui le couvre
complĂ©tement. A lâextĂ©rieur de ce manteau sont suspendues de grosses
coquilles (_agathinÚs_) tenant lieu de grelots. Le _zangbéto_ ainsi
costumĂ© se tient Ă lâĂ©cart de ses compagnons, et, pendant que ceux-ci,
dissimulés derriÚre une muraille, font une musique charivarique, lui
sâagite dans son manteau de paille, pirouette, court, revient Ă sa place
en accompagnant cette pantomime de cris souvent plaintifs et lugubres.
Aussi les gens simples et les enfants sont-ils persuadés que les
_zangbétos_ sont des revenants qui, tous les soirs, sortent de la mer
pour venir garder la cité.
«Ils ont le droit dâarrĂȘter les passants qui sâattardent aprĂšs huit ou
neuf heures du soir. Leur devoir est dâempĂȘcher les incendies et les
vols de nuit. Néanmoins les _zangbétos_ ont la plus triste réputation:
ils rappellent les voleurs du roi de Dahomey. Sa Majesté Gélélé a
organisé une bande de voleurs toujours en mission sur un point du
territoire. Cette institution paternelle, dit le roi, a pour but
dâobliger tous mes sujets Ă avoir de lâordre et Ă faire bonne garde.
«Le grand avantage du _zangbĂ©to_ est peut-ĂȘtre dâarrĂȘter les rĂŽdeurs de
nuit et dâĂ©viter par lĂ un grand nombre dâincendies causĂ©s par la
malveillance ou par des vengeances personnelles.
«Les Européens peuvent circuler toute la nuit dans la ville, mais il est
prudent Ă eux de se faire prĂ©cĂ©der dâune lanterne.»
Les affaires qui se présentent à juger sont souvent déférées au roi,
soit à cause de la gravité du cas, soit pour compromettre davantage
lâinculpĂ©; car le roi ne manquera certainement pas lâoccasion quâon lui
offre de _manger_. Câest un moyen de lui faire la cour que de lui
fournir de semblables occasions.
Du reste, tout peut fournir des prétextes à la tracasserie
administrative: lâoricha, quâil est dĂ©fendu de regarder ou de profaner;
lâ_oiseau du roi_, quâon ne saurait chasser sans crime; la vente de tel
ou tel produit pour lâexportation, de tel ou tel poisson sur certaines
places, etc., etc.
CâĂ©tait Ă Wydah. Un ouvrier de la Mission catholique, du nom
dâOkoubonzi, ne parut pas, un matin, au moment de reprendre le travail.
Vers six heures et demie, le _moce_ dâun cabĂ©cĂšre vint, de la part de
son maĂźtre, mâannoncer quâOkoubonzi Ă©tait retenu par le chef. «Mon
maĂźtre te fait dire de venir chez lui, me dit le moce; vous vous
entendrez afin quâil te rende ton ouvrier.--Quâa fait mon ouvrier?»
demandé-je. Jamais en France on ne devinerait quel était son crime; je
ne le donne Ă deviner ni en mille, ni en cent, ni en dix, ni en un; je
mâexĂ©cute immĂ©diatement et je viens au fait. «Ton moce, me fut-il
répondu, est monté sur un arbre prÚs de la maison de mon
maĂźtre.--Quâallait-il faire sur cet arbre?--Prendre des feuilles pour
faire un remĂšde.--Quel crime y a-t-il donc Ă cela? lâarbre est-il
fĂ©tiche? explique-toi vite.--Lâarbre, je te lâai dit, est prĂšs de la
maison de mon maĂźtre. Or, dans la maison, il y a une femme du roi. Fort
heureusement cette femme nâĂ©tait pas dans la cour au moment oĂč ton moce
Ă©tait sur lâarbre, et il ne lâa point vue; sâil lâavait vue, il serait
envoyé au roi, qui certainement le ferait mettre à mort. Le cas est
grave, mais mon maĂźtre en ta considĂ©ration Ă©touffera lâaffaire.»
Je compris vite que le chef en question voulait mâextorquer quelque
chose, sous forme dâamende ou de cadeau: il ne fallait pas ĂȘtre bien au
courant des us et coutumes du pays pour le deviner. Je nâĂ©tais pas
dâhumeur Ă me laisser duper, et je dis au messager du chef: «Va dire Ă
ton maßtre que je connais un chef dans la ville capable de régler le
diffĂ©rend; je connais le _YĂ©vogan_, tandis que ton maĂźtre mâest
inconnu.» Et me tournant vers un enfant, je le chargeai dâaller informer
le Yévogan, qui est le chef principal de la ville, le priant de faire
rendre mon ouvrier Ă la libertĂ©. Le pauvre garçon dut attendre jusquâĂ
quatre heures du soir quâon jugeĂąt Ă propos de le laisser sortir; encore
lui fit-on subir de dures admonestations.
Les _pénalités_ en usage parmi les noirs sont: la mort,
lâemprisonnement, les amendes et le fouet (kpachan).
Les pĂ©nalitĂ©s sont la sanction qui garantit lâobservation de la loi,
lâexĂ©cution de la volontĂ© des supĂ©rieurs. Quand la volontĂ© du supĂ©rieur
est juste, lâhomme raisonnable lâaccepte sans peine; mais lorsque cette
volonté est arbitraire et capricieuse, la raison et la conscience la
repoussent, et lâinfĂ©rieur ne sây soumet quâavec rĂ©pugnance. Dans le
premier cas, une sanction lĂ©gĂšre amĂšne lâaccomplissement du devoir; dans
le second, il faut de fortes pĂ©nalitĂ©s afin de contraindre les sujets Ă
ce quâon leur demande. De fortes pĂ©nalitĂ©s sont nĂ©cessaires aussi pour
dĂ©terminer ceux quâune conscience engourdie ne pousse pas Ă la pratique
du bien. DÚs lors, on conçoit que les peines soient, dans le paganisme,
comme dans toutes les nations corrompues, et plus sévÚres, et plus
fréquentes.
Nous lâavons dĂ©jĂ dit: dans le paganisme, et par consĂ©quent chez les
noirs de la cĂŽte des Esclaves, lâautoritĂ© du souverain, celle des chefs
et celle des maĂźtres, lâautoritĂ© Ă tous les degrĂ©s est arbitraire, parce
quâelle nâest pas dirigĂ©e par la conscience. Aussi, _elle a besoin de
sâimposer par la violence_, et le maĂźtre est toujours armĂ© du fouet, et
les chefs extorquent sans cesse des amendes, jettent leurs subordonnés
en prison, etc.; et le souverain préside sans relùche aux exécutions...
ou aux sacrifices, quand les exĂ©cutions juridiques ne suffisent pas Ă
ses désirs.
En théorie, les noirs décrÚtent la peine de mort contre les meurtriers,
les traĂźtres, les adultĂšres, les incendiaires et les voleurs. Les
prisonniers de guerre sont aussi mis Ă mort, Ă moins quâon ne les
rĂ©serve Ă lâesclavage.
On dit que le nĂšgre est voleur, et lâon dit vrai. Si la pratique
répondait à la théorie, il y a longtemps que les nÚgres auraient été
exterminés. Heureusement pour la race noire, les chefs et le roi, plus
encore que le fĂ©tiche, sont sensibles Ă lâappĂąt des cadeaux. La vue dâun
cadeau les rend on ne peut plus accommodants; si bien que la peine de
mort nâest pas mĂȘme commuĂ©e: on nĂ©glige complĂ©tement dây faire la
moindre attention. Quelquefois, on exĂ©cute la loi, câest-Ă -dire quâon
exige la mort dâun individu, mais on laisse le coupable substituer une
victime Ă sa place. Alors lâinnocent paye pour celui qui a commis le
crime: lâesclave, pour le maĂźtre; lâenfant, pour les parents...
La peine de mort nâest pas la mĂȘme partout: elle varie, chez les noirs
aussi bien quâen Europe, selon la nature du crime et selon les pays. A
AgouĂ© et dans les Popos, il y a des cas oĂč lâon empale le condamnĂ©;
presque partout il est admis de le brûler vif, de le décapiter, de
lâassommer, de lâĂ©trangler... Souvent, avant de lui donner la mort, on
le torture avec des raffinements de barbarie, on lui ouvre les
entrailles ou la poitrine...
Un BrĂ©silien mâa parlĂ© dâune exĂ©cution Ă laquelle il assista Ă
Porto-SĂ©gouro. Le coupable fut dâabord empalĂ©, ensuite on planta en
terre le pieu qui avait Ă©tĂ© lâinstrument du supplice, enfin on alluma un
grand feu tout autour. Le malheureux supplicié, rÎti à petit feu,
dĂ©tournait la tĂȘte lorsque la flamme ou la fumĂ©e lui venaient dessus. Il
passa plus dâune journĂ©e dans cette horrible situation. Et lâon buvait,
et lâon dansait autour de lui.
On le voit: je ne dĂ©guise pas ce quâil y a de barbare dans les mĆurs des
nĂšgres. Je ne crains pas dâinfirmer ma thĂšse, en dĂ©voilant la vĂ©ritĂ©. Et
si lâon mâobjectait ces horreurs, je prierais mes contradicteurs de me
dire si nos pĂšres, les Gaulois, ne commettaient point de semblables
atrocitĂ©s; si Rome nâeut pas des sacrifices humains, et si elle ne se
faisait pas un jeu de voir les gladiateurs se dĂ©chirer dans lâarĂšne ou
de jeter les chrétiens aux lions.
La _prison_! «Dans lâantiquitĂ© et bien longtemps encore dans les temps
modernes, la prison a été considérée, non comme un moyen de correction,
mais comme un lieu de supplice et de vengeance: les prisonniers étaient
enfermĂ©s dans un espace Ă©troit, privĂ©s dâair et dâexercice, et livrĂ©s Ă
la brutalité des geÎliers. Avec le christianisme, on commença de
sâoccuper dâamĂ©liorer le sort des prisonniers.» Ainsi parle
Bachelet[72]. En traitant la question Ă un autre point de vue quâau
point de vue simplement historique, il aurait pu dire: Dans lâantiquitĂ©
et partout oĂč le christianisme nâa pas fait sentir ses bienfaisantes
influences, la prison est et _sera_ considérée... AprÚs ces
déclarations, je puis parler sans ambages.
[72] _Dictionnaire des lettres, des beaux-arts_...
A la cÎte des Esclaves, les prisons sont de petits réduits longs de 2 ou
3 mĂštres, un peu moins larges, creusĂ©s en terre, sans fenĂȘtres et sans
jour. LĂ se trouvent pĂȘle-mĂȘle plusieurs dĂ©tenus, enchaĂźnĂ©s, couchant
dans leurs ordures, Ă cĂŽtĂ© peut-ĂȘtre du cadavre de quelque compagnon
dâinfortune qui a succombĂ© sous le poids de la misĂšre. Ils ont au cou un
collier en fer auquel est rivée une chaßne qui passe par un trou du mur
et est fortement attachĂ©e au dehors. On peut, de lâextĂ©rieur, tirer la
chaĂźne vivement, et le prisonnier est Ă©tranglĂ©, sans sâĂȘtre doutĂ© du
danger et sans avoir vu son bourreau. Ajoutez que les prisonniers sont
tenus dans lâisolement; que la nourriture leur est distribuĂ©e avec
parcimonie; quâils sont toujours menacĂ©s de mort. En vĂ©ritĂ©, «la prison
nâest pas un moyen de correction, mais un lieu de supplice et de
vengeance». Puisse le christianisme modifier bientÎt ce lamentable état
de choses! puisse-t-il bientÎt _régénérer_ le noir!
Le _fouet_ et les _amendes_ sont les moindres chĂątiments.
A ceux qui ont les moyens de payer, on impose des amendes; câest ce
quâen style du pays on appelle _manger_. Les chefs, toujours avides, ne
laissent passer aucune occasion de _manger_, et, si lâoccasion ne
sâoffre pas dâelle-mĂȘme, ils mettent tout en Ćuvre pour la soulever.
Le _kpachan_ est le chĂątiment des esclaves et de ceux qui ne peuvent
payer des amendes. On appelle _kpachan_ une laniĂšre de cuir
dâhippopotame, un nerf de bĆuf, une cravache, une houssine, un fouet
quelconque. Les nĂšgres ont une maniĂšre de sâen servir qui rend encore
plus terrible cet instrument de supplice. Ils frappent des coups secs et
vifs, en traĂźnant le _kpachan_ sur le corps. Au premier coup, la peau
part, le sang coule, le patient hurle et se roule en des contorsions
affreuses, tandis que le maĂźtre ou le chef ordonnateur ricane avec ceux
qui lâentourent, et se fait un jeu de contempler les grimaces du
supplicié.
La torture du _kpachan_ est souvent infligĂ©e pour obtenir des aveux dâun
prĂ©venu ou dâun homme simplement suspect. Le maĂźtre a-t-il Ă©tĂ© volĂ©, la
coutume lâautorise Ă jeter dans les fers les gens de sa maison et Ă les
fouetter pour leur arracher quelque révélation.
Ne nous étonnons pas de voir la question en vigueur chez les noirs
paĂŻens, alors quâelle a Ă©tĂ© en usage chez nous jusquâen 1780. Mais
plutÎt, étonnons-nous de ce que les procédés appliqués furent chez nous
plus barbares que chez les noirs. Eux ne tiraillent pas les membres du
patient; ils ne les froissent pas dans des brodequins, comme on le
faisait Ă Paris; ils nâattachent pas celui quâils soumettent Ă la
question sur une chaise de fer, et ils nâapprochent pas ses membres dâun
feu de plus en plus vif, ainsi quâon le pratiquait en Bretagne.
Lâ_impĂŽt_, Ă la cĂŽte des Esclaves, nâest point destinĂ© Ă couvrir les
dĂ©penses des services publics; il nâest pas, non plus, proportionnĂ© aux
revenus de chacun. En matiĂšre dâimpĂŽt comme dans tout le reste,
lâarbitraire du roi et des chefs est la rĂšgle, leur intĂ©rĂȘt est le but
vers lequel ils dirigent tout. Sans souci de lâutilitĂ© gĂ©nĂ©rale, le roi
et les chefs exploitent le pays pour leur bĂ©nĂ©fice privĂ©. _Câest
lâĂ©goĂŻsme paĂŻen_ qui rapporte tout Ă soi.
On prĂ©lĂšve une part des revenus du sol, de la pĂȘche, du commerce: huile
de palme, tafia, cauris, fruits de la terre, tout paye. Les blancs, en
guise dâimpĂŽts, payent des droits dâimportation et des cadeaux. Ces
revenus ne sont pas les revenus de lâĂtat, mais les revenus du roi et
des chefs: seuls, le roi et les chefs en profitent. «Les prétentions, au
Dahomey, sont telles, dit M. Borghéro, que le souverain et les grands
cabĂ©cĂšres sâarrogent le droit de sâemparer de tout ce qui leur plaĂźt:
passent-ils sur les marchés, ils prennent, sans rien payer, ce qui leur
convient. Sous les anciens rois avait lieu une autre espĂšce de pillage
bien plus singulier; voici la chose: quand le monarque voulait
approvisionner sa cour, il envoyait en grand secret dans toutes les
villes des personnes chargées de faire une razzia dans chaque maison,
dây prendre tout ce qui avait quelque prix et de lâexpĂ©dier Ă la
capitale. GhĂ©zo avait presque aboli cet abus; mais, en lâannĂ©e 1861[73],
le roi voulut y revenir. Il y a prĂšs dâun mois, un dimanche matin, je
vois un grand nombre dâhabitants apporter dans le fort toutes sortes
dâobjets: des provisions alimentaires, de lâeau-de-vie, des Ă©toffes, de
la poterie, etc.--Pourquoi ce dĂ©mĂ©nagement gĂ©nĂ©ral? Câest que, ce
jour-là , on avait commencé à faire la visite de la ville et à ramasser
pour le roi tout ce que les envoyés jugeaient propre à son service. Ceux
qui furent assez heureux pour dĂ©poser leurs effets dans lâenceinte
inviolable de notre fort sauvĂšrent leur mobilier. Leur cauchemar dura
trois semaines, et à présent encore, nous avons ici une considérable
quantitĂ© dâobjets dont nous ignorons les maĂźtres.»
[73] Il y est revenu encore plus tard, notamment en 1866.
Les impĂŽts ordinaires sont portĂ©s au roi, au moment de la fĂȘte des
coutumes; ils sont aussi perçus par les _onibodés_. _Onibodé_ veut dire,
en sâen tenant Ă lâĂ©tymologie, qui se tient dehors (_oni_, qui
a,--_ibi_, sa place,--_odé_, dehors). Ce nom convient bien à ces
collecteurs des revenus; on les rencontre au dehors, assis Ă la porte
des négociants, dans la rue, sur les places, au bord des chemins ou prÚs
de la lagune; ils regardent partout oĂč peuvent passer les produits
divers.
On traduit mal _onibodé_ par _décimÚre_: ce dernier mot suggÚre des
idĂ©es qui nâont pas le moindre rapport avec la rĂ©alitĂ© des choses.
Les _onibodĂ©s_ sont dâune exigence outrĂ©e. Leur personne Ă©tant
inviolable, ils poussent la hardiesse jusquâĂ la provocation, molestant
les voyageurs, les rançonnant sans pudeur, les arrĂȘtant sur la lagune et
menaçant de ne pas les laisser passer, sâils ne subissent leurs
exigences. Quand un Européen entreprend un voyage, il compte combien
dâ_onibodĂ©s_ il rencontrera sur son chemin, et il emporte pour chacun
une bouteille de tafia. Le tribut payé à la cupidité de ces exacteurs ne
lui assure pas toujours la tranquillité. Encore, si on ne les
rencontrait quâĂ lâarrivĂ©e et au dĂ©part! mais on les trouve partout. A
peine fermez-vous les yeux que les canotiers vous rĂ©veillent: «VoilĂ
lâ_onibodĂ©_!» Au milieu de la nuit, «lâ_onibodĂ©_!» Avant la premiĂšre
lueur du jour, encore «lâ_onibodĂ©_!» Terrible alliĂ© des moustiques,
lâ_onibodĂ©_ semble avoir fait un pacte avec eux pour ne vous laisser
aucun repos.
La _propriété_ souffre, comme les personnes, du caractÚre despotique de
lâautoritĂ©. Ce nâest pas seulement chez les nĂšgres quâon voit lâautoritĂ©
se déclarer seule propriétaire du sol. En GrÚce, cela existait déjà , et
Platon disait en termes formels[74]: «Je vous déclare, en ma qualité de
législateur, que je ne vous considÚre pas, ni vous, ni vos biens, comme
Ă©tant Ă vous-mĂȘmes, mais comme appartenant Ă votre famille, et votre
famille entiĂšre avec ses biens comme appartenant encore plus Ă lâĂtat.»
[74] _Lois_, l. XI.
Au Dahomey, le roi dit: «LâĂtat, câest moi; je suis seul maĂźtre, la
propriété du sol est à moi, moi seul suis propriétaire du sol dont je
dispose à ma guise.» En principe, tout appartient au roi. Les sujets
peuvent posséder; ils possÚdent, en effet, utilisant les produits
spontanés du sol, cultivant à leur avantage les terrains demeurés
libres; mais ils possĂšdent et ils exploitent, sans autres titres que la
tolérance ou la permission du roi, qui est maßtre et qui peut dire seul
que la chose est Ă lui _en propre_.
Le roi, ayant seul quelque chose en propre, ne saurait vendre, par suite
de lâimpuissance oĂč sont les sujets de donner, en prix, quelque chose
qui soit Ă eux. Le roi _donne_. Lorsque, par _donation_, il cĂšde une
portion de terrain Ă quelquâun, il lui reconnaĂźt le droit de nâĂȘtre pas
troublé dans sa possession par un tiers. Lui, roi, renonce-t-il
complĂ©tement Ă ce terrain? Nul nâosera le lui demander. Du reste, il
semblerait absurde Ă ce despote quâil y eĂ»t quelque bien auquel il ne
pourrait pas toucher.
Dans la pratique, il respecte ordinairement ces sortes de propriété.
Mais, dâaprĂšs les _coutumes_ du pays, il peut dĂ©faire ce quâil a fait et
reprendre ou donner Ă un second ce quâil avait dâabord donnĂ© au premier.
En dâautres termes, il ne cĂšde pas son droit de propriĂ©tĂ©, il ne cĂšde
que lâusufruit.
Le terrain qui nâa Ă©tĂ© donnĂ© Ă personne est une espĂšce de _res nullius_
dont chacun peut jouir, sans toutefois en devenir mĂȘme simple
possesseur. Celui qui cultive ce terrain nâen est que le dĂ©tenteur. Or,
si la possession est si précaire, combien plus ne le sera pas la
dĂ©tention! Le jour oĂč il plaira au roi de disposer du sol, le
cultivateur nâaura pas mĂȘme le droit dâenlever la rĂ©colte, fruit de ses
labeurs.
En dehors du Dahomey, les principes sont les mĂȘmes. Cependant, le
despotisme du roi est beaucoup plus mitigé, et la propriété est à peu
prĂšs reconnue et constituĂ©e. A Porto-Novo, Ătat djĂ©dji comme le Dahomey,
on a vu le roi payer Ă ses sujets des terrains quâil prenait pour
lui-mĂȘme. Chez les Nagos, on peut considĂ©rer la propriĂ©tĂ© privĂ©e comme
définitivement acquise.
Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que nous allons
dire sâapplique en gĂ©nĂ©ral Ă toute la cĂŽte des Esclaves.
Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation et par
vente. Toutefois, la donation et la vente nâentraĂźnent pas les mĂȘmes
conséquences.
1Âș La donation ne donne pas, Ă celui qui reçoit, le droit de donner ou
de vendre. DĂšs quâil abandonne le terrain reçu, le donateur peut, sâil
le veut, en revendiquer la possession.
2Âș La vente dâun terrain nâentraĂźne pas celle des objets qui sây
trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les arbres, mùts et
autres objets qui se trouveraient fixĂ©s au sol dâun terrain vendu
appartiennent toujours au vendeur, mĂȘme quand il nâa pas mentionnĂ© de
réserve en vendant.
Il ne sera pas inutile dâĂ©claircir et dâappuyer ce que jâavance par un
fait.
En 1874, M. Planque, supérieur _non résidant_ de la Mission des cÎtes du
Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud. Celui-ci décida de
fonder une rĂ©sidence Ă AgouĂ©, petite rĂ©publique _mina_, Ă lâouest du
Dahomey. Afin de donner un logement aux missionnaires, M. Cloud acheta
une habitation Ă la maison Cyprien Fabre et Cie de Marseille. Avec
lâhabitation, rĂ©guliĂšrement _achetĂ©e_ par cette maison, lâagent de M.
Fabre vendit un terrain attenant _acquis par donation_.
Le 30 mai, nous arrivùmes à Agoué, M. Ménager et moi, afin de commencer
les travaux de la Mission. Nous nous installùmes comme nous pûmes dans
lâĂ©troit local qui nous Ă©tait destinĂ©, y cherchant tant bien que mal
lâespace suffisant pour faire lâĂ©cole et soigner les malades.
Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter la
bienvenue, nous vßmes un certain _Kouasi-Gazouzo_, cabécÚre des Anglais.
Ce personnage me dit, une premiÚre fois: «Le terrain attenant à ton
habitation _mâappartient_; je lâai _donnĂ©_ Ă la maison Fabre, et je te
le _donnerai_.» Plus tard, modifiant ses paroles, il me dit: «Je lâai
donné à la maison Fabre, et je _puis te le donner_.»
Du moment oĂč il mâeut parlĂ© de la sorte, je ne me fis pas illusion sur
lâintention de Gazouzo: Ă©videmment il voulait soulever des difficultĂ©s,
nous troubler dans la possession de notre immeuble et nous extorquer
tout ce quâil pourrait. Jâavertis immĂ©diatement M. Cloud, lui demandant
de prendre des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se
faisaient pressentir déjà . Peu au courant des affaires de ce genre et
des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre mes conseils en
considĂ©ration; il mâĂ©crivit froidement: «On a lâair de vous faire des
misÚres pour le terrain que la Mission a acheté, je veux bien espérer
que ce nâest pas sĂ©rieux.»
Il y avait sur le terrain en question un mĂąt de pavillon, pourri au
pied, que nous dûmes descendre, de peur que les enfants ne le fissent
tomber sur eux. AussitĂŽt que le mĂąt fut Ă terre, Gazouzo fit dire que le
mĂąt Ă©tait Ă lui; en mĂȘme temps, il se dĂ©clara propriĂ©taire du terrain.
Jâen informai M. Cloud, auquel je disais en termes formels: «De fait,
voici la position: dâaprĂšs les lois dâAgouĂ©, la maison Fabre nâa pas eu
le droit de vendre; donc, le terrain nâest pas Ă nous, quâon nous y
tolÚre ou non pour un temps plus ou moins long.»
Réponse: «_Je vais en écrire à M. le Supérieur._» On pense bien que les
nĂšgres nâattendirent pas que M. Planque, _rĂ©sidant Ă Lyon_, eĂ»t donnĂ©
son avis. Les prétentions de Gazouzo furent déclarées légitimes; les
lois locales eurent leur effet, avant mĂȘme que la lettre de M. Cloud eĂ»t
annoncĂ© lâaffaire en France.
Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre que le noir ne
peut guĂšre sâattacher quâĂ sa ville; lĂ seulement il est chez lui; pour
lui, la ville, câest la patrie; en dehors de la ville il nâa rien en
propre: le champ quâil cultive nâest quâun lieu dâapprovisionnement
(_oko_), et la partie inculte de la campagne ne lui appartient pas
davantage; câest lâ_igbĂš_, le fourrĂ©, le dĂ©sert, le _res nullius_.
Chaque chef de famille ou _ballé_ a plusieurs cases.
La case du maĂźtre est la derniĂšre, la plus retirĂ©e. Elle sâĂ©lĂšve au fond
de la cour. Sur sa façade rÚgne un auvent, qui sert de salle de
réception ou de _palavres_.
Puisque le mot de _palavres_ est tombé de notre plume, parlons-en, avant
dâabandonner la peinture de lâĂ©tat politique des noirs.
Au lieu de _palavre_, les Nagos disent _oran_, affaire, contestation,
dĂ©mĂȘlĂ©. Les Portugais ont traduit par _palavra_, probablement parce
quâon dĂ©pense beaucoup de discours dans toute affaire, chez les nĂšgres.
De _palavra_, les Français qui sont Ă la cĂŽte occidentale dâAfrique ont
fait _palavre_, mot que nous conservons et qui se trouve déjà dans les
récits de quelques voyageurs.
On _fait palavre_, pour discuter les questions dâintĂ©rĂȘt public ou
privé, pour juger les prévenus, pour lancer une condamnation. Le _ballé_
siége pour les affaires de sa maison; les chefs, assistés de leurs
_moces_, pour les affaires qui sont de leur ressort; le roi, entouré de
ses _laris_, quand il veut prendre ou communiquer une décision
importante, ou bien lorsquâon en appelle Ă son tribunal souverain.
Souvent le peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les
blancs, dans les villes oĂč il y en a.
Lorsquâun voyageur demande Ă traverser le pays, on dĂ©cide dans une
palavre sâil est opportun de lâautoriser, Ă quelles conditions on lui
_ouvrira les chemins_, quels guides on lui donnera, quels cadeaux on
exigera de lui, etc., etc.
Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas Ă contenir la foule, on
se rĂ©unit sur la place publique; en certains cas mĂȘme, on se transporte
hors de la ville, en rase campagne.
On convoque le peuple en battant le _goungoun_, petite clochette en fer
dont se sert le crieur public pour rĂ©clamer lâattention. Les
particuliers sont invités à la palavre par des messagers spéciaux.
Ceux-ci portent le bĂąton du roi ou du chef qui convoque, afin de montrer
leur mission. Ne pas se rendre à une invitation faite avec ce cérémonial
serait une injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas
longtemps impunie.
Au jour et Ă lâheure indiquĂ©s, chacun se rend au lieu de la palavre. On
se range auprĂšs du prĂ©sident, par ordre de dignitĂ©s; on sâassied... _par
terre_; la palavre commence.
Le président expose le cas; les conseillers se concertent, parlent,
gesticulent; observations et répliques se croisent, au milieu des
murmures et des exclamations de toute sorte. Le cri «_oh!--oh!_» (non!)
de temps en temps répété avec un accent brusque, donne au débat les
apparences dâune dispute des plus animĂ©es.
_DakĂ©!_ (Silence!) A ce cri, tout le monde Ă©coute, et lâorateur prend la
parole. Il sâinterrompt par moments pour dire Ă ses auditeurs: «_Ogbo?_
avez-vous compris? entendez-vous?» Et les auditeurs de dire: «_Oh!_
oui!» Ou bien ils relĂšvent la tĂȘte en reniflant en signe dâassentiment.
Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur _acho_. Chacun
ouvre le sien et le vide devant lui: celui-ci Ă©tale des cauris, celui-lĂ
des graines, un autre des petits morceaux de pots cassés. On se concerte
Ă voix basse, on compte en chuchotant.
Les débats sont terminés; le condamné peut lire sa sentence à terre; ce
tas reprĂ©sente des _piastres de cauris_ ou des _galons_ dâhuile; le
second, des piĂšces dâĂ©toffe, etc., etc.
Les _palavres_ fournissent aux noirs lâoccasion de montrer leur
éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de finesse. Habiles,
rusĂ©s, pleins de bon sens, ils savent donner lâapparence de lâĂ©quitĂ© Ă
leurs prétentions les plus exorbitantes. Ils ont de piquantes
comparaisons, des peintures vives et imagées. Dans la conversation, ils
aiment les sentences, les proverbes, les dictons.
Lorsquâils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la route par des
monologues Ă haute voix.
Souvent, la palavre a un caractÚre privé. La partie intéressée se
prĂ©sente chez le roi, afin de confĂ©rer avec lui. On ne lâadmet pas
toujours à parler directement au roi. Un des _laris_ reçoit les
communications et les transmet au souverain, dans lâintĂ©rieur du palais.
Ce mode de palavre nâest pas bien sĂ»r: le _lari_ peut parfaitement ne
rien dire au roi et dĂ©cider lui-mĂȘme lâaffaire comme il lâentend.
Nous pourrions, Ă ce propos, raconter les exploits dâun certain
_Togonou_, Ă Porto-Novo; nous pourrions dire comment, sâĂ©tant constituĂ©
maire du palais, sous le rĂšgne dâun roi ivrogne, il entretenait ce roi
en Ă©tat dâivresse et expĂ©diait lui-mĂȘme toutes les affaires qui se
présentaient à la cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos
un _alo_ qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera que la
justice nâest pas exclue des palavres, et quâon ne manque pas dây faire
appel aux sentiments de la nature.
«Mon _alo_ a trait Ă un homme qui Ă©pousa deux femmes. La premiĂšre nâeut
pas dâenfant; la seconde, appelĂ©e _RĂ©rĂ©_, en eut un, ce qui lui conquit
les faveurs du mari.
«Cependant, lâ_iyallĂ©_[75] simula une grossesse. Puis, un jour que la
mĂšre avait quittĂ© son enfant pour aller Ă la foire, cette mĂȘme _iyallĂ©_
fit semblant dâavoir enfantĂ©, prit lâenfant et le prĂ©senta comme sien.
Et tous de la féliciter.
[75] PremiĂšre femme.
«A son retour, la mÚre cherche partout; elle cherche en vain: son enfant
est perdu.
«Lâenfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une pintade et se
mit Ă chanter. Il disait:--_RĂ©rĂ© o! RĂ©rĂ©!_ jâai tuĂ© une pintade: _agba
mi rĂ©rĂ©_[76]; celle quâon a crue enceinte ne mâa pas conçu, _agba mi
rĂ©rĂ©_; celle quâon a prise pour ma mĂšre ne mâa pas enfantĂ©, _agba mi
réré_.
[76] Refrain.
«La mĂšre court prendre son enfant. Lâ_iyallĂ©_ se rĂ©crie:--Câest mon
fils, dit-elle. Et lâenfant:--Non, non! tu mâas volĂ©, pendant que ma
mÚre était à la foire.
«On saisit le roi de lâaffaire; on fait palavre. Toute la ville se
rĂ©unit pour tenir les assises. Et le roi dit Ă lâenfant de rĂ©pĂ©ter son
chant, afin quâil lâentende. Et lâenfant rĂ©pĂšte son chant dans les mĂȘmes
termes.--Voyons, dit le roi Ă lâenfant, va tâasseoir aux pieds de ta
mĂšre. Lâenfant se lĂšve, et tous lui tendent les bras. Mais lui se
dĂ©tourne et va sâasseoir aux pieds de sa mĂšre RĂ©rĂ©.
«PressĂ©e de confesser la vĂ©ritĂ©, lâ_iyallĂ©_ dit avec confusion:--Câest
vrai! je lâai volĂ©. Et le roi:--Quâon la prenne, dit-il, et quâon la
mette Ă mort; quâon porte ma sentence Ă la connaissance de tous les
habitants de la ville.»
CHAPITRE X
INDUSTRIE.--COMMERCE.--VOIES DE COMMUNICATION.--MOYENS DE TRANSPORT.
I
Le noir de la cÎte des Esclaves se montre doué de qualités naturelles
suffisantes pour réussir dans les arts industriels. Son goût artistique
se révÚle dans les poteries et les pipes ouvrées, les nattes, les
chapeaux et les calottes de paille, les bĂątons et les escabeaux
sculptés, les calebasses burinées...
Les _pirogues_, confectionnĂ©es dâune seule piĂšce, ne manquent pas de
rĂ©gularitĂ© et dâĂ©lĂ©gance. On les radoube en fixant des piĂšces avec des
clous, ou Ă lâaide dâun transfilage. On calfate avec des fibres
végétales.
Les _forgerons_ travaillent le fer, le cuivre et lâor avec une habiletĂ©
dâautant plus remarquable que leurs outils sont fort imparfaits. Le
soufflet de forge, comme celui des Ăgyptiens et des Grecs, consiste en
deux outres surmontĂ©es dâun manche qui les met en mouvement. Les amandes
de palme concassées servent de charbon.
Lâ_art de la verrerie_ nâest pas tout Ă fait inconnu. De lâintĂ©rieur on
porte Ă la cĂŽte des anneaux en verre, de couleur bleuĂątre ou verte. Ces
anneaux, aussi bien que les anneaux en cuivre, dans le pays, sont des
parures recherchées.
Lâ_industrie textile_ produit des tissus de coton et de filaments de
palmier et dâautres plantes. Le mĂ©tier du tisserand donne des Ă©toffes
larges Ă peine de dix Ă quinze centimĂštres; aussi la production est
lente, et les étoffes du pays sont trÚs-chÚres, eu égard au peu de
valeur des matiĂšres premiĂšres.
La _teinture_ emprunte ses richesses aux substances végétales du pays.
Le bleu, le rouge et le jaune sont trÚs-réussis, le rouge surtout.
Le cuir est parfaitement prĂ©parĂ© par les habitants de lâintĂ©rieur.
Les indigĂšnes de la cĂŽte se procurent du sel en faisant Ă©vaporer lâeau
de lâOcĂ©an dans des pots de terre trĂšs-Ă©vasĂ©s, Ă la chaleur du soleil ou
du feu.
Les indigĂšnes fabriquent aussi lâhuile de palme. Ils pavent dâamandes de
palme une aire carrée entourée de murs, jettent le fruit du palmier
arrosĂ© dâeau sur ce fond rĂ©sistant, et lâĂ©crasent en piĂ©tinant. DĂšs que
lâopĂ©ration est terminĂ©e, ils jettent une grande quantitĂ© dâeau dans le
bassin. Lâhuile surnage; on la prend avec une calebasse, on la tamise et
on la livre ainsi au commerce.
II
Le commerce des indigĂšnes se fait presque en entier sur les places
publiques: dans les marchés et les foires. Celui des Européens se fait
en magasin, dans les factoreries et les maisons de détail.
Les foires des noirs ressemblent plus Ă celles de nos ancĂȘtres quâaux
nĂŽtres. Aujourdâhui, parmi nous, les bazars, les magasins sont tellement
multipliĂ©s, les relations mercantiles si aisĂ©es, que lâon nâa pas besoin
dâaller Ă la foire pour se procurer ce quâon dĂ©sire: objets de
nĂ©cessitĂ©, dâutilitĂ© ou de simple fantaisie. Aussi, les foires modernes
nâont dâimportance quâĂ raison de produits spĂ©ciaux dont on y trafique
particuliĂšrement. Souvent elles ne sont plus que le rendez-vous des
ménageries, des bateleurs et des badauds; ce sont plutÎt des réunions
populaires de jeux et de fĂȘtes que des centres dâopĂ©rations
commerciales. Chez les noirs, les foires sont ce quâelles furent jadis
pour nos pĂšres: de grands marchĂ©s publics oĂč lâon trouve tous les
articles possibles. Dans les foires seulement on est sûr de trouver de
tout: du maïs, des ignames, des petits oignons, des denrées et des
fruits de toute sorte, du piment, du sel, des poissons fumés, des
fétiches et des amulettes, des nattes, des paniers, des indiennes, des
colliers, du tabac Ă fumer, du tabac Ă priser, du fard pour les
paupiĂšres, etc., etc., etc.
Chaque genre de produit a son dĂ©partement: ici câest la section du bois
à brûler; on peut en acheter pour une somme infime, pour cinq centimes
ou moins encore. Là on vend des herbes et des poudres médicinales, pour
guérir de tous les maux, pour rompre les charmes et dissiper les
enchantements. Pouah! quelle odeur infecte! câest la place rĂ©servĂ©e au
poisson: poisson frais, poisson fumé, poisson passé, poisson presque
pourri. Vite, éloignons-nous.
Voici une exposition de _fillas_, un grand déballage. Sous cette échoppe
sâĂ©talent des bouteilles aux brillantes Ă©tiquettes; les noms sont des
plus séduisants: rhum, cognac, marasquin, muscat de Frontignan,
anisette... La _cachassa_ et le _gin_ coulent abondamment dans ces
buvettes.
A Agoué, il y a deux marchés distincts: le marché mina et le marché
nago. La vente de certains objets est souvent prohibĂ©e sur lâun ou
lâautre de ces marchĂ©s, et sĂ©vĂšrement rĂ©primĂ©e.
Une des places de Porto-Novo est encore désignée sous le nom de foire
des esclaves (_odja Ăšrou_).
Actuellement on trafique peu des esclaves; depuis 1865, on nâen exporte
plus dans les colonies européennes, et le commerce légal a pris des
dĂ©veloppements considĂ©rables. Les Ă©changes, Ă lâintĂ©rieur, se font
trĂšs-activement, grĂące Ă lâorganisation des foires qui se succĂšdent sans
interruption. Tous les jours la foire se tient Ă Porto-Novo, Ă Djangan
ou Ă AggĂ©ra, trois villes peu distantes lâune de lâautre. Les foires
sont distribuĂ©es de la mĂȘme façon dans la rĂ©gion dont AgouĂ© est le
centre, aussi bien que dans lâintĂ©rieur; en sorte que lâon a presque
toujours les facilitĂ©s de la foire, non loin du lieu oĂč lâon est. En
général on ne fait que troquer; on donne une marchandise pour une autre:
une poule, un mouton, un esclave pour quelques feuilles de tabac,
quelques piĂšces dâĂ©toffe ou une quantitĂ© dĂ©terminĂ©e dâeau-de-vie.
La monnaie courante est le cauris (_cyprea moneta_), petite coquille
ovale, plate en dessous, dâun blanc jaunĂątre. Câest parce que les nĂšgres
lâemploient comme monnaie que ce coquillage de la mer des Indes est
vulgairement appelĂ© _monnaie de GuinĂ©e_. Du reste, la GuinĂ©e nâest pas
le seul pays oĂč les coquillages servent de menue monnaie; depuis les
Ă©poques les plus reculĂ©es, ils ont cours en Chine, dans lâInde, en
Arabie... Les cauris circulent dans la plus grande partie du Soudan.
Voici le taux des cauris pendant mon séjour à la cÎte des Esclaves:
Ordinairement, 8,000 valaient un dollar (5 fr. environ).
2,000 -- 1 fr. 25 c.
200 -- 0 » 12 c. 1/2
40 -- 0 » 02 c. 1/2
Un sac de cauris (soit 20,000 cauris) vaut 12 fr. 50, au cours
précédent. Or, il pÚse prÚs de 60 livres. Le poids énorme de cette
monnaie la rend fort incommode pour les transactions importantes.
Les nĂšgres comptent comme nos ancĂȘtres ont comptĂ© avant dâĂ©crire la
numĂ©ration. Nos ancĂȘtres ajoutaient les cailloux aux cailloux
(_calculi_, petits cailloux, dâoĂč le mot _calcul_). Ils ne comptaient
pas autrement, avant lâinvention des caractĂšres numĂ©riques. Les noirs de
la cÎte des Esclaves, privés encore de numération écrite, ajoutent les
cauris aux cauris. Quand ils ont formé un tas (_igba_, 200), ils
comptent par _tas_ ou _igba_ jusquâĂ 2,000 (_egba_, tas complet). Les
cauris ne sont pas seulement la monnaie courante; ils sont, en quelque
sorte, les éléments du calcul des nÚgres.
Les indigĂšnes comptent par 5 jusquâĂ 20; par 20, jusquâĂ 200; par 200,
jusquâĂ 2,000; par 2,000, jusquâĂ 20,000. Vingt mille cauris Ă©galent un
sac. Au-dessus, on compte par sacs; on dit: 2, 3, 4 sacs dâhommes pour
40, 60, 80,000 hommes.
Nous ne rĂ©pĂ©terons pas ici ce que nous avons dit dans notre _Ătude sur
la langue nago_.
Pour se faire une idĂ©e de lâimportance du commerce dans ces parages, on
nâa quâĂ considĂ©rer les opĂ©rations commerciales qui se font Ă Lagos.
Dans la seule colonie anglaise, le produit de lâexportation sâĂ©lĂšve Ă
plus de dix millions de francs, et celui de lâimportation, Ă cinq
millions au moins par an.
Les articles dâexportation sont: le coton, les amandes et lâhuile de
palme, les arachides, les graines de sĂ©same, lâivoire, les Ă©toffes du
pays, les calebasses, le beurre végétal, les noix de kola, les ignames,
le piment et autres épices. Ces produits sont déversés en majeure partie
en Angleterre, en France, en Allemagne et au Brésil.
Lâimportation introduit dans le pays: des Ă©toffes de soie et de coton,
du tafia, du gin, des liqueurs, du corail, des verroteries, etc., etc.
«Une seule maison de Marseille, nous dit M. Courdioux, a expédié, en
1868, quarante-deux navires Ă ses comptoirs de la cĂŽte des Esclaves, et
en a retirĂ© 15,000 tonnes dâhuile de palme ou dâamandes de palme...
Lâhuile de palme arrive en Europe Ă lâĂ©tat solide, comme une graisse
Ă©paisse. On lâemploie dans la savonnerie et dans la fabrication des
bougies ordinaires. Outre lâ_olĂ©ine_, elle renferme un principe quâon a
appelĂ© la _palmitine_, qui nâest probablement quâune variĂ©tĂ© de la
stĂ©arine commune. Mais lâhuile de palme entre surtout dans la
composition des graisses destinées à adoucir le frottement des roues de
wagons et de locomotives de la plupart des chemins de fer de lâEurope.»
Le commerce livre Ă lâindustrie europĂ©enne le sĂ©same, lâarachide et le
bĂ©raf, pour en extraire de lâhuile comestible que lâon mĂȘle Ă lâhuile
dâolive.
Difficilement on trouve sur la cĂŽte des armes du pays; on les fait venir
de lâintĂ©rieur lorsquâon veut sâen procurer. Ces armes ne sont guĂšre que
des objets de curiositĂ©: on se sert gĂ©nĂ©ralement dâarmes françaises et
anglaises, dont le marchĂ© est inondĂ©. La poudre vient aussi dâEurope. En
guise de projectiles, les nÚgres emploient des débris de fer, des clous,
des amandes de palme concassées.
Une grande partie de la vie nationale des nĂšgres se concentre dans les
marchés et les foires; les nÚgres trafiquent sans cesse; on les voit
parcourir dâimmenses Ă©tendues pour un lucre mĂ©diocre.
III
_Les voies de communication et la facilité des transports_ sont
essentiels au dĂ©veloppement du commerce, de lâindustrie et de la
civilisation. La difficulté des relations et des transports entrave
lâĂ©coulement des produits et sâoppose aux transactions: tout est enrayĂ©,
tout languit dans une stagnation affligeante.
A la cĂŽte des Esclaves, point de routes, point de voitures, point de
bĂȘtes de somme: les femmes et les esclaves opĂšrent seuls tous les
transports sur leur tĂȘte, lentement, pĂ©niblement.
Toutefois, les voies de communication seraient nombreuses et commodes,
si la politique ne venait les fermer. Un vaste réseau de lagunes
sillonne la cĂŽte, et de nombreux cours dâeau relient par des voies
naturelles les contrĂ©es de lâintĂ©rieur Ă celles de la cĂŽte. Le Volta, Ă
lâouest; le Niger, Ă lâest; lâAgaoumĂ©ou, au nord de Grand-Popo; lâOwo,
au nord de Koutonou; lâOcpara, Ă cĂŽtĂ© de Badagry, sont de larges voies
ouvertes par la nature. Lâ_Ogoun_ descend de lâintĂ©rieur, passe Ă
AbĂ©okouta, et se jette dans lâOcĂ©an, prĂšs de Lagos. Lâ_Ochoun_ coule Ă
travers le JĂ©bou. Je ne parle pas des nombreux cours dâeau de moindre
importance.
GuidĂ©s par leur bon sens pratique, les Anglais ont pris position Ă
lâembouchure du Volta, de lâOcpara, de lâOgoun, de lâOchoun et du Niger.
Sâils avaient rĂ©ussi Ă sâĂ©tablir Ă Koutonou, ainsi quâils ont souvent
tenté de le faire, ils seraient maßtres de toutes les voies naturelles
ouvertes au commerce de lâintĂ©rieur.
La navigation est insignifiante chez les nÚgres. Néanmoins tous les
transports de quelque importance, aussi bien que les opérations
dâembarquement et de dĂ©barquement, se font Ă lâaide de pirogues.
Les nĂ©gociants europĂ©ens ont, pour lâusage de leurs factoreries, de
grandes embarcations, mais les nĂšgres ne se servent que fort rarement de
grandes barques; ils se contentent de canots de moyenne grandeur; ils
sâaventurent mĂȘme dans lâOcĂ©an, bien au large, sur des pirogues
tellement Ă©troites quâils doivent sây tenir accroupis, afin de ne pas
les faire chavirer.
CHAPITRE XI
ĂTAT SANITAIRE.--FUNĂRAILLES.--DEUIL.
La cĂŽte des Esclaves est un des pays les plus insalubres de lâunivers.
Lâhomme y est soumis Ă un degrĂ© hygromĂ©trique tellement Ă©levĂ©, quâil sây
trouve dans des conditions physiologiques tout à fait défavorables. De
plus, il y est constamment assujetti Ă lâinfection paludĂ©enne.
M. le docteur FĂ©ris, se basant sur des observations faites par lui-mĂȘme,
Ă bord de lâ_Hamelin_, en face du Dahomey et de la cĂŽte mina, a
dĂ©montrĂ©, dans les _Archives de mĂ©decine navale_, que lâair est
naturellement raréfié dans ces pays de chaleur. «Trois causes, dit-il,
tendent ici à la raréfaction du gaz respiratoire; ce sont:
«1Âș La chaleur, qui dilate lâatmosphĂšre;
«2Âș La prĂ©sence de la vapeur dâeau, qui prend la place de lâair;
«3Âș La diminution de la pression baromĂ©trique.»
Les calculs de M. Féris déterminent «que, dans les régions équatoriales,
la quantitĂ© dâoxygĂšne absorbĂ©e Ă chaque inspiration pourrait ĂȘtre
considĂ©rĂ©e comme infĂ©rieure dâenviron un sixiĂšme au moins Ă celle qui
entre dans le poumon quand la température est à 0°. Il fallait donc,
pour maintenir lâĂ©quilibre physiologique, que le nombre des respirations
et des battements de cĆur sâaccrĂ»t dâune façon proportionnelle. Et en
effet..., nous trouvons que le travail mĂ©canique du cĆur et des poumons
sâest juste augmentĂ© dâun sixiĂšme[77] dans lâĂ©quipage de lâ_Hamelin_...
Quelles modifications va donc porter Ă lâorganisme cette variation dans
les fonctions physiologiques? La diminution de lâoxygĂšne absorbĂ© a pour
résultat une diminution générale de la masse sanguine qui constitue un
Ă©tat spĂ©cial dĂ©signĂ© par les mĂ©decins sous le nom dâ_anĂ©mie_.
[77] Notons cette observation de M. Féris: «Ne serait-ce pas pour
compenser lâeffet de la rarĂ©faction de lâair, que la prĂ©voyante
nature... a muni la race noire de vastes narines qui présentent une
large entrée des voies respiratoires?»
«LâaccĂ©lĂ©ration de la respiration tend, il est vrai, Ă rĂ©parer le mal,
mais elle est certainement insuffisante, car la physiologie enseigne que
le nombre des inspirations est loin dâen compenser lâamplitude.
«Câest pour cela quâen regard de lâanĂ©mie des hauteurs, il faut placer,
je crois, lâanĂ©mie des pays chauds; un lĂ©ger degrĂ© dâappauvrissement du
sang y est physiologique. En effet, un certain nombre de globules
rouges, ne rĂ©ussissant pas Ă sâemparer de lâoxygĂšne nĂ©cessaire Ă leur
existence, deviennent inutiles pour lâorganisme, meurent, et
disparaissent en se dissolvant.
«Cette anĂ©mie, que jâappelle physiologique, est lĂ©gĂšre, mais doit se
produire forcément, nécessairement, en vertu de cet axiome de
physiologie qui Ă©tablit que tout organe qui nâaccomplit pas ses
fonctions tend Ă sâatrophier, et finalement Ă disparaĂźtre; je ne veux
pas, bien entendu, la confondre avec lâanĂ©mie profonde des climats
chauds, qui est un état pathologique dû à des causes diverses. Il est
certain, néanmoins, que la premiÚre crée un tempérament spécial qui
conduira facilement à la seconde.»
Cet état anémique, ce _tempérament spécial_, comme dit M. Féris, se
rĂ©vĂšle par le teint jaunĂątre que prend lâEuropĂ©en transplantĂ© sous le
ciel de GuinĂ©e. Nous lâappelions le _teint de la cĂŽte_, parce que
lâacclimatement le donnait aux nouveaux venus, lorsque lâanĂ©mie
physiologique avait créé en eux ce _tempérament spécial_, qui
sâappellerait avec raison le _tempĂ©rament de la cĂŽte_ ou des pays
chauds. Quand nous disions Ă quelquâun: _Vous nâavez pas encore le teint
de la cĂŽte_, câest comme si nous eussions dit: «Le teint de votre visage
ne trahit pas encore lâanĂ©mie physiologique que le climat doit produire
en vous.»
M. FĂ©ris, dans lâĂ©tude que nous venons de rĂ©sumer, explique savamment un
fait constaté depuis longtemps par ses devanciers. Au siÚcle dernier,
James Lind disait[78] des Européens établis dans la Guinée: «En général,
les blancs y prennent une couleur jaune; leur estomac sây affaiblit au
point quâil ne peut recevoir une certaine quantitĂ© dâaliments sans
dĂ©goĂ»t ou envie de vomir.» Du reste, on a toujours considĂ©rĂ© lâanĂ©mie
comme le premier résultat du séjour dans les pays chauds; résultat
inĂ©vitable dont lâhygiĂšne peut, jusquâĂ un certain point, attĂ©nuer les
effets.
[78] _An essay on diseases incidental to Europeans in hot climates_.
London, 1768-71-75. Essai des maladies des Européens dans les pays
chauds.
LâĂąme, Ă©tant intimement unie au corps, subit le contrecoup des accidents
physiologiques: Ă lâanĂ©mie physiologique correspond ce que jâappellerai
volontiers lâanĂ©mie intellectuelle et morale: anĂ©mie _lĂ©gĂšre_ aussi,
naturelle, et nâallant pas jusquâau degrĂ© constituant un Ă©tat maladif.
Lâintelligence, comme le corps, a ses langueurs: elle supporte mal une
application soutenue; lâimagination sâĂ©mousse ou sâexalte outre mesure;
la volontĂ© perd de sa vigueur; le caractĂšre sâaigrit.
Sous lâinfluence dâune chaleur Ă©levĂ©e et constante, dâune atmosphĂšre
toujours surchargĂ©e dâĂ©lectricitĂ© et dâhumiditĂ©, lâEuropĂ©en sâaffaiblit;
toutefois il résiste. Le plus grand obstacle à son acclimatement, la
cause rĂ©elle de lâinsalubritĂ© du climat, câest le sol marĂ©cageux. Les
_miasmes telluriques_, lâinfection paludĂ©enne, voilĂ ce qui rĂ©git lâĂ©tat
sanitaire et le rend si mauvais.
La grande saison sĂšche est relativement bonne, parce que lâharmattan
dessĂšche tout, Ă cette Ă©poque, et que la sĂ©cheresse sâoppose au
développement du _miasme tellurique_, agent des affections paludéennes.
Par contre, lâĂ©tat sanitaire est mauvais au commencement de la saison
des pluies; trĂšs-mauvais, aprĂšs les grandes pluies.
Lâintoxication palustre, qui se produit surtout Ă ces deux pĂ©riodes de
lâannĂ©e, nâa point pour cause unique lâĂ©vaporation de lâeau marĂ©cageuse
ou la putrĂ©faction vĂ©gĂ©to-animale; elle dĂ©pend dâune action propre et
directe du sol. Lorsquâune vĂ©gĂ©tation convenable nâĂ©puise point la
fertilité du sol, celui-ci devient apte à développer la malaria. A
lâappui de cette doctrine, M. LĂ©on Colin, dans son _TraitĂ© des fiĂšvres
intermittentes_, fait remarquer que la fiĂšvre intermittente se produit
lors des défrichements de terres vierges et non marécageuses.
Les influences telluriques traßnent à leur suite le cortége de maladies
nombreuses, souvent fort graves: fiĂšvres intermittentes avec
prédominance de symptÎmes bilieux, accÚs pernicieux de forme comateuse,
hépatite, dyssenterie. Le malade atteint de ces maladies est souvent
obligĂ© dâaller chercher sous un autre climat, sinon la santĂ© quâil ne
recouvrera peut-ĂȘtre plus, du moins un adoucissement Ă ses maux.
Les fiĂšvres intermittentes dominent toute la pathologie du pays; leur
préexistence aggrave toujours les autres maladies, qui en découlent le
plus souvent.
La chaleur se maintient dans toutes les saisons Ă une moyenne de 25° Ă
27°, avec une variation diurne de deux degrés environ. Aussi, le corps
ne se retrempe ni par le froid de lâhiver, ni par la fraĂźcheur de la
nuit: la chaleur continue rend lâĂ©nervation gĂ©nĂ©rale beaucoup plus
grande que dans les pays tempérés. «Les fiÚvres intermittentes, dit
Thévenot, parlant du Sénégal, sont les affections qui épuisent le plus
lâinfluence nerveuse.» Cela nâest pas moins vrai Ă la cĂŽte des Esclaves.
Je ne connais pas dâEuropĂ©en qui nâait pas Ă©tĂ© atteint de fiĂšvre
paludĂ©enne durant son sĂ©jour Ă la cĂŽte: on ne lâĂ©vite mĂȘme pas toujours
à bord des navires. Voici un fait, entre autres, raconté par
Fonssagrives: «Nous rangions de prĂšs lâembouchure de la riviĂšre
marĂ©cageuse de Lagos, qui sâouvre dans le fond du golfe de BĂ©nin, et la
brise de terre nous apporta, pendant _dix minutes_ environ, des
Ă©manations agrĂ©ables dont lâimpression fut sentie de tout le monde; nous
reprĂźmes aussitĂŽt le large, et, le lendemain, une dizaine de
fĂ©bricitants (sur 114 hommes dâĂ©quipage) se prĂ©sentĂšrent au poste, qui,
Ă cette Ă©poque, nâen contenait pas un seul.» (A bord du brick
lâ_Abeille_.)
Je me reprocherais de tant insister sur lâinsalubritĂ© du climat, si je
devais accrĂ©diter lâopinion erronĂ©e que ce climat est presque sĂ»rement
mortel pour lâEuropĂ©en. Du reste, Lind lâa trĂšs-bien observĂ©: dans les
rĂ©gions insalubres, il y a des localitĂ©s saines que lâon doit rechercher
avec soin. Quand on ne peut y fixer sa résidence habituelle, on fera
trĂšs-bien dây chercher un abri contre les maladies, pendant la saison
malsaine, ou lorsquâon a dĂ©jĂ subi les atteintes du mal. Notons, Ă ce
propos, que la fiÚvre atteint de préférence ceux qui habitent en dehors
des villes. Cette immunité relative du centre des villes a été constatée
en plusieurs endroits, notamment Ă Rome et dans la campagne romaine par
L. Colin. Lind cite plusieurs exemples «de maladies terribles et
mortelles pour avoir séjourné toute une nuit dans des endroits
malsains». Il nous dit encore que «le changement dâair est avantageux
dans toutes les maladies épidémiques».
Laissons la parole à M. Féris pour quelques détails techniques:
«Presque tous les blancs qui sont sur la cÎte depuis plus de deux ans
sont quelquefois atteints de fiÚvre bilieuse hématurique.
«LâhĂ©patite existe Ă lâĂ©tat endĂ©mique.
«La dyssenterie, assez fréquente, présente un caractÚre de gravité
exceptionnel; il est admis, dans le pays, que tout individu atteint
arrive fatalement Ă une terminaison funeste sâil nâabandonne pas la
contrĂ©e. Il y a certainement un peu dâexagĂ©ration dans cette crainte,
car jâai soignĂ© plusieurs dyssentĂ©riques qui se sont relevĂ©s; mais la
maladie récidive avec la plus grande facilité.
«La grande quantitĂ© dâhumiditĂ© qui baigne lâatmosphĂšre prĂ©dispose aux
rhumatismes. Cette affection est tellement fréquente chez les blancs
autant que chez les noirs, quâon pourrait presque la considĂ©rer comme
une maladie endémique.
«Les insolations sont graves et nombreuses.
«La petite vérole fait, de temps en temps, son apparition dans le pays
et y exerce chez les noirs de terribles ravages. En 1873, cette
affection enleva 1300 personnes à Agoué seulement. Le commandant du fort
portugais Ă Wydah avait perdu, Ă la fin de 1875, 6 hommes sur 18 noirs
de San-Thomé qui formaient la garnison.
«Le dragonneau, ou filaire de Médine, est aussi nommé, avec juste
raison, _ver de Guinée_. En effet, il fait quelquefois sur la cÎte des
ravages incroyables; plus de la moitiĂ© de la population sâen est vue
attaquĂ©e, tellement que lâon craignait quelquefois que les bras ne
vinssent à manquer pour travailler les cultures. Dans le langage figuré
du pays des Popos, ce ver est appelé _adanto blaka_ (corde qui amarre le
brave).
«On le voit se développer partout, sur les régions superficielles de la
tĂȘte, du tronc et des membres; mais neuf fois sur dix au moins, il
habite les jambes. On admet quâil existe dans la lagune et quâil pĂ©nĂštre
à travers la peau nue des membres inférieurs des noirs qui traversent
ces canaux. Quelquefois il est solitaire, mais souvent certaines
personnes sont attaquées par plusieurs nématoïdes à la fois. Le P.
MĂ©nager mâa dit en avoir vu jusquâĂ seize sur le seul sein dâune
négresse.
«Cette affection occasionne de vives souffrances, et laisse souvent de
graves dĂ©sordres aprĂšs elle; une gangrĂšne consĂ©cutive est loin dâĂȘtre
rare.
«Les noirs appliquent sur la plaie un mélange de verre et de charbon
pilĂ©s, ou bien de lâhuile de palme et quelques herbes caustiques, ou
encore un onguent avec du savon, de lâhuile de palme et je ne sais
quelles feuilles. Le plus souvent, ils attachent un léger poids au
nématoïde, une baguette en bois, par exemple, et le laissent ainsi
sortir peu Ă peu Ă lâextĂ©rieur. Les blancs sont Ă©galement envahis par ce
parasite.
«Les ulcÚres ne sont pas rares, surtout aux membres inférieurs.
«Les maladies les plus communes sont les maladies de la peau. Le
psoriasis, lâeczĂ©ma, lâherpĂšs circinĂ©, se montrent avec une grande
fréquence chez le blanc aussi bien que chez le noir. Les bourbouilles
(_lichen tropicus_) sont constantes.
«Presque tous, indigÚnes et Européens, sont atteints de la _sarne_
(_sarna_, gale, en portugais). Les boutons sont absolument semblables Ă
ceux du sarcopte. La transmission se produit de mĂȘme par le contact;
mais elle prĂ©sente ceci de particulier, câest quâau lieu dâenvahir le
corps entier, elle se localise presque toujours sur certains points: en
premiĂšre ligne, le pied, puis la main, enfin les bras, les jambes, et
moins souvent le tronc.
«Les noirs ont des médecins indigÚnes qui sont de deux espÚces: le
médecin des liquides, qui ne donne que des boissons, et le médecin des
solides, qui prescrit des substances massives. Il est inutile de dire
que des cérémonies de fétiche forment la base de toutes ces
ordonnances.»
A la nomenclature du docteur FĂ©ris jâajouterai la _maladie du sommeil_,
dont jâai vu plusieurs cas. Il faut lâexpliquer probablement par
lâinflammation de lâenveloppe cĂ©rĂ©brale. Dans cette terrible maladie, le
patient est sous le poids dâune somnolence que rien ne dissipe; il
rĂ©pond quand on lâappelle, mais sans sortir de sa torpeur. La
terminaison est toujours fatale.
Si les maladies sont nombreuses, les lĂ©sions par suite dâaccidents et
les blessures ne le sont pas moins. Beaucoup de blessures, mĂȘme peu
graves, sont accompagnées du tétanos traumatique et suivies de mort. Il
est à remarquer combien les nÚgres endurent le mal avec insensibilité.
Les accouchements sont, pour la plupart, faciles et heureux chez les
femmes qui ont atteint leur complet développement. On voit des négresses
suspendre leurs travaux quelques heures seulement, Ă lâoccasion de
lâaccouchement. Les enfantements de jumeaux sont trĂšs-frĂ©quents.
On comprendra aisĂ©ment, aprĂšs ce qui vient dâĂȘtre dit, que la mortalitĂ©
doit atteindre un chiffre élevé. Avant mon arrivée à la cÎte, douze
missionnaires y étaient venus en cinq ans (1861-65). De ces douze
missionnaires, trois étaient déjà morts, et trois moururent avant la fin
de 1869. Le missionnaire arrivé avec moi, en janvier 1866, mourait une
vingtaine de jours aprÚs notre débarquement.
De 1868 Ă 1873 inclus, 46 blancs moururent Ă Lagos; or la moyenne
annuelle des blancs établis à Lagos durant cette période fut de 80.
Voici le tableau de la mortalitĂ© de Lagos pour cette mĂȘme pĂ©riode de six
ans.
MOIS NATURELS EUROPĂENS TOTAL
Janvier 384 5 389
Février 380 7 387
Mars 321 0 321
Avril 334 2 336
Mai 362 4 366
Juin 340 3 343
Juillet 355 2 357
Août 277 4 281
Septembre 257 4 261
Octobre 257 6 263
Novembre 262 4 266
Décembre 327 5 332
TOTAUX 3856 46 3902
Les chiffres de ce tableau ne sont pas dâune exactitude rigoureuse,
attendu que les indigÚnes négligent souvent de faire enregistrer les
dĂ©cĂšs. Mais il nâest pas possible de mieux Ă©tablir une statistique. Du
reste, en dehors de Lagos, on nâa pas mĂȘme de ces Ă peu prĂšs: point de
recensements, pas de registres des naissances et des décÚs. Si, dans la
colonie anglaise, on nâest sĂ»r que de ce qui est enregistrĂ©, ailleurs on
ne saurait rien préciser.
La statistique coloniale donnait comme chiffre de la population, en
1874:
BLANCS NOIRS TOTAL
Lagos et environs 82 35.923 36.005
District nord 12.401 12.401
-- est 10 4.004 4.014
-- ouest 2 7.799 7.801
--------------------------
TOTAUX 94 60.127 60.221
La comparaison des deux tableaux précédents peut faire apprécier les
proportions de la mortalité.
En octobre 1874, je fus appelĂ© pour donner des soins Ă un grand dâAgouĂ©:
ce qui me fournit lâoccasion dâassister Ă son trĂ©pas. Le malade, fort
avancé en ùge, était aux prises avec la mort. Il était soutenu entre les
jambes dâun homme, tandis quâun autre, accroupi devant lui, se fatiguait
Ă lui insuffler certaines poudres dans les yeux et dans les narines;
puis il lui crachait sur le visage; puis, appliquant les mains sous les
aisselles du patient et pressant fortement de haut en bas, il faisait
subir Ă la poitrine un massage bien rude pour la circonstance. Ce nâest
pas le cas de dire que, si cela ne fait pas de bien au moribond, cela ne
lui fit pas de mal: je crois que toutes ces passes lâaidĂšrent Ă
expirer[79].
[79] Les musulmans, dans ces contrées, ont un moyen plus expéditif
dâabrĂ©ger lâagonie des leurs: ils leur plantent le couteau dans la
gorge, _car un croyant ne doit pas paraĂźtre devant Mahomet dans les
transes de lâagonie_.
AussitĂŽt que le malade eut rendu le dernier soupir, les femmes
éclatÚrent en sanglots, poussant des cris et des gémissements prolongés
et bruyants. Elles luttaient Ă qui pousserait les clameurs les plus
perçantes. A coup sûr, le tapage dominait sur la douleur.
Les funĂ©railles se cĂ©lĂšbrent trĂšs-solennellement, mais lâĂ©lĂ©ment
vraiment religieux y occupe une petite place.
Dâabord, on achĂšte le passage pour lâautre vie. Les AthĂ©niens et les
Romains mettaient une piĂšce de monnaie dans la bouche de leurs morts:
câĂ©tait _le denier de Charon_, le prix payĂ© au nocher des enfers pour le
passage des Ăąmes. Les noirs ne disent pas que les Ăąmes de leurs morts
doivent passer les fleuves des Enfers: le Styx, le Cocyte, lâAchĂ©ron ou
le PhlĂ©gĂ©ton, mais ils ne manquent pas dâ_acheter le passage_. Ils
immolent une poule quâils appellent LA POULE OUVRANT LA VOIE,
_adiĂš-iranna_ (_adiĂš_, poule,--_ira_, achetant,--_onna_, le passage, le
chemin). Cette poule immolĂ©e rend lâ_oricha_ favorable, et sert de
sauf-conduit au dĂ©funt qui entre dans lâautre monde.
A dĂ©faut de douleur rĂ©elle, lâusage veut quâon affiche les dehors dâune
véritable désolation. On crie, on hurle des lamentations. Les femmes
surtout sont obligées de se lamenter avec éclat: elles ont le rÎle
principal dans le deuil; câest pourquoi on les appelle les
pleureuses[80] (_élÚkoun_, les maßtresses des larmes, du deuil).
[80] Quand une mÚre donne le jour à une fille, on dit: «_Elle a
enfantĂ© une pleureuse, O BI ĂLĂKOUN._» Pour un garçon, on dit:
«_Elle a enfantĂ© un cultivateur, O BI IWALLĂ._»
La démonstration bruyante des pleurs funÚbres est faite soit par les
parents du défunt, soit par les amis, soit par des pleureuses
mercenaires. Ăcoutons leurs complaintes: «Ma mĂšre est morte, mon pĂšre
est mort: qui prendra soin de moi?» sâĂ©crie une des pleureuses.
Une autre module langoureusement ce chant funéraire:
«Jamais plus je ne pourrai le voir! Câen est fait! je ne le verrai
plus!... Déjà , hélas! je ne le vois plus!
«Je vais Ă la fontaine, et je laisse la foule sâĂ©couler; jâattends
jusquâĂ la nuit: je suis seule, hĂ©las!
«Je vais au marchĂ©, et je laisse la foule sâĂ©couler; jâattends jusquâĂ
la nuit: je suis seule, hélas!
«Je vais sur le chemin; la foule lentement sâĂ©coule, la nuit vient, et
toujours je suis seule, hélas!»
Par des lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent les
condoléances. Cependant, de toutes parts, on vient à la maison
mortuaire, oĂč les parents fournissent Ă manger et Ă boire Ă tous ceux
qui se présentent: le tafia est versé à profusion; on chante, on danse,
on fait retentir lâair de fusillades multipliĂ©es.
Le cadavre est étendu sur une natte placée au milieu de la maison,
tandis que ces prĂ©liminaires sâaccomplissent. «Si quelquâun meurt loin
de chez lui, dit un proverbe, une partie de ses restes vient Ă la
maison»; câest-Ă -dire quâon y porte, pour cĂ©lĂ©brer les funĂ©railles, une
partie du cadavre: ongles, doigts, cheveux, etc.
Le lendemain ou le surlendemain du décÚs a lieu la sépulture. Le défunt,
enveloppĂ© dâune natte et couvert de son plus bel _acho_, est descendu
dans une fosse, creusĂ©e dans la chambre mĂȘme oĂč il a expirĂ©. On lui
donne des Ă©toffes, des cauris, des poules, du tafia, que lâon ensevelit
avec lui, car il vivra dans lâautre monde, et il ne faut pas quâil y
apparaisse tout à fait dépourvu.
Quelquefois, avant lâensevelissement, le cadavre est portĂ©
triomphalement dans les rues, au son de la musique. Je me souviens
dâavoir vu plusieurs fois de semblables exhibitions. Un jour, entre
autres, jâentendis chanter des Ă©loges de ce genre: «Il fut un grand
homme, un habile personnage: _il a su faire des dettes ET MOURIR SANS
LES PAYER!_...»
Les fĂȘtes des funĂ©railles, car les funĂ©railles sont des fĂȘtes; les fĂȘtes
des funérailles durent des jours ou des semaines, suivant la richesse
des parents. On les renouvelle Ă lâanniversaire.
Les funérailles royales se distinguent des autres par les horreurs de
sacrifices humains. Femmes et esclaves sont immolés en grand nombre sur
la tombe du roi défunt.
«Voici une autre coutume dâune peuplade voisine, dit M. Beaugendre.
«Quand un homme est mort, tous les amis se réunissent pour éloigner la
tristesse de la famille. On tue quantité de poules et de chevreaux, on
boit et lâon danse trois jours durant. On fait un trou Ă lâendroit oĂč le
dĂ©funt avait lâhabitude de dormir, et lâon y dĂ©pose le cadavre. Pendant
neuf jours, les femmes et les enfants gardent le réduit et couchent sur
la fosse. Le neuviĂšme jour, on verse de lâeau sur cette fosse et lâon y
danse. La famille va alors visiter tous les amis qui ont apporté tafia
et provisions.
«Trois mois aprÚs, les amis sont invités de nouveau à se réunir dans la
case oĂč est enseveli le mort. LĂ , dans lâobscuritĂ©, les fĂ©ticheurs
dĂ©terrent le cadavre et en dĂ©tachent la tĂȘte, quâils dĂ©posent sur des
étoffes précieuses. Ils égorgent ensuite des victimes (poules, chevreaux
et porcs), et le sang et le tafia coulent sur ce crĂąne hideux. Pendant
trois jours on danse, on chante et lâon verse Ă profusion le tafia. Le
quatriĂšme jour, on enterre de nouveau le crĂąne, et le mort est
satisfait.»
Les pleureuses ne se lavent pas et ne lavent point leurs habits tant que
dure le temps des pleurs. Aussi les appelle-t-on _non lavées_.
Circonstance à noter: on brûle les habits du défunt, on détruit ce qui
servit Ă son usage, et lâon nâhabite plus la chambre oĂč il est mort et
oĂč il a Ă©tĂ© enseveli. Souvent mĂȘme on enlĂšve la toiture, et la case est
abandonnĂ©e. Dâautres fois, on se contente de renouveler la toiture.
On nâa point lâhabitude dâĂ©lever des mausolĂ©es sur la fosse: on se
contente de planter une tige en fer de forme particuliĂšre, afin de
marquer la place oĂč se trouve le crĂąne. La tĂȘte est la partie du corps Ă
qui sâadressent plus spĂ©cialement les honneurs funĂšbres.
Dans la chambre sépulcrale, on place des écuelles destinées à recevoir
les aliments et les offrandes que lâon apportera au mort et Ă son
fétiche.
Tous ces honneurs et dâautres encore rendent les funĂ©railles prĂ©cieuses.
En ĂȘtre privĂ© est une honte, souvent un chĂątiment. On les refuse aux
criminels et aux débiteurs insolvables; on dédaigne de les accorder aux
esclaves et aux étrangers.
Voici une lĂ©gende fabuleuse racontĂ©e Ă ce propos. Lâ_adjawo_, animal
assez semblable Ă la chauve-souris et tenant le milieu entre les oiseaux
et les quadrupĂšdes, est le hĂ©ros de cette lĂ©gende. Lâ_adjawo_ rendit le
dernier soupir, et lâon appela les oiseaux pour faire les funĂ©railles,
parce quâon les supposait parents du dĂ©funt. Les oiseaux sâen
défendirent, disant: «Voyez! nous avons tous des plumes, tandis que
lâ_adjawo_ nâen a pas. Il nâest point des nĂŽtres.»
Appelés à leur tour, les rats refusÚrent pareillement de se reconnaßtre
parents de lâ_adjawo_: «Tous dans leur famille ont une queue,
disent-ils, mais lâ_adjawo_ nâen a pas.»
Celui-ci, faute de parents, resta sans sépulture.
De lĂ ce dicton mĂ©prisant qui a cours chez les Nagos: «Il nâest ni rat
ni oiseau: câest un _adjawo_.»
Les enfants morts avant lâĂąge de dix ou douze ans, câest-Ă -dire avant
dâavoir pu se rendre utiles, sont censĂ©s sâĂȘtre laissĂ© sĂ©duire par
quelque mauvais génie: on les appelle _abikou_ (mort dÚs la naissance,
mort-né). Les _abikou_ ne sont pas ensevelis avec solennité; on les
porte hors de la maison, hors de la ville mĂȘme, car ils nâont pas assez
vĂ©cu pour acquĂ©rir, par leurs services, droit de citĂ©. On les enfouit Ă
la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au milieu des
broussailles. La mÚre seule ne sera pas indifférente à leur sort, et
elle viendra porter des offrandes, afin que les mauvais génies ne
maltraitent pas trop son enfant dans lâautre monde.
DĂšs quâune mĂšre voit la maladie amaigrir le corps chĂ©tif de son jeune
nourrisson, aux soucis naturels de lâaffection maternelle se joignent
les prĂ©occupations superstitieuses, et elle craint de nâavoir donnĂ© le
jour quâĂ un _abikou_, et elle charge les pieds et les mains de son
enfant de bracelets de fer sonores et de petites clochettes, afin
dâeffrayer et de mettre en fuite les esprits malfaisants qui lâempĂȘchent
de profiter des soins qui lui sont prodigués.
Pas plus que les _abikou_, les esclaves nâont droit de citĂ©: on se
contente aussi de les enfouir. Les musulmans traĂźnent leurs esclaves
paĂŻens hors de la ville et les jettent dans la lagune, ou les
abandonnent dans les champs sans aucune cérémonie: ils se débarrassent
purement et simplement de leur cadavre. La plupart des esclaves qui
tombent en leur pouvoir se convertissent en apparence Ă lâislamisme, ne
serait-ce que pour éviter cette infortune.
Deux nĂ©griers de Wydah avaient un cimetiĂšre pour leurs esclaves Ă
quelques pas de la mission catholique, moins par convenance que par
nécessité. Les cadavres y étaient à peine couverts de terre, en sorte
que les chacals et les loups les dĂ©terraient sans difficultĂ©. CâĂ©tait un
charnier hideux Ă voir, et non un cimetiĂšre.
Non moins hideux est le spectacle offert aux regards dans les lieux oĂč
lâon expose les restes des suppliciĂ©s. On nây voit que des tĂȘtes fixĂ©es
sur des pieux, des cadavres pendus aux branches dâarbres, des cadavres
gisant sur le sol, des os Ă demi rongĂ©s. ĂĂ et lĂ des vautours et des
corbeaux se disputent des lambeaux de chair.
Sont encore privées de sépulture les personnes frappées de la foudre.
Victimes de la fureur de Chango[81], elles mĂ©ritent lâexĂ©cration des
hommes; elles sont indignes des honneurs funĂšbres. Les parents
pourraient, il est vrai, acheter la permission de les ensevelir, car
avec de lâargent on obtient mĂȘme la faveur des dieux irritĂ©s; mais les
prĂȘtres sont gĂ©nĂ©ralement trop exigeants et les parents trop Ă©goĂŻstes.
Ceux-ci gardent leur argent, et les féticheurs exaltent la puissance de
lâoricha.
[81] Chango, oricha de la foudre.
Les Ăgyptiens qui mouraient endettĂ©s ne recevaient la sĂ©pulture que
lorsque leurs parents ou amis avaient satisfait aux créanciers. Nous
retrouvons cet usage chez les Minas de la cĂŽte des Esclaves. Quand les
parents ne sâexĂ©cutent pas, le corps du dĂ©funt, placĂ© sur un Ă©chafaud,
au bord des chemins, reste exposé à la vue et au mépris des passants.
Au Dahomey, les suicidĂ©s, comme les criminels, sont vouĂ©s Ă lâexĂ©cration
publique: on leur coupe la tĂȘte et on lâenvoie au roi, Ă Abomey, aux
frais des parents ou du maßtre. «Voici, dit M. Courdioux, une légende
que jâai recueillie de la bouche dâun de nos catĂ©chumĂšnes, et qui montre
lâaversion gĂ©nĂ©rale quâont les nĂšgres pour ce genre de mort.
«Un homme, Ă©tant tombĂ© dans lâindigence, nâeut bientĂŽt plus rien Ă
manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable. Il prit une corde,
monta sur un arbre et se mit en mesure dâattacher sa corde Ă une branche
pour se la passer au cou.
«Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit un lépreux qui
prenait un bain Ă quelques pas de lĂ . Il lui crie de sâen aller au plus
vite. Le lĂ©preux, ayant achevĂ© de se laver, prit son pagne et sâenfuit
en disant: «--Je vais chez moi jouir de la vie.»
«Celui qui Ă©tait sur lâarbre, Ă©tonnĂ© de ces paroles, sâĂ©cria:
«--Comment! De quelle vie va donc jouir ce malheureux, qui nâa ni mains,
ni pieds, et dont les chairs ont Ă©tĂ© dĂ©vorĂ©es par la lĂšpre? Moi, jâai de
bonnes mains, de bons pieds, et je vais me pendre! Ce misérable lépreux,
qui est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve encore du
charme Ă vivre, et moi qui suis infiniment moins Ă plaindre, je me
détruirais! Oh! non. Je laisse là ma corde, et je vais chez moi pour
jouir encore de la vie.»
Un mot du deuil.
Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste enfermée dans
lâintĂ©rieur de la maison pendant quarante jours, ne se rasant pas les
cheveux et ne lavant pas ses habits. Que si les affaires lâappellent au
dehors, elle ne sort quâĂ la tombĂ©e du jour et se donne un maintien de
circonstance: tenant les yeux et la tĂȘte baissĂ©s, les bras croisĂ©s sur
la poitrine et la main droite appuyĂ©e sur lâĂ©paule gauche. Les habits de
deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. Il est de mise que les femmes
se voilent la tĂȘte avec un _acho_ de cette couleur.
AprÚs les quarante jours du grand deuil, la parenté vient consoler la
veuve; on lui rase la tĂȘte, et elle prend des vĂȘtements propres.
Les danses et les libations recommencent. Et comme tout cela deviendrait
ruineux, chacun porte son présent, afin de contribuer aux grandes
dépenses que nécessitent les circonstances. Pour faire honneur au défunt
et Ă sa famille, les amis riches envoient leurs esclaves, avec des
fusils et de la poudre, Ă leurs frais; et les fĂȘtes se prolongent ainsi
davantage.
«Les familles du Dahomey ont un grand respect pour les mùnes de leurs
ancĂȘtres. AprĂšs plusieurs annĂ©es de sĂ©pulture, les crĂąnes des dĂ©funts
sont retirés de la fosse, et on les conserve religieusement dans des
vases de terre. Ces vases sont placĂ©s dans un coin de lâhabitation et
servent ainsi de fondement et de consécration au culte à rendre à tous
les fétiches ou dieux domestiques.» (COURDIOUX).
Ce que raconte M. FĂ©ris ne regarde, sans doute, que les Minas dâAgouĂ©.
Encore, je nâoserai pas affirmer que le deuil, tel quâil se pratique
ordinairement, exige toutes ces particularités. «Lorsque les femmes
perdent leur mari, dit-il, elles doivent rester six mois dans la chambre
mĂȘme oĂč il a Ă©tĂ© enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans
lâinaction complĂšte, laissant pousser leurs cheveux et leurs ongles, et
ne changeant jamais de vĂȘtements. Leur famille apporte leur nourriture,
Ă laquelle il est prescrit de mĂȘler du charbon en poudre; on dirait que
les noirs ont pressenti la propriété absorbante du charbon pour les
émanations putrides.
«Ces six mois Ă©coulĂ©s, les veuves sâagenouillent sur des dĂ©bris
dâamandes de palme et des Ă©cailles dâhuĂźtres; et lĂ , les parents du
défunt leur donnent la _chicote_ (fouet portugais) pendant plusieurs
heures, en leur demandant les qualités que leur mari avait pour elles.
«Le jour mĂȘme, ou quelques jours aprĂšs, a lieu lâhorrible supplice de la
fumigation. On leur lie les mains, et on les renferme dans la chambre du
défunt, dans laquelle est allumé un fourneau sur lequel brûlent des
piments secs. La fumĂ©e Ăącre qui sâen exhale provoque une toux suffocante
et des douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, aprĂšs une demi-heure
ou une heure de ces terribles Ă©preuves, les femmes sâaffaissent,
épuisées. Heureusement, cette coutume tend à disparaßtre.
«Quelques jours aprÚs ces cérémonies, elles vont, au lever du soleil, se
laver Ă la plage, se rasent les cheveux, coupent leurs ongles et les
jettent au feu; elles se dépouillent de leurs vieux pagnes et en
prennent de neufs dâune couleur bleu foncĂ©, qui est la couleur de deuil.
«On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec trois points
blancs sur le front, les tempes, les bras, les reins, les jambes et les
pieds. Elles prennent part Ă un copieux repas, aprĂšs lequel elles sont
libres.
«Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs signes de deuil,
câest-Ă -dire le pagne, le tatouage, et cinq ou six grelots suspendus
devant la ceinture.
«Les hommes qui ont perdu leur premiÚre femme se retirent huit jours
dans une chambre, oĂč ils restent couchĂ©s sur une misĂ©rable natte, puis
se rendent sur la plage, brûlent leurs cheveux, leurs ongles et leurs
vieux habits, et se font tatouer comme les veuves.
«Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de leurs conjoints
portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée autour du bras gauche;
le pommeau du bĂąton est aussi ornĂ©, quelquefois, dâun lien de ce genre.»
CHAPITRE XII
LITTĂRATURE.
Le plus beau gĂ©nie sâĂ©tiolerait dans le milieu oĂč vivent les noirs. Leur
vie matérielle et terre à terre en étoufferait les inspirations; ne
cherchons donc pas le génie chez eux. Mais si leur pensée manque le plus
souvent dâĂ©lĂ©vation, leurs discours dĂ©notent une grande facilitĂ© et
beaucoup de finesse. On ne saurait contester aux nĂšgres un sens droit,
le talent et la richesse dâimagination.
Point dâĂ©criture; partant, le dĂ©veloppement intellectuel est enrayĂ©.
LâĂ©criture ne soulageant pas la mĂ©moire, la pensĂ©e nâa pas tout son
essor; elle sâarrĂȘte au premier jet de lâimprovisation.
Entraßné par la rapidité plus ou moins vertigineuse du langage, celui
qui parle nâa pas le temps de rechercher le mot propre; il ne rencontre
souvent que des expressions vagues, sans prĂ©cision et sans clartĂ©. De lĂ
lâhabitude de sâinterrompre frĂ©quemment par des interpellations de ce
genre: «_Ogbo?_ Comprenez-vous?»
Le langage des nĂšgres est bref et rapide, dâautant plus Ă©nergique et
expressif quâĂ la parole se joint toujours lâaction: vives et frĂ©quentes
exclamations, gestes passionnés, musique délirante, mimique continuelle.
On nâa quâĂ se rappeler ce que nous avons dit au chapitre sixiĂšme, en
parlant des _plaisirs et réjouissances_. Ici, nous considérons les
contes ou _alos_ simplement comme productions de lâesprit et monuments
de littérature.
Ce que Laharpe disait des peuples de lâOrient est peut-ĂȘtre plus vrai
encore des nÚgres: «Ces peuples amollis par le climat et intimidés par
le despotisme ne se sont pas Ă©levĂ©s jusquâĂ la vraie philosophie. Mais
ils ont habillé la morale en paraboles et inventé des contes amusants.»
Les _alos_ ont pour but principal de plaire et dâamuser. Outre ceux que
nous citons dans ce chapitre, dâautres sont Ă©pars dans le corps de
lâouvrage.
LE CIEL ET LA TERRE EN DISCUSSION POUR UN ĂMO.
Mon conte a trait au ciel et Ă la terre.
AprÚs avoir tué un _Úmo_[82], le ciel et la terre se le disputaient:
chacun des deux arguait de son droit dâaĂźnesse. Cependant la terre se
rendit maĂźtresse de lâĂšmo, et le ciel, fĂąchĂ©, se retira chez lui. Plus
de pluie: le haricot fleurissait sans fructifier; le maïs venu en épis
ne mûrissait pas.
[82] _Ămo_, espĂšce de rat brun.
Tous les animaux se réunirent en congrÚs. Et ils chantaient: «Le ciel et
la terre, _adja nrété dja!_ ont tué un Úmo; _adja nrété dja!_--La terre
dit quâelle est lâaĂźnĂ©e, _adja nrĂ©tĂ© dja!_--Plus de pluie, _adja nrĂ©tĂ©
dja!_--Le haricot fleurit et ne fructifie pas, _adja nrété dja!_--Le
maïs venu en épis ne fructifie point, _adja nrété dja!_»
Ils prirent lâĂšmo et le livrĂšrent aux oiseaux. Chacun sâĂ©lançait pour le
saisir, et chacun reculait avant de lâavoir pris. Tous les oiseaux
avaient fait ainsi, quand vint le vautour. Le vautour prend lâĂšmo. Les
animaux voulaient lui bĂątir une maison, mais le vautour le porta au
ciel. Et le vautour sâĂ©levait dans les airs; et il nâavait pas parcouru
la moitiĂ© de lâespace, que la pluie tombait Ă torrents. Il ne fut plus
question de maison, et on laisse le vautour Ă la pluie.
VoilĂ pourquoi le vautour nâa pas de maison.
* * * * *
Voici des scĂšnes oĂč lâastuce est en jeu:
LE LĂZARD ET LA TORTUE.
_Alo! Alo o!_
Voulez-vous savoir pourquoi la carapace de la tortue nâest pas unie?
La famine sĂ©vissait: dans tout le pays la disette Ă©tait extrĂȘme. Le
lĂ©zard alla aux champs et dĂ©couvrit une grande roche remplie dâignames.
Le maßtre du champ était prÚs de la pierre. Quand il voulut y entrer, il
sâĂ©cria: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre sâouvrit. Et quand il fut
sorti, il dit: «Pierre, ferme-toi»; et la pierre se ferma.
Le lézard vit tout, entendit tout; et il rentra chez lui.
Au premier chant du coq, il sâen alla voler des ignames, les emporta
dans sa maison et les mangea tout Ă loisir. Chaque jour il renouvela son
larcin.
Une fois il fut rencontré par la tortue-_adjakpa_. Celle-ci lui demanda:
«OĂč as-tu trouvĂ© de quoi manger, mon cher ami?» Le lĂ©zard rĂ©pondit: «Je
me garderais bien de te le dire ou de tây mener: on me tuerait.»
Lâadjakpa rĂ©pliqua: «De grĂące! mĂšne-mây: je nâen soufflerai mot Ă
personne.--Câest bien!» dit le lĂ©zard; et il ajouta: «Au chant du coq,
viens mâĂ©veiller: nous partirons.»
La tortue rentre chez elle, et le lézard rentre chez lui, de son cÎté.
Le coq nâavait pas chantĂ© encore que la tortue Ă©tait dĂ©jĂ prĂšs de la
maison du lézard. Une premiÚre fois, une seconde fois, elle fait
_kékéréké!_ Et elle court appeler le lézard, disant que le coq a chanté.
Le lĂ©zard lui rĂ©pondit de le laisser se reposer: le coq nâa pas chantĂ©
encore. «Câest bien!» dit la tortue. Ils se recouchĂšrent jusquâĂ ce que
le coq chantĂąt.
Alors, le lĂ©zard se leva, et ils sâen allĂšrent. DĂšs quâils furent
arrivĂ©s lĂ , le lĂ©zard dit: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre sâouvrit.
Le lézard entra, prit des ignames et ressortit. Il dit à la
tortue-adjakpa quâil fallait partir. Elle rĂ©pondit de rester un instant
Ă garder. «Câest bien!» dit le lĂ©zard, et sans plus attendre, il se
retira.
Cependant la tortue-adjakpa se chargeait dâignames: elle en mit Ă la
tĂȘte, aux pieds, aux bras; elle en attacha aux cheveux de sa tĂȘte.
Quant au lĂ©zard, il Ă©tait dĂ©jĂ chez lui, dormant les pattes en lâair. Il
avait allumĂ© du feu et se tenait comme quelquâun qui Ă©tait mort, ce
jour-lĂ mĂȘme.
Notre adjakpa ne sut se rappeler comment il fallait dire Ă la pierre
pour quâelle sâouvrĂźt. Elle criait depuis longtemps sans rĂ©sultat...
Survient le fermier qui la saisit, qui la frappe, qui lâassomme. La
tortue dĂ©clara que le lĂ©zard lâavait conduite Ă cet endroit. Le fermier
lâattacha avec une corde et la conduisit chez le lĂ©zard.
Le fermier se présente: il trouve le lézard couché à la renverse, gisant
comme un mort. Il lui dit: «Cette adjakpa prĂ©tend que câest toi qui lâas
conduite dans mon champ.--Comment lâaurais-je fait? je vous le demande;
voyez si je lâaurais pu. Depuis trois mois, je suis ici couchĂ©: je ne
connais le champ de qui que ce soit.»
Le fermier prit la tortue et la tua. Et la tortue, dâune voix
gémissante: «Cancrelat, raccommode-moi, dit-elle; fourmi, viens me
raccommoder.»
LĂ oĂč le cancrelat et la fourmi la raccommodĂšrent, câest lĂ que la
tortue est raboteuse.
LA PRINCESSE GUĂRIE DE SURDITĂ, OU POURQUOI LA TORTUE RĂUSSIT EN TOUTES
CHOSES.
_Alo! Alo o!_
Un certain roi avait une fille qui était sourde-muette. Cette fille
avait nom Bola. Le roi fit tout ce quâil put afin de donner lâouĂŻe Ă sa
fille: tout ce quâon fit ne rĂ©ussit Ă rien. Lâenfant nâĂ©tait pas Ă la
ville: on lâavait relĂ©guĂ©e Ă la campagne.
Or, voici que la tortue aux mille industries se présente au roi et lui
demande ce quâil lui donnera, quand elle aura rĂ©ussi Ă faire parler son
enfant. «Je partagerai ma maison en deux, dit le roi, et je tâen
donnerai une part.»
Lâadjakpa va acheter une bouteille de miel et vient dans le bois oĂč
demeure lâenfant. Elle dĂ©pose le miel et va se cacher. Lâenfant arrive
prĂšs de cette bouteille de miel, y porte la main. La tortue sort de sa
cachette, se glisse par derriĂšre, donne un soufflet Ă la jeune fille:
«Voleuse! sâĂ©crie-t-elle: câest ainsi que tu voles le miel, pour aller
le manger.--Moi! dit la jeune fille; je tâai volĂ© du miel pour le
manger, moi!»
La rusĂ©e tortue lâattache avec une corde, et elle chante ce provocant
refrain: «Bola a volé du miel pour le manger, _kiyin-kiyin!_--Bola est
une fourbe, _kiyin-kiyin!_ Bola est une insigne voleuse, _kiyin-kiyin!_»
A ces chants de la tortue, lâenfant rĂ©pondit «quâelle allait dans les
bois de lâĂ©lĂ©phant avec lâĂ©lĂ©phant; quâelle allait avec le buffle dans
les bois du buffle; et la tortue vient lâaccuser dâavoir volĂ© du miel
pour le manger! _kiyin-kiyin!_»
La maligne tortue emmena lâenfant. Toutes deux se rĂ©pondaient dans leurs
chants, en sorte que lorsquâelles arrivĂšrent chez le roi, celui-ci
poussa un cri de surprise: «sa fille, quâon nâavait plus entendue
parler, parle aujourdâhui.»
Le roi divisa son palais en deux et donna une part Ă la tortue adjakpa.
VoilĂ pourquoi la tortue rĂ©ussit dans tout ce quâelle entreprend.
LâONCE ET LE SINGE.
Ăcoutez lâaventure de lâonce.
Un jour, lâonce sâĂ©tait fatiguĂ©e Ă chasser sans pouvoir rien prendre.
ĂpuisĂ©e, elle alla sâasseoir. Or, les poux ne lui laissaient aucun
repos.
Elle voit passer un singe; elle lâappelle, le prie en grĂące de
lâĂ©pouiller. Tandis que le singe lâĂ©pouille, elle sâendort. Lors, le
singe prend la queue de lâonce, lâattache Ă un arbre et sâenfuit.
Lâonce sâĂ©veille; elle veut se lever, mais elle se trouve prise par la
queue. En vain sâĂ©puise-t-elle Ă vouloir se dĂ©gager, elle nây peut
réussir; elle est là , haletante.
Survient un escargot. «De grùce, détache-moi la queue», lui crie-t-elle
du plus loin quâelle lâaperçoit.--«Ne me tueras-tu point, si je te
dĂ©livre?» repartit lâescargot.--«Certes, je me garderai de te rien
faire,» reprit lâonce.
Lâescargot dĂ©tache lâonce. Celle-ci rentre chez elle et va parler Ă tous
les animaux: «Quand viendra le cinquiÚme jour, annoncez que je suis
morte et quâon va mâenterrer.»
Tous les animaux dirent: «Câest bien!»
Et le cinquiĂšme jour, lâonce Ă©tait couchĂ©e, faisant la morte. Et tous
les animaux vinrent, et tous dansaient autour dâelle, ils dansaient...
Lâonce se lĂšve tout Ă coup; elle bondit pour terrasser le singe. Mais le
singe a déjà sauté sur un arbre: il fuit.
Aussi, ne pensez pas que le singe reste Ă terre: il a trop peur de
lâonce.
LA MĂRE ET LâENFANT.
Il y avait une jeune mĂšre trĂšs-pauvre, si pauvre quâelle nâavait pas
mĂȘme un pagne autour du corps; elle attachait lâenfant sur son dos avec
une feuille de bananier.
Dans la forĂȘt, oĂč dâhabitude elle venait couper du bois pour le vendre,
se trouvait un aranran[83]. Il y avait un grand arbre sous lequel la
pauvre femme venait sâasseoir, et oĂč elle couchait son enfant par terre.
[83] _Aranran_, espĂšce dâoiseau.
Tandis quâelle coupait le bois, lâoiseau que nous appelons aranran vient
prendre lâenfant et lâenlĂšve. Cependant, elle a fait son fagot; elle
vient voir son enfant; elle arrive Ă lâendroit oĂč elle lâavait couchĂ©;
elle ne lâaperçoit pas. Elle cherche partout: plus dâenfant! Elle court
en tous sens Ă travers la forĂȘt, quâelle arrose de ses larmes; elle
arrive; elle voit, lĂ -haut sur lâarbre, son enfant entre les griffes de
ce méchant aranran. Elle se met à crier: «Aranran, _ÚyÚ-igbo-igbo!_
prends mon enfant, rends-le-moi vite, _igbo!_--Voici une corde faite de
feuilles de bananier: attache vite mon enfant, _igbo-igbo!_»
Quand la femme eut chantĂ© de la sorte, lâaranran lui jeta un sac de
coraux. Cette mĂšre dĂ©lie le sac, regarde: son enfant nây est pas!...
Elle jette le sac Ă terre. Et elle chante toujours son mĂȘme refrain.
Lâaranran prend toute espĂšce de choses et les lui jette. Et la mĂšre
regarde en toute hĂąte: son enfant nây est pas!... Et elle crie.
Lâaranran prend lâenfant et vient le dĂ©poser sur le sol. La mĂšre vole
auprĂšs de lâenfant, le prend, le met sur son dos. Elle prit aussi ce que
lâaranran avait jetĂ© Ă terre pour elle, et elle lâemporta au logis, et
de la pauvretĂ© elle passa Ă lâabondance.
Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux Ă son
_iyallĂ©_[84]. LâiyallĂ© refuse avec dĂ©dain, va prendre lâenfant dâune
autre femme et lâemporte dans la forĂȘt. Elle agit de la mĂȘme façon que
la femme dont nous venons de parler. Mais quand elle sâĂ©loigne pour
couper du bois, lâaranran prend lâenfant, le tue et le mange.
[84] _Iyallé_, la premiÚre femme, la maßtresse de maison.
De retour Ă lâendroit dâoĂč elle Ă©tait partie, lâiyallĂ©, ne voyant plus
lâenfant que lâaranran a dĂ©vorĂ©, se met Ă chanter. Et lâaranran de
fienter abondamment dans un sac. Il lie le sac et le jette Ă terre. La
femme accourt, délie le sac et ne trouve que des bananes de fiente
dedans. Elle rejette le sac avec dégoût.
La voilĂ qui derechef reprend ses chants. Cette seconde fois, lâaranran
urine dans une grande calebasse et brise la calebasse sur la tĂȘte de la
femme.
Elle chante encore. Et lâaranran attache les ossements de son enfant et
les lui lance dessus. Elle regarde: ce sont les ossements de son enfant.
Alors, elle chante Ă tue-tĂȘte: «Ce nâest pas mon fils, câest le fils
dâune autre que cet oiseau a tuĂ©, croyant tuer le mien.» Et elle se
retira.
La mĂšre de lâenfant vint le rĂ©clamer Ă lâiyallĂ©. Celle-ci rĂ©pondit quâil
se portait bien.
Deux mois sâĂ©coulĂšrent sans que lâenfant reparĂ»t. La mĂšre porta la cause
devant le roi. Elle fit le rĂ©cit de tout ce qui sâĂ©tait passĂ©, raconta
que lâiyallĂ© avait pris lâenfant de ses mains, et quâaprĂšs deux longs
mois elle ne lâavait pas encore ramenĂ©.
Le roi manda lâiyallĂ© Ă sa barre. On la cita: elle vint et subit son
interrogatoire: «Comment donc a-t-elle traitĂ© lâenfant dâautrui? Quâen
a-t-elle fait?--Que voulez-vous que jâen aie fait?»
Le roi, sâadressant Ă lâassemblĂ©e, demanda: «Si cette femme dĂ©pendait de
vous, dites, quel traitement lui feriez-vous subir?» Toute la ville
sâĂ©cria: «Si elle dĂ©pendait de nous, nous nâhĂ©siterions pas un instant,
nous la tuerions.--Alors donc, dit le roi, quâon la mette Ă mort.» Et on
alla la tuer.
Que tout ceci nous serve de leçon: lorsquâon vous offre quelque chose,
si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez pas dominer par
lâenvie.
SIGO, ESCLAVE DE LA TORTUE, EST DĂLIVRĂ PAR SA MĂRE.
Ăcoutez mon histoire: elle a trait Ă une femme du nom dâ_Olou_.
Cette femme eut un fils quâelle appela _Sigo_. AprĂšs maintes rĂ©flexions,
lâenfant rĂ©solut de sâadonner Ă la chasse. Son pĂšre lui donna un cheval;
sa mĂšre, un mouton. Et ils lui dirent de se livrer Ă la chasse. Et
lâenfant, prenant ses flĂšches, monte Ă cheval et sâĂ©loigne dans la
direction du bois.
Il chemina longtemps, pour arriver enfin au repaire des animaux.
Mais voici que le ciel sâobscurcit; on ne distingue plus rien; la pluie
tombe Ă torrents, et sa violence est telle quâelle entraĂźne Sigo au fond
dâune fosse. LĂ , gĂ©missant, se dĂ©solant, il fait pour sortir dâinutiles
efforts.
Cependant la pluie cesse; la tortue, toujours prĂȘte Ă profiter des
occasions, arrive des champs. Lâenfant allonge le cou et se met Ă crier:
«Tortue _adjakpa_[85], ohé!» La tortue se penche sur le bord de la
fosse, afin de dĂ©couvrir au fond celui qui lâappelle. «Que fais-tu lĂ ?»
dit-elle Ă lâenfant. Il rĂ©pond que la violence de la pluie lây a
précipité.
[85] _Adjakpa_ est un surnom donné à la tortue. Il peut vouloir dire:
fée chauve. Comment le traduire en français?--Nous le traduirons
diversement selon les cas.
La tortue lui ayant demandĂ© ce quâil lui donnerait si elle lâen
retirait, lâenfant lui rĂ©pondit quâil serait son esclave. «Câest bien!»
dit la tortue _adjakpa_. Elle descendit dans la fosse, elle en retira
lâenfant, et elle lui dit: «Je vais faire un grand tam-tam, tu tây
tiendras dedans, et quand nous arriverons Ă la maison, si je bats le
tam-tam avec la baguette, garde-toi bien de chanter.» Lâenfant dit:
«Jâentends!»
Arrivée chez elle, la tortue _adjakpa_ va trouver le roi et lui parle
avec éloge de son tam-tam. Le roi lui demande de venir battre du tam-tam
devant lui, afin quâil en entende le son. «Câest bien! dit la tortue.
Convoquez toute la ville Ă la danse.» Et le roi: «Câest bien!» Et il
envoya dans toute la ville prier tout son monde de venir danser.
DĂšs quâon se fut rendu, le roi manda lâ_adjakpa_. Lâ_adjakpa_ prit son
tam-tam et vint au milieu de lâassemblĂ©e, et elle battait son tam-tam de
la baguette, et le tam-tam rĂ©sonnant disait: «Sigo est fils dâOlou,
_agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Sa mĂšre lui donna un mouton et lui dit dâaller Ă la
chasse, _agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Son pĂšre lui donna un cheval et lui dit dâaller
Ă la chasse, _agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Ăcoutez ce que je dis: il alla au repaire
des éléphants; il alla au repaire des buffles, _agba-mi-réré!_--La force
de la pluie mâa fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de
la tortue, _agba-mi-réré!_»
Un long murmure parcourut la foule. Le roi dit Ă la tortue de battre
encore le tam-tam, afin quâil en entendĂźt les sons. La tortue battit son
tam-tam pour la seconde fois, et les assistants criĂšrent encore plus
fort. Lors, la tortue rentra chez elle.
BientÎt, les _iyas_[86] de notre enfant se présentÚrent chez la tortue
pour lâinviter Ă prĂ©sider leurs jeux. Lâ_adjakpa_ dit: «Câest bien!»
Elle prend son tam-tam et part.
[86] _Iyas_, la mĂšre et ses compagnes de la mĂȘme maison.
DĂšs quâelle fut venue, on prĂ©para de lâ_oka_[87]; on acheta du tafia et
lâon demanda Ă la tortue de battre son tam-tam. La tortue battait
son tam-tam, et le tam-tam disait: «Sigo est fils dâOlou,
_agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Sa mĂšre lui donna un mouton et lui dit dâaller Ă la
chasse, _agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Son pĂšre lui donna un cheval et lui dit dâaller
Ă la chasse, _agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Ăcoutez ce que je dis: il alla au repaire
des éléphants; il alla au repaire des buffles, _agba-mi-réré!_--La force
de la pluie mâa fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de
la tortue, _agba-mi-réré!_»
[87] _Oka_, brouet prĂ©parĂ© avec de lâamidon de manioc.
On fait manger la tortue: elle mange; on lui donne du tafia: elle boit,
et tombant dans lâivresse, elle sâendort. Tandis quâelle dort, on prend
son tam-tam, on le dĂ©lie, on en retire lâenfant, on le remet en Ă©tat.
A son réveil, la tortue prend son tam-tam et le bat: un corbeau se fait
entendre dans le tam-tam. La tortue frappe encore: le corbeau croasse de
plus belle. Et il criait le plus quâil pouvait: «Pourquoi, lorsque tu
manges, ne donnes-tu pas Ă manger au tam-tam? Et lorsque tu bois du
tafia, pourquoi ne donnes-tu pas du tafia au tam-tam?
La tortue rentre chez elle, délie le tam-tam et trouve dedans un
corbeau.
Apprenez de lĂ Ă ne pas laisser aller votre enfant dans un endroit oĂč il
ne peut aller sans danger.
LE FRATRICIDE PUNI.
Il y avait deux enfants dont lâun avait appris bien des chants. On les
invita à une réunion de leurs camarades tous les deux. Ils avertirent
leur mĂšre quâils se rendaient Ă cette rĂ©union, et la mĂšre dit: «Câest
bien!»
Ils se mettent en marche, arrivent au lieu du rendez-vous, battent leur
tam-tam avec grand entrain. On donna deux mille cauris au cadet et mille
Ă lâaĂźnĂ©. Et ils reprirent le chemin de leur maison.
Chemin faisant, lâaĂźnĂ© tombe sur son frĂšre et le tue. Il prend les
cauris de son frĂšre, les ajoute aux siens, et il rentre chez lui.
Il nâest pas plutĂŽt rentrĂ© quâon lui demande compte de son frĂšre. Il
rĂ©pond quâil lâa laissĂ© en chemin. On chercha son frĂšre partout sans
pouvoir le trouver.
Or, un jour, la mĂšre dit Ă lâaĂźnĂ© quâelle allait arracher des feuilles.
Quand elle vint Ă lâendroit oĂč son fils avait Ă©tĂ© tuĂ©, les ossements de
son fils étaient déjà pourris; ils avaient produit un champignon. Ce
champignon Ă©tait trĂšs-beau, et quand la mĂšre sâen approcha, elle
sâĂ©cria: «Oh! que ce champignon est beau!» Elle se disposait Ă
lâarracher, lorsque son fils rĂ©pondit: «MĂšre, nâarrache pas; mĂšre,
nâarrache pas; nâarrache pas, mĂšre, _adja-nti-nlĂ©lĂ©!_--je
fus chez mes camarades, _adja-nti-nlélé!_--je fus chez mes
camarades, _adja-nti-nlélé!_--ils me donnÚrent deux mille
cauris, _adja-nti-nlélé!_--ils en donnÚrent mille à mon aßné,
_adja-nti-nlélé!_--il me tua dehors, le cruel! mon aßné me tua dehors,
_adja-nti-nlélé!_»
La mĂšre court vite Ă la maison appeler le pĂšre de ces enfants. Tous deux
reviennent en hùte aux champs. Arrivés sur les lieux, le pÚre de ces
enfants veut arracher le champignon. Mais lâenfant recommence Ă chanter
comme il avait fait tout dâabord.
Coupons court. Le pĂšre de ces enfants alla trouver le roi et lui raconta
ce qui se passait. Le roi vint lui-mĂȘme et voulut arracher le
champignon. Et lâenfant chanta toujours de mĂȘme.
Lors, le roi envoie chercher lâaĂźnĂ©. Celui-ci arrive. DĂšs quâil est
venu, le roi lui dit dâun ton sĂ©vĂšre: «De mĂȘme que tu as pris ton frĂšre
et que tu lâas tuĂ©, de mĂȘme on va te prendre et te tuer, afin que ton
frÚre revienne à la vie.»
On tua lâaĂźnĂ©, et le cadet revint Ă la vie.
Apprenez de lĂ Ă ne point vous fĂącher si lâon donne de grands prĂ©sents Ă
votre frĂšre. Que lâaĂźnĂ© ne jalouse point le cadet, lorsque celui-ci est
lâobjet de quelque prĂ©fĂ©rence.
LE LIĂVRE ET LES AUTRES ANIMAUX.
Ăcoutez avec attention mon conte sur le liĂšvre et sur tous les animaux.
La sécheresse sévissait avec rigueur; plus de rosée: la gent aquatique
elle-mĂȘme souffrait de la soif. A son tour, la famine arriva. Ne
trouvant plus rien à manger, les animaux se réunirent en congrÚs.
Il fut dĂ©cidĂ© que chacun se couperait le bout de lâoreille; quâil
donnerait sa graisse; quâon vendrait le tout et quâon en emploierait le
prix Ă acheter une pioche; quâon creuserait un puits et quâon aurait
enfin de lâeau.
Et tous de sâĂ©crier: «Câest bien! allons, quâon se coupe le bout de
lâoreille.»
Quand vint le tour du liĂšvre, celui-ci refusa. Tous les animaux
restÚrent muets de stupéfaction. Cependant, ils ramassÚrent leurs
oreilles, ils tirĂšrent leur graisse, ils allĂšrent tout vendre, et le
prix fut employé à acheter une pioche. Ils emportÚrent cette pioche et
vinrent creuser un puits.
Enfin, voilĂ de lâeau: on peut donc un peu satisfaire la soif.
Lors, le liĂšvre se met en mouvement et va prendre lâ_akĂ©rĂ©gbĂ©_[88]. Il
se dirige vers le puits, au moment oĂč le soleil est au milieu de sa
course. Comme il cheminait, la calebasse rendait un bruit sourd: elle
faisait: _chan-gan-gan-gan_... _chan-gan-gan-gan_...
[88] Petite calebasse qui sert Ă porter les liquides.
Les animaux qui veillaient auprĂšs de la lagune sâenfuirent effrayĂ©s, en
entendant le bruit que faisait lâ_akĂ©rĂ©gbĂ©_ du liĂšvre. ArrivĂ©s Ă la
maison, ils racontĂšrent quâil y avait Ă la lagune quelque chose
dâeffrayant qui avait mis en fuite les gens de la lagune.
Tous les animaux qui gardaient la lagune sâenfuirent donc. Le liĂšvre
puisa de lâeau, sans encombre; puis il descendit dans le puits et se
baigna, en sorte que lâeau fut toute troublĂ©e.
Le lendemain venu, tous les animaux accoururent pour prendre de lâeau;
elle est trouble. «Ah! sâĂ©crient-ils, qui donc a ainsi perdu cette
source?... Câest bien!»
Ce disant, ils vont prendre une statue. Ils font de la glu et lâen
barbouillent; puis ils font un trou en face du puits.
Vers midi, tous les animaux allĂšrent se cacher dans le taillis. Le
liĂšvre vient, sâapproche de la statue. Le stratagĂšme rĂ©ussit, et le
liĂšvre ne se doute pas mĂȘme de la prĂ©sence des animaux dans le taillis.
Le liÚvre salue la statue, celle-ci ne répond rien; il salue de nouveau,
la statue ne répond rien encore. «Or çà , dit-il, prends garde que je ne
te donne un soufflet.» Il donne un soufflet, et sa main droite reste
prise. Il frappe de la main gauche, et la main gauche reste prise aussi.
«Oh! oh! sâĂ©crie-t-il: eh bien! frappons du pied.» Il frappe du pied, et
le pied reste pris; et notre liĂšvre ne put se dĂ©pĂȘtrer.
VoilĂ que les animaux sortent alors du taillis et viennent voir le
liĂšvre et son _akĂ©rĂ©gbĂ©_. «Foin du liĂšvre! sâĂ©crient-ils ensemble; ne
lui ont-ils pas proposĂ© de se couper lâoreille, lui aussi? et nâa-t-il
pas refusé? Quoi? tu as refusé, et tu viens ensuite troubler notre eau!»
On prend des fouets, on se rue sur le liĂšvre, on lâaccable de coups, on
le tue presque. «Nous devrions te tuer, maudit liÚvre... Mais non!» On
le dĂ©livre; et le liĂšvre de sâenfuir.
Depuis lors il ne quitte plus les champs.
LA VENDEUSE DâHUILE ET LE REVENANT.
_Alo! Alo o!_
Mon conte a trait Ă une femme. Cette femme eut une enfant qui sâoccupait
Ă faire de lâ_ekpo_[89].
[89] _Ekpo_, huile de palme.
Un jour, lâekpo Ă©tant fabriquĂ©e, elle lâemporta Ă la foire pour la
vendre. Elle reste Ă vendre son ekpo jusquâĂ ce quâil fĂ»t nuit close.
Un habitant du ciel vint alors lui demander de lâekpo; et il lui donna
les cauris. Or, en comptant les cauris, la jeune fille sâaperçut quâil
en manquait un. Et elle réclama le cauris qui était en moins. Le
revenant rĂ©pondit quâil nâavait plus de cauris. Et la fille de crier:
«Ma mÚre me grondera, disait-elle. Comment rentrer à la maison?»
Lâhabitant du ciel se retire; la jeune fille le suit. «Va-tâen, retourne
en arriĂšre, dit lâhabitant du ciel, car personne ne peut pĂ©nĂ©trer dans
le pays que jâhabite.» Et lâenfant: «LĂ oĂč tu vas, jâirai aussi.»
Ils cheminĂšrent bien longtemps et arrivĂšrent dans un pays oĂč les gens
pilent avec la tĂȘte lâigname quâils rĂ©duisent en pĂątĂ©e. Puis ils
allÚrent à la riviÚre du pus. Et le revenant chantait: «Jeune vendeuse
dâ_ekpo_, reviens-tâen.--R. Je ne mâen reviendrai pas.--Jeune vendeuse
dâ_ekpo_, va, reviens-tâen. Nâentre pas dans la riviĂšre du pus,
reviens-tâen.--R. Non, je ne mâen reviendrai pas.--Jeune vendeuse
dâ_ekpo_, quand tu arriveras Ă la riviĂšre du sang, retourne en
arriĂšre.--Je ne mâen reviendrai pas.--Vois-tu ce bois, lĂ -bas,
lĂ -bas?--Je ne mâen reviendrai pas.--Et cette montagne abrupte?--Jamais
je ne retournerai sur mes pas.»
Longtemps encore ils cheminĂšrent avant dâarriver Ă lâautre monde. Le
revenant donna des _Ă©gni_[90] Ă la jeune fille pour faire de lâ_ekpo_,
et lui demanda de manger lâhuile et de lui porter le _haha_. Or,
lâ_ekpo_ terminĂ©, lâenfant donna lâhuile au revenant et mangea le
_haha_. «Câest bien!» dit le revenant.
[90] _Ăgni_, fruit mĂ»r du palmier. Le _haha_ est le rĂ©sidu filamenteux
de ce fruit, aprĂšs que lâhuile a Ă©tĂ© exprimĂ©e.
Une autre fois, celui-ci prit une banane et la donna Ă la jeune fille,
disant: «Prends cette banane, mange-la et ne me réserve que la peau.»
Lâenfant prit la peau et la mangea, et elle apporta le fruit au
revenant.
Lors, le revenant parla Ă lâenfant en ces termes: «Va cueillir trois
_ados_[91]. Les _ados_ qui feront: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ (Prends-moi!
prends-moi! prends-moi!) laisse-les de cÎté. Prends-en trois qui ne
disent rien du tout et reviens-tâen. A moitiĂ© chemin, casses-en une;
casse la seconde prĂšs dâarriver Ă la maison, et la troisiĂšme, quand tu
seras rentrĂ©e.--Câest bien! dit lâenfant.
[91] _Ados_, calebasses trĂšs-petites. On les perce et on les vide pour
y mettre des poudres.
Et lâenfant partit; et elle revint; et Ă moitiĂ© chemin, elle cassa une
_ado_. Et aussitĂŽt, des esclaves et des chevaux en grand nombre
apparurent et se mirent Ă la suite de la jeune fille.
PrĂšs dâarriver Ă la maison, lâenfant cassa la seconde _ado_. Et voici
des animaux, des chÚvres, des brebis, des béliers, des poules... Il y en
avait deux cents et plus. Et tous faisaient cortĂ©ge Ă lâenfant.
Celle-ci, Ă©tant arrivĂ©e, cassa lâ_ado_ qui restait, et toutes les
maisons se remplirent de cauris: elles ne purent mĂȘme les contenir tous.
La mĂšre de notre enfant prit vingt coraux, vingt achos, vingt animaux,
vingt poules, et alla les offrir Ă son _iyallĂ©_. Lâ_iyallĂ©_ refusa,
disant quâelle enverrait son enfant; que son enfant saurait bien en
trouver autant, et quâelle le lui apporterait Ă la maison. «Câest bien!»
lui fut-il répondu.
Lâ_iyallĂ©_ alla faire de lâ_ekpo_. Elle la donna Ă sa fille et lui donna
ordre de lâaller vendre Ă la foire. Lâenfant prit lâhuile et partit pour
la foire. Le revenant arriva, vint lui acheter de lâ_ekpo_ et lui remit
les cauris en payement. Le compte était exact, mais la jeune fille vola
un cauris, le cacha et prĂ©tendit nâavoir pas reçu le prix juste. «Que
faire? dit le revenant: je nâai plus de cauris.--Dans ce cas, dit la
jeune fille, je te suivrai chez toi.» Le revenant repartit: «Câest bien!
allons.»
La jeune fille et le revenant se mirent en marche. BientĂŽt le revenant
recommença à chanter comme la premiÚre fois: «Retourne en arriÚre.» Et
lâenfant: «Je ne mâen reviendrai pas.»--Le revenant: «Reviens sur tes
pas.»--Lâenfant: «Je ne veux pas mâen revenir.»--Le revenant: «Alors,
câest bien! partons.»
Ils allĂšrent ainsi jusquâĂ lâautre monde.
Le revenant prit des _Ă©gnis_, les donna Ă lâenfant et lui dit de faire
de lâ_ekpo_. «Quand lâ_ekpo_ sera faite, ajouta-t-il, tu mangeras
lâhuile et tu garderas pour moi le _haha_.» Et lâenfant garda lâhuile
pour la manger, et elle alla porter le _haha_ au revenant. Et le
revenant tout Ă©bahi sâĂ©cria: «Câest bien!»
Ensuite, il donna une banane Ă la jeune fille et lui dit de la peler:
«Tu mangeras le fruit, ajouta-t-il, et tu me porteras la peau.» Lâenfant
prit la banane et la mangea; elle prit la peau et alla la porter au
revenant.
Le revenant lui dit aussi: «Va cueillir trois _ados_. Tu en trouveras
qui feront: _Ka mi! ka mi!_ ne les cueille pas.» Lâenfant part; elle va
cueillir les _ados_. Elle en trouve qui ne rendent aucun son; elle nây
touche point. Dâautres faisaient: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ elle les
cueille.
Lors, le revenant lui parle en ces termes: «Quand tu seras à moitié
chemin, casse une _ado_.» A moitiĂ© chemin, lâenfant casse une _ado_; et
elle se voit poursuivre par quantité de loups, de serpents, de lions.
Tous courent aprĂšs elle, la pressant, la mordant, la harcelant sans
relĂąche presque Ă la porte de la maison.
Elle casse une seconde _ado_; et toutes les bĂȘtes fĂ©roces viennent la
mordre, Ă lâentrĂ©e mĂȘme de la maison. Cependant, tandis que lâenfant
Ă©tait ainsi cruellement dĂ©chirĂ©e, il nây avait quâun sourd dans la
maison, et il en avait fermĂ© la porte. Lâenfant cria au sourd de lui
ouvrir la porte: le sourd nâouvrit pas. Elle criait toujours au sourd
dâouvrir, et le sourd nâouvrait jamais. LĂ , sur le seuil de la porte,
les animaux tuĂšrent la pauvre enfant.
Apprenez de lĂ Ă nâĂȘtre point envieux. Si lâon vous donne quelque chose,
acceptez-le avec reconnaissance: évitez la convoitise.
CHAPITRE XIII
MAXIMES DE SAGESSE.
Outre les _alos_, les peuples qui nous occupent ont des proverbes. Les
proverbes, aussi bien que les alos, sont des monuments de littérature;
ils se distinguent par la briĂšvetĂ© et lâĂ©lĂ©gance, par une tournure
souvent trĂšs-poĂ©tique. La finesse dâesprit et la rectitude du jugement
sây montrent partout.
Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux que nous
allons rapporter; nous les considérerons uniquement comme maximes de
sagesse. A ce dernier point de vue, ils offrent un intĂ©rĂȘt particulier Ă
lâhistorien et au philosophe; car ils mettent en Ă©vidence le caractĂšre
du peuple qui les possÚde et le degré de civilisation auquel il se
trouve.
Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant sous cette
dénomination les maximes et les sentences, et toute phrase exprimée en
peu de mots et ayant cours dans le peuple. Les proverbes ont été appelés
_la sagesse des peuples_: le mot est exact, car dans les proverbes nous
trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle, de cette loi
que saint Paul dĂ©clare _ĂȘtre Ă©crite dans le cĆur des gentils_ eux-mĂȘmes.
Voici comment sâexprime lâApĂŽtre (_Rom._, II, 14, 15): «Lorsque les
gentils qui nâont pas la loi font naturellement les choses que la loi
commande, nâayant pas de loi, ils se tiennent Ă eux-mĂȘmes lieu de loi.
Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur
cĆur.»
Ce qui est Ă©crit dans leur cĆur, ils le disent dans leurs proverbes;
nous allons lây rechercher[92], pour ce qui regarde les paĂŻens de la
cĂŽte des Esclaves.
[92] Sous ce titre: _les Noirs peints par eux-mĂȘmes_, nous avons
publié le recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction
en regard.
1. _Dieu._ Les proverbes nagos contiennent des pensées remarquables sur
Dieu. Il est appelé le _Maßtre par excellence_, le _Maßtre de la bonne
terre_, le _Maßtre du ciel_, le _Roi de gloire_, le _Créateur_.
La vraie notion de la crĂ©ation nâest-elle pas finement exprimĂ©e dans les
adages suivants?
«Le monde a commencĂ© au moment oĂč le maĂźtre du monde y entra.
«Dieu a créé les choses telles quâelles sont.
«Le papillon, par sa beauté et par ses mouvements, chante la gloire de
Dieu; à sa mort, il tombe en poussiÚre.»
Si les choses nâont commencĂ© Ă exister que lorsque Dieu sâest occupĂ©
dâelles; si elles ont reçu de lui leurs propriĂ©tĂ©s essentielles; si une
si belle Ćuvre fait honneur Ă celui qui lâa faite, on ne peut supposer
que Dieu abandonne ses créatures. Il veille sur elles et les destine au
bonheur.
«Laissons à Dieu le soin de la bataille, et reposons-nous en lui.
«Dieu aide celui qui travaille.
«Que Dieu vous accorde heureuse fin!»
Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde:
«Si Dieu fait attention Ă nos fautes, câen est fait de nous.»
2. _Le DĂ©mon._ Le nĂšgre connaĂźt le DĂ©mon aussi bien quâil connaĂźt Dieu:
câest lâesprit de _tĂ©nĂšbres, celui qui sâempare des corps_.--«Le DĂ©mon
nâa pas en lui de bontĂ©; aussi son temple est dans la rue.» On appelle
le DĂ©mon le _personnage au bĂąton noueux_, parce quâon le suppose
toujours armé pour mal faire.
3. _Lâoricha._ On nâest pas sans se douter de lâinanitĂ© du fĂ©tiche ou
_oricha_; et, quoiquâon lui rende le culte, on lui lance, Ă lâoccasion,
les traits dâune sanglante ironie.
«Le ventre est le premier des orichas.
«Quel bien lâoricha a-t-il fait au bossu, pour que celui-ci appelle son
enfant _Lâoricha me comble de biens?_
«En vain demande-t-on Ă la buse ou Ă lâ_akala_ (vautour) de prendre part
au sacrifice; ils refusent. Le pigeon, lui, se laisse faire.»--(_N. B._
La buse et lâ_akala_, animaux impurs, ne sont jamais offerts en
sacrifice, tandis que le pigeon est une victime pure et agréable.)
4. Les _idées et pratiques superstitieuses_ se font jour dans les
proverbes.
«Si lâ_ogboya_ (animal gros comme un chat) frappe de sa queue le sol
dâune ville, cette ville sera dĂ©truite.
«Lâ_achorin_ nâa pas son pareil parmi les arbres.»--(_N. B._ Celui qui
ose en approcher, sa hache est repoussée par les esprits... dit-on.)
«Le feu respecte lâ_alouki_ (plante mince et pleine de piquants).
«Malheur à celui qui tuera un _ajako_ (espÚce de chacal).
«Lâ_iwĂ©e_ (petite grenouille) se dĂ©gagera certainement des Ă©treintes de
celui qui lâa saisie. (Dicton de bon augure.)
«La hache coupe lâarbre sans apprĂ©hension; le bĂ»cheron (apprĂ©hendant les
effets des coups quâil porte) se couvre la tĂȘte dâ_Ă©tou_ (poudre
magique).
«A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice sans crainte.»--On
suppose quâĂ cet endroit les conjurations dispersent en tous sens les
mauvais génies et leurs funestes influences.
«Pour fatiguĂ© quâil soit, le porc-Ă©pic ne laisse pas dâagiter sa
queue.»--Dans ce mouvement de la queue..., dit-on, il trouve la
prescience de ce qui lui doit arriver.
5. Dans les proverbes, on peut étudier les _us et coutumes du pays_.
«Lâ_iranna_ est lâavant-coureur de la mort.»--Nous avons signalĂ© lâusage
de tuer une poule, en guise de passe-port dâoutre-tombe et de viatique.
Câest lâiranna qui paye le passage.
«Quelquâun meurt-il loin de chez lui, on porte dans sa maison une part
de ses restes mortels.»--Câest sur ces restes que lâon accomplit les
cĂ©rĂ©monies usuelles des funĂ©railles, ainsi que nous lâavons dĂ©jĂ dit au
chapitre des funérailles.
Les Nagos rendent un culte Ă lâorteil. DâaprĂšs lâ_usage_,
«Un oiseau aquatique nâest pas une victime digne de lâorteil.
«A _Ogoun_ (dieu de la guerre et de la chasse), on immole un gros
chien.»
Toutefois, nĂ©cessitĂ© nâayant pas de loi: «Si lâon nâa pas dâ_adan_
(grosse chauve-souris), on sacrifie une _odé_ (chauve-souris plus
petite).»
La tradition est la rĂšgle du culte et des usages. On repousse toute
innovation par des dictons comme ceux-ci:
«Jamais, Ă aucune Ă©poque, nos pĂšres nâont honorĂ© oricha de cette espĂšce.
«Que le prodige se montre à Igbésé (ville frontiÚre du Yorouba), mais
quâil nâarrive pas Ă Idjanna.»
6. Les proverbes dénotent particuliÚrement la connaissance des vertus
morales et des détails pratiques de ces vertus, vertus naturelles qui
sont Ă la portĂ©e de tous les hommes, mĂȘme des paĂŻens.
Ces vertus se rattachent aux quatre suivantes: la prudence, la justice,
la force, la tempérance.
PRUDENCE.
Celui-lĂ est prudent qui sait ce quâil faut faire en toute rencontre, ou
qui prend les moyens de le savoir.
La prudence exige que lâon ne compte pas sur le hasard, et que lâon
rĂ©flĂ©chisse avant dâagir; quâon ne se fie pas Ă lâapparence; quâon
sâentoure de conseils..., etc., etc. LĂ -dessus Ă©coutons les Nagos.
«On ne doit pas assimiler un cas fortuit Ă un Ă©vĂ©nement que lâon a
prévu.»
Il y a dâheureux hasards; ainsi, «les cris stridents du coq au milieu de
la nuit peuvent terminer un diffĂ©rend»--par la surprise quâils causent.
Toutefois, «câest bien prĂ©sumer du hasard que de compter sur les
bienfaits du temps.
«Lâattention empĂȘche lâhomme de se tromper.
«Donnez votre attention à ce que vous faites.--Plus une affaire est
obscure, plus il y faut réfléchir.
«Une aiguille tombe-t-elle des mains dâun lĂ©preux, on ne la ramasse
quâavec prĂ©caution; une affaire se prĂ©sente-t-elle, on ne la traitera
quâaprĂšs y avoir rĂ©flĂ©chi.
«On ne laisse pas brĂ»ler ce quâon garde avec soin.
«Câest le chien agile et dont le flair est sĂ»r qui force le liĂšvre.»
_Dans un cas embarrassant_, imitez «celui qui sâest plantĂ© une Ă©pine au
pied: il sâen va, clopin-clopant, trouver celui qui peut la lui
arracher.--Si lâon vous donne un conseil, profitez-en.--Nâentreprenez
pas ce que vous ne pouvez mener Ă bonne fin.--Si vous ne pouvez dĂšs
lâabord bĂątir une maison, logez-vous dans une hutte.»
_Fuyez le danger_: «Le piége inspire des appréhensions aux plus
forts.--A la vue de lâĂ©pervier, on nâexpose pas ses poules sur un
rocher.--Si une tique se prend au museau du renard, ne demandez pas Ă la
poule de la gober.--Le chien ne va pas aboyer dans lâantre de
lâonce.--Celui qui fuit le danger ne se donne pas le temps dâarracher
lâĂ©pine qui le blesse, ou de choisir les mets qui lui plaisent.
«Faites en secret ce que vous voulez quâon ignore.--La riviĂšre nâest
jamais pleine au point de soustraire les poissons aux regards.»
Nous pourrions multiplier nos citations; mais nous sommes obligés
dâabrĂ©ger pour dire un mot de chaque vertu. Ceux qui dĂ©sirent de plus
longs développements pourront consulter les _Noirs peints par
eux-mĂȘmes_.
JUSTICE.
La justice rend Ă chacun ce qui lui est dĂ»: Ă Dieu, ce qui est Ă Dieu; Ă
lâhomme, ce qui est Ă lâhomme.
Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nÚgre connaßt Dieu et ne
lui adresse pas son culte; le culte, il le rend Ă lâidole, Ă lâ_oricha_.
Nous avons parlĂ© de Dieu et de lâoricha; il nous reste Ă parler de
lâhomme.
«Nous devons aux supérieurs le respect, dit saint Bonaventure; aux
égaux, la concorde; aux inférieurs, la discipline.»
Et les Nagos: «Honorez les anciens: ce sont nos pĂšres.--Que lâenfant ne
sâarroge pas le droit de parler Ă la place des anciens.--Imitez votre
pĂšre; ce quâil ne se permet pas, Ă©vitez-le.»
«Le roi ne se coiffe pas dâun vulgaire bonnet, il a sa couronne;--les
impĂŽts lui reviennent de droit;--les rebelles ont tout Ă craindre de
lui.»
Les Nagos sentent vivement combien lâhomme est sociable. «Tous les
hommes sont proches, disent-ils.--Un fou dâIka et un _idiot_ dâIbouka ne
peuvent se rencontrer sans sympathiser.--Lâenfant ne se perd pas comme
les bĂȘtes.--On ne vit pas sous le mĂȘme toit sans se parler.--Quiconque
mĂ©prise autrui se mĂ©prise lui-mĂȘme.»
Dans la société, les uns travaillent pour les autres. «Celui qui
fabrique des serpes les fait pour autrui.--Le boucher tue la bĂȘte, les
débitants la mettent en piÚces.--Le sel gemme est un produit _haoussa_;
le tabac en rĂŽle vient du pays des Blancs; le _gombo_, dâIrĂ©.»
Sâil parle des mauvaises compagnies, le Nago dit: «La plante des pieds
se salit Ă lâordure du chemin.--On ne sâen va pas en pagne blanc au
milieu de lâhuile de palme.--AprĂšs sâĂȘtre vautrĂ© dans le bourbier, le
cochon va se frotter Ă ceux qui sont propres.--Si les maisons ne se
touchent pas, comment le feu se communiquerait-il de lâune Ă lâautre?»
AUX INFĂRIEURS LA DISCIPLINE, dit saint Bonaventure, dĂ©terminant une des
pratiques essentielles de la justice. _Aux inférieurs la discipline_,
câest-Ă -dire _lâinstruction_ et _lâĂ©ducation morale_. Le docteur
catholique parle en théologien; il expose la doctrine du _Maßtre_ par
excellence, doctrine de dévouement et de sacrifice, doctrine incomprise
par le païen égoïste pour qui la richesse et le pouvoir sont des
instruments de domination, au lieu dâĂȘtre des moyens de bienfaisance. Le
nÚgre païen ne comprend pas cette maxime du Maßtre: «_Que celui qui est
le plus grand soit comme le moindre, et celui qui a la préséance comme
celui qui sert._» Toutefois, la raison et la conscience lui suggÚrent
des principes dignes dâĂȘtre notĂ©s.
PAUVRES. «On suppose le pauvre moins sage que le riche.--DĂšs quâon est
en haillons, on paraßt ne pas mériter des égards.--Si le pauvre, donnant
son avis, opine quâune poutre est assez longue, _Ă priori_ on ne
lâĂ©coute pas; Ă la fin, on est forcĂ© dâavouer quâil disait vrai.--Pour
tant que le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est
toujours Ă la peine: pour lui, pas de fĂȘte!
«Soyez généreux, on court à vous; cessez vos largesses, on se
retire.--On nâest plus admirĂ© quand on est dans lâindigence.--Les nuages
voilent le firmament; un temps nuageux ne laisse pas arriver jusquâĂ
nous les rayons du soleil.»
Les ESCLAVES, chez les païens de race blanche, étaient regardés comme
des ĂȘtres de nature infĂ©rieure. Cette fausse supposition est repoussĂ©e
par les nÚgres: «La naissance ne diffÚre pas de la naissance: comme est
nĂ© lâesclave, ainsi naĂźt lâhomme libre.--Lâesclave Ă©tait libre dans la
maison de son pĂšre.--Lâesclave nâest pas un morceau de bois; quand il
meurt, sa mĂšre nâest pas avertie, tandis quâon Ă©clate en sanglots, Ă la
mort de lâhomme libre. Or, dans la maison de sa mĂšre, lâesclave
nâĂ©tait-il pas libre?
«Lâesclave ne travaille pour lui quâaprĂšs avoir consacrĂ© la journĂ©e au
service de son maßtre.--Tout le dérangement est pour le couvercle (image
de lâesclave); et pourtant, le couvercle nâa que la vapeur, tandis que
le pot (le maĂźtre) a ce qui est bien.--Le serpe (_entendez: lâesclave_),
la serpe coupe la forĂȘt, et nâen retire aucun profit; elle Ă©lague la
haie qui borde le chemin, et nâen retire aucun profit non plus; elle
sâuse Ă force de servir, elle sera bientĂŽt hors dâusage; cinq cauris
suffisent Ă la faire entourer dâun anneau, et elle clĂŽt encore la ferme
du riche. La serpe a un anneau au cou (autour du manche), elle est
fortement armée pour de nouveaux travaux.»
JUGES. «Les prĂ©sents aveuglent les juges et les empĂȘchent dâĂȘtre
justes.»
TĂMOINS. «Le tĂ©moin Ă©claire la justice; un tĂ©moin nâest pas un partisan.
«Le coupable est inquiet.--Celui qui voudrait se cacher des autres croit
toujours quâon sâentretient de lui; il sâinquiĂšte, comme sâil Ă©tait
coupable.--Le méchant ne laisse pas traiter les siens comme lui traite
les autres.--LâĂ©pervier sâenfuit dĂšs quâil a pris une poule: il a
conscience de son méfait.
«On ne met aux fers que les coupables.» Ce proverbe dit bien ce que lâon
doit faire. On est loin, hĂ©las! dâagir aussi justement.
La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. «Celui qui ne compatit
pas au malheur de son semblable, le tue dans son cĆur, dit-il.--Si vous
nâavez pas de cauris, pour soulager votre ami, visitez-le; si vous ne
pouvez lui donner la satisfaction de lâaller voir, aidez-le de quelque
bonne parole.--Un jour de pluie répare le mal de la sécheresse.--Les
riches gagnent Ă rĂ©pandre des libĂ©ralitĂ©s, tandis quâils perdent Ă se
montrer trop ménagers.»
Plusieurs proverbes flĂ©trissent lâingratitude: «Celui qui ne remercie
pas dâun bienfait reçu nâaura pas Ă se plaindre du mal quâon lui
fera.--On perd son temps à répandre ses bienfaits sur des ingrats.--(Il
est aussi déraisonnable de) ne pas reconnaßtre un bienfait que de lancer
sur les rochers le cheval que lâon vient dâacheter.--LâĂ©pĂ©e nâĂ©pargne
pas la tĂȘte de celui qui lâa forgĂ©e»: image de lâingrat qui nâa pas
dâĂ©gard pour son bienfaiteur.
Dâautres proverbes rĂ©clament la loyautĂ© et la franchise: «Vendez lâor Ă
celui qui en connaĂźt la valeur.--Au jeu lâon ne reprend pas un coup
manquĂ©.--Les gens dâ_IfĂš_ parlent sans dĂ©tours; la flĂšche va droit au
but.--Lâhomme de mauvaise foi est dĂ©goĂ»tant dans ses procĂ©dĂ©s.--TĂŽt ou
tard le mensonge finit par se découvrir.--Le menteur a beau se cacher,
il ne saurait rester dans lâombre.»
FORCE.
«Si loin quâon aille, on conserve son naturel.--MĂȘme quand la riviĂšre
tarit, elle conserve son nom.--Le nom donnĂ© Ă lâenfant ne le quittera
plus.»
Au naturel sâajoutent les habitudes. Elles sont, on le sait, une seconde
nature. «Le mensonge ne coûte rien au menteur: _on fait sans peine ce
quâon a accoutumĂ© de faire_.»
La nature et les habitudes ne font pas que la force de chacun nâait ses
bornes: «Serait-on fort comme le buffle, on nâa pas de cornes.--On
rencontre toujours un point que lâon ne peut franchir.--Si bien que lâon
conduise son cheval, le cheval peut se couronner.»
Les proverbes qui recommandent lâaction sont nombreux:
«LâĂ©toffe longtemps renfermĂ©e se pourrit.--On ne tue pas le gibier en le
regardant.--Voir le mal et ne pas le corriger, câest dĂ©truire sa
force.--La force qui ne sâexerce pas sâĂ©nerve.--Jour et nuit, sans
cesse, les narines fonctionnent; si elles sâarrĂȘtent, câest la fin!--Le
tamis ne se met pas de lui-mĂȘme Ă bluter la farine.--Le travail entasse
les richesses.--Lâaurore ne vous rĂ©veillera pas deux fois: travaillez
durant le jour; la nuit, il ne sera plus temps.»
Le nÚgre a de la bravoure une idée exacte. «Se vanter loin du danger,
nâest pas preuve de courage: câest dans lâaction que le guerrier se
couvre de gloire.--La bravacherie nâest pas une preuve de vaillance.--Le
poltron trouve sa fin dans une querelle, lâhomme vaillant meurt dans un
combat.»
Le noir ne se fait pas illusion sur les obstacles à surmonter. «Les
marĂ©cages gĂȘnent les gens de GbĂ©sĂ©.--LâaraignĂ©e enlace dans ses toiles
celui quâelle attaque.--Les petits du lĂ©opard, quand ils ont grandi, ne
respirent que carnage.--Les pousses de lâ_iroko_ (espĂšce dâarbre) ne se
peuvent arracher que lorsquâelles sont petites.»
Que faire en face des obstacles, sinon se prémunir contre eux? «Les
souliers nous prémunissent contre les épines.--Quand la mort se
prĂ©sente, le bouclier lui tourne le dos: câest lui qui protĂ©ge le
combattant.--On prend les oiseaux Ă la glu.--Pour tuer le sanglier, il
faut une flÚche spéciale; les flÚches ordinaires ne suffisent pas.--Si
lâarbre ne tombe, la main ne peut atteindre les branches.--Lâ_egguĂš_ ne
trouve personne invulnĂ©rable: celui qui en est frappĂ© est frappĂ© Ă
mort.»
Contre la force pas de résistance, disons-nous; les nÚgres disent avec
plus dâesprit: «Si fort quâil soit, celui qui secoue un arbre se secoue
lui-mĂȘme.--Le lion est sans sollicitude: que les autres fassent des
rĂ©serves, lui nâen a cure: il ne mange pas de la viande passĂ©e.
Entendez-le rugir: «ExceptĂ© lâĂ©lĂ©phant et lâhomme, exceptĂ©
lâorang-outang, je ne crains rien.» GrĂące Ă sa force, il trouve Ă
souhait de quoi manger.»
_Lâinertie est une force._
«Le cĆur de lâ_achacpa_ (arbre dont le bois est trĂšs-dur) ne sâĂ©meut pas
de coups de hache.--Si quelquâun plus fort que vous vous tourmente,
contentez-vous dâen rire.--Le repos calme la fatigue: lâinertie triomphe
des Ă©preuves de chaque jour.--La cuiller (se plongeant dans lâeau
bouillante) voit la mort sans sourciller.--Le tesson endure le feu.»
_La force du nombre_ est connue. On compare celui qui est seul de son
avis au «chanteur qui nâa personne pour reprendre le chĆur.--Si lâon
sâunit pour cerner le bois, la chasse sera facile.--Un dâici, un de lĂ ,
la multitude devient considĂ©rable.--Un dâici, un de lĂ , et le marchĂ© se
tient.--On sâempresse Ă travailler, quand on nâest pas seul.»
_Les richesses sont aussi un élément de force._ «La colombe à la
poitrine proéminente (les cauris) se rencontre sur tous les
marchés.--Les approvisionnements sont le nerf de la guerre; quand la
guerre est dĂ©clarĂ©e, chacun sâapprovisionne.--Lâabondance de la source
entretient le cours de la riviĂšre.--On marche fiĂšrement devant son
calomniateur et lâon affronte ses insultes sans crainte, quand il nâa
que vingt cauris chez lui.»
La force de la priÚre persévérante est relatée dans les adages: «Celui
qui prie avec persĂ©vĂ©rance finit par obtenir ce quâil a demandĂ© au
maßtre.»
Les Nagos développent la doctrine de cette sentence dans un alo charmant
de naĂŻvetĂ© (OndĂ©rĂ©). Nous lâavons citĂ© au chapitre _Ătat domestique_.
TEMPĂRANCE.
DâaprĂšs CicĂ©ron, «la tempĂ©rance nâest autre chose que la raison exerçant
sur la voluptĂ© et sur les autres mouvements dĂ©rĂ©glĂ©s de lâĂąme une
souveraineté ferme et mesurée».
La tempĂ©rance est fortement recommandĂ©e par les adages: «Si lâon se
gorge, on étouffe.--Quiconque frappe des mains pour faire danser un fou,
est fou comme lui.--Ne vous abandonnez pas sans retenue, et vous vivrez
longuement.--Si vous agacez le hĂ©risson, ne comptez pas quâil sera
tranquille.--La vipĂšre ne souffre pas quâon la taquine.»
Que de défauts contre la tempérance!
LA LĂGĂRETĂ. «Quand mĂȘme vous vous sentiriez portĂ© Ă rire des infirmes,
ne le faites pas; ce qui lui arrive aujourdâhui vous peut arriver
demain.--Un cheval tombe-t-il dans un bourbier, vous en riez; et si
votre enfant y tombe!»
BAVARDAGE. «Le bavard ne peut garder un secret.--Trop parler excite le
rire.»
VANTARDISE.--On se moque des vantards, disant de leurs Ćuvres: «Câest
bien peu de la part de ce grand personnage.» Et lâon se demande quel
pays a eu lâhonneur de les voir naĂźtre: «Iwo est la maison du perroquet;
Ibara est la maison du vautour; oĂč donc est le pays de la perruche?» La
perruche, avec son caquet inintelligible, ne symbolise pas mal un fat
qui se vante. Notons-le, du reste, avec les Noirs: «Quiconque sâĂ©puise
en vanteries est pauvre en résultats.»
MĂDISANCE. «On voit vite les dĂ©fauts dâautrui et lâon en parle; on cache
soigneusement les siens sous un tas de tessons.--Semblable au lépreux
qui saisit quelquâun par le nez, le mĂ©disant jette dans la
confusion.--Nâaccueillez point les dires du mĂ©disant.--Un mot piquant
fait une blessure qui ne guérit point, tandis que les plaies se
cicatrisent.--Celui-lĂ est votre ennemi qui ne respecte pas votre
nom.--Lâhomme sans malice nâest pas Ă lâabri des coups de la malice.--Ne
vous permettez jamais rien de mĂ©prisant contre ceux avec qui vous ĂȘtes
uni.--Les cendres de la médisance reviennent sur celui qui les lance.»
OBSTINATION. «Celui qui nâĂ©coute point est semblable Ă celui qui
sâentĂȘte Ă vouloir prendre lâeau de la main fixĂ©e Ă lâ_adjaĂ©_. (_AdjaĂ©_,
lien qui retient la main prĂšs du cou.)--Celui qui sâobstine dans son
sentiment ne tarde pas Ă ĂȘtre laissĂ© de cĂŽtĂ©.--LâentĂȘtement cause Ă
autrui des dĂ©goĂ»ts; lâhomme complaisant les supporte.--LâĂ©lĂ©phant a ses
colĂšres, la fourmi a aussi les siennes.--Les querelles nâengendrent rien
qui vaille.»
LâAMBITION cherche ses satisfactions avec une insistance que rien ne
rebute; elle est comme le feu. «Le feu brĂ»le, alors mĂȘme que le mur lui
fait obstacle; et si lâeau sâoppose Ă ses progrĂšs, il en suit le cours.»
ENVIE. «Lâenvieux est toujours pauvre.--Le termite a raison dâenvier le
sort des oiseaux: il vole un jour et perd ses ailes.--Les oiseaux des
champs sont jaloux de ce que lâ_ochin_ (oiseau aquatique) sait
nager.--La personne jalouse est décharnée: elle se repaßt de jalousie,
sans jamais se rassasier.--Voyez lâenvieux: dĂšs quâon parle de
mâattaquer, il fait ses munitions.--Le pivert se rĂ©jouit de voir le
perroquet Ă la pluie; il sâimagine que la queue rouge du perroquet
déteindra. Bien au contraire, la pluie lui donne un nouveau lustre.»
CUPIDITĂ. «Les perles (le frai) de la grenouille nâexcitent pas la
cupiditĂ© des voleurs.--La convoitise engendre lâavarice.--LâĂ©pervier a
des yeux de feu.--Le pillard ne ferme jamais son sac.--Une trop forte
bouchĂ©e Ă©touffe lâenfant.--Un gain exagĂ©rĂ© dĂ©chire la bourse de votre
maĂźtre.--Lâhomme cupide avait un arbre chargĂ© de fruits. PressĂ© de les
cueillir, il sâarma de la hache et jeta lâarbre Ă terre.--La convoitise
engendre bien des maladies.»
AMOUR DU PLAISIR. «Vous nâavez pas encore entendu le motif du _dourou_
(espÚce de violon) que vous dansez gaiement.--Dans une réunion, on ne
regrette guĂšre lâabsence que des personnes qui Ă©gayent la
compagnie.--Câest pour se rĂ©jouir que lâon mange lâ_Ăšfo_ hors de chez
soi, avec ses amis: ce nâest pas quâon manque de quoi manger.»
TRISTESSE. «Le pleureur (qui va se condouloir avec les proches ou amis)
se fatigue et sâen revient; celui qui est plongĂ© dans le deuil ne cesse
pas de pleurer.--Les soupirs précÚdent les larmes, la tristesse suit
lâadversitĂ©; tous apportent des condolĂ©ances, mais personne ne peut par
des sacrifices faire cesser la tristesse.--La douleur est moins cuisante
que lâaffliction.--Le rat domestique se sent moins offensĂ© par celui qui
le tue que par celui qui le saisit et le jette à terre.»
COLĂRE. «La colĂšre nâa jamais dâheureux rĂ©sultats; la douceur aplanit
les difficultés. La colÚre fait sortir la flÚche du carquois, les bonnes
paroles tirent du sac les noix de kola. (On se les donne en signe
dâamitiĂ©.)--Les querelles engendrent les rixes.--Câest en pardonnant
quâon termine un diffĂ©rend.--Oubliez les torts dâautrui, afin quâon vous
loue.--On ne peut que gagner Ă prendre une attitude respectueuse.--En
tourmentant les autres, on leur enseigne à se défendre.--Quiconque nuit
aux autres doit renoncer à leur amitié.»
_Par contre_: «La douceur obtient tout.--Ne te fùche pas avec les
esclaves, ne tâinquiĂšte pas avec les tiens.--La douceur est un vrai
trĂ©sor: lâhomme douĂ© de douceur possĂšde toutes choses.--La calebasse
garde le limon dĂ©posĂ© par lâeau; le vieillard endure la
contradiction.--Petit Ă petit on se forme.--Le corbeau se dirige vers
Ibara, harcelĂ© par le vent: LâadversitĂ© me sert bien, dit-il.»
ArrĂȘtons ici nos citations. Elles peuvent paraĂźtre longues, mais elles
ne seront pas inutiles; car elles prouvent surabondamment que les nĂšgres
sont loin de cet abrutissement dâesprit et de cĆur quâon leur suppose,
quand on parle dâeux de parti pris et sans les connaĂźtre suffisamment.
On condamne injustement un prĂ©venu que lâon nâa pas entendu; aussi
Ă©tait-il nĂ©cessaire dâentendre les nĂšgres. Jâose croire quâil leur aura
suffi de parler, pour se justifier des calomnies méprisantes dont on les
a trop souvent poursuivis, et dont on les poursuit encore, au nom dâune
science toute dâimagination et dâinvention.
La nÚgre a des défauts et des vices choquants, des faiblesses que nous
ne voulons pas nier. Ne nous étonnons pas de trouver en eux ces vices et
ces faiblesses, puisque nous retrouvons les mĂȘmes dĂ©fauts et les mĂȘmes
vices chez tous les paĂŻens, mĂȘme chez les paĂŻens civilisĂ©s de Rome et
dâAthĂšnes.
Du reste, si le nÚgre a ses défauts, il a aussi ses qualités; on ne
saurait lâassimiler aux bĂȘtes sans outrager en lui la nature humaine. Il
est homme: il parle, il raisonne, il distingue le bien du mal; et, sâil
fait souvent le mal quâil devrait Ă©viter, il connaĂźt le bien et il
lâapprouve. Câest un ĂȘtre intelligent, raisonnable et moral.
Sans doute, il est loin de nous, en ce qui regarde le progrĂšs et la
civilisation. Mais combien dâhommes, combien de contrĂ©es, mĂȘme en
Europe, ne sont-ils pas restés en dehors des influences du progrÚs et de
la civilisation dont nous sommes si fiers! La vie simple du pĂątre des
montagnes, du paysan des contrées reculées, contraste singuliÚrement
aussi avec le bien-ĂȘtre et les habitudes de ceux qui vivent dans les
centres oĂč le luxe sâĂ©tale. Nâoublions pas le passĂ©: ce que les noirs
sont, nos pĂšres le furent jadis; et si nous ne le sommes plus, câest que
dix-neuf siÚcles de christianisme ont effacé les traces de la barbarie
et de la dégradation. Par le christianisme, les noirs seront
pareillement grandis et policés.
CHAPITRE XIV
ISLAM ET CHRISTIANISME.
ProtĂ©gĂ©e, au nord et Ă lâest, par le Niger; Ă lâouest, par un rĂ©seau de
montagnes; au sud, par lâOcĂ©an, la cĂŽte des Esclaves demeura longtemps
isolĂ©e des autres peuples. Aussi la langue et les usages sây sont
conservés purs de tout mélange hétérogÚne, ou à peu prÚs.
Aujourdâhui, lâislamisme pĂ©nĂštre par lâintĂ©rieur, en mĂȘme temps que les
missionnaires protestants et catholiques arrivent sur la cĂŽte.
ISLAMISME.
Les Foulahs[93] ou Fellatahs ont Ă©tĂ© les propagateurs actifs de lâislam
parmi les nĂšgres. Ils ne diffĂšrent pas des noirs seulement par la
couleur et les usages, mais encore et surtout par le caractĂšre. Leur
énergie contraste avec la faiblesse de volonté des noirs; aussi, dÚs
quâils sont en contact avec eux, leur instinct les porte Ă la
domination.
[93] Il est permis de croire que câest la mĂȘme race que les Pouls
dâĂgypte.
DâaprĂšs un dicton de Saint-Louis, si lâon introduit une jeune fille poul
dans une famille, fût-ce comme servante, comme captive, elle devient
toujours maĂźtresse de la maison.
Les Pouls ont fondé plusieurs empires musulmans dans le Soudan, aux
dépens des nations de race nÚgre. «Au commencement du dix-neuviÚme
siĂšcle, Ahmadou-Labbo fonde un Ătat poul le long du Niger, entre
Tombouctou et SĂ©gou. Tombouctou finit par lui ĂȘtre soumis.» (FAIDHERBE.)
AprÚs avoir franchi le fleuve, les Pouls se répandirent sur la rive
droite, oĂč ils vĂ©curent autour dâIlorin, Ă lâĂ©tat de tribus pastorales.
Soumis dâabord aux maĂźtres du sol auxquels ils payaient des redevances,
ils devinrent sédentaires, et bientÎt refusÚrent de se soumettre _à un
roi infidÚle_ (vers 1820). DÚs lors, Ilorin fut séparé du Yorouba, et
forma un Ătat Ă part, gouvernĂ© par un chef foulah et musulman; car
foulah et musulman sont depuis longtemps synonymes en Afrique. La
population actuelle de cet Ătat ne sâĂ©lĂšve pas Ă moins de 300,000 Ăąmes;
la ville seule dâIlorin en renferme 100,000 au moins. Câest un mĂ©lange
de Foulahs, de Barbas (Bornouans), dâHaoussas et de Nagos. Ceux-ci ont
des chefs de leur nation; mais ils ne forment plus que la plĂšbe, tandis
que les Foulahs dominent et constituent la caste patricienne du pays oĂč
ils se sont fixés en maßtres.
DĂšs quâils se sentirent assez forts, les musulmans envahisseurs
proclamĂšrent la _guerre sainte_ aux infidĂšles du voisinage. Ils eurent
quelques succĂšs, et ne renoncĂšrent Ă lâoffensive quâaprĂšs avoir Ă©prouvĂ©
plusieurs dĂ©faites de la part des Ibadans. Leur prosĂ©lytisme nâen est
pas moins actif pour cela; il sâexerce dâune autre façon, par le
ministĂšre de leurs _aloufas_ ou marabouts.
Lâ_aloufa_ est prĂȘtre et maĂźtre dâĂ©cole tout Ă la fois. CoiffĂ© du
turban, il chausse des sandales, se drape superbement dans son _éwou_,
et porte habituellement des armes: tantĂŽt le sabre, tantĂŽt le fusil. Il
sort souvent Ă cheval, accompagnĂ© dâune nombreuse suite. Tout cet
appareil, ainsi que son maintien grave, en imposent au nĂšgre paĂŻen.
Celui-ci se sent fortement attirĂ© par lâislamisme. Cette religion flatte
sa vanitĂ© et ne lâoblige, en rĂ©alitĂ©, Ă aucune pratique bien pĂ©nible,
puisquâil peut continuer Ă vivre dans la polygamie et la voluptĂ©.
MaĂźtre dâĂ©cole, lâaloufa enseigne Ă lire et Ă Ă©crire les lettres de
lâalphabet arabe et quelques versets du Coran. Câest Ă peu prĂšs tout ce
quâil enseigne et tout ce quâil sait, en fait de lecture et dâĂ©criture.
Comme prĂȘtre, il sâapplique Ă inspirer la haine de ce qui nâest pas
lâislam: terrible disposition qui empĂȘche lâesprit et le cĆur de
sâouvrir Ă la vĂ©ritĂ© et Ă la grĂące. Le paĂŻen, en face de la rĂ©vĂ©lation,
ignore, mais il ne ferme pas les yeux Ă la lumiĂšre, de parti pris. Le
musulman, au contraire, est dans la rĂ©solution bien arrĂȘtĂ©e de repousser
toute doctrine Ă©trangĂšre Ă la sienne. Il nâexamine pas; il nâĂ©coute mĂȘme
pas. Impossible de le convaincre! Impossible de raisonner avec lui! On
perd son temps et sa peine en discours inutiles.
Il est aisĂ© de comprendre quel obstacle Ă©norme lâislamisme oppose Ă la
diffusion de lâĂvangile, partout oĂč il a une influence prĂ©pondĂ©rante.
Or, chaque jour, il fait des progrĂšs nouveaux; et les chefs paĂŻens,
alors mĂȘme quâils ne se font pas musulmans, laissent les aloufas prendre
sur leur esprit un énorme ascendant.
Les aloufas sont mus autant par lâamour du lucre que par le fanatisme
religieux. La confection des amulettes, ou _tira_, est pour eux une
source de gros bénéfices. La tira est un papier sur lequel sont écrites
quelques paroles du Coran. Ce papier est enveloppé dans un morceau de
cuir ou dâĂ©toffe. Des cordons fixĂ©s Ă lâamulette permettent de la
suspendre au cou. On en met aussi au cou des chevaux et dâautres
animaux. Câest un prĂ©servatif, un gage de prospĂ©ritĂ©, un charme, comme
lâ_ondĂ©_ des paĂŻens.
MISSIONS PROTESTANTES.
En 1839, lâAngleterre jeta ses regards sur les contrĂ©es qui bordent le
Niger, et rĂ©solut dây Ă©tablir des comptoirs, afin de tourner les
indigÚnes vers le commerce légal et de les détourner du trafic infùme
des esclaves. En 1841, on organisa dans ce but lâ«_expĂ©dition du
Niger_», à laquelle prirent part deux missionnaires anglicans, MM. Schon
et Crowther. (Ce dernier nous est déjà connu. V. chapitre II.)
Le mouvement était donné, imprimé par le gouvernement anglais _et suivi
par les ministres protestants_. Ministres et gouvernement trouvĂšrent des
auxiliaires dans les nĂšgres libĂ©rĂ©s, originaires des contrĂ©es que lâon
voulait exploiter, et _anglicanisés_ de longue main à Sierra-Leone.
En 1842, M. Townsend fut envoyĂ© Ă la cĂŽte des Esclaves afin dâĂ©tudier la
possibilitĂ© et lâopportunitĂ© dâune mission anglicane dans ces contrĂ©es.
Les affranchis de Sierra-Leone favorisÚrent des démarches qui devaient
les ramener dans leur patrie, et lâon rĂ©solut dâaller sâĂ©tablir Ă
AbĂ©-okouta. Cette ville obĂ©issait Ă un chef trĂšs-influent, dont lâappui
était assuré aux Anglais. Pleins de confiance dans la protection de ce
chef, nommé Chodéké, les protestants arrivÚrent à la cÎte en 1845. Quand
ils débarquÚrent à Badagry, on leur annonça la mort de Chodéké. Ce
contre-temps les retint Ă la cĂŽte; ils sâĂ©tablirent dâabord Ă Badagry,
et ne pĂ©nĂ©trĂšrent dans lâintĂ©rieur que lâannĂ©e suivante.
De 1846 Ă 1867, les protestants fondĂšrent plusieurs stations: Ă
Abé-okouta, en 1846; à Ibadan, à Lagos, à Otta, en 1852; à Ijayé, en
1853; à Igbori, en 1859; à Ikidja, en 1863; à Ichagga, à Iwayé..., etc.,
etc. Ces dĂ©veloppements rapides sâaccomplirent grĂące au concours de
maĂźtres dâĂ©cole pris parmi les indigĂšnes; mais lâĆuvre eut Ă souffrir
plusieurs fois des guerres que se faisaient les peuples de cette région.
Ainsi, la station dâIchagga fut dĂ©truite par les DahomĂ©ens le 5 mars
1862; celle dâAwayĂ©, par les Ibadans, le 1er avril de la mĂȘme annĂ©e. Les
Ibadans avaient dĂ©jĂ dĂ©truit, le 16 mars, la station dâIjayĂ©. Cette
ville fut réduite en cendres; ceux de ses habitants (40,000) qui ne
périrent point par la faim, par le fer ou par la flamme, furent traßnés
en esclavage. Deux ministres protestants européens se trouvaient dans
cette station: lâun partit avant que la ville fĂ»t mise Ă sac; lâautre,
capturĂ© et rĂ©duit Ă la condition dâesclave, ne fut rachetĂ© que le 8
décembre 1862 par un de ses confrÚres, M. Lamb, de la station de Lagos.
A Abé-okouta, la mission anglicane prospérait. Elle avait une imprimerie
et un journal en langue indigĂšne. Mais, le 13 octobre 1867, tous les
blancs de cette ville furent chassĂ©s, et peu sâen fallut quâon ne les
massacrĂąt.
JâĂ©tais, Ă cette Ă©poque, en rĂ©sidence Ă Wydah, ville du Dahomey. On y
racontait de la sorte lâexpulsion des EuropĂ©ens dâAbĂ©-okouta:
Les autorités de cette ville, mises en émoi sur les agissements de
voisins ennemis, avaient intercepté une lettre portant la signature du
chef ennemi. On y reprochait au gouverneur de la colonie de Lagos de ne
pas envoyer les secours promis par lui contre Abé-okouta. Grand émoi dÚs
quâon sut le contenu de la lettre: «Le chef dont elle porte le nom ne
sait pas Ă©crire; qui donc lui a prĂȘtĂ© sa plume?» On croit reconnaĂźtre
lâĂ©criture dâun ministre protestant; un cri dâindignation retentit, on
demande vengeance; on veut massacrer les blancs. On lâeĂ»t fait,
peut-ĂȘtre, sans la gĂ©nĂ©reuse intervention de lâun des notables: «Les
blancs sont sans défense parmi nous, dit-il. Nous sommes les plus
nombreux et les plus forts. Du reste, tous les blancs ne sont pas
coupables. Les tuer serait indigne et honteux. Chassons-les, et pillons
leurs maisons.» Cet avis prévalut.
Rejetés vers la cÎte, les protestants se confinÚrent dans la colonie
anglaise, oĂč ils sont en sĂ»retĂ©. Lorsque jâĂ©tais Ă Lagos, ils nây
avaient pas moins de cinq temples, bùtis dans les différents quartiers:
Ă Fadji, AroloyĂ© (Palm-church), Bread-fruit, ĂboutĂ©-Ă©ro, ĂboutĂ©-metta.
Outre ces temples, les anglicans possĂšdent une pension pour les filles
(_female institution_), espĂšce dâĂ©cole primaire supĂ©rieure; une sorte
dâĂ©cole normale ou de sĂ©minaire (_training institution_); des Ă©coles
primaires nombreuses répandues dans toute la ville et dirigées par des
maĂźtres nĂšgres, sous la direction et la surveillance des ministres
blancs.
DâaprĂšs leurs rapports, les anglicans ont dĂ©pensĂ© pour la mission du
Yorouba seulement, du 31 mars 1872 au 31 mars 1873, en Afrique mĂȘme,
5,550 livres sterling; en Angleterre, 7,297 livres. Soit une somme
totale de 12,847 livres sterling, ou, en monnaie française, 321,175 fr.
La statistique coloniale de 1874 donne 3,145 adeptes à la congrégation
anglicane dans la colonie. Ce chiffre est exagéré. Un grand nombre de
ces adeptes est venu de Sierra-Leone. Les _convertis_ ne le sont guĂšre
que sur les registres; volontiers nous les appellerons avec Burton
«_registered converted_». Ils nâen seront pas moins un obstacle sĂ©rieux
Ă lâĂ©tablissement du catholicisme; car on sâapplique Ă leur inspirer la
haine du _papisme_. Demandez Ă lâĂ©vĂȘque Crowther ce quâest un
protestant, il vous répond en propres termes, dans son vocabulaire
yorouba: «Un protestant est celui qui repousse la religion du Pape.»
Comme dogme et comme morale, cela se rĂ©duit Ă zĂ©ro. Câest le degrĂ© de
conviction des convertis.
La statistique à laquelle nous avons emprunté le nombre des anglicans
porte celui des méthodistes à 1,048, et celui des baptistes à 71.
Les méthodistes ont un temple bùti avec élégance et des écoles.
Les baptistes ne tarderont pas Ă disparaĂźtre de la scĂšne.
MISSIONS CATHOLIQUES.
Au dix-septiĂšme siĂšcle, des missionnaires catholiques venus Ă la suite
des commerçants tentĂšrent sans succĂšs dâĂ©vangĂ©liser la cĂŽte des
Esclaves. En 1667, le navire _la TempĂȘte_ porta dans le royaume de Juda
deux Capucins. Ils eurent la consolation de convertir le roi et se
disposaient Ă le baptiser, quand les marchands de nĂšgres, de peur que
cette conversion entravùt leur trafic, soulevÚrent les féticheurs contre
les missionnaires. La cĂ©rĂ©monie du baptĂȘme fut empĂȘchĂ©e par le peuple
ameuté; le roi, saisi de frayeur, jura de rester fidÚle aux fétiches et
de renvoyer les missionnaires. Un de ceux-ci ne tarda pas Ă mourir
empoisonnĂ©; lâautre partit et mourut en route, empoisonnĂ© aussi, dit-on.
Quelques années plus tard, deux Jacobins arrivaient dans le pays. Ils
rencontrĂšrent les mĂȘmes difficultĂ©s que leurs prĂ©dĂ©cesseurs et furent
empoisonnés comme eux.
DĂšs lors, les Français qui avaient appelĂ© ces prĂȘtres dans leurs
comptoirs renoncĂšrent Ă en appeler dâautres. On vit pourtant un
religieux Augustin de lâĂźle de San-ThomĂ© essayer encore, en 1699,
lâĂ©vangĂ©lisation du royaume de Juda. Il fut reçu poliment par le roi;
mais il se rembarqua presque aussitÎt, découragé de ce que la parole
Ă©vangĂ©lique ne trouvait aucun Ă©cho dans le cĆur des paĂŻens endurcis dans
lâerreur et dans le vice.
Câest seulement en avril 1861 que les missionnaires catholiques
reparurent Ă la cĂŽte des Esclaves. Alors seulement ils ont commencĂ© Ă
sây faire connaĂźtre, Ă y porter les premiers fruits du salut. On ne
saurait trop dĂ©plorer lâĂ©tat dâabandon oĂč les peuples de la contrĂ©e ont
gĂ©mi jusquâĂ cette Ă©poque.
Un bref du Souverain Pontife, en date du 28 août 1860, érigea le
vicariat apostolique du Dahomey et le confia «_aux élÚves du séminaire
des Missions africaines_ établi à Lyon par Mgr de Marion-Brésillac». Le
3 janvier 1861, trois missionnaires sâembarquĂšrent Ă Toulon pour se
rendre au Dahomey. Un dâentre eux mourut en chemin, les autres
arrivĂšrent Ă destination au milieu du mois dâavril. Ils se fixĂšrent Ă
Wydah. En avril 1864, les fondations dâune autre rĂ©sidence furent jetĂ©es
à Porto-Novo; en octobre 1868, à Lagos; en mai 1874, à Agoué; en août
1880, à Abé-okouta.
Partout les missionnaires sâadonnent Ă lâinstruction des enfants et au
soin des malades: lâĂ©cole et la salle de pansement font partie
intégrante de leurs établissements.
Le Vicariat apostolique du Dahomey porte aujourdâhui le nom de Vicariat
des cĂŽtes du BĂ©nin; nom impropre, puisquâil nây a pas au BĂ©nin une seule
station. Dans le principe, la Propagande nomma supérieur _ad interim_ M.
BorghĂ©ro, prĂȘtre gĂ©nois dont la haute intelligence, le zĂšle ardent et le
mérite personnel ne contribuÚrent pas peu à assurer à la Mission
lâestime des EuropĂ©ens et des noirs. Il visita le roi de Dahomey dans sa
capitale, oĂč il reçut une rĂ©ception solennelle; il explora toute la
cĂŽte, les rĂ©publiques minas de lâouest, le royaume de Porto-Novo et la
colonie anglaise de Lagos, oĂč il obtint des concessions de terrain pour
lâĂ©tablissement des futures rĂ©sidences; il alla au JĂ©bou et poussa ses
reconnaissances jusquâĂ AbĂ©-okouta, dans le pays important des Nagos, au
centre du Vicariat. Depuis le départ de M. Borghéro, la mission a eu
deux supĂ©rieurs: lâun, supĂ©rieur de droit, nâa jamais mis les pieds au
Dahomey; il y est représenté par un supérieur délégué par lui et trop
souvent changé.
Pendant mon séjour en Afrique, la Mission prit un développement
sensible. Un mot sur chacune des résidences:
WYDAH, dans le royaume de Dahomey, eut la premiÚre résidence. Les
missionnaires y subirent des tracasseries nombreuses de la part des
autoritĂ©s locales, Ă lâinstigation de certains blancs. On sâen prenait
surtout à leur argent. Chaque nouveau supérieur avait sa part de
vexations: M. Borghéro fut jeté en prison et condamné à une forte amende
_parce que la foudre était tombée sur les édifices de la Mission_; M.
Courdioux, expulsĂ© de ces Ă©difices oĂč les missionnaires sâĂ©taient
établis à grands frais, dut commencer une seconde et coûteuse
installation dans un nouveau local; M. Cloud se vit imposer une amende
de 3,000 francs, _parce quâil ne pleuvait pas depuis quelque temps_ et
pour dâautres motifs aussi concluants.
Cette derniĂšre condamnation me fit envoyer de Porto-Novo Ă Wydah pour
réagir contre la tendance des noirs à nous exploiter. Notre attitude
ferme et résolue inspira une prudente réserve à nos ennemis[94], et la
visite de M. lâamiral Fleuriot-Delangle, accompagnĂ© de quatre officiers
de la station navale, imposa silence à nos détracteurs.
[94] Il y avait Ă Wydah quelques blancs et quelques mulĂątres qui ne
pouvaient guĂšre nous voir de bon Ćil. Anciens nĂ©griers en
disponibilité, plus ou moins compromis dans la traite des nÚgres,
ils vivaient sans façon dans le désordre, et souffraient avec peine
quâon leur parlĂąt de morale.
On Ă©tait allĂ© jusquâĂ nous prĂ©senter comme des hommes sans mission,
auxquels la station navale et la France refusaient tout concours.
Lâamiral, _disait-on_, avait dĂ©clarĂ© que les autoritĂ©s françaises
nâavaient Ă sâoccuper de nous, ni officiellement, ni officieusement. La
détraction avait fait du chemin; mais la bienveillance de M.
Fleuriot-Delangle nous Ă©tablit dâautant plus avantageusement dans
lâestime publique quâon nâavait pas cru Ă cette bienveillance. Nos
ennemis ne pouvaient plus nous présenter comme des aventuriers méconnus
de la France et des officiers de la station navale; mais ils se
plaignirent de ce que «nous portions trop haut le pavillon français et
de ce que nous voulions tout abaisser sous notre pavillon tricolore».
(Ces paroles sont dâun commandant du fort portugais de Wydah.)
Mon successeur ne fit que passer; toutefois il eut sa part de vexations.
Le missionnaire qui le remplaça comme supérieur fut retenu prisonnier
pendant plusieurs semaines, ainsi que les deux confrÚres qui étaient
avec lui. Ce fait Ă©tait sans prĂ©cĂ©dent: on nâavait plus vu tous les
blancs dâune maison emprisonnĂ©s.
La mesure était comble: la mission abandonna Wydah, aprÚs y avoir fait
un grand bien, principalement par lâinstruction de centaines dâenfants.
A PORTO-NOVO, les exactions ne sont pas Ă craindre comme dans le
Dahomey. Le Dahomey peut, jusquâĂ un certain point, se croire
inattaquable, derriĂšre les forteresses naturelles de la barre et des
lagunes dont il est entouré. Au contraire, Porto-Novo est une place
ouverte sur laquelle les Anglais de Lagos jettent toujours un regard de
convoitise. De plus, quand les missionnaires catholiques, Français
dâorigine, sâĂ©tablirent dans cette ville, elle Ă©tait sous le protectorat
de la France. Cette circonstance les fit accueillir et traiter comme des
amis appartenant à une nation généreuse et protectrice. Le roi, les
chefs, le peuple, les fĂ©ticheurs eux-mĂȘmes se montrĂšrent bienveillants.
Ils nous admiraient faisant lâĂ©cole aux petits nĂ©grillons, dont une
partie étaient nourris et habillés par nous; mais leur admiration ne
pouvait se contenir Ă la vue du missionnaire pansant les plaies de leurs
malades: «_PĂšres, nous disaient-ils, vous nâĂȘtes pas des blancs comme
les autres blancs! Jamais le blanc ne sâĂ©tait abaissĂ© sur la pourriture
des nÚgres, comme vous!_»
Lâadmiration nâallait pas jusquâĂ ouvrir les cĆurs aux enseignements de
la foi et aux sentiments purs du christianisme: la glace des préjugés et
de la corruption du paganisme est si difficile Ă rompre! Toutefois,
notre ministĂšre Ă©tait sans entraves, et lâon nous Ă©coutait sans trop de
dĂ©fiance. LâĆuvre de lâapostolat catholique dĂ©butait heureusement.
La rĂ©sidence de Lagos eut des dĂ©buts peut-ĂȘtre plus heureux encore. Nous
avons parlĂ© des affranchis venus de Sierra-Leone, oĂč lâAngleterre
protestante les avait Ă©levĂ©s dans la haine du catholicisme. Ce nâĂ©taient
pas les seuls affranchis ou fils dâaffranchis qui se trouvaient Ă Lagos.
Beaucoup dâautres, venus des colonies dâAmĂ©rique, de la Havane et du
BrĂ©sil, se disaient ouvertement catholiques. Je parlais dâeux dans les
termes suivants Ă M. Planque, en aoĂ»t 1868, dans une lettre oĂč je
demandais la crĂ©ation dâune rĂ©sidence au centre de la colonie anglaise:
«Presque tous les chrétiens venus du Brésil conservent une certaine
dĂ©votion extĂ©rieure Ă lâImmaculĂ©e Conception, dĂ©votion qui se traduit
par des chants et des neuvaines... Les chrétiens de Lagos appartiennent
Ă une mĂȘme classe sociale, et lâon parviendrait sans peine Ă les tenir
dans une étroite union. Il y a parmi eux un esprit de corps
trĂšs-prononcĂ©, qui se traduit souvent par des cĂ©rĂ©monies, des fĂȘtes oĂč
lâidĂ©e religieuse domine. LâannĂ©e derniĂšre, Ă NoĂ«l, ils avaient parĂ© un
autel, et devant cet autel ils se réunissaient pour prier, tandis que
les protestants cĂ©lĂ©braient leur christmas. A lâĂpiphanie, ils
promenĂšrent un bĆuf et un Ăąne dans les rues, et reprĂ©sentĂšrent la venue
des rois mages allant adorer JĂ©sus nouveau-nĂ©. Ils firent une station Ă
la factorerie française de M. Régis. Puisse la France, avec des
missionnaires, leur donner ce JĂ©sus quâils voudraient tant avoir au
milieu dâeux! Tout extĂ©rieure quâest cette dĂ©votion, elle nâest pas sans
promesses pour lâavenir: câest le corps qui attend une Ăąme; lâĂąme, câest
la grĂące, câest lâEsprit-Saint, câest JĂ©sus que les missionnaires
doivent porter parmi eux.»
Je ne parle pas de ceux qui, baptisĂ©s au BrĂ©sil et nâayant eu jamais de
chrétien que le nom, sont revenus ici aux pratiques du paganisme ou de
lâislam. «JâĂ©tais esclave quand je fus baptisĂ©, disent-ils; jâĂ©tais au
pouvoir de mon maßtre; mon maßtre voulut que je fusse baptisé, je me
laissai faire.»
Parmi les catholiques, quelques-uns, pour demeurer fidĂšles Ă leur foi,
ont dû subir de véritables persécutions de la part de leurs parents et
de leurs amis, ou de la part des protestants. Une fille, avant dâĂȘtre
laissée libre de suivre les inspirations de sa conscience, subit, durant
quinze ans, les obsessions de son pĂšre, qui voulait lui faire embrasser
lâislamisme. Elle nâavait dâautre soutien que la grĂące, mais elle ne
cessa de rĂ©pondre Ă lâauteur de ses jours: «Vous mâavez fait baptiser;
plutĂŽt mourir que trahir mon baptĂȘme.» Avec quel bonheur elle assista Ă
lâinstallation des missionnaires!
Les lettres que jâĂ©crivais de Lagos, quand jâallai y fonder une
résidence, à mes parents respirent toutes la satisfaction.
_1er dĂ©cembre 1868._--«Nos chrĂ©tiens de Lagos sont heureux dâavoir un
prĂȘtre au milieu dâeux; ils ne se sentent plus seuls, et sont plus forts
contre les suggestions des protestants. Si quelque ministre les invite Ă
aller au prĂȘche, ils rĂ©pliquent avec fiertĂ©: «Allez donc Ă lâĂ©glise des
catholiques.» Ce quâils appellent Ă©glise nâest quâune partie de notre
baraque en bambous, oĂč nous faisons les offices. Nous sommes pauvres;
mais JĂ©sus-Christ nâest-il pas nĂ© dans une Ă©table?»
_4 mars 1869._--«Notre pauvreté fait rougir les protestants qui sont
ici. Ils ne veulent pas que nous soyons mal logés dans la colonie, alors
que leurs ministres sont trÚs-confortablement installés. Sur leurs
instances, je fais passer une liste de souscription, et ils donnent tous
avec gĂ©nĂ©rositĂ©. Dâautre part, le gouvernement de la colonie se montre
dâune bienveillance parfaite, et mâaccorde toutes les faveurs que je
demande pour notre établissement.»
_25 avril 1873._--«Notre chÚre mission de Lagos est en pleine voie de
prospĂ©ritĂ©: les baptĂȘmes se multiplient; les confessions et les
communions pascales deviennent tous les ans plus nombreuses. Le zĂšle des
chrĂ©tiens sâenflamme. Bons chrĂ©tiens! ils viennent nous demander de leur
faire le catĂ©chisme en particulier, afin dâavoir lâinstruction
suffisante pour recevoir les sacrements avec fruit. La confrérie du
Rosaire est un sujet de grande édification.»
A peu prĂšs Ă la mĂȘme Ă©poque, Ă©tant chargĂ© de la direction de la mission,
en qualitĂ© de vice-prĂ©fet, jâinsistai auprĂšs de M. Planque pour que
Lagos devĂźnt le siĂ©ge principal du vicariat. Lagos est un point dâoĂč
lâon peut rayonner en tous sens par la lagune; la sĂ©curitĂ©, Ă lâombre du
pavillon anglais, y est aussi grande que possible; les Ćuvres
nĂ©cessaires Ă la prospĂ©ritĂ© de la mission, formation dâinstituteurs
indigÚnes et autres, peuvent y acquérir un développement régulier. Si je
ne fus pas compris au moment oĂč je parlais, jâai eu la satisfaction
dâapprendre, depuis que jâai quittĂ© lâAfrique, quâon sâapplique Ă
exĂ©cuter le programme que jâavais mis en avant.
Il y avait une maison de SĆurs Ă Porto-Novo et une Ă Lagos, pour
lâinstruction des filles. Celle de Lagos avait cent cinquante Ă©lĂšves
dans leur Ă©cole, en 1873. LâĂ©cole des missionnaires, Ă cette mĂȘme
époque, comptait cent trente garçons sur ses bancs.
A lâouest du Dahomey, AgouĂ© demandait une rĂ©sidence depuis plusieurs
annĂ©es. Je fus chargĂ©, en 1874, dây aller en installer une.
Là , comme à Lagos, je trouvai un certain nombre de noirs venus du Brésil
et conservant des dehors chrétiens. Il y a plus: ils avaient une petite
chapelle pour leurs réunions pieuses. Vers 1835, une chrétienne, revenue
du BrĂ©sil, bĂątit Ă AgouĂ© une chapelle quâon laissa tomber en ruine Ă la
suite dâun incendie. On dĂ©blaya le terrain, et de cette _terre sainte_
on fit le cimetiÚre des chrétiens. Mais à la longue, chaque propriétaire
voisin usurpa de son cĂŽtĂ©, et le cimetiĂšre, devenu insuffisant, dut ĂȘtre
abandonné. Quand les missionnaires vinrent à Agoué, il ne restait que
quelques croix, au milieu dâherbes et de ronces, dans un coin de rue.
En 1842 ou en 1843, Joaquim dâAlmeida, crĂ©ole brĂ©silien, Ă©tait sur le
point de partir de Bahia. Il se procura les objets nécessaires à la
célébration de la messe, résolu à bùtir une chapelle en Afrique à son
arrivĂ©e, et Ă se procurer le bonheur dâassister au saint sacrifice,
lorsque lâoccasion dâavoir un prĂȘtre sâoffrirait Ă lui. La chapelle
était terminée à la fin de 1835. Elle fut dédiée au _Senhor Bom Jesus da
Redempção_ (JĂ©sus tombant sous la croix), en souvenir dâune Ă©glise de
Bahia connue sous ce vocable, oĂč se fait un grand concours de pĂšlerins.
Les origines chrĂ©tiennes dâAgouĂ© remontent donc Ă plus de trente ans
avant notre arrivĂ©e dĂ©finitive. Divers prĂȘtres, Portugais ou Français,
avaient dĂ©jĂ confĂ©rĂ© le baptĂȘme Ă plus de huit cents personnes dans
cette localitĂ©, depuis lâĂ©rection de la chapelle de Joaquim dâAlmeida.
AgouĂ© avait eu aussi un maĂźtre dâĂ©cole brĂ©silien: il enseignait les
éléments de la doctrine chrétienne.
Au dĂ©but de nos travaux, les moyens dâaction nous ayant fait
complétement défaut, nous ne pûmes donner aucun développement à notre
Ćuvre. Lâavenir pourtant sâannonçait plein dâespĂ©rances.
Avant de terminer, notons une observation fort juste de M. Borghéro: «Le
baptĂȘme, Ă©crivait-il en dĂ©cembre 1863, est une espĂšce dâaffranchissement
qui fait considĂ©rer lâenfant de lâesclave comme sâil Ă©tait lâenfant du
maĂźtre. Cette influence du christianisme a Ă©tĂ© si puissante que, mĂȘme
dans la langue du pays, dans le langage des naturels, les noms de
_blanc_, de _chrétien_, sont synonymes de _seigneur_, de _libre_. Au
Dahomey surtout, on appelle _blancs_ tous les chrétiens, fussent-ils
dâailleurs noirs comme lâĂ©bĂšne.»
CHAPITRE XV
LES ORIGINES: SIMPLES NOTES.
Les origines des peuples de la cĂŽte des Esclaves sont couvertes encore
dâun voile Ă©pais. Sans prĂ©tendre enlever le voile, je serais heureux
dâaider Ă le soulever par un coin. Dans cet espoir, je rassemble ici
quelques observations que jâoffre au lecteur comme de simples notes.
Les peuples dont nous parlons ont, selon toute apparence, joui
paisiblement, depuis lâorigine, du pays quâils occupent. Le choc et le
mélange de deux peuples laissent des traces dans la langue; or la langue
nago offre trÚs-peu de mots étrangers; elle a conservé ses racines, son
gĂ©nie propre; elle nâa admis dans sa constitution aucun Ă©lĂ©ment
hétérogÚne.
La carte du sieur dâAnville dit que le pays des Nagos Ă©tait jadis
«peuplé de Juifs». Ce renseignement est puisé dans Edrisi, voyageur
arabe du onziĂšme siĂšcle.
On trouve chez nos noirs plusieurs usages judaĂŻques, tels que la
circoncision et lâimpuretĂ© des femmes Ă des Ă©poques dĂ©terminĂ©es.
Nous lâavons dĂ©jĂ vu: le langage, dans lâadmirable concision des noms;
la tradition, dans ces proverbes instructifs, conservent des notions
claires et exactes sur Dieu, sur le démon, sur la création et la
Providence.
DâaprĂšs la tradition, le corps de lâhomme a Ă©tĂ© formĂ© de terre. Ce
dĂ©tail et dâautres que nous allons signaler sont des dĂ©tails
caractéristiques; ils nous semblent calqués sur la Bible.
Il y a eu un premier homme et une premiĂšre femme. Lâhomme avait nom
Obbalofoun, _roi de la parole_; la femme sâappelait IyĂ©, _la vie_. Ils
descendirent du ciel Ă IfĂš, la ville sacrĂ©e du Yorouba, oĂč naquit Chango
et oĂč prirent commencement le soleil, la lune et les Ă©toiles. IfĂš est
par consĂ©quent le berceau de la crĂ©ation. Lâhomme et la femme eurent les
yeux ouverts par le serpent.
Qui ne reconnaĂźt Adam, Ă qui Dieu donna le langage, dans Obbalofoun, le
roi de la parole? Qui ne voit dans IyĂ© lâĂve de nos livres saints? Et si
lâhomme descend du ciel, nâest-il pas clair quâil sort des mains de Dieu
et quâil fut innocent Ă lâorigine? La Bible fait dire au serpent
tentateur: «Si vous mangez du fruit défendu, _vos yeux seront ouverts_»;
et elle nous montre Adam et Ăve ouvrant les yeux sur leur nuditĂ© quâils
nâavaient pas aperçue auparavant.
Quâest cette ville sacrĂ©e, berceau de la crĂ©ation et de lâhumanitĂ©?
Pourquoi lâappelle-t-on IfĂš[95], _amour_? Pourquoi donne-t-on Ă une
autre ville le nom dâIwĂ©rĂ©, _le bon livre_? le livre de la parole
rĂ©vĂ©lĂ©e, peut-ĂȘtre? Ce nom, dans un pays sans livre et sans Ă©criture, a
quelque chose de frappant.
[95] A la page suivante, Crowther nous apprend que «le Yorouba
sâappelle aussi IfÚ».
Il y a un souvenir assez clair de la corruption originelle de lâhomme
dans la croyance que les _abikous_ (enfants morts en bas Ăąge) sont
tourmentĂ©s par les mauvais gĂ©nies. Nous sommes coupables, puisquâon
offre des sacrifices expiatoires. Nous sommes soumis Ă lâesprit du mal,
puisquâon a recours aux conjurations.
Il est permis de voir le récit du déluge (dénaturé, il est vrai) dans la
légende suivante, que nous empruntons à Crowther: «Quinze personnes
furent envoyĂ©es dâun certain pays, racontent les Yoroubas. Une seiziĂšme
sâoffrit Ă les accompagner. Elle avait nom Okambi et rĂ©gna sur le
Yorouba. Celui qui les envoyait donna Ă Okambi une petite piĂšce dâĂ©toffe
noire dans laquelle quelque chose était enveloppé. Il lui donna aussi
une poule, un serviteur et un trompette nommé Okinkin.
«A lâentrĂ©e de la rĂ©gion oĂč ils se rendaient, nos voyageurs
rencontrĂšrent une vaste Ă©tendue dâeau au milieu de laquelle ils durent
sâaventurer. Okinkin, obĂ©issant aux instructions reçues au dĂ©part, sonne
de la trompette, afin de rappeler la piĂšce dâĂ©toffe Ă Okambi. De
lâĂ©toffe dĂ©pliĂ©e tombe une amande de palme et un peu de terre; et
lâamande se change en un beau palmier Ă seize branches.
«Cependant, les voyageurs se trouvaient épuisés par une longue marche au
milieu de lâeau, et ce nâest pas sans une vive satisfaction quâils se
virent dans la possibilité de goûter un peu de repos. Ils montÚrent sur
les branches.
«Quand leurs forces furent restaurées, ils songÚrent à se remettre en
route. Quelle direction prendre? Ils étaient fort perplexes, lorsque, du
pays dâoĂč ils Ă©taient sortis, un certain Okikisi les avise et rappelle
au trompette son devoir. Et Okinkin de sonner. Lors, Okambi ouvre la
piĂšce dâĂ©toffe noire; il en tombe un peu de terre; la terre forme un
petit banc; la poule donnĂ©e Ă Okambi gratte la terre, lâĂ©tend, et le
continent est formé. Okambi ne tarde pas un instant de descendre avec le
serviteur TĂštou et le trompette Okinkin. Quand les autres voulurent
descendre, Okambi exigea la promesse de lui payer à époques déterminées
deux cents cauris par personne. Ce fut lâorigine du royaume Yorouba, qui
sâappela aussi _IfĂ©_.
«Plus tard, trois frÚres partirent de là , courant à de nouvelles
dĂ©couvertes. Ils laissaient le gouvernement dâIfĂš Ă un esclave nommĂ©
Adimou (qui tient _avec force_).»
Le nom du personnage qui dirige lâexpĂ©dition principale me paraĂźt
significatif: ne désigne-t-il pas Noé? ne signifie-t-il pas, si on le
décompose, _pÚre de Cham_? _Obi_ veut dire parent, auteur des jours de
quelquâun; on aurait obtenu Okambi en intercalant le nom de Cham, pĂšre
de la race nĂšgre. Ce systĂšme dâintercalation est trĂšs-usitĂ© en nago.
DâaprĂšs la lĂ©gende prĂ©citĂ©e, les Nagos ne sâĂ©tablirent pas par la
conquĂȘte; ils arrivĂšrent par immigration dans le pays quâils occupent,
et en furent les premiers habitants.
Nous avons cru retrouver le nom de Cham dans celui dâOkambi: celui de
Chus est dans le titre donnĂ© Ă Chango, dieu de la foudre. On lâappelle
_obba Kouso, roi de Chus_. Est-il la personnification dâun roi
dâĂthiopie, qui est _la terre de Chus_? ou bien un roi de Babylone, pays
peuplĂ© aussi par les descendants de Chus? Quâon se rappelle ce que nous
avons dit de la grandeur légendaire de cette importante divinité: «Ce
quâon raconte de ses richesses et du luxe qui Ă©clatait dans son palais
dĂ©passe tout ce que lâimagination aurait pu trouver, si elle ne sâĂ©tait
inspirĂ©e _des souvenirs dâun autre pays_. Ainsi lâon donne Ă Abba-Kouso
un palais de cuivre ou dâor tout Ă©tincelant, des milliers de chevaux,
une maison nombreuse, etc., etc.»
Sâil nous Ă©tait permis de faire des rapprochements Ă©tymologiques, nous
signalerions, outre celui de _Kouso_, les noms de _Dada_, dernier roi
des Fouins; de _Sabi_ ou Savi, capitale de lâancien _Juda_; dâ_Axim_,
autre ville de cette contrée. Ces noms ne mettent-ils pas en mémoire
ceux de Dada et de Saba, fils de Chus; et celui dâAxum, ville du pays de
Chus? Nous nâinsistons pas sur ces rapprochements.
Chus, que les Grecs traduisent par Ăthiops, visage brĂ»lĂ©, signifie
_noir_, en hĂ©breu. Dans lâancienne gĂ©ographie, lâĂthiopie comprenait la
partie de lâArabie qui longe la mer Rouge, et les contrĂ©es (Nubie,
Abyssinie) situĂ©es au sud de lâĂgypte. On sait que la foi chrĂ©tienne fut
introduite en Ăthiopie, dĂšs les temps apostoliques, par lâofficier de
Candace, reine de MĂ©roĂ©. Il ne serait pas Ă©tonnant quâun rayon de cette
foi eĂ»t brillĂ© jusque chez nos nĂšgres. Si cela Ă©tait, on sâexpliquerait,
et le nom dâIwĂ©rĂ©, _la bonne nouvelle_, et la croyance Ă Iyangba, cette
déesse qui ressemble tant à la Sainte Vierge. Comme elle, elle tient un
enfant entre ses bras; elle sâappelle la _mĂšre qui sauve_; elle a sauvĂ©
les hommes.
Le Messie a Ă©tĂ© partout «lâattente des nations». Pourquoi nos noirs ne
lâattendent-ils pas? pourquoi disent-ils que lâhomme a Ă©tĂ© sauvĂ© dĂ©jĂ ?
Ainsi que lâobserve Rohrbacher, «une des premiĂšres erreurs de lâOrient a
Ă©tĂ© de croire quâaprĂšs avoir créé lâunivers, Dieu lâabandonna au
gouvernement des anges». Câest sous lâempire de cette erreur que les
nÚgres, détournant leurs regards du Créateur, adorent les créatures et
rendent aux orichas le culte dĂ» Ă Dieu. Or, puisque le culte des orichas
est le point sur lequel tout pivote dans la religion des nĂšgres, ne
sâensuit-il pas quâils ont pris leurs principes religieux en Orient?
Les voyageurs et les géographes ont cru découvrir des liens de parenté
étroite entre les cophtes et les noirs de la cÎte des Esclaves. Je
souscris dâautant plus volontiers Ă cette apprĂ©ciation que les doctrines
religieuses des deux peuples sont souvent identiques, quant au fond. Si
les caĂŻnites rendaient un culte Ă tous les grands pĂ©cheurs, mĂȘme Ă
Judas, les noirs honorent les mauvais génies; si les caïnites évoquaient
les mauvais anges et agissaient en leur nom, disant: «O ange N..., je
fais cette action en ton nom», les noirs appellent lâoricha, et
prĂ©tendent que lâoricha sâempare dâeux, les possĂšde et agit en eux.
Les Dahoméens ne sont pas les seuls ni les premiers à honorer le serpent
dâun culte religieux. Avant eux et comme eux les ophites, sectaires
gnostiques du deuxiÚme siÚcle, avaient le serpent en grande vénération,
parce quâil avait ouvert les yeux Ă nos premiers parents et leur avait
fait connaßtre le bien et le mal. Ophites et Dahoméens abandonnent le
gouvernement du monde à une multitude de _génies_ ou de puissances, que
les gnostiques appellent _éons_, que les noirs nomment orichas. Les uns
et les autres sâaccordent Ă donner un pouvoir tyrannique Ă la puissance
invisible qui domine la création.
Mosheim prétend que la secte des ophites est plus ancienne que le
christianisme; que sa doctrine, Ă lâorigine, Ă©tait un mĂ©lange de
philosophie Ă©gyptienne et de judaĂŻsme; quâune partie de ses adeptes se
convertit au christianisme et forma la branche des ophites chrétiens.
Ceux-ci, imparfaitement convertis, voyaient dans le serpent la sagesse
incréée ou JĂ©sus-Christ lui-mĂȘme. Les ophites antichrĂ©tiens, au
contraire, considĂ©raient JĂ©sus-Christ comme lâennemi du serpent, dont il
doit Ă©craser la tĂȘte. Câest pourquoi ils abhorraient JĂ©sus-Christ,
quâils faisaient renier et maudire par les initiĂ©s.
On ne trouve rien de cette exécration antichrétienne dans le culte du
serpent au Dahomey.
Les noirs attribuent aux blancs une supĂ©rioritĂ© rĂ©elle sur eux. DâoĂč
leur vient ce sentiment dâinfĂ©rioritĂ©?
Ils admettent bien que les blancs adorent Dieu; mais ils croient que
Dieu est trop élevé pour accepter le culte des noirs, et que ceux-ci
doivent se borner Ă rendre des hommages Ă lâoricha. Cette doctrine ne
semble-t-elle pas un écho de celle de certains chrétiens des premiers
siĂšcles, qui opposaient des erreurs aux erreurs des judaĂŻsants? Ceux-ci,
par une exagĂ©ration blĂąmable, ne voulaient rendre dâhonneurs quâĂ Dieu,
méconnaissant ainsi la grandeur du Christ et nos devoirs envers lui. Les
autres, par une exagération opposée, reléguaient Dieu dans la solitude
de lâĂ©ternitĂ© et tournaient tous leurs regards vers le Christ. Pour eux
comme pour les nĂšgres, Dieu est trop au-dessus de nous pour ĂȘtre
sensible Ă nos hommages; nous nâavons de culte Ă rendre quâau Sauveur ou
Ă lâoricha.
Je livre aux savants les observations qui précÚdent.
CHAPITRE XVI
VOYAGE LE LONG DE LA COTE: _LAGOS, PORTO-NOVO, WYDAH, AGOUĂ_.
LâEuropĂ©en arrivant Ă la cĂŽte des Esclaves par les bateaux Ă vapeur
anglais dĂ©barque Ă Lagos. Cette ville se trouve par 1° 6âČ de longitude
est, 6° 28âČ de latitude nord et sur une Ăźle situĂ©e au milieu de la
lagune, un peu au-dessus de lâembouchure de lâOgoun.
Les navires qui ne calent pas trop dâeau peuvent entrer en riviĂšre,
dĂ©charger et charger les marchandises Ă quai. LâOgoun est une voie
ouverte jusque dans lâintĂ©rieur, au delĂ dâAbĂ©-okouta, centre du
commerce de la cĂŽte avec lâintĂ©rieur. Par les lagunes, on va jusquâau
BĂ©nin, Ă lâest; jusquâau Dahomey, Ă lâouest. Cette position fait de
Lagos le point le plus important de ces parages. Les Anglais lâont
trĂšs-bien compris en venant sây Ă©tablir.
LâĂźle de Lagos (en langue du pays, _Aouni_) mesure environ trois milles
(4,817 mĂštres) de lâest Ă lâouest, et un mille (1,609 mĂštres) du nord au
sud. Le terrain en est marĂ©cageux, mĂȘme dans la partie habitĂ©e par les
noirs; les quartiers oĂč les blancs se sont fixĂ©s ont Ă©tĂ© assainis.
Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du 6 août 1861. Voici
lâhistoire de cette cession: OlouwolĂ©, roi de Lagos, Ă©tant mort, frappĂ©
par la foudre dans son palais, Kosioko sâempara du pouvoir. CâĂ©tait en
1845, _trois ans aprĂšs lâapparition des missionnaires anglicans Ă
Badagry_. En 1851, lâAngleterre proposa Ă Kosioko un traitĂ© pour la
cessation de la traite des nĂšgres. Kosioko refusa, ne voulant pas se
priver des revenus considérables de ce trafic. Alors, les Anglais
jugĂšrent inutile de traiter avec lui; ils trouvĂšrent quâil avait usurpĂ©
la couronne; quâil nâĂ©tait quâun intrus sans aucun droit; quâAkitoyi
Ă©tait le seul roi lĂ©gitime. Ils sâĂ©taient assurĂ©s du bon vouloir
dâAkitoyi Ă leur Ă©gard, et le poussĂšrent Ă demander la protection de
lâAngleterre. Le 20 dĂ©cembre 1851, Akitoyi vint Ă bord dâun navire de
guerre anglais réclamer le trÎne. Kosioko restant sourd à ses
prétentions, on fit entrer en riviÚre quelques bateaux à vapeur et des
chaloupes, et lâon sâempara de la ville (26 et 27 dĂ©cembre). Kosioko
vaincu obtint du roi de JĂ©bou lâautorisation de se fixer Ă EpĂ©. De lĂ ,
il exerça, durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur la
partie orientale de son ancien royaume, oĂč se trouvent Palma et LĂ©kĂ©,
sur le bord de la mer.
Le 1er janvier 1852, Akitoyi fut établi roi de Lagos. DÚs ce moment, le
consul anglais eut une influence prépondérante. Le navire de guerre qui
stationnait dans les eaux de Lagos, tout en protégeant contre les
attaques de Kosioko le roi Akitoyi, empĂȘchait celui-ci dâagir en maĂźtre
avec les étrangers, en attendant que ces étrangers trouvassent
lâoccasion de se dĂ©clarer maĂźtres. Qui cherche trouve: les Anglais
trouvÚrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes de Kosioko,
découragé par la guerre civile qui éclata, le 7 août 1853, entre lui et
ses chefs, Ă lâinstigation de son ennemi; Akitoyi mourut subitement, le
21 du mĂȘme mois, empoisonnĂ©, dit-on. Son fils, Docimo, fut placĂ© sur le
trĂŽne _par le consul anglais_. Mais ce mĂȘme consul ne tarda pas Ă se
plaindre de la faiblesse du roi: «La traite des nÚgres continuait en
secret, la propriĂ©tĂ© nâavait pas de protection effective, on ne
réussissait pas à obtenir le payement des dettes..., etc.» Les consuls
Campbell (1853), Brand (1859), Foote (1860), ne cessaient de faire
parvenir des doléances au gouvernement de la Reine; ils insistaient
probablement dans le sens dâune occupation, puisque lord John Russell
écrit au consul Foote, en 1861: «Ne commettons pas envers Docimo
lâinjustice de changer le protectorat en une occupation ouverte.» On
resta dans la voie des traités. Celui qui intervint, le 6 août 1861,
entre Docimo et les Anglais, est signĂ© par Docimo et ses chefs, dâune
part; par Norman B. Bedingfield, commandant du _Prométhée_, et par Mac
Coskey, agent consulaire, de lâautre. Il est rĂ©digĂ© en trois articles.
Le premier cÚde et transfÚre «à la reine de la Grande-Bretagne, à ses
hĂ©ritiers et successeurs, Ă tout jamais, le port et lâĂźle de Lagos, avec
tous les droits, revenus et territoires en dĂ©pendant». Lâarticle second
«laisse à Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les
différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant, et
demeurant libres de faire appel aux lois britanniques». Le troisiÚme
article promet, en compensation, Ă Docimo, une pension dont le chiffre
sera fixé ultérieurement. Il le fut par un article additionnel du 1er
juillet 1862. On y promettait Ă Docimo, toute sa vie durant, une pension
de douze cents sacs de cauris.
Les Anglais étant maßtres de Lagos, Kosioko put rentrer dans cette
ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration par laquelle il
sâinterdit dâĂ©lever aucune prĂ©tention ultĂ©rieure sur Palma et LĂ©kĂ©, qui
passĂšrent ainsi Ă la colonie anglaise. Kosioko ne manquait pas de
fiertĂ©; il me disait, en parlant de Docimo: «_Je nâai jamais vendu mon
pays, moi!_» Il se plaignait de ne pas recevoir réguliÚrement la pension
que les Anglais lui avaient promise; il subissait le joug des
oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais. Il se montra
trĂšs-sympathique Ă la mission catholique, quâil appelait la mission
française, et nous confia plusieurs de ses enfants.
Le traitĂ© conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863, donna Ă
la colonie les limites quâelle avait lors de mon dĂ©part dâAfrique
(1875). Par ce traité, les chefs de Badagry, agissant en leur nom et au
nom de leurs subordonnĂ©s, cĂšdent «en toute propriĂ©tĂ© et souveraineté» Ă
S. M. la reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances
et revenus. Ils agissent de la sorte, aux termes du traité, «afin de
garantir la paix et la tranquillité aux _personnes bien disposées_
résidant à Badagry, pour assurer une plus grande sécurité à leurs
personnes et à leurs biens, _et pour enlever tout prétexte aux
prétentions du roi de Porto-Novo ou de tout autre qui croirait avoir
droit de régner dans le district de Badagry_». Naturellement on promit
une pension à ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et
aux droits prĂ©sumĂ©s dâautrui.
AprĂšs ce traitĂ©, la colonie de Lagos sâĂ©tendit de la riviĂšre Ochoun, Ă
lâest, Ă celle de lâOcpara, Ă lâouest, le long de la cĂŽte. BornĂ©e dâune
maniĂšre certaine par lâOcĂ©an au sud, elle nâadmet guĂšre de bornes bien
fixĂ©es du cĂŽtĂ© du nord et de lâest. Le gouvernement de la colonie
cherche toujours Ă sâĂ©tendre de ce cĂŽtĂ©; surtout, il voudrait mettre la
main sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait tout le
commerce dans ces régions.
Le territoire de la colonie, dĂ©fendu par la lagune Ă lâest et au
nord-est, reste dĂ©couvert sur les autres points, oĂč il nâa dâautre
protection que lâamitiĂ© promise par Ado, Okiadan et Pocra. Lagos est
administré par un lieutenant-gouverneur, dépendant du gouverneur de la
cĂŽte dâOr. A mon dĂ©part, le capitaine Lees, vĂ©ritable gentleman,
remplissait les fonctions de lieutenant-gouverneur.
Un capitaine anglais a le commandement des troupes, recrutées parmi les
Haoussas. La police a un chef particulier. Le service de la santé est
sous la direction dâun _chirurgien colonial_. LâhĂŽpital colonial et
celui des varioleux sont bien tenus.
Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se trouvent à Lagos.
Le commerce est considérable dans cette ville; presque tous les produits
des pays Egbas et du Jébou y viennent aboutir. Il y a des factoreries
anglaises, françaises et allemandes, et plusieurs traitants brésiliens,
portugais et indigÚnes ou sierra-léonais.
Si lâon va se promener sur la lagune, on rencontre partout des barques
de pĂȘcheurs; des dragueurs qui cherchent les huĂźtres, au risque de se
faire manger par les requins.
Câest Ă la partie occidentale de lâĂźle dâAouni que se trouve bĂątie la
ville de Lagos (Eko). Les quartiers nÚgres, marécageux, sales et
malsains, sâenfoncent dans la lagune vers le nord. Au sud et au vent de
la ville nÚgre, sous la brise de mer, le quartier européen étale ses
habitations plus élégantes et ses quais.
Avant de quitter Lagos, demandons Ă la statistique coloniale (1874) le
chiffre de la population. Elle suppose que nous connaissons la division
administrative de la colonie en quatre districts: 1Âș Lagos et ses
environs; 2Âș district septentrional; 3Âș district oriental formĂ© de Palma
et LĂ©kĂ©; 4Âș district occidental. La population y est rĂ©partie comme
suit:
Lagos et environs 36,005 habitants.
District nord 12,401 --
District oriental 4,014 --
District occidental 7,801 --
------
Total 60,221 habitants,
parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels et 4,521
commerçants.
Et maintenant, la pirogue est Ă©quipĂ©e; partons. Les canotiers sont Ă
leurs places, deux Ă lâavant, deux Ă lâarriĂšre; ils saisissent les
pagaies et poussent lâembarcation au large. Saluons encore une fois la
ville, qui, avec son petit air européen, nous rappelle la _terre des
Blancs_, comme on dit ici. BientĂŽt toute illusion va devenir impossible.
Adieu vapeurs et paquebots! adieu navires! nous nous enfonçons dans la
_terre des Noirs_; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue pour un
long voyage. Une pirogue, câest tout juste lâindispensable: un tronc
dâarbre creusĂ©, au fond duquel on demeure couchĂ© ou accroupi durant les
longues heures que lâon passe Ă bord. Une tente en feuillages est
installée sur le milieu; et cette tente, abri nécessaire contre le
soleil, la rosée et la pluie, force le voyageur à rester dans une
posture des plus gĂȘnantes.
Le vent étant favorable, les canotiers organisent une espÚce de voile
avec leurs _achos_ ou pagnes; ils lâattachent au haut dâune longue
perche servant de mĂąt, et lâesquif est abandonnĂ© au grĂ© du vent. BientĂŽt
nous entrons dans le bras de la lagune qui sâĂ©tend vers Porto-Novo. En
entrant, nous saluons Ă droite un poste de douaniers, oĂč les canots
allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui arrivent de
nuit attendent lĂ jusquâau matin, Ă moins quâils ne portent quelque
blanc, et encore! A certains endroits, la lagune, bordĂ©e dâarbres au
verdoyant feuillage, sâĂ©tend comme un lac au milieu des forĂȘts; la
vĂ©gĂ©tation luxuriante qui lâencadre donne au paysage un aspect charmant.
Je ne mâĂ©tonne pas que les naturels, qui donnent Ă la lagune le nom
dâOssa, disent «_le charmant Ossa_».
De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons seulement
Ajido, important par ses marchĂ©s, et Erapo, oĂč un temple consacrĂ© Ă
Eddoun attire les paĂŻens du voisinage.
_Nous voici devant BADAGRY._ A ce point, lâOssa a plus de 500 mĂštres de
largeur et sâĂ©tend au loin, des deux cĂŽtĂ©s, dans le lit oĂč il court.
Jadis, Badagry constituait un petit Ătat sur lequel Kosioko, roi de
Lagos, le souverain de Porto-Novo et mĂȘme le Dahomey ont eu des
prĂ©tentions. CâĂ©tait, aussi bien que Lagos, un des foyers les plus
actifs de la traite. Aujourdâhui, câest le chef-lieu du district
occidental de la colonie anglaise.
Badagry est cĂ©lĂšbre dans lâhistoire de la gĂ©ographie comme ayant Ă©tĂ© le
point de départ de plusieurs explorations. Clapperton partit de cette
ville, en décembre 1825, avec le capitaine Pearce et le docteur
Morrisson, qui moururent tous deux peu de temps aprÚs avoir quitté la
cĂŽte. Clapperton alla fort loin dans lâintĂ©rieur. Il mourut de la
dyssenterie Ă Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique Richard Lander
rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il Ă©tait de nouveau Ă Badagry, prĂȘt Ă
se remettre en route vers le Niger, dont il voulait, comme son maĂźtre,
reconnaßtre le cours. Dans cette expédition, il réalisa son projet et
put, aprĂšs bien des incidents contraires, arriver Ă lâembouchure du
grand fleuve de Soudan.
Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos ou dans les
bras des canotiers. Ils vous porteront Ă terre; car la pirogue sâĂ©choue
Ă une certaine distance de la rive.
Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis une case en
bambous et Ă un premier Ă©tage, oĂč je reçus plusieurs fois le plus
gracieux accueil et lâhospitalitĂ© la plus cordiale. Elle a probablement
disparu par lâaction destructive du temps et des coupins. Les Anglais
ont, dans la ville, quelques maisons de commerce; les traitants
indigĂšnes y sont nombreux.
Les missionnaires anglicans y possÚdent une chapelle et une école. Les
missionnaires catholiques ont leur établissement agricole de
Saint-Joseph Ă Tocpo, Ă quatre kilomĂštres environ de Badagry.
Il y a Ă Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur de
douanes et une petite garnison.
La ville est situĂ©e sur la rive septentrionale de lâOssa. Sur la plage,
Ă 1,500 mĂštres environ, au sud, se trouvent les entrepĂŽts et une
factorerie anglaise. Ce que les marins appellent mont Badagry nâest
autre chose quâun bouquet dâarbres de forme conique. Il est un peu Ă
lâest de ces Ă©tablissements.
Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, il y a
quelques années seulement, lisons les lignes suivantes du journal de
Lander: «Les Portugais ne possédaient pas à cette époque (celle de son
voyage) moins de cinq factoreries Ă Badagry, contenant plus de mille
esclaves des deux sexes, enchaßnés par le cou, et attendant les navires
qui devaient les emporter au delĂ des mers.
«Dans ces contrĂ©es, le meurtre dâun esclave nâest pas mĂȘme considĂ©rĂ©
comme un dĂ©lit. Badagry est le plus grand marchĂ© dâesclaves de toute la
cĂŽte de GuinĂ©e, et il nâest pas rare quâil y ait encombrement de
marchandise humaine et disette dâacheteurs. En pareil cas, lâentretien
des malheureux esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi fait
enchaßner séparément les vieillards et ceux qui sont infirmes ou
malingres. On les entasse, pieds et poings liés, dans des embarcations;
on leur attache une pierre au cou; on pousse au large et on les
prĂ©cipite dans les flots oĂč ils deviennent la proie des requins. Objets
de rebut aussi les esclaves que les marchands refusent, pour une raison
ou pour une autre. Le mĂȘme sort les attend, Ă moins quâils ne soient
rĂ©servĂ©s, avec les criminels et les prisonniers de guerre, a ĂȘtre
immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque année des milliers de
victimes humaines, sur cette cĂŽte fatale.
«Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque condamné est
conduit prĂšs dâun arbre fĂ©tiche, et lĂ on lui met entre les mains une
bouteille de rhum; pendant quâil la porte Ă ses lĂšvres, le
sacrificateur, armĂ© dâune pesante massue, se glisse inaperçu derriĂšre
lui, et lui assĂšne sur lâocciput un coup si terrible que, le plus
souvent, il en fait jaillir la cervelle. On porte alors Ă la hutte du
fĂ©tiche la victime humaine; dâun coup de hache on sĂ©pare la tĂȘte du
tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée à cet
effet. En mĂȘme temps dâautres misĂ©rables, le couteau Ă la main, ouvrent,
dĂ©chirent, fouillent le cadavre, pour en arracher le cĆur, qui, tout
sanglant et fumant, et palpitant encore dâun reste de vie, est prĂ©sentĂ©
au roi dâabord, puis Ă ses femmes et Ă ses capitaines; et quand tous ces
personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, chacun, selon son rang,
en donnant Ă ce cĆur un coup de dent, en trempant ses lĂšvres dans le
sang écumeux de la calebasse, on montre le tout à la multitude. La
calebasse pleine de sang, le cĆur fichĂ© au bout dâune pique et le
cadavre sans tĂȘte, sont promenĂ©s dans la ville, accompagnĂ©s de soldats
armĂ©s et suivis dâune foule innombrable. Si quelquâun tĂ©moigne le dĂ©sir
de mordre aussi ce cĆur et de boire de ce sang, on les lui prĂ©sente
sur-le-champ, au milieu des danses et des chants de la multitude. Ce qui
reste de lâun et de lâautre est finalement jetĂ© aux chiens, et le
cadavre mis en lambeaux est attachĂ© Ă lâarbre fĂ©tiche pour y devenir la
pùture des oiseaux de proie.»
Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre délicatesse,
mais qui enflamment le zÚle des missionnaires et des véritables amis de
lâhumanitĂ© et de la civilisation.
Le jour va tomber; partons.
Nous avons Ă peine le temps de voir lâembouchure de lâOcpara, limite
naturelle de la colonie à notre droite, et, du cÎté de la plage, le
territoire dâAppa; puis, la nuit nous couvre de ses ombres. Cinq cents
mĂštres en deçà dâAppa, Ă lâouest de cette ville, la plage nâappartient
plus Ă Lagos. Jâai vu Ă Lagos lâancien roi dâAppa. Il me racontait que
la peur des Anglais et des chefs de Badagry lui avait fait abandonner
ses Ătats; il dĂ©sirait y revenir, mais il nâosait, Ă moins que la France
ne lui accordĂąt sa protection.
Le temps est bien long dans une pirogue, surtout aprĂšs une longue
journée de chaleur étouffante passée déjà à naviguer. Le caquetage des
oiseaux sur la rive, les gambades et les grimaces des singes, au haut
des arbres qui bordent la lagune; la vue des sites variés que nous
contemplions, nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais
maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont des heures;
les ténÚbres nous enveloppent; une ennuyeuse monotonie plane sur notre
Ăąme; le clapotis qui se produit sur le sillage de la pirogue nous plonge
dans une rĂȘverie mĂ©lancolique. Que faire? «Que faire en un gĂźte, Ă moins
que lâon ne songe?» dit le bon La Fontaine. Que faire au fond dâune
pirogue, Ă moins que lâon ne dorme? dirai-je Ă mon tour. Au risque
dâĂ©touffer, je mâenveloppe dans ma couverture, et je me couche pour
dormir. Les moustiques, les affreux moustiques se rient de mes
précautions; ils me livrent de si terribles assauts que le sommeil me
fuit, jusquâau moment oĂč je nâen puis plus de lassitude. Deux heures
durant, je reste affaissĂ©, plutĂŽt quâendormi. Ce calme restaure un peu
mes forces. Je me rĂ©veille, je me redresse, et jâaperçois dâinnombrables
lucioles voltigeant dans les bois et projetant, Ă travers le feuillage
des arbres, leurs clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la
course vagabonde des _mouches lumineuses_, lorsque des cris perçants
arrivĂšrent jusquâĂ nous. CâĂ©tait comme des cris de revenants. Nos
piroguiers, contrefaisant leurs voix, rĂ©pondirent sur le mĂȘme ton. Et la
conversation se prolongeait ainsi, au milieu du silence dâune nuit
calme. Des colloques de ce genre se reproduisirent souvent: chaque fois
presque quâon rencontrait une autre pirogue. Ces scĂšnes ont quelque
chose de saisissant, et lâon oublie difficilement lâimpression quâelles
ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et sâĂ©puisent en
salutations, oĂč le djedji et le nago se croisent et se confondent: _O
kou!... o kou déou!... o kou allé o!... o kou déou bada!... o kou
kaka!... o kou! o kou! o kou!_
Cependant, nous avançons toujours. Enfin!... nous sommes dans les eaux
de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain, quelques cases de Ouéta se
montrent dans les broussailles, par-dessus les herbes des marécages. La
ville de Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous cĂŽtoyons.
BientĂŽt nous nous engageons au milieu des herbes aquatiques, dans un
étroit canal, et nous allons aborder à la terre ferme, prÚs de la maison
des SĆurs.
PORTO-NOVO est la capitale du royaume de ce nom; les indigĂšnes donnent Ă
cette ville le nom dâ_AdjachĂš_.
Un mot sur lâorigine de cet Ătat et sur son histoire dans les temps
modernes.
Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement du dix-septiĂšme
siĂšcle, Ă la mĂȘme Ă©poque et dans les mĂȘmes circonstances que le royaume
de Dahomey. Le roi dâArdres Ă©tant mort, son vaste royaume se dĂ©membra:
les trois fils du roi défunt se disputÚrent la couronne avec animosité.
Finalement, le plus jeune sâĂ©tablit au pouvoir, grĂące Ă lâappui des
chefs. Un de ses frÚres se réfugia chez les Fouins, avec ses partisans,
et fonda le royaume de Dahomey. Le troisiĂšme se fixa dans la partie
orientale du royaume dâArdres et rĂ©ussit Ă sây maintenir, jetant ainsi
les bases dâun nouvel Ătat, qui existe encore sous le nom de royaume de
Porto-Novo. Il est bornĂ©, Ă lâest, par la colonie de Lagos; Ă lâouest,
par le Dahomey, dont il est indĂ©pendant; au sud, par lâOcĂ©an. Au nord,
il confine au territoire dâOkiadan et aux contrĂ©es ravagĂ©es par le
Dahomey.
Signalons les points importants du royaume, en dehors de la capitale:
entre la lagune et lâOcĂ©an, Aboupa, GĂ©rĂ©bĂ© et Appi; dans la partie
orientale, Pocra, ĂdoupĂ©ta, Diofi et Mounfo; vers le nord, AggĂ©ra; dans
la partie occidentale, OuĂ©mĂ©, chef-lieu dâune province puissante, qui a
soutenu des guerres contre le roi.
DâaprĂšs Norris, la ville de Porto-Novo sâappelait Assem, aux premiers
temps oĂč elle fut connue. Il la signale comme une _ville
trĂšs-commerçante_. Depuis lors, elle nâa rien perdu de son importance
commerciale. Elle est la rivale de Lagos, et se dispute avec elle le
monopole du commerce, dans la partie la plus riche de la cĂŽte des
Esclaves. De Porto-Novo au Volta, les tribus riveraines ont peu de
relations avec lâintĂ©rieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des
rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur intermédiaire,
avec les tribus des bords du Niger. Sans doute, Lagos a sur Porto-Novo
lâavantage dâĂȘtre sur lâOgoun; mais la colonie anglaise, avec ses droits
de douane et son attitude menaçante, effraye les indigÚnes. Et les
produits cherchent un débouché du cÎté de Porto-Novo, qui les expédie
par Kotonou. En sorte quâune grande partie du commerce se fait sans
profit pour les Anglais, les Français tenant le haut du pavĂ© Ă
Porto-Novo.
Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de Porto-Novo, comme
il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu de céder aux propositions qui
lui furent faites, Ă©leva des prĂ©tentions sur Badagry, qui nâavait pas
Ă©tĂ© vendue encore aux Anglais. Ceux-ci, pĂȘcheurs en eau trouble, prirent
fait et cause pour Badagry, et allĂšrent bombarder Porto-Novo. Le
bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour se prémunir contre les
Anglais, Soudji mit son royaume sous le protectorat de la France
(février 1863). Le 7 mai 1864, le _Dialmath_, petit navire de guerre
français, entra en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé
par le roi pour lâinstallation du protectorat. AprĂšs bien des ennuis et
bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les Français abandonnÚrent
Porto-Novo, par ordre de lâamiral Laffont de LadĂ©bat.
Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été remplacé par
Mecpon, élu par les chefs contrairement au désir des Français. Ceux-ci
proposaient Dassy, prince intelligent, fils de Soudji. Les chefs, en
refusant dâĂ©lire le fils du roi dĂ©funt, se montraient fidĂšles Ă lâusage
traditionnel du pays, dâaprĂšs lequel les enfants dâun roi ne succĂšdent
pas à leur pÚre: sage précaution, bien propre à prévenir la division du
pays entre les divers enfants du souverain.
Lâabandon du protectorat par la France fit pousser aux Anglais un soupir
de soulagement. Ils ne cherchaient quâune occasion de sâimposer Ă
Porto-Novo, par la peur ou par tout autre moyen. En 1865, un officier du
nom de MâHardy donna trois femmes au roi, puis alla les lui rĂ©clamer.
«Ce que lâon mâa donnĂ© mâappartient, dit Mecpon; je ne le rends pas.--Tu
les a fait immoler au fĂ©tiche», rĂ©plique lâAnglais; Mecpon se contenta
de sourire; et il fit venir les femmes. MâHardy en ayant saisi une par
le bras, Acboton, ministre du commerce, le repoussa avec violence,
disant: «Blanc, respecte le roi! respecte la femme du roi!» Lâofficier
insulteur se dit insultĂ©; il partit furieux et revint Ă bord dâun vapeur
armĂ©, exigeant une rĂ©paration. Lâaffaire sâarrangea, grĂące Ă
lâintervention des missionnaires catholiques, moyennant quelques
ponchons dâhuile de palme, que le roi sâengagea Ă payer.
Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en octobre 1867. Ils
espĂ©raient se servir de Dassy comme ils sâĂ©taient servis dâAkitoyi, Ă
Lagos. Ce prince sâĂ©tait plaint Ă Mecpon dâavoir Ă©tĂ© victime dâun vol
considĂ©rable de la part dâun de ses oncles, Hirovou, frĂšre de Soudji.
Mecpon ne crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé
à se faire justice par les armes. Le roi, de son cÎté, protesta
énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses terres malgré
lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre Dassy Ă mort, sâil tentait de
réaliser son projet. Dassy appela les Anglais, qui ne se le firent pas
dire deux fois. Ils arrivĂšrent avec deux vapeurs, pour demander que
justice fût faite à leur ami et allié, et pour... _protéger les
blancs!_... «La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils; la
guerre civile allait Ă©clater; il nây avait de sĂ©curitĂ© pour personne.
Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et dépouillé
violemment dâun terrain qui lui appartenait.»
Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo. Ceux-ci rédigÚrent
une protestation en rĂšgle contre lâingĂ©rence arbitraire et injuste du
gouvernement colonial; on le rendrait responsable des préjudices causés
au commerce, si la ville était bombardée; le seul trouble qui existùt
était occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces des
Anglais; de rĂ©volution, il nây en avait que dans les rĂ©cits fantaisistes
de ceux qui renseignaient le gouverneur de Lagos; quant au sujet
britannique, qui se disait lésé dans son honneur et dans ses biens, ce
ministre protestant avait le tort grave de méconnaßtre les lois du pays;
le chĂątiment quâil avait subi Ă©tait un chĂątiment bien mĂ©ritĂ©. Tous les
griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les déclarations
fermes et catégoriques des blancs, il fallut encore reculer et renoncer
Ă lâoccupation dâune ville pourtant bien convoitĂ©e.
Nous ne saurions Ă©valuer, mĂȘme dâune maniĂšre approximative, la
population du royaume de Porto-Novo. On sâaccorde Ă donner Ă la capitale
plus de 20,000 habitants.
Quâon ne sâĂ©tonne pas de voir la population agglomĂ©rĂ©e dans des villes
de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus encore. Elle nâa pu rester
Ă©parse sur toute lâĂ©tendue du territoire, Ă cause des guerres
incessantes qui dĂ©solĂšrent le pays, durant tout le temps oĂč la traite
des noirs sâest continuĂ©e, câest-Ă -dire jusquâĂ ces derniĂšres annĂ©es. De
tribu Ă tribu, souvent de village Ă village, on avait Ă craindre
lâattaque de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le dĂ©sir
dâavoir des esclaves pour les vendre aux nĂ©griers Ă©taient un danger
continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour éviter la surprise
et ĂȘtre plus forts contre lâagression, les indigĂšnes durent se grouper
et sâunir. Un grand centre ne peut guĂšre ĂȘtre pris au dĂ©pourvu; il nâest
pas Ă lâabri de lâattaque, mais la rĂ©sistance y est aisĂ©e. Au premier
choc, chacun est sur pied, prĂȘt au combat.
Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le grave
inconvénient de laisser déserts et improductifs les vastes espaces de
terrain qui sĂ©parent une ville dâune autre ville. Le jour oĂč un
gouvernement fort et Ă©quitable garantira lâagriculture et le commerce
contre la rapacité des chefs et les ravages de la guerre, ce pays sera
dâune richesse exceptionnelle. Nous nâen voulons dâautre preuve que ce
qui se passe Ă Porto-Novo. On nây jouit que dâune sĂ©curitĂ© relative;
nĂ©anmoins, toute la campagne y est cultivĂ©e avec soin, et lâagriculture
est dĂ©jĂ une source de grands revenus; tandis quâau Dahomey lâon demande
au sol à peine le nécessaire.
Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans aller saluer le
roi.
Les EuropĂ©ens sont si peu nombreux quâils adoptent, en fait de
géographie, le systÚme nÚgre: terre des Blancs, terre des Noirs. En
anthropologie, il nây a que blancs et noirs. DâoĂč il sâensuit que tous
les blancs sont du mĂȘme pays; ils sont compatriotes, ils sont frĂšres. Si
les intĂ©rĂȘts les divisent, le besoin de vivre avec leurs semblables les
rapproche; aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de
lâendroit. Ne nous affranchissons pas des rĂšgles de lâĂ©tiquette locale,
et _saluons_, en passant, les blancs de Porto-Novo. Câest Ă dessein que
jâai dit: _saluons_. Ce mot dit tout ce quâil y a dans les rapports de
blanc à blanc, en général: on se salue! Du reste, le mot est consacré
par lâusage.
Porto-Novo possÚde cinq maisons françaises, quelques commerçants
portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les missionnaires
catholiques y ont un Ă©tablissement; il y a aussi des SĆurs.
Rien de curieux Ă visiter dans la ville, si ce nâest la ville mĂȘme. Elle
ne ressemble en rien Ă lâidĂ©al que nous nous faisons dâune ville. Pas de
rues alignées, pas de beaux édifices, pas de places réguliÚres, pas
dâavenues, pas de boulevards, pas mĂȘme... de la _propretĂ©_. A certains
endroits, la puanteur que répandent les ordures vous suffoque; ailleurs,
les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender la
rencontre de quelque serpent; ici, câest un trou bĂ©ant de huit Ă dix
mĂštres de profondeur; lĂ , un bosquet oĂč trĂŽne un Ă©norme bombax; plus
loin, vous ĂȘtes tellement entourĂ© de broussailles et de buissons que, si
votre guide ne vous disait le contraire, vous vous croiriez en rase
campagne. Les rues qui existent sont Ă©troites et tortueuses. ĂĂ et lĂ ,
dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre des vases, des
écuelles, des bùtons fichés en terre, des tiges de fer, des statuettes
grossiĂšrement façonnĂ©es, des Elegbara: tout lâattirail, enfin, de la
superstition païenne. M. Gellé, lieutenant de vaisseau, signale à notre
attention un monument singulier. «Le temple de la Mort, dit-il, est
lâĂ©difice le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des
malheureux sacrifiĂ©s au gĂ©nie du mal, dans cette enceinte aujourdâhui si
paisible et oĂč une herbe abondante cache aux yeux du voyageur Ă©tonnĂ© la
terre si souvent rougie par le sang des victimes? A en juger par lâĂ©tat
des crùnes encore enchùssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on
peut supposer, par lâindiffĂ©rente tranquillitĂ© avec laquelle les noirs
passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit remonter Ă bien
des années. Les derniers souvenirs se reportent à plus de trente ans de
nous, et encore, dans les derniers temps de cet usage barbare, ne
sacrifiait-on que des malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs
crimes.»
Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied de la lettre,
tendraient à faire supposer que les sacrifices humains ont complétement
cessĂ© Ă Porto-Novo. Malheureusement, il nâen est pas ainsi. Sans doute
le sang humain ne coule pas Ă flots, comme au Dahomey. Lâimmolation
dâhommes, de femmes et dâenfants criminels, prisonniers de guerre ou
autres; cette immolation nâest plus une coutume publique, mais elle est
encore une coutume. A la campagne, les _Ahovi_ ou princes des Mattes
sont un objet de terreur, Ă cause de leurs exploits sanguinaires. MĂȘme
dans la ville, jâai vu des cadavres dĂ©capitĂ©s attachĂ©s Ă des piquets.
Les tĂȘtes grimaçaient au haut des pieux. CâĂ©tait en 1875, Ă cĂŽtĂ© du
palais du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de
sculptures grossiĂšres, reprĂ©sentant quelques divinitĂ©s locales. Je lâai
toujours vue fermée.
Jâai visitĂ© plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais. Jamais je ne
pus arriver jusquâĂ MĂ©si, son successeur, que des intrigants retenaient
dans un Ă©tat dâivresse continuelle au fond du palais. MĂ©si commença Ă
régner le 4 juin 1872. Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en
février 1875.
Je laisse la plume Ă M. Courdioux pour raconter une visite que nous
fßmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit dans les _Missions
catholiques_.
«Deux portes principales donnent accĂšs dans lâintĂ©rieur du palais. Une
petite chaßne fétiche, placée sur le seuil de ces portes, en interdit
lâentrĂ©e aux mauvais gĂ©nies. Les fidĂšles sujets de Sa MajestĂ© ne
manquent jamais, en signe de respect, de se dĂ©couvrir la tĂȘte et
lâĂ©paule gauche chaque fois quâils passent devant la porte principale.
«Franchissons la porte de la maison bùtie par le roi Mecpon. AprÚs avoir
parcouru un couloir infect, nous débouchons sur une petite cour
intérieure de forme carrée. Un auvent, supporté par des piliers de bois,
rÚgne tout autour; dans la partie la plus rapprochée de la cour
dâaudience, le sol est battu et cirĂ© Ă la bouse de vache. Câest lĂ que,
couchés sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires
attendent le moment de lâaudience. Le roi les laisse quelquefois des
journées entiÚres sans les recevoir. Les Européens font antichambre dans
le mĂȘme lieu; mais ils ont soin de se faire apporter une chaise, car le
roi nâa pas toujours un siĂ©ge Ă offrir Ă ses visiteurs.
«Un petit temple fĂ©tiche, consacrĂ© Ă Priape, sâĂ©lĂšve au milieu de la
cour. Câest une hutte de paille, entourĂ©e dâune palissade en bambou. Aux
quatre angles flottent, Ă lâextrĂ©mitĂ© de longues perches, des oripeaux
dâĂ©toffe blanche.
«Les pigeons du roi prennent leurs Ă©bats sur vos tĂȘtes; vous voyez
passer les poules, les canards et surtout les porcs de Sa Majesté;
ceux-ci paraissent jouir dâune libertĂ© absolue de circulation.
«TrÚs-fréquemment cette cour est remplie de monde. Ce sont les envoyés
dâun village qui apportent au roi des prĂ©sents en nature. Les uns ont un
fagot de bois; les autres, quelques poules; dâautres, un sac de maĂŻs,
des ignames, des patates, plus rarement un mouton ou une chĂšvre.
«La cour, oĂč se tient le roi, est spacieuse et de forme triangulaire; la
moitiĂ© seulement est entourĂ©e dâune vĂ©randah. A droite, en entrant, on
passe devant trois Ă©normes tambours qui servent dans les fĂȘtes et dans
les grandes circonstances. A quelques pas plus loin, dans un enfoncement
pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nÚgre étendu sur une natte,
couvert dâun pagne de soie, coiffĂ© dâun bonnet grec et fumant une longue
pipe: câest Sa MajestĂ© le roi Toffa, souverain actuel du royaume de
Porto-Novo, qui appartient Ă lâillustre famille rĂ©gnante du Dahomey.
Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont prĂȘts Ă le servir au
moindre signe.
«Si, comme moi, vous avez lâhonneur dâĂȘtre lâami du roi, vous pouvez
vous approcher de ce trÎne peu redoutable et offrir à Sa Majesté une
poignée de main, en lui demandant des nouvelles de sa santé. Vous vous
reculez ensuite un peu, et vous vous asseyez. A la fin de lâaudience, on
vous prĂ©sentera un verre dâeau oĂč vous ĂȘtes libre de ne tremper que vos
lĂšvres; puis, dans un autre verre dâune indescriptible malpropretĂ©, on
vous offrira une liqueur dâEurope. Alors seulement vous pouvez demander
au roi la permission de vous retirer, en lui donnant une seconde poignée
de main.
«Les Européens qui voient pour la premiÚre fois le roi de Porto-Novo, se
contentent de le saluer de la main en restant découverts tout le temps
quâils sont devant lui.»
Ne nous attardons pas trop sur un point: appelons nos canotiers et
partons.
Dâabord, nous avançons lentement et avec prĂ©caution, au milieu des
herbes marĂ©cageuses, jusquâĂ la partie navigable de la lagune.
En sortant du chenal percĂ© du nord au midi, nous tournons vers lâouest,
laissant sur la rive opposĂ©e les cases de OuĂ©ta, cachĂ©es Ă lâombre des
hauts palmiers. La lagune, large de six cents Ă huit cents mĂštres en
face de la mission, sâĂ©largit un peu plus loin, et sâĂ©tend du cĂŽtĂ© du
nord, entre Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras, par
lesquels elle communique avec le lac de _Nokhoué_ ou _grand lac_. Le
bras septentrional est connu sous le nom de canal de _Toché_: il longe
la partie mĂ©ridionale de WĂ©mĂ©. Câest sur ce canal que se trouve Togbo,
lieu rĂ©servĂ© aux Ă©preuves par lâeau.
En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du cÎté de la mer, le
village de KĂ©tonou, point assez important pour le commerce de lâhuile et
des amandes de palme.
A lâĂ©poque des grandes pluies, les riviĂšres qui coulent du nord
grossissent, soulĂšvent les plantes qui bordent la lagune et les
charrient en grande quantité. Les canaux dont nous parlons sont
tellement obstruĂ©s alors, que lâon est obligĂ© de pousser la pirogue
par-dessus les herbes. On passerait moins difficilement si lâon pouvait
se mettre Ă lâeau; mais les caĂŻmans font bonne garde: lâimprudent qui
sây hasarderait ne manquerait pas de devenir leur proie.
Nous voici dans le grand lac. Ăcoutons les chants des canotiers. A leur
éternel refrain: «_Oyibo, adÚou, foun mi ni cachacha wa_--Salut, Î
blanc, donne-moi du tafia»; à ce refrain, dont ils nous assourdissent
sans cesse, succĂšde enfin un chant plus suivi. Justement! câest un chant
au caĂŻman. Le chĆur alterne avec un soliste (le chef canotier
ordinairement).
TOUS.
Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.
SOLO.
Tu es grand, tu es fort, Î Jalodé, tu aurais pu rivaliser de puissance
avec Chango[96]; mais ĂȘtre mĂ©chant et terrible tâa paru indigne dâun
_oricha_, et tu préfÚres te signaler par les bienfaits de ta protection.
Nous avons confiance en toi, Î Jalodé; sois-nous favorable.
[96] Chango, dieu de la foudre.
TOUS.
Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.
SOLO.
Tu es si fort que lâon te craint alors mĂȘme quâon tâaime. Mais toi, de
qui donc as-tu rien Ă craindre? La zagaie ne peut entamer ta peau; la
balle qui tâatteint glisse et va se perdre: on ne peut rien contre toi.
Toi, rien ne te rĂ©siste. Celui que tu protĂ©ges nâa pas besoin de
veiller: il sâendort tranquille, et ton Ćil est ouvert sur lui.
Nous nous confions à toi, à Jalodé, sois-nous favorable.
TOUS.
Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.
SOLO.
Vois dans la pirogue ce voyageur venu de la terre des blancs. Quâil ne
lui arrive aucun mal dans ta lagune: il croirait que tu es méchant comme
Legba[97]. Sâil pĂ©rit, on croira que nous nâen avons pas pris soin.
Montre au blanc que tu gardes les hommes: conduis-nous sans encombre.
[97] Legba, dieu du mal, le diable.
TOUS.
Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.
SOLO.
Je me souviens!... jâĂ©tais enfant!... Ma mĂšre me conduisit Ă la lagune
et me plongea dans lâeau. Et moi jâignorais le danger: jâavançai, je
tombai dans un trou. Tu Ă©tais lĂ , Ă cĂŽtĂ© de moi, et ma mĂšre sâalarmait.
Mais toi, tu caressas mes petites jambes et tu me fis reculer en lieu
sûr.
Jalodé, Î le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours je
tâhonorerai, si câest possible, de plus en plus.
JalodĂ©, ĂŽ le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours, si câest
possible, nous tâhonorerons de plus en plus.
* * * * *
Les chants ont cessĂ©; la pirogue glisse sur lâeau vers le milieu du lac,
poussée par la brise qui enfle la voile, car, il faut le dire, la
pirogue marche aussi Ă la voile. Les agrĂšs sont simples et primitifs: un
ou deux _achos_[98] attachés à une perche fixée tant bien que mal, et
câest tout.
[98] _Achos_, petite piĂšce dâĂ©toffe qui sert dâhabit aux noirs.
Pendant que nous avançons doucement, contemplons le vaste panorama qui
se déroule sous nos yeux. De tous cÎtés, le regard se perd sur une vaste
nappe dâeau; dans le lointain, des arbres gigantesques bornent
lâhorizon, et des amas de joncs et dâherbes encombrent les bords de ce
lac, si bien appelé le _grand lac_ par les Européens, et Nokoué ou
_maison de la mĂšre_ par les indigĂšnes[99].
[99] Câest le _Denhamâs water_ des Anglais.
LâĂ©tymologie de NokouĂ© (_no_, mĂšre; _kouĂ©_, maison) rappelle la lĂ©gende
rapportĂ©e par M. BorghĂ©ro, lĂ©gende quâil avait recueillie de la bouche
des indigÚnes: «Une femme féticheresse, ayant donné le jour à un enfant
dans une grande forĂȘt qui sâĂ©levait sur lâespace aujourdâhui occupĂ© par
les eaux, ne voulut pas le nourrir, disant quâil nâĂ©tait pas son fils.
Celui-ci se mit Ă courir la forĂȘt, appelant Ă son aide toutes les
divinités, et surtout Chango, les priant de le venger, de détruire ce
bois et _la case de sa mÚre_, et de prouver ainsi combien il leur était
agrĂ©able. Chango lâĂ©couta, dĂ©truisit la forĂȘt par le feu et la
transforma en une lagune profonde.»
Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac: Malheur,
disent-ils, Ă celui qui prendrait de cette eau dans le creux de la main!
malheur Ă quiconque en rejetterait aprĂšs avoir bu dans sa calebasse! Si
un malfaiteur sâaventurait sur le lac, il y serait englouti..., etc.,
etc.
Vers le sud-ouest, laissant _Afatonou_ Ă notre gauche et _Ahouansoli_ Ă
droite, nous irions nous engager dans le canal qui conduit Ă Kotonou.
Le NokouĂ© communiquait autrefois avec lâOcĂ©an par un canal qui nâexiste
plus, mais dont les indigÚnes conservent le souvenir dans leurs récits
et dans leurs chants. Aujourdâhui, il en est sĂ©parĂ© par une bande de
terrain large environ de cinq ou six cents mĂštres. Câest la plage de
Kotonou, point de dĂ©barquement pour les marchandises destinĂ©es Ă
Porto-Novo et à Agbomé-Calavi.
Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires que lâon y
traite, mais de cette unique circonstance que le transit des produits
europĂ©ens sây opĂšre en Ă©vitant les droits de la douane anglaise de
Lagos: droits que lâon ne saurait Ă©viter, si lâon introduisait ces
produits du cÎté de la colonie anglaise.
Il y a, Ă Kotonou, trois factoreries françaises servant dâentrepĂŽt pour
divers produits dâimportation Ă lâarrivĂ©e et dâexportation au point
dâembarquement. Directement, on y traite quelques affaires, peu
considĂ©rables toutefois, Ă cause de la proximitĂ© des autres comptoirs oĂč
le commerce est plus facile.
Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine signalé les noms en
passant. Afatonou et Ahouansoli sont bĂątis au milieu de lâeau, Ă la
partie méridionale du Nokoué, non loin du canal de Kotonou. On est
dâabord surpris de voir des villages entiers Ă©tablis sur pilotis au
milieu du lac; et malgré tout ce que la position peut avoir de
pittoresque, on se demande pourquoi ces populations sont allées
sâĂ©tablir lĂ . Pourquoi ces nĂšgres ne prĂ©fĂšrent-ils pas des habitations
solides sur la terre ferme Ă leurs _todjis_[100], dâoĂč lâeau les chasse
souvent?
[100] Ătymologie: _to_, lagune; _dji_, sur: _sur la lagune_.
Lâhistoire du pays nous apprend que les habitants de ces villages ont
cherché là un refuge.
Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume dâArdres et de
Jacquin, les Jacquinois qui purent sâenfuir sur leurs pirogues
rĂ©solurent de sâĂ©tablir au milieu de lâeau, afin dâĂ©viter les poursuites
du roi de Dahomey quâils appellent dans leur langage imagĂ© _kini-kini_,
le lion. Il faut savoir que le fétiche, (le _vodou_ comme disent les
DahomĂ©ens) dĂ©fend au roi de traverser lâeau pour guerroyer. Câest
pourquoi les fondateurs dâAhouansoli et dâAfatonou se rĂ©fugiĂšrent au
milieu du lac.
Quand le _lion dahoméen_ tourne ses regards de ce cÎté, il va se poster
au bord de la lagune, et il guette sa proie: il attend que ces
insulaires aériens viennent de leurs _todjis_ à terre, pour prendre des
vivres ou ensevelir leurs morts.
On le comprend maintenant: nous ne pouvions passer sans saluer ces héros
de lâindĂ©pendance. Ne les plaignons pas, du reste: leur sort a ses
douceurs. Je ne suis jamais passé à cÎté de ces villages sans entendre
le son des instruments et les chants joyeux de ce peuple libre et
content de peu. Mon frÚre les trouva aussi occupés à des réjouissances
publiques. «Un curieux spectacle nous attendait, dit-il: on fĂȘtait le
nouveau cabĂ©cĂšre de lâendroit; faute de place publique ou de grande
salle, les nĂšgres montaient sur les toits de leurs cases, et lâon
entendait au loin leurs joyeuses clameurs et le bruit étourdissant de
leurs affreux tam-tams. Leurs petites pirogues étaient rangées sous les
cases, et aucune nâĂ©tait ce jour-lĂ partie pour la pĂȘche; car tous
avaient voulu prendre part Ă lâallĂ©gresse commune. Ils sâagitaient
tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et leurs corps noirs
comme lâĂ©bĂšne et Ă demi nus, se dĂ©tachant nettement sur le bleu du ciel,
donnaient Ă cette scĂšne un cachet des plus sauvages. On aurait cru voir
les hideux Ă©bats dâune lĂ©gion de diablotins.»
Ne restons pas sous lâimpression de ces imaginations fantastiques, et
notons, incidemment, que lâon trouve parmi les habitants de ces _todjis_
des plongeurs excellents. On mâa racontĂ© que lâun dâeux se prĂ©senta au
roi de Porto-Novo, sâoffrant Ă aller par-dessous lâeau percer les
stationnaires anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne
voulut pas croire à la possibilité de cette entreprise: comment, se
disait-il, rester assez longtemps submergé? Pour vaincre les hésitations
du roi, notre _homme-poisson_ se fit porter au milieu de la lagune et
fit le plongeon. Les témoins attendirent longtemps. A la fin, ils
désespéraient de le voir surnager; ils le croyaient victime de son
imprudence, quand il reparut Ă la surface, et regagna lâembarcation qui
lâavait portĂ© lĂ .
Mais trĂȘve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable: serrons
notre voile, remontons à force de rames vers la crique de Godomé. Armés
de la pagaie, les canotiers sâassoient des deux cĂŽtĂ©s, sur le bord de la
pirogue, et ils frappent en cadence, sâanimant de la voix. TantĂŽt ils
chantent, et tantĂŽt ils marquent le mouvement cadencĂ© de la pagaie, Ă
lâaide dâexpirations vives et bruyantes dont ils se font un refrain:
«_Ah!--ah!--ah! ah! ah!_» Chaque expiration marque un coup de pagaie.
Tant dâefforts, tant de chants ramĂšnent nĂ©cessairement le couplet chĂ©ri:
«_Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa_, O blanc, salut! donne-moi du
tafia.»
Puisquâils lâont gagnĂ©, donnons-leur-en une bonne rasade. Tout aussi
bien, le moment est venu de les encourager et de ne pas les perdre de
vue. Devant nous flottent des amas de plantes aquatiques. Il sâagit de
se frayer un passage dans ce dédale inextricable, et de découvrir dans
ces vastes marĂ©cages le chenal tortueux par oĂč lâon arrive Ă la terre
ferme.
Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle, on ne se donne pas le temps
de lâadmirer; on est pressĂ© de ne pas se laisser surprendre par la nuit
dans cette sentine de moustiques et dâinsectes venimeux. AprĂšs de
longues hĂ©sitations, nous entrons dans le dĂ©dale... Enfin, nous voilĂ
arrivés! Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes qui
sâen exhalent ne nous donnent pas une fiĂšvre trop violente!
GODOMà est une petite ville de 1,500 habitants environ, située à sept ou
huit kilomĂštres de la plage, vers le nord. Les cartes marines marquent
la plage de Godomé sous le nom de Jacquin. Entre la ville et la plage,
le terrain est marĂ©cageux et couvert de hautes herbes. Jâai vu, auprĂšs
de la ville, de véritables fourrés de ricins.
GodomĂ© est la partie principale du Dahomey, Ă lâest. LĂ , comme ailleurs,
on fait bonne garde: il nâest guĂšre possible de passer quand les
autorités _ferment les chemins_.
Le commerce Ă©tait assez actif autrefois dans cette ville. Aujourdâhui,
il lâest moins, parce que les comptoirs Ă©tablis Ă AgbomĂ©-Calavi
interceptent les marchandises venant du nord.
AGBOMĂ-CALAVI, et mieux peut-ĂȘtre _AgbomĂ©-cpĂ©vi_ (le petit AgbomĂ©), nâa
pas au delĂ de 800 habitants. Ce village est bĂąti sur le bord dâune
lagune qui déverse ses eaux dans le grand lac, à la partie du
nord-ouest. Il faut une heure et demie pour se rendre en pirogue
dâAgbomĂ©-Calavi Ă lâentrĂ©e du NokouĂ©. Les relations avec GodomĂ© sont
faciles par terre: je suppose quâil nây a pas plus de 8 Ă 9 kilomĂštres
dâun point Ă lâautre, et le chemin est relativement bon et agrĂ©able.
Il y a quelques annĂ©es seulement que les Français Ă©tablirent Ă
Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de Kotonou; et déjà lorsque
je quittai la cÎte des Esclaves, Godomé avait perdu de son importance,
et tendait Ă nâĂȘtre plus guĂšre quâun simple entrepĂŽt.
De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On traverse une vaste
plaine sablonneuse couverte de hautes herbes. Les palmiers de toute
espÚce, des rondiers particuliÚrement, dressent leur tige élancée et
étalent leur feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc.
Linné surnommait les palmiers _les princes du rÚgne végétal_, à cause de
leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre ce que le paysage
emprunte de pittoresque à la présence de ces beaux arbres portant à une
hauteur de 6 ou 7 mĂštres leur bouquet de feuilles et leur grappe de
fruits; mais je ne vois rien chez nous qui puisse se prĂȘter Ă une
comparaison.
Le hamac a ses agrĂ©ments: il est trĂšs-prĂ©cieux dans ces pays oĂč lâon nâa
ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. Somme toute, si lâon est
balancĂ©, secouĂ©, cahotĂ©; si lâon est exposĂ© Ă prendre un bain de siĂ©ge,
voire mĂȘme un bain entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux
se faire porter que de voyager Ă pied? On se fatiguerait Ă marcher; la
fatigue amĂšnerait la fiĂšvre... la fiĂšvre, toujours prĂȘte Ă vous
saisir!...
Si les hamaquaires sont bons, on se console aisĂ©ment de nâavoir pas
dâautre vĂ©hicule, dĂ»t-on mĂȘme subir le supplice dont parle M. Vallon,
dans le récit de son voyage à Abomey. «Pendant que le porteur de
derriĂšre, dit-il, a de lâeau jusquâĂ la cheville, celui de lâavant,
malgrĂ© toute sa souplesse et tous ses efforts, sâenfonce subitement
jusquâaux reins; câest Ă grandâpeine que les six autres vous soutiennent
par les cĂŽtĂ©s, lâun tombant, lâautre glissant, celui-ci poussant,
celui-là se retenant à votre hamac.»
Je disais, tout Ă lâheure, que le hamac a ses agrĂ©ments; on voit que
tout nâest pas agrĂ©ment... dans le passage des lagunes, surtout. La
position du voyageur nâest rien moins que commode, quand les hamaquaires
le saisissent par les Ă©paules, le levant sur leur tĂȘte, le ployant, Dieu
sait comme. Un voyage en hamac abonde en pĂ©ripĂ©ties: lâexpĂ©rience mâa
fait connaĂźtre celles que je raconte. Une fois mĂȘme, dans ce trajet de
Wydah à Godomé, je dus mettre pied à terre, afin de nous tenir tout
prĂȘts Ă repousser une bande de loups qui venait Ă nous, dans la nuit.
Les porteurs de hamac vont grand train: on peut dire quâhabituellement
ils sont lancés au trot. Ils sont toujours assez nombreux pour se
relever de temps en temps. Dans les passages difficiles, lâun dâeux
passe devant, explore le terrain et avertit les autres par le cri de:
«_CpÚlÚ-cpÚlÚ!_ Doucement!»
AprĂšs deux heures de course, on arrive Ă lâentrĂ©e dâun bois, oĂč les
hamaquaires ont lâhabitude de faire halte. Tout suants, il se
dĂ©saltĂšrent dans les eaux dâune source qui est lĂ , et lâon se remet en
marche. Quatre heures seulement aprÚs le départ de Godomé, les porteurs
mangent et se reposent, pendant une demi-heure environ, Ă un endroit oĂč
lâon trouve des vivres, de lâeau et un abri.
De la grande halte à Wydah le sol est marécageux.
Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures.
Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey; elle renferme de 20 Ă
25,000 habitants. Les indigÚnes lui donnent le nom de Gléhoué; et les
Portugais, celui dâAjouda.
Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen, au milieu des
cases basses des nĂšgres: ce sont les demeures des blancs (_blancs de
toute couleur_, bien entendu). On rencontre, en outre, trois
établissements qui furent des forts, au temps de la traite, et qui en
portent encore le nom: le fort anglais, le fort portugais et le fort
français.
On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan, qui est le chef
principal de lâendroit, sans lui demander dâ_ouvrir les chemins_,
câest-Ă -dire de ne pas mettre dâentraves au dĂ©part. Car on entre
librement au Dahomey, mais on nâen sort quâavec une autorisation
spĂ©ciale; et il arrive parfois que lâautoritĂ© locale vous _ferme les
chemins_.
De Wydah Ă Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en pirogue. De temps
Ă autre, on sâentend hĂ©ler: câest un dĂ©cimĂšre, ou douanier, qui rĂ©clame
du tafia. Le plus prudent est de céder gaiement à ses cupides exigences,
si lâon ne veut ĂȘtre retardĂ© et ennuyĂ©.
GRAND-POPO (nom indigÚne, _Pla_) est un assemblage de maisons parsemées
sur les Ăźles de la lagune et sur la plage. On ne peut pas dire que ce
soit une ville; câest une peuplade qui se forma, comme les villages
bùtis sur pilotis dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le
despotisme royal. Comme les habitants dâAhouansoli, ceux de Grand-Popo
se sont abrités derriÚre la lagune, parce que la superstition défend aux
armées du Dahomey de franchir la lagune. Pour prévenir les attaques des
bandes du Dahomey, les indigĂšnes ont soin de ne pas laisser obstruer la
Bouche-du-Roi, large ouverture par oĂč la lagune se dĂ©verse dans lâOcĂ©an.
AGBANANQUEIN, Ă gauche, sur la plage, mĂ©rite dâĂȘtre signalĂ©. Signalons
aussi NikouĂ©, oĂč je vis tous mes piroguiers sauter Ă terre lâun aprĂšs
lâautre, et me menacer de me laisser lĂ tant quâil leur plairait. Le
premier partit sous prĂ©texte dâaller chercher de lâeau; le second
lâaccompagna; le troisiĂšme descendit pour les appeler, disait-il; le
dernier tempĂȘtait Ă bord, comme sâil les semonçait de ne pas les suivre,
et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre, et moi au milieu de
lâeau, je fus tout dĂ©confit de les voir sâinstaller tranquillement, afin
de manger. Discourir eût été peine inutile; je pris un bambou et je fis
mine de pousser la pirogue au large. Ce langage dâaction persuada Ă mes
nĂšgres quâils pouvaient dĂźner Ă bord, et les dĂ©cida Ă repartir.
Nous arrivĂąmes Ă AgouĂ© Ă lâentrĂ©e de la nuit.
AGOUĂ porte le nom dâAjigo, en langue du pays. Il acquiert tous les
jours de lâimportance, et tend Ă devenir le point central des petites
républiques de ces parages. Sa population fut plus que décimée par la
variole, en 1873. Sur six mille habitants, quinze cents furent victimes
du fléau.
La ville est bĂątie entre la lagune et la mer; la langue de terre sur
laquelle elle se trouve nâa pas deux mille mĂštres de largeur. Il y a Ă
Agoué beaucoup de Nagos; ils ont leur quartier; les Malais ou musulmans
ont aussi le leur. Avant 1873, les habitants des divers quartiers
faisaient assaut de chants et de fĂȘtes. Le deuil fit cesser ces
pacifiques réjouissances.
Sous lâautoritĂ© dâun chef qui se donne le titre de roi, AgouĂ© est une
vĂ©ritable rĂ©publique, oĂč chacun a sa part dâinfluence dans les affaires.
Les dĂ©libĂ©rations importantes dâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral ont lieu sur la place
publique, devant lâassemblĂ©e du peuple.
La fondation dâAgouĂ© remonte seulement Ă lâannĂ©e 1821. Un certain Feliz
de Souza ayant Ă se plaindre de Comlagan, chef de Petit-Popo, excita
contre lui une rĂ©volte. Georges, mis Ă la tĂȘte du mouvement, rĂ©ussit Ă
chasser Comlagan. Celui-ci vint sâĂ©tablir, avec ses partisans, Ă
lâendroit oĂč se trouve AgouĂ©, et fonda un petit Ătat qui a soutenu
plusieurs fois son indépendance, les armes à la main.
Nom des cabĂ©cĂšres dâAgouĂ©:
1Âș Comlagan, fondateur dâAgouĂ©;
2Âș CatraĂ©, fils du prĂ©cĂ©dent;
3Âș Agounou, cousin de Comlagan;
4Âș Toyi, qui rĂ©gna de 1835 Ă 1844;
5Âș Kodjo-DahomĂ©nou (1844-1846);
6Âș Hanto-Tona (1846-1858);
7Âș Coumin-Aguidi (1858-1873);
8Âș AtahounlĂ©. Quoique son prĂ©dĂ©cesseur fĂ»t mort le 15 juin, ce dernier
cabécÚre, qui régnait encore à mon départ, ne monta sur le trÎne que le
30 novembre 1873.
Les Ă©vĂ©nements les plus notables de lâhistoire dâAgouĂ© sont:
Vers 1835, lâarrivĂ©e dâesclaves libĂ©rĂ©s, venus du BrĂ©sil avec des
habitudes chrĂ©tiennes. Dâautres vinrent encore plus tard.
En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes les cases, moins
trois. Lâincendie ayant commencĂ© chez une certaine Marcellina, on a
conservĂ© Ă ce dĂ©sastre le nom dâ_incendie de Marcellina_.
Le rÚgne de Coumin-Aguidi, septiÚme cabécÚre, restera mémorable.
LâavĂ©nement de ce chef froissa lâamour-propre de Pedro Codjo, nĂšgre
riche et influent, qui avait passĂ© quelque temps au BrĂ©sil, oĂč il apprit
le métier, non de roi, mais de calfat. Il habitait Agoué, et se trouva
déçu dans ses espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses
nombreux esclaves, sâenferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville,
dans le but de dĂ©trĂŽner le cabĂ©cĂšre Ă©lu. Il nây put rĂ©ussir, et se
retira Ă Petit-Popo, dâoĂč il dirigea contre AgouĂ© des attaques
multipliĂ©es Ă lâaide des bandes dâAounas quâil salariait. AgouĂ© rĂ©sista
avec avantage derriÚre ses remparts de cactus. Une fois elle fut brûlée;
mais elle se releva aussitÎt, et ne quitta pas la défensive.
M. BorghĂ©ro, premier supĂ©rieur et fondateur de la mission catholique Ă
la cĂŽte des Esclaves, intervint dans ces dĂ©mĂȘlĂ©s. Il dit dans une lettre
du 3 décembre 1863:
«Les négociants les plus influents, les officiers de la marine anglaise
et le commodore lui-mĂȘme, des ministres protestants avaient fait toute
sorte de dĂ©marches pour arriver Ă une conciliation: rien nâavait pu
réussir. Quelques mois aprÚs notre arrivée, en 1861, nous avons été
invitĂ©s Ă intervenir dans cette affaire pour pacifier, sâil Ă©tait
possible, les deux pays. Ce ne fut quâen fĂ©vrier 1863 que je pus
mâabsenter de Wydah pour ce voyage.
«Voici en substance mes nĂ©gociations pour la paix. Le chef dâAgouĂ© et,
en gĂ©nĂ©ral, ce que nous appellerons le peuple, Ă©taient tous disposĂ©s Ă
la paix. Je pris de nouvelles informations sur lâĂ©tat des querelles, et
jâacceptai la mĂ©diation qui mâĂ©tait offerte. Le chef dâAgouĂ© me donna
plein pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo; celui-ci
me reçut avec beaucoup dâĂ©gards et de politesse, mais se montra
indomptable et tout à fait résolu à continuer la guerre. Le peuple de
Petit-Popo nâa dans cette guerre que trĂšs-peu de part; il est presque
neutre. Le chef prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages
situĂ©es plus Ă lâouest; ce mode de recrutement retarde les attaques et
fait traßner les hostilités en longueur. Nos conférences continuÚrent
deux jours, et le chef de Popo, contrairement Ă lâusage de tous ces
pays, voulut que personne ne fût témoin de nos pourparlers: il était
évidemment seul à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la
paix des conditions impossibles: il voulait ĂȘtre maĂźtre dâAgouĂ© et ĂȘtre
indemnisĂ© de tout ce quâil avait perdu pendant la guerre, sans tenir
compte de toute une ville quâil avait incendiĂ©e. Les chefs dâAgouĂ©, au
contraire, remettaient tout dommage à eux causé, à condition de rentrer
en paix. Quand jâeus Ă©puisĂ© tous les moyens de conciliation sans rien
obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations que notre
caractĂšre nous oblige quelquefois de faire entendre aux puissants de la
part de Dieu. Du moment, lui dis-je, quâil refuse dâaccepter un
accommodement honorable et avantageux, il nâavait quâĂ sâattendre Ă
tomber sous la main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette
pensée, et bientÎt revenu de sa premiÚre impression, comme je le
poussais à une résolution, il me promit, sous une espÚce de serment,
quâil nâattaquerait jamais AgouĂ© sâil nâĂ©tait point provoquĂ©; mais que
se rĂ©concilier Ă©tait pour lui impossible. Je lâassurai quâAgouĂ© en
ferait autant. A mon retour dans cette ville, je fis une relation de mes
nĂ©gociations aux chefs rĂ©unis; le principal dâentre eux promit, devant
tous et au nom de tous, quâil ne provoquerait jamais ses voisins. Il
assura quâil nâavait jamais voulu la guerre, et, pour preuve, il ajouta
que, dans une bataille oĂč il avait chassĂ© les ennemis, il avait Ă©pargnĂ©
leur vie en dĂ©fendant aux siens de les poursuivre, parce quâils Ă©taient
tous, disait-il, de la mĂȘme famille.»
GrĂące Ă cette intervention du prĂȘtre catholique, les hostilitĂ©s prirent
fin. Elles ne se renouvelĂšrent pas depuis.
Le commerce et lâagriculture sont les sources de la richesse dâAgouĂ©.
Sur le bord de la mer, Ă lâendroit oĂč se trouve la ville, le terrain est
sablonneux; la végétation y est nulle. Les cultures sont au nord, de
lâautre cĂŽtĂ© de la lagune. Les navires sâapprovisionnent bien Ă AgouĂ©,
qui fournit aussi des vivres au Dahomey.
On trouve dans cette petite rĂ©publique les restes dâune peuplade
détruite par les Dahoméens: je veux parler des Manhis. Lorsque leur pays
fut ravagĂ©, ceux de cette tribu qui survĂ©curent vinrent chercher asile Ă
Agoué. Leurs fétiches et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité.
AgouĂ© est Ă neuf kilomĂštres de Petit-Popo. On sây rend en pirogue, par
la lagune; ou bien par la plage, en hamac.
PETIT-POPO existait déjà au dix-septiÚme siÚcle, puisque les voyageurs
anciens font mention dâune guerre soutenue par cet Ătat, en 1700, contre
Coto; et ils parlent de Petit-Popo comme dâun Ătat dĂ©jĂ constituĂ©. Ses
premiers habitants vinrent dâAcra, chassĂ©s par les AquamboĂ©s, qui
envahirent leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer.
Ce quâont racontĂ© des voyageurs modernes sur lâorigine de Petit-Popo ne
regarde Ă©videmment quâun quartier de cette ville; car la ville a trois
quartiers distincts, ayant une existence et des intĂ©rĂȘts propres. Lâun
de ces quartiers a nom AnĂ©jo (cases des AnĂšs). Câest lĂ que sâĂ©tablirent
les noirs minas de la tribu des AnĂšs, qui, originaires de la cĂŽte dâOr,
furent jetĂ©s sur la plage par la tempĂȘte. Leur Ă©tablissement Ă cet
endroit donna naissance au quartier qui porte leur nom, mais non Ă la
ville; Petit-Popo existait déjà depuis bien des années. En langue du
pays on lâappelle Plavijo, en prononçant le _j_ comme en espagnol.
Petit-Popo nâest pas sans importance pour le commerce.
Nous terminerons notre voyage le long de la cĂŽte des Esclaves Ă
Porto-SĂ©gouro, que les indigĂšnes nomment Abodranfon. Je nâallai jamais
plus loin vers lâouest.
PORTO-SĂGOURO eut des commencements identiquement semblables Ă ceux
dâAgouĂ©. Comlagan ne fut pas suivi de tous ses partisans Ă AgouĂ©; une
partie se dirigea vers le couchant, et alla fonder Abodranfon.
Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait depuis 1870.
Son avĂ©nement fut signalĂ© par des vengeances et des exĂ©cutions dâune
atrocité inouïe. Plusieurs de ses ennemis personnels payÚrent de leur
tĂȘte lâinfluence dont ils jouissaient. Un BrĂ©silien me racontait avec
horreur lâexĂ©cution dâun esclave, qui fut brĂ»lĂ© vif, au milieu des
danses et des libations de la foule. Des fenĂȘtres de sa maison, il avait
suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle laissa dans son ùme
une profonde indignation.
Du cÎté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune Hacco. Cette
lagune est trĂšs-large; elle sâenfonce fort avant dans les terres, et les
gens du pays prĂ©tendent quâelle est aussi large jusquâĂ sept ou huit
journées. Cette position avantageuse favorisant les relations avec
lâintĂ©rieur, elle prĂ©sage Ă Porto-SĂ©gouro un avenir brillant.
CHAPITRE XVII
EXCURSIONS.
Dans le chapitre prĂ©cĂ©dent, jâai racontĂ© avec quelques dĂ©tails un voyage
que je fis moi-mĂȘme. Dans celui-ci, jâanalyserai ce que dâautres
missionnaires ont racontĂ© de leurs excursions. Revenant de lâouest Ă
lâest, nous nous arrĂȘterons Ă AgouĂ© pour suivre le PĂšre MĂ©nager Ă
Akrakou. A Porto-Novo, nous suivrons le PÚre Poirier à Sakaté, et le
PÚre Courdioux à Okiadan. Enfin, de Lagos, nous verrons le PÚre Borghéro
aller reconnaßtre le Jébou et Abé-okouta; nous verrons aussi les
missionnaires catholiques sâĂ©tablir dans cette grande ville.
AKRAKOU.
JâĂ©tais encore Ă AgouĂ©, lorsque le PĂšre MĂ©nager fit une excursion Ă
Akrakou, ville de deux Ă trois mille Ăąmes, situĂ©e au nord-est dâAgouĂ©.
Parti Ă six heures du matin, notre excursionniste traversa la lagune en
pirogue, et se mit ensuite dans son hamac porté par deux noirs
vigoureux. «Doucement balancé sur leurs fortes épaules, écrivit-il à ses
parents, je laissai avec bonheur mes pensées se reporter aux belles et
fraĂźches matinĂ©es dâĂ©tĂ© et de printemps passĂ©es auprĂšs de vous. Des
centaines dâoiseaux au brillant plumage et au chant variĂ© animaient
gaiement cette nature parfois si sauvage, Ă laquelle la main de lâhomme
nâa jamais disputĂ© que quelques pieds de terre pour construire sa case.
Chaque annĂ©e, cette plaine se couvre dâune nappe dâeau. RĂ©cemment
dessĂ©chĂ©e et engraissĂ©e par les dĂ©tritus quây dĂ©posent les eaux
limoneuses, elle offrait le spectacle dâune vĂ©gĂ©tation des plus
luxuriantes...
«Il est prÚs de dix heures. Nous arrivons à Akrakou. On entre dans la
ville par un petit chemin qui conduit directement Ă la maison du
cabécÚre...
«Je témoignai le désir de visiter la ville. Le cabécÚre fit porter
devant moi son bĂąton, et je parcourus ainsi, suivi des grands et de la
foule, les rues tortueuses et Ă©troites dâAkrakou. Au fond dâune grande
place, se dresse, environné de hauts et magnifiques arbres, le seul
monument de la citĂ©; câest une vaste maison ouverte oĂč le roi rend la
justice devant son peuple.
«A Akrakou, on se sent dĂ©jĂ Ă lâintĂ©rieur. La vĂ©gĂ©tation est toute
différente.»
Avant de repartir, le PĂšre MĂ©nager visita la foire. Elle se tient Ă
quelques minutes de la ville, prĂšs dâune lagune dont les eaux coulent
vers Grand-Popo ou Agbananquein.
Le PÚre Ménager rentra à Agoué à huit heures du soir environ, harassé de
fatigue, mais trĂšs-satisfait. Nous nous disions combien il serait
avantageux de relier Agoué à Akrakou par un canal.
OUĂMĂ--SAKĂTĂ--OKIADAN.
_De Porto-Novo_, les missionnaires ont visitĂ© OuĂ©mĂ©, Ă lâouest; AggĂ©ra
et Sakété, au nord; Okiadan, au nord-est.
OUĂMĂ.
En 1868, jâallai de Porto-Novo Ă OuĂ©mĂ©, avec M. Courdioux, non en
touriste, mais en qualité de chirurgien militaire. Notre but était moins
dâexplorer le pays que de porter nos soins Ă de malheureux blessĂ©s. La
guerre avait éclaté entre le roi de Porto-Novo et la province de Ouémé,
Ă lâoccasion dâun cabĂ©cĂšre que le roi voulait imposer Ă OuĂ©mĂ© et que
OuĂ©mĂ© refusait dâaccepter. Or, dans une rencontre, plusieurs soldats de
lâarmĂ©e du roi tombĂšrent blessĂ©s sur le champ de bataille. On les
portait Ă lâhĂŽpital de la mission comme on les avait relevĂ©s, sans
songer Ă Ă©tancher le sang; en sorte quâils nous arrivaient Ă©puisĂ©s,
perdus. Cela me donna lâidĂ©e dâaller oĂč lâon se battait, afin de faire
un premier pansement. Jâavoue que jâĂ©tais curieux aussi dâassister de
prĂšs aux opĂ©rations dâune guerre en pays nĂšgre.
Nous partĂźmes vers onze heures, et nous essuyĂąmes en route une tempĂȘte
si violente que M. Courdioux avait ses bottes remplies dâeau. Partout
nous rencontrions des hommes armés qui allaient et venaient; des femmes
chargĂ©es de butin sâen retournaient vers Porto-Novo. Tous nous
acclamaient. Nous traversĂąmes une forĂȘt, et nous arrivĂąmes au milieu des
combattants, aprĂšs trois heures de marche. Une escouade dâhommes,
embusquée derriÚre les buissons, faisait feu dans la direction du
fourrĂ©. Lâennemi nâĂ©tait point lĂ , nous dit-on, mais on tirait pour
lâavertir que lâarmĂ©e du roi ne sâĂ©tait pas repliĂ©e en arriĂšre.
AussitÎt que le monarque fut informé de notre présence dans le camp, il
nous manda auprĂšs de lui. Nous le trouvĂąmes assis au milieu de ses
femmes. Les troupes formaient la haie, tandis que les deux
généralissimes couchés à plat ventre débitaient des louanges au
vainqueur. «Tu es un grand roi, disaient-ils; on ne résiste pas
impunément à tes volontés. Les rebelles sont chùtiés; leurs villages
sont détruits... etc., etc.» Le monarque nous tendit la main avec
fierté, nous fit porter des siéges et servir de bon vin de Bordeaux,
quâil nâavait eu garde dâoublier dans son palais. Naturellement nous
bûmes à la gloire du puissant potentat.
La Providence bénit nos efforts; nous eûmes le bonheur de faire couler
lâeau sanctificatrice du baptĂȘme sur le front de plusieurs mourants.
Les blancs ne sont pas tenus en chartre privée à Porto-Novo comme au
Dahomey; ils peuvent circuler sans trop de difficultés dans les
environs. Peu de missionnaires passent plusieurs mois dans cette station
sans visiter Aggéra. Cette ville, importante par ses marchés, est située
Ă deux heures de Porto-Novo, dans la direction du nord. Les
communications avec lâintĂ©rieur y sont faciles; mais il nâest pas permis
aux blancs dây fixer leur rĂ©sidence. On les accueille bien, on est
prĂ©venant pour eux, on leur fait mille promesses: câest tout.
LâĂ©troit sentier qui court de Porto-Novo Ă AggĂ©ra traverse une plaine
cultivĂ©e en partie, et en partie couverte dâherbes et parsemĂ©e de
palmiers.
Lâair est plus sain Ă AggĂ©ra quâĂ Porto-Novo; les habitants y jouissent
dâune plus grande longĂ©vitĂ©.
Au delĂ dâAggĂ©ra on rencontre immĂ©diatement une lagune, dont les eaux
inondent une forĂȘt Ă©paisse qui couvre la rive opposĂ©e.
GĂ©nĂ©ralement les blancs sâarrĂȘtent Ă cette lagune. M. Poirier est allĂ©
jusquâĂ SakĂ©tĂ©, afin de reconnaĂźtre ce que les noirs appellent _les
montagnes de lâintĂ©rieur_.
SAKĂTĂ.
AprÚs avoir traversé la lagune en pirogue, M. Poirier gravit une petite
colline au haut de laquelle se trouve un village. «Le chef se nomme
Iangran; câest un prince de la famille royale de Porto-Novo»; un de ces
_ahovi_ ou princes des mattes dont nous avons déjà parlé. Les princes,
dâaprĂšs le droit coutumier du pays, ne peuvent rĂ©sider dans la capitale.
Ils se fixent Ă la campagne, oĂč ils deviennent de petits tyranneaux,
redoutĂ©s Ă cause de leurs exactions et de leur cruautĂ©. Les tĂȘtes
accrochées aux arbres montrÚrent au missionnaire que Iangran méritait la
réputation faite aux _ahovi_.
Deux haltes, lâune Ă LakkĂ©, lâautre Ă CougĂ©, permirent au touriste de
reprendre haleine. Il nâaperçut SakĂ©tĂ© quâau dĂ©clin du jour.
Dans cette région, les arbres atteignent des proportions colossales; on
rencontre des pierres sur le chemin. «Au milieu dâune terre rouge mĂȘlĂ©e
dâargile, on trouve dâĂ©normes blocs isolĂ©s. Ce granit, dâune substance
jaune, semble ĂȘtre dâorigine volcanique. AprĂšs avoir dĂ©gagĂ© un bloc de
la terre qui lâentoure, les noirs lâexposent au feu; et dĂšs quâune fente
se dĂ©clare, ils y enfoncent des coins de fer.» Ce mode dâextraction est
long et pĂ©nible; mais câest le seul possible Ă des gens privĂ©s dâoutils
et ignorant lâart du mineur.
M. Poirier obtint, non sans difficultés, une audience du roi. Sa
Majesté, comme tous ses congénÚres, se montra prodigue de compliments et
de promesses.
Les maisons de Sakété sont isolées et protégées par des buissons, des
arbustes ou de petits bosquets, qui servent, en temps de guerre, de
vĂ©ritables retranchements. Jâai remarquĂ© des habitations fortifiĂ©es
ainsi aux environs de Porto-Novo, particuliÚrement au levant, du cÎté de
Ouéké.
OKIADAN.
Okiadan se trouve au nord de Badagry, sur le bord de lâOcpara, grande
riviÚre qui déverse ses eaux dans la lagune. MM. Courdioux et Verdelet
voulurent visiter cette ville; mais ils ne purent sây faire autoriser.
Nous ne rĂ©pĂ©terons pas ce que nous avons rapportĂ© de leur excursion, Ă
propos du tatouage (chap. II).
Les Anglais, par un traité du 4 juillet 1863, promirent leur protectorat
Ă Okiadan. De leur part, les chefs de cette ville avaient promis _de
sâinspirer de la politique britannique_ dans leurs relations avec les
tribus voisines. Ils sâengageaient, en outre, Ă empĂȘcher sur leur
territoire les opérations de la traite et à favoriser les promoteurs du
commerce lĂ©gal, Ă quelque nation ou tribu quâils appartinssent.
JĂBOU.
Le JĂ©bou se trouve Ă lâest de la colonie de Lagos. Il a une population
de plus de 400,000 habitants, et est partagĂ© pour lâadministration en
deux parties: le Jébou-Rémo et le Jébou-Odé. Odé est le siége du
gouvernement gĂ©nĂ©ral et la rĂ©sidence de lâ_awajali_, souverain de la
nation.
Les Jébous sont rudes et violents dans leurs maniÚres. Ils tentÚrent
dâabord de ruiner AbĂš-okouta, puis en devinrent les alliĂ©s. Lâislam a
fait des progrĂšs parmi eux.
M. Borghéro voulut pénétrer dans leur pays en avril 1864. «Depuis ces
derniÚres années, a-t-il écrit, les Jébous ont adopté pour politique
lâexclusion de tous les Ă©trangers. Ils vivent, du reste, dans un
isolement complet; leur roi sâenveloppe de tant de mystĂšre quâil est
invisible mĂȘme pour ses propres sujets. Si quelque circonstance le force
Ă communiquer avec eux, il ne le fait quâĂ travers un voile qui le
dérobe à leurs regards.
«Je fus reçu Ă ĂpĂ© par le chef militaire qui porte le titre de _possou_.
Dans sa simplicitĂ© patriarcale, il mâaccueillit trĂšs-gracieusement; mais
il ne voulut jamais me permettre dâaller Ă OdĂ©, ni de sĂ©journer Ă ĂpĂ©
plus de quelques jours.»
ĂpĂ© est la ville la plus importante du JĂ©bou. Elle se compose de la
ville haute, située sur un petit plateau, et de la ville basse qui borde
la lagune. Les Anglais voulurent sâemparer dâĂpĂ©, il y a quelques
années. Possou les laissa débarquer, puis les reprit en flanc et les
rejeta sur la lagune, en leur infligeant des pertes qui les ont rendus
plus circonspects. Le major qui commandait la compagnie de débarquement
reçut une balle au visage.
«Les lagunes, Ă lâest de Lagos, diffĂšrent notablement de celles qui sont
Ă lâouest. En gĂ©nĂ©ral, les premiĂšres sont beaucoup plus larges, quoique
sur quelques points elles se rĂ©trĂ©cissent et nâoffrent plus quâun Ă©troit
canal. Au lieu dâavoir, comme les autres, des bords inaccessibles, la
terre est ici sĂ©parĂ©e de lâeau par des arbres souvent gigantesques, dont
la variété et la forme offriraient au botaniste un sujet intéressant
dâĂ©tude.
«Nous partßmes (en pirogue) vers onze heures du matin, et nous arrivùmes
en vue de Lagos le lendemain matin, 23 avril.» (BORGHĂRO.)
ABĂ-OKOUTA.
A Lagos nous sommes déjà dans le pays que les voyageurs et les
géographes anglais, aprÚs les Arabes, appellent Yarriba ou Yorouba. Les
indigĂšnes, eux, le nomment Nagos. Quelquefois, il est vrai, on les
entend parler du Yorouba; mais ils ne désignent sous ce nom que la
partie la plus septentrionale des pays nagos. Ceux-ci sâĂ©tendent depuis
le Barba (Bornou) et le NufĂ©, au nord, jusquâĂ lâocĂ©an Atlantique, au
sud; et depuis le Dahomey et Porto-Novo, Ă lâouest, jusquâau BĂ©nin et au
Niger, Ă lâest.
_AbĂš-okouta_, capitale des Egbas, nâa pas moins de 200,000 habitants.
Cette ville, plusieurs fois attaquée par le Dahomey, a toujours résisté
avec avantage. Sa position centrale lui donne une grande importance pour
le commerce de lâintĂ©rieur et pour la diffusion de lâĂvangile et de la
civilisation chez les Nagos. Nous y avons vu les Anglais sây Ă©tablir et
sâen faire chasser. En 1880, les missionnaires catholiques y fondĂšrent
une station. Accompagnons-les Ă AbĂš-okouta.
On part de Lagos en pirogue dans la direction du nord, et lâon sâengage
dans lâOgoun. «Ce fleuve dĂ©bouche dans le lac Corodou par un canal qui
traverse un grand bois de palĂ©tuviers. Câest une Ă©trange navigation que
celle de ce canal. Représentez-vous des arbres dont les troncs, soutenus
par de longues racines, ne commencent quâĂ trois ou quatre mĂštres
au-dessus de lâeau. De leurs branches descendent des filaments qui
plongent au fond du fleuve par leur extrĂȘme pointe, et de lĂ poussent un
nouvel arbre. Multipliez ces arbres de maniĂšre Ă en former une forĂȘt
Ă©mergeant du lit mĂȘme du fleuve, et vous aurez une idĂ©e de celle que
nous allons traverser. Câest dans le dĂ©dale de ces racines quâil faut
naviguer, sous ces grottes dĂ©coupĂ©es et fantastiques quâil faut diriger
la pirogue. A chaque pas vous rencontrez un nouvel obstacle; une racine
descendue dâhier vous barre un passage jusque-lĂ restĂ© libre. Que de
manĆuvres pour vous frayer une route! Vous avancez Ă la faible lueur
dâune lanterne; lâĂ©cho rĂ©pĂšte les cris des piroguiers; dâautres
voyageurs, embarqués comme vous sur le canal, demandent des
renseignements pour se diriger; des oiseaux inconnus, effrayés de tous
ces bruits, volent en désordre avec des cris sinistres, tandis que des
singes de toute espĂšce, qui vous regardent, semblent se moquer de votre
embarras.»
Au milieu de ce bois se trouve le village dâAgboĂŻ, oĂč M. BorghĂ©ro passa
la nuit du 4 au 5 mai 1864. Il faut voir dans sa lettre (_Annales de la
propagation de la foi_, t. XXIX, mars) combien il lui fut difficile de
trouver un gĂźte, et quel gĂźte! afin de prendre du repos.
«Nous nous mßmes en marche de grand matin, ajoute M. Borghéro, et, aprÚs
deux heures de navigation, toujours à travers les palétuviers, nous
entrùmes enfin dans le courant du fleuve.»
«A peine sortis du canal, dit à son tour M. Holley (août 1880), nous
entrĂąmes dans un courant rapide qui sâĂ©largit un peu. Les rives sont
bordĂ©es de grands bombax, de vigoureux cotonniers qui servent dâappui
aux lianes souples et Ă©lĂ©gantes. ĂĂ et lĂ des berceaux de fleurs rouges
et blanches tapissent avec grùce ces géants de la lagune, et offrent un
coup dâĆil enchanteur. Sur ce fond de verdure, de vĂ©gĂ©tation luxuriante,
se détachent de nombreux palmiers nains dont la feuille contraste
agréablement avec celle des autres arbustes.
«La navigation de lâOgoun est trĂšs-difficile. Le fleuve, encaissĂ© dans
son lit, ronge ses rives limoneuses et mine la terre qui porte le
bombax; lâarbre sâaffaisse sous son propre poids, sâincline, tombe, et
par sa chute barre le passage. Câest avec beaucoup de peine et de danger
quâon parvient Ă franchir ces obstacles, en passant tantĂŽt au-dessous,
tantÎt au-dessus de ces troncs énormes. Les habitations sont rares le
long de lâOgoun, et le silence qui rĂšgne autour de vous donne au
spectacle déjà si grandiose de ces bords une nouvelle majesté.»
(BORGHĂRO.)
On rencontre, en remontant lâOgoun, les villages dâOricha, dâIchĂ©ri, de
Go-Houn, dâObba, dâOrĂ© et de Tekpana.
_Ichéri_ fut dévasté, il y a quelques années, par les Jébous. Il se
divise en deux quartiers, celui des Malais et celui des paĂŻens.
_Go-Houn_ est sur la rive gauche du fleuve, Ă trente mĂštres environ Ă
pic au-dessus du courant.
_Obba_ ne présente que cinq ou six maisons.
Avant dâarriver Ă Tekpana, le pays change dâaspect. On quitte la contrĂ©e
des Egbados, ou _Egbas de la cĂŽte_, et lâon entre dans celle des Egbas
proprement dits. Ces Nagos, les plus renommés de tous, sont maßtres
dâAbĂš-okouta. Ils se sont adonnĂ©s Ă lâagriculture et au commerce; ils
ont mĂȘme quelques petites industries. Ils fabriquent des objets en terre
cuite, en cuivre et en fer, des tissus de coton, des nattes et autres
articles en filaments de palmier et en paille, etc., etc. GrĂące Ă ce
genre de vie et Ă ces occupations, les Egbas sont dâhumeur pacifique. On
aurait tort, nĂ©anmoins, de les croire dĂ©pourvus dâĂ©nergie et de courage.
A Titi, le courant, resserré entre les rochers qui encaissent le fleuve,
est rapide et plein dâĂ©cueils.
Aro, lieu de débarquement pour AbÚ-okouta, est un petit village situé un
peu au-dessus de Titi.
La durée du trajet de Lagos à AbÚ-okouta est de cinq jours environ.
AbĂš-okouta signifie _sous les rochers_. Cette ville est bĂątie sur la
rive gauche de lâOgoun, dont le cours forme une barriĂšre naturelle
contre les incursions du Dahomey, le grand dévastateur de ces régions.
Elle est situĂ©e par 7° 8âČ de latitude nord et 1° 25âČ de longitude est,
en un lieu oĂč se dressent des masses granitiques qui firent donner Ă la
ville le nom quâelle porte. Les dĂ©bris de cent peuplades diverses
vinrent là chercher un asile, vers 1820, alors que les guerres suscitées
par la traite dévastaient les régions environnantes. Chaque peuplade
garda son autonomie dans cette ville fédérative dont les quartiers
divers portĂšrent les noms des villages abandonnĂ©s. On distingue encore Ă
AbĂš-okouta sept quartiers principaux dont les chefs portent le titre de
roi: Alaké, Olowou, Olidomacpa, Iloungoun, Onitoko, Agoura et Onilado.
Le chef principal est à Alaké. Tandis que les autres rois sont élus par
leurs sujets, celui dâAlakĂ© est Ă©lu par les _agbalagba_ ou anciens, qui
forment une espÚce de sénat auquel on soumet les affaires importantes.
La nomination du roi dâAlakĂ© doit ĂȘtre ratifiĂ©e par tous les chefs
dâAbĂš-okouta.
Le _bachoroun_, premier ministre, tient les rĂȘnes du pouvoir exĂ©cutif.
Les _ogboni_, organisés comme une loge maçonnique, forment un conseil
dont les dĂ©cisions sâimposent au souverain. M. Holley dit dâeux: «Ils
sont les maßtres du pays, et passent pour posséder un secret: ce secret
ne paraĂźt ĂȘtre autre chose quâune sĂ©rie de moyens connus dâeux seuls,
propres Ă gouverner le noir, Ă lâexploiter et Ă paralyser chez lui
lâinfluence europĂ©enne.»
Les _ballogoun_ (chefs de guerre) ont naturellement aussi voix
prĂ©pondĂ©rante dans les conseils de lâĂtat. Leur crĂ©dit est dâautant plus
grand quâAbĂš-okouta a continuellement besoin de se tenir sur la
dĂ©fensive contre des voisins remuants qui lâattaquent sans cesse.
Partant, les ballogoun sont toujours sur pied.
_Oro_, le dieu policier, que nous avons dĂ©jĂ fait connaĂźtre, est Ă
AbĂš-okouta, trĂšs-illustre et trĂšs-puissant personnage.
Nous souscrivons sans hésiter aux observations suivantes de M. Borghéro:
«Lâinfluence du christianisme ferait des Egbas un grand peuple. Leur
capitale est la porte du Sahara et du Soudan. Déjà les caravanes des
Egbas poussent leurs communications jusquâau lac Tchad et jusquâĂ
Tombouctou... Sâils Ă©taient amenĂ©s Ă la civilisation chrĂ©tienne, quel ne
serait pas leur bonheur sous un climat privilégié, dans un pays qui
donne tout en abondance! Le sol sâĂ©lĂšve graduellement, et prĂ©sente, dans
ce grand espace circonscrit par le cours du Niger, des plateaux oĂč les
richesses végétales rivalisent avec les richesses minérales, des
collines et des vallées fertiles, sans chaßnes de montagnes qui
entravent les communications. Les géographes ont bien tracé sur les
cartes de grandes chaĂźnes quâils appellent montagnes de Kong, mais je me
suis assuré que ces montagnes sont de simples plis de terrain. Que les
Egbas subissent le joug pacifique de lâĂvangile, et ils ne tarderont pas
à constituer une grande nation qui réunirait les branches éparses des
Nagos, et établirait des relations entre le golfe de Guinée, le cours
inférieur du Niger et le Soudan.»
CHAPITRE XVIII
GĂOGRAPHIE DU DAHOMEY.
Le Dahomey a pour limites: au sud, la partie de lâOcĂ©an connue sous le
nom de golfe de GuinĂ©e ou mer de GuinĂ©e; Ă lâest, lâOwo, cours dâeau qui
le sĂ©pare du royaume de Porto-Novo; Ă lâouest, la riviĂšre ou lagune
dâAgaoumĂ©ou, qui coule entre ce pays et les rĂ©publiques dâorigine mina.
Au nord, le Dahomey ne reconnaĂźt pas de limites, parce quâil opĂšre tous
les ans, dans cette direction, des excursions de pillage, ainsi que nous
le verrons bientÎt. Aussi, demandez aux Dahoméens quel est le plus grand
Ătat de ces contrĂ©es, et ils vous rĂ©pondront avec un orgueil tout
patriotique: Le Dahomey est un pays sans pareil.
Dans ses limites certaines, le royaume dont nous parlons est compris
entre 0° 10âČ de longitude est, 0° 30âČ de longitude ouest, et 6° 18âČ de
latitude nord.
Sur la cÎte, nous ne rencontrons que Wydah, Godomé et Kotonou. Nous
avons déjà parlé de ces deux derniÚres localités; disons quelques mots
sur la premiĂšre.
WYDAH est Ă 9 heures (en hamac) de Kotonou, Ă 9 heures dâAgbomĂ©-calavi,
à 6 heures 1/2 de Godomé. Les naturels lui donnent le nom de _Glékoué_,
câest-Ă -dire _maison des champs_. SituĂ©e Ă une demi-heure de la plage,
elle en est sĂ©parĂ©e par la lagune et par des marĂ©cages. Câest le point
le plus considérable du Dahomey, le centre du mouvement commercial dans
ce royaume.
Sa rade, mal fermée, comme toutes celles du golfe de Guinée, offre peu
de sûreté aux bùtiments quand les tornades se déchaßnent, ou au moment
de certaines marées. Bien souvent alors les navires au mouillage perdent
leurs ancres et sont en danger dâĂȘtre jetĂ©s Ă la cĂŽte, sâils ne gagnent
le large.
La barre de Wydah est peut-ĂȘtre la plus mauvaise de la cĂŽte. En outre,
les requins y abondent, et vont chercher leur proie jusque sur le bord.
On en a vu sâĂ©chouer sur le sable, portĂ©s par une vague, et regagner la
mer Ă la vague suivante. Aussi, que dâaccidents! que de victimes! Si une
pirogue prĂȘte le flanc dans une fausse manĆuvre, si elle chavire, si
elle prend lâeau, les noirs qui la montaient se sauvent Ă la nage.
ArrivĂ©s Ă terre, ils se comptent: un des leurs manque Ă lâappel. Ils
regardent avec anxiété; ils aperçoivent un objet qui paraßt et disparaßt
à plusieurs reprises, puis une traßnée de sang leur apprend la triste
vérité.
Jâai assistĂ© Ă cet affreux spectacle: il est navrant. Quelquefois la
victime revient ou est repĂȘchĂ©e, mais dans quel affreux Ă©tat! Les
requins lui ont arraché un ou plusieurs membres...; les chairs,
horriblement déchirées, pendent de tous cÎtés...; le sang jaillit...
Pendant mon sĂ©jour au Dahomey, il arriva tant dâaccidents durant un seul
mois, que lâagent chargĂ© de diriger les opĂ©rations de la plage Ă©tait
complĂ©tement dĂ©couragĂ©; il songeait Ă abandonner son poste, et mĂȘme
lâAfrique.
Notons lâobservation du docteur FĂ©ris: «Ces animaux (les requins) se
tiendraient, paraßt-il, dans une espÚce de canal creusé dans le
sous-marin par les rouleaux de la barre, canal trÚs-rapproché de la
plage et la suivant parallÚlement.»
La plage, Ă Wydah, a 400 mĂštres de largeur environ entre la lagune et la
mer. Ses prolongements, Ă droite et Ă gauche, sâĂ©tendent jusquâĂ Lagos
(1° 10âČ), Ă lâest; et Ă lâouest, jusquâaux limites du Dahomey (0° 30âČ).
Toute cette Ă©tendue de la cĂŽte (1 degrĂ© et 40 minutes) ne forme quâune
presquâĂźle, allongĂ©e des deux cĂŽtĂ©s et reliĂ©e Ă GodomĂ© par les
atterrissements qui ont coupé sur ce point les communications de la
lagune avec le lac de Nokoué.
On ne voit sur la plage que des magasins dâentrepĂŽt. Des agents spĂ©ciaux
y surveillent les opérations durant la journée; le soir, au coucher du
soleil, ils rentrent dans les factoreries, qui toutes se trouvent dans
la ville proprement dite, Ă trois ou quatre kilomĂštres vers le nord.
Entre la plage et la ville, Ă quatre cents mĂštres environ de la mer, la
grande lagune sâĂ©tend parallĂšlement Ă la cĂŽte. Une autre lagune
contourne la ville par derriĂšre, formant une grande Ăźle, entourĂ©e, Ă
certaines Ă©poques de lâannĂ©e, dâune eau stagnante et fĂ©tide. Câest dans
ce territoire que Wydah est bĂątie. Dans la campagne environnante, il y a
de belles cultures, des fourrés épais, de grands bois, des marais
desséchés.
La ville occupe une étendue considérable.
Les quartiers sont désignés sous le nom de _salam_. Chaque chef a son
_salam_, et les gens du _salam_ sont _ses gens_. Les trois forts que les
Européens bùtirent à Wydah ont aussi leur salam: salam français, salam
anglais, salam portugais. Les noirs qui habitent ces trois derniers
salams descendent en grande partie des anciens esclaves de chaque
comptoir respectif.
Jusquâen 1867, les habitants du salam français Ă©taient _les gens_ de
notre fort: ils ne pouvaient se refuser Ă prĂȘter leur concours pour
creuser les fossés, et pour les autres travaux pour lesquels on les
avait rĂ©quisitionnĂ©s. La rĂ©tribution quâon leur devait Ă©tait fixĂ©e
dâavance: elle nâĂ©tait pas sujette Ă discussion. Ce reste de suzerainetĂ©
a disparu dans la suite, à cause de la jalousie et des rivalités des
agents de diverses maisons françaises de commerce.
Le fort français fut bùti en 1671, alors que Glékoué dépendait encore du
royaume de Juda. Il fut occupĂ© jusquâen 1792. La derniĂšre revue des
nĂšgres de ce fort eut lieu en 1797. Il y en avait deux cent sept, sans
compter ceux du salam.
Lorsque le gouvernement français fit évacuer le fort, il en laissa la
garde à un noir, qui prit le titre de _commandant du fort français_. Au
premier commandant succĂ©da, par voie dâhĂ©rĂ©ditĂ©, son fils _Titi_, qui
vivait encore lorsque jâĂ©tais en Afrique. Pendant longtemps, cette
dignité eut plus que le prestige du nom et du rang: elle impliquait un
commandement réel, peu étendu, à la vérité, et ressemblant assez à un
simple commandement de parade. Cela nâempĂȘchait pas _Titi_ de se
rengorger lorsquâon battait le rappel, ou lorsque, en grand costume de
lieutenant de vaisseau, il commandait sa troupe et la passait en revue.
A la fin, quâest-il restĂ© de ces grandeurs? Le fort Ă©tant habitĂ© par les
agents de la maison Victor RĂ©gis, de Marseille, le _commandant_ reste Ă
la porte et salue les blancs qui passent devant lui. Il est, en quelque
sorte, agent de police et _gardien de la paix_, Ă la porte du fort et
dans le salam. Le soir, quand on fermait les portes, Titi montait Ă la
salle Ă manger et saluait le chef de la factorerie par cette phrase
sacramentelle: «_Commandant, tout est paré._»
La fonction dont Titi Ă©tait le plus fier, câĂ©tait de reprĂ©senter le fort
français (_la France_, pour parler comme lui) Ă la fĂȘte des coutumes ou
en dâautres circonstances plus ou moins solennelles.
En 1842, le fort français fut cédé à la maison Régis, à la seule
condition quâil serait entretenu. M. FĂ©ris a trĂšs-bien dĂ©crit lâĂ©tat
dans lequel il se trouve actuellement. «Les remparts, dit-il, ont la
forme dâun carrĂ© presque rĂ©gulier, ayant environ cent vingt Ă cent
quarante mĂštres de cĂŽtĂ©, et flanquĂ©, Ă chaque angle, dâun bastion
circulaire. Lâhabitation est Ă©levĂ©e sur le cĂŽtĂ© de la muraille qui sert
de façade. Les logements y sont nombreux et spacieux. Le reste de
lâintĂ©rieur du fort est occupĂ© par de vastes magasins dâentrepĂŽts,
dâimmenses cours, des jardins entretenus par les blancs, et, du cĂŽtĂ© du
nord-ouest, par une magnifique allĂ©e dâorangers.
«Les murailles ne présentent pas une épaisseur considérable, un mÚtre au
plus; elles sont formées, comme toutes les maisons européennes, de terre
rouge recouverte dâun mortier Ă la chaux. Il serait difficile, en effet,
de trouver une pierre dans le pays.
«Tout autour des remparts a été creusé un fossé en partie comblé sur
certains points, et, sur les autres, recouvert dâune luxuriante
végétation.
«On trouve dans le fort un certain nombre de canons datant dâune Ă©poque
plus ou moins reculĂ©e: quelques-uns gisent Ă lâextĂ©rieur, recouverts par
les broussailles; dâautres, sur lesquels on a construit, sont encore Ă
leur place sur les bastions et montrent au dehors leur bouche
inoffensive; on en rencontre aussi couchés dans les cours.
«Enfin, quelques caronades, encore en assez bon état, sont montées sur
des affûts construits à Wydah, les affûts primitifs ayant été brûlés
lors dâun violent incendie qui dĂ©sola le pays il y a quelques annĂ©es.»
Voici en quels termes M. Borghéro, supérieur de la mission catholique,
annonça ce dĂ©sastre: «Le commencement de lâannĂ©e 1864 fut marquĂ© par une
terrible catastrophe, qui détruisit les deux tiers de notre ville de
Wydah. Le vent du nord soufflait depuis huit jours. En traversant le
désert, ce vent acquiert une chaleur qui dessÚche bien vite toute
vĂ©gĂ©tation; et les toits, recouverts dâherbes sĂšches, prĂ©sentent une
matiÚre inflammable que la moindre étincelle suffit à embraser.
«Câest ce qui arriva le 17 fĂ©vrier 1864. En moins de quarante minutes,
les deux tiers de la ville Ă©taient en flammes, et lâincendie devint si
intense, quâil gagna les campagnes, et ne sâarrĂȘta quâaux premiĂšres
nappes dâeau qui lui barrĂšrent le passage. La factorerie française
offrit un spectacle indescriptible: de vastes bĂątiments, de grands
chantiers, des centaines de tonneaux dâhuile de palme et dâeau-de-vie,
des marchandises de toute espĂšce formaient un foyer dont la flamme
sâĂ©levait vers le ciel Ă une immense hauteur.
«Je vous laisse à penser de quelle émotion nous fûmes saisis. Nous
nâĂ©tions que quatre ou cinq blancs pour combattre le flĂ©au, les noirs ne
sachant, comme toujours, que se tenir Ă lâĂ©cart, crier et pleurer.
Cinquante personnes pĂ©rirent dans lâincendie, et un grand nombre
dâautres, parmi lesquelles je me trouvai, furent plus ou moins gravement
blessées. Ce jour néfaste fut appelé par les naturels: _le jour du feu_.
Notre maison devint le refuge de beaucoup de malheureux, avec lesquels
nous partageĂąmes tout ce que nous avions de vĂȘtements, de linge et de
provisions.»
Les missionnaires Ă©taient Ă©tablis alors au fort portugais quâils
relevĂšrent de ses ruines, et dâoĂč on les chassa, malgrĂ© les assurances
donnĂ©es quand le roi de Dahomey le leur cĂ©da. Depuis quâils lâont
quitté, il retombe en ruine; néanmoins, il est occupé par un
sous-lieutenant et dix-huit soldats noirs de San ThomĂ©. Un prĂȘtre
portugais est attachĂ© Ă la chapelle du fort, en qualitĂ© dâaumĂŽnier.
Du fort anglais, il ne reste à peu prÚs rien. Les décombres
disparaissent sous les herbes.
ĂĂ et lĂ , dans la ville, on rencontre des maisons Ă Ă©tages: ce sont les
habitations des Européens. Dans la partie occidentale, au quartier du
_ZomaĂŻ_, quelques pans de murs indiquent lâemplacement de la mission
catholique. Les missionnaires furent obligés de se retirer devant les
vexations continuelles que leur firent subir les autorités locales.
Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey: elle renferme 20 Ă
25,000 habitants. En en donnant Ă peu prĂšs autant aux trois autres
grandes villes dâAbomey, Cana et Allada, on nâarrive quâĂ 100 ou 200,000
habitants, comme chiffre total de la population du royaume. On le voit:
il faut exagérer considérablement, pour arriver à un million.
Nous compléterons la géographie du Dahomey en suivant M. Borghéro dans
son voyage Ă la capitale.
M. Borghéro se mit en chemin le 22 novembre 1861, aprÚs en avoir obtenu
lâautorisation du roi.
Il fit sa premiĂšre station Ă une quinzaine de kilomĂštres de Wydah, Ă
_Savi_, (4,000 habitants[101]), capitale de lâancien royaume de Juda.
[101] Nous ne donnons que des chiffres approximatifs, en lâabsence de
recensements et de registre.
En avançant dâune lieue vers le nord, on arrive Ă lâentrĂ©e dâune forĂȘt
«qui forme une zone de vingt lieues de large, et quâil faut traverser
pour arriver Ă Abomey. De distance en distance, elle offre de rares
Ă©claircies; mais le plus souvent elle est si Ă©paisse quâil est
impossible dây pĂ©nĂ©trer.»
De Savi on arrive Ă Allada (8 Ă 10,000 Ăąmes).
Capitale de lâancien royaume de ce nom, _Allada_ a beaucoup perdu de son
importance. Sa position la recommande Ă lâattention des EuropĂ©ens, qui
pourront en profiter quand le commerce et les autres relations seront
plus libres; car un sentier commode la relie Ă Porto-Novo. Si le Dahomey
ne tenait pas sur ce passage une sorte dâinterdit, les communications
avec Porto-Novo seraient faciles par la province de Wémé.
DâAllada, M. BorghĂ©ro passa dans les petits villages dâ_Attogon_,
_Henvi_ et _Colli_, laissant à droite _Donou_ et _Asiqui_. «A midi,
raconte notre intéressant voyageur, nous atteignßmes _Toffo_, située sur
le versant septentrional du charmant plateau auquel cette ville a donné
son nom. Devant nous sâĂ©tendait, de lâest Ă lâouest, une zone
marĂ©cageuse, quâon appelle _lama_ en portugais, et _co_ en langue du
pays; les deux mots veulent dire boue, et ce nom nâest que trop bien
appliqué. Il nous fallait traverser ce marais, qui peut avoir cent
kilomĂštres de longueur... Nous arrivĂąmes au centre. LĂ , un ruisseau
frais et limpide encaissé dans le sol à une profondeur de deux mÚtres,
et bordĂ© de grands arbres, courait _de lâorient Ă lâoccident_...
AgrĂ©able surprise! Depuis la mer jusquâĂ cet endroit on ne trouve pas
une seule pierre; le terrain est toujours dâargile et de sable
cristallin, provenant du granit des montagnes encore inexplorées; mais
dans le lit de ce ruisseau lâon dĂ©couvre une espĂšce de roche volcanique,
qui reparaßt plus loin, en avançant vers le nord... Un savant tiendrait
compte de ces premiĂšres pierres (Ă 75 kilomĂštres de Wydah) pour suivre
la géologie interne du pays.»
Le docteur Féris donne au _lama_, en allant directement par _Ekpoué_,
une largeur de 10 kilomĂštres au moins. «Sa longueur de lâest Ă lâouest,
dit-il, se dĂ©roule Ă perte de vue. Dâun cĂŽtĂ© elle touche au lac Denham;
de lâautre, au grand lac dâ_Hacco_»,--prĂšs de Porto-SĂ©gouro. Quel
obstacle pour une armée qui voudrait attaquer la capitale du Dahomey, en
venant par le sud!
Un peu au-dessus du lama se trouvent _Togbodonou_ et _Agrimen_. Ensuite
vient _Cana_, la ville sainte, oĂč se trouvent les tombeaux des rois, et
oĂč chaque annĂ©e, Ă la fĂȘte des coutumes, coulent les prĂ©mices du sang
humain. «ĂloignĂ©e dâAbomey de trois lieues seulement, elle y est reliĂ©e
par une route qui est la merveille du pays. Elle court en ligne presque
directe entre les deux villes, sur une largeur de trente mĂštres,
traversant un terrain uniforme et légÚrement incliné vers Cana. Les
arbres gigantesques qui la bordent lui donnent un aspect imposant, et
disposent le voyageur Ă rĂȘver aux splendeurs dâune capitale; mais la vue
dâAbomey amĂšne le dĂ©senchantement.» (BORGHĂRO.)
_Abomey_, et mieux _Agbomé_, est la capitale du royaume. Elle est bien
défendue, par sa position sur un plateau un peu élevé plutÎt que par les
murs de terre qui lâenvironnent.
«Son Ă©loignement de la mer est dâenviron 120 kilomĂštres.» (FĂRIS.)
Le palais du roi, seul monument digne dâattention, est un amalgame de
cases et de cours jetĂ©es au milieu dâune enceinte de murs Ă laquelle M.
Borghéro donne trois kilomÚtres de contour. «Cette enceinte était
autrefois couronnĂ©e de crĂąnes humains, hideuse parure que lâair et les
pluies ont presque complétement effacée. Restent encore en place les
tiges de fer qui les soutenaient, et quelques débris de ces anciens
trophées.»
LâĂ©tranger qui se rend Ă AgbomĂ© doit sâarmer de toute sa patience.
Encore nâest-il pas sĂ»r dâen avoir assez pour garder le calme
nécessaire. Avant de quitter Wydah, il attend que le roi lui permette de
se mettre en route; Ă Cana, il attendra quâon _lui donne les portes de
la capitale_; Ă la capitale, il subira encore retardements sur
retardements, avant dâobtenir une audience de congĂ©; et les lenteurs de
la politique dahomĂ©enne lui feront supposer, peut-ĂȘtre, quâon le retient
prisonnier. On lâaccable, il est vrai, dâobsĂ©quiositĂ©s, mais il est si
peu libre que, lorsquâon lui permet de sortir, on lui fixe et lâheure et
le chemin Ă suivre.
M. Borghéro ne put repartir avant le milieu de janvier.
CHAPITRE XIX
QUELQUES MOTS SUR LâHISTOIRE DU DAHOMEY.
Au commencement du dix-septiĂšme siĂšcle, le pays que nous venons de
dĂ©crire Ă grands traits Ă©tait divisĂ© en trois Ătats. Cette division dura
encore un siĂšcle: nous la retrouvons dans la carte du seigneur
dâAnville, insĂ©rĂ©e dans les _Voyages du chevalier Des Marchais_.
1Âș Le royaume de Juda allait de la mer jusquâau-dessus de _Savi_, qui en
Ă©tait la capitale.--2Âș Au nord du _Lama_ Ă©tait le royaume du _Fouin_, ou
_Foys_.--3Âș Le royaume dâ_Ardra_ sâĂ©tendait entre les deux premiers,
touchant Ă la cĂŽte par GodomĂ© et Kotonou. La capitale du royaume dâArdra
Ă©tait _Ardres_, quâil faut probablement confondre avec _Allada_, et que
Des Marchais appelle Assem; dâautres, Axim.
En 1610, le démembrement de ce dernier royaume opéra dans la contrée des
changements notables. A cette Ă©poque, le roi dâArdres mourut, laissant
trois fils. Aucun des trois nâĂ©tant dĂ©signĂ© spĂ©cialement pour succĂ©der Ă
son pĂšre, chacun voulut sâemparer du gouvernement, aidĂ© du parti quâil
sâĂ©tait formĂ© par son prestige et ses richesses. La lutte fut acharnĂ©e,
et le succĂšs resta au second des trois frĂšres.
Des deux autres, lâun alla se cantonner Ă lâest, avec les siens, dans
une contrĂ©e qui devait appartenir Ă lâancien royaume du pĂšre, et forma
le royaume de Porto-Novo.
Le troisiĂšme frĂšre traversa le _Lama_, et alla demander asile au roi des
Foys. Il en fut trÚs-bien accueilli: le roi, nommé Da, lui accorda un
vaste terrain; il lâentoura dâune enceinte et sây Ă©tablit avec ses
femmes, ses esclaves et ses partisans qui lâavaient suivi. Ce dernier
frĂšre sâappelait _Tacoudonou_, il est le chef de la dynastie dahomĂ©enne.
Avant dâentrer en matiĂšre, donnons la liste des rois de Dahomey, telle
que Norris lâa conservĂ©e:
1625.--_Tacoudonou_ fonde lâempire du Dahomey, en ruinant celui de
Fouin.
Il eut pour successeurs:
1650.--_Adanzou I_.
1680.--_Vibagée_.
1708.--_Guadja-Troudo_, ou _Troudo-Audati_. Son rĂšgne fut lâĂ©poque la
plus brillante de lâhistoire du Dahomey: Ă©poque de conquĂȘtes et
dâagrandissement.
1732.--_Bossa-Abadée_ (mort le 17 mai 1774).
1774.--_Adanzou II_ (mort en 1789).
1789.--_Winouhiou_. Ce dernier régnait encore en 1791.
_Ebomi_ fut son successeur immédiat, puis vinrent les trois derniers
rois: _Adandosan_, _Ghézo_ et _Gréré_.
ARDRA. Des Marchais nous apprend que «le commerce des esclaves, Ă lâest
de la riviĂšre de Volta, Ă©tait ouvert seulement dans le royaume dâArdra
ou dâArdres, vers lâannĂ©e 1660». DâoĂč nous devons conclure que les
EuropĂ©ens nâavaient pas dâĂ©tablissement ailleurs sur la cĂŽte des
Esclaves, puisquâils ne la frĂ©quentaient quâen vue dâacheter des
esclaves: ce qui fit donner Ă la cĂŽte le nom sous lequel nous la
connaissons.
Au mois de janvier 1670, dâElbĂ©e, commissaire de la marine de France,
visita le roi dâArdres Ă Offra. Il en reçut mille politesses. «Le roi le
fit boire dans son verre: tĂ©moignage de considĂ©ration et dâamitiĂ© qui
nâa rien dâĂ©gal dans la nation. DâElbĂ©e, en sortant de la tente, jeta
quelques poignĂ©es de cauris, qui excitĂšrent beaucoup dâacclamations.
Depuis ce moment, _le commerce fut ouvert, et les Français eurent la
liberté de traiter avec les sujets du roi_.»
Néanmoins, les Français et les Anglais négligÚrent de traiter sur ce
point; et le roi se montra portĂ© Ă favoriser dâune maniĂšre exclusive le
commerce des Hollandais. Ce roi, nommé Tozifon, avait été élevé dans un
couvent de San-Thomé. Donc, il y avait déjà des relations établies entre
cette colonie portugaise et chrétienne et les peuples de la cÎte des
Esclaves.
«DâElbĂ©e trouva dans la ville dâAssem quelques chrĂ©tiens nĂšgres qui
vinrent lui demander des chapelets et marquÚrent un désir ardent
dâentendre la messe. Ces nĂšgres avaient sans doute Ă©tĂ© baptisĂ©s par les
Portugais, pendant quâils Ă©taient Ă©tablis dans le royaume dâArdra; mais
il ne sây trouvait plus aucun marchand de cette nation.»
La mĂȘme annĂ©e 1670, le roi dâArdres, que les relations contemporaines
appelaient aussi roi dâOffra; ce roi, dis-je, envoya un certain Matteo
Lopez en ambassade à Paris. Lopez arriva en décembre; il fut reçu par le
roi et par la _Compagnie des Indes_. Au nom du roi son maĂźtre, il promit
aux Français aide et protection, assurant quâils auraient dans son pays
la prééminence commerciale. On lui demanda que le roi autorisùt la
Compagnie «à faire couvrir sa loge et ses magasins en tuiles, au lieu de
paille qui les exposait trop au feu. Lâambassadeur rĂ©pondit quâil
emploierait ses offices auprĂšs du roi son maĂźtre pour lâobtenir, mais
que, nâĂ©tant pas assurĂ© de ses intentions, il ne pouvait donner de
parole.»
De mĂȘme que lâusage de sandales et de chapeau est un honneur que le roi
se rĂ©serve, de mĂȘme il se rĂ©servait, comme privilĂ©ge royal, de couvrir
son palais autrement quâavec de la paille. Au surplus, une toiture en
paille, dans la maison des autres, était un faible obstacle. Or, ne lui
prendra-t-il pas fantaisie dâenvoyer _ses voleurs_ dans les magasins de
ses amis? Il leur sera facile de pénétrer secrÚtement à travers une
toiture en paille, tandis que lui-mĂȘme se dĂ©clarerait ennemi, en
recourant aux vexations ordinaires des _palavres_.
Juda. Le commerce des Européens ne se faisait pas seulement avec le
royaume dâArdres, mais aussi avec celui de Juda. Câest Ă Savi que se
trouvaient les comptoirs; toutefois, Savi étant trop éloignée de la
cĂŽte, les EuropĂ©ens se virent obligĂ©s dâavoir Ă Wydah des entrepĂŽts
gardĂ©s par des hommes en armes, capables dâen empĂȘcher le pillage.
Telles furent lâorigine et la destination de ces forts, dont nous avons
signalĂ© lâexistence. Rappelons que le fort français fut bĂąti Ă lâĂ©poque
à laquelle nous sommes arrivés (1671).
Vingt ans plus tard (1693-1694), un navire anglais, lâ_Annibal_,
commandé par Phillips, vint acheter 1,350 nÚgres à Wydah. La relation du
voyage de Phillips offre des détails fort intéressants sur les incidents
de la traversée et des réceptions, sur les fétiches et la féticherie. On
y raconte les conjurations faites contre la mer, qui était si mauvaise
quâon ne pouvait dĂ©barquer les marchandises. On lui porta des prĂ©sents,
et on lui rendit de solennels hommages. On la suppliait en ces termes:
«O mer, mer immense, mer terrible, sois moins inclémente: si tu veux du
tafia, de lâhuile, des cauris, en voilĂ !» Et on lui en jetait.
A la porte du palais, il y avait une grande idole de bois, qui,
disait-on, rendait des oracles. Phillips vint, pendant la nuit, afin de
sâen assurer. Il attendit longtemps, sans obtenir de rĂ©ponse. Il mit sa
canne dans la bouche de la statue: silence! Il logea une balle dans
lâĆil gauche de lâoracle muet: silence obstinĂ©! Et les nĂšgres de
sâĂ©tonner de ne pas voir le profanateur sacrilĂ©ge frappĂ© de mort.
Les priviléges et faveurs accordés au commerce français excitÚrent la
jalousie des autres comptoirs. Les Anglais, les Hollandais et les
Portugais voulurent ruiner notre influence et nos intĂ©rĂȘts; mais ils nây
purent réussir, grùce à la ferme initiative du roi.
CâĂ©tait dans les premiĂšres annĂ©es du dix-huitiĂšme siĂšcle. La France
avait de nombreux ennemis dont lâanimositĂ© la poursuivait jusque dans
les contrées lointaines. Or, un navire français fut attaqué prÚs de la
cĂŽte de Wydah. Le roi de Juda prit les insulteurs Ă partie, et il imposa
aux blancs un traitĂ© de neutralitĂ© «_Ă terre, en rade et mĂȘme en vue de
la rade_», sous peine, pour quiconque refuserait, dâavoir Ă quitter le
royaume. Le traitĂ© Ă©dictait des amendes contre les comptoirs, au cas oĂč
un navire de leur nationalité en aurait insulté un autre. Il était
signé: _Amar_, roi de Juda.
Le couronnement du dernier roi de Juda eut lieu en 1725. De ce que le
chevalier Des Marchais a dit de cette brillante cérémonie, je ne relÚve
que le passage suivant: «Le directeur français occupait la premiÚre
place et la plus proche du roi. Le chevalier Des Marchais était assis
auprĂšs de lui, et tout de suite les principaux officiers du Comptoir.
«Au-dessous dâeux Ă©tait le directeur anglais; aprĂšs lui, le directeur
hollandais. Tous ces messieurs étaient assis et couverts.»
«Le directeur portugais et ses officiers occupaient les derniÚres places
et étaient debout et découverts.»
DAHOMEY. Revenons Ă Tacoudonou et au Dahomey proprement dit, dont nous
pourrons maintenant donner lâhistoire dâune maniĂšre suivie.
Tacoudonou répondit aux bienfaits nombreux du roi des Foys par la plus
noire ingratitude et par les procĂ©dĂ©s dâune barbarie atroce: il bĂątit
les murs de son palais sur le corps de son bienfaiteur devenu son
prisonnier et sa victime: digne commencement dâun Ătat oĂč le roi se
plaĂźt dans le sang et au milieu des victimes humaines. Voici les faits:
Le rĂ©fugiĂ© dâAllada voyant accourir Ă lui des partisans qui ne lâavaient
point suivi au premier moment et dâautres mĂ©contents qui fuyaient
lâautoritĂ© de son frĂšre vainqueur, Tacoudonou demanda trois ou quatre
fois Ă Da de nouveaux terrains, afin dâagrandir son enceinte. A la fin,
Da rĂ©pondit dâun air dĂ©fiant Ă son protĂ©gĂ©: «Vous bĂątissez partout des
maisons: quand donc vous arrĂȘterez-vous? Si je vous accorde toujours du
terrain, vous en viendrez jusquâĂ bĂątir sur mon ventre.»
Cette parole, lâaventurier la rĂ©alisa. Quand il se crut assez fort, il
attaqua son bienfaiteur, le fit prisonnier et sâempara du trĂŽne.
«Ensuite, à cÎté de son ancienne enceinte (Agbomé), il entreprit la
construction dâun palais digne de lui et de sa nouvelle fortune; et
quand les fondations furent creusĂ©es et quâil fallut commencer
lâĂ©difice, il Ă©tendit le roi Da au fond de la tranchĂ©e, et sur son
ventre éleva son premier palais, qui fut appelé Dahomey[102]; ce qui
signifie ventre de Da: de lĂ le nom de Dahomey, que porte aujourdâhui le
royaume. Ce palais existe encore dans la capitale, mais il nâest plus
habitĂ© par le roi.» (BORGHĂRO.)
[102] Da-homey: _homé_ signifie ventre.
Le second roi (1650-1680) établit les abominables COUTUMES des
_sacrifices humains_.
Passons sous silence le rÚgne de Vibagée (1680-1708); arrivons à son
successeur, lâillustre conquĂ©rant qui Ă©tendit jusquâĂ lâOcĂ©an les bornes
de ses Ătats.
Guadja-Troudo nâavait que dix-neuf ans lorsquâil monta sur le trĂŽne
(1708). Jeune, ardent, enflammé par les récits du passé et par le désir
dâavoir beaucoup dâesclaves Ă vendre, ce prince ne tarda pas Ă ĂȘtre la
terreur de ses voisins. Il avait besoin de pouvoir compter sur les rois
dâArdres et de Juda, afin de se mettre en relation avec les comptoirs
européens déjà établis ou en voie de formation. Or, souvent, il trouvait
chez ses voisins un égoïsme calculé qui tournait à la ruine de son
commerce. «On raconte que le roi du Dahomey Ă©tait obligĂ© dâacheter les
fusils aux gens dâAllada qui les recevaient eux-mĂȘmes des Quidamas
(JudaĂŻques). Plusieurs fois le roi dâAllada essaya de ne laisser
expĂ©dier au Dahomey que des fusils auxquels on avait ĂŽtĂ© la pierre Ă
feu. Le stratagÚme ne réussit pas longtemps. On comprit la ruse et, pour
se venger, on rĂ©solut dâattaquer Allada. Le succĂšs couronna
lâentreprise, et le roi de Dahomey ajouta Ă ses possessions le royaume
dâAllada. De ce premier exploit Ă la conquĂȘte du pays de Quidda (Juda),
il nây avait quâun pas Ă faire[103].»
[103] BORGHĂRO.
La conquĂȘte dâAllada se place vers 1724, Ă©poque Ă laquelle Bulfinch
Lamb, prisonnier du roi de Dahomey, adressa Ă M. Tinker, gouverneur du
fort anglais, la lettre suivante, pleine dâintĂ©rĂȘt par les dĂ©tails
quâelle donne:
«A Abomay, dans le palais du grand Truro Audati, roi de Dahomay, 27
novembre 1724.
«MONSIEUR,
«Il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du 1er de ce mois.
Ce prince mâordonne de vous rĂ©pondre en sa prĂ©sence. Je le fais pour
exĂ©cuter ses volontĂ©s. En recevant votre lettre de sa main, jâeus avec
lui une confĂ©rence dont je crois pouvoir conclure quâil ne pense pas
beaucoup à fixer le prix de ma liberté. Lorsque je le pressai de
mâexpliquer Ă quelles conditions il voudrait me permettre de partir, il
me rĂ©pondit quâil ne voyait aucune raison de me vendre, parce que je ne
suis pas nĂšgre. Jâinsistai. Il tourna ma demande en plaisanterie, et me
dit que ma rançon ne pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui,
Ă quatorze livres sterling par tĂȘte, feraient prĂšs de dix mille livres
sterling. Je lui avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les
veines; et, me remettant un peu, je lui demandai sâil me prenait pour le
roi de mon pays. Jâajoutai que vous et la Compagnie me croiriez fou si
je vous faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de
vous en parler dans ma lettre, parce quâil voulait charger le principal
officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous, et que si
vous nâaviez rien Ă Juida (Wydah) dâassez beau pour lui, vous deviez
Ă©crire dâavance Ă la Compagnie. Je lui rĂ©pondis quâĂ ce discours il
mâĂ©tait aisĂ© de prĂ©voir que je mourrais dans son pays, et que je le
priais seulement de faire venir pour moi, par quelquâun de ses gens, des
habits et quelques autres nĂ©cessitĂ©s. Il y consentit. Je nâai donc,
Monsieur, quâun seul moyen de me racheter: ce serait de faire offre au
roi dâune couronne et dâun sceptre. Je ne connais pas dâautre prĂ©sent
quâil puisse trouver digne de lui; car il est fourni dâune grande
quantitĂ© de vaisselle, dâor en Ćuvre et dâautres richesses. Il a des
robes de toutes les sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque
dâaucune espĂšce de marchandises. Il donne les bujis[104] comme du sable,
et les liqueurs fortes comme de lâeau. Sa vanitĂ© et sa fiertĂ© sont
excessives. Il est dâailleurs le plus riche et le plus belliqueux de
tous les rois de cette grande rĂ©gion, et lâon doit sâattendre quâavec le
temps il subjuguera tous les pays dont le sien est environnĂ©. Il a dĂ©jĂ
pavé deux de ses principaux palais des crùnes de ses ennemis tués à la
guerre. Ces palais, cependant, sont aussi grands que le parc Saint-James
Ă Londres, câest-Ă -dire quâils ont un mille et demi de tour...
[104] Ou cauris.
«Quoique je ne rende aucun service au roi, il mâa donnĂ© une maison avec
une douzaine de domestiques, et des revenus fixes pour mon entretien. Si
jâaimais lâeau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on mâen
fournit en abondance. Le sucre, la farine et les autres commodités ne me
sont pas plus Ă©pargnĂ©s. Si le roi fait tuer un bĆuf, ce qui lui arrive
souvent, je suis sĂ»r dâen recevoir un quartier. Quelquefois il mâenvoie
un porc vivant, un mouton, une chĂšvre; et ma moindre crainte est celle
de mourir de faim. Lorsquâil sort en public, il nous fait appeler, le
Portugais[105] et moi, pour le suivre. Nous sommes assis prĂšs de lui
pendant tout le jour, Ă lâardeur du soleil, avec la permission nĂ©anmoins
de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous couvrent la tĂȘte.
Mais il nous paye assez bien pour cette fatigue... Sa MajestĂ© mâa fait
donner un cheval, et mâa dĂ©clarĂ© que, lorsquâelle sortirait de son
palais, je serais toujours Ă sa suite. Il sort assez souvent dans un
beau branle[106], garni de piliers dorĂ©s et de rideaux. Il mâordonne
quelquefois aussi de lâaccompagner dans ses autres palais, qui sont Ă
quelques milles de sa rĂ©sidence ordinaire. On mâassure quâil en a onze.
[105] Un mulĂątre portugais que le roi avait achetĂ©, mais quâil
traitait fort bien.
[106] Hamac.
«Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de
mâen envoyer une, avec un fouet et des Ă©perons. Le roi mâa donnĂ© ordre
de vous demander aussi pour lui le meilleur harnais que vous ayez Ă
Juida. Vous serez payĂ© libĂ©ralement. Il voudrait en mĂȘme temps que vous
lui envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles Ă souliers.
«Sa MajestĂ© mâa pris tout le papier que jâavais encore, dans le dessein
de faire un cerf-volant. Je lui ai reprĂ©sentĂ© que câest un amusement
puéril; mais il ne le désire pas moins, afin, dit-il, que nous puissions
nous amuser ensemble. Je vous prie donc de mâenvoyer deux mains de
papier ordinaire, avec un peu de fil retors pour cet usage. Joignez-y un
peloton de mĂšches, parce que Sa MajestĂ© mâoblige souvent de tirer ses
gros canons, et que jâapprĂ©hende de perdre quelque jour la vue en me
servant dâallumettes de bois. On voit ici vingt-cinq piĂšces de canon,
dont quelques-unes pĂšsent plus de mille livres. Le roi prend beaucoup de
plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de marché.
Il fait travailler actuellement à construire des affûts. Sa passion est
pour les amusements et les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous
aviez quelque chose qui pût lui plaire à ce titre, vous me feriez
plaisir de me lâenvoyer. Des estampes et des peintures lui plairaient
beaucoup. Il aime Ă jeter les yeux dans les livres. Ordinairement il
porte dans sa poche un livre latin de priĂšres quâil a pris au mulĂątre
portugais, et lorsquâil est rĂ©solu Ă refuser quelque grĂące quâon lui
demande, il parcourt attentivement ce livre comme sâil y entendait
quelque chose. Il trouve aussi beaucoup dâamusement Ă tracer des
caractĂšres au hasard sur le papier...
«La situation du pays le rend fort sain; il est élevé, et, par
conséquent, rafraßchi par des vents agréables. La vue en est charmante.
On nây est point incommodĂ© de mosquites (moustiques).»
* * * * *
Cependant, _Troudo_ réclamait un passage libre pour ses marchandises au
roi de Juda. Ce dernier le lui ayant refusé, il marcha contre lui. Un
marais dâun passage trĂšs-difficile sĂ©parant les deux royaumes, et les
fĂ©tiches ayant dĂ©clarĂ© que les DahomĂ©ens ne parviendraient pas Ă
surmonter cet obstacle, le roi de Juda se crut en sûreté dans sa
capitale de Savi, et ne songea guÚre à une résistance sérieuse. Mais
lâennemi jeta un pont sur le marais et sâempara de Savi, le 7 fĂ©vrier
1727. La ville fut mise Ă feu et Ă sang, et le reste du royaume ne tarda
pas Ă ĂȘtre rĂ©duit.
Les Européens eurent beaucoup à souffrir dans cette guerre: ils
Ă©prouvĂšrent de grandes pertes, surtout Ă Savi, oĂč leurs comptoirs furent
à peu prÚs détruits en entier.
Gouadja-Troudo mourut en 1732. BOSSA-AHADĂE lui succĂ©da (1732-1774). Le
frÚre aßné du nouveau roi, Zinga, ne put supporter de se voir écarté. Il
ourdit un complot qui fut découvert; Zinga, cousu dans un hamac, fut
porté dans la mer, au large, et noyé; tous ses complices subirent la
peine de mort.
Désormais sans rival, le roi se livra sans contrainte à ses mauvais
penchants; il alla jusquâĂ lancer un Ă©dit de mort contre quiconque
porterait comme lui le nom de Bossa. Il fit bien des mécontents. En
1735, le Maybou, un de ses principaux chefs, leva lâĂ©tendard de la
révolte. Mais il fut vaincu et tué.
Bossa-Ahadée ne resta en paix avec aucun de ses voisins. Au midi, il
guerroya contre les habitants de Jacquin et de Juda, mal soumis encore,
et contre les Popoes, alliés des Judaïques; au nord, il dirigea ses
armes contre les Mahées (Manhis) et contre les Eyoes (Nagos). De tout
cÎté, le succÚs couronna ses efforts.
La discorde et les divisions intestines des Popoes ayant décidé quelques
réfugiés de Juda à revenir à Gléhoué (Wydah), ils se mirent sous la
protection du fort portugais: ce que le roi vit de mauvais Ćil,
réclamant ces réfugiés comme esclaves. Le commandant du fort, Jean
Basile, refusa de les livrer: il se laissa attaquer; il fut pris et
conduit au Dahomey, oĂč le roi le retint longtemps, ne se montrant jamais
satisfait des cadeaux quâon lui envoyait en vue dâobtenir sa dĂ©livrance.
Enfin, le second officier du fort refusa de rien payer davantage. Ce fut
le signal de lâattaque dirigĂ©e par lâ_agaou_ du Dahomey contre le fort.
Quoique la garnison se trouvĂąt peu nombreuse, les Portugais opposĂšrent
une résistance fort énergique, grùce à une trentaine de canons qui leur
assuraient lâavantage. Un accident tourna le sort contre eux: le magasin
Ă poudre fit explosion, et le feu se communiqua au fort. Les soldats
dahoméens entrÚrent; le massacre fut général (1er novembre 1741).
En 1743, nouvelle attaque des fugitifs aidés par les Popoes. Gléhoué
tomba en leur pouvoir, mais les forts refusĂšrent dâentrer en relation
avec le nouveau gouvernement. LâarmĂ©e dahomĂ©enne ne tarda pas Ă venir
déloger les envahisseurs. «Ils furent attaqués, défaits et chassés du
pays: ce qui assura de nouveau au roi la possession du royaume de Juda.»
(NORRIS.)
En 1745, Tauga, vice-roi de Gléhoué, conçut le projet de se constituer
souverain indĂ©pendant. Son plan Ă©tait de sâemparer par trahison du fort
Williams (le fort anglais), dâoĂč il pourrait ensuite commander la ville.
Les rĂ©vĂ©lations de lâinterprĂšte du fort mirent ses projets Ă dĂ©couvert;
les troupes du roi allĂšrent lâassiĂ©ger dans sa maison, et le tuĂšrent.
Les Popoes vinrent encore, en 1763, attaquer Wydah. Peu sâen fallut
quâils ne sâen emparassent: le Dahomey triompha encore, sans que cette
nouvelle victoire lui assurĂąt la paisible possession de ses conquĂȘtes.
Ce fut seulement en 1772, grĂące Ă un traitĂ© dĂ» Ă lâintervention de
Lyonel Abson, que la paix se consolida entre Popo et le Dahomey.
Lyonel Abson était gouverneur du fort Williams.
Tandis que le Dahomey affermissait ses conquĂȘtes dans le sud, il les
continuait du cÎté du nord. Au nord-est, il voulut exiger des Eyoes un
tribut annuel que ceux-ci avaient payĂ©, paraĂźt-il, jusquâĂ Troudo. AprĂšs
quelques mois dâoccupation et de pillage, lâarmĂ©e dahomĂ©enne se replia,
faute de vivres (1738). Elle revenait tous les ans Ă la charge, sans
jamais obtenir un résultat définitif. En 1747, il intervint un
arrangement; mais cela nâempĂȘcha pas le roi de Dahomey de se dire
toujours le seigneur du pays des Eyoes (aujourdâhui les Egbas). Il a
jurĂ© la ruine de cette nation, et nous le verrons sâacharner Ă
lâexterminer, malgrĂ© les Ă©checs rĂ©pĂ©tĂ©s quâil a essuyĂ©s devant les murs
dâAbĂ©okouta.
Au _nord-ouest_, Bossa-Ahadée guerroya durant tout son rÚgne contre les
Manhis, avec des alternatives diverses. Lâouverture des hostilitĂ©s eut
lieu en 1737; lâoccasion fut le refus Ă©nergique des Manhis, qui ne
voulurent point subir pour roi le frĂšre dâune favorite dâAhadĂ©e, que
celui-ci voulait leur imposer. La guerre, nous dit Norris, «fut
continuée avec cette fureur sauvage qui est ordinaire parmi les nations
barbares».
1572. Plusieurs revers successifs obligĂšrent les Manhis Ă chercher un
dernier refuge sur le mont Boagry, oĂč ils furent attaquĂ©s «dans tous les
endroits qui en étaient accessibles». Ce peuple avait un gouvernement de
forme rĂ©publicaine. Norris nous apprend quâil refusa fiĂšrement de subir
un roi.
En 1772, celui que Bossa-Ahadée voulait établir roi étant mort, les deux
peuples, las de se faire la guerre, conclurent un traité.
Il nâest pas inutile de remarquer que les traitĂ©s se conclurent la mĂȘme
année: au midi, avec les Popos, et au nord, avec les Manhis.
Bossa-Ahadée était à la fin de sa carriÚre, car il mourut deux ans plus
tard. Vingt ans de luttes presque continuelles étaient suffisants pour
briser la nature la plus robuste: il dut se produire un certain
affaissement dans Bossa. Il mourut le 17 mai 1774.
ADANZOU II, son successeur, mourut en lâannĂ©e 1789, et fut remplacĂ© par
WINOUHIOU. Puis, ainsi que nous lâavons dit, rĂ©gna EBOMI; ensuite,
ADANDOSAN[107].
[107] Nâayant ici que la tradition orale, nous ne pouvons fixer de
dates.
Homme cruel, voluptueux et sanguinaire, ce dernier a laissé parmi ses
sujets les plus tristes souvenirs. On raconte de lui tant dâatrocitĂ©s
que tout finit par ĂȘtre vraisemblable. Câest Ă tel point que les
DahomĂ©ens rougissent de le compter au nombre de leurs rois. On dit quâil
Ă©tait sans retenue dans lâassouvissement de ses honteuses passions; que
les viols et les enlĂšvements lui semblaient devoir ĂȘtre un privilĂ©ge
royal; quâil se faisait un jeu du vol et des meurtres. Il ne mangeait
pas de maĂŻs, sâil nâĂ©tait venu dans un champ jonchĂ© de cadavres. Du
reste, il surexcitait tous ces instincts brutaux par une ivresse presque
continuelle. Il nâavait guĂšre de lâhomme que la figure et le nom.
Câen Ă©tait trop! Les sacrifices humains absorbaient tous les prisonniers
capturĂ©s Ă la guerre; et les nĂ©griers nây trouvaient point leur
bénéfice, parce que la traite leur devenait presque impossible, faute de
marchandise humaine.
Deux hommes Ă©taient venus sâĂ©tablir au Dahomey, oĂč ils ont acquis une
certaine cĂ©lĂ©britĂ©: lâun avait nom Francisco FĂ©liz de Souza, et exerçait
son influence surtout Ă Wydah et dans les deux Popos; lâautre, nommĂ©
Domingo Martins, jouissait dâun grand crĂ©dit Ă GodomĂ© et Ă Kotonou. Le
premier était estimé pour son bon sens, ses idées larges et souvent
généreuses; le second maintenait son ascendant par la ruse et la
cruautĂ©. Tous deux sâadonnaient au trafic des esclaves: riches tous
deux, et puissants à cause de leurs richesses. Nos deux négriers
conçurent le dessein de détrÎner Adandosan et de faire nommer à sa place
son frĂšre GhĂ©zo. Celui-ci entra volontiers dans le complot, se prĂȘta Ă
des combinaisons si flatteuses pour lui et entraĂźna dans son parti un
grand nombre de chefs et de nĂšgres.
Cependant les agissements ne furent pas tellement secrets quâil nâen
transpirĂąt quelque chose. Adandosan nâosa sĂ©vir tout de suite: il crut
prudent de dissimuler et dâattendre, donnant Ă GhĂ©zo en public des
tĂ©moignages dâune feinte amitiĂ©. De part et dâautre, on sâobservait: on
épiait le moment opportun.
Adandosan voulut user de fourberie. Il projetait de tuer un esclave sur
le _Legba_[108] de GhĂ©zo, et de laisser la tĂȘte auprĂšs de lâidole, afin
de compromettre son frĂšre en lui imputant une action que le roi seul
peut se permettre, dâaprĂšs les coutumes du pays.
[108] Un des principaux fétiches.
GhĂ©zo Ă©tait sur ses gardes et sut empĂȘcher lâexĂ©cution de ce traĂźtre
projet. Enfin, lâoccasion se prĂ©senta Ă lui de tenter un coup de main.
Le roi avait mis aux fers un des pages de son frÚre _Ohouo_, exerçant
sur lui sa cruautĂ©. GhĂ©zo intervient en faveur du page et nâobtient
quâun redoublement de mauvais traitements. Le public, tenu au courant,
Ă©clate en plaintes et en murmures; on sâagite, on se soulĂšve, on se
porte en foule au palais dont on force les portes; on permet aux femmes
de regagner librement leurs demeures; on massacre ceux qui résistent, on
arrive jusquâau roi, et lâon charge de chaĂźnes ce tigre toujours avide
de sang.
GhĂ©zo nâavait plus quâĂ accomplir le cĂ©rĂ©monial de lâintronisation
royale: il nâavait plus quâĂ battre du tam-tam et Ă prendre possession
du siége qui sert de trÎne au souverain: Ghézo était roi (1818). Il
envoya ses émissaires dans tout le royaume, et partout il fut acclamé
avec enthousiasme. Un soupir de soulagement sâĂ©chappa des poitrines; la
chute du monstre détestable qui avait nom Adandosan fut saluée de toutes
parts par des fĂȘtes et des rĂ©jouissances publiques. A peine quelques
chefs osÚrent-ils désapprouver la révolution qui avait eu lieu: on les
massacra sans pitié, aussi bien que leurs partisans. On jeta en prison
les enfants du roi dĂ©chu, et _lâon nâa plus entendu parler_ ni dâeux ni
de lui. (Câest ainsi que lâon sâexprime pour dire quâon a fait mourir
quelquâun en secret.)
Ghézo se montra reconnaissant envers Francisco de Souza et Domingo
Martins quâil appelait tous les deux _ses frĂšres_. Il Ă©tait leur associĂ©
pour la traite, et il aimait surtout les conseils de Souza, pour lequel
il créa le titre de _chacha_, lui accordant le premier pas parmi les
blancs.
Le commencement du rĂšgne de GhĂ©zo fut signalĂ© par dâutiles rĂ©formes,
dues presque toutes Ă lâinfluence du chacha.
«Grand capitaine aussi bien que grand roi, Ghézo régna sur son peuple
pendant quarante ans. Sans doute, par son esprit élevé, par sa valeur et
par ses talents militaires, il aurait pu figurer avec honneur parmi les
princes dâEurope, sâil avait reçu une Ă©ducation proportionnelle.
Malheureusement il ne put pas toujours gouverner selon ses désirs. Il
avait contre lui la puissance des féticheurs, ces véritables ministres
de celui qui fut homicide dĂšs le commencement. Ce sont eux qui ont
Ă©tabli ces lois atroces, dâaprĂšs lesquelles sâimmolent des milliers de
victimes humaines. GhĂ©zo sâopposa tant quâil le put Ă ces sacrifices.
Bien plus, ses principales victoires ont été remportées sans effusion de
sang... Dans la guerre, sa tactique consistait Ă envelopper lâennemi peu
Ă peu et presque Ă son insu, et Ă ne lui laisser dâautre ressource que
de se rendre... Pour apaiser la soif infernale des féticheurs, le roi
GhĂ©zo avait lâhabitude de rĂ©server les coupables condamnĂ©s Ă mort et de
les faire exécuter tous à la fois...
«A ce que tout le monde dit, cette humanité du roi lui coûta la vie. Que
cette opinion soit vraie ou fausse, peu importe; toujours est-il
constant quâaprĂšs sa derniĂšre guerre, au lieu de mettre Ă mort tous les
prisonniers, comme les fĂ©ticheurs lâexigeaient impĂ©rieusement, il en fit
don aux personnes quâil voulait enrichir: câest alors que _le fĂ©tiche le
tua_[109], comme disent les Dahoméens.
[109] _Le fĂ©tiche_, câest-Ă -dire le poison du fĂ©ticheur.
«A sa mort, arrivée en 1858, quand on traita de son successeur, les
chefs se trouvÚrent partagés en deux partis: les uns voulaient le
maintien des anciennes coutumes qui exigent tous les ans lâimmolation de
milliers de victimes; les autres en voulaient lâabolition. Je mâabstiens
de dévoiler le mystÚre qui donna la victoire aux plus méchants. Le
prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trÎne, et avec lui les
anciennes lois reprirent toute leur vigueur sanguinaire que les
fĂ©ticheurs demandaient.» (BORGHĂRO.)
_Badou_ ou _Bahadou_, en montant sur le trĂŽne, prit le nom de GRĂRĂ.
Deux faits ont surtout signalĂ© le rĂšgne de ces deux derniers rois: 1Âș la
destruction des Manhis, dont les restes se sont rĂ©fugiĂ©s Ă AgouĂ©; 2Âș
lâacharnement que ces deux rois ont mis Ă attaquer, pour la dĂ©truire, la
grande et florissante ville dâAbĂšokouta, chez les Egbas.
CHAPITRE XX
ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU DAHOMEY.
Le _gouvernement_ du Dahomey est une monarchie despotique: héréditaire
quant Ă la famille oĂč lâon prend le roi; Ă©lective, quant Ă la personne Ă
qui les rĂȘnes du gouvernement sont confiĂ©es.
Il nây a dâautre _rĂ©gime_ que la volontĂ© du roi, dont le pouvoir
discrĂ©tionnaire nâest tenu en Ă©chec que par la crainte du poison des
fĂ©ticheurs: car _le fĂ©tiche tue_... mĂȘme les rois.
Le _systĂšme administratif_ nâoffre point de complications: tous les
chefs agissent sous leur propre responsabilité et relÚvent directement
du roi. M. BorghĂ©ro a dit avec autant dâexactitude que de prĂ©cision: «Le
peuple est esclave en masse du roi, puis des chefs et finalement des
_particuliers_ qui sont en petit nombre.» Sous cette derniÚre
désignation de _particuliers_, entendez ceux qui, par leur position de
fortune, le nombre de leurs esclaves ou lâappui de leurs amis ou
protecteurs, se trouvent en position dâavoir des exigences.
En tĂȘte, et au premier rang, nous voyons le roi, de qui tout dĂ©pend en
dernier ressort, dâune maniĂšre absolue. Aucune loi ne le lie: son
vouloir a force de loi; il ne permet pas que lâon discute ses caprices:
celui qui oserait se le permettre sâexposerait Ă ĂȘtre jetĂ© en prison;
puis, peut-ĂȘtre, _on nâentendrait plus parler de lui_.
_En droit_, le roi est seul propriétaire au Dahomey: la propriété, comme
le pouvoir, est en ses mains. Les particuliers, les chefs eux-mĂȘmes,
tous, en un mot, si nous exceptons les féticheurs, avec qui le roi doit
compter, tous ne possĂšdent quelque chose que parce que le roi leur en
permet ou en tolĂšre la possession, et pour le temps quâil le trouve bon.
En supposant quâil reconnaisse thĂ©oriquement un droit quelconque Ă
autrui, _en pratique_ il a, comme nous allons voir, un moyen assez
simple dâĂ©luder ce droit: ce sont les _palavres_ et la confiscation.
Il nâest pas bon au Dahomey, il est dangereux dâĂȘtre plus puissant, plus
intelligent, plus habile, plus riche (disons le mot), plus influent
quâil ne plaĂźt au roi.
Inutile de dire que la personne du roi est sacrée. On ne se présente
devant Sa MajestĂ© que dans lâattitude de la plus complĂšte humiliation;
et si Sa Majesté boit en public, on doit se détourner ou incliner la
tĂȘte pour ne le point voir. Les plus hauts dignitaires, par respect, se
mettent Ă plat ventre devant le roi.
Sous cette désignation «_femmes du roi_», il faut comprendre
non-seulement celles que le roi traite en épouses, non-seulement celles
à qui il a accordé ses faveurs, mais encore les eunuques du palais. Des
maniÚres tant soit peu familiÚres avec ces personnes, un regard jeté sur
elles, sont souvent réprimés comme des crimes. Pour peu que les femmes
du roi prennent un air provocateur, il leur est facile de compromettre
ceux quâelles veulent perdre. MĂȘme on prĂ©tend que le roi spĂ©cule sur
cette facilitĂ© de perdre quelquâun par les habiletĂ©s compromettantes de
ses femmes.
Au _bĂąton du roi_ on accorde les mĂȘmes honneurs quâau roi lui-mĂȘme.
Lorsquâil est portĂ© dâune maniĂšre ostensible en public, la foule se
prosterne à son passage et se livre à des démonstrations de respect qui
indiquent presque un véritable culte.
Lâ_oiseau du roi_ est une espĂšce de _hochequeue_, noir et blanc. On
raconte que le roi, revenant dâune guerre oĂč il avait Ă©tĂ© vainqueur, fut
salué à son retour par une volée de ces oiseaux. DÚs lors, il en fit son
oiseau, défendant de le tuer ou de lui faire la chasse. Enfreindre cet
ordre serait un crime de lĂšse-majestĂ© et un sacrilĂ©ge: car lâoiseau du
roi est aussi lâoiseau de _Legba_, puissant fĂ©tiche que les interprĂštes
appellent le _démon_.
Il arrive parfois quâun chef ou tout autre individu se prĂ©sente, au nom
du roi, dans une factorerie et achÚte pour le roi une certaine étoffe.
Par le seul fait, lâembargo est mis sur les Ă©toffes de cette qualitĂ©: le
nĂ©gociant nâen peut vendre quâau roi, et les particuliers nâen peuvent
acheter sans se rendre coupables. Ils sâexposeraient Ă la prison, Ă de
fortes amendes, Ă la confiscation, Ă la mort peut-ĂȘtre, sâils y
mettaient quelque affectation.
Il me souvient dâun noir de Wydah, du nom de SĂ©go, condamnĂ© pour un fait
de ce genre, pendant mon séjour au Dahomey. Un jour, les marchands du
roi avaient acheté une certaine _étoffe pour le roi_, dans une
factorerie de Wydah. En mĂȘme temps, SĂ©go, voyageant dans le royaume
voisin, acheta de cette mĂȘme Ă©toffe Ă Porto-Novo. De retour chez lui, il
se drape dans son nouveau costume, tout fier de son _acho_. Sa joie fut
de courte durĂ©e. Il paraissait Ă peine dans la rue quâil se vit saisi,
traßné chez le cabécÚre, dépouillé, jeté en prison, obligé à payer une
forte amende: tout cela, pour avoir achetĂ© dâune maniĂšre inconsciente de
lâ_Ă©toffe du roi_.
On le voit: toutes ces industries font du roi, sinon un dieu, du moins
un personnage Ă part, un demi-dieu. _AprĂšs Dieu, le roi._
Le roi nomme les chefs ou _cabécÚres_, et les révoque à volonté. Sans
solde aucune, les chefs, pour seul et unique revenu, ont ce quâils
extorquent Ă leurs subordonnĂ©s, sous forme de cadeaux ou dâamendes. Cela
sert Ă leur entretien et aux frais de reprĂ©sentation; câest aussi avec
ces ressources quâils _donnent Ă manger au roi. Manger, donner Ă
manger_: deux expressions heureuses, qui dispensent dâappeler la
cupidité insatiable du roi et des chefs par son propre nom. Une des
principales attributions des chefs est de _donner Ă manger_ au roi.
Malheur à qui néglige ce devoir important!
«Quand le roi du Dahomé crée de nouveaux chefs ou cabécÚres, il leur
remet des insignes distinctifs.
«Ce sont, en premier lieu, des bracelets dâargent, des colliers de
verroteries et de corail, un sabre et, pour les plus hauts dignitaires,
deux petites cornes dâargent.
«Viennent ensuite les marques extérieures de la part plus ou moins
grande de puissance et dâhonneur que le souverain a voulu accorder en
élevant au cabécérat:
«1Âș _Le parasol_. Câest une grande ombrelle plate, en Ă©toffe de diverses
couleurs et garnie dâune bordure dĂ©coupĂ©e. Ce parasol peut abriter
plusieurs personnes. Seuls les chefs ont le droit de sâen servir, et
malheur au sujet quâon trouverait usant mĂȘme dâun simple parapluie. Au
contraire, il nây a pas de chefs, grands ou petits, qui paraissent en
public sans cet insigne de leur dignité.
«Le mĂȘme usage existe gĂ©nĂ©ralement sur tout le littoral de la GuinĂ©e;
mais Ă Porto-Novo, les chefs se contentent dâun parapluie ordinaire de
couleur voyante, rouge ou verte.
«2Âș Le _tabouret_ est un autre insigne de cabĂ©cĂ©rat. Câest un siĂ©ge fait
dâune seule piĂšce de bois, le _houn-ti_ (arbre Ă pirogue). Ce bois,
dâune belle couleur jaune, est trĂšs-facile Ă travailler.
«Ces tabourets ne se fabriquent quâĂ la capitale, Ă AbomĂ©. Celui des
grands cabĂ©cĂšres a jusquâĂ un mĂštre de hauteur. On les agrĂ©mente parfois
de dessins trĂšs-bizarres.
«3Âș Le troisiĂšme insigne du cabĂ©cĂ©rat, câest la longue pipe et la large
sacoche en cuir contenant le tabac. La pipe est renfermée dans un étui
de bois. Un chef peut sortir et mĂȘme voyager sans son parasol et sans
son tabouret, mais jamais sans sa pipe passée à travers les plis de sa
grandissime poche Ă tabac. Fumer paraĂźt ĂȘtre un signe de virilitĂ© et de
puissance. Jamais je nâai vu lâancien roi Mecpon sans sa pipe Ă la
bouche.» (COURDIOUX.)
Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de
quartier juge les affaires ordinaires: câest, en quelque sorte, un juge
ou gardien de la paix. Les affaires de certain ordre sont de la
compétence de chefs spéciaux; celles de quelque gravité ressortissent au
tribunal particulier des fĂ©ticheurs ou du roi. Ici, lâarbitraire du juge
est sans contrĂŽle et sans limites.
Tous les chefs nâont donc pas les mĂȘmes attributions, ni le mĂȘme
pouvoir: ceux-ci nâont dâautoritĂ© quâen matiĂšre purement civile;
ceux-lĂ , en matiĂšre administrative ou criminelle. Ces ressorts existent,
plus ou moins Ă©tendus, quoiquâils ne soient pas toujours aussi bien
dĂ©finis que chez nous. Le pire de tout, pour un prĂ©venu, câest dâĂȘtre
livrĂ© au fĂ©tiche ou dâĂȘtre renvoyĂ© au roi: il est fort Ă craindre _quâon
nâentende plus parler de lui_.
Du reste, la maniĂšre dâagir de tous les chefs est toujours la mĂȘme: leur
pouvoir autoritaire sâexerce par voie de _palavres_. Ils appellent Ă
leur barre celui quâils veulent condamner; ils lâaccusent, dirigent
contre lui des imputations plus ou moins vraisemblables; ils parlent,
ils crient, ils dissertent avec vĂ©hĂ©mence; ils sâappliquent Ă prouver
quâil faut le condamner, et ils le condamnent en effet. VoilĂ ce quâon
appelle _palavre_.
On conçoit aisément tout ce que de semblables vexations doivent exciter
de haines et provoquer de vengeances, alors que rien ne modĂšre les
passions: ni la charitĂ© chrĂ©tienne, ni les sentiments dâhumanitĂ©, ni les
sages conseils de la résignation. Aussi, quand la crainte de leur
despotisme nâimpose pas suffisamment, les chefs doivent se prĂ©cautionner
contre les rancunes et la vengeance de ceux quâils oppriment. Alors ces
juges sans conscience et sans pudeur livrent leur victime au roi, aprĂšs
lâavoir noircie de calomnies. Le roi a droit de vie et de mort, et il en
use largement: tout le monde le sait. Roi et chefs, par lĂ mĂȘme, sont
Ă©galement redoutables: lâun, parce quâil peut faire mourir; les autres,
parce quâils livrent au roi.
Nous ne dirons rien des autres procédés de justice sommaire: de la
prison avec la perspective dây mourir de faim; des Ă©preuves judiciaires,
de lâĂ©preuve non moins terrible qui consiste Ă _boire le fĂ©tiche_;
véritables meurtres à peine déguisés.
A Abomé, les principaux chefs sont: le _Méhou_, ministre du commerce et
des affaires étrangÚres; le _Mingan_, ministre de la guerre, exécuteur
des hautes Ćuvres. Le MĂ©hou a lâ_oreille du roi_, câest-Ă -dire quâil est
son confident intime, son interprÚte juré.
Chaque cabĂ©cĂšre, le roi lui-mĂȘme a son second, _Ă©kĂ©dji_, comme disent
les Nagos: celui qui doit lui succéder et qui se forme à son école. Le
second est souvent pressé de devenir premier, et demande au poison de
lui faire place libre.
A Wydah, le chef principal, que nous appellerions volontiers le
vice-roi, est le _Yévo-gan_, le chef des blancs. Le Méhou est
représenté, dans cette ville maritime, par _Quouénou_. Tous deux sont
espionnés par des conseillers que le Dahomey leur impose. Je dis: _le
Dahomey_; car, pour les gens de la cÎte, et généralement pour les
habitants de lâancien royaume de Juda, le Dahomey nâest que la partie du
royaume occupĂ©e Ă lâorigine par Tocoudonou et ses partisans. A Wydah et
aux environs, si lâon parle dâaller Ă la capitale, on dit: _aller au
Dahomey_.
Lâespionnage est un des rouages administratifs en usage dans le royaume:
le roi a ses espions chez les principaux chefs; le Méhou et le Mingan
ont les leurs Ă Wydah. Il nây a pas jusquâaux blancs Ă qui lâon impose
certains employĂ©s chargĂ©s dâĂ©pier leurs actions et leurs paroles, pour
en rendre compte aux autoritĂ©s locales. Jâai connu notamment un de ces
mouchards dont on nâa pu se dĂ©barrasser ni par la prison, ni par les
fers, ni par la diÚte, ni par le fouet; il résista à toutes les
Ă©preuves, clouĂ© Ă son poste par la volontĂ© de ceux qui lâavaient imposĂ©.
Un jour, me trouvant à dßner chez un Français, celui-ci prononça une
parole un peu dure, quoique méritée, contre un des chefs de Wydah. A
quelque temps de lĂ , ce chef sâindignait avec moi de ce que le Français
en question avait parlé de la sorte. Il me rapporta les paroles avec une
si grande exactitude, que je crus devoir conseiller Ă mon compatriote
plus de réserve devant le personnel de sa maison. Impossible, me dit-il
aprĂšs mâavoir remerciĂ©, impossible dâĂ©viter les inconvĂ©nients de ce
genre. On nous tient de si prĂšs que nous ne saurions garder nos
sentiments cachés: nous devrions nous réduire à un silence absolu. Et
encore!
Disons, du reste, que ce fait nâest point particulier au Dahomey. Les
nĂ©gociants Ă©tablis dans la colonie anglaise de Lagos sont connus Ă
AbĂšokouta, dans lâintĂ©rieur, oĂč lâon sait quels discours ils tiennent Ă
lâendroit des nĂšgres, au point de vue du commerce et de la politique.
Une seule maison a peut-ĂȘtre Ă©chappĂ© Ă cette inquisition: câest la
factorerie hambourgeoise. On y avait adoptĂ© lâusage de parler allemand,
lorsquâon traitait devant les noirs une question Ă laquelle on voulait
les laisser Ă©trangers. Or, on nâenseignait pas lâallemand aux noirs
employés dans la maison: on parlait avec eux anglais ou portugais,
français mĂȘme.
Nous avons dĂ©jĂ dit que les chefs ne reçoivent rien du budget de lâĂtat.
Disons tout: lâĂtat nâa point de budget, parce quâil nâa point de
revenus. Seul maßtre et seul propriétaire, le roi seul a des revenus. Il
souffre bien que les chefs prélÚvent quelque chose sur le fruit des
palavres: _ils doivent manger!_ Mais malheur Ă eux, sâil se doute que le
principal ne lui revient pas!
Quant aux impÎts réguliers, un dicton populaire déclare expressément
quâ_ils appartiennent au roi_. Dans le style imagĂ© des nĂšgres, ces
impĂŽts sâappellent les _cauris de la rue_[110] ou lâargent de la rue, et
les collecteurs de cet impĂŽt portent le nom de gardiens ou _maĂźtres de
la rue_, du dehors[111].--Ces employés, que les Européens nomment
_dĂ©cimĂšres_, sont postĂ©s, comme nos gardes dâoctroi et nos douaniers, Ă
cÎté des passages fréquentés, sur le bord des chemins ou de la lagune;
on en trouve à la porte des factoreries. Ils sont chargés de prélever la
_part du roi_ sur lâhuile et dâautres produits que les nĂšgres portent au
marché ou chez les divers négociants.
[110] Owo-ode.
[111] Onibode (oni-ibi-ode).
Ceux-ci payent au roi des redevances en nature pour toutes les
marchandises dâimportation arrivĂ©es par les navires: lĂ aussi le roi a
sa part.
Quelquefois, aprĂšs avoir pris la part quâil se rĂ©serve ordinairement,
_le roi veut encore manger_. La voie des palavres étant trop lente, il a
recours au moyen plus expéditif du vol. Les gens du roi, agissant pour
le roi et en son nom, se répandent partout et pillent les noirs sans
merci. Ils enlĂšvent tout ce qui tombe sous leur main, et on ne leur fait
aucune rĂ©sistance, de peur dâĂȘtre traĂźnĂ© _au Dahomey_. Tout au plus si
lâon essaye de soustraire ce quâon a de plus prĂ©cieux, en le dĂ©posant
chez les blancs. Les maisons des blancs et des chefs principaux sont
seules respectées dans ces razzias.
Cela ne veut pas dire que le vol royal ne sâexerce point contre les
blancs. Le roi a une classe de fonctionnaires que lâon nomme et qui sont
réellement les VOLEURS DU ROI. Quand cela plaßt à Sa Majesté, ces
voleurs sont envoyés en mission dans la maison des blancs. _Pour le roi
et en son nom_, ils exercent leurs fonctions de voleurs chez ceux que
lâon veut dĂ©possĂ©der sans Ă©clat et sans violence apparente: on leur
recommande de ne point se laisser prendre, et on leur assure lâimpunitĂ©
au tribunal des autoritĂ©s du pays, pourvu quâils soient consciencieux.
Jâai dit: _consciencieux!_... Si lâon veut quâils volent sans scrupule,
on exige quâils rendent compte scrupuleusement de tout ce quâils ont
pris. En détourner ou en cacher une partie serait forfaire à son devoir
de voleur, le voleur du roi devant évidemment voler pour le roi, et non
pour lui.
Lâexistence de ce genre dâemployĂ©s nâest un secret pour personne. Les
autorités dahoméennes se garderaient de vouloir excuser cette
institution; au contraire, elles sâen glorifient: nâest-ce pas le
meilleur moyen de rendre les vols moins frĂ©quents? Dâun cĂŽtĂ©, les blancs
sont tout avertis de se tenir sur leurs gardes, et ils veillent plus
soigneusement. Dâautre part, le roi se rĂ©servant le monopole du vol, les
nĂšgres se sentiront moins portĂ©s Ă cette spĂ©culation, parce quâil est
toujours dangereux de se mettre en concurrence avec le roi.
Belles raisons! Il ne faut pas peu dâeffronterie pour les mettre en
avant; mais lâhabitude est si impĂ©rieuse!
On parle au Dahomey de _coutumes_ et de _droit coutumier_. On aurait
tort de supposer que ces lois coutumiÚres protégent la sécurité et la
libertĂ© des individus. Elles nâĂ©dictent guĂšre que des mesures
restrictives ou pĂ©nales; rarement elles reconnaissent un droit Ă
quelquâun, Ă moins quâun autre ne soit frappĂ© du mĂȘme coup: il faut
toujours quâil y ait une victime. Les us et coutumes du Dahomey
favorisent lâinjustice et la violence, plutĂŽt quâils ne lui mettent
obstacle; lâoppresseur nâa rien Ă redouter que de la vengeance et du
poison, et sâil a besoin de se couvrir dâune excuse, le moindre prĂ©texte
lĂ©gitimera son manque dâĂ©quitĂ©.
«Pourquoi ne pas écrire votre code coutumier? demandait un missionnaire
au YĂ©vo-gan. Les blancs connaĂźtraient vos usages, et ils sây
conformeraient.--Le beau conseil que tu donnes là ! fut-il répondu à mon
confrĂšre; si les blancs connaissent les coutumes, et quâils y conforment
leur conduite, plus de palavres! Et sâil nây a plus de palavres, _que
mangerons-nous?_» _Que mangerons-nous?_... ce mot dit tout: le roi et
les chefs veulent _manger_, câest pour _manger_ quâils conservent les
coutumes.
Autre moyen de manger: _fermer les chemins_. Câest aussi un moyen de
pression, ainsi que nous allons le voir.
Dans ce pays terrible de Dahomey, on nâest pas libre mĂȘme de circuler et
de se mouvoir, Ă moins dâen avoir obtenu lâautorisation au prĂ©alable.
LâĂ©tranger entre dans le royaume comme lâoiseau entre dans la cage, ne
se doutant pas quâon va fermer sur lui la porte. On le salue, on le
flatte, on le cajole, et il peut sâapercevoir bientĂŽt que tous ces soins
ne sont pas aussi dĂ©sintĂ©ressĂ©s quâils en ont lâair. On lâappelle ami,
et frĂšre, et pĂšre; on ne peut le laisser partir: _les chemins sont
fermĂ©s_, câest-Ă -dire que, pour prendre la clef des champs, notre
voyageur sera obligé de _payer_ une redevance. _Payez_, et vous aurez
_les chemins ouverts_.
Quand le roi ou les chefs veulent frapper un négociant dans ses
intĂ©rĂȘts; quand ils veulent le forcer Ă subir des conditions quâil
repousse, ils lui _ferment les chemins pour le commerce_. Alors, les
produits sont dĂ©tournĂ©s; lâhuile et les amandes de palme nâarrivent plus
chez lui; pour lui, le commerce est sous le coup de lâinterdit le plus
sévÚre: il entrera en composition, sous peine de voir se prolonger
indĂ©finiment la quarantaine quâon lui impose.
Malheur aux noirs qui oseraient entretenir des relations commerciales
avec celui Ă qui lâon a fermĂ© les chemins! Les confiscations et la
prison seraient les moindres peines quâon leur infligerait; eux-mĂȘmes
peut-ĂȘtre seraient _envoyĂ©s au Dahomey_.
CHAPITRE XXI
GUERRE ET GUERRIERS AU DAHOMEY.
Le Dahomey a la rĂ©putation dâĂȘtre une monarchie militaire fortement
constituĂ©e: il passe pour un des Ătats les plus puissants de lâAfrique.
Or, lorsquâon lâĂ©tudie avec quelque attention, on a lieu de sâĂ©tonner
quâune semblable opinion se soit accrĂ©ditĂ©e au point de trouver place
dans des ouvrages scientifiques dâune valeur incontestable.
A ne juger que par les apparences, les succĂšs du Dahomey peuvent, en
effet, indiquer un Ătat puissant, ayant sur pied un effectif
considérable de troupes. Le Dahomey a été occupé en des guerres
incessantes; il a fourni pendant longtemps des milliers de nĂšgres Ă la
_traite_, dont il fut le foyer le plus actif. Les _nĂ©griers_ en sây
prĂ©sentant Ă©taient assurĂ©s dây trouver leur chargement complet Ă bref
dĂ©lai, tandis quâils stationnaient des mois entiers sur les autres
points, sans pouvoir compléter leur cargaison de _marchandise humaine_.
Il nâest pas Ă©tonnant quâon se soit dit: Un Ătat qui a toujours ainsi
abondance de prisonniers Ă vendre est certainement un puissant Ătat: le
Dahomey fournissant au commerce plus dâesclaves que les autres Ătats,
est plus puissant quâeux. De lĂ est venue la rĂ©putation surfaite de ce
petit royaume guinĂ©en, auquel nous avons cru ne devoir attribuer quâune
population approximative de 200,000 Ăąmes, et auquel on ne saurait
raisonnablement en supposer plus de 300,000.
La ville principale des Egbas, peuple avec lequel le Dahomey est
habituellement en guerre, AbĂšokouta, possĂšde une population Ă©gale Ă
celle de tout le royaume ennemi: ce nâest donc point par le nombre que
celui-ci lâemporte. La valeur des Egbas est-elle infĂ©rieure Ă celle des
DahomĂ©ens? Je suis fort Ă©loignĂ© de le supposer. DâoĂč vient donc la
supĂ©rioritĂ© du Dahomey? Quelle est la cause des avantages quâil a eus
sur ses voisins, depuis Tacoudonou? avantages qui lui ont acquis sa
renommée de grandeur et de puissance extraordinaires.
Il est dâautant plus intĂ©ressant dâapprofondir cette question, que la
réponse nous montrera sous son véritable jour le pays que nous étudions.
La nature semble sâĂȘtre appliquĂ©e Ă faire la circonvallation du Dahomey.
Ce royaume est entourĂ© dâeau presque de tout cĂŽtĂ©. La seule partie
dĂ©couverte est le nord: câest la voie unique par laquelle les DahomĂ©ens
se lancent sur leur proie, et par oĂč ils pourraient ĂȘtre attaquĂ©s; en
sorte quâils peuvent avancer en toute assurance, sans avoir Ă craindre
dâĂȘtre attaquĂ©s par derriĂšre; comme aussi, en cas de retraite, ils
seraient abrités par les fortifications naturelles qui servent de
limites Ă leur pays.
Au nord-ouest, ils ont dĂ©jĂ ravagĂ© la contrĂ©e quâhabitaient les Manhis.
Les derniers débris de cette tribu sont allés chercher un asile à Agoué,
sur la cĂŽte, oĂč ils conservent leurs idoles, leur culte, leur caste
sacerdotale, leur langue et leurs usages au milieu des Minas.
Au delà de la région occupée jadis par les Manhis, Atakpamé, par son
attitude énergique et fiÚre, aussi bien que par les avantages de sa
position, impose au Dahomey une prudente rĂ©serve dont il nâose se
dĂ©partir. Ce pays, situĂ© par 1° 2âČ ouest du mĂ©ridien de Paris, et par
7° 20âČ de latitude nord, est dĂ©fendu naturellement contre les incursions
des Ă©trangers par son sol montagneux et ses Ă©paisses forĂȘts. Au surplus,
les habitants sont dâhabiles chasseurs, intrĂ©pides et endurcis Ă la
fatigue, maniant lâarc et le fusil. Les chasses frĂ©quentes quâils font
du cĂŽtĂ© du Dahomey leur servent Ă dĂ©pister lâennemi, aussi bien quâĂ
chasser le gibier.
Guézo, pÚre de Gréré, alla se fourvoyer avec ses hordes chez ce peuple
de chasseurs. Ceux-ci se montrĂšrent si vigilants et si braves que les
DahomĂ©ens ne sont plus tentĂ©s, depuis lors, dâaller chercher fortune
dans les terres dâAtakpamĂ©. GrĂ©rĂ© a Ă©tĂ© maintes fois provoquĂ© par les
bravades des Atakpaméens: il demeure sourd à leurs insultantes
provocations, et dĂ©vore lâinjure en silence, nâosant compter avec eux
sur la ruse et la surprise, auxquelles il doit ses succĂšs ailleurs.
On raconte quâune femme trĂšs-riche en esclaves envoya dâAtakpamĂ© Ă
Gréré, roi de Dahomey, une petite fille, et lui fit dire: «O roi
puissant, viens donc ici guerroyer. Ton pĂšre fut malheureux dans son
entreprise contre nous; tu ne peux supporter plus longtemps la honte de
sa dĂ©faite. Viens! cette fille que je tâenvoie guidera tes pas et te
donnera Ă boire le long du chemin.» GrĂ©rĂ© ne rĂ©pondit pas Ă
lâinvitation.
Câest vers le nord-est que le Dahomey dirige ses hordes dĂ©vastatrices.
Il trouve dans les _Egbas_ un peuple facile Ă exploiter, parce que les
divisions intestines furent longtemps pour eux une cause de faiblesse
qui les a voués à la rapacité de voisins remuants. De plus, les Egbas
jouissent chez eux dâune grande libertĂ©; ils sâattachent au sol par la
propriété et par une culture rémunératrice. Paisibles propriétaires, ils
ont peu de goût pour les expéditions militaires, et ne songent à prendre
les armes que pour repousser une attaque ou pour venger une injure.
La grandeur relative du Dahomey ne sâexplique pas autrement. Les
Dahoméens sont remuants et tracassiers: ils oppriment facilement leurs
voisins, parce que ceux-ci sont paisibles et inoffensifs, quoique braves
et forts.
De quels pays se sont-ils emparés dans le dernier siÚcle? Des royaumes
dâAllada et de Juda, tous deux adonnĂ©s au commerce, dont les habitants,
par conséquent, menaient une vie paisible. Quelles contrées ravagent-ils
encore aujourdâhui, dans leurs razzias annuelles? Le pays des Egbas,
habitĂ© par des gens dâhumeur pacifique, songeant Ă tout autre chose
quâaux surprises de lâattaque et aux aventures du pillage.
Qui tient le Dahomey en Ă©chec? Le peuple dâAtakpamĂ©, quâil rencontre
toujours sous les armes, et aussi les populations (_si faibles
soient-elles_) qui sont protégées contre un coup de main par la lagune:
Popo, Ahouansoli, Afatonou...
Depuis quelques années, _AbÚokouta_ lui barre le passage au nord-est.
Attaquée tous les ans, cette capitale des Egbas résiste tous les ans aux
assauts du Dahomey. Peu sâen est fallu, deux ou trois fois, que le
monarque dahoméen ne fût pris.
«AbÚokouta est de fondation toute moderne. Les Egbas, qui sont une
branche de la famille nago, étaient, depuis bien des années déjà ,
victimes des razzias des tribus voisines, et fournissaient ainsi Ă la
traite un nombreux contingent dâesclaves, lorsque, vers lâannĂ©e 1820,
une partie de ces Egbas conçurent le dessein dâabandonner leurs villages
pour se réunir et se défendre contre de nouvelles attaques. Ils
choisirent, comme point de ralliement, un immense rocher qui surplombe
au centre de masses granitiques; et le nom dâAbĂšokouta, qui veut dire
_sous les rochers_, est un souvenir de ce premier abri. BientĂŽt dâautres
peuplades, en grand nombre, suivirent cet exemple; mais elles
emportaient avec elles lâamour des lieux qui les avaient vues naĂźtre,
et, tout en se groupant pour la dĂ©fense commune, chacune dâelles
conserva son nom. La ville dâAbĂšokouta se trouve ainsi partagĂ©e en
quartiers qui portent les noms des villages abandonnés; chaque peuplade
a mĂȘme gardĂ© ses droits, ses privilĂ©ges, ses usages et jusquâaux nuances
de son dialecte.
«Pour tous travaux de défense, on se contenta de creuser autour de la
nouvelle ville un fossĂ© de trois mĂštres de large et dâautant de
profondeur, au bord duquel on éleva un mur en terre, épais de cinquante
centimÚtres, haut de deux à trois mÚtres. De petits trous ronds, percés
de distance en distance, font lâoffice de meurtriĂšres. Les noirs ne
connaissent pas les premiers éléments des angles saillants et des angles
rentrants, qui permettent aux défenseurs de découvrir le pied des
courtines et de toutes les lignes de défense. Ils plantent des buissons
au bord des sentiers tortueux qui mĂšnent aux portes: ces buissons
servent Ă abriter les dĂ©fenseurs quand ils veulent empĂȘcher les
assaillants dâapprocher.
«Le circuit dâAbĂšokouta prĂ©sente un dĂ©veloppement de 35 Ă 40 kilomĂštres,
le tout enfermĂ© dans les fortifications dont jâai parlĂ©... On donne Ă
AbĂšokouta plus de cent mille habitants. Pour qui voit cette ville du
haut de son rocher, pour qui en a visité les différentes sections et
observĂ© les foules compactes qui sây logent, ce chiffre ne paraĂźt
nullement exagéré[112].»
[112] BORGHĂRO.
Ce sont les restes de plus de cent cinquante villes détruites en moins
de vingt-cinq ans. Cinq cent mille habitants périrent par le fer et par
le feu; des milliers furent réduits en esclavage et vendus aux négriers;
ceux qui purent échapper aux armes et à la famine allÚrent se réfugier
_sous les rochers_.
Dans cette position avantageuse, les Egbas ont résisté énergiquement aux
attaques du Dahomey, quâils rĂ©duiraient sans doute sâils pouvaient
prendre lâoffensive. Ils ne le peuvent, Ă cause des dispositions
malveillantes du JĂ©bou, dâIlorin et dâIbadan, ennemis terribles, dont
ils ont tout Ă craindre.
Notons, pour mémoire, quelques dates se rapportant aux succÚs des Egbas:
Le 3 mars 1851, les Dahoméens furent repoussés, aprÚs un combat acharné
de plusieurs heures. Ils laissĂšrent sur le champ de bataille prĂšs de dix
mille morts, câest-Ă -dire les deux tiers de lâarmĂ©e. Le roi de Dahomey
lui-mĂȘme fut sur le point dâĂȘtre pris: il ne dut son salut quâĂ une
mĂ©prise de lâennemi. Un chef de son entourage Ă©tant vĂȘtu dâhabits
magnifiques, on le prit pour le roi; et celui-ci, grĂące Ă cette
circonstance, put se dĂ©rober aux poursuites dont il Ă©tait lâobjet et se
sauver.
En 1862, nouvelle attaque des DahomĂ©ens. Ils ne sâavancĂšrent que jusquâĂ
Ibara, dĂ©truisant Ichaga le 5 mars, et AĂŻbo le 13 du mĂȘme mois.
Le 26 mars de lâannĂ©e suivante (1863), ils vinrent Ă©chouer devant
AbĂšokouta.
Le 15 mars 1864, les Egbas infligÚrent un nouvel et sanglant échec aux
troupes dahomĂ©ennes, qui sâenfuirent en dĂ©sordre; ils les poursuivirent
mĂȘme jusque sur leur propre territoire, et leur firent subir des pertes
considérables. Les Dahoméens souffrirent beaucoup dans leur fuite
tumultueuse; car ils avaient tout ravagé en venant, et tout leur manqua,
lorsquâils se repliĂšrent en arriĂšre.
Le 28 avril 1873, les hordes du Dahomey reparurent encore. On nâeut pas
plutĂŽt signalĂ© leur prĂ©sence, quâelles se retirĂšrent Ă la faveur de la
nuit: la petite vérole avait fait de grands ravages dans le camp, et
lâon abandonna, gisant sur le sol, un grand nombre de morts et de
mourants.
Lâinstinct du pillage est la note caractĂ©ristique du Dahomey. Aussi,
quand on étudie son organisation militaire, on découvre sans peine les
traits distinctifs dâune bande armĂ©e pour le brigandage.
Dans la _bande dahomĂ©enne_, nous trouvons des chefs tels quâil les faut
pour des razzias habilement conduites: le _gogan_, ou chef des
bouteilles; le _sogan_[113], chef des chevaux; le chef des cabris... Ces
noms indiquent assez les attributions spéciales de ceux qui les portent;
on ne les nomme ainsi que parce quâils sont chargĂ©s de capturer et de
centraliser chaque chose qui peut augmenter le butin: bouteilles,
chevaux, cabris..., etc.
[113] _Go_, bouteille, et _gan_, chef; _so_, cheval, et _gan_, chef.
Les chefs dont nous parlons, avec les hommes sous leurs ordres, forment
le _personnel administratif_. Ce personnel administratif se rattache Ă
lâarmĂ©e proprement dite, et montre le caractĂšre vĂ©ritable des
expéditions entreprises tous les ans par le Dahomey. Le Dahomey ne
combat pas précisément des ennemis: _il pille_. On ne doit pas
sâimaginer quâil se trouve constamment engagĂ© dans des guerres
lĂ©gitimes, ou quâil se met en campagne pĂ©riodiquement pour tenter de
nouvelles conquĂȘtes: sans motif et sans dĂ©claration de guerre, Ă la
façon des brigands, il tombe Ă lâimproviste sur ceux quâil appelle ses
ennemis, et qui ne sont en rĂ©alitĂ© quâune proie quâil convoite. Aussi,
il choisit son temps: mars et avril sont lâĂ©poque la plus favorable Ă
ses desseins, et les dates que nous avons notées plus haut nous
reportent Ă cette pĂ©riode de lâannĂ©e. Si le Dahomey faisait la guerre
dans un but de conquĂȘte, pour venger une offense, pour obtenir
lâexĂ©cution dâune promesse ou le redressement dâun grief, il ne lui
serait pas loisible de choisir son temps et de reprendre la lutte
annuellement.
Jâinsiste sur ces dĂ©tails, parce que, je le rĂ©pĂšte, ils mettent en
relief le caractĂšre des expĂ©ditions dahomĂ©ennes, en mĂȘme temps quâils
expliquent la multiplicité de ces expéditions. Le Dahomey est moins un
Ătat militaire puissant quâun peuple de pillards bien organisĂ©, et
protĂ©gĂ© dans son repaire par la nature elle-mĂȘme.
Parlons maintenant de lâ_armĂ©e proprement dite_. Elle se compose: 1Âș des
_troupes rĂ©guliĂšres permanentes_; 2Âș des _contingents_ soumis au service
uniquement en vue dâune expĂ©dition projetĂ©e, et qui forment en quelque
sorte une espÚce de _réserve_.
1Âș TROUPES RĂGULIĂRES PERMANENTES.
Seul Ă la cĂŽte des Esclaves et bien loin au delĂ , le roi de Dahomey a
des troupes réguliÚres permanentes: il a les _amazones_ et les
_soflimatas_, deux corps qui sont la bande du roi; véritables corps de
discipline dans lesquels on enrĂ©gimente ce quâil y a de pire parmi les
femmes et parmi les hommes du royaume.
Une femme est-elle surprise en adultĂšre; se rend-elle insupportable par
son humeur acariùtre, par son caractÚre indocile, sa rudesse, sa dureté?
On la donne au roi, qui, lorsquâil ne la livre pas au bourreau, en fait
une amazone.
Les soflimatas se recrutent de la mĂȘme façon; seulement ce sont des
hommes. Amazones et soflimatas ont tout ce quâil faut pour rĂ©ussir dans
le brigandage. Du reste, on les forme bien au rude métier auquel ils
sont destinĂ©s. Quâon en juge par ce que M. BorghĂ©ro a racontĂ©, pour en
avoir été témoin oculaire.
«Le lendemain, 29 novembre (1861), dit-il, vers midi, le roi me fit
appeler Ă la place dâarmes, pour assister au spectacle vraiment
merveilleux que les guerriĂšres voulaient me donner, afin de me montrer
leur bravoure. Une centaine de personnes étaient déjà réunies autour du
roi, sous une belle tente. Quand jâarrivai, le prince se leva aussitĂŽt,
vint à ma rencontre, et me fit asseoir un instant à cÎté de lui; puis,
me prenant par la main, il me conduisit en personne visiter les
préparatifs militaires.
«Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé un talus, non de
terre, mais de faisceaux dâĂ©pines trĂšs-piquantes, sur quatre cents
mĂštres de long, six de large et deux de haut. A quarante pas plus loin
et parallĂšlement au talus, se dressait la charpente dâune maison dâĂ©gale
longueur, avec cinq mĂštres de largeur et autant dâĂ©lĂ©vation. Les deux
versants de la toiture Ă©taient couverts dâune Ă©paisse couche de ces
mĂȘmes Ă©pines. Quinze mĂštres au delĂ de cette Ă©trange maison, venait une
rangĂ©e de cabanes. Lâensemble simulait une ville fortifiĂ©e, dont
lâassaut aurait coĂ»tĂ© bien des sacrifices. Les guerriĂšres devaient,
pieds nus, monter trois fois sur le talus qui figurait les courtines,
descendre dans lâespace vide qui tenait lieu de fossĂ©, escalader la
maison qui représentait une citadelle hérissée de défenses, et aller
prendre la ville simulée par les cabanes. Deux fois repoussées par
lâennemi, elles devaient, au troisiĂšme assaut, remporter la victoire et,
comme gage du succĂšs, traĂźner les prisonniers aux pieds du monarque. Les
premiĂšres Ă surmonter tous les obstacles recevront de sa main le prix de
leur bravoure; car, me disait le roi, la valeur militaire est pour nous
la premiĂšre des vertus.
«Le roi donne lâordre dâattaquer. AussitĂŽt lâexpĂ©dition entre dans sa
premiĂšre phase. Toute lâarmĂ©e examine la position de la ville Ă prendre;
on sâavance courbĂ©, presque rampant, pour nâĂȘtre pas aperçu de lâennemi;
les armes sont baissées, et le silence est rigoureux.
«Dans une seconde reconnaissance, nos amazones marchent debout, le front
haut. Sur trois mille femmes, deux cents, au lieu de fusils, sont munies
de grands coutelas en forme de rasoirs, qui se manient Ă deux mains, et
dont un seul coup tranche un homme par le milieu. Ces guerriĂšres ont
encore leur coutelas fermé.
«Au troisiÚme acte, toutes sont au poste et en attitude de combat, les
armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant devant le roi, il y en
a toujours qui veulent lui donner des assurances de dévouement et lui
promettre la victoire. Enfin, elles se sont massées en ligne de bataille
devant le front dâattaque. Le roi se lĂšve, va se placer en tĂȘte des
colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné, elles se
prĂ©cipitent avec une fureur indescriptible sur le talus dâĂ©pines, le
traversent, bondissent sur la maison Ă©galement dâĂ©pines, en redescendent
comme refoulées par un retour offensif, reviennent par trois fois à la
charge, le tout avec une telle prĂ©cipitation que lâĆil a peine Ă les
suivre. Elles montaient en rampant sur les constructions dâĂ©pines avec
la mĂȘme facilitĂ© quâune danseuse voltige sur un parquet, et pourtant
elles foulaient de leurs pieds nus les dards acérés du cactus.
«Au premier assaut, quand les plus vaillantes avaient déjà atteint le
sommet de la maison, une guerriĂšre qui Ă©tait Ă lâune des extrĂ©mitĂ©s
tomba sur le sol dâune hauteur de cinq mĂštres. Elle se tordait les bras
en se tenant assise; dâautres guerriĂšres excitaient son courage, quand
le roi survient, lui lance un regard et un cri dâindignation. Elle se
relĂšve aussitĂŽt comme Ă©lectrisĂ©e, reprend ses manĆuvres, et remporte le
premier prix. Impossible de rendre la scÚne dans son ensemble.»
Avec de semblables exercices, impossible de ne pas devenir _brigand
consommĂ©_, prĂȘt Ă toute espĂšce de coup de main, et ne reculant devant
aucun pĂ©ril. Au demeurant, lâhĂ©sitation serait punie de mort. La crainte
de tomber sous les coups du bourreau et lâenivrement du pillage exaltent
les esprits, et mettent ces soldats hors dâeux-mĂȘmes.
2Âș CONTINGENTS DE RĂSERVE.
Quand le roi fait un appel de troupes pour la guerre, tout homme est
soldat. Les femmes elles-mĂȘmes entrent dans les rangs de lâarmĂ©e. Elles
sont employées au transport des munitions et des vivres; et souvent
elles se jettent dans la mĂȘlĂ©e, prenant une part effective Ă lâaction.
ArmĂ©es dâune petite massue, elles frappent lâennemi aux jambes et font
ainsi des prisonniers; autre manĆuvre qui dĂ©note la razzia.
Il y a ce quâon appelle des chefs de guerre. Chacun a sa bande quâil
organise et quâil dirige.
Le roi veut que ses sujets soient Ă tout instant prĂȘts Ă entrer en
campagne. Aussi sâapplique-t-il Ă les tenir toujours dans un dĂ©tachement
réel de toutes choses. De leur richesse, de leur prospérité, de leur
bien-ĂȘtre, il nâen a de souci que pour les entraver et les dĂ©truire. Il
ne veut pas quâils soient attachĂ©s au sol par une agriculture
rĂ©munĂ©ratrice; câest pourquoi il en empĂȘche le dĂ©veloppement. Il gĂȘne le
commerce et lâindustrie, afin quâon ne sây applique point avec trop
dâardeur. Lâindustrie, le commerce et lâagriculture ne peuvent produire
que ce qui est nécessaire à la consommation et aux besoins du moment. On
ne dĂ©passe point ces limites sans se heurter Ă des usages restrictifs, Ă
des prohibitions non moins arbitraires que tyranniques.
La fortune est un danger, presque un crime, au Dahomey; on nây peut mĂȘme
jouir sans souci de la _mĂ©diocritĂ© dorĂ©e_ dont parle le poĂ«te. On nây
tolĂšre quâune mĂ©diocritĂ© exempte dâattraits pour les sujets, et
incapable de créer au roi des soucis ou des embarras.
Si lâactivitĂ© individuelle se tournait librement vers lâagriculture,
lâindustrie et le commerce, on nâaurait plus le cĆur Ă la lutte et au
pillage. En en étouffant le progrÚs, le premier signal trouve les hommes
sans liens qui les retiennent. Que de difficultés à surmonter, au
contraire; que de résistances à réprimer, si le peuple était retenu par
les appĂąts du lucre et du bien-ĂȘtre!
Le soldat de la réserve, on doit le comprendre sans peine, se fait de la
valeur guerriÚre une tout autre idée que celle que nous en avons, ou
quâen ont les amazones et les soflimatas, ces hĂ©ros de lâattaque et du
coup de main. Il ne la fait point consister Ă regarder en face, Ă
attaquer de front un ennemi qui se défend, à se battre avec intrépidité,
à charger avec furie des adversaires opprimés qui font rage dans leur
rĂ©sistance dĂ©sespĂ©rĂ©e. Il nâambitionne pas, lui, comme ses voisins,
comme les Egbas et les guerriers de Porto-Novo, par exemple; il
nâambitionne pas par-dessus tout lâhonneur de rapporter en triomphe la
tĂȘte de lâennemi quâil a tuĂ© sur le champ de bataille. Une chose quâil a
plus Ă cĆur, câest de faire une prise importante. Ătre habile Ă
surprendre, agir adroitement et sans trop de danger, savoir saisir la
proie en évitant de la déprécier; ne point blesser les prisonniers que
lâon fait, et en faire beaucoup de la sorte; en un mot, capturer et ne
pas avilir le prix de la capture: telles sont les principales qualités
dont sâhonore le soldat dahomĂ©en.
Non-seulement ils destinent Ă ĂȘtre immolĂ©s aux fĂȘtes des coutumes ceux
quâils ne rĂ©servent pas Ă la traite et Ă lâesclavage, mais encore ils
refusent aux blessés tout soin et tout soulagement, insultant à leur
malheur par le mépris et le sarcasme. Ils dansent et ils font des
libations abondantes, à la vue des prisonniers torturés par la faim; et
ils chantent dans lâorgie de leur cruautĂ© et de leurs barbares succĂšs,
digne prĂ©lude dâimmolations plus barbares encore.
Maintenant que nous connaissons les Ă©lĂ©ments de lâarmĂ©e active, disons
un mot de la STRATĂGIE.
Quand le roi veut mettre ses hordes sur pied, il mande le Mingan, qui
est son ministre de la guerre, et lui adresse cette phrase laconique et
expressive, empreinte dâune fĂ©rocitĂ© digne de lui: «_Ma maison est
découverte_.» Cela signifie, en termes plus clairs: les os des anciennes
victimes ont blanchi; les crùnes dénudés qui ornent mon palais ne
suffisent plus: allons! une expédition! des esclaves et des victimes!
Pour faire mieux comprendre la parole royale, il est bon de rappeler que
le palais est une vaste enceinte de maisons, de prĂšs de trois kilomĂštres
de contour, couronnée autrefois de crùnes humains.
Des messagers vont, dans toutes les parties du royaume, transmettre
lâordre du roi, et toute la rĂ©serve se concentre Ă Abomey.
La campagne est ouverte. OĂč va-t-on? Nul ne le sait, sinon le Mingan et
le Méhou, qui se partagent le commandement général. Les voleurs, les
brigands se gardent bien dâavertir ceux sur lesquels ils vont fondre:
aussi les Dahoméens ont-ils bien soin de cacher le but auquel ils
tendent. Ils ont peur quâune imprudente rĂ©vĂ©lation ne donne lâĂ©veil Ă
leurs adversaires et les fasse courir aux armes; ils aiment tomber sur
des gens inoffensifs, inconscients de lâattaque et du danger.
Comme il sied Ă des malfaiteurs, ils se cachent le jour, dans les bois
et les taillis; la nuit, ils glissent dans lâombre, avancent sans bruit,
Ă©vitant dâĂ©veiller lâattention. Cependant, ils surprennent les ouvriers
imprévoyants qui se rendent aux champs. Des sentinelles placées au haut
des arbres dirigent la razzia. Si les gens qui arrivent ne sont pas en
nombre, si lâon nâa pas Ă craindre que quelquâun Ă©chappe et aille jeter
le cri dâalarme, on sâen saisit. Si lâon a quelque chose Ă craindre, on
se tient coi, et on laisse passer.
Peu Ă peu, les troupes approchent du pays qui doit ĂȘtre ravagĂ©. Elles
attendent pour lâattaque dĂ©cisive dâavoir affaibli lâennemi par des
prises rĂ©pĂ©tĂ©es. Lorsquâelles ont assez capturĂ© au dehors, elles se
disposent Ă lâassaut. Le Mingan et le MĂ©hou se sĂ©parent, divisant
lâarmĂ©e en deux colonnes; la ville ou la bourgade est cernĂ©e, enlevĂ©e
dâassaut et mise Ă sac. Câest Ă ce moment que les amazones et les
soflimatas montrent ce quâils sont: des chenapans armĂ©s pour mal faire.
En mĂȘme temps quâils rĂ©pandent le tumulte et la terreur partout autour
dâeux, les bandes de la rĂ©serve opĂšrent la razzia.
Au retour de lâexpĂ©dition, le chant cĂ©lĂšbre les exploits de la campagne,
de mĂȘme quâil avait signalĂ© le dĂ©part. Voici des Ă©chantillons de ces
hymnes guerriers:
AVANT LA CAMPAGNE.
1
Câest la guerre: aux armes! Resterons-nous sans tirer le fusil?--Non! le
tafia ne se peut changer en eau! le pitou[114] ne se change pas en eau!
[114] _Pitou_, espĂšce de biĂšre du pays.
2
Voici le jour! réunissons-nous. Ce jour est le bon! Ceux qui sont morts
ont noblement terminĂ© leur carriĂšre; nous, nous irons voir les lieux oĂč
ils sont tombés.
3
Quoi que vous fassiez en ce monde, la mort viendra; elle viendra, la
mort! Il nây a que la pierre qui puisse dire: «Les rochers des montagnes
ne meurent pas.»
AU RETOUR.
1
Le feu est ardent: le feu nâarrĂȘte pas le forgeron, il ne lâempĂȘche pas
de forger.
2
Le feu petille: le feu nâeffraye pas le forgeron, il ne lâempĂȘche pas de
forger.
3
Acaba a détruit Jahasé; il a exposé comme trophée le tam-tam que Kpolou
battait.
4
JĂ©humĂ© sâest servi de ce tam-tam, et il a pris le nom dâ_Ă©pĂ©e qui se
jette dans la mĂȘlĂ©e_.
5
Le tam-tam des combats est dans lâenthousiasme: le tam-tam chante
victoire au danseur.
Nous voici de retour!
_N. B_.--Acaba et Jéhumé sont deux rois de Dahomey.
* * * * *
La pantomime et la danse sont lâaccompagnement obligĂ© des chants du
soldat dahomĂ©en. Il est intĂ©ressant dâassister au spectacle dâhommes en
armes, sâagitant, pirouettant et faisant des saluts militaires. Ces
fusils que lâon porte en sens divers; ces Ă©pĂ©es nues qui se meuvent avec
dextĂ©ritĂ© au-dessus des tĂȘtes, en traçant mille sinuositĂ©s dans lâair;
ces ĂȘtres humains qui grimacent et font des contorsions: toute cette
mĂȘlĂ©e forme un tableau dont il est difficile de donner une idĂ©e.
Pour saluer quelquâun et lui faire honneur, au milieu de ces vives
évolutions, les soldats tournent leur fusil contre lui, et portent sur
sa tĂȘte ou sur sa poitrine la pointe de leur Ă©pĂ©e, tandis quâils passent
auprĂšs de lui en tournoyant.
Dans le chant de départ que nous avons cité plus haut, deux strophes sur
trois tendent Ă mettre dans lâĂąme des combattants, non lâamour de la
patrie (il nâen est pas question), mais le mĂ©pris de la mort. Quoi
quâils fassent et quoi quâils disent, ces guerriers ont encore des
appréhensions, fort naturelles, du reste. Ils se chargent littéralement
dâamulettes, que la superstition leur reprĂ©sente comme des prĂ©servatifs:
ils en ont Ă la tĂȘte, au cou, aux bras, sur la poitrine, autour des
reins, aux jambes, aux pieds, partout. Certains tiennent Ă la main et
agitent devant eux une queue de cheval, de cabri ou dâautre animal, afin
de chasser et de faire dévier les balles ennemies.
CHAPITRE XXII
SACRIFICES HUMAINS ET TRAITE DES NĂGRES.
Depuis Adahounzou, qui régnait au milieu du dix-septiÚme siÚcle, le
trafic infĂąme des esclaves et les non moins infĂąmes sacrifices humains
ont toujours été la grande, la principale préoccupation du Dahomey. Ces
deux institutions, car ce sont _de véritables institutions_, ont absorbé
toute lâactivitĂ© de la nation et entraĂźnĂ©, comme consĂ©quence nĂ©cessaire,
la _chasse Ă lâhomme_ dont nous avons Ă©tudiĂ© lâorganisation dans le
chapitre précédent.
Je dis que les _sacrifices humains_ sont une véritable institution.
Câest la coutume qui les rĂ©clame: les fĂȘtes oĂč on les fait sont les
_fĂȘtes des coutumes_. La coutume est tellement impĂ©rieuse en cette
matiĂšre, que GhĂ©zo fut empoisonnĂ©, ainsi que nous lâavons vu, pour avoir
montrĂ© quelque rĂ©pugnance Ă sây soumettre, et pour avoir essayĂ© de
diminuer le nombre des victimes. Gréré ne fut choisi pour lui succéder
quâaprĂšs avoir promis aux fĂ©ticheurs de donner un nouvel essor Ă ces
sacrifices abominables.
Le trafic des esclaves aussi est une institution sociale: il donna
longtemps les principaux revenus au roi; et si les revenus ont bien
diminué de ce cÎté, ils ne sont pas taris encore.
A plusieurs reprises, des Européens ont essayé de faire comprendre au
roi quâil ferait bien de renoncer Ă ces coutumes, aussi bien quâĂ la
chasse Ă lâhomme. On sâest efforcĂ© de lui insinuer que lâagriculture et
le commerce légal amÚneraient dans le royaume la prospérité et la
richesse. Tous les efforts ont Ă©chouĂ© jusquâĂ prĂ©sent; et M. BorghĂ©ro
raconte, dans les _Annales de la propagation de la foi_, quâil ne put
obtenir de converser directement avec le roi sur ce sujet. Toutefois, il
parvint Ă traiter indirectement la question. La rĂ©ponse quâil obtint
confirme ce que jâavance.
«GrĂ©rĂ© me faisait dire: quâon ne pouvait dĂ©battre ces questions en sa
prĂ©sence; que si tout autre blanc lâeĂ»t osĂ©, aucune considĂ©ration
nâaurait empĂȘchĂ© Sa MajestĂ© dâen faire un chĂątiment exemplaire; _que les
sacrifices humains étaient nécessaires à la conservation de la
monarchie_; quâen les jugeant avec mes idĂ©es dâEurope, je tenais un
langage qui, dans la bouche dâun autre, serait taxĂ© de _bĂȘtise_...
«... Quant à la vente des esclaves, il me fut dit: que le roi était
Ă©tranger Ă ce commerce[115]; que les gouvernements dâEurope lâavaient
toujours favorisé; que les Anglais avaient fait longtemps la traite des
nĂšgres, et que sâils sâopposaient maintenant Ă ce trafic, ils Ă©taient
seuls Ă en poursuivre lâabolition.» (BORGHĂRO.)
[115] Câest pourtant lui qui lâalimente.
SACRIFICES HUMAINS.
Nous ne nous étonnons pas de ce que le roi de Dahomey juge les
sacrifices, et mĂȘme les sacrifices humains, nĂ©cessaires Ă la
conservation et Ă la prospĂ©ritĂ© de lâĂtat. Ce nâest point par pure
superstition ou par simple prĂ©jugĂ© quâil croit Ă lâefficacitĂ© du
sacrifice. Tous les peuples y ont cru comme lui, et avec raison; car
lâhomme, condamnĂ© Ă mourir Ă cause de son pĂ©chĂ©, doit racheter sa vie en
livrant volontairement la vie dâune victime. A Rome, chez les
PhĂ©niciens, Ă Carthage, en Ăgypte, dans lâInde..., nous trouvons des
sacrifices partout, et presque partout des sacrifices humains.
Jusque-lĂ , le Dahomey ne fait pas exception.
Ce quâil y a de particulier dans ce royaume, câest la multitude des
victimes; câest la barbarie que lâon Ă©tale dans ces sacrifices; câest
que les sacrifices humains y sont _une coutume et une fĂȘte_. Tous les
ans, vers les mois dâaoĂ»t et dâoctobre, ont lieu des massacres en masse,
massacres dont on se fait un jeu et dont on se glorifie.
Je ne puis me rappeler sans frĂ©mir dâindignation et dâhorreur ce que
jâai entendu raconter par des tĂ©moins oculaires, de ces orgies de
cannibales, oĂč le rire et le ricanement rĂ©pondent au rĂąle de lâagonie.
Il me semble voir encore la terreur peinte sur le visage dâun muet qui,
Ă Wydah, me reprĂ©sentait par une pantomime animĂ©e ce quâil avait eu sous
les yeux Ă Abomey, durant les coutumes. Jâai vu, Ă Porto-Novo, des
crĂąnes incrustĂ©s dans les murs du temple de la mort, des tĂȘtes exposĂ©es
sur des pieux, au milieu dâune place publique; des cadavres pendus aux
branches dâarbres; des cadavres mutilĂ©s, abandonnĂ©s dans les champs,
dĂ©vorĂ©s Ă demi par les bĂȘtes; des ossements Ă©pars çà et lĂ ... Je
frissonnais... Et dire que tout cela nâa rien dâhorrible, en comparaison
des _fĂȘtes des coutumes!_... DES FĂTES!
Laissons parler ceux qui y assistĂšrent. Habituellement le roi invite les
blancs de Wydah Ă ces fĂȘtes. Son invitation nâest rien moins que
désintéressée, car il a surtout en vue de solliciter des cadeaux;
peut-ĂȘtre aussi son orgueil serait-il flattĂ© de la prĂ©sence des blancs.
Du reste, prĂ©sent ou absent, le blanc ne saurait Ă©viter de donner Ă
manger au roi en cette circonstance solennelle.
En 1860, M. Lartigue, agent de la maison V. Régis, se rendit à Abomé, et
publia sur ce quâil avait vu des dĂ©tails que nous trouvons rĂ©sumĂ©s dans
les _Annales de la propagation de la foi_.
«Le 13 juillet, y dit M. Lartigue, arrivĂ© Ă Toffo, jâai reçu la visite
dâune escouade du roi, accompagnant Ă Wydah un cabĂ©cĂšre nouvellement
nommĂ©, ornĂ© de tous ses attributs et destinĂ© Ă ĂȘtre noyĂ© Ă lâembouchure
de la riviĂšre, afin que le fĂ©tiche continue dâattirer les navires de
commerce, et aussi pour porter au roi défunt des nouvelles de ce qui se
passe au Dahomey. En expĂ©diant ces sortes de messages dans lâautre
monde, on leur donne une bouteille de tafia et quelques piastres pour
les frais de la route.
«Le 15, on est venu me prĂ©venir quâil fallait aller me poster sur la
route dâAgbomĂ©, afin dây attendre le passage du roi. Celui-ci, aprĂšs
avoir sacrifié une cinquantaine de prisonniers, est sorti de son palais
au bruit de la mousqueterie. Immédiatement a commencé le défilé de tous
les cabĂ©cĂšres, chacun selon son grade, les moins Ă©levĂ©s en tĂȘte. Le
milieu de la cour était tendu de nattes et de tissus divers; le roi seul
et ses femmes pouvaient marcher dessus. Sur un des cÎtés cheminaient les
troupes, au son de toutes les musiques, au bruit étourdissant de quatre
Ă cinq cents tam-tams, et en tirant des coups de fusil.
«Quand le méhou parut, on me fit signe de monter en hamac et de suivre
lâallure de son cheval, qui allait constamment au petit trot. Alors eut
lieu la scĂšne la plus fantastique quâil soit possible dâimaginer: vingt
mille nÚgres à pied, une trentaine de hamacs, tous lancés au pas
gymnastique sur un chemin rendu étroit par celui qui servait de voie
royale, et quâil fallait bien se garder de fouler; ce peuple, ruisselant
de sueur, luttant de vitesse pour ne pas se laisser atteindre par les
gens du roi, qui arrivaient par derriĂšre avec la mĂȘme cĂ©lĂ©ritĂ©: tout
cela formait un tableau infernal.
«Le 16, la mĂȘme course a recommencĂ©; puis un captif, fortement
bùillonné, a été présenté au roi, par le ministre de la justice, qui a
demandĂ© au prince sâil avait Ă charger le prisonnier de quelque
commission pour son pĂšre. En effet, il en avait; et plusieurs grands du
royaume sont venus prendre ses ordres, et sont allĂ©s les transmettre Ă
la victime, qui rĂ©pondait affirmativement par des signes de tĂȘte.
CâĂ©tait chose curieuse Ă voir que la foi de cet homme quâon allait
décapiter, à remplir la mission dont on allait le charger. AprÚs lui
avoir remis, pour ses frais de route, une piastre et une bouteille de
tafia, on lâa expĂ©diĂ©. Deux heures aprĂšs, quatre nouveaux messagers
partaient dans les mĂȘmes conditions; mais ceux-ci Ă©taient accompagnĂ©s
dâun vautour, dâune biche et dâun singe, bĂąillonnĂ©s comme eux.
«Une fois ces courriers partis, avec leurs dĂ©pĂȘches dâoutre-tombe, le
roi est montĂ© sur son tabouret, a revĂȘtu ses armes de bataille, a fait Ă
son peuple un long et belliqueux discours, quâil a terminĂ© en
interpellant ses braves, leur demandant sâils Ă©taient prĂȘts Ă le suivre
partout oĂč il aurait dĂ©cidĂ© de porter la guerre. Il est impossible de
rendre la scĂšne dâenthousiasme qui rĂ©pondit Ă cet appel.
«Le 18, largesses du roi à ses troupes. Tout chef est porté sur les
Ă©paules dâun soldat. Chaque bataillon a pour marque distinctive une
bande dâĂ©toffe de diffĂ©rentes couleurs, attachĂ©e aux cheveux, afin que
les soldats du mĂȘme corps puissent se reconnaĂźtre dans la lutte acharnĂ©e
qui se prépare. De plus, chaque militaire a un sac attaché sur le
ventre, pour y renfermer promptement lâobjet que le roi va lancer de sa
propre main, sinon le voisin a le droit de sâen emparer. Une fois dans
le sac, il est sacré. Les distributions se composaient de cauris et de
tissus. DĂšs quâun prix Ă©tait jetĂ© Ă la foule, on se ruait en masse pour
le saisir; les rangs étaient si compactes que la majeure partie de ceux
qui ne pouvaient pĂ©nĂ©trer Ă lâendroit oĂč lâon sâen disputait,
escaladaient ce pĂȘle-mĂȘle de lutteurs, et cheminaient sur leurs tĂȘtes et
leurs Ă©paules, comme sur un plancher. Dâautres Ă leur tour, montant sur
cette seconde couche, formaient un nouvel étage et ressemblaient à une
pyramide humaine qui, dans une oscillation plus forte, sâeffondrait tout
Ă coup, pour aller recommencer ailleurs.
«Le 23, jâassiste Ă la nomination de vingt-trois cabĂ©cĂšres et musiciens
qui vont ĂȘtre sacrifiĂ©s, pour entrer au service du roi dĂ©funt.
«Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte les tĂȘtes sur
diffĂ©rents points de la ville, au son dâune grosse clochette.
«Le 29, on se prépare à offrir, à la mémoire du roi Ghézo, les victimes
dâusage. Les captifs ont un bĂąillon en forme de croix, qui doit les
faire énormément souffrir. On leur passe le bout pointu dans la bouche;
il sâapplique sur la langue, ce qui les empĂȘche de la doubler et par
conséquent de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux hors de la
tĂȘte. Dans la nuit prochaine, il y aura grand massacre.
«Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries. La place du
palais exhale une odeur infecte; quarante mille nĂšgres y stationnent
jour et nuit, au milieu des ordures. En y joignant la vapeur du sang et
les émanations des cadavres en putréfaction, dont le dépÎt est peu
Ă©loignĂ©, on croira sans peine que lâair quâon respire ici est mortel.
Les 30 et 31, les principaux mulĂątres de Wydah offrent leurs victimes
quâon promĂšne trois fois autour de la place, au son dâune musique
infernale. La troisiĂšme ronde achevĂ©e, le roi sâavance vers la
dĂ©putation, et, tandis quâil fĂ©licite chaque donateur, lâĂ©gorgement
sâaccomplit.
«Pendant ces deux derniĂšres nuits il est tombĂ© plus de cinq cents tĂȘtes.
On les sortait du palais à pleins paniers, accompagnés de grandes
calebasses dans lesquelles on avait recueilli le sang, pour en arroser
la tombe du roi défunt. Les corps étaient traßnés par les pieds et jetés
dans les fossĂ©s de la ville, oĂč les vautours, les corbeaux et les loups
sâen disputent les lambeaux quâils dispersent un peu partout. Plusieurs
de ces fossĂ©s sont comblĂ©s dâossements humains.
«Les jours suivants, continuation des mĂȘmes sacrifices.
«La tombe du dernier roi est un grand caveau, creusé dans la terre.
GhĂ©zo est au milieu de toutes ses femmes qui, avant de sâempoisonner, se
sont placĂ©es autour de lui, suivant le rang quâelles occupaient Ă sa
cour. Ces morts volontaires peuvent sâĂ©lever au chiffre de six cents.
«Le 4 aoĂ»t, exhibition de quinze femmes prisonniĂšres, destinĂ©es Ă
prendre soin du roi GhĂ©zo dans lâautre monde. Elles paraissent deviner
le sort qui les attend, car elles sont tristes et regardent souvent
derriĂšre elles. On les tuera cette nuit dâun coup de poignard dans la
poitrine.
«Le 5, jour réservé aux offrandes du roi. Elles forment une collection
de tout ce qui est Ă lâusage dâun monarque africain: quinze femmes et
trente-cinq hommes bĂąillonnĂ©s et ficelĂ©s, les genoux repliĂ©s jusquâau
menton, les bras attachés au bas des jambes, et maintenus chacun dans un
panier quâon porte sur la tĂȘte. Le dĂ©filĂ© a durĂ© plus dâune heure et
demie. CâĂ©tait un spectacle diabolique, que de voir lâanimation, les
gestes, les contorsions de toute cette négraille.
«DerriÚre moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant fonction de
cochers autour dâun petit carrosse destinĂ© Ă ĂȘtre envoyĂ© au dĂ©funt, en
compagnie de ces malheureux. Ils ignoraient leur sort. Quand on les a
appelés, ils se sont avancés tristement, sans proférer une parole; un
dâeux avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Ils ont Ă©tĂ©
tués tous les quatre comme des poulets, par le roi en personne.
«Les sacrifices devaient se faire sur une estrade construite au milieu
de la place. Sa MajestĂ© est venue sây asseoir, accompagnĂ©e du ministre
de la justice, du gouverneur de Wydah et de tous les hauts personnages
du royaume, qui allaient servir de bourreaux. AprĂšs quelques paroles
échangées, le roi a allumé sa pipe, a donné le signal, et aussitÎt tous
les coutelas se sont tirĂ©s et les tĂȘtes sont tombĂ©es. Le sang coulait de
toutes parts; les sacrificateurs en étaient couverts, et les malheureux
prisonniers, qui attendaient leur tour au pied de lâestrade, Ă©taient
teints en rouge...
«Ces cérémonies vont encore durer un mois et demi, aprÚs quoi le roi se
mettra en campagne pour faire de nouveaux prisonniers et recommencer sa
fĂȘte des Coutumes vers la fin dâoctobre. Il y aura encore sept ou huit
cents tĂȘtes abattues.»
Quelle horreur! que de sang! quelle barbare cruauté! On porta le nombre
des victimes immolĂ©es dans les circonstances dont parle M. Lartigue, Ă
plus de deux ou trois mille.
M. BorghĂ©ro, parlant, lui aussi, de ce quâil a vu, ne peut contenir
lâindignation qui envahit son Ăąme. «Quand nous dĂ©bouchĂąmes sur la place
dâarmes, dit-il en racontant une excursion quâil fit dans les rues de la
capitale, jâaperçus de loin comme une rangĂ©e de fourches dâoĂč pendaient
des corps quâĂ cette distance je pris pour des animaux, ne pensant pas
que ce pĂ»t ĂȘtre des hommes. Quand je vis que la longueur des jambes
Ă©galait celle du corps, je compris que câĂ©taient des gens sacrifiĂ©s.
Vous dire ce que je ressentis dans tout mon ĂȘtre Ă une telle vue mâest
impossible. Mon premier mouvement fut de serrer fortement mes mains
crispĂ©es, en mâĂ©criant: «Ah! vengeance de Dieu, oĂč te caches-tu?» Me
tournant ensuite vers mon guide avec une expression de colĂšre, je lui
dis: «Pourquoi mâavez-vous fait passer par ici? Jamais je nâaurais cru
trouver de pareilles horreurs.--Ni moi non plus, me répondit-il, car je
nâen savais rien, et nous nâavons que cette voie.» Nous continuĂąmes donc
notre route, en nous éloignant au plus vite; mais le hideux spectacle se
reprĂ©sentait Ă chaque instant. ArrivĂ©s prĂšs dâune enceinte, nous fĂ»mes
presque asphyxiĂ©s par la puanteur des cadavres quâon y avait accumulĂ©s,
car on ne se donne pas la peine de les ensevelir. Des milliers de
vautours, des chiens, des porcs, des loups rĂŽdent alentour, en
convoitant une si abondante pĂąture. Les toits des maisons sont couverts
des dĂ©bris quây ont portĂ©s les oiseaux de proie. Ce qui est bien
significatif, câest que mon guide, qui connaĂźt parfaitement les usages
du Dahomey et qui était toute la journée à flùner dans les rues,
ignorait que ces corps, tués depuis deux jours, fussent encore là , et il
lâignorait, pour sĂ»r, car il avait lâordre de ne pas me laisser
approcher dâun endroit oĂč il y avait des morts exposĂ©s. Ainsi, depuis
une semaine, je ne passais plus devant le palais royal, parce quâil y
avait constamment des tĂȘtes coupĂ©es chaque nuit.
«Vous trouvez sans doute que je vous retiens trop longtemps au milieu de
cet Ă©pouvantable charnier; mais la vĂ©ritĂ© doit lâemporter sur vos
dĂ©licatesses, et il vous faut entendre un dernier mot sur lâappareil des
sacrifices humains. La nuit de ces boucheries, personne ne peut circuler
dans la ville, depuis le soir jusquâau matin; si quelquâun est rencontrĂ©
par les rues, on lâassomme Ă coups de massue. Seulement, des compagnies
de musiciens se promĂšnent dans lâombre en chantant dâun ton lugubre.
Vers minuit, une décharge de mousqueterie annonce le commencement des
exécutions. Les victimes sont amenées sur la place par séries de
vingt-quatre ou de trente; on leur bouche toutes les voies de la
respiration, et on les fait mourir en leur pressant la poitrine. Le
canon indique la fin de la tuerie. Ensuite une partie des suppliciés est
pendue par les pieds aux fourches dont jâai parlĂ© plus haut, entre deux
sacs remplis, dit-on, de membres humains découpés; une autre partie est
revĂȘtue de costumes symboliques par des gens qui font profession de
cette industrie, et placée sur plusieurs arcs de triomphe, debout ou
assis, dans lâattitude de leur rĂŽle. Il y en a qui ont lâair de jouer de
la musique; dâautres ont des poses militaires; dâautres ont une position
théùtrale, mais toujours avec une telle justesse de reprĂ©sentation, quâĂ
petite distance on les prendrait pour vivants, si les vautours qui
rĂŽdent autour dâeux nâindiquaient bien clairement que ce sont des
cadavres. En mĂȘme temps, devant le palais royal, sont exposĂ©es des
centaines de tĂȘtes, et le peuple passe indiffĂ©rent Ă cĂŽtĂ© de ces scĂšnes,
auxquelles il est du reste tellement habituĂ© quâil ne sâen Ă©meut plus.
Les enfants sâamusent prĂšs des victimes, et jouent pour ainsi dire avec
les morts; pour les hommes, une hécatombe de victimes humaines est chose
si commune, surtout depuis lâavĂ©nement du nouveau roi, quâelle nâĂ©veille
pas mĂȘme leur attention.
«Les diverses façons dâimmoler varient, au Dahomey, selon le caprice et
lâingĂ©nieuse mĂ©chancetĂ© des bourreaux. Lâune des plus horribles, sans
doute, est de clouer, sur une grosse poutre fixée au sol, un ou
plusieurs hommes par les pieds, avec défense de leur donner aucun
aliment. Exposés au soleil du jour et à la rosée de la nuit, ils meurent
ordinairement au troisiĂšme jour, tandis que les curieux sâamusent Ă
contempler les convulsions de ces infortunés.»
Ajouterons-nous quâau milieu de ces scĂšnes dĂ©goĂ»tantes, on voit des gens
qui arrachent les yeux des victimes et qui les mangent? Dirons-nous que
dâautres prennent le cĆur, encore palpitant, et quâils le dĂ©chirent de
leurs dents? Chose rĂ©voltante Ă penser! les enfants sây exercent Ă des
jeux de sauvage cruauté: ils plantent des épines dans le corps des
victimes encore vivantes et enchaßnées, et ils se rient de la souffrance
et des convulsions des patients.
Les deux voyageurs dont nous venons dâinvoquer le tĂ©moignage parlent des
cadavres exposés sans sépulture et pourrissant en plein air. Il ne faut
pas croire que ce fait soit le rĂ©sultat de lâincurie et de
lâimprĂ©voyance: on agit ainsi _de propos dĂ©libĂ©rĂ© et par principe_: les
victimes sont privées de sépulture, parce que ce sont des victimes,
objet de rebut voué au mépris public. Malheur à quiconque pousserait
lâaudace jusquâĂ critiquer ce qui se fait!
Lorsquâun nouveau roi procĂšde aux funĂ©railles de son prĂ©dĂ©cesseur, il
lui Ă©rige, Ă lâoccasion des Coutumes, un mausolĂ©e digne de lui, digne du
Dahomey. Le mortier qui sert à bùtir cette case funéraire est pétri avec
du sang humain et du tafia. On mĂȘle Ă la boue des verroteries et du
corail. Cette case sâappelle _missanga_.
Un fils du Yévogan de Wydah, jeune homme intelligent et habile comme son
pĂšre, sâamusa Ă faire des croquis de certains supplices auxquels il
avait assisté _au Dahomey_. Ces croquis, reproduits par la _Revue des
Missions catholiques_, reprĂ©sentent des tortures dont nous nâavons pas
parlé encore. Sans avoir la prétention de tout dire, nous ne pouvons
garder le silence sur ce point. On y voit de pauvres malheureux: lâun
pendu par les pieds et emmaillotté dans une natte ne laissant paraßtre
que la tĂȘte dans le bas; lâautre pendu par la tĂȘte, qui se perd dans une
espĂšce de sac; un troisiĂšme, pris par le milieu du corps dans une
trappe: tous les trois destinĂ©s Ă mourir de faim dans cet Ă©tat et Ă
ĂȘtre, vivants, la proie des vautours. Dans dâautres croquis, la mĂȘme
revue nous fait assister au hideux spectacle dâun homme brĂ»lĂ© vif, dâun
second, attachĂ© sous les aisselles, pendu Ă une branche dâarbre et privĂ©
de ses quatre membres, que lâon a tranchĂ©s; dâautres victimes tuĂ©es Ă
coups de lance ou assommĂ©es dans les forĂȘts par les fĂ©ticheurs.
Disons, Ă lâhonneur de la nature humaine, que lâhabitude de tant
dâatrocitĂ©s nâa pu Ă©touffer tout sentiment dans le cĆur du roi. Un
Français, M. Colonna de Lecca, dans un voyage quâil fit Ă AbomĂ©, fut
invitĂ© Ă une cĂ©rĂ©monie publique. Il ne put voir sans frĂ©mir lâexĂ©cution
dâune victime, et il donna des signes dâune vive indignation. Le roi
sourit: «Je sais, lui dit-il, que tu es lâami des PĂšres[116] et que tu
penses comme eux. Que veux-tu? _il le faut!!!_ Par goĂ»t, jây aurais dĂ©jĂ
renoncĂ©. Et puis, _il y a des blancs qui mâenvoient des victimes_.»
[116] Les missionnaires.
TRAFIC DES ESCLAVES.
LâAfrique a toujours Ă©tĂ©, plus que toute autre contrĂ©e, la terre de
lâesclavage, et nous trouvons des nĂšgres esclaves dĂšs la plus haute
antiquité. Il y en avait, comme rameurs, sur les galÚres des
Carthaginois, et lâhistoire rapporte quâen un seul jour, Hasdrubal en
acheta _cinq mille, venant des bords du Niger_.
Lâesclavage Ă©tant en vigueur dans tout le continent africain, on ne
saurait y reconnaßtre un des traits caractéristiques du Dahomey. Une
chose distingue ce pays des autres contrĂ©es, câest le _trafic des
esclaves:_ non-seulement il a été un des principaux foyers de la traite,
mais encore il est organisé pour la traite, puisque ses razzias
annuelles, tendant Ă procurer des esclaves, rentrent dans lâessence mĂȘme
de sa constitution.
Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans les
contrées environnantes que la cÎte prit, sur ce point, le nom de _CÎte
des Esclaves_. Le Dahomey surtout a mérité cette dénomination. Nous
avons vu que ce fut le premier point, dans ces parages, oĂč la traite
fonda des établissements. En 1660, Ardres eut un comptoir; les deux
royaumes dâArdra et de Juda, avant dâĂȘtre conquis par le Dahomey,
faisaient le commerce des esclaves avec les Européens; le Dahomey
lui-mĂȘme y participait par lâintermĂ©diaire de ces deux Ătats.
GhĂ©zo avait raison de dire «que les gouvernements dâEurope avaient
toujours favorisĂ© la vente des esclaves; que les Anglais, loin de sây
ĂȘtre toujours opposĂ©s, avaient fait longtemps la traite des nĂšgres».
Oui, Français, Anglais, Hollandais, Portugais aidÚrent à cet indigne
forfait de la chasse Ă lâhomme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidĂšrent
en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume le trafic des
esclaves. Les rois accordĂšrent le monopole de ce commerce Ă certaines
compagnies qui, seules, avaient le droit de former des comptoirs.
LâEurope entiĂšre reconnut la traite des nĂšgres et fut de connivence.
Je nâajouterai rien Ă ce que jâai dĂ©jĂ dit des Ă©tablissements europĂ©ens
de Savi et de Wydah, tous fondés en vue du trafic dont nous parlons. Du
reste, la traite ne se faisait pas seulement Ă terre, dans les
comptoirs: les navires trafiquaient aussi directement avec les chefs des
tribus de la cÎte: les Popos, Porto-Novo, Lagos, Badagry, le Bénin.
Cantu calcule quâil a dĂ» sâexporter «15 millions de nĂšgres dans le cours
dâun siĂšcle, et quâil a dĂ» en pĂ©rir autant dans le trajet». Voici
quelques chiffres qui regardent spécialement le Dahomey:
A lâĂ©poque du voyage de Snelgrave, les navires y prenaient plus de 2,000
nĂšgres tous les ans.
_Durant lâannĂ©e 1776_, on en exporta Ă bord des navires:
français 6,150
portugais 3,000
anglais 1,000
------
Soit un total de 10,150
_Durant lâannĂ©e 1787_, lâexportation fut, par navires:
français 937
portugais 2,107
anglais 561
-----
Total 3,605
câest-Ă -dire prĂšs de deux tiers de moins quâen 1776.
_N. B._--Les Portugais se maintiennent. Leur fort de Wydah a été occupé
jusquâen 1776.
* * * * *
On ne comprendrait pas lâĂ©cart Ă©norme survenu dans le chiffre de
lâexportation dahomĂ©enne, Ă onze ans dâintervalle seulement, si lâon ne
savait quâun changement considĂ©rable sâopĂ©rait dans les idĂ©es, soit aux
colonies, soit en Europe. Dans les colonies, la prédication des
missionnaires donnait avec zÚle les nobles enseignements de la charité
chrétienne; en Europe, on commençait à élever la voix contre les
atrocitĂ©s de la traite et de lâesclavage colonial. _Les amis des noirs_
allaient sâorganiser en sociĂ©tĂ© en Angleterre et Ă Paris, et dĂ©jĂ ils
faisaient entendre des protestations Ă©nergiques contre lâĂ©tat de choses
existant.
Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la traite,
lorsquâils dĂ©voilĂšrent les abus criants qui se produisaient dans les
colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer ce quâil y avait
dâerronĂ© et dâhypocrite dans ce prĂ©texte des esclavagistes; «les noirs
sont moins malheureux dans les colonies quâils ne lâĂ©taient en Afrique».
Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes dâhumanitĂ©.
La France et lâAngleterre, qui avaient peut-ĂȘtre plus de reproches Ă se
faire, prirent lâinitiative des lois humanitaires qui ont aboli la
traite des nĂšgres. Dans le tableau des exportations de 1787, nous avons
vu ces deux nations figurer dans des proportions fort restreintes.
BientÎt aprÚs, elles supprimÚrent les primes accordées précédemment aux
marchands négriers, prohibÚrent légalement la traite, établirent des
croisiĂšres le long de la cĂŽte, afin dâassurer lâexĂ©cution des lois
nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne garde, quel que fût le
mobile qui les poussùt dans la voie de la répression.
Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes acceptaient
et prescrivaient lâabolition de la traite des noirs; malgrĂ© les
conventions conclues par la France et lâAngleterre avec divers peuples
de lâAfrique, dans le mĂȘme but; malgrĂ© une surveillance des plus
actives; malgré les peines rigoureuses édictées par les gouvernements
contre ceux qui se livraient Ă la traite, cet infĂąme trafic continua _de
fait_ jusquâen 1865.
Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce commerce de
contrebande. Les derniers marchands dâesclaves que nous voyons au
Dahomey Ă©taient tous Portugais, de nom et dâorigine: Suarez et Medeiros,
Francisco de Souza, Domingo Martins... Ces deux derniers furent les
associés du roi, agissant de concert avec lui; combinant à leur avantage
commun le mouvement des troupes; se réservant le monopole du commerce,
et se lâassurant par toute sorte de moyens. Sous leur direction, la
traite sembla reprendre avec plus de vigueur; car la Havane et le Brésil
nâĂ©taient pas tellement fermĂ©s aux arrivages quâon nây pĂ»t trouver un
dĂ©bouchĂ©. Le commerce y Ă©tait mĂȘme dâautant plus lucratif que la
marchandise était plus rare.
La seule difficultĂ© sĂ©rieuse Ă©tait dâĂ©viter les croiseurs. Cela nâĂ©tait
pas bien aisé lorsque les négriers allaient à la voile, et des forfaits
dâun nouveau genre vinrent ajouter aux horreurs de la traite. Un nĂ©grier
se voyait-il sur le point dâĂȘtre capturĂ©, on amenait toute la cargaison
sur le pont et on la jetait par-dessus bord, afin de faire disparaĂźtre
les piĂšces Ă conviction. Ces noyades de tout un chargement dâesclaves se
produisirent fréquemment, tant que les négriers allaient à la voile. A
la fin, pour échapper aux vapeurs de la croisiÚre, les trafiquants de
chair humaine utilisĂšrent, eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire Ă
vapeur, emportant Ă chaque voyage plus de mille nĂšgres, fit sept voyages
sans se laisser prendre, ce qui lui permit de réaliser des bénéfices
énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait approcher ceux de la
croisiĂšre jusquâĂ la portĂ©e du canon. Il restait sous vapeur, et
continuait son chargement en attendant quâils arrivassent, sĂ»r de les
distancer promptement dans la marche.
Les Portugais et les BrĂ©siliens qui sâadonnaient Ă la traite dans les
derniers temps nây ont rĂ©ellement renoncĂ© que lorsquâelle devint tout Ă
fait impossible, câest-Ă -dire lorsque la Havane et le BrĂ©sil fermant
effectivement leurs ports aux négriers, la marchandise humaine se trouva
sans Ă©coulement. Jusque-lĂ , le trafic ne laissait pas dâĂȘtre bien
rémunérateur; il couvrait largement les pertes infligées par les
croiseurs, et il ne cessa quâen 1865.
Les Anglais avaient sur la cÎte des espions chargés de signaler les
points sur lesquels on prĂ©parait des embarquements dâesclaves.
Seulement, les négriers éludaient souvent les tracasseries de leur
surveillance importune, grĂące Ă la protection du roi et des chefs. Le
roi avait interdit aux blancs certaines voies, par oĂč les esclaves
arrivaient clandestinement à la plage. Signalons la riviÚre qui sépare
le Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant dâAllada vers
le grand lac NokouĂ©. Les mouvements dâesclaves sây faisaient en secret.
On alla jusquâĂ acheter la complicitĂ© des espions anglais eux-mĂȘmes. Ils
étaient payés (et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne); ils
étaient payés, eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite
et les négriers: doublant leurs appointements par le concours frauduleux
quâils prĂȘtaient Ă ces derniers.
Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rÎle de traßtres soudoyés,
que lâun dâentre eux sut allier aux obligations de ministre weslĂ©yen. M.
B***, richement doté par la société wesléyenne et subventionné par les
abolitionnistes, exploitait avec art la position quâon lui avait faite Ă
Wydah. Au lieu de donner aux croiseurs les renseignements quâil leur
devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le désarroi,
les envoyant Ă lâest quand le chargement se prĂ©parait Ă lâouest, et les
amusant Ă des manĆuvres qui permettaient aux nĂ©griers de terminer sans
encombre leurs opĂ©rations. Ainsi, Ă force de ruses et dâargent, le
commerce des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions
des Ătats civilisĂ©s et Ă la rĂ©pression sĂ©vĂšre des croiseurs.
Dans les derniers temps, il fut une source de déceptions pour ceux qui
sây Ă©taient adonnĂ©s. ForcĂ©s dâavoir au BrĂ©sil des correspondants
auxquels ils consignaient la cargaison, ils se virent dans
lâimpossibilitĂ© dâexiger ce que ceux-ci leur devaient. Les tribunaux se
refusaient Ă reconnaĂźtre des dettes provenant dâun trafic illicite. Bien
plus, ils punissaient les auteurs de ce trafic, lorsquâils parvenaient Ă
les atteindre. Jâai connu un certain Marcos qui, sâĂ©tant hasardĂ© Ă aller
au Brésil régler les comptes avec son consignataire, y fut retenu
plusieurs annĂ©es en prison. Il revint Ă Wydah, oĂč il me contait gaiement
sa dĂ©convenue: «_On mâadmit Ă lâAcadĂ©mie_, disait-il, _et je suis sorti
avec mon diplÎme_.»
Voilà comment la traite a cessé, par la force des choses, au Dahomey.
CHAPITRE XXIII
DAHOMEY.--PARTICULARITĂS RELIGIEUSES.--SERPENTS.
La religion du Dahomey se caractérise par les sacrifices humains, dont
nous avons parlé déjà , et par le culte des serpents.
Nous ajouterons un mot seulement Ă ce que nous avons dit des sacrifices
humains. On ne doit pas les considérer comme une institution purement
politique: ils sont basés sur le principe religieux de la _nécessité des
sacrifices SANGLANTS_ et sur les dogmes touchant la vie Ă venir. Le roi
et les féticheurs les déclarent indispensables à la conservation et à la
prospĂ©ritĂ© de lâĂtat; on y affirme solennellement lâ_existence dâune
autre vie_ oĂč les monarques dĂ©funts ont un royaume, des chefs, des
serviteurs et des sujets; on y proclame _utiles aux morts_ les suffrages
et les sacrifices que les vivants offrent en leur honneur, puisque les
victimes immolées passent au service des défunts.
Donc, les sacrifices humains sont une particularité caractéristique dans
la religion du Dahomey... du Dahomey proprement dit, bien entendu! car,
là uniquement, ils ont les notes spécifiques signalées au chapitre
précédent.
Le culte des serpents est propre Ă lâancien royaume de Juda. Il y Ă©tait
en honneur avant lâannexion de ce pays au Dahomey; il sây est toujours
maintenu florissant. Ce quâon raconte des origines de ce culte est bien
certainement un souvenir des traditions antiques. Il est intéressant de
retrouver de nos jours, Ă la cĂŽte occidentale dâAfrique, les doctrines
et les pratiques dâune secte que des auteurs disent antĂ©rieure Ă la
religion chrĂ©tienne, et qui prit naissance en Ăgypte. Je veux parler des
_ophites_, ces anciens adorateurs du serpent.
Voici lâhistoire du serpent, telle que nous lâavons entendue raconter Ă
Wydah: _Dan_ ou _Dangbé_ (le serpent sacré) est un grand fétiche,
quelque chose comme qui dirait la sagesse incréée. Dieu ayant fait le
premier homme et la premiĂšre femme aveugles, Dan leur ouvrit les yeux,
et ils virent le bien et le mal. Câest pourquoi Dan est le plus grand
bienfaiteur de lâhumanitĂ©; il mĂ©rite nos hommages les plus empressĂ©s,
les plus respectueux.
La population de lâancien royaume de Juda lui doit une reconnaissance
toute particuliĂšre, et lui rend un culte spĂ©cial, parce quâelle en a
reçu des bienfaits signalĂ©s. Câest Ă lui, câest Ă Dan quâon rapporte un
succÚs éclatant remporté sur une armée puissante qui menaçait
lâindĂ©pendance du pays. Lâennemi Ă©tait sur le point dâĂ©craser les
troupes de Juda. Tout Ă coup Dan apparaĂźt; il vient dans les rangs des
JudaĂŻques, caresse tout le monde et de la tĂȘte et de la queue, inspire Ă
tous la confiance, ranime les courages. Le grand prĂȘtre, en qui
lâenthousiasme religieux a rĂ©primĂ© le premier mouvement de la crainte,
prend dans ses mains cet ami caressant, lâĂ©lĂšve et le montre aux soldats
comme le protecteur qui leur vient apporter la victoire. LâarmĂ©e,
fanatisĂ©e par les paroles du grand prĂȘtre, pousse un cri formidable et
se prĂ©cipite avec furie sur les ennemis, quâelle met en dĂ©route.
Cette victoire providentielle dĂ©termina, dit-on, les habitants de Savi Ă
bĂątir un temple Ă Dan. Des Marchais parle de ce temple. Les prĂȘtres de
Dan prĂ©tendaient y conserver encore le mĂȘme serpent qui avait rendu les
JudaĂŻques victorieux. On mâa racontĂ© fort sĂ©rieusement, Ă Wydah, que ce
serpent vit toujours; quâil se cache dans les profondeurs dâune vaste
forĂȘt oĂč se trouve un arbre gigantesque. Le serpent monte au haut de
lâarbre, enroule sa queue Ă la branche la plus Ă©levĂ©e et se laisse aller
vers la terre. Le jour oĂč du haut de lâarbre il touchera le sol, ce
serpent sâĂ©lĂšvera au ciel.
La protection de Dan ne fut pas efficace lorsque les Dahoméens allÚrent
conquérir le pays de Juda. Voici, à ce sujet, le récit de William
Snelgrave:
«LâarmĂ©e de Trouro Aoudati ayant envahi les Ătats du roi de Wydah, fut
arrĂȘtĂ©e par une riviĂšre qui coule au nord de Savi. Le roi de Dahomey
assit son camp sur le bord de cette riviĂšre, dont cinq cents hommes
auraient pu lui interdire le passage. Mais, au lieu de veiller Ă leur
sĂ»retĂ©, les peuples effĂ©minĂ©s de Savi se contentĂšrent dâenvoyer, soir et
matin, leurs prĂȘtres Ă cette mĂȘme riviĂšre pour y offrir des sacrifices Ă
leur principale divinité, qui était un grand serpent. Leurs espérances
furent trompĂ©es; leurs divinitĂ©s mĂȘmes ne furent pas plus mĂ©nagĂ©es
quâeux. Les conquĂ©rants, qui trouvĂšrent les maisons de ce pays pleines
de serpents sacrés, soulevaient ces animaux par le milieu du corps, en
leur disant: «Si vous ĂȘtes des dieux, parlez et tĂąchez de vous
défendre»; puis ils les éventraient et les faisaient griller sur les
charbons pour les manger.»
La conduite des Dahoméens en cette rencontre prouve admirablement ce que
nous disions tout Ă lâheure: que Dan fut un fĂ©tiche propre au royaume de
Juda, et non au Dahomey. La divinité principale du Dahomey a toujours
été le léopard: ils ont reçu le serpent des vaincus.
De nos jours, le temple de Savi existe-t-il encore? Nous ne saurions le
dire. Wydah en possÚde un, rendu célÚbre par les relations des voyageurs
modernes. Nous le trouvons reproduit dans les _Missions catholiques_,
dâaprĂšs un croquis de M. Fialon, ancien missionnaire du Dahomey. Le
_DangbĂ©khouĂ©_, ou maison de DangbĂ©, se compose dâun ensemble de
constructions Ă©tablies autour dâune cour dâoĂč lâon tient les profanes
soigneusement éloignés. Au milieu de la cour poussent quelques arbres
fétiches, seuls témoins des mystÚres abominables que les féticheurs
célÚbrent en cet endroit.
Des banderoles en étoffe blanche flottent au haut de longs bambous,
indiquant au public que ce lieu est sacré.
Sur la rue (car le temple est au milieu de la ville), on aperçoit deux
cases de forme ronde, lâune plus petite que lâautre, toutes deux
couvertes de paille[117] et reliĂ©es par le mur dâenceinte. La plus
petite abrite la hideuse statue de Priape avec le phallus; lâautre est
la demeure des serpents, le sanctuaire oĂč ils sont honorĂ©s. Elle a en
dehors des ouvertures que lâon ne ferme point, afin de laisser lâaccĂšs
libre aux dévots. Sur les murs, on a grossiÚrement peint, en couleurs
voyantes, un petit bateau avec mĂąts et cordages. Par terre, dans
lâintĂ©rieur, les noirs mettent dans des calebasses lâeau et la farine
offertes aux serpents. Du reste, ce ne sont pas les seules offrandes
quâon leur fait: on les rĂ©gale aussi de poules; on leur apporte du
tafia, des étoffes, des cauris, etc.
[117] Les cases des fétiches seules, par un privilége qui leur est
particulier, sont couvertes en paille. On couvre les autres en
feuilles de palmier.
M. le docteur Répin a décrit le dieu rampant de Wydah dans le _Tour du
monde_. «Sa taille, dit-il, varie dâun Ă trois mĂštres; il a le corps
cylindrique, fusiforme, câest-Ă -dire un peu renflĂ© au milieu, et se
terminant insensiblement par une queue formant Ă peu prĂšs le tiers de la
longueur totale de lâanimal. La tĂȘte est large, aplatie et triangulaire,
Ă angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps.
Leur couleur varie du jaune clair au jaune verdĂątre, peut-ĂȘtre selon
leur Ăąge. Les uns (câest le plus grand nombre) portent sur leur dos,
dans toute leur longueur, deux lignes brunes, tandis que dâautres sont
irréguliÚrement tachetés. Ces différents caractÚres me font penser
quâils appartiennent tous aux diverses espĂšces de reptiles non venimeux
que Linné avait rassemblées dans les familles des pythons et des
couleuvres. La queue allongée et prenante, et la facilité à grimper de
quelques-uns dâentre eux, pourraient les faire admettre dans le genre
leptophis de la famille des syncrantériens de Duménil et de Bibron
(_coluber_, de Linné).»
VOILA LE DIEU!
«Le nombre des serpents, lors de ma visite, dit encore M. Répin, pouvait
bien sâĂ©lever Ă plus dâune centaine[118]. Les uns montaient ou
descendaient, entrelacĂ©s Ă des troncs dâarbres disposĂ©s Ă cet effet le
long des murailles; les autres, suspendus par la queue, se balançaient
nonchalamment au-dessus de ma tĂȘte, dardant leur triple langue et me
regardant avec leurs yeux clignotants; dâautres enfin, roulĂ©s et
endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les derniÚres
offrandes des fidĂšles. MalgrĂ© lâĂ©trangetĂ© fascinante de ce spectacle et
lâabsence complĂšte de tout danger, je me sentais mal Ă lâaise au milieu
de ces visqueuses divinitĂ©s, et, comme au sortir dâun rĂȘve, je laissai
échapper, en quittant le temple, un soupir de soulagement.»
[118] Ce chiffre est exagéré de plus du double. Le nombre des serpents
ne sâest Ă©levĂ© jamais Ă cinquante dans le _DangbĂ©khouĂ©_.
Dangbé ne vit pas en reclus: on le laisse libre de sortir; il circule
dans les rues, et va mĂȘme Ă la campagne.
Un jour, jâallais visiter un malade. Lâenfant qui mâaccompagnait poussa
tout à coup un cri perçant: «PÚre, un fétiche!» Je me retournai
vivement, et je vis un gros serpent qui mâĂ©tait passĂ© Ă cĂŽtĂ©. Devant
lui, un noir se prosterna, mettant le front dans la poussiĂšre et
sâhumiliant profondĂ©ment. Sa priĂšre me navra de douleur: «Tu es mon
pĂšre, tu es ma mĂšre, disait-il au reptile; je suis tout Ă toi!... ma
tĂȘte tâappartient!... sois-moi propice!» Et il se couvrait de poussiĂšre,
en signe dâhumiliation.
Quelquefois DangbĂ© sâĂ©gare, dans ses sorties, en pays profane; et lâon
est obligĂ© de le rapporter chez lui. Avant de le toucher, celui qui sâen
va le prendre a soin de se purifier les mains, en froissant avec force
des feuilles dâarbres. Ensuite, il se met Ă genoux rĂ©vĂ©rencieusement,
salue avec toutes les dĂ©monstrations de lâadoration la plus humble,
prend le serpent entre ses bras, sur la poitrine, le caresse doucement
et le réintÚgre dans sa demeure sacrée.
Le dieu a des importunitĂ©s souvent fort gĂȘnantes. Sâinstalle-t-il sans
façon dans une habitation ou dans un magasin, on ne peut le déloger sans
irrĂ©vĂ©rence et sans sâexposer Ă des tracasseries: amendes..., peut-ĂȘtre
pis encore.
Malheur à quiconque oserait maltraiter le serpent fétiche! Il payerait
fort cher son sacrilége. Le noir qui tue un serpent fétiche est brûlé
vif; les blancs coupables de ce crime devraient ĂȘtre massacrĂ©s, Ă moins
quâon nâaccepte dâeux une forte rançon. Nous ne rĂ©sistons pas au dĂ©sir
de faire connaßtre deux faits racontés dans les _Voyages du chevalier
Des Marchais_.
Un Portugais, en partance de Wydah, avait réussi à se procurer un de ces
fĂ©tiches rampants, et lâavait secrĂštement logĂ© dans une petite caisse,
afin de lâemporter. Mal lui en prit! car la pirogue chavira dans la
barre, et le coupable fut noyĂ©. DĂšs quâon se fut rendu compte de
lâattentat, la foule se rua sur les Portugais Ă©tablis Ă Wydah.
Non-seulement on pilla leurs établissements, mais encore on tua ceux de
cette nation qui ne réussirent pas à trouver un refuge chez les autres
Européens. Il fallut des présents considérables pour calmer un peu le
fanatisme populaire.
Dans une autre circonstance, lâintervention du pouvoir royal apaisa seul
lâeffervescence du peuple ameutĂ© contre les Anglais. Un dâentre eux
nouvellement dĂ©barquĂ© nâavait peut-ĂȘtre pas appris ce quâun Ă©tranger
doit savoir des usages locaux, pour éviter de se compromettre. Ne
reconnaissant pas un dieu dans un python qui sâĂ©tait gravement installĂ©
sur son lit, il le tua et le jeta dans un coin. Les ténÚbres de la nuit
ne purent cacher le crime. Presque aussitĂŽt quâil fut commis, des cris
sauvages se firent entendre devant le fort; le tumulte et les menaces
allaient croissant, malgrĂ© lâintervention du directeur du comptoir et
dâautres personnages influents. Il fallut faire traĂźner les nĂ©gociations
en longueur et prendre le temps de sâabriter sous la protection du
monarque. Le roi dĂ©clarant quâil se rĂ©servait lâinstruction de cette
affaire, le calme se rétablit peu à peu.
Bosman se trouva fort gĂȘnĂ© par un serpent qui sâĂ©tait colloquĂ© dans la
salle Ă manger, au-dessus de la table oĂč on lui servait les repas. Il ne
put obtenir quâon lâenlevĂąt: plutĂŽt que dâautoriser lâenlĂšvement du
DangbĂ©, le roi envoya un bĆuf au facteur, avec promesse de contribuer Ă
lâentretien du dieu.
Pendant mon séjour à Wydah, les agents de M. Régis subirent longtemps la
prĂ©sence dâun de ces fĂ©tiches dans les magasins du fort français. Il
sâĂ©tait blotti derriĂšre des futailles pleines, auxquelles ils ne purent
toucher, de peur de dĂ©ranger irrĂ©vĂ©rencieusement lâhĂŽte importun: ce
quâils auraient payĂ© fort cher, selon toute apparence.
En voilà assez sur la personne du dieu et sur ses importunités. _Le
culte quâon lui rend_ mĂ©rite aussi notre attention.
Les mystĂšres de lâinitiation sont impĂ©nĂ©trables. Dan a ses femmes; ces
femmes, il les Ă©pouse secrĂštement dans lâintĂ©rieur de sa case. Ne
cherchons pas Ă soulever le voile qui cache les turpitudes de cet
intérieur; notons seulement que les femmes de Dan deviennent mÚres.
JusquâĂ ces derniĂšres annĂ©es, on donnait au culte du serpent un Ă©clat
extraordinaire, quâil nâa plus aujourdâhui. A-t-on laissĂ© tomber en
dĂ©suĂ©tude lâusage des processions antiques? ou bien lâa-t-on supprimĂ©,
pour un usage quelconque? je ne saurais le dire. Il est certain quâon
nâassiste plus Ă Wydah aux cĂ©rĂ©monies solennelles dont les voyageurs
donnÚrent le récit jadis.
«Avant notre arrivée dans le pays, dit M. Laffitte[119], le boa était
promené en grande pompe une fois chaque année, par les rues et les
places de Wydah. Au jour fixé pour la solennelle exhibition du monstre,
il était défendu aux blancs et aux nÚgres de sortir de chez eux; il
Ă©tait prescrit, en outre, de tenir closes les portes et les fenĂȘtres,
avec défense de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en
disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction terrible de
cette loi. Un blanc, qui se croyait Ă lâabri de tous les regards, eut
lâimprudence de jeter un coup dâĆil sur le cortĂ©ge, au moment oĂč il
passait sous les fenĂȘtres; dĂ©noncĂ© par les nĂšgres Ă son service, il
mourut empoisonné, à quelques jours de là .
[119] M. Laffitte Irénée, ancien missionnaire au Dahomey, a publié
deux ouvrages chez Mame: _le Dahomey_ et _le Pays des nĂšgres_.
«Un autre EuropĂ©en fut plus heureux que celui-lĂ , et câest de lui que je
tiens les détails qui vont suivre.
«Avant dâextraire le boa de sa case, on a le soin de le gorger de
viande. Lorsquâil est bien repu et que le travail de la digestion
lâabsorbe tout entier, les plus dignes des fĂ©ticheurs se prosternent
devant lui, le soulÚvent de terre avec des précautions infinies, et le
placent, comme une masse inerte, dans un hamac. A ce moment, des chants
se font entendre, et le défilé commence. Le monstre, porté par huit
hommes vigoureux, se balance dans sa couche aérienne légÚrement soutenue
par les gros bonnets du fĂ©tichisme; des hommes, des femmes, vĂȘtus de
pagnes de soie, le précÚdent; une musique infernale le suit. Les sons
rauques quâelle jette dans les airs, alternant avec les chants de la
foule, ajoutent encore au caractĂšre sauvage de cette exhibition. Ainsi
organisé, le cortége parcourt les rues, stationne sur les places de la
ville; et, pendant quelques heures, Wydah ressemble Ă une vaste
nécropole hantée par des spectres aux formes étranges, plus hideux
encore que ceux quâune imagination en dĂ©lire voit sortir des tombes
entrâouvertes.
«Lâagitation du boa, en train de terminer heureusement sa digestion, met
fin Ă la cĂ©rĂ©monie; car le dieu, rassasiĂ© dâhonneurs, pourrait bien, en
guise de remercĂźments, serrer avec trop de tendresse le bras ou la tĂȘte
de quelquâun de ses porteurs.
«Cette fĂȘte, qui revenait rĂ©guliĂšrement tous les ans, nâa pas eu lieu
une seule fois pendant mon séjour au Dahomey.»
M. Laffitte arriva en mission au mois de septembre 1861. Depuis lors, ce
fut toujours le mĂȘme Ă©tat de choses.
Mon frÚre, ancien missionnaire aussi, raconte, de son cÎté, dans le
_Contemporain_: «Chaque année, le grand maßtre de la maison du roi était
chargé de lui porter en procession, avec beaucoup de solennité, au son
des cornes dâivoire, des tam-tams et des flĂ»tes, et au milieu de
décharges continuelles de mousqueterie, les riches cadeaux envoyés par
le prince et consistant en moutons, cabris, poules, étoffes, vin, tafia,
maïs, manioc, fruits divers et cauris. Ces processions étaient
renouvelĂ©es quand on Ă©tait menacĂ© dâune guerre, quand le pays Ă©tait
affligé par la sécheresse, par des pluies trop abondantes, par une
maladie contagieuse ou par toute autre calamité.
«Mais la principale cérémonie était celle qui suivait de prÚs le
couronnement royal; elle était présidée par la mÚre du roi. Trois mois
aprĂšs, il y en avait une seconde, Ă laquelle le roi assistait en
personne[120]. Un certain nombre de femmes portaient les cauris, les
vivres, lâeau-de-vie, les piĂšces dâĂ©toffe dâindienne et de soie, et tous
les autres présents envoyés au serpent par le roi et sa mÚre. Des noirs,
avec de longues baguettes Ă la main, marchaient Ă la tĂȘte et frappaient
impitoyablement ceux qui ne sâĂ©cartaient pas assez vite ou qui
troublaient lâordre de la cĂ©rĂ©monie; on obligeait les curieux et les
spectateurs Ă sâasseoir par terre et Ă demeurer dans le silence et le
recueillement.
[120] Tout ceci se rapporte aux usages du royaume de Juda. Le roi de
Dahomey ne va pas Ă Wydah.
«Les groupes de femmes étaient séparés par des troupes de soldats
sâavançant quatre Ă quatre, le fusil sur lâĂ©paule, et par des chĆurs de
trompettes sonnant de leur mieux, par des tam-tams frappés avec force,
et par des joueurs de flûte qui ajoutaient au vacarme produit par les
autres musiciens. Le roi et sa mĂšre venaient ensuite, superbement
habillés, avec une nombreuse escorte, et suivis du grand sacrificateur.
«A mesure que les différentes troupes arrivaient devant le palais du
serpent, elles se prosternaient en dehors, la face contre terre, se
jetaient de la poussiĂšre sur la tĂȘte, battaient des mains et poussaient
des cris lugubres. Pendant que le roi et sa mĂšre remettaient entre les
mains du prĂȘtre les prĂ©sents offerts, les musiciens et les musiciennes
soufflaient avec plus de force dans leurs trompettes ou dans leurs
flûtes, et frappaient avec frénésie leurs tam-tams; les soldats, de leur
cÎté, faisaient plusieurs décharges de mousqueterie, et le vacarme était
effroyable. La réception des présents terminée, le cortége reprenait
tranquillement le chemin de la ville, dans le mĂȘme ordre et avec la mĂȘme
gravitĂ© quâon avait observĂ©s en se rendant au temple.
«Les offrandes et les sacrifices en lâhonneur du serpent, assure le
chevalier Des Marchais, ne se bornaient pas Ă quelques bĆufs et Ă
quelques béliers, ni à des pains de mil, à des fruits ou à des anneaux
dâor; le grand sacrificateur prescrivait souvent une quantitĂ©
considérable de marchandises précieuses, des barils de cauris, de poudre
et dâeau-de-vie, des hĂ©catombes de bĆufs, de moutons et de volailles,
quelquefois mĂȘme des sacrifices dâhommes et de jeunes nĂ©gresses.»
Mon frĂšre dit encore dans la mĂȘme Ă©tude:
«On cĂ©lĂšbre tous les ans trois fĂȘtes, Ă chacune desquelles on sacrifie Ă
DambĂ© un bĆuf, des moutons, des cabris et des poules; les prĂȘtres
boivent du tafia mélangé avec du sang, comme on fait en Amérique dans la
fĂȘte de Vaudoux, et toute la journĂ©e se passe en danses et en saturnales
Ă©pouvantables. Un peu avant les sacrifices, les prĂȘtresses prĂ©tendent
que le saint est entrĂ© dans leur corps et sâest rendu maĂźtre dâelles;
elles prennent sur leurs tĂȘtes de petits vases ressemblant Ă des
gargoulettes, dont le fond est arrondi en demi-boule, se rendent Ă la
lagune en branlant la tĂȘte Ă droite et Ă gauche, et sâĂ©crient que le
saint les mĂšne et quâelles ne savent oĂč elles vont. Cette pantomime dure
jusquâĂ la lagune; lĂ , les prĂȘtresses emplissent leurs vases dâeau et,
tout en faisant les mĂȘmes contorsions, reviennent Ă la case de DambĂ©, oĂč
elles dĂ©posent les vases, dont lâeau doit servir de breuvage aux
divinités.
«Tous les trois ans, on promÚne le gros serpent[121] à travers la ville.
La veille, on a soin dâavertir les noirs de fermer les portes et de ne
pas regarder au moment oĂč la procession passera. Le matin, des prĂȘtres
armés de gros bùtons parcourent les rues et massacrent les cochons, les
chiens et les poules quâils rencontrent, parce que ce sont, disent-ils,
les ennemis de DambĂ©: le chien lâagace par ses aboiements, la poule lui
crĂšve les yeux et le cochon le tue. AprĂšs cet holocauste, les prĂȘtres
mettent le serpent dans un hamac et le portent en chantant et en
dansant, pour quâil chasse de la ville les maladies et les flĂ©aux. Les
noirs se cachent effrayés. «Si nous regardions le saint, disent-ils,
notre corps se couvrirait de vers et tomberait en pourriture.» Il serait
plus vrai de dire quâils redoutent les prĂȘtres; ceux-ci ne manqueraient
pas de chĂątier terriblement quiconque jetterait un regard indiscret sur
les mystĂšres. Un mulĂątre voulut savoir ce quâon faisait dans cette
procession; en 1868, au moment oĂč elle allait passer, il se barricada
dans sa chambre de maniĂšre Ă nâĂȘtre vu et dĂ©rangĂ© ni par ses esclaves,
ni par ses serviteurs; il fit au milieu du contrevent une ouverture de
la grandeur dâune piĂšce de cinq francs, et voici la description quâil me
donna lui-mĂȘme le lendemain: «Cinq prĂȘtres marchaient en tĂȘte armĂ©s de
bĂątons, sans doute pour assommer ceux quâils rencontreraient sur leur
passage. Trois noirs touchaient du tam-tam, tandis que quatre prĂȘtres et
quatre prĂȘtresses, sans caleçon et sans pagne, dansaient et chantaient
autour dâun hamac qui Ă©tait portĂ© par deux hommes aux formes
athlĂ©tiques. Une piĂšce dâĂ©toffe jetĂ©e sur le hamac empĂȘchait de voir le
serpent.»
[121] Un serpent exceptionnellement gros, au _dire des féticheurs_.
On rencontre dans les bosquets sacrés, prÚs de la lagune surtout et prÚs
des sources, des tiges de fer simulant les plis sinueux du serpent. Il
nâest pas rare de les voir enfermĂ©es dans de petites cases. Câest encore
DangbĂ©! Ces tiges sont lâimage sainte du serpent, aussi bien quâun autre
simulacre, également en fer, mais en forme de clochette: le dernier est
lâimage femelle; le premier, lâimage mĂąle; tous deux reprĂ©sentent le
serpent des lagunes appelé _éré_ par les nÚgres nagos.
AuprÚs de ces fétiches sont placées des calebasses, ou bien des vases
dâun modĂšle particulier avec des couvercles en terre. On y dĂ©pose lâeau
et les présents destinés au fétiche.
Il y a des jours consacrés à Dan; on célÚbre aussi en son honneur des
septénaires ou des triduum. Durant trois jours, quelquefois durant une
semaine entiĂšre, on boit et lâon danse, et lâon apporte au dieu des
oblations. Les femmes du serpent sâoccupent du dĂ©cor et veillent Ă
approvisionner dâeau et les fĂ©tiches et les danseurs. Elles font les
immolations. La danse se prolonge parfois jusquâau lendemain. Je renonce
Ă dire ce que sont ces danses nocturnes, pĂȘle-mĂȘle dâhommes et de
femmes, qui se livrent sans retenue aux emportements du dévergondage,
non-seulement sans rougir, mais encore en sâexcusant et en se faisant un
mérite de leurs excÚs. «_Elles sont possédées_ par le dieu,
disent-elles; câest le dieu qui les agite et les mĂšne; câest le dieu qui
les féconde et qui leur fait connaßtre les douceurs de la maternité.»
Il ne faut pas confondre les vases de Dan et ceux de _Lissa_. Ceux-ci
ont sur le couvercle une figure de caméléon. Il y a le Lissa mùle et le
Lissa femelle; dans le premier, le corps du caméléon est plus recourbé.
On fait aux deux des offrandes et des sacrifices.
Nous ne terminerons pas ce qui regarde le culte du serpent sans dire
comment on punit les noirs sacrilĂ©ges, car nous nâavons parlĂ© plus haut
que des blancs profanateurs.
Autrefois, le noir qui tuait, mĂȘme par mĂ©garde, un serpent fĂ©tiche,
Ă©tait brĂ»lĂ© vif. «Aujourdâhui, on se contente de renfermer le coupable
dans une petite case en paille; mais le dĂ©tenu peut sâenfuir vers une
lagune voisine de la mission. Il est vrai quâil nây arrive pas sain et
sauf; sur son passage, les noirs ont le droit de le frapper Ă coups de
bĂąton, et ils en usent largement.
«DerniÚrement (écrivais-je à M. Planque, le 31 juillet 1868)[122], une
jeune nĂ©gresse, esclave du chacha actuel, Ă©crasa sous une porte la tĂȘte
du serpent fétiche. On eût pu la soustraire au chùtiment en donnant une
certaine somme, car au Dahomey tout sâarrange avec de lâargent. Le
chacha préféra garder ses piastres. On éleva donc une case en paille au
bout dâune grande place, derriĂšre un bois fĂ©tiche, prĂšs du temple de
DanbĂ©. On y enferma la jeune fille avec cinq noirs coupables de la mĂȘme
faute, et lâon y mit le feu. Tous les six sâenfuirent aussitĂŽt. Les
Moses, ou confidents du vice-roi, se placÚrent à cÎté de la jeune fille
et de quatre des condamnés, qui avaient glissé des cadeaux. Les noirs,
Ă©chelonnĂ©s jusquâĂ la lagune, nâosaient les toucher, de peur de frapper
les Moses et dâĂȘtre frappĂ©s Ă leur tour par eux; mais leur fanatisme se
dĂ©chargeait sur le pauvre malheureux qui nâavait pas eu de cadeaux Ă
offrir; les coups de bĂąton pleuvaient sur son dos; sa tĂȘte et ses
Ă©paules ruisselaient de sang, et les noirs le frappĂšrent jusquâĂ ce
quâil eĂ»t sautĂ© dans une barrique enfoncĂ©e en pleine lagune: lâĂ©preuve
était terminée.»
[122] Câest mon frĂšre qui parle.
CHAPITRE XXIV
LâĂTRANGER CHEZ LES NĂGRES.
Les hommes ne se caractérisent pas seulement par leurs croyances
religieuses et leur culte, par leurs relations domestiques et sociales;
ils se distinguent encore par la maniĂšre dont ils se comportent Ă
lâĂ©gard de leurs frĂšres de la grande famille de lâhumanitĂ©!
Comment les nĂšgres comprennent-ils le droit des gens? LâĂ©tranger, pour
eux, est-il un frÚre qui a droit à des égards?--Nous ne craignons pas de
lâavouer: lorsquâil nâest pas considĂ©rĂ© comme un ennemi, lâĂ©tranger,
pour les noirs, nâest quâun _intrus sans autre droit que celui quâon
veut bien lui concĂ©der_. Câest un importun qui demande sa place au
banquet social; un concurrent Ă lâambition duquel il faut poser des
limites; un Ă©tranger dans toute la force du mot, quelquâun qui est au
dehors et qui demande Ă entrer.
Cet aveu me coĂ»te peu, car je sais que les paĂŻens les plus policĂ©s nâont
pas eu des idées plus saines, des sentiments plus fraternels. Soit, les
nĂšgres ne permettent pas aux blancs de sâĂ©tablir dans une ville sans
autorisation; ils leur dĂ©fendent de voyager dans lâintĂ©rieur sans
autorisation, de vendre certains produits au dĂ©tail, dâen faire rentrer
dâautres dans le commerce; ils leur ont mĂȘme dĂ©fendu, jusque dans les
derniers temps, de commercer directement avec les gens du peuple. Mais
quâon me le dise: lâĂ©tranger Ă©tait-il plus libre dans la GrĂšce et Ă
Rome? Que demandent Platon et Aristote, en GrĂšce? que demandent la loi
_Penna_ et la loi _Papia_, Ă Rome? Partout, le paganisme veut que
lâĂ©tranger soit tenu Ă lâĂ©cart; quâon ne communique avec lui que
rarement et pour les choses nécessaires. Des rÚglements particuliers
prescrivent Ă quels citoyens il est permis dâentrer en relation avec les
Ă©trangers. Sait-on pourquoi les ports de Corinthe, dâAthĂšnes, de
Carthage étaient éloignés de la ville? Aristote va nous le dire: «Nous
voyons, de nos jours, plusieurs cités dont les ports sont _situés loin
de la ville et fortifiés_; la ville peut ainsi recevoir les étrangers
sans péril pour elle.»
De quel pĂ©ril est-il question ici? Du pĂ©ril quâentraĂźne le _commerce
fréquent_ avec les étrangers; car ce commerce introduit une grande
variĂ©tĂ© de mĆurs et des nouveautĂ©s prĂ©judiciables. «Lycurgue, dit
Plutarque, défendit à ses concitoyens de voyager en pays étrangers et,
par la mĂȘme raison, bannit tous les Ă©trangers de la ville... Il ne leur
Ă©tait mĂȘme pas permis de la visiter.» Platon aussi, le divin Platon, met
_hors la loi_ tout particulier qui a quitté son pays sous prétexte
dâĂ©tudier les lois des autres peuples.
MĂȘme chose se pratique chez les noirs. Quiconque voyage chez les blancs
leur est assimilé; comme eux, il sera _oyibo_ et étranger. Aussi, on
distingue lâ_oyibo foufoun_ et lâ_oyibo doudou_, deux dĂ©nominations que
lâon traduit mal dans les rĂ©cits Ă effet par _blanc-blanc_ et
_blanc-noir_[123].
[123] Au Dahomey, câest-Ă -dire en DJĂJI, on dit _yĂ©vo_ au lieu de
_oyibo_.
_Oyibo_ signifie plutĂŽt Ă©tranger que blanc; lâĂ©tymologie de ce mot est
_o yi bo_, celui qui arrive, qui vient (dâau delĂ des mers); celui qui
est étranger au continent africain.
Lâinclination Ă voir dans lâĂ©tranger un intrus, presque un ennemi, nâest
donc pas particuliÚre au pays que nous étudions; elle se retrouve chez
tous les peuples paĂŻens. Toutefois, le Dahomey se singularise par sa
maniĂšre de faire, et il ne sera pas sans intĂ©rĂȘt de le montrer Ă
lâĆuvre.
Dâabord, rappelons-nous que la disposition des frontiĂšres met le blanc
dans lâimpossibilitĂ© dâentrer dans le royaume ou dâen sortir sans ĂȘtre
aperçu. Ajoutons à cela que, du cÎté de la mer, les difficultés du
passage de la barre mettent le blanc à la discrétion des noirs, les
noirs seuls Ă©tant exercĂ©s aux manĆuvres exceptionnelles de ce passage.
Cela posé, il est aisé de comprendre comment le blanc, une fois entré
sur le territoire dahoméen, est livré au caprice et aux exigences du
pouvoir local. Si lâon a pour lui des Ă©gards, câest pur Ă©goĂŻsme; si lâon
garde quelques mĂ©nagements, câest encore un calcul Ă©goĂŻste: on ne veut
point pousser le blanc Ă bout; sâil partait, on ne pourrait plus
lâexploiter: afin de pouvoir lâexploiter encore, on garde une certaine
réserve.
Voici les principes sur lesquels sont basées les relations du Dahomey
avec les blancs:
1Âș Les blancs nâentrent au Dahomey que par pure tolĂ©rance.
2Âș Ils nâen peuvent sortir sans la permission du roi ou des chefs, et
aprĂšs _sâĂȘtre fait ouvrir les chemins_ par eux.
3Âș Nul ne sâĂ©tablit dans le royaume quâavec la permission expresse du
roi.
4Âș On nâest pas libre de circuler Ă lâintĂ©rieur, Ă moins de sây ĂȘtre
fait autoriser.
5Âș Quiconque veut se livrer au nĂ©goce doit _se faire ouvrir les chemins
POUR LE COMMERCE_; les autorités se réservant toujours le droit _de les
lui fermer_, quand bon leur semblera.
6Âș Les nĂ©gociants ne sont pas libres dâacheter les produits du pays dont
lâexportation nâa pas Ă©tĂ© approuvĂ©e. On leur dĂ©fend de vendre certaines
marchandises, lâ_Ă©toffe du roi_, par exemple. Il y en a dâautres quâon
ne leur permet pas de vendre en détail, le droit de les détailler étant
un privilĂ©ge rĂ©servĂ© aux gens de lâendroit.
7Âș Quelquefois la valeur de certains produits exotiques varie, de telle
sorte que le négociant est obligé de hausser notablement ses prix. Ce
changement de prix, si bien motivĂ© quâil soit, expose Ă des palavres et
Ă de fortes amendes.
Lâapplication de ces principes atteint directement la libertĂ© des blancs
et de leur commerce. Elle la frappe aussi indirectement par les
restrictions apportées à celle des nÚgres. Ceux-ci sont astreints, en
grand nombre, Ă ne commercer avec les Blancs que par lâintermĂ©diaire de
tiers interposés. De plus, quiconque voyage chez les blancs leur est
assimilé: comme eux, il est yévo et étranger; il ne peut plus participer
aux honneurs et au pouvoir dans sa patrie. Son origine et sa couleur
lâassujettissent toujours aux lois du pays, tandis que la qualitĂ© de
_yĂ©vo_ lâexclut des charges et des conseils.
Dans cet Ă©tat de choses, les noirs ne sâempressent guĂšre dâadopter le
costume et les usages des blancs, ou de se faire baptiser. Ils seraient
trÚs-flattés, assurément, de se dire _yévos_; mais ils appréhendent les
conséquences de ce titre flatteur, et ils demeurent (_mé wi-wi_) gens de
couleur noire.
Les blancs qui se sont Ă©tablis au Dahomey nây allĂšrent pas tous dans le
mĂȘme but: les uns cherchaient un gain quelconque; les autres allaient
apporter aux nĂšgres les lumiĂšres de la foi et les bienfaits du
christianisme. Nous ne dirons rien ici des missionnaires qui se
dĂ©vouaient au progrĂšs de lâĂvangile; parlons seulement des blancs qui se
vouÚrent aux opérations commerciales.
Ces derniers ont demandĂ© deux choses: 1Âș des esclaves; 2Âș les
productions du pays.
Dâabord ils demandĂšrent des esclaves, et rien que des esclaves. Inutile
de rĂ©pĂ©ter ce que nous avons dit de la traite des nĂšgres, qui sâĂ©tablit
et sâorganisa dans les royaumes de Juda et dâAllada dĂšs 1660, pour
continuer jusquâen 1865; _excitant les dissentiments_ durant une pĂ©riode
de plus de deux cents ans; _fomentant des guerres presque incessantes
chez les peuples par lâappĂąt du gain proposĂ© aux premiers ravisseurs des
nĂšgres_. (Paroles de GRĂGOIRE XVI.)
En 1842 seulement commença, à Wydah, ce que nous appellerons à bon droit
le _commerce lĂ©gal_, câest-Ă -dire lâexportation, non plus des personnes,
mais des choses: de lâhuile et des amandes de palmier.
Lâhonneur dâavoir pris lâinitiative de ce commerce appartient Ă un
Français, M. Victor Régis aßné, de Marseille. Il obtint la permission
dâĂ©tablir une factorerie dans le fort français de Wydah, et inaugura le
commerce légal sous la protection de notre pavillon national. Les nÚgres
donnent en troc leur huile et leurs amandes pour les objets
dâimportation: Ă©toffes diverses, tafia et liqueurs, poudre, fusils,
tabac _en rĂŽle_ du BrĂ©sil, tabac _en feuilles_ des Ătats-Unis, cauris,
etc.
Au commencement, le commerce au Dahomey fut fort lucratif. Les nĂšgres
troquaient en aveugles, ne connaissant ni le prix de ce quâon leur
apportait, ni la valeur de ce quâils livraient en Ă©change. Les
marchandises les moins favorisées donnaient au moins cent cinquante pour
cent de bénéfices, avant que la concurrence eût porté ses premiers coups
au lucre commercial. En quelques années, M. Régis réalisa une fortune
colossale de plusieurs millions.
Dans la suite, les anciens marchands dâesclaves Ă©tablis Ă Wydah se
virent forcés à tourner leur activité vers le commerce légal, seul
possible dĂ©sormais. Ils se pourvurent dâabord Ă la maison RĂ©gis, dont
ils devinrent les clients et les agents commissionnés. Puis ils reçurent
des navires en consignation, et commencĂšrent la concurrence qui devait
éclairer les nÚgres sur la valeur des marchandises diverses. En dernier
lieu, deux maisons françaises furent fondĂ©es: lâune par MM. Jules
Lasnier, Daumas, Lartigue et Cie; lâautre par M. Fabre, parent de M.
Régis, et son ancien associé.
On voulait mettre en échec le commerce de M. Régis; il donna ordre à ses
agents de soutenir la lutte, en Ă©vitant de la provoquer ou de lâengager.
BientĂŽt on se disputa les faveurs des noirs; on leur paya plus cher les
produits quâils apportaient; on leur livra Ă des prix infĂ©rieurs ceux
dâEurope et dâAmĂ©rique, et le commerce ne tarda pas Ă devenir beaucoup
moins rémunérateur.
La France a un vice-consul accrĂ©ditĂ© (_autant quâon peut lâĂȘtre_) auprĂšs
du roi de Dahomey. Le siége du vice-consulat est à Wydah.
En terminant, quâil nous soit permis de dĂ©plorer lâinfluence pernicieuse
des blancs au Dahomey. En sâadonnant Ă la traite, ils ont rendu
nĂ©cessaire la chasse Ă lâhomme. Nâest-ce pas la traite des nĂšgres qui a
fait du monarque dahoméen un roi brigand, et de ses sujets une bande de
pillards?
Il est temps de traiter les noirs en hommes. Cessons de les considérer
comme une race inférieure et maudite. Ils ont leur dignité, leurs lois,
leur droit: respectons-les. Le noir a sa place dans la grande famille
humaine: nous avons eu le tort de lâen exclure; quâil nâen soit plus
ainsi désormais.
FIN.
[Illustration: CĂTE DES ESCLAVES
Dressée
PAR LâABBĂ PIERRE BOUCHE]
_N. B._ Les noms en caractĂšres romains, surmontĂ©s dâun numĂ©ro, sont ceux
des six contrées principales des pays Nagos. Les noms entre parenthÚses
sont les noms indigÚnes. Les noms en gros caractÚres et soulignés sont
ceux des tribus principales.
TABLE DES MATIĂRES
Pages
Au lecteur VII
Chap. premier. CÎte des Esclaves. Physionomie générale; climat;
saisons; tornades 1
-- II. Le nĂšgre. Habitants de la cĂŽte des Esclaves; leur
caractĂšre; tatouages 14
-- III. Habitation, mobilier, vĂȘtements et parures, insectes
et reptiles 31
-- IV. Agriculture, pĂȘche, nourriture 53
-- V. Relations sociales; langages, bĂąton, divisions du
temps 67
-- VI. Plaisirs et réjouissances 91
-- VII. Ătat religieux 104
-- VIII. Ătat domestique 134
-- IX. Ătat politique 166
-- X. Industrie, commerce, voies de communication, moyens
de transport 195
-- XI. Ătat sanitaire, funĂ©railles, deuil 202
-- XII. Spécimen de littérature (contes nagos) 221
-- XIII. Maximes de sagesse (proverbes) 239
-- XIV. Islam et christianisme 254
-- XV. Les origines: simples notes 268
-- XVI. Voyage le long de la cĂŽte: Lagos, Porto-Novo, Wydah,
Agoué 274
-- XVII. Excursions 307
-- XVIII. Géographie du Dahomey 318
-- XIX. Quelques mots sur lâhistoire du Dahomey 327
-- XX. Organisation administrative du Dahomey 343
-- XXI. Guerres et guerriers du Dahomey 353
-- XXII. Sacrifices humains et traite des nĂšgres 368
-- XXIII. Particularités religieuses 385
-- XXIV. LâĂ©tranger au Dahomey. 398
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIĂRE, 8.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SEPT ANS EN AFRIQUE OCCIDENTALE ***
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