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ï»żThe Project Gutenberg eBook of Sept ans en Afrique occidentale

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Title: Sept ans en Afrique occidentale

Author: Pierre Bouche



Release date: March 25, 2026 [eBook #78298]

Language: French

Original publication: Paris: Plon, Nourrit et Cie, 1885

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78298

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SEPT ANS EN AFRIQUE OCCIDENTALE ***






SEPT ANS EN AFRIQUE OCCIDENTALE

LA CÔTE DES ESCLAVES
ET
LE DAHOMEY

PAR
L’AbbĂ© PIERRE BOUCHE
ANCIEN MISSIONNAIRE

Ouvrage accompagnĂ© d’une carte


PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10

1885
Tous droits réservés




L’auteur et les Ă©diteurs dĂ©clarent rĂ©server leurs droits de traduction
et de reproduction Ă  l’étranger.

Ce volume a Ă©tĂ© dĂ©posĂ© au ministĂšre de l’intĂ©rieur (section de la
librairie) en janvier 1885.


PARIS.--TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.




AU LECTEUR


Si de nos jours on voyage beaucoup en Afrique, on se borna longtemps Ă  y
entretenir des relations avec les peuples de la cĂŽte. Aussi, les
divisions géographiques portent souvent la dénomination de _cÎtes_:
_Cîte d’ivoire_, _Cîte du poivre_, _Cîte d’or_. Du Volta au Niger
s’étend une _cĂŽte_ tristement cĂ©lĂšbre par le trafic infĂąme que l’on y
fit des NĂšgres: c’est la CÔTE DES ESCLAVES, ainsi nommĂ©e parce que les
marchands d’esclaves allaient s’approvisionner lĂ  de prĂ©fĂ©rence.

Je connais cette cÎte, pour y avoir séjourné sept ans: de janvier à
septembre 1866, Ă  Porto-Novo; de septembre 1866 Ă  avril 1868, Ă  Wydah,
ville du Dahomey, d’oĂč je revins Ă  Porto-Novo. Je partis six mois aprĂšs
pour Lagos, oĂč je demeurai d’octobre 1868 Ă  dĂ©cembre 1869.

Dans un second voyage, je séjournai à Lagos de janvier 1873 au 21 mai
1874, date Ă  laquelle je partis pour le pays des Minas. Je demeurai Ă 
AgouĂ© jusqu’en juillet 1875. En juillet je partis pour Lagos, oĂč je
m’embarquai pour l’Europe.

Pendant les sept annĂ©es de mon sĂ©jour Ă  la CĂŽte des Esclaves, j’habitai
donc les points principaux de cette contrĂ©e; je m’appliquai Ă 
l’instruction et Ă  l’éducation, au soin des malades, au ministĂšre
apostolique, à la direction des affaires de la Mission, à l’installation
de deux rĂ©sidences, chez des peuples diffĂ©rents d’origine et de mƓurs.
Je fus supĂ©rieur dans chacune des rĂ©sidences; je remplis mĂȘme les
fonctions de Vice-Préfet apostolique du Vicariat. Dans ces emplois, je
fus en relation avec des Noirs de tout Ăąge, de toute condition, de
nationalités diverses; et je puis affirmer sans aucune présomption que
je connais le Noir de la CĂŽte des Esclaves.

Je voudrais aussi le faire connaßtre, ce peuple digne de pitié sur
lequel on a fait longtemps peser le joug de l’esclavage et du mĂ©pris.
Mieux connu, le Nùgre nous apparaütra tel qu’il est; et nous n’aurons
pas de peine Ă  saluer en lui _l’homme_ et _le frĂšre_: frĂšre dĂ©chu,
dĂ©gradĂ© par l’ignorance et la corruption du paganisme; frĂšre malheureux,
longtemps opprimé, à qui nous devons au moins la pitié et la compassion
que commande l’infortune.

Ponlat-Taillebourg, prÚs Montréjeau (Haute-Garonne).




LA CÔTE DES ESCLAVES




CHAPITRE PREMIER

CÔTE DES ESCLAVES: PHYSIONOMIE GÉNÉRALE.--CLIMAT.--SAISONS.--TORNADES.


Le 24 dĂ©cembre 1865, je pris passage Ă  bord d’un steamer anglais, allant
de Liverpool à la cîte occidentale d’Afrique.

Le 1er janvier suivant, en vue de Ténériffe, je saluai avec émotion la
terre d’Afrique à laquelle je consacrais ma vie et mes travaux d’apître;
oĂč j’eus l’honneur de travailler et de souffrir durant sept annĂ©es, et
oĂč il ne m’a pas Ă©tĂ© permis de mourir, ainsi que je le dĂ©sirais.

Je ne perdrai pas le temps à raconter les péripéties et les épreuves de
la traversĂ©e; j’ai hĂąte d’arriver chez mes chers nĂšgres de la cĂŽte des
Esclaves. Aprùs un mois de navigation, nous jetons l’ancre en rade de
Lagos. BientĂŽt, un petit bateau Ă  vapeur sort de la riviĂšre de Lagos. Il
accoste notre navire, prend le courrier et repart, emportant cinq ou six
passagers venus avec nous. Mon confrÚre et moi, peu habitués aux usages
du bord, ne crûmes pas pouvoir profiter de ce bateau, à ce moment-là,
pour descendre à terre. Nous attendions qu’il revünt prendre les
passagers et les marchandises. Un jour, deux jours passent, point de
vapeur!

Il venait bien de grandes chaloupes; mais le passage de la barre est
pĂ©rilleux, et l’on nous avait recommandĂ© de ne rentrer en riviĂšre
qu’avec le vapeur.

Le troisiĂšme jour, fatiguĂ© d’attendre, je dis Ă  mon confrĂšre, aussi
impatient que moi de prendre possession du sol africain: «AprÚs tout,
ces chaloupes vont et viennent sans cesse; un accident n’est pas chose
ordinaire; risquons-nous dans une de ces embarcations.» Ainsi dit, ainsi
fait. Nous prßmes terre, et nous reçûmes à la factorerie de M. V. Régis,
de Marseille, l’hospitalitĂ© la plus empressĂ©e.

Je ne fus pas longtemps sans m’apercevoir que j’arrivais dans un pays
tout diffĂ©rent de celui qui m’avait vu naĂźtre et grandir; dans un pays
oĂč j’irais de nouveautĂ©s en nouveautĂ©s et de surprise en surprise.
J’étais sur le portail extĂ©rieur, n’ayant pas assez d’yeux pour
contempler ce qui était devant moi. Un nÚgre passait. Quel ne fut pas
mon Ă©tonnement, en le voyant s’étendre tout du long, se relever aussitĂŽt
et s’éloigner, en frappant des mains et en faisant claquer les doigts!
Il fit tout cela prestement, sans contrainte, avec aisance mĂȘme, comme
une chose naturelle qu’il Ă©tait accoutumĂ© de faire. On m’expliqua qu’il
venait tout simplement de me saluer; les Nagos saluent de la sorte les
personnes à qui ils témoignent un profond respect. Je me laissai
préoccuper tellement par les évolutions opérées sous mes yeux, que je
n’eus ni le temps ni l’idĂ©e d’observer le costume et la figure de celui
qui était passé. Rien pourtant ne me choqua.

_La cĂŽte des Esclaves a une physionomie particuliĂšre._

Vue du large, elle est, dit trĂšs-bien M. le docteur FĂ©ris[1], d’une
«_désespérante monotonie_: pas un golfe, pas une baie, pas une crique;
sa direction est presque rectiligne. Cette forme est due sans doute Ă 
l’existence du courant de GuinĂ©e, qui agit Ă  peu prĂšs constamment et
avec une certaine force dans la direction de l’ouest à l’est, et qui,
comblant les enfoncements, effaçant les promontoires, tend à égaliser
cette interminable plage de sable qui offre une si faible résistance à
l’action des flots.

[1] _Archives de médecine navale._

«La cĂŽte est partout basse et plate; l’Ɠil n’aperçoit, dans le lointain,
aucune trace de colline. Ce qui, dans les instructions et sur les
cartes, porte le nom de monts, ne sont que des bouquets d’arbres
touffus.

«A peu de distance de la terre, une ligne blanche et écumeuse indique la
situation de la barre.»

Les voyageurs ont dépeint souvent le curieux phénomÚne connu sous le nom
de _barre du golfe de GuinĂ©e_; nul, dans ses descriptions, n’a Ă©tĂ© plus
heureux que M. le docteur FĂ©ris. Voici comment il s’exprime dans les
_Archives de médecine navale_:

«Pendant neuf mois de l’annĂ©e, les vents du sud-ouest rĂšgnent dans le
golfe de Guinée. Ils y sont attirés, selon quelques savants, par la
rarĂ©faction de l’air, due Ă  l’influence des rayons solaires rĂ©percutĂ©s
par les sables brûlants du vaste continent africain. Sous leur action
incessante, l’OcĂ©an se creuse en longues ondulations qui viennent se
briser sur sa plage sablonneuse, dont la déclivité vers la haute mer est
presque insensible. Ces gigantesques lames (quelques-unes atteignent 40
Ă  50 pieds de hauteur) sont arrĂȘtĂ©es brusquement Ă  leur base par le peu
de profondeur du fond, tandis que leur partie supérieure, obéissant à
l’impulsion reçue, et continuant sans obstacle leur course furieuse, se
roule en énormes volutes, qui viennent déferler sur la plage avec un
bruit terrible.

«Elles forment ainsi en rebondissant trois lignes de brisants, à peu
prÚs également espacés, et dont la premiÚre est à 300 mÚtres environ du
rivage. C’est un spectacle qu’on n’oublie plus dùs qu’on l’a une fois
contemplĂ©; et si quelque chose peut ajouter Ă  l’impression qu’il cause,
c’est de voir l’homme se jouer, dans une frĂȘle embarcation, de ces
colĂšres de la nature, et en triompher Ă  force de courage et d’adresse.»

Tel est le phĂ©nomĂšne en lui-mĂȘme. Pour franchir les brisants, il faut
des embarcations et des rameurs spĂ©ciaux que l’on _engage_ Ă  la cĂŽte
d’Or et à la cîte de Krou, prùs du cap des Palmes.

«Quand les noirs veulent passer la barre, dit encore avec la mĂȘme
exactitude M. FĂ©ris, ils roulent leur pirogue sur le sable jusqu’au bord
de l’eau et la font entrer dans la mer par secousses successives,
profitant chaque fois de l’arrivĂ©e de lames qui s’étendent sur la plage
en formant une écume bouillonnante.

«Enfin, la pirogue est mise Ă  l’eau, et tous les noirs s’embarquent
prestement, pendant que le féticheur, debout sur le rivage, cherche à
calmer le démon de la barre par des gestes et des invocations.

«L’équipage de ces embarcations est gĂ©nĂ©ralement composĂ© de douze Ă 
seize hommes, dont dix ou quatorze rameurs, plus l’homme de barre qui
est armĂ© d’un aviron de queue, en guise de gouvernail. Les hommes sont
assis sur le bord du canot, et, munis de pagayes, ils nagent en cadence
et avec un ensemble parfait. Chaque fois qu’ils plongent la palette dans
les flots, ils font une profonde inspiration, et, en se relevant, ils
expirent bruyamment, et en mesure, en faisant passer l’air entre leurs
dents entr’ouvertes, et produisant ainsi un sifflement prolongĂ©. Dans
les moments pĂ©rilleux, ils s’excitent mutuellement en poussant de grands
cris.

«Le passage de la barre étant toujours dangereux, ils obéissent
ponctuellement au moindre signe du pilote. Celui-ci veille l’instant
propice pour en sortir avec les meilleures chances; aussi la pirogue
reste-t-elle souvent stationnaire pendant quelques minutes en dedans de
la barre, laissant passer les lames sous sa quille, à mesure qu’elles se
présentent. Puis, tout à coup, à un indice particulier, le pilote,
reconnaissant un moment favorable, pousse un cri, et toutes les pagayes
frappent violemment les ondes furieuses. Les noirs, animés par leurs
exclamations inarticulĂ©es, font des efforts si vigoureux qu’ils
paraissent surhumains. Pendant ce temps, le pilote, debout et regardant
la haute mer, donne des ordres, en mĂȘme temps qu’il fait des gestes de
la main droite, comme pour calmer les vagues frémissantes. DÚs que la
barre est passĂ©e, les noirs lĂšvent leurs pagayes en l’air, puis se
mettent à ramer de la façon tranquille et cadencée qui leur est
habituelle.

«GĂ©nĂ©ralement l’obstacle est plus facile Ă  franchir lorsqu’on vient de
terre que lorsqu’on veut dĂ©barquer. Il arrive souvent, surtout dans la
mauvaise saison, qu’une lame vient balayer la pirogue et tremper
entiĂšrement le malheureux passager.

«Lorsqu’il atterrit, les derniers rouleaux poussent l’embarcation avec
une rapiditĂ© vertigineuse sur la plage. DĂšs que l’avant a touchĂ©, toutes
les pagayes sont vivement lancĂ©es Ă  terre, les noirs se jettent Ă  l’eau,
prennent rapidement l’EuropĂ©en par la ceinture et le transportent sur le
sol.»

A Lagos, les difficultés se compliquent par la présence de bancs de
sable qui se trouvent en face de la riviĂšre. Les navires ne calant pas
trop peuvent ĂȘtre remorquĂ©s en riviĂšre. Le remorqueur, au lieu de mettre
le cap sur l’embouchure, va Ă  l’est, puis revient vers l’entrĂ©e, voguant
parallĂšlement Ă  la cĂŽte, entre les bancs de sable et la terre ferme.
Plusieurs navires ont pĂ©ri, par suite d’une fausse manƓuvre, dans ce
passage.

A Lagos et Ă  Wydah, les requins pullulent dans la barre. En cas
d’accident, on risque fort d’ĂȘtre la proie du requin qui, en ces
endroits, rÎde sans cesse, «menaçant, comme dit LacépÚde, de sa gueule
énorme et dévorante les infortunés navigateurs exposés aux horreurs du
naufrage».

La barre était mauvaise lorsque je la passai. Grùce à Dieu, qui protége
les siens, l’habiletĂ© de nos rameurs nous sauva du danger, et nous en
fûmes quittes pour quelques éclaboussures lancées par la vague
courroucée.

Lagos est bĂątie sur une Ăźle formĂ©e par l’Ogoun et par la lagune. Nous
parlerons de la ville plus tard; pour le moment, bornons-nous Ă  quelques
considérations géologiques.

Le sol de l’üle est un mĂ©lange de sable fin et de bourbe dessĂ©chĂ©e,
dĂ©notant un terrain d’alluvion. Il est marĂ©cageux en bien des endroits,
mĂȘme au centre de la ville. Partout, sur cette cĂŽte, on retrouve les
mĂȘmes Ă©lĂ©ments; il est facile de constater qu’une large bande du
littoral est de formation relativement rĂ©cente. Évidemment le continent
empiĂšte ici sur l’OcĂ©an. M. Freeman, ancien gouverneur de Lagos, disait
Ă  M. BorghĂ©ro «qu’en comparant les cartes de cette cĂŽte dressĂ©es par les
Portugais au temps de la découverte, avec les observations actuelles,
l’ancien littoral correspondrait Ă  prĂ©sent au milieu de la lagune de
Badagry Ă  Lagos, environ _deux milles plus au nord_». (BORGHÉRO.)

Pour se rendre compte de ce que la nature a dĂ» produire en ces lieux, il
n’y a qu’à faire attention au travail incessant de la mer et des
riviÚres; travail qui a certainement amené des résultats considérables
dans le cours des siÚcles passés.

Si l’on creuse à quelque profondeur, sur le rivage, on s’assure que le
sous-sol de la cÎte actuelle a pour base des bancs de madrépores. Sur
ces bancs, les vagues de l’OcĂ©an ont accumulĂ© le sable; et ainsi s’est
formée à la longue une bande de terrain, souvent trÚs-étroite, qui
constitue aujourd’hui le littoral.

Dùs que cette bande exista, les eaux des riviùres n’eurent plus
d’écoulement vers la mer; elles inondĂšrent les plaines basses qui
formaient l’ancienne cĂŽte. Peu Ă  peu, les charriages de ces mĂȘmes
riviÚres apportÚrent un commencement de végétation; les marécages et les
lagunes devinrent tels que nous les voyons.

Le travail des riviĂšres continue toujours. Tous les ans, quand les
pluies ont grossi leurs eaux, elles soulĂšvent le sol sur la rive, dans
les contrĂ©es de l’intĂ©rieur, en dĂ©tachent des parties plus ou moins
considérables et les charrient vers la cÎte. On voit alors des masses
d’herbes et d’arbustes descendre le cours de la lagune, sous forme
d’üles flottantes, et aller s’ajouter aux autres herbes qui forment
ainsi de vastes plaines marécageuses. Buffon semble avoir voulu peindre
la cĂŽte des Esclaves, lorsqu’il a Ă©crit: «Dans toutes les parties
basses, des eaux mortes et croupissantes, faute d’ĂȘtre conduites et
dirigĂ©es, des terrains fangeux, qui, n’étant ni solides ni liquides,
sont inabordables et demeurent également inutiles aux habitants de la
terre et des eaux; des marécages qui, couverts de plantes aquatiques et
fétides, ne nourrissent que des insectes vénéneux et servent de repaire
aux animaux immondes... Plus loin s’étendent des espĂšces de landes, des
savanes qui n’ont rien de commun avec nos prairies; les mauvaises herbes
y surmontent, y Ă©touffent les bonnes; ce n’est point ce gazon fin qui
semble faire le duvet de la terre, ce n’est point cette pelouse Ă©maillĂ©e
qui annonce sa brillante fécondité; ce sont des végétaux agrestes, des
herbes dures, épineuses, entrelacées les unes aux autres, qui semblent
moins tenir à la terre qu’elles ne tiennent entre elles, et qui se
dessĂšchent et repoussent successivement les unes sur les autres, forment
une bourre grossiÚre, épaisse de plusieurs pieds. Nulle route... La
nature brute...»

La plaine s’étend Ă  perte de vue vers le nord, avec de lĂ©gĂšres
ondulations. Pas de montagnes, pas de collines, pas de pierres mĂȘme
jusqu’à une grande distance de la cĂŽte. M. BorghĂ©ro signale le point oĂč
il remarqua la premiùre roche, en se rendant à Abomey. C’est au delà de
Toffo, par 7° 10â€Č de latitude nord. «Depuis la mer jusqu’à cet endroit
on ne trouve pas une seule pierre, dit-il. Le terrain est toujours
d’argile et de sable cristallin, provenant du granit des montagnes
encore inexplorĂ©es; mais dans le lit de ce ruisseau l’on dĂ©couvre une
espÚce de roche volcanique, qui reparaßt plus loin en avançant vers le
nord.»

On ne rencontre d’élĂ©vation importante que vers le huitiĂšme degrĂ©.

Un coup d’Ɠil jetĂ© sur la carte nous montre le rivage formant une digue
aux eaux venues de l’intĂ©rieur, et ne leur laissant que trois issues
vers l’OcĂ©an: l’une situĂ©e Ă  l’est de Grand-Popo; la seconde, Ă  Lagos;
la troisiĂšme, Ă  l’est de LĂ©kĂ©. Les lĂ©gendes et les chants populaires du
Dahomey supposent qu’il en existait une autre jadis à Kotonou.

Du Volta au Niger, la lagune court parallĂšlement Ă  la cĂŽte, sur toute la
longueur. Autrefois elle continuait partout sans interruption.
Aujourd’hui, par suite de charriages et d’atterrissements successifs, il
y a solution de continuitĂ© entre FlaouĂ© et Porto-SĂ©gouro, ainsi qu’à
GodomĂ©. Ce dernier barrage est de date rĂ©cente; des blancs m’ont racontĂ©
qu’ils Ă©taient allĂ©s de Porto-Novo Ă  Wydah sans quitter la pirogue, le
barrage n’interceptant pas encore les communications par la lagune.

Le travail de transformation qui s’opùre sur la cîte par le charriage
des riviĂšres explique comment ont dĂ» s’établir ce barrage et celui qui,
à Kotonou, a séparé la lagune de la mer. Il explique aussi le phénomÚne
dont mon frĂšre parle dans le _Contemporain_:

«Un soir, dit-il, Aboupo et sa suite (ils venaient d’arriver sur le
territoire oĂč ils fondĂšrent Porto-Novo) entendirent un fracas
Ă©pouvantable; ils se crurent attaquĂ©s par le roi d’Ardres et s’enfuirent
en toute hĂąte vers AjjĂ©ra. Pendant deux jours, ils n’osĂšrent pas
reparaĂźtre: un noir se hasarda enfin Ă  travers les hautes herbes, se
glissa dans la ville (Porto-Novo) qu’il trouva dĂ©serte, et vit avec
surprise la riviĂšre large et profonde qui passait tout auprĂšs; il
rapporta la nouvelle à Aboupo, et cette lagune fut appelée
Ahouan-ga-gi.» Évidemment, les anciens passages s’étaient obstruĂ©s, et
la lagune venait de se créer un nouveau déversoir.

Toutes ces observations appellent la conclusion que Buffon donne Ă  la
description citée plus haut. «Desséchons ces marais, dit le savant
naturaliste, animons ces eaux mortes en les faisant couler; formons-en
des ruisseaux, des canaux... Mettons le feu Ă  cette bourre superflue...
bientÎt, au lieu du jonc, du nénufar dont le crapaud composait son
venin, nous verrons paraßtre les herbes douces et salutaires.»

La lagune s’élargit en certains endroits de maniĂšre Ă  former de
vĂ©ritables lacs, prĂ©sentant des nappes d’une Ă©tendue de plusieurs
kilomĂštres. Elle s’étend de la sorte: 1Âș prĂšs de Quittah; 2Âș au nord de
Porto-Segouro, oĂč on lui donne le nom d’Hacco; 3Âș prĂšs de Grand-Popo; 4Âș
au nord de Kotonou (grand lac ou NokhouĂ©); 5Âș Ă  l’ouest de Porto-Novo;
6Âș Ă  Lagos...

Il faut noter avec M. BorghĂ©ro que les lagunes, Ă  l’est de Lagos,
diffĂšrent notablement de celles qui sont Ă  l’ouest. En gĂ©nĂ©ral, les
premiĂšres sont beaucoup plus larges, quoique sur quelques points elles
se rĂ©trĂ©cissent et n’offrent plus qu’un Ă©troit canal. Au lieu d’avoir,
comme les autres, des bords inaccessibles, la terre est ici facile Ă 
aborder. Des arbres gigantesques poussent jusqu’auprùs de l’eau et
maintiennent le sol ferme.

* * * * *

CLIMAT. Le climat du pays que nous étudions est chaud et humide:
insalubre par consĂ©quent. M. le docteur FĂ©ris dit, avec l’autoritĂ© de
son savoir et de son expérience, que «la cÎte des Esclaves est pour
l’EuropĂ©en _un des pays les plus malsains de l’univers_».

Voici, en résumé, les conditions climatériques: humidité considérable,
électricité développée, élévation de température; et cela, non pas un
jour et durant une saison seulement, mais constamment, toute l’annĂ©e.
Cette constance de la chaleur et des autres phénomÚnes atmosphériques
impressionne l’organisme et lui devient fatale. Des EuropĂ©ens que j’ai
vus arriver Ă  la cĂŽte, quelques-uns succombĂšrent aprĂšs peu de jours;
d’autres, aprĂšs quelques mois; ceux qui rĂ©sistaient aux Ă©preuves de
l’acclimatation voyaient leurs forces baisser et leur sang s’appauvrir;
finalement, aprĂšs quatre ou cinq ans, ils Ă©taient obligĂ©s d’aller
demander à l’air natal de nouvelles forces pour subir de nouvelles
épreuves.

La tempĂ©rature moyenne de l’annĂ©e est de 26° environ. Elle est
inférieure à celle des tropiques, mais beaucoup plus fatigante; car elle
se fait sentir constamment avec intensitĂ©: ce qui n’a pas lieu sous les
tropiques. A la cÎte des Esclaves, la moyenne des écarts journaliers ne
dĂ©passe qu’exceptionnellement 3 ou 4°; nuit et jour, constamment, le
thermomÚtre reste, à peu de chose prÚs, entre 25 et 35°.

La brise de mer souffle rĂ©guliĂšrement de neuf heures du matin jusqu’au
soir et rend la chaleur supportable. Ce sont les brises du sud-ouest qui
dominent. Quand elles manquent, on étouffe.--La nuit, la brise vient de
terre.

* * * * *

SAISONS. ImmĂ©diatement sous les tropiques, il n’y a que deux saisons: la
saison sÚche, quand le soleil est au zénith, et la saison des pluies,
quand, le soleil s’éloignant, les vapeurs se condensent dans l’air et se
réduisent en pluie.

Le soleil, dans sa marche sur l’écliptique, passe deux fois par an au
zĂ©nith des contrĂ©es plus rapprochĂ©es de l’équateur, et produit deux
saisons sĂšches, que suivent deux saisons humides. Il en est ainsi Ă  la
cÎte des Esclaves. Le soleil y arrive au zénith vers le 11 ou 12 mars;
il y revient le 1er ou le 2 septembre. De lĂ  quatre saisons:

1Âș _Grande saison des pluies_: du 15 mars au 15 juillet;

2Âș _Petite saison sĂšche_: du 15 juillet au 15 septembre;

3Âș _Petite saison des pluies_: du 15 septembre Ă  dĂ©cembre;

4Âș _Grande saison sĂšche_: du commencement de dĂ©cembre au 15 mars.

La grande saison des pluies est l’époque des tornades et des mauvaises
barres, surtout en avril et mai. La fin de la petite saison des pluies
est signalée aussi par quelques orages. Les noirs distinguent ces deux
saisons; ils appellent la premiĂšre: la saison proprement dite des pluies
(en nago _ako odjo_, saison de la pluie), et la seconde: saison de
petites pluies (_arokouro_, pluies insignifiantes, pluie quelconque).

Les noirs parlent aussi de la saison sÚche (_éwo éroun_); et, dans la
saison sÚche, ils distinguent la période durant laquelle souffle
l’harmatan (_Ă©wo oye_). Cette brise du nord-est se fait sentir surtout
en janvier et en fĂ©vrier, dessĂ©chant tout, jusque dans l’intĂ©rieur des
maisons, oĂč l’on entend craquer les portes, les fenĂȘtres et les bambous.
Les feuilles des arbres se crispent et tombent comme grillées. Les
lĂšvres se dessĂšchent, ainsi que la bouche et la gorge; une soif
intolĂ©rable tourmente sans cesse, la peau se gerce. Et pourtant c’est la
saison la plus favorable Ă  la santĂ©. C’est aussi le moment des belles
barres, car alors la mer est presque plate.

L’approche de l’harmatan est annoncĂ©e par un Ă©pais brouillard de
poussiùre qui, jusqu’à dix ou onze heures, cache les rayons du soleil.
Cet astre s’entrevoit comme un disque rouge à travers la brume: on le
distingue Ă  peine.

L’harmatan est chassĂ© par des brises de sud-ouest dont la fraĂźcheur est
d’autant plus sensible que le corps, Ă©tant dessĂ©chĂ©, en est devenu bien
plus impressionnable. «Quand le vent souffle, on a froid», disent les
nùgres. Sous l’influence de ces variations du vent, je les ai vus
grelotter par 25° au-dessus de zéro. Je suis assuré que, si on leur
demandait quelle saison on peut appeler la saison froide, ils
nommeraient celle de l’harmatan.

* * * * *

TORNADES. La mer n’est pas seule Ă  avoir des emportements: Ă  l’époque oĂč
elle inspire les plus cruelles appréhensions par les mauvaises barres,
en avril et en mai, le vent a des fureurs terribles dans ces ouragans
que l’on est convenu de dĂ©signer par le nom particulier de _tornades_,
nom qui indique le mouvement giratoire du vent et des nuages, tournant
du nord-est à l’est et au sud, et revenant souvent au nord-est aprùs
avoir fait un tour complet du compas.

Avant l’orage, l’air est lourd, la chaleur accablante; un calme
lĂ©thargique rĂšgne dans l’atmosphĂšre; «on dirait que l’univers, cet
immense gĂ©ant, fatiguĂ© par l’élĂ©vation constante de la tempĂ©rature, n’a
mĂȘme plus la force de respirer[2]».

[2] FÉRIS.

Cependant le ciel est pur. Vers le nord-est seulement, un point noir
apparaĂźt. Ce point s’élĂšve au-dessus de l’horizon; il s’accroĂźt
rapidement, prend une forme circulaire; il s’étend en tournant; le vent
se déchaßne avec violence; la pluie tombe à torrents. On entend dans le
lointain comme le bruit strident des grelots, au milieu d’un sourd
murmure: ce sont les frĂ©missements de la tempĂȘte qui se prĂ©cipite Ă 
travers les forĂȘts. Et les grondements prolongĂ©s du tonnerre
s’interrompent Ă  court intervalle, par des coups brusques, saccadĂ©s et
retentissants; et de brillants éclairs sillonnent la nue, ou répandent
une nappe lumineuse sur les nuages épais. Toutes les forces de la nature
semblent s’ĂȘtre dĂ©chaĂźnĂ©es avec fureur: c’est un bouleversement
tumultueux et général, qui dure quelquefois cinq ou six heures de temps.

BientĂŽt le ciel s’éclaircit, et un calme rĂ©parateur succĂšde Ă  la
tourmente. L’air est plus frais et plus agrĂ©able; on respire plus Ă 
l’aise; le corps, aussi bien que la nature, goĂ»te un repos dont il avait
grand besoin.

AprĂšs la tornade, on constate les dĂ©sastres. Je ne citerai qu’un exemple
de ce qui arrive parfois.

«Le 3 avril 1869, une tornade épouvantable, accompagnée de coups de
tonnerre effrayants, s’abattit sur cette maison (habitation des
missionnaires Ă  Porto-Novo), sur la chapelle et sur l’école, souleva les
toitures et en emporta les débris à plusieurs centaines de mÚtres. En
quelques minutes, nous nous trouvùmes sans abri et exposés à une pluie
diluvienne. Un missionnaire et un frĂšre contractĂšrent, en cette
circonstance, de dangereuses maladies. Les dégùts furent considérables.»

M. Courdioux, supĂ©rieur de la mission, Ă©crivait cela de Porto-Novo mĂȘme.
Pour bien comprendre la nouvelle qu’il annonce, il faut savoir que la
maison dont il s’agit est longue d’une trentaine de mùtres, et qu’elle
était couverte de tÎles gondolées, clouées aux solives de la charpente.
Les solives furent en partie brisées et arrachées; les plaques de tÎle,
arrachées aussi et tordues, volÚrent dans les champs environnants.

D’ordinaire, il est vrai, on n’a pas Ă  dĂ©plorer des accidents de cette
gravité; mais peu de maisons sont aussi solidement installées. On
imaginera aisément en quel triste état les tornades mettent les toitures
en feuilles de palmier des cases des nĂšgres. Heureusement, les tornades
trùs-violentes ne sont pas nombreuses, bien qu’on en compte huit ou dix
tous les ans, capables de causer de grands ravages.




CHAPITRE II

LE NÈGRE.--HABITANTS DE LA CÔTE.--LEUR CARACTÈRE.--TATOUAGE.


DĂšs mon arrivĂ©e Ă  la cĂŽte des Esclaves, j’écrivais Ă  mon jeune frĂšre,
qui faisait alors ses études: «Les livres te montrent le noir toujours
courbĂ© sous le fouet, toujours prĂȘt Ă  se jeter sur ses maĂźtres,
insociable, étranger presque à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le
vois pas ici: c’est le noir des colonies, arrachĂ© violemment Ă  son pays,
à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug. Ici le noir est
chez lui; et, mĂȘme au milieu des abaissements et de la dĂ©gradation
inhĂ©rents Ă  l’idolĂątrie, il conserve, empreints dans son caractĂšre et
dans ses habitudes, les signes non équivoques de la dignité humaine. Il
vit avec ses semblables; il a sa religion et son culte; il a ses
prĂȘtres, son roi, ses chefs, etc.»

La vĂ©ritĂ© s’imposait Ă  moi, lorsque je traçais ces lignes: le nĂšgre ne
me paraissait pas vil et méprisable, comme le présentent les récits de
certains voyageurs et les systĂšmes des anthropologistes. Nous sommes,
hélas! habitués à voir le nÚgre à travers le prisme des préjugés
mĂ©prisants. On l’a ravalĂ© dans l’opinion; on a accumulĂ© sur son compte
tant d’idĂ©es fausses, absurdes, rĂ©voltantes, qu’il est presque
impossible de reconnaütre l’homme en lui.

Étudions-le de prùs, dans ses usages et dans ses institutions, et nous
verrons combien il est injuste de l’exclure de la grande famille
humaine.

Avant tout, tenons-nous en garde contre les mensonges des trafiquants
d’esclaves et de ceux qui approuvaient leur trafic; tenons-nous en garde
aussi contre la tendance que nous avons, Ă  juger les nĂšgres par ce qui
existe dans les pays chrétiens.

On a raison de dire que _l’homme pense comme il veut_. Dùs qu’il y eut
des hommes qui voulurent trafiquer des nùgres, ils s’appliquùrent à
penser qu’ils le pouvaient sans injustice. On examina la question avec
le parti pris de la rĂ©soudre dans un sens favorable Ă  l’asservissement
et Ă  la traite; on argutia, on fit mille sophismes pour pallier
l’infamie de ce trafic. Tous les prĂ©textes que l’on mit en avant Ă©taient
comme un voile destinĂ© Ă  couvrir l’injustice de ce qu’on appela la
_traite des nĂšgres_.

La passion aveugla tellement les esprits que cette question fut posée et
discutée: «Les noirs ont-ils une ùme?» Nous avons entendu des marchands
d’esclaves la reproduire sous la forme affirmative, disant: «Les noirs
ne sont que des singes.» Ils le disaient sans le penser, on le voyait
bien à leur ton. Sentant l’odieux de leur commerce et de leur conduite,
ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur goût. Ne
fallait-il point se laver des ignominies de la chasse à l’homme rendue
nécessaire par les exigences de la traite, aussi bien que de la
méchanceté et du mépris avec lesquels on menait les nÚgres, les traitant
comme un vil bĂ©tail, dĂšs qu’on les avait en son pouvoir?

Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite? AussitĂŽt que le roi
de Dahomey ou les autres chasseurs d’hommes avaient amenĂ© le produit de
leur chasse aux marchands, ceux-ci les entassaient dans leurs
_baracons_, vraies étables destinées à des hommes. Les esclaves
souffraient là, dans les fers et dans l’ordure, jusqu’au moment de
l’embarquement. On les jetait alors au fond d’une cale infecte, jusqu’à
ce que le chargement fĂ»t complet. BientĂŽt le manque d’air, la mauvaise
nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient les maladies. La
petite vĂ©role faisait d’horribles ravages et poussait le nĂ©grier Ă  de
nouvelles atrocités; car, pour enrayer la contagion, il noyait les
malades trop atteints.

Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions du
capitaine, on se trouvait à court de vivres et l’on craignait la famine:
nouvelles noyades! on s’allĂ©geait, on se dĂ©barrassait des bouches
inutiles.

En AmĂ©rique, on traitait les nĂšgres avec autant d’inhumanitĂ©. Aussi
sentait-on le besoin de s’excuser; car on voulait continuer la traite
sans remords. Malgré les horreurs qui la souillaient, tous les
gouvernements europĂ©ens y prenaient part. Et l’on allait disant: «Les
noirs ne sont pas de mĂȘme espĂšce que les blancs; ils sont infĂ©rieurs en
nature.»

Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire connaßtre
_l’homme_ noir; nous le trouverons semblable à l’homme blanc et à
l’homme jaune. Rien ne manque au nùgre de ce qui constitue la nature
humaine: son organisation physique est la mĂȘme que celle du blanc; l’un
et l’autre ont les mĂȘmes facultĂ©s intellectuelles et morales. «En
conséquence, dirons-nous avec Owen[3], je conclus que tous les hommes ne
forment qu’une espĂšce, et que les diffĂ©rences particuliĂšres aux races ne
dénotent que des variétés.»

[3] _On the classification and geographical distribution of the
Mammalia._

On a essayé de trouver dans la théologie des arguments en faveur de la
traite. On a dit: «Le noir, il est vrai, a une Ăąme; il est de mĂȘme
nature que nous; mais _il est de la race maudite de Cham_; la
malédiction de Noé pÚse sur lui et le voue à la dégradation et à
l’esclavage.» Cette maniĂšre de raisonner n’allait Ă  rien moins qu’à
Ă©tablir que l’esclavage des nĂšgres est de droit divin. Elle a quelque
chose de trÚs-spécieux, et elle a ébloui les esprits au point de rendre
vulgaire ce dicton appliquĂ© aux nĂšgres: C’est _la race maudite de Cham_.

Non-seulement l’argument est faux, mais encore il est sans fondement.

Il est Ă©videmment faux, puisque l’Église dĂ©clare contraire A LA LOI
DIVINE et _à la loi naturelle_ l’action d’asservir les nùgres.

L’argument est sans aucun fondement. En effet, de ce qu’un des enfants
de Cham est maudit, il ne s’ensuit pas que toute sa race le soit. Elle
ne le fut certainement pas.

Cham eut quatre fils: Chus, Mesraïm, Phut et Chanaan. Or Noé ne dit pas:
Maudit Cham! Il ne dit pas non plus: Maudits les quatre fils de Cham!
ou: Maudite la race de Cham! Le patriarche indignĂ© s’écrie:

«_MAUDIT CHANAAN! Il sera l’esclave des esclaves DE SES FRÈRES_. BĂ©ni le
Seigneur, le Dieu de Sem! _que CHANAAN soit son esclave_. Que Dieu donne
de l’étendue Ă  Japhet et qu’il habite dans les tentes de Sem, et _que
CHANAAN soit son esclave_[4].»

[4] _GenĂšse_, IX, 25-27.

C’est bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe la malĂ©diction de
NoĂ©. Cela ressort du texte de l’Écriture, qui nomme toujours Chanaan et
qui dĂ©clare qu’il sera l’esclave de Sem, de Japhet, et _mĂȘme des
esclaves de ses frùres_. Les interprùtes de la Sainte Écriture font
expressément la remarque de cette exclusion des frÚres, dans la
malédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en donnent
plusieurs.

Étant Ă©tabli que Chanaan, seul des quatre fils de NoĂ©, fut maudit,
comment peut-on inférer que cette malédiction atteint les nÚgres qui, de
l’avis de tous, ne descendent pas de Chanaan?

Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le plus jeune de
ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu la ratifia, lorsqu’il
promit Ă  son peuple de _lui donner toute la terre de Chanaan_[5].

[5] _GenĂšse_, XVII, 8.

Et «Dieu fit sortir son peuple de la terre d’Égypte, _afin de lui donner
la terre de Chanaan_[6]». Chanaan fut rĂ©ellement l’esclave de ses
frĂšres. Sa race se rendit de plus en plus odieuse au Seigneur, et elle
fut complétement détruite.

[6] _Lévitique_, XXV, 38.

Comment faire retomber sur les nÚgres une malédiction lancée contre une
famille qui n’est point la leur et qui est Ă©teinte dĂ©jĂ ? Qu’on ne dise
donc plus que les nĂšgres sont maudits et destinĂ©s Ă  l’esclavage. Qu’on
Ă©coute plutĂŽt l’Église, dĂ©fendant les droits de tout homme Ă  la libertĂ©
individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre les
Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes de la Guinée.
Et ce n’est point parce qu’ils sont nĂ©ophytes, que la sollicitude des
papes s’étend Ă  eux. Paul II, Ă©crivant Ă  l’archevĂȘque de TolĂšde (29 mai
1537), réprouve la traite sans réserve. Il établit clairement les
principes du droit naturel à ce sujet. «Nous déclarons, dit-il, que les
Indiens et tous les autres peuples, _mĂȘme ceux qui ne sont pas
baptisés_, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la propriété de
leurs biens; que personne n’a le droit de les troubler, ni de les
inquiĂ©ter dans ce qu’ils tiennent de la main libĂ©rale de Dieu, Seigneur
et PĂšre de tous les hommes. _Tout ce qui serait fait en sens contraire
serait injuste et condamné par la loi divine et naturelle._»

Ce principe s’applique implicitement aux nùgres. Urbain VIII, les
désignant nommément (22 avril 1639), défend de les priver de leur
liberté, de les arracher à leur femme, à leurs enfants, à leur patrie.
BenoĂźt XIV, Pie VII et GrĂ©goire XVI crurent «de leur devoir d’écarter
les chrĂ©tiens _du commerce des noirs_ et d’autres hommes quels qu’ils
puissent ĂȘtre».

C’est ainsi que l’Église maintenait les droits mĂ©connus des noirs. Si
elle ne condamnait pas absolument l’achat d’esclaves, elle voulait qu’on
n’achetĂąt point ceux qui avaient Ă©tĂ© asservis injustement, par fraude,
par violence. Du reste, elle exigeait toujours qu’on les traitñt avec
Ă©gards, et qu’on eĂ»t pour eux la mĂȘme bontĂ© que l’on a pour les autres
hommes.

Tel est le nÚgre; tels sont ses droits, telle est sa dignité. La
science, d’accord avec l’Église, dĂ©clare: «Si nous considĂ©rons la
ressemblance frappante qui existe entre les mƓurs des nùgres et celles
des BohĂ©miens, on pourrait raisonnablement se demander si l’on n’est pas
en prĂ©sence d’un degrĂ© de civilisation infĂ©rieur dĂ©terminĂ© par des
circonstances[7].» En rĂ©alitĂ©, c’est cela. «En affirmant l’unitĂ©
d’espĂšce humaine, nous rĂ©pudions hautement la classification de races
supĂ©rieures et infĂ©rieures. Il est des peuples plus aptes Ă  ĂȘtre
moralisés, plus policés et ennoblis par la civilisation[8].»

[7] POTT.

[8] DE HUMBOLDT.

Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la cÎte des Esclaves à un
degré inférieur de moralité et de civilisation; car il est demeuré,
jusqu’à ces derniers temps, Ă©tranger aux progrĂšs du dehors.

En examinant les usages des nĂšgres, nous devons nous attendre Ă 
d’étranges contrastes avec ce que nous voyons chez les peuples policĂ©s;
mais ces contrastes ne nous surprendront pas, si nous faisons attention
à ceux que l’on remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la
ville et les personnes qui mÚnent dans les montagnes une vie retirée.

Les indigĂšnes de la cĂŽte des Esclaves appartiennent Ă  quatre familles:
les _habitants du BĂ©nin_, qui n’ont pas de relations avec les autres
habitants du littoral; les _Nagos_, les _Djéjis_ et les _Minas_. En
partant de Lagos, point d’arrivĂ©e des paquebots anglais, et en remontant
la cîte vers l’ouest, on rencontre Badagry, qui est, avec Lagos, la
partie cĂŽtiĂšre des pays Nagos. Puis viennent les royaumes de Porto-Novo
et du Dahomey, habitĂ©s par les DjĂ©jis. A l’ouest du Dahomey, habite une
branche de la famille des AquapĂ©ens, formant plusieurs petits États; ce
sont les peuples désignés sous le nom de Minas.

Nagos, Djéjis et Minas ont des différences de caractÚre notables: Le
MINA, plus rusé, plus chicaneur, est aussi plus nonchalant, plus amateur
du _farniente_. Les voyageurs le signalent comme se distinguant des
autres peuples de la cîte par un plus grand amour du vol.--Le DAHOMÉEN,
d’un servilisme abject, cache ses rancunes qui ne s’éteignent jamais; il
fait le mal avec cynisme.--Le NAGO, plus sociable que le Dahoméen et le
Mina, ne manque pas de jovialité; il est actif au travail, aux affaires;
il y a dans son caractÚre de la loyauté et de la prévenance. De tous les
nĂšgres de la cĂŽte des Esclaves, le Nago est certainement celui avec qui
les relations sont les plus faciles et les plus sûres.

On m’a souvent demandĂ© si les nĂšgres sont intelligents. En vĂ©ritĂ©, la
question m’aurait paru Ă©trange, si je n’avais connu les prĂ©ventions
Ă©levĂ©es contre cette pauvre race. Je n’hĂ©site pas Ă  affirmer que
l’intelligence du nĂšgre n’est pas infĂ©rieure Ă  celle du blanc. Si les
nĂšgres Ă©taient dans les mĂȘmes conditions que les blancs, on les verrait
s’instruire et se civiliser comme eux. N’est-ce pas à des nùgres sortis
des chaĂźnes de l’esclavage, et mĂȘme Ă  des nĂšgres esclaves, que l’on
doit, dans nos colonies, des inventions précieuses pour les arts
auxquels on les appliquait? On trouve parmi les nùgres d’excellents
instituteurs, des employés de commerce habiles, des docteurs en droit et
en mĂ©decine graduĂ©s dans nos universitĂ©s europĂ©ennes. L’évĂȘque anglican
de la mission du Niger, Samuel Crowther, que j’ai vu à Lagos, est un
nÚgre nago. Il naquit à Ochogoun, petit village situé à quelques milles
d’IchĂ©hin, au nord-est d’AbĂ©okouta, et passa les premiĂšres annĂ©es de son
enfance dans la case de son pùre, avec sa mùre, ses deux sƓurs et un
cousin.

Au commencement de l’annĂ©e 1821, ils furent tous rĂ©duits en esclavage,
vendus à divers maßtres et violemment séparés les uns des autres.
_AdjaĂŻ_ (c’est le nom que notre hĂ©ros portait dans sa famille), AdjaĂŻ
passa de main en main, fut traßné de marché en marché, puis finalement
vint au pouvoir d’un Portugais qui, Ă  Lagos, prĂ©parait une cargaison
d’esclaves. Le navire sur lequel il fut embarquĂ© avec cent
quatre-vingt-six compagnons d’infortune ne tarda pas Ă  ĂȘtre capturĂ© par
deux vaisseaux de guerre anglais. C’était le 7 avril 1822. Le 17 juin de
la mĂȘme annĂ©e, AdjaĂŻ prit terre Ă  Sierra-Leone. Il entra Ă  l’école, et,
trois ans plus tard, fut jugĂ© digne du baptĂȘme. Il laissa dĂšs lors le
nom paĂŻen d’AdjaĂŻ, ne rĂ©pondant plus qu’à celui de Samuel Crowther. Ses
progrĂšs ne se dĂ©mentirent jamais: il enseigna d’abord comme maĂźtre
d’école, puis fut admis au nombre des ministres. On l’envoya Ă 
AbĂ©okouta, oĂč il arriva en qualitĂ© de missionnaire le 27 juillet 1846,
assez tît pour baptiser sa mùre (Afala) sous le nom d’Anna.

Moins de vingt ans aprĂšs (29 juin 1864), il fut créé Ă©vĂȘque, et on lui
confia la direction de la mission naissante du Niger.

Je le rĂ©pĂšte: l’intelligence du nĂšgre n’est pas infĂ©rieure Ă  celle du
blanc. Elle est mĂȘme plus prĂ©coce et se dĂ©velopperait plus rapidement,
si l’ñge de pubertĂ© n’arrĂȘtait chez les noirs, d’une maniĂšre sensible,
l’essor des facultĂ©s de l’ñme. A cette pĂ©riode de la vie, j’ai vu des
enfants perdre de vue ce qu’ils avaient appris dĂ©jĂ , tant ils Ă©taient
absorbĂ©s par les progrĂšs de la vie sensitive. J’en ai mĂȘme rencontrĂ©
deux à qui j’appris l’alphabet deux ou trois fois, avant de parvenir à
les faire lire. Du reste, il est bon de dire que la lecture était
d’autant plus difficile pour eux qu’ils lisaient en portugais, langue
dont ils n’avaient point une connaissance suffisante.

Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple de l’intelligence des nùgres.
_Okoutolou_ était un enfant que la Mission catholique acheta pour faire
son Ă©ducation. On l’employa au service intĂ©rieur et Ă  la culture du
jardin, ne lui donnant que quelques notions de lecture, d’écriture et de
calcul. Dans les moments libres, il se livrait Ă  un petit commerce oĂč il
réalisa de jolis bénéfices. Nous lui donnùmes la liberté en 1867, et il
continua ses spĂ©culations commerciales. Au mois d’aoĂ»t 1875, au moment
de rentrer en France, je le vis Ă  _AbomĂ©-KpĂ©vi_, oĂč il tenait le haut du
pavé.

A ses débuts, Okoutolou me disait un jour: «Je calcule que les
EuropĂ©ens, avec tous les frais qu’ils sont obligĂ©s de supporter, doivent
gagner cent pour cent, afin de se couvrir de leurs déboursés. Moi qui
n’ai pas de frais, je dois viser Ă  un bĂ©nĂ©fice de cent cinquante pour
cent.»

Un autre jour, tandis qu’il Ă©tait encore esclave, je lui annonçai un
arrivage de pipes agrémentées de figures diverses.--«Je vais me presser
d’en acheter une caisse, me dit-il.--Prends garde, rĂ©pliquai-je; il y en
a une quantité considérable, le marché en sera inondé.» Okoutolou resta
un moment pensif, puis il dit, d’un ton dĂ©cidĂ©: «Dans ce cas, j’en
achÚterai trois caisses. On les vendra à vil prix, à présent que
j’achĂšte. J’attendrai que le marchĂ© en soit dĂ©pourvu pour mettre les
miennes en vente... Excellente affaire!... merci, pÚre!»

Les agents des factoreries françaises, à Abomé-Kpévi, me disaient
qu’Okoutolou Ă©tait leur meilleur client, et qu’il faisait presque autant
d’affaires qu’eux. Une seule chose aurait pu compromettre ses intĂ©rĂȘts:
il ouvrait des crédits trop larges à ceux qui traitaient avec lui; et
cela mĂȘme prouve qu’il comprenait les nĂ©cessitĂ©s du nĂ©goce, impossible
sans crédits en ces pays.

«Si l’on devait juger un de nos enfants _en bas Ăąge_, et le comparer Ă 
ceux d’Europe, dit M. BorghĂ©ro, on serait entraĂźnĂ© Ă  croire que nos
négrillons sont de beaucoup supérieurs aux blancs.»

_A un Ăąge plus avancĂ©_, l’enfant europĂ©en paraĂźtra supĂ©rieur.
«Seulement, dit le capitaine Speke, le fils de Cham déploie une
subtilité de ruses, une vivacité de reparties, une fertilité
d’inventions, qui malheureusement se rĂ©vĂšlent par les mensonges les
mieux trouvés, débités avec un sans façon et un naturel tout à fait
amusants.» En sorte que ce qui manque au nĂšgre d’un cĂŽtĂ©, il le rattrape
d’un autre.

Les facultés du noir ont plus de spontanéité que les nÎtres, plus de
vivacitĂ© peut-ĂȘtre; mais, par contre, elles se prĂȘtent moins Ă 
l’application, Ă  un exercice continu. «Un noir apprend plus facilement
et en moins de temps une opĂ©ration d’arithmĂ©tique; mais quand il sera
question d’appliquer cette opĂ©ration Ă  autre chose qu’à des chiffres,
quand il faudra faire une observation, Ă©tablir un raisonnement Ă  l’aide
de cette mĂȘme opĂ©ration, notre noir sera fort embarrassĂ©, tandis que
l’EuropĂ©en qui aura mis bien plus de temps pour apprendre la mĂȘme
opération saura sans difficulté en généraliser la loi et en tirer une
foule de conséquences pratiques. Cette diversité se manifeste dans toute
la suite de la vie.» (BORGHÉRO.)

Pour tout dire en un mot, il y a dans le noir _plus d’intuition et moins
de rĂ©flexion_, quant Ă  l’intelligence. Quant Ă  la volontĂ©, _il y a plus
de spontanĂ©itĂ© que de constance_. L’énergie fait dĂ©faut au nĂšgre, s’il
faut la soutenir; et s’il en a dans un premier mouvement, elle tombe
aussitĂŽt.

A dĂ©faut d’autre force, le nĂšgre a celle de l’inertie. L’esclave
endurant les mauvais traitements et disant au maĂźtre qui le frappe:
«_Tue-moi donc!_» cet esclave est plus fort dans son inertie qu’il ne le
serait dans la rĂ©sistance. A force d’inertie, le nĂšgre est patient et
vertueux; l’inertie servira ses passions et ses rancunes. Écoutons-le
dans la sagesse de ses proverbes. Il s’exhorte à demeurer impassible:
«Le cƓur de l’_achacpa_ (arbre trĂšs-dur) ne craint pas la hache,
dit-il.--La cuiller voit l’eau bouillante sans la redouter.--Le tesson
(oĂč l’on met la braise) endure le feu.--Si un plus fort que vous vient Ă 
vous maltraiter, contentez-vous d’en rire.»

Le noir est enclin à la douceur, à la modération, à la complaisance; il
sera facilement discret, affable, obséquieux, parce que rien de tout
cela n’exige de grands efforts ni un travail soutenu. A premiùre vue, on
pourra le croire patient et résigné; et cependant, il ne sera
qu’indiffĂ©rent et impassible. Cette indolence native explique comment il
subit, sans rĂ©agir, l’absolutisme des _olorichas_ ou fĂ©ticheurs, le
despotisme du roi, les exactions des chefs, les rigueurs du maĂźtre, et
jusqu’aux coutumes horribles des sacrifices humains.

Rarement le noir attaque les difficultés de front: il biaise et tend à
ses fins par la ruse et la duplicité, évitant de laisser rien transpirer
avant d’ĂȘtre sĂ»r d’atteindre son but. Sa haine, au lieu de se traduire
par les brusques emportements de la colĂšre, se cache sous le poison: le
poison est l’instrument ordinaire de ses rancunes, quand il se venge
personnellement.

Le noir manque de prĂ©voyance autant que d’énergie. Il jouit du moment
présent, peu soucieux du lendemain. Comme tous ceux qui se laissent
dominer par la vie des sens, il s’épuise Ă  rechercher ses aises et ses
commodités; il tombe dans un engourdissement moral qui le rend, selon
l’expression de l’apître saint Paul, _homme animal_.

Il ne demande au sol, par la culture, que les choses dont il a
présentement besoin; et si une végétation luxuriante ne suppléait aux
dĂ©fauts de l’imprĂ©voyance, les surprises de la famine se feraient
souvent sentir. Survient-il une année de sécheresse? la disette sévit,
et la misĂšre est grande, car on n’a pas songĂ© Ă  faire de rĂ©serve, les
années précédentes. Et les dures épreuves du passé laissent tout aussi
imprévoyants ces hommes mous à qui tout effort paraßt impossible.

Dans le commerce, aussi bien qu’à la guerre, les nùgres s’appliquent à
surprendre.

Ils affichent, du reste, la soumission la plus humble, le servilisme le
plus humiliant pour tout ce qui leur semble supĂ©rieur Ă  eux, mĂȘme pour
leurs fĂ©tiches de bois ou de boue. En pays nĂšgre, la fiertĂ© n’est guĂšre
de mise, à moins qu’on ne soit le plus fort; et alors on est d’ordinaire
arrogant. Quand on n’est pas le plus fort, il faut se taire et attendre:
opposer l’inertie à la force.

_La prudence est la vertu principale du nÚgre; la curiosité, son défaut
dominant._ Je ne parle pas de l’ivrognerie, qui est une passion
_acquise_ et toute d’éducation.

Le nÚgre est prudent par nécessité, plus encore que par tempérament.
«Tous les hommes ne sont pas également susceptibles de prudence, dit le
docteur Belouino dans son étude magistrale DES PASSIONS; cette vertu
dĂ©pend d’une multitude de circonstances individuelles ou gĂ©nĂ©rales,
physiques ou morales.»

Le mĂȘme auteur ajoute une observation qui semble viser spĂ©cialement les
habitants de la cÎte des Esclaves. «Parmi les causes morales de la
prudence, dit-il, on en trouve quelquefois qui ont une action
extrĂȘmement remarquable. Le despotisme, par exemple, qui met sans cesse
l’individu en garde contre les abus du pouvoir, contre les trahisons de
ceux qui l’entourent, lui inculque une prudence salutaire. Quelquefois
mĂȘme elle le pousse, sous ce rapport, Ă  un excĂšs vraiment condamnable.
Il devient défiant, dissimulé, et se sépare en quelque sorte du reste de
la sociĂ©tĂ©. Les facultĂ©s de l’homme ne se dĂ©veloppent que dans
l’atmosphĂšre de la libertĂ©. Dans les fers ou dans l’esclavage, elles
s’étiolent et s’abrutissent.»

Un mot sur la curiosité.

Chez les nÚgres de la cÎte des Esclaves, la curiosité naßt de
l’indolence et du besoin d’employer son temps à quelque chose. Un rien
l’occupe; elle flotte au vent des circonstances, de la distraction, du
caprice, de l’incertitude; elle s’égare en des rĂȘveries stĂ©riles. Le
nĂšgre regarde, voit, et il est avide de regarder et de voir encore,
parce qu’il n’ose ou ne peut agir. Pour peu que la dĂ©fiance et la peur
surexcitent son dĂ©sir de voir, il n’a plus que des yeux; ce qui explique
comment il suit le blanc dans tous les détails de sa conduite. Il compte
tous ses pas, discute la portée de ses _paroles_, cherche à sonder
jusqu’à ses intentions les plus intimes. Le blanc ne fait rien, ne dit
rien, que cela ne soit rapportĂ© immĂ©diatement aux chefs. Ceux-ci m’ont
rĂ©pĂ©tĂ© plusieurs fois textuellement des paroles que j’avais entendu
prononcer par des Français chez les Français mĂȘmes.

* * * * *

TATOUAGE. Les noirs des diverses tribus se distinguent par la maniĂšre
dont ils sont tatouĂ©s. «Le tatouage, dit trĂšs-bien M. l’abbĂ© Courdioux,
dans l’estimable revue _les Missions catholiques_, le tatouage est usitĂ©
généralement parmi toutes les peuplades païennes de la Guinée; on ne
voit guĂšre que les mahomĂ©tans s’en abstenir. Dans le vicariat de la CĂŽte
de Bénin il est trÚs-rare de rencontrer un indigÚne ne portant pas cette
marque indĂ©lĂ©bile de sa nationalitĂ©. Chaque tribu ou sous-tribu et mĂȘme
chaque famille a un signe distinctif ou blason qui la fait reconnaĂźtre
au premier aspect. Quelques indications sur cette coutume bizarre
pourront intéresser les lecteurs des _Missions catholiques_.

«Le tatouage (_uĂȘ_ en langue fongbe ou dahomĂ©enne) est donnĂ© aux enfants
dĂšs qu’ils ont atteint l’ñge de huit Ă  dix ans. Il y a des gens spĂ©ciaux
pour pratiquer cette opĂ©ration d’ailleurs peu douloureuse; on les nomme
_uĂȘgbĂŽto_. Ils font les incisions au moyen d’une petite lame de fer de
la longueur d’une lame de canif; puis ils couvrent la plaie d’un onguent
composĂ© principalement de suie et d’huile de palmier. On lave la plaie
au bout de quatre ou cinq jours.

«Il existe une grande variété de tatouages. Les dessins sont
trÚs-variés. Les uns indiquent la nationalité, les autres le rang, la
condition ou la profession, d’autres enfin sont de purs ornements. Les
rois, les princes, les grands font marquer leurs esclaves d’un signe
particulier destinĂ© Ă  les empĂȘcher de fuir ou d’ĂȘtre volĂ©s. La noblesse,
les grandes familles ajoutent ordinairement un petit signe au tatouage
plébéien. Ce sont surtout les féticheurs et les féticheuses qui en font
le plus fréquent emploi. Il serait impossible de décrire tous les
dessins dont ils croient orner leur corps. Ce sont des figures de
caïman, de tortue, de lézard, des losanges ou des lignes longitudinales
ou transversales n’offrant aucun dessin bien caractĂ©risĂ©. Les Ă©paules
sont tatouĂ©es d’une infinitĂ© de petits points trĂšs-rapprochĂ©s. Il est
défendu de toucher ces sortes de tatouages, qui sont réputés fétiches ou
sacrés.

«Un trait montrera l’importance du tatouage en pays nĂšgre.

«DĂ©sireux d’étendre dans l’intĂ©rieur l’influence de la mission, nous
tentùmes un jour, M. Verdelet et moi, de pénétrer à Okéadan, grande
ville située à environ dix lieues au nord-ouest de Porto-Novo. AprÚs une
marche pĂ©nible, nous arrivĂąmes Ă  l’entrĂ©e de la nuit aux portes de la
ville. Notre guide, un _lari_ (officier) du roi Mecpon de Porto-Novo,
nous pria de nous arrĂȘter lĂ  pendant qu’il irait prĂ©venir le roi Falolo
de notre arrivĂ©e et lui demander la permission d’entrer dans la ville.
Ce chef était bienveillant; il nous aurait fait un excellent accueil, si
cela n’eĂ»t dĂ©pendu que de lui. Nous nous aperçûmes bientĂŽt que le pays
vivait en république, et que plusieurs partis se disputaient le pouvoir.
On comptait le parti de Falolo, celui de deux ou trois autres chefs et
enfin le parti du peuple. Tous ces partis avaient l’ambition de
commander; ils avaient leurs réunions, leurs orateurs; tous étaient
armés, et quelquefois la raison du plus fort décidait seule la question
en litige. Falolo avait eu l’avantage dans la derniĂšre levĂ©e de
boucliers; mais une triste affaire était venue surexciter les passions
du peuple. Un agent du gouvernement anglais de Lagos, d’abord bien
accueilli dans cette ville, en avait été ignominieusement chassé pour un
mĂ©fait dont on l’accusait. Nul blanc et surtout nul Anglais ne devait
ĂȘtre admis dĂ©sormais dans leur ville: telle avait Ă©tĂ© la dĂ©cision du
peuple. Sur ces entrefaites et sans avoir été prévenus, nous arrivions à
Okéadan.

«La nouvelle que les blancs Ă©taient Ă  l’entrĂ©e de la ville se rĂ©pandit
promptement. Des envoyés du peuple et ceux de plusieurs chefs se
prĂ©sentĂšrent bientĂŽt pour nous intimer l’ordre de rebrousser chemin.
Nous eûmes beau arguer de notre qualité de Français, de missionnaires,
de mĂ©decins, etc., rien n’y put faire.

«--Blancs, nous dit un des orateurs du peuple, ce que vous avancez peut
ĂȘtre vrai, mais nous ne pouvons pas en vĂ©rifier l’exactitude. Parmi
nous, chacun porte inscrit sur son visage le nom de son pays. Celui-ci
est Haoussa, celui-là est Dahomé, cet autre est Egbas; nous ne nous y
trompons pas. Tandis que vous, blancs, oĂč est la marque qui peut vous
faire reconnaßtre pour Français, pour Anglais ou pour _Agoudas_
(Portugais)? Dans la crainte de nous tromper, nous ne voulons recevoir
aucun blanc chez nous.

«De son cĂŽtĂ©, le roi nous fit dire qu’il avait envoyĂ© des gens pour nous
protĂ©ger, mais que l’état des esprits ne lui permettait pas de nous
engager à pénétrer cette fois jusque dans la ville. Il ajouta que, dÚs
que le calme serait rétabli, il nous inviterait à venir le voir, nous
promettant une cordiale rĂ©ception. Il tint parole; mais c’était en 1870,
nous venions de fonder une nouvelle résidence; nos ressources ne nous
permirent pas d’accepter l’invitation de Falolo, avec lequel cependant
nous avons toujours conservĂ© d’amicales relations.»

La nouvelle rĂ©sidence dont parle M. Courdioux est celle que j’allai
fonder à Lagos, en octobre 1868. Quelque temps avant mon départ de
Porto-Novo, le roi de ce petit État fut obligĂ© d’imposer par les armes Ă 
la province de OuĂ©mĂ© le gouverneur qu’il voulait lui donner. La
résistance de Ouémé fut vive, et Falolo vint, avec des troupes, seconder
son allié, le roi de Porto-Novo.

Aprùs un rude combat, on porta à l’hîpital de la Mission catholique une
quinzaine de blessés, parmi lesquels se trouvait le fils de Falolo. Le
fait me parut providentiel. Je m’approchai du jeune blessĂ©, et je lui
dis: «Sais-tu donc oĂč tu te trouves ici? On vient de te porter dans la
demeure des blancs que ton pĂšre et les tiens refusĂšrent de laisser
entrer à Okéadan. Je vais appeler le blanc qui est le chef de cette
maison, celui que vous ne voulûtes point accueillir chez vous.--Grùce!
grĂące!» s’écria le jeune homme. Et tous ceux de son entourage de
rĂ©pĂ©ter: «GrĂące! grĂące!»--Je rĂ©pliquai: «Ne craignez rien. Vous ĂȘtes
chez des amis qui ne connaissent pas la vengeance. Si nous nous vengeons
jamais, c’est en faisant du bien à ceux qui nous ont fait du
mal.--Rassure-toi, dis-je au blessĂ©, tu seras mieux soignĂ© qu’aucun
autre, si cela est possible.» Et tous me rĂ©pondirent par d’interminables
«O TCHÉOUN», expression flatteuse de remercĂźment.

Cependant M. Courdioux, supérieur de la Mission, ne tarda pas à venir.
Il renouvela mes assurances de bon vouloir et de dévouement; puis, avec
le tact d’un administrateur habile, saisissant l’occasion favorable
d’établir avec Falolo des relations plus amicales, il mit quelques
bouteilles de vin dans une caisse et les envoya au roi d’OkĂ©adan. Il
chargea les porteurs du présent de faire agréer à Falolo ses salutations
amicales, et de l’assurer que son fils serait l’objet du dĂ©vouement des
missionnaires.

Falolo, touchĂ© de cette attention dĂ©licate, dĂ©pĂȘcha une quinzaine de ses
hommes Ă  la Mission, afin de remercier les PĂšres. Il leur recommandait
son fils, et leur donnait la solennelle assurance, en son nom et au nom
des chefs qui l’entouraient au camp, de leur ouvrir les portes de sa
capitale, quand ils se présenteraient. «Ni moi, ni mes sujets
n’oublierons jamais, faisait-il dire, la bontĂ© avec laquelle vous
accueillez nos blessés. On nous avait dit beaucoup de bien des PÚres
français; nous voyons maintenant que vous n’ĂȘtes pas des blancs comme
les autres blancs. Non, personne ne vous empĂȘchera plus de visiter
OkĂ©adan et de circuler en toute libertĂ© dans notre pays. Vous ĂȘtes nos
amis; nous sommes les vÎtres.»

Comme on le voit, tout tournait à l’avantage de la Mission. Il est bien
fñcheux qu’on n’ait pu se rendre à l’invitation de Falolo en 1870. La
charité des missionnaires eût été pour eux un signe de recommandation
plus prĂ©cieux que ceux du tatouage. Les OkĂ©adans, en l’absence de ces
derniers signes, n’avaient pas voulu croire à la parole de ces blancs,
que rien d’extĂ©rieur ne distinguait des autres blancs; ils connaissaient
désormais les PÚres à leur charité: à ce signe ils voyaient dans les
PÚres «_des blancs qui ne sont pas comme les autres blancs_».

Les féticheurs indiquent par le tatouage les mystÚres et les degrés de
l’initiation. Ces caractĂšres hiĂ©roglyphiques et sacrĂ©s marquent Ă  quelle
classe de fétiches ils sont voués, et quel rang ils occupent dans leur
ordre. On peut lire ce signalement sur leur corps, comme nous le lirions
sur un passeport ou sur une lettre de créance; car le tatouage est une
véritable écriture.

On n’emploie pas toujours le fer dans les opĂ©rations du tatouage: on se
sert aussi de certaines plantes, dont la séve a la propriété de produire
des ampoules, laissant aprĂšs elles des escarres et des cicatrices, dont
la trace ne disparaüt qu’à la longue.

On emploie aussi d’autres plantes, dont la sĂ©ve, comme celle du
_boudjĂ©_, noircit Ă  l’air.

«La marque du _boudjé_ ne dure pas plus de neuf jours, dit un adage
nago; celle de l’_inabi_ ne passe pas une annĂ©e.»

_N. B._--L’inabi produit des ampoules.




CHAPITRE III

1Âș HABITATIONS; 2Âș MOBILIER; 3Âș VÊTEMENTS ET PARURES; 4Âș INSECTES ET
REPTILES.


Une chose frappe l’EuropĂ©en, quand il arrive Ă  la cĂŽte des Esclaves:
l’absence de tout ce qui constitue chez nous ce que nous appelons les
commoditĂ©s de la vie: habitation, mobilier, vĂȘtements, tout se rĂ©duit au
strict nécessaire. Le nÚgre est dépourvu de souliers, de chapeau, de
draps de lit, de lit mĂȘme, de cuillers, de fourchettes... de ces mille
ustensiles que nous jugeons indispensables au bien-ĂȘtre, et dont la
privation nous rend la vie pénible.

Et l’on est tentĂ© de regarder en pitiĂ© ces pauvres gens privĂ©s de tant
d’objets que l’éducation nous a rendus nĂ©cessaires. Ne les plaignons pas
pourtant. Est-il absolument nĂ©cessaire d’avoir une serviette? Ne peut-on
pas se lécher les lÚvres et les doigts? En fait de fourchettes, y en
a-t-il de meilleures que les doigts? Peut-on ĂȘtre trop lĂ©gĂšrement vĂȘtu,
quand la chaleur est accablante? Pourquoi s’embarrasser les pieds de bas
et de chaussures? Pourquoi s’emprisonner le corps dans des habits
toujours gĂȘnants? Paletot, gilet, chemise, cravate: objets de luxe!
superflu!

* * * * *

1Âș HABITATIONS. Un jour, je m’approchai d’un groupe d’enfants, et
j’entendis l’un d’eux rĂ©citer le conte suivant:


Le Loup et l’Once.

«Le loup ayant eu un petit, ce petit mourut. L’once eut aussi un petit
qui mourut.

«L’once prit son pays en dĂ©goĂ»t; le loup en fit autant; et chacun de son
cÎté chercha un séjour meilleur. Arrivé en un certain endroit, le loup
se dit: «Demain, au point du jour, je viendrai arracher l’herbe.» L’once
survint, arracha l’herbe et se retira Ă  l’écart.

«Le loup Ă©tant revenu: «Oh! oh! s’écria-t-il, quel bon pays! je venais
ici arracher l’herbe, et l’herbe s’est dĂ©jĂ  arrachĂ©e d’elle-mĂȘme!» Il
prend possession, balaye la place et s’en va.

«A son tour, l’once revient. «Certes! dit-elle, quelle bonne terre! Je
me proposais de la venir balayer, et voilĂ  qu’elle s’est balayĂ©e
elle-mĂȘme!» L’once coupe des arbres, les laisse Ă  terre et s’éloigne.

«Le loup arrive, plante ces arbres et rentre en son gßte.

«Et l’once: «Ces arbres, dit-elle, se sont plantĂ©s eux-mĂȘmes.» Elle va
couper des bambous et les dépose sur le sol.

«Le loup vient et attache les bambous.

«Est-ce possible? dit l’once; ces bambous se sont liĂ©s d’eux-mĂȘmes!» Et
elle arrache de l’herbe; et elle couvre la maison.--«Tiens! s’écrie le
loup, en arrivant: l’herbe s’est coupĂ©e!... la toiture est faite!...» Et
il partage la maison en deux, se rĂ©servant l’une des piĂšces et destinant
l’autre Ă  sa femme.--Et l’once de s’écrier: «Bon! la maison s’est
divisée en deux! Voici la partie que je garde pour moi; voilà celle que
je laisserai Ă  ma femme. Quand viendra le cinquiĂšme jour, je porterai
mes bagages et je m’installerai.»--Le loup, de son cĂŽtĂ©, se fit le mĂȘme
raisonnement.

«Le cinquiĂšme jour Ă©tant venu, l’once prend ses bagages et vient avec sa
femme. Le loup en fait autant. Le loup entre dans une piùce, l’once dans
l’autre, chacun se croyant seul au logis. Or, l’un et l’autre en mĂȘme
temps, ils cassÚrent quelque chose de leur cÎté. Et chacun de se
demander: «Qui donc a cassé quelque chose dans la piÚce voisine?» Et
chacun de s’enfuir.

«Ils coururent comme d’ici[9] Ă  GlĂ©khouĂ© et allĂšrent se rencontrer au
loin. «Que fais-tu, ĂŽ loup? dit l’once.--«J’avais fait une maison, dit
le loup; je ne sais quoi m’en a chassĂ©.--Justement, rĂ©plique l’once,
pareille chose m’est advenue. J’avais abattu des arbres: d’eux-mĂȘmes les
piquets se sont plantĂ©s.»--Le loup dit: «J’avais trouvĂ© un terrain oĂč je
me proposais d’arracher l’herbe; le jour venu, je trouvai l’herbe
arrachée.»

[9] Glékhoué est le nom que les indigÚnes donnent à Wydah. Le conteur
était à Porto-Novo.

«LĂ -dessus, l’once et le loup se remettent Ă  courir. Jamais ils n’ont pu
se regarder en face.»

Tel est le conte que j’entendis. On y dĂ©crit bien toutes les opĂ©rations
d’une installation. C’est bien la maniùre de faire de tous: le loup, en
cela, agit comme l’once, sans se concerter avec elle.

D’abord on choisit le terrain et on l’approprie. L’herbe qui en encombre
le sol Ă©tant arrachĂ©e, on l’enlĂšve ou on la brĂ»le. Pas de pierres, pour
bĂątir: on coupe des arbres, on les plante sur quatre lignes formant un
quadrilatÚre. Les arbres ainsi plantés sont assujettis par le haut, à
l’aide de bois passĂ©s dans les Ă©chancrures mĂ©nagĂ©es Ă  l’extrĂ©mitĂ©
supérieure. Ces bois, fortement fixés, relient les arbres entre eux et
constituent la carcasse inférieure du bùtiment sur laquelle on établit
la charpente de la toiture: charpente de construction toute simple,
composée de longs bùtons maintenus par des liens.

Il n’y a plus qu’à couvrir et à former ce qui tiendra lieu de murs. On
porte les matériaux: _des bambous, des branches de palmier, des cordes
de paille_, et l’on se met à l’Ɠuvre.

Voyons d’abord former l’enceinte de la maison. Les ouvriers attachent
transversalement aux piquets une ligne de bambous, Ă  trente ou quarante
centimÚtres du sol; puis ils établissent trois ou quatre autres lignes
semblables, parallĂšles Ă  la premiĂšre, Ă  cinquante ou soixante
centimùtres l’une au-dessus de l’autre. Tous ces bambous sont dans une
position horizontale. Contre ces premiers bambous on applique ceux qui
forment cloison. Ils sont placés perpendiculairement et attachés
fortement entre eux et avec ceux des lignes horizontales. On a soin de
laisser le moins de vide possible; mais la maison ne laissera pas que de
ressembler Ă  une cage, mĂȘme avec la prĂ©caution que l’on prend souvent de
faire une seconde cloison Ă  l’intĂ©rieur. Au surplus, on se prĂ©occupe
seulement de la porte, et souvent on oublie ou l’on nĂ©glige de laisser
une lucarne. De fenĂȘtres il n’en est guĂšre question dans cette
architecture primitive de nos nĂšgres.

Il est essentiel d’observer que la porte des habitations donne sur une
cour attenante; elle n’ouvre point sur la rue.

Passons Ă  la construction de la toiture. Du bois faĂźtier Ă  la ligne
infĂ©rieure de la toiture, on fixe des bambous de la mĂȘme maniĂšre que
dans le bas. La distance de l’un à l’autre est de trente centimùtres
environ. On attache à ces bambous des couches superposées de branches de
palmier garnies de leurs feuilles; on arrange avec plus de soin celles
qui forment le faĂźtage ou, comme disent les nĂšgres, le _chapeau de la
maison_, et l’édifice est terminĂ©.

La porte est en bambous, confectionnĂ©e de la mĂȘme maniĂšre que les
cloisons et placée avec des liens en paille: en sorte que, dans beaucoup
de cases, on n’a pas eu besoin d’employer un seul clou.

Il y a beaucoup de maisons dont les murs sont en terre: Ă  Porto-Novo et
à Wydah, en argile glaise fort tenace quand elle est bien préparée; à
Lagos et chez les Minas de Popo et d’AgouĂ©, en terre tourbeuse mĂȘlĂ©e de
sable dans des proportions déterminées.

ArrĂȘtons-nous Ă  considĂ©rer les ouvriers d’un chantier. Ils ne vont pas
chercher la terre ou le sable hors de la ville. A cĂŽtĂ© mĂȘme de l’endroit
oĂč ils veulent bĂątir, dans la rue, sur une place, ils prennent ce qui
leur est nĂ©cessaire, et ils laisseront lĂ  un trou bĂ©ant, oĂč l’on jettera
plus tard toutes sortes d’ordures. A Porto-Novo en particulier, on
rencontre dans l’intĂ©rieur de la ville plusieurs excavations de quinze Ă 
vingt mùtres au plus de profondeur. C’est là qu’on prit la terre pour
bĂątir les maisons de quartiers entiers.

Les ouvriers sont tous armĂ©s des mĂȘmes outils: une pioche et un petit
panier. Ils vont chercher la terre dans leur panier, la portent Ă  une
place unie et prĂ©parĂ©e d’avance, l’émottent, l’émiettent, la rĂ©pandent
sur le sol, et en forment une couche de vingt centimĂštres environ.
Ensuite, ils arrosent abondamment toute cette couche. Tous en ligne, Ă 
l’extrĂ©mitĂ© de l’aire, ils se prennent par la main et partent en battant
la mesure de leurs pieds, avançant, reculant, piétinant sans cesse.
Cependant ils s’aident de la voix et s’excitent par leurs chants,
jusqu’à ce que la terre soit bien pĂ©trie et forme une masse onctueuse.
Alors, ils font de toute cette boue un grand tas qu’ils couvrent de
feuilles, afin de l’abriter contre les ardeurs du soleil; et ils
laissent la masse abandonner en partie l’eau qu’elle contient: ce qui
donne à la boue plus de ténacité et de consistance.

Deux ou trois jours aprĂšs, ce rĂ©sultat est obtenu: c’est le moment de
bùtir. Les ouvriers reprennent la boue et la façonnent en grosses
boules. Cette opĂ©ration terminĂ©e, trois ou quatre d’entre eux
s’établissent maçons; les autres servent de manƓuvres. Ceux-ci passent
les boules aux premiers qui les lancent violemment et forment une assise
de cinquante centimĂštres. L’assise terminĂ©e sur tout le pĂ©rimĂštre, on la
laisse sĂ©cher jusqu’à ce qu’elle puisse en supporter une autre. On
recommence tant que les murs n’ont pas atteint la hauteur voulue. Dans
les cases des nùgres du vulgaire, les murs n’ont guùre plus de deux ou
trois mĂštres au plus. Le toit est comme dans les cases en bambous.

La forme architecturale de l’édifice est, quant Ă  l’ensemble, ce qu’elle
est gĂ©nĂ©ralement chez nous: un grand carrĂ© surmontĂ© d’un toit en pente,
Ă  deux ou Ă  quatre eaux.

Nous avons dit plus haut que la porte de la case donne sur la cour. Chez
les chefs et les riches, il est rare qu’il n’y ait point plusieurs cours
rĂ©unies dans une mĂȘme enceinte et n’ayant souvent qu’une ouverture sur
la rue. Dans chaque cour, se trouvent une ou plusieurs cases: il y a les
cases des esclaves, celles des femmes... La case du maĂźtre occupe la
partie la plus reculĂ©e, elle est prĂ©cĂ©dĂ©e d’un auvent (_odĂšddĂš_) qui
sert de salle de rĂ©ception. Aussi l’on y voit un lit de bambou sur
lequel le maĂźtre s’installe, accroupi, assis ou couchĂ©, suivant les
circonstances, lorsqu’il reçoit des visiteurs. Dans les sĂ©ances
solennelles, c’est le lit de justice des chefs.

Quelquefois les cases sont bĂąties de maniĂšre Ă  laisser au centre une
petite cour carrĂ©e, Ă  ciel ouvert, entourĂ©e de galeries, oĂč sont reçus
les amis intimes, et ceux avec qui l’on veut traiter une affaire en
secret. Rarement le maütre de la maison pousse le laisser-aller jusqu’à
introduire les intimes dans la cour et la case des femmes, qui vivent Ă 
l’intĂ©rieur dans un nĂ©gligĂ© par trop choquant.

Nous établissons, on le voit, une distinction entre la case et
l’habitation: la case est le logis; l’habitation, la maison, est
l’ensemble des cases appartenant Ă  un mĂȘme maĂźtre. Les nĂšgres ne parlent
pas autrement: ils appellent le maßtre _babba_; la case, _illé_;
l’ensemble des cases, _ibougbĂ©_.

Les habitations d’une localitĂ© sont jetĂ©es çà et lĂ . La mitoyennetĂ© des
murs n’est guĂšre connue: chaque habitation est entourĂ©e de murs qui en
dépendent totalement. Aussi, entre deux habitations, voit-on toujours ou
à peu prÚs un passage étroit, laissé là moins pour former une rue, que
pour séparer les propriétés. Il existe de véritables rues, mais il y en
a peu, mĂȘme dans les villes. En revanche, on trouve, au milieu des
villes et des villages, des terrains vagues, des fossés profonds, des
arbres gigantesques, des bosquets, des cloaques infects... de tout, si
ce n’est de l’ordre et de la propretĂ©. Quelle infection en certains
endroits! Quel tohu-bohu!

La ville ne diffĂšre du village que par l’étendue de son territoire:
l’une et l’autre sont des _illous_[10], c’est-Ă -dire des agglomĂ©rations.
Quand on veut distinguer un village d’une ville, on l’appelle, en nago,
_illou kékéré_, illou petit ou petite agglomération.

[10] Illou vient du radical _lou_, dont le sens propre est agglomérer,
s’agglomĂ©rer.

L’illou a ses dĂ©pendances comme l’habitation a les siennes. De mĂȘme que,
dans l’habitation, cases et cours font un seul tout, de mĂȘme la partie
cultivĂ©e de la campagne, _oko_[11], est l’annexe de l’agglomĂ©ration.

[11] Oko, lieu de l’approvisionnement; par opposition à igbù, terrain
inculte, broussaille, buisson, lieu délaissé.

Illou signifie: village, ville, contrĂ©e, district, patrie.--C’est que,
de fait, le nĂšgre n’a d’autre pays que la ville ou le village entourĂ© de
terres cultivĂ©es: c’est l’_illou_ qui est la patrie proprement dite,
l’_igbĂš_ est, pour ainsi dire, un lieu Ă©tranger, un _res nullius_.

* * * * *

2Âș LE MOBILIER s’accommode aux besoins de l’homme Ă  l’intĂ©rieur. Le
nùgre, n’ayant une maison que pour s’abriter, tient peu au mobilier.
Inutile de chercher le confortable dans sa case. Voici Ă  peu prĂšs tout
ce que comporte le luxe de l’ameublement:

_Lit._ Dans la plupart des maisons, on ne trouve rien qui ressemble Ă  un
lit: on se couche sur une natte étendue par terre. Au palais du roi,
chez les cabécÚres et dans la maison de quelques particuliers, on
remarque une petite estrade en terre de la grandeur d’un lit (_okpo_),
et mĂȘme des lits en bambou. Point de matelas, point de draps, point de
couvertures: sur le lit, une natte; pour se couvrir, le pagne qui sert
de vĂȘtement.

_Armoires et commodes_ font complétement défaut; on les remplace par des
sacs (_akpo_) ou par de petites caisses (_acpoti_); encore la caisse
est-elle peu rĂ©pandue dans l’usage. Les sacs sont en paille ou en cuir:
l’_orùkùchù_, en paille, sert à renfermer les cauris; on serre les
habits dans l’_abo_. Parmi les sacs en cuir, nous signalerons
l’_asounwoun_, muni de cordons et servant de bourse; le _laba_, dans
lequel on transporte les vivres; l’_akpo-agadagodo_, ou sac à serrure,
petit et fermĂ© par un anneau en cuir; l’_akpo-ichanna_, dans lequel on
serre le tabac, le briquet et l’amadou.

Les _siéges_ ont une utilité fort secondaire dans la plupart des cases;
aussi sont-ils trĂšs-rares. Il est de rĂšgle que le maĂźtre seul a le droit
de s’en servir dans la maison: pourquoi donc en aurait-on plus d’un? Au
Dahomey, le siége est un des insignes du cabécérat: il passe du
titulaire Ă  son successeur, Ă  qui il est remis par le roi.

_Lampes et chandeliers_ sont inconnus. Dans une écuelle en terre remplie
d’huile de palme, on allume une mùche de coton: c’est tout le systùme
d’éclairage connu de nos nĂšgres.

Les appartements somptueux sont cirés à la bouse de vache; les murs en
sont peints avec une décoction de certaines feuilles tinctoriales.

Le foyer (_aro_) est dehors; il se compose de trois mottes de terre sur
lesquelles, comme sur un trĂ©pied, on Ă©tablit le vase oĂč cuisent les
aliments. A quelques pas de la case, on voit un four cylindrique en
terre cuite, dans lequel les indigĂšnes font cuire leurs _acassas_ et
griller le maĂŻs.

Les femmes ont une cuiller de bois pour remuer l’_obbĂ©_ qui bout sur le
feu, et l’_akara_ qui se rissole dans l’huile de palme.

Dans les maisons bien installées, on voit aussi un grand mortier en bois
avec son lourd pilon: on y broie le maĂŻs.

L’eau est conservĂ©e dans des vases en terre, hauts de cinquante
centimĂštres environ, et de forme Ă  peu prĂšs sphĂ©rique. On a d’autres
vases plus petits pour faire la cuisine.

Les personnes adonnées au commerce étalent et portent leur marchandise
sur des plateaux en osier ou dans des calebasses. «La calebasse ne peut
aller sur le feu comme les pots en terre», disent les nÚgres: elle ne
peut donc servir Ă  cuire les aliments. En dehors de lĂ , je ne sais Ă 
quoi les indigĂšnes ne l’emploient pas. L’_agbĂ©_, longue calebasse
percĂ©e d’un trou dans le haut, remplace les bouteilles et les
jarres;--l’_akĂ©rĂ©gbĂ©_ (le mot lui-mĂȘme le dit) est une petite
_agbĂ©_;--l’_ado_, plus petite encore et de mĂȘme forme, sert de fiole: on
y met ce que les noirs appellent, dans leur style, _ogoun_, médecine:
que ce soient des poudres mĂ©dicinales ou des poisons.--L’_aro_ sert de
carquois aux chasseurs de l’intĂ©rieur.

Les calebasses plates prennent le nom d’_igba_, lorsqu’elles sont
coupĂ©es en deux; l’_igba_ ressemble, pour la forme, Ă  nos saladiers ou Ă 
nos cuvettes. L’_igba d’Ogodo_ est trùs-large: on y serre les habits et
la farine. On appelle _panchoucou_ une calebasse également trÚs-large et
munie de son couvercle. L’_iya_ sert de plat; l’_adĂ©mon_ et l’_aha_, de
verre; l’_adjedje_, criblĂ©e de trous, est un vrai tamis.

* * * * *

3Âș LES NOIRS SONT-ILS VÊTUS? C’est Ă  dessein que je pose cette question
qui m’a Ă©tĂ© adressĂ©e trĂšs-souvent; et j’y rĂ©ponds afin de couper court
aux sous-entendus qu’elle cache. Il y a lĂ  un prĂ©jugĂ© erronĂ© qu’il faut
attaquer de front. On a l’intention de demander si les noirs, _ces
peuples primitifs_, sont arrivés à ce progrÚs de sentir le besoin de ne
pas rester nus comme les animaux. Au fond, cela veut dire: «La
conscience _se forme-t-elle_ dans le nÚgre?» La science répond nettement
à la question ainsi posée: «Le nÚgre naßt homme, il ne le devient pas:
il a la conscience en naissant, et il ne saurait l’acquĂ©rir.»

On peut perdre la pudeur, on ne l’acquiert pas: elle est innĂ©e dans le
noir comme dans le blanc. Mille fois, passant dans la rue, j’ai vu les
enfants se blottir contre les murs et me tourner le dos quand j’étais
prĂšs d’eux, parce qu’ils Ă©taient sans vĂȘtement. Je parle ici des enfants
en bas Ăąge, car les autres sont toujours vĂȘtus.

Nous portons des vĂȘtements Ă  deux ou trois fins principales: 1Âș pour
cacher la nuditĂ©; 2Âș pour nous garantir des intempĂ©ries; 3Âș pour nous
parer.

Observation importante: plus on est exposé aux injures du temps et des
saisons, et plus on se couvre d’habits. Le nùgre de la cîte des
Esclaves, ayant peu à redouter de ces injures, n’a presque rien à faire
pour s’en garantir. Donc, nous ne devons pas nous Ă©tonner de voir son
négligé bien simple, trop simple. Sous un climat à variations rares et
constamment chaud, il n’a presque pas Ă  se garantir des intempĂ©ries.
Aussi, dĂšs qu’il s’abandonne au laisser-aller, surtout dans l’intĂ©rieur
de la maison, il en vient Ă  se contenter de ce qui cache strictement la
nuditĂ©: il porte alors, pour tout costume, un mouchoir, ou mĂȘme un petit
morceau d’étoffe retenu Ă  l’aide d’une ficelle. Les canotiers se
permettent de n’avoir que ce vĂȘtement rudimentaire, parce qu’ils ont
besoin de n’ĂȘtre pas gĂȘnĂ©s dans la souplesse de leurs mouvements et
parce qu’ils sont exposĂ©s sans cesse Ă  se mouiller.

Hors des circonstances oĂč il s’abandonne, sans retenue, au laisser-aller
de la vie domestique; hors des cas oĂč les exigences du mĂ©tier semblent
demander qu’ils laissent les habits de cĂŽtĂ©, on ne voit pas le nĂšgre
aller et venir sans vĂȘtements. Les Nagos et les DjĂ©jis ne sortent guĂšre
sans le costume complet. Si les Minas sont habituellement plus
lĂ©gĂšrement vĂȘtus, c’est qu’ils ont plus souvent Ă  se mettre dans l’eau;
car ils sont resserrĂ©s entre la lagune et l’OcĂ©an.

A la cîte des Esclaves, le costume des indigùnes se compose de l’_acho_,
pour les femmes; pour les hommes, de l’_acho_ et du _chocoto_.

L’_acho_ (les EuropĂ©ens traduisent: pagne) est un morceau d’étoffe de la
forme d’un drap de lit; celui des femmes a 1 m. 80 de longueur environ,
et 1 m. 20 de largeur; celui des hommes est plus long et plus large.

Le _chocoto_, espĂšce de caleçon de bain, Ă©troit et court, n’arrive
qu’aux genoux. Les hommes portent seuls le _chocoto_; rarement ils n’en
ont pas. Les femmes ne font pas usage de cet habit.

Les hommes et les femmes ne se revĂȘtent pas de l’acho de la mĂȘme
maniĂšre: les femmes le roulent autour du corps; les hommes le jettent
sur l’épaule gauche, en le ramenant sous le bras droit, qui reste
découvert. Le nÚgre sait se draper avec une noble élégance dans son
pagne; la négresse dispose les siens avec une coquetterie vraiment
séduisante.

Je dis: _les siens_, car elle en a plusieurs lorsqu’elle se met en frais
de toilette. Le premier, qui sert Ă  la couvrir, est fort simple, et
simplement roulĂ© sur les hanches, de façon Ă  retomber jusqu’aux genoux.
Les autres sont les colifichets de la toilette. Ils dĂ©bordent l’un
au-dessus de l’autre et simulent ce que nos modistes appellent des
_volants_. L’un de ces pagnes peut se relever sur la poitrine, pour
couvrir les seins. Quelquefois un autre est négligemment jeté sur la
tĂȘte ou sur l’épaule et pend des deux cĂŽtĂ©s.

La mùre, au lieu de porter son enfant sur les bras, l’attache sur son
dos avec un pagne. Elle l’attire en avant, par-dessous le bras,
lorsqu’elle veut lui donner Ă  teter. Le pauvre enfant ainsi charriĂ© gĂȘne
moins la mÚre, qui peut de cette façon vaquer à tous les travaux du
mĂ©nage et tenir sur la tĂȘte la marchandise qu’elle va vendre de maison
en maison. On voit fréquemment les négresses, chargées de leur enfant et
portant sur la tĂȘte un fardeau, aller d’une ville Ă  l’autre, faire des
voyages assez longs.

Les pagnes sont de différentes couleurs: ceux de couleur rouge, plus
voyants, plaisent davantage aux indigÚnes; le pagne bleu foncé est un
vĂȘtement dont les femmes en deuil se couvrent la tĂȘte.

La somptuosité dans les habits admet la richesse des étoffes, depuis le
coton et les soieries jusqu’aux galons d’or et d’argent; mais la forme
ne varie pas, c’est toujours l’_acho_, pour les femmes; le _chocoto_ et
l’_acho_, pour les hommes de toute condition.

Le parasol et les chaussures sont demeurĂ©s, jusqu’à ces derniers temps,
un insigne de grandeur et d’autoritĂ© rĂ©servĂ© au roi, aux chefs
principaux et au grand prĂȘtre. Encore les chefs ne peuvent-ils s’en
servir en présence du roi.

Longtemps il en fut de mĂȘme du chapeau. Toutefois son usage tend
aujourd’hui Ă  se gĂ©nĂ©raliser. Outre les chapeaux importĂ©s par le
commerce européen, les noirs ont des chapeaux de paille confectionnés
dans le pays; ils ont aussi des espĂšces de serre-tĂȘte (_aramori_) et des
bonnets appelés _filla_, dont la forme rappelle le bonnet légendaire du
_bon roi d’Yvetot_. Si l’on veut se couvrir les oreilles, on porte le
_filla abÚti_, terminé en pointe dans le bas, des deux cÎtés: ce bonnet
est appelé aussi, à cause de sa forme, _éti adja_, oreille de chien. Le
plus souvent les deux pointes sont dressées comme des oreilles de chien.

Le _filla djofolo_ est plus allongé et retombe en arriÚre comme la
_gorra_ espagnole; il sert de gibeciĂšre aux chasseurs.

N’oublions pas l’_akata_, plus utile qu’élĂ©gant. Ce couvre-chef Ă  larges
bords a les dimensions d’un parapluie; il est fait de feuilles de
palmier assez grossiĂšrement tressĂ©es et a deux centimĂštres d’épaisseur.
Hommes et femmes s’en servent quand ils veulent se garantir de la pluie
ou s’abriter contre les ardeurs du soleil.

Signalons, pour mĂ©moire, trois sortes de vĂȘtements en usage dans
l’intĂ©rieur: l’_agbaladja_, espĂšce de blouse trĂšs-courte;
l’_akaso-Ă©wou_, vĂȘtement qui va, comme nos gilets, du cou Ă  la taille
seulement; l’_ùha_, sorte de jaquette.

Le costume musulman n’est pas un costume local; il a Ă©tĂ© introduit dans
le pays par des Ă©trangers venus du nord et professant l’islamisme.
Venaient-ils du pays de Mali, situé au nord-ouest du Yorouba? Nous
sommes d’autant plus portĂ© Ă  le croire qu’on appelle les musulmans
_Imali_, mot qui signifie, d’aprùs les rùgles de la langue nago, gens de
Mali, de mĂȘme que IdjĂ©bou signifie gens du DjĂ©bou.

Le costume des Imali ou Malais se compose des sandales[12], d’un large
pantalon, de la _tobé_ et du turban[13]. La _tobé_, appelée par les
Nagos _éwou_ ou chemise, est un large surtout dont les manches sont
amples, muni d’une ouverture oĂč passe la tĂȘte. La _tobĂ©_ est en coton
blanc et chamarrée de broderies.

[12] _Saloubata._

[13] _Lawani._

Les Malais aiment le faste et affectent des airs de grandeur; presque
toujours ils ont des armes, particuliÚrement des cimeterres renfermés
dans des fourreaux en cuir colorié. Aux jours de gala, les principaux
d’entre eux sortent sur des chevaux richement caparaçonnĂ©s. Ils se font
suivre d’une nombreuse escorte, en imposant au vulgaire par l’éclat de
leur costume.

Les Malais ne sont pas seuls Ă  se faire une parure de leurs armes. Les
nĂšgres en pagne portent aussi de petites hachettes, des coutelas
élégants de forme et brillants de propreté.

Aucune parure n’a eu autant de succùs que les perles fausses,
non-seulement Ă  la cĂŽte des Esclaves, mais encore chez les nĂšgres de
toute l’Afrique. Les usages des perles fausses sont bien divers: on en
fait des colliers, des bracelets et mĂȘme des ceintures. Les fausses
perles sont souvent remplacĂ©es par le vrai corail, les perles d’ambre
jaune, l’agate, les graines de plantes. Le coco est travaillĂ© en
rondelles petites et minces dont on fait des ceintures en les enfilant.

La coquetterie, plus encore que l’amour des parures, fait rechercher les
niaiseries et la bagatelle. Il lui faut des perles de telle ou telle
grosseur, de forme et de couleur déterminées. La coquette des pays
nÚgres se farde à sa façon; elle donne une teinte violette à ses
paupiĂšres, se colore les ongles, les jambes et la poitrine en rouge,
forme des dessins bizarres sur ses épaules et sur sa poitrine avec des
poudres ou des pùtes de différentes couleurs. Elle affectionne surtout
la parfumerie européenne (eau de Cologne, de lavande, eaux de toutes
senteurs) qu’elle emploie à profusion, dont elle use et abuse sans
discernement. Elle a aussi ses spécialités.

Le docteur FĂ©ris parle d’un cosmĂ©tique, l’_atikĂš_ des Minas. «Cette
prĂ©paration, dit-il, prĂ©sente une grande duretĂ©: pour s’en servir, les
noirs la frottent avec de l’eau de Cologne sur un fragment de marbre;
ils s’en enduisent ensuite le cou, l’aisselle, le dos et la poitrine, en
dĂ©crivant des dessins grisĂątres et rĂ©guliers. L’odeur en est trĂšs-forte
et trĂšs-aromatique.

«Voici, Ă  peu prĂšs, la formule de cette composition telle que me l’a
donnée le P. Ménager:

«Clous de girofle,

«Graines d’anis,

«Eau de lavande,

«Une espÚce de résine odorante (le courbaril),

«Semences d’_hibiscus abelmoschatus_,

«Quelques feuilles odorantes inconnues, dont l’une vient de la cĂŽte de
Krou,

«Enfin, le musc d’un chat-tigre.

«Cette formule est celle des femmes riches; les autres se contentent
seulement de deux ou trois produits. La préparation complÚte est
trĂšs-coĂ»teuse: un fragment de la grosseur d’un Ɠuf d’oie vaut de 30 Ă  40
francs.»

Le jeune fat satisfait sa vanité à moins de frais: il se cambre, relÚve
fiĂšrement la tĂȘte, se drape dans son pagne aux couleurs voyantes; il met
en vue, avec ostentation, les bracelets en verre bleu ou vert qu’il
porte aux poignets et au-dessus du coude... N’a-t-il pas la canne à la
main?...

Une badine, peut-ĂȘtre?... Pardon! c’est un vieux manche d’ombrelle, veuf
de sa monture. N’importe! ce quelque chose _venu de la terre des blancs_
lui sert Ă  se donner des airs de muscadin. A vrai dire, dans son genre,
il n’est pas mal: c’est le dandy de l’endroit.

Sa tĂȘte est rasĂ©e d’une façon toute singuliĂšre: celui-ci se rase la
nuque; celui-lĂ , le cĂŽtĂ© droit de la tĂȘte; un autre, le cĂŽtĂ© gauche ou
le haut du crĂąne. Cependant on laisse une ou plusieurs touffes de
cheveux, et l’on forme des figures bizarres: des ronds, des triangles,
des carrés, des losanges, etc., etc., etc. On dirait une enseigne placée
sur la tĂȘte pour signaler une officine de bizarreries.

L’usage des bains est gĂ©nĂ©ral Ă  la cĂŽte des Esclaves: hommes et femmes
se lavent Ă  grande eau Ă  peu prĂšs tous les jours, et mĂȘme deux ou trois
fois par jour. La propretĂ© et l’hygiĂšne leur en font un devoir; car ils
sont trÚs-exposés aux maladies de la peau, à cause de la transpiration
presque constante qu’ils subissent, aussi bien que de l’action brĂ»lante
du soleil. La poussiùre s’attache facilement à leur corps humide de
sueur. Les ablutions et les bains les en débarrassent, ainsi que de
l’enduit graisseux produit par la transpiration.

L’idĂ©e d’avoir des Ă©tablissements spĂ©ciaux pour les bains et les
ablutions n’est point venue au nùgre: il lui suffit de se laver; or cela
est possible partout: dans une chambre, dans un coin de la cour, et
mieux encore dans la lagune. Avant que les Romains fissent des bains une
recherche de plaisir, ils bùtissaient des établissements appelés
_laveries_. Quelle belle _laverie_ que la lagune, pour des peuples
habitués à se contenter du nécessaire! Sous les palmiers et les
cocotiers, à l’ombre des grands arbres qui poussent sur la rive, tous
armĂ©s d’un morceau de savon et d’une poignĂ©e[14] de fibres vĂ©gĂ©tales
dont ils se serviront en guise d’éponge, nĂšgres et nĂ©gresses viennent se
plonger dans l’eau, puis se savonnent des pieds Ă  la tĂȘte, puis font
mousser le savon et se couvrent d’une Ă©cume blanche, en se frottant avec
le _cancan_; puis enfin s’aspergent d’eau à l’aide de la main ou à
l’aide d’une calebasse, et finissent par s’essuyer.

[14] On la nomme _cancan_ ou _canrincan_.

Comme chez les Romains, aprĂšs le bain qui purifie et rafraĂźchit,
l’onction, qui rend la chevelure souple et Ă©lastique, et conserve Ă  la
peau la fraücheur que ternirait vite l’ardeur du soleil. C’est aprùs le
bain que les nĂ©gresses s’enduisent d’huile, d’onguents et de cosmĂ©tique;
aprĂšs le bain aussi, elles se teignent le corps en rouge. Pour cela
elles dĂ©layent dans l’eau une poudre trĂšs-fine obtenue en raclant le
bois d’un arbre que les Nagos appellent _ochoun_; les Minas, _to_; les
Brésiliens, _pao Brasil_. Cette poudre délayée donne à la peau une
couleur rougeùtre assez agréable.

En temps de deuil, les négresses ne se lavent pas: de là le sobriquet de
_non lavées_ donné aux pleureuses.

* * * * *

4Âș INSECTES ET REPTILES. Comme partout, le chien est ici le compagnon de
l’homme; le chat, l’ami de la maison. Un autre animal est qualifiĂ© du
titre d’_ami de la maison_: c’est une espĂšce de lĂ©zard dont le mĂąle
porte chez les Nagos le nom d’_adarikpoun_, Ă  cause de sa tĂȘte jaune
(_Ă©ri_, tĂȘte--_kpoun_, jaune). Il est assez gros; sa queue Ă©paisse lui
sert d’arme offensive; il a des taches roses sur la tĂȘte et sur la
queue. Le reste du corps est d’un gris tirant sur le noir. Plus petite
que le mñle, la femelle est d’une couleur gris de fer uniforme. Ce
lĂ©zard vit prĂšs des habitations de l’homme; il s’y introduit sans
crainte et s’y donne le droit de circuler: il est de la maison. On Ă©vite
de l’inquiĂ©ter, parce qu’il est le plus terrible ennemi des fourmis, des
cousins et des autres insectes dont on a toujours à redouter l’invasion.
Il les attaque et leur fait la chasse avec une patience et une habileté
Ă©tonnantes. L’_adarikpoun_ a de charmantes agaceries dans son attitude:
il semble se complaire en lui-mĂȘme, lorsque, dressĂ© sur les pattes
antĂ©rieures, le cou tendu, il agite la tĂȘte de haut en bas, comme pour
faire mille et mille salutations gracieuses.

Un autre ami de l’homme, dans ces pays oĂč l’on abandonne en plein air
des animaux morts et des cadavres en putrĂ©faction, c’est une espĂšce de
vautour que l’on rencontre partout, à la cîte des Esclaves. Le vautour
trouvĂ© par Levaillant dans l’Afrique australe et nommĂ© par lui
_chasse-fiente_ est sans doute le mĂȘme. Sa physionomie rĂ©pond Ă  la
description donnée par les naturalistes du _vautour fauve, percnoptÚre_
de Buffon, vulgairement _vautour griffon_. «Il a 1m,20 de longueur; son
plumage est fauve dans le jeune Ăąge; fauve variĂ© de gris chez l’adulte;
cendré bleuùtre en dessus chez le vieux, et blanchùtre en dessous. Les
ailes et la queue sont noires. La tĂȘte et le cou, dĂ©nudĂ©s de plumes,
sont parsemĂ©s d’un duvet gris; la colerette est d’un blanc Ă©clatant. La
parure de cet oiseau n’est pas dĂ©sagrĂ©able; mais sa voracitĂ© et son
odeur répugnent à tout le monde[15].» Il se nourrit de préférence de
chairs mortes et corrompues, et de gadoues. On a remarqué à Wydah que
ces oiseaux Ă©migrent tous vers la capitale, lorsque la fĂȘte des coutumes
ramĂšne l’immolation des victimes humaines, dont les cadavres, privĂ©s de
sépulture, sont traßnés en dehors de la ville.

[15] FOCILLON.

Ces animaux sont trĂšs-silencieux, ne crient et ne chantent jamais,
faisant entendre seulement, par intervalles, un léger murmure.
Nonchalants et paresseux, lourds, appesantis par les excĂšs de leur
voracité, ils ne se dérangent guÚre quand on passe; ils ont de la peine
Ă  reprendre leur vol. Les indigĂšnes respectent ces oiseaux, Ă  cause des
services qu’ils en reçoivent: ce sont les balayeurs publics pourvoyant à
la salubrité. On inflige des peines à ceux qui tuent ces vautours. Ils
passent la nuit sur les arbres ou sur le faĂźte des toitures; et le
matin, du haut de ces observatoires, ils épient le moment de se jeter
sur la curée; presque jamais on ne les voit isolés; ils volent toujours
plusieurs ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau _akrassou_;
les Nagos le nomment _akala_. «Si un cadavre gßt sur le sol, disent les
Nagos, l’_akala_ le sent du haut des airs.» On ne peut manger sa chair,
parce qu’elle est dure et d’une odeur de viande putrĂ©fiĂ©e.

Nous avons déjà parlé du _chat-civette_; il fournit le musc si recherché
par les nĂ©gresses pour la prĂ©paration de l’_atikĂ©_. La civette est rare
sur la cĂŽte; mais comment ne pas en parler, Ă  raison du produit fourni
par elle à la parfumerie locale? Ce chat a prùs de l’anus une poche
profonde renfermant une pommade odorante. Au dire des nùgres, l’animal
se défait de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres.

Les chevaux sont rares, et viennent de l’intĂ©rieur; les bƓufs ne sont
pas soumis au joug.

De tous les ennemis du repos et du bien-ĂȘtre de l’homme, je n’en connais
pas de plus agaçant que le moustique. Oh! la vilaine petite bĂȘte! Quand
le bon La Fontaine nous montre le lion harassé et rendu, dans la lutte
engagĂ©e entre le moucheron et lui, le moucheron devait ĂȘtre de la
famille des moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion
sur les dents; que ne peuvent donc des milliers de moustiques Ă  la
trompe acĂ©rĂ©e? Vous n’en avez pas plutĂŽt chassĂ© un, qu’il en revient
dix; or un seul suffit à vous tourmenter par sa piqûre et par ses
bourdonnements; un seul vous rend tout repos impossible. On ne s’habitue
jamais Ă  lui, et jamais on ne peut l’éviter. _Cet excrĂ©ment de la
terre_, pour parler comme le fabuliste, _ce chétif insecte, cet avorton
de mouche en cent lieux vous harcelle_, vous lassant sans relĂąche et ne
se lassant jamais; comme les Nagos l’ont bien nommĂ©: _gnamoum-gnamoum_!
Les EuropĂ©ens se garantissent autant qu’ils le peuvent Ă  l’aide de
moustiquaires. Quant aux noirs, ils sont souvent forcés de déguerpir de
l’intĂ©rieur des habitations; ils s’installent tant bien que mal dans la
cour, allument du feu, afin de tout enfumer et de chasser l’ennemi, et
ils essayent de dormir. Il n’y a pas jusqu’au roi qui n’oublie la
gravitĂ© et la dignitĂ©, lorsqu’un moustique vient l’attaquer. MĂȘme en
prĂ©sence des visiteurs qu’il reçoit, au milieu d’une discussion
sérieuse, il se donne des claques retentissantes: il se frappe la
poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe l’épaule: qu’est-ce
donc? un moustique le piquait!

Comment dire les tourments que les moustiques infligent au voyageur sur
la lagune? On a beau les chasser, leurs bourdonnements incessants
annoncent toujours de nouveaux et terribles assauts. De guerre lasse, on
se blottit sous une couverture, au risque d’étouffer; car, pour fuir une
incommoditĂ©, on n’a d’autre ressource que de s’en imposer une nouvelle
presque aussi fatigante.

Une autre petite bĂȘte non moins incommode, non moins cruelle, c’est la
fourmi. Les fourmis offrent plusieurs variétés; quelques-unes sont
ailĂ©es; celles que l’on nomme _fourmis voyageuses_ se distinguent par
une véritable férocité. Elles mordent avec un tel acharnement que la
plupart du temps on n’arrache que le corps; les pinces, semblables à des
hameçons, restent dans la plaie. «Je ne crois pas qu’elles se
construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit M. Duchaillu, qui
les a parfaitement observĂ©es. Jamais elles n’emportent rien; elles
mangent tout sur place. Leur habitude est de marcher Ă  travers les
forĂȘts sur une longue file rĂ©guliĂšre; cette ligne mouvante, qui se
présente sur deux pouces de large, a souvent plusieurs milles de long.
Sur les flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se
comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et maintenant
le bon ordre dans cette singuliÚre armée... Sont-elles affamées, la
longue file change tout Ă  coup son ordre, fait un changement de front
absolument comme un bataillon, et se dĂ©ploie dans la forĂȘt en une large
masse qui attaque et dĂ©vore tout ce qu’elle rencontre avec un
acharnement furieux auquel rien ne peut résister... Tout animal qui se
trouve sur leur passage est pourchassé à outrance... En un rien de temps
l’animal, souris, chien ou gazelle, est envahi, tuĂ©, dĂ©vorĂ©, sans qu’il
en reste rien que la carcasse toute nue. Elles voyagent nuit et jour.
Plusieurs fois rĂ©veillĂ© en sursaut, j’ai dĂ» me prĂ©cipiter hors de ma
cabane.» (_Afrique Ă©quatoriale._) Pour ĂȘtre exact, il est bon d’observer
qu’on ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses. Toutefois, à qui
n’est-il pas arrivĂ©, une fois ou une autre, d’en ĂȘtre attaquĂ©, soit au
lit, soit lorsque, par accident, on a mis les pieds sur leur colonne? Il
faut Ă©viter de jeter de l’eau chaude ou de la cendre sur cet
envahisseur; ce procĂ©dĂ© n’obtiendrait d’autre rĂ©sultat que de disperser
les assaillants tout alentour, et d’augmenter les dangers de l’invasion.
La morsure est extrĂȘmement douloureuse; on s’en ressent parfois trois ou
quatre heures aprĂšs.

Deux espùces de fourmis microscopiques, l’une rouge, l’autre noire,
vivent par myriades innombrables dans toutes les cases. «Elles
paraissent avoir l’odorat trùs-fin; invisibles jusqu’à ce qu’elles
sentent quelque aliment à leur portée, elles affluent alors on ne sait
d’oĂč et en telle quantitĂ© que le voyageur s’étonne et s’inquiĂšte de se
voir assiégé par une telle armée.» (DUCHAILLU.) Elles sont trÚs-friandes
de l’huile d’olive; j’ai Ă©tĂ© surpris bien des fois d’en trouver jusque
dans l’intĂ©rieur des bouteilles parfaitement bouchĂ©es oĂč nous tenions
l’huile: je ne croyais pas qu’elles y pussent pĂ©nĂ©trer, et elles y
étaient en troupe compacte.

Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne s’attaque ni
aux personnes vivantes ni aux aliments; il ne se montre pas au grand
jour, et l’on peut ne pas se douter de sa prĂ©sence; nĂ©anmoins il
travaille, et produit fréquemment de véritables désastres, minant les
murailles en terre, ruinant les habitations, dévorant le linge et les
meubles. Son travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des
surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au bout de huit
jours, souvent en moins de temps, et la caisse et ce qu’elle contient
sont dans le plus piteux état: de la caisse il ne reste que des
pellicules comme des feuilles de placage: tout tomberait, si l’ouvrier
dĂ©molisseur n’avait le talent de lui donner de la consistance avec un
mastic de sa composition. MalgrĂ© les prĂ©cautions minutieuses que l’on
prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne laisse pas
d’y faire des ravages. Dans quel dĂ©plorable Ă©tat ne trouve-t-on pas les
marchandises, lorsqu’on a nĂ©gligĂ© de les remuer de temps en temps! Des
ballots entiers d’étoffe sont rongĂ©s, perdus. Quand le coupin arrive aux
poutres et à la charpente d’une construction, c’en est fait de
l’édifice; s’il se met dans une bibliothĂšque, le rongeur impitoyable ne
laisse que la partie extérieure des volumes. Bien des fois, à Lagos, à
Porto-Novo, Ă  Wydah, dans les premiĂšres habitations qui nous servirent
de logement provisoire, j’entendais les coupins ronger les bambous et le
bois de la case. A Lagos en particulier, je dus leur disputer le terrain
pied à pied; nous employùmes la pioche et le feu pour détruire les
coupiniĂšres Ă©normes qui se trouvaient sur l’emplacement oĂč la Mission
catholique est Ă©tablie aujourd’hui. Les nids de coupins bĂątis avec de la
terre acquiĂšrent une extrĂȘme soliditĂ©; les galeries intĂ©rieures sont
habilement construites avec cette espĂšce de mastic dont nous avons fait
mention plus haut: c’est un produit blanchñtre, prenant la consistance
du ciment et brĂ»lant comme l’amadou. J’ai vu des coupiniĂšres de deux
mĂštres de haut; les termites avaient eu le talent de les bĂątir autour
d’un arbre qui consolidait leur Ă©difice.

Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redoutables ennemis: que
ne peuvent-elles les exterminer tous! L’homme ne manquerait pas d’ennuis
et de soucis avec les moustiques et les reptiles: sans parler des
perce-oreilles, des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux
cris aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la
morsure provoque une chaleur ùcre et piquante, accompagnée de rougeur et
de démangeaison.

Les reptiles les plus communs appartiennent certainement à l’ordre des
serpents. Outre les pythons que l’on adore à Wydah et à Grand-Popo, il
existe une infinitĂ© d’espĂšces de petits serpents; la blessure de
quelques-uns d’entre eux passe pour ĂȘtre excessivement dangereuse; les
indigĂšnes redoutent surtout un serpent noir Ă  collier rouge, et quoique
les accidents ne soient pas frĂ©quents, on n’est jamais sans
appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites espÚces qui se
glissent de tout cÎté, jusque dans les habitations et sur les lits.

Les caĂŻmans vivent dans la lagune, oĂč leur prĂ©sence est un danger
permanent. Les indigùnes s’imaginent que la queue de cet animal renferme
un venin trĂšs-dangereux; mais lĂ  n’est pas le vĂ©ritable danger; il est
dans leur habitude d’attaquer les ĂȘtres vivants qu’ils rencontrent. J’ai
vu un alligator se dirigeant lentement vers des poules: celles-ci
Ă©taient si bien fascinĂ©es qu’elles avançaient vers lui, l’Ɠil fixe et
sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins. Un nÚgre rompit
le charme, en donnant un coup de sabre sur le cou du caĂŻman. Alors
celui-ci se dĂ©tourna, pour revenir Ă  la lagune d’oĂč il Ă©tait sorti, et
les poules se précipitaient furieuses à sa poursuite. Le nÚgre acheva de
tuer le caïman, et l’emporta pour le manger; il le cachait, parce que,
disait-il, _il est un peu fétiche, et les féticheurs me pourraient bien
inquiĂ©ter_. C’était Ă  Porto-Novo, dans la ville mĂȘme. On voit que les
alligators n’y sont pas de simples hĂŽtes; ils y ont droit de citĂ©
(dĂ©tail peu rassurant pour les baigneurs qui vont s’ébattre dans la
lagune).




CHAPITRE IV

I. AGRICULTURE.--II. PÊCHE.--III. NOURRITURE.


I

L’agriculture est loin de demander à la terre les richesses qu’elle
promet. Dans un pays oĂč la vĂ©gĂ©tation est exubĂ©rante, oĂč les arbres
acquiĂšrent des proportions colossales, oĂč l’herbe elle-mĂȘme pousse avec
une vigueur qui lui fait donner un nom particulier[16], on regrette de
voir l’agriculture abandonnĂ©e aux esclaves et aux femmes, nĂ©gligĂ©e
presque complétement, et ne donnant que des résultats relativement nuls.
Les indigÚnes ne pensent pas à améliorer le matériel agricole, qui se
réduit à une simple houe. La charrue est inconnue; on ne comprend pas
combien il serait avantageux d’utiliser le travail des bƓufs pour le
labour et les transports. PrivĂ© d’un outillage suffisant, rĂ©duit Ă  ses
seules forces, sous un soleil Ă©nervant, l’homme demande peu Ă  la terre,
et le travail des champs est jugé indigne du maßtre et presque de
l’homme libre. Cependant de vastes rĂ©gions demeurent incultes.

[16] Herbe de Guinée, forte comme notre paille et haute de deux mÚtres
et plus.

Cet Ă©tat de choses n’a rien d’étonnant. L’habitant de la cĂŽte des
Esclaves, jusqu’à ces derniers temps, Ă©tait privĂ© de relations au
dehors; de plus, les voies de communication manquent dans l’intĂ©rieur
des terres, et les moyens de transport font défaut. Ajoutons que
l’agriculture Ă©tait entravĂ©e: Ă  Wydah, par la politique royale, qui
tient les sujets occupés à la guerre ou aux coutumes; à Porto-Novo, par
les déprédations de certains principicules qui grugent les gens de la
campagne[17]; sur tous les points, par le trafic des esclaves, qui
dĂ©tournait l’attention d’un autre cĂŽtĂ©. Pour tous ces motifs, on se
contentait de demander au sol la nourriture et les objets nécessaires
aux usages domestiques. Il est bon toutefois de remarquer que la culture
a pris un essor particulier dans les localités voisines de la lagune ou
de la mer, parce qu’on y a la facilitĂ© d’écouler les produits, soit en
les vendant aux navires, soit en les transportant par pirogue aux
marchĂ©s voisins. C’est ainsi que les deux Popos et AgouĂ© produisent
assez pour fournir au Dahomey et aux navires qui viennent dans leurs
eaux; que les contrées voisines de Lagos et confinant à la lagune
approvisionnent la colonie anglaise.

[17] A Porto-Novo, dÚs que le roi est élu, tous ceux qui auraient pu
prétendre au trÎne avec lui sont exclus de la capitale. Ils vont
s’établir Ă  la campagne, oĂč ils deviennent de petits tyranneaux. On
les connaĂźt sous le nom de _princes des broussailles_.

Pour commencer les travaux agricoles, on doit attendre que le terrain
soit un peu humectĂ©. En mars, dĂšs que la saison des pluies s’est
annoncĂ©e par les premiĂšres ondĂ©es, on s’occupe au dĂ©frichement. D’abord
on détruit les herbes. Pour cela on allume le feu au milieu des champs,
laissant courir la flamme oĂč le vent la pousse, sans se prĂ©occuper des
ravages qu’elle fera, garantissant uniquement les maisons et sacrifiant
les arbres. En prévision des incendies auxquels on est exposé dans ces
circonstances, les maisons situées à la campagne sont entourées de
figuiers de Barbarie ou d’autres plantes grasses peu susceptibles de
prendre feu; mais quand cet obstacle paraĂźt insuffisant, les hommes
s’arment de longues branches, battent l’herbe enflammĂ©e et Ă©touffent le
feu aux endroits oĂč le danger apparaĂźt.

Ensuite on s’occupe du dĂ©frichement proprement dit. Parents, amis,
voisins, se prĂȘtent un mutuel secours pour la culture; ils se rĂ©unissent
au nombre de quatre, six, dix, plus ou moins, et ils se dirigent vers le
terrain à défricher. Chacun tient sa houe à la main. Tous rangés sur une
ligne, ils partent, en piochant, d’une extrĂ©mitĂ© du terrain, et ils
avancent d’un pas rapide, s’excitant et marquant la mesure de la voix. A
les voir, on dirait qu’ils s’amusent. Difficilement, lorsqu’on ne les a
pas vus, on se fera une juste idĂ©e de l’entrain qui prĂ©side Ă  leurs
travaux. Ils se mettent trois pour semer le maĂŻs: le premier fait un
trou à fleur de terre, le second y dépose deux ou trois graines, le
troisiĂšme les couvre de terre lĂ©gĂšrement, si lĂ©gĂšrement qu’elles
seraient la pùture des oiseaux, sans les précautions prises afin
d’écarter les milliers de volatiles qui s’abattent sur les champs
cultivĂ©s. La campagne s’anime: des centaines de banderoles flottant au
vent, des épouvantails de toute sorte lui donnent un aspect
singuliĂšrement pittoresque. Et puis quels chants! quels cris! quel
tapage, pour chasser ces visiteurs importuns, ces dévastateurs ailés
toujours prĂȘts Ă  l’invasion! Des enfants et des esclaves font sentinelle
durant la journée, criant, sifflant, faisant résonner le tam-tam ou le
fifre, frappant une planchette avec un bĂąton. Tout leur sert Ă  faire du
bruit, afin d’effrayer l’ennemi des semailles.

On entend parfois des refrains d’une naĂŻvetĂ© charmante; j’en saisis un
sur les lĂšvres d’un enfant; le voici: «_Agbado ĂŽ! agbado ĂŽ!_ O maĂŻs! ĂŽ
maĂŻs! Petits oiseaux, laissez pousser le maĂŻs. Pousse, pousse, ĂŽ maĂŻs!
Quand le maïs sera mûr, petits oiseaux, je vous donnerai du maïs:
pousse, pousse vite, Î maïs! _Agbado Î! agbado Î!_» _Agbado_ ou _igbado_
est le nom ordinaire donné au maïs par les Nagos; les Djéjis le nomment
_agbadĂ©_, _agbadekou_, Ă  Porto-Novo. M. Courdioux raconte que d’aprĂšs
les indigĂšnes, il fut importĂ© de l’intĂ©rieur vers la cĂŽte par un homme
au teint cuivré (les nÚgres disent: _par un singe jaune_; car souvent
ils appellent dérisoirement les étrangers des singes: «_Oyibo akiti
agba_, le blanc est un singe blanchi par les ans», crient les enfants
d’AbĂ©okouta, Ă  la vue d’un EuropĂ©en). Quoi qu’il en soit, le maĂŻs pousse
trĂšs-bien Ă  la cĂŽte des Esclaves; il donne deux rĂ©coltes par an: l’une Ă 
la grande, et l’autre Ă  la petite saison des pluies: semĂ© en mars et en
septembre, il est récolté deux ou trois mois aprÚs. Chaque tige, haute
de plus de six pieds, porte deux Ă©pis fort beaux, parfois mĂȘme trois ou
quatre.

Outre le maïs, on cultive plusieurs autres plantes: l’igname, la patate
douce, le manioc, les haricots, l’arachide, les citrouilles.

L’igname est recherchĂ©e pour son rhizome tuberculeux et fĂ©culent: elle
n’est point exotique: on la trouve Ă  l’état sauvage dans les forĂȘts et
les lieux incultes. Toutes les variĂ©tĂ©s d’ignames ne sont pas Ă©galement
appréciées, également bonnes. Elles se reproduisent par des morceaux de
racines garnis d’un Ɠil au moins; et comme il leur faut un terrain
profond, on relÚve la terre des deux cÎtés, de maniÚre à laisser entre
les divers pieds des sillons assez grands. La récolte se fait en
septembre, et amĂšne la _fĂȘte des ignames_, connue sur toute la cĂŽte des
Esclaves, plus particuliĂšrement chez les Minas.

La racine du manioc est aussi fort recherchée à cause de son utilité. Le
_manioc_ ou _manihot_ est une espùce d’arbuste, de la famille des
euphorbiacées, haut de deux à trois mÚtres. Sa racine est allongée,
tuberculeuse, féculente, à suc laiteux vénéneux. La culture de cette
plante est trÚs-simple. AprÚs avoir préparé la terre comme pour le maïs,
on coupe la tige du manioc par morceaux de 20 centimĂštres environ, que
l’on plante à la distance de un pas les uns des autres. On fait une
récolte par an.

Rien Ă  noter touchant la culture de la patate douce et des haricots;
mais je me reprocherais de ne point attirer l’attention du lecteur sur
une particularitĂ© remarquable de la fructification de l’arachide ou
_pistache de terre_. Ses fleurs jaunes sont disposĂ©es Ă  l’aisselle des
feuilles; or, tandis que les supérieures restent droites et demeurent
stĂ©riles, les infĂ©rieures s’inclinent vers la terre dĂšs qu’elles sont
fécondées. Le jeune fruit se développe et mûrit sous terre: il est de la
grosseur d’une noisette, comprimĂ© vers le milieu, et enveloppĂ© d’une
gousse. Chaque plante produit plusieurs amandes.

On cultive à Agoué une espÚce de petits oignons gros à peu prÚs comme le
pouce; il est rare d’en trouver de plus beaux.

En vain les missionnaires ont-ils essayé de se procurer sur place le
pain et le vin. Le blĂ© pousse tout en herbe; c’est une fusĂ©e de
végétation, mais le grain ne se forme pas.--Quant à la vigne, elle
pousse aussi avec vigueur; des grappes nombreuses se forment; seulement
le raisin est peu juteux et d’un goĂ»t dĂ©sagrĂ©able. «Trente grappes
fournirent à peine un quart de verre d’un vin bon, tout au plus, pour
soulever l’estomac», dit M. Lafitte, parlant d’une expĂ©rience faite sous
ses yeux.


II

La PÊCHE n’offre rien de bien particulier; on s’y applique partout, le
long de la cĂŽte des Esclaves. AprĂšs l’agriculture, il n’y a peut-ĂȘtre
pas d’occupation plus importante pour le nĂšgre. GĂ©nĂ©ralement on pĂȘche au
filet. Afin de prendre le poisson plus facilement, les pĂȘcheurs tentent
de les Ă©tourdir Ă  l’aide de poisons vĂ©gĂ©taux jetĂ©s dans la lagune. Les
poissons empoisonnĂ©s de la sorte peuvent ĂȘtre mangĂ©s sans danger.

Les filets sont de grandeurs et de formes diverses, comme chez nous;
comme chez nous aussi, on les fixe en certains endroits; on les jette
pour surprendre les poissons; on les traĂźne pour les ramasser. Mon
frĂšre, voyageant sur le _NokhouĂ©_, assista Ă  une opĂ©ration de pĂȘche
qu’il dĂ©crit dans le _Contemporain_.

«PrÚs de nous, dit-il, quatre nÚgres montés sur deux pirogues étaient
occupĂ©s Ă  pĂȘcher; ils avaient fixĂ© Ă  chacune des embarcations une des
extrĂ©mitĂ©s de leur filet, qu’ils tenaient tendu au fond du lac et qu’ils
traĂźnaient aprĂšs eux. Sur chaque pirogue, un noir poussait le bambou et
avançait lentement, tandis que son camarade, portant une longue perche
sur l’épaule, la lançait en avant avec tant d’adresse, qu’elle retombait
toujours droite et s’enfonçait dans la vase; en passant, il la reprenait
et la relançait de nouveau, afin que le poisson effrayĂ© s’enfuĂźt vers le
filet et se trouvĂąt pris. Je m’arrĂȘtai Ă  examiner cette pĂȘche
ingĂ©nieuse: en quelques instants, on retira de l’eau une trentaine de
gros poissons.»

Dans certaines parties de la lagune, on trouve des crevettes délicieuses
et des hußtres, fixées par leurs valves aux branches des palétuviers. Si
le poisson de mer est rare sur les marchĂ©s de la cĂŽte, ailleurs qu’à
AgouĂ© et dans les Popos, en revanche, le poisson d’eau douce y arrive
abondamment: poisson frais, poisson fumé, crabes, crevettes, hußtres,
s’y trouvent en quantitĂ©. On y apporte des rougets, des mulets et
plusieurs autres poissons. Disons en passant que les huĂźtres ne sont
bonnes Ă  manger qu’aprĂšs avoir sĂ©journĂ© dans de l’eau de mer: cela leur
ĂŽte le goĂ»t douceĂątre qu’elles ont, lorsqu’elles sortent des eaux
croupissantes de la lagune. La seule chaux fabriquée dans le pays se
fait avec des coquilles d’huütres.

Le produit de la pĂȘche est une ressource importante: nous aurions eu
tort de ne pas en dire un mot.


III

La NOURRITURE des indigÚnes se compose principalement de végétaux: le
maĂŻs en est l’élĂ©ment pour ainsi dire indispensable, comme le blĂ© chez
nous. Dans le Yorouba, on dit, en jouant sur le mot _gba_ qui rentre
dans la composition du nom donnĂ© au maĂŻs: «_Igba dodo l’agbado igba ni?_
Qui est le soutien du peuple, si ce n’est le maĂŻs?»

Le maïs se prépare de trois maniÚres différentes. Quand le grain est
encore tendre, on le mange _bouilli_ ou bien _grillé_. Quand il est
arrivĂ© Ă  maturitĂ©, on le rĂ©duit en farine, et l’on en fait l’_Ă©ko_ ou
_acassa_. Il n’y a point de moulins; le maĂŻs est tout simplement broyĂ©
dans un mortier en bois, puis jetĂ© dans un vase rempli d’eau, afin que
le son se sépare de la farine: celle-ci reste au fond, tandis que le son
nage à la surface. La farine ainsi préparée reçoit de la fermentation un
goût ùcre. On en fait une bouillie épaisse, ayant presque la consistance
de la pĂąte; seulement, avant de la manger, on lui fait subir une seconde
cuisson dans un four de campagne. La pùte, déjà bonne à manger,
s’appelle _agidi_: une grande masse d’_agidi_ prend le nom d’_akachou_;
l’_Ă©ko_ est de la pĂąte mise en boules de la grosseur d’une orange, et
passée au four aprÚs avoir été préalablement entourée de feuilles de
bananier. Je dis: _passée au four_: on lui laisse si peu le temps de
cuire que les feuilles dont elle est enveloppée sont à peine desséchées.
Les nĂšgres disent, sous forme de flatterie, aux riches: «L’_akachou_ est
le pĂšre de l’_Ă©ko_.»

Un acassa coĂ»te 20 cauris. En supposant un homme douĂ© d’un grand
appétit, il peut se satisfaire avec 10 acassas; donc, une dépense de 200
cauris (environ 10 centimes) lui suffira pour se rĂ©galer; car l’acassa
est le principal du repas.

Les Minas de Popo et d’AgouĂ© font une espĂšce de biĂšre (le _pitou_) avec
le maïs fermenté.

Au lieu d’acassas, en guise de pain, on mange souvent des patates
douces, des ignames ou de la farine de manioc. La saveur sucrée de la
patate s’allie mal à celle de certains mets, et ne convient pas à tout
le monde. Des trois espĂšces de patates (blanche, jaune et rouge), la
jaune est la plus sucrĂ©e. GĂ©nĂ©ralement l’igname est prĂ©fĂ©rĂ©e Ă  ce
tubercule.

«D’aprĂšs un dicton traditionnel chez les nĂšgres, raconte M. Courdioux,
les ignames ont Ă©tĂ© la nourriture primitive de l’homme. Le premier homme
essaya de manger une igname crue, mais il la trouva mauvaise. Dans la
suite, ayant trouvé prÚs de son feu une igname grillée, il en mangea et
la trouva savoureuse. Telle serait, d’aprùs les noirs, la premiùre
dĂ©couverte de l’art culinaire.»

On cuit les ignames sous la cendre ou dans l’eau, ou bien l’on en fait
une pùte épaisse, _iyan_, en les broyant et les assaisonnant au jus. On
les cuit aussi Ă  la vapeur. «Plus d’un lecteur sera surpris, dit mon
frĂšre, de rencontrer chez les sauvages ce systĂšme de cuisson pour les
ignames. Le procédé est des plus simples: les noirs ont des vases dont
le fond est Ă©troit et qui vont s’élargissant jusqu’au milieu; ils y
versent de l’eau et entre-croisent, à cinq centimùtres au-dessus, de
petits bñtonnets qui, s’appuyant contre les parois, soutiennent les
tubercules. Le vase est hermétiquement fermé, et on le place sur le feu;
il se remplit de vapeur, et les ignames sont cuites en quelques
instants.»

Voici comment on obtient la farine de manioc. AprÚs avoir lavé la
racine, on la rùpe. La rùpure, bien enveloppée dans un linge ou dans une
natte, est fortement pressée, de maniÚre à éliminer le suc vénéneux. On
la sÚche ensuite sur un feu doux. Un peu grossiÚre pour mériter le nom
de farine, la rùpure desséchée du manioc constitue une nourriture
trĂšs-saine[18].

[18] Le _tapioca_ n’est que de la farine de manioc à laquelle on fait
subir une préparation.

La farine de manioc se mange sÚche ou réduite en pùte. On extrait une
fĂ©cule excellente avec laquelle on prĂ©pare l’_oka_, breuvage Ă©mollient
et nutritif que le noir prend à son déjeuner.

Les noirs font dans leurs repas une consommation Ă©norme d’huile de
palme. Ils y trempent la farine de manioc, le manioc ou l’igname
bouillis: sans cela ils ne pourraient avaler ces aliments trop secs.

L’huile de palme est extraite du fruit de l’_elaeis Guineensis_ ou
palmier à huile. Deux qualités sont utilisées pour la nourriture:
l’_egpo_, faite de la pulpe rougeĂątre du fruit, et l’_adi_, tirĂ©e de
l’amande mĂȘme.

Les condiments ordinaires sont le sel, les piments, l’_Ă©gousi_ (graines
de citrouille).

Le promeneur, l’homme qui court à ses affaires peut, chemin faisant,
trouver son dĂźner prĂȘt dans les restaurants en plein vent. On en
rencontre dans la rue et sur les places publiques. Ici, un charcutier
débite sa viande de porc et la passe à une cuisiniÚre qui la frit dans
l’huile de palme; lĂ , une autre prĂ©pare l’_obbĂ©_; celle-ci fait rissoler
des _akaras_, celle-lĂ  grille des arachides dans la cendre chaude.

L’_obbĂ©_ est le plat national, les BrĂ©siliens le dĂ©signent par le nom de
_carourou_. C’est un ragoĂ»t composĂ© de lĂ©gumes et de poisson fumĂ©, cuits
dans l’huile de palme et fortement Ă©picĂ©s: le piment y est prodiguĂ©.
VoilĂ  un mets capable de faire supporter les bouillies et les pĂątes dont
je me plaignais plus haut. A la bonne heure! cela écorche le palais et
met la gorge en feu. On peut mettre de la viande dans l’_obbĂ©_, Ă  la
place du poisson; mais le poisson est toujours préféré.

L’_akara_ est un hors d’Ɠuvre, presque une friandise. Il y en a
plusieurs variétés, distinguées entre elles par la forme et par la
diversité des ingrédients. Tous les akaras sont des croquettes frites
dans l’huile de palme. Mentionnons l’_akara-bowobowo_, en forme
d’anneau; l’_akara-awon_, semblable Ă  un filet; l’_akara-fouillĂ©_,
mĂ©lange d’_okro_[19] et de haricots blancs. Avec l’_Ă©rĂ©_, espĂšce
particuliĂšre de haricots blancs, on fait l’_Ă©kurou_ ou _koudourou_, si
sec qu’il s’arrĂȘte Ă  la gorge. Le soldat entrant en campagne emporte des
_akara-kous_ (akaras de la mort) en guise de biscuits, parce qu’ils sont
secs et se conservent bien. Le dicton suivant marque l’usage de prendre
des _akara-kous_ comme vivres de campagne: «DĂšs qu’il (le mĂ©chant)
apprend qu’on me dĂ©clare la guerre, il fait provision d’_akara-kous_»;
c’est-Ă -dire, il se rĂ©jouit dans l’idĂ©e de me combattre.

[19] _Okro_, plante indigĂšne.

Telles sont les préparations principales de la cuisine nÚgre. A
l’occasion, on mange du gibier, des rats, du singe, du chien, du
serpent, des termites, etc., etc.

Les fruits les plus communs sont: les bananes, les oranges, les ananas,
les mangues, les citrons, le corossol, la papaye, le coco, la pomme
d’acajou. N’oublions pas l’arachide, dont les noirs sont trùs-friands,
ni la noix de kola, que l’on s’offre en signe d’amitiĂ©. Un proverbe nago
dit: «La colÚre fait sortir les flÚches du carquois, les bonnes paroles
tirent du sac les noix de kola (_obi_).» On mùche la canne à sucre.

L’eau est la boisson ordinaire; mais le nùgre abuse des eaux-de-vie
Ă©trangĂšres introduites par l’importation commerciale; le _cachassa_ et
le _gin_ arrivent par cargaisons et ont toujours un écoulement rapide.
On fabrique sur place quelques boissons fermentées: le _pitou_, dont
nous avons prĂ©cĂ©demment fait mention, n’est pas la seule biĂšre fabriquĂ©e
dans le pays. La nature elle-mĂȘme fournit au noir de ces contrĂ©es une
liqueur enivrante bien connue: le _vin de palmier_ (_Ăšmo_, _ogouro_). Ce
n’est pas autre chose que la sĂ©ve d’un palmier de la tribu des dattiers.
Pour se procurer ce vin, il suffit de mettre le tonneau en perce:
l’arbre est le tonneau. Un homme monte au haut du palmier, sans Ă©chelle,
sans autre secours qu’une ceinture de corde, qu’il se place derriùre et
qu’il attache devant lui en entourant l’arbre. La ceinture Ă©tant bien
disposĂ©e, il s’y appuie par derriĂšre, se tient au palmier de la main, en
relevant la ceinture, et presse du pied, de bas en haut. Quelques
mouvements vivement répétés le portent aux branches. Là, il coupe
quelques rameaux, fait une incision profonde et place une feuille
destinée à conduire la séve qui dégouttera. Sous cette feuille, il fixe
une calebasse, et il descend. Le lendemain matin, la gourde est pleine
d’un liquide gris pñle un peu trouble, assez semblable à de l’eau d’orge
peu chargĂ©e: c’est l’_Ăšmo_.

Nous disons familiÚrement: «Le vin est tiré, il faut le boire»; ce
dicton est vrai surtout pour le vin de palme, car il demande Ă  ĂȘtre bu
sans retard. Frais, il est fade et trop sucré. «Quelques heures aprÚs,
on entend un bruissement dans le vase; le liquide s’éclaircit et semble
bouillir; d’innombrables bulles d’air viennent former à sa surface une
mousse sans consistance, et si vous goûtez alors le breuvage petillant,
vous songerez sans regret aux meilleurs vins de Champagne. L’_ùmo_[20]
pris Ă  ce point n’offre aucun inconvĂ©nient; il Ă©gaye sans enivrer; la
fermentation l’a rendu rafraüchissant, tout en lui faisant perdre les
propriĂ©tĂ©s laxatives (qu’il a au dĂ©but). Mais laissez encore passer une
demi-journée, cette boisson devient blanche et épaisse comme du lait,
prend une odeur pénétrante, un goût légÚrement aigre, et enivre comme
l’eau-de-vie. Le vin de Champagne s’est changĂ© en une biĂšre blanche
d’une force alcoolique remarquable. C’est alors que les amateurs
l’apprĂ©cient... Il faut vider la cruche, car demain on ne trouverait
qu’un liquide nausĂ©abond encombrĂ© de petites mouches rougeĂątres. C’est
la plus Ă©phĂ©mĂšre des boissons; on ne peut la boire qu’à l’ombre de
l’arbre qui la produit. Tous les essais pour en rĂ©gler ou en arrĂȘter la
fermentation ont été inutiles.»

[20] M. Marion, Ă  qui nous empruntons cette description, parle du
_lagby_, nom donnĂ© au vin de palme dans l’Afrique septentrionale. V.
les _Végétaux merveilleux_.

Il y a Ă  la cĂŽte des Esclaves des boissons plus inoffensives: on y boit
des limonades faites avec divers fruits du pays. Les liqueurs importées
par le commerce europĂ©en ne sont que du sirop, le mĂȘme sirop, avec une
simple diffĂ©rence de couleur, d’arome et de nom.

Et maintenant que nous avons examiné en détail ce qui figure
ordinairement dans le menu, assistons au repas. Point de nappe, point de
serviette, point de table; ni cuiller, ni fourchette, souvent mĂȘme pas
de couteau. Au lieu de dépecer la viande, on la prendra des deux mains
et on la dĂ©chirera. Le nĂšgre n’est pas sans remarquer l’extrĂȘme
simplicitĂ© dont il se contente; mais pour lui, l’important est le
manger: «Dans un joli bol, vous dira-t-il, l’_obbĂ©_ aura meilleure
apparence; Ă  l’homme douĂ© de bon appĂ©tit, ce n’est point un joli bol
qu’il faut: il lui faut un grand plat.» Nous voilĂ  bien avertis: nous ne
devons pas nous attendre à un vain étalage de vaisselle. Une noire
Ă©cuelle posĂ©e Ă  terre contient l’_obbĂ©_; Ă  cĂŽtĂ©, sur le sol, sont
empilés des acassas encore enveloppés de leurs feuilles; de la farine de
manioc dans une grande calebasse ou dans un linge, de l’eau dans un
vase, quelques calebasses vides: tout est dressé.

Chacun des commensaux s’assied (par terre, bien entendu!) et prend une
calebasse; il se sert ou on lui sert... avec les doigts sa part
d’_obbĂ©_, Ă  moins que tous ne puisent dans l’écuelle en commun. Il
dépouille un acassa, y enfonce les doigts, en saisit un morceau, le
trempe dans l’_obbĂ©_ et le porte Ă  la bouche; puis, du mĂȘme coup, il
avale la pùte et lape la sauce qui lui reste aux doigts. Cette opération
pittoresque se reproduit aussi longtemps que durent les acassas ou la
farine. Alors on frotte bien l’écuelle avec les doigts, et, des lĂšvres
et de la langue, on essuie ses doigts dégouttants.

En voilĂ  bien assez pour montrer que le savoir-vivre, chez les nĂšgres,
diffùre beaucoup de ce qu’il est parmi nous. Chez les nùgres, on mange:
voilĂ  tout.

Le service ne se fait pas sans un certain cérémonial. Le maßtre, quand
il n’a pas d’invitĂ©s, prend son repas Ă  part; il est servi par
l’_iyallĂ©_, ou premiĂšre femme. Celle-ci offre les plats en tenant un
genou en terre, et elle goĂ»te de tout ce qu’elle offre, afin d’attester
qu’il n’y a pas de poison. Pour plus de prĂ©cautions, le maĂźtre lui
dĂ©signe parfois le morceau qu’elle doit prendre.

Quand il y a des invités, le maßtre, par politesse et _pour rassurer ses
convives_, commence Ă  manger le premier.

J’ai dĂźnĂ© plusieurs fois chez un chef de Wydah. Il se procurait, pour la
circonstance, une table, une nappe, des serviettes, des verres, des
cuillers, des fourchettes, des couteaux... Il voulait agir _en blanc_
pour recevoir des blancs.

Nous étions servis par les frÚres du chef, à qui les usages locaux
refusent le droit de s’asseoir à sa table.

Les noirs font trois repas. Le matin, ils avalent une pleine calebasse
d’_oka_: c’est ce qu’ils appellent _prendre le cafĂ©_, quand ils se
donnent des airs de blanc: le blanc prenant du café le matin, pour eux,
prendre l’_oka_, c’est prendre le cafĂ©. Outre l’_oka_, ils mangent
quelque chose, mais peu. Cela n’empĂȘchait pas le roi de Porto-Novo de
nous envoyer un canard ou un mouton, quelquefois un bƓuf... _pour
prendre le café_. ManiÚre de dire que le cadeau était de peu
d’importance!

Le repas principal se fait vers midi. Sur le soir, on se contente d’une
simple réfection; mais en revanche, on boit sans retenue. Tel qui boit
avec modĂ©ration durant la journĂ©e s’abandonne Ă  l’ivresse pendant la
nuit. La nuit, on ne le voit pas; et puis, à ce moment, il n’a pas
d’affaires à traiter; l’ivresse ne l’exposant pas à se compromettre, il
se croit autorisĂ© Ă  s’enivrer. Belle morale! morale toute paĂŻenne!

Le nĂšgre supporte longtemps la faim et sait, au besoin, se contenter de
peu. S’il trouve une bonne nourriture, il se livre Ă  une joie insensĂ©e,
Ă  une folle dissipation: il ne mange pas, il ne se rassasie pas, _il se
remplit_, comme on dit dans sa langue: _o jĂš yo_, il mange Ă  se remplir.
Le dĂ©sƓuvrement et les pertes journaliĂšres que lui inflige un climat
dĂ©vorant excitent en lui l’amour du boire et du manger, et il saisit
toutes les occasions de le satisfaire. Pendant le _ramadan_, les
mahométans ne mangent rien avant le coucher du soleil, mais ils se
dédommagent la nuit. Un jour, je demandais à un jeune homme comment il
pouvait supporter un jeĂ»ne si rigoureux. «C’est une vĂ©ritable fĂȘte pour
nous, répondit-il: dÚs que le soleil est couché, nous mangeons, _nous
nous remplissons_ au point de ne pouvoir souffler.» Et pour ĂȘtre mieux
compris, il accompagnait ses paroles d’une mimique expressive, se
tordant et soufflant avec effort, comme s’il Ă©touffait. «Quand nous
_sommes pleins_, nous faisons ainsi», disait-il... Et ils jeûnaient!




CHAPITRE V

I. RELATIONS SOCIALES.--II. LANGUES.--III. BATON.--IV. DIVISION DU
TEMPS.


I

Une lettre que j’écrivis de Wydah Ă  mes parents va nous initier aux
particularités des réceptions.


«Wydah, le 24 février 1868.

«Mes bons parents... Ce matin, j’ai accompagnĂ© un de mes confrĂšres chez
le _yévogan_, ou chef des blancs, premier cabécÚre de la ville.
Voulez-vous savoir comment nous avons Ă©tĂ© reçus? Votre cƓur bat
d’émotion peut-ĂȘtre, et vous vous demandez si votre fils n’a pas eu Ă 
souffrir des mauvais procédés du chef sauvage. Rassurez-vous, et
n’infligez pas Ă  mes chers nĂšgres la flĂ©trissure d’une Ă©pithĂšte qu’ils
ne mĂ©ritent pas: ils sont moins sauvages qu’on le dit. Jugez-en
vous-mĂȘmes.

«DÚs que nous sommes arrivés chez le _yévogan_, un de ses serviteurs
nous a accueillis à la porte, et nous a immédiatement introduits dans la
cour intĂ©rieure, oĂč le chef reçoit les visites. LĂ , il a reçu de nous la
canne que nous tenions Ă  la main; nous l’avons chargĂ© d’offrir nos
hommages au cabécÚre, et de lui manifester notre désir de le voir:
«Dis-lui, ai-je ajouté, que je viens lui présenter ce PÚre, arrivé
depuis peu de jours _de la terre des blancs_.» Le serviteur, nous ayant
prĂ©sentĂ© des chaises, a disparu dans l’intĂ©rieur, emportant nos cannes.
Il est revenu bientÎt, nous a salués de la part de son maßtre, et nous a
priĂ©s d’attendre. Il ne rapportait pas nos cannes, ce qui voulait dire
que nous allions ĂȘtre admis. Le _yĂ©vogan_ n’a pas tardĂ© Ă  paraĂźtre,
accompagnĂ© de deux des siens et suivi d’une jeune fille armĂ©e d’un
Ă©ventail. Lui-mĂȘme portait nos cannes; il nous les a rendues aprĂšs nous
avoir donné une poignée de main à chacun; puis, nous invitant à nous
asseoir, il s’est Ă©tendu sur une natte posĂ©e Ă  terre. Il nous a reçus
dans cette attitude, la pipe à la bouche, appuyé sur un coude, tandis
que la jeune esclave l’éventait et chassait les moustiques.

«Nous avons parlé de choses et autres: de la chaleur, de la pluie et du
beau temps. Le chapeau blanc et la soutane blanche de mon confrĂšre, plus
neufs que les miens, excitaient davantage la convoitise de notre hĂŽte.
«Tu devrais, m’a-t-il dit, me donner un habit et un chapeau semblables
aux vĂŽtres. Vous ĂȘtes _babba_ (ce mot veut dire pĂšre), mais ne le
suis-je pas aussi? Tous mes administrĂ©s m’appellent du nom de _babba_
qu’on vous donne.» L’argumentation du _yĂ©vogan_ ne m’a point convaincu;
toutefois, je lui ai promis un chapeau, lui faisant observer qu’un
chapeau noir lui conviendrait mieux. Je viens de lui envoyer le vieux
chapeau que mon confrùre avait pour son voyage, dont nous n’avions plus
que faire. Il m’envoie dire que le chapeau _de fĂ©ticheur des blancs_ lui
servira aux jours de solennité.

«Généralement on ne parle que par interprÚte au _yévogan_ et aux autres
chefs: c’est une rubrique du cĂ©rĂ©monial des rĂ©ceptions, dont on a de la
peine Ă  s’affranchir. Les chefs sont entourĂ©s d’espions qui, de la
sorte, entendent tout ce qu’on dit. De plus, l’interprùte adoucit dans
sa traduction les mots durs ou blessants de l’interlocuteur Ă©tranger.
Les indigĂšnes seuls parlent directement aux chefs en langue du pays. Si
un blanc converse avec eux autrement que par interprùte, ce n’est jamais
que dans l’intimitĂ© et en l’absence des espions.

«L’usage du pays veut que l’on ne reçoive pas un ami sans lui offrir Ă 
boire: l’étiquette exige que l’ami ne refuse point. En offrant, celui
que l’on visite a soin de montrer qu’il n’a aucune mauvaise intention;
refuser serait avoir l’air de se dĂ©fier; dans le style et les usages du
pays, ce serait presque dire Ă  son hĂŽte: «Qui sait? peut-ĂȘtre veux-tu
m’empoisonner.» Le _yĂ©vogan_ donc a fait porter Ă  boire, et nous avons
bu. Voici comment les choses se sont passées: un serviteur est arrivé,
tenant à la main un plateau sur lequel étaient trois verres, une
bouteille d’eau et un flacon de _gin_. AprĂšs avoir posĂ© le plateau, il a
versĂ© de l’eau dans un verre; puis il a passĂ© cette eau dans les deux
autres verres, de maniÚre à lui en faire toucher les parois intérieures,
et il a bu l’eau. Il nous disait Ă  sa maniĂšre: «Voyez! ni l’eau, ni les
verres ne cachent la mort.» Servant ensuite de l’eau Ă  tous, il nous
mettait en demeure de nous prononcer nous-mĂȘmes. Ne pas boire eĂ»t Ă©tĂ© un
signe de défiance dont le _yévogan_ aurait eu le droit de se formaliser:
c’est pourquoi nous avons bu, quoique l’eau offerte fĂ»t toute bourbeuse.
Cet échange de bons procédés est un préliminaire obligatoire. Cela fait,
le servant a versé du _gin_, et il a bu: ce qui voulait dire que nous
pouvions boire aussi. Alors seulement il a versé dans les trois verres
de la liqueur qu’il venait de goĂ»ter le premier. Pour ne pas choquer
notre hÎte, il a fallu boire; mais il nous a été impossible de tout
avaler: l’affreuse liqueur nous brĂ»lait la gorge et l’estomac. Et le
_yévogan_ de rire de nous voir reculer devant un verre de _gin_. Il a
compris notre embarras, et il nous a permis de passer notre verre Ă  ses
gens.

«Voilà, mes chers parents, un échantillon du savoir-vivre des nÚgres.»

Pour compléter les renseignements de cette lettre, empruntons à M.
Lafitte les dĂ©tails de la rĂ©ception dont il fut l’objet Ă  l’est de
Lagos, de la part de Possou, roi d’ÉpĂ©. «ArrivĂ©s au centre du lac,
raconte M. Lafitte[21], au moment oĂč nous apercevions distinctement la
terre, le chef des canotiers, en nous montrant un groupe de noirs debout
sur la rive, nous dit: «C’est le roi!» Et aussitĂŽt, lui et ses
compagnons poussĂšrent un hurrah formidable. M. Bieul et moi agitĂąmes nos
mouchoirs. Le roi et sa cour, pour ne pas ĂȘtre en reste de politesse
avec nous, répondirent à notre salut avec une telle puissance de
poumons, que nous fĂ»mes stupĂ©faits du degrĂ© de vacarme oĂč peut arriver
la voix humaine.

[21] _Le Pays des nĂšgres_, p. 165.

«Enfin nous abordùmes. Sa Majesté nous reçut presque dans ses bras, au
saut de la pirogue, et peu s’en fallut que le monarque africain ne prüt,
comme on dit vulgairement, un billet de parterre. Remis de son émotion,
Possou nous serra vigoureusement la main, ainsi que ses chambellans. DĂšs
ce moment, nous étions amis.

«Possou paraissait avoir cinquante ans,--un ùge avancé en Afrique;--mais
il n’était pas un nĂšgre dĂ©crĂ©pit; il restait encore de la vigueur dans
son corps légÚrement affaissé par un fort embonpoint. Un sourire
perpĂ©tuel s’épanouissait sur sa large figure, vrai miroir de son Ăąme. Il
eĂ»t gagnĂ© Ă  ĂȘtre vĂȘtu simplement, car les haillons pittoresques dont il
s’était affublĂ©, sans doute en notre honneur, en faisaient une sorte de
hĂ©ros de carnaval. Mais sa coiffure s’harmonisait parfaitement avec son
visage placide; c’était un bonnet de coton aux vives couleurs, dont le
floc Ă©panoui retombait sur l’épaule gauche. Les chambellans, au nombre
de quatre, habillés dans le goût nÚgre,--pagne trÚs-large serré autour
des reins,--avaient aussi de bonnes figures. Avec six jeunes gens de
dix-huit à vingt ans,--la fleur de la jeunesse du royaume,--armés de
carabines, c’était toute la suite de notre nouvel ami.

«Le roi nous conduisit lui-mĂȘme Ă  l’habitation qu’il nous avait fait
prĂ©parer Ă  une faible distance de la lagune. Sous le nom d’ÉpĂ©, on
comprend la ville haute, située sur un plateau élevé de plusieurs mÚtres
au-dessus du niveau de la lagune, et la ville basse, qui n’est, à
proprement parler, qu’un village de pĂȘcheurs, composĂ© de quelques huttes
mal construites. C’est au village que le roi nous recevait, et c’est sa
propre maison de campagne qu’il mettait à notre disposition.

«La susdite maison, bùtie en terre et couverte en chaume, se composait
d’une sorte de vestibule et de deux chambres qui s’ouvraient sur le
vestibule. Les chambres n’ayant d’autre ouverture qu’une porte
trĂšs-basse fermĂ©e par une natte, le jour y pĂ©nĂ©trait Ă  peine, et l’air y
était complétement vicié. Quant au mobilier, il était des plus simples:
un lit de bambou couvert d’une natte, un siĂ©ge taillĂ© dans un tronc
d’arbre, une cruche pleine d’eau et une calebasse.--Est-ce que nous
allons passer la nuit dans ce taudis? demandai-je Ă  M. Bieul.--Je
conviens, me dit-il, qu’on n’y sera pas trĂšs-commodĂ©ment, mais enfin
c’est toujours un abri.--N’importe, repris-je, le Possou doit ĂȘtre un
pauvre sire; car les paysans de France logent mieux leurs bĂȘtes que lui
ses amis.»

«Un cri de Possou arrĂȘta notre conversation: le dĂźner Ă©tait servi. Le
monarque africain avait eu le bon goût, par cette belle soirée, de faire
dresser la table au milieu de la cour. Voici le détail de ce couvert
royal. La table n’était autre qu’un lit de bambou de la forme d’une
ottomane, exhaussé de cinquante centimÚtres pour la circonstance, et
couvert d’un pagne jadis blanc; trois caisses de gin faisaient office de
siéges. Il y avait des assiettes de porcelaine anglaise à fond bleu, des
verres Ă  pied, des couteaux Ă  manche d’ébĂšne, des cuillers et des
fourchettes en ruolz. Ces assiettes Ă  fond bleu me rappelĂšrent
l’histoire d’un EuropĂ©en mort Ă  ÉpĂ© pour avoir mangĂ© dans une de ces
assiettes préalablement frottée avec du poison: mais je me rassurai en
voyant la figure honnĂȘte de notre amphitryon.

«Possou s’assit au bout de la table, M. Bieul Ă  sa droite, moi Ă  sa
gauche. Les chambellans se tinrent prĂšs de nous, tandis que les six
jeunes nùgres de la garde du roi se placùrent à l’autre bout de la
table, sur la mĂȘme ligne, la carabine Ă  l’épaule. Comme nous venions de
nous placer, un nÚgre apportait un immense plat de riz surmonté de deux
poules bouillies. Le roi enleva aussitît les deux cuisses d’une poule,
se servit copieusement du riz et se mit à manger sans nous offrir d’en
prendre notre part.--VoilĂ  qui est peu poli, dis-je Ă  M. Bieul; est-ce
que le roi nous aurait invités seulement pour assister à son
repas?--Prenez patience, me répond mon compagnon, Possou mange le
premier pour nous prouver qu’il n’y a de poison ni dans le riz, ni dans
la poule. En effet, aprÚs avoir goûté de la poule et du riz, le roi nous
dit de nous servir. Le gin remplaçait le vin. ConformĂ©ment Ă  l’étiquette
nĂšgre, Possou but le premier... A la suite de nombreuses libations de
gin, il s’endormit la figure dans son assiette. Les chambellans et les
gardes dßnÚrent des restes qui traßnaient sur la table.»

Nous pourrions ajouter encore des détails fort singuliers; mais nous
n’avons pas la prĂ©tention de tout dire. D’ailleurs, bien des
particularitĂ©s doivent moins ĂȘtre attribuĂ©es aux rĂšgles de l’étiquette
qu’à l’originalitĂ© des personnages. On a dĂ» remarquer que les gens de
Possou avaient le pagne roulé autour des reins: les nÚgres ne peuvent,
en prĂ©sence du roi, jeter le pagne sur l’épaule, ni user du parasol, ni
mettre souliers ou chapeau.

La bienséance exige que, dans une réunion, le plus digne seul ait un
siĂ©ge; les autres s’assoient par terre. Les chefs indigĂšnes venaient
nous visiter à la Mission. Or souvent, pendant que l’un d’eux conversait
avec nous, survenait un second ayant sur lui la préséance. AussitÎt le
premier venu quittait son siĂ©ge et s’asseyait par terre. Insister pour
le lui faire conserver eĂ»t Ă©tĂ© l’humilier, car cela l’aurait obligĂ© Ă 
avouer son infériorité; en outre, il eût été impoli envers le plus digne
de ne pas respecter son droit de prĂ©sĂ©ance. Un jour, j’invitai QuouĂ©nou,
chef de Wydah. J’avais eu l’idĂ©e d’inviter au mĂȘme repas un certain
Inando, personnage trĂšs-influent de la maison du _yĂ©vogan_; je m’en
ouvris à Quouénou. «Garde-toi de le faire, me fut-il répondu: ce serait
une humiliation pour Inando, sur qui j’ai le pas; devant moi il ne peut
accepter un siége. Il est préférable que tu lui envoies chez lui quelque
chose du repas.»

Le respect des vieillards est un principe sacré: «Respectez les anciens:
ce sont nos pÚres», dit-on. Et encore: «Jeune homme, ne cherche pas à te
substituer aux anciens dans la direction des affaires.--Puisque l’enfant
n’a pu voir ce qui s’est passĂ© avant lui, qu’il lui suffise de
l’entendre raconter.--Prenez les habitudes de votre pùre; ce que votre
pÚre ne faisait point, évitez de le faire, ou bien vous vous
perdrez.--Le frÚre aßné remplace le pÚre.» Nous pourrions multiplier nos
citations; les nÚgres nous diraient que «le roi ne se coiffe pas du
vulgaire filla, mais qu’il a sa couronne»; que les dĂ©cisions du roi
n’admettent point la discussion, comme celles des sujets: «le peuple
s’assemble pour dĂ©libĂ©rer, mais le roi a son conseil», etc.

D’égal Ă  Ă©gal, les nĂšgres sont polis et bienveillants par principe: «La
politesse engendre l’amitiĂ©, disent-ils;--ne pas souhaiter la bienvenue
Ă  celui qui revient de voyage, c’est ĂȘtre impoli envers ceux qui Ă©taient
restĂ©s Ă  la maison;--mĂ©priser son semblable, c’est se mĂ©priser
soi-mĂȘme;--ne pas aider celui qu’on voit dans l’embarras, c’est le tuer
dans son cƓur.» Cette derniĂšre maxime est sublime: elle n’est point
l’expression d’une pure thĂ©orie, et les noirs s’entr’aident bien
rĂ©ellement, puisqu’un de leurs dictons affirme que «jamais Ă  Oyo
(capitale du Yorouba) un misérable ne meurt de faim». Voici un autre
dicton bien significatif: «Quand vous ne pouvez secourir les malheureux
avec votre argent, vous les visitez; si vous ne pouvez les visiter, vous
leur envoyez des paroles de consolation et d’encouragement.» Notons-le:
cette maxime ne se traduit pas sous forme de conseil; elle a un sens
dĂ©claratif, exprimant ce que l’on fait et non pas seulement ce qui se
doit faire.

En voyage, pour peu qu’on s’éloigne des villes et des villages distants
les uns des autres, on rencontre, sur le bord du chemin, dans les lieux
isolĂ©s, de petits pavillons[22] composĂ©s simplement d’une toiture en
feuilles reposant sur des piquets: c’est un abri mĂ©nagĂ© aux voyageurs.
Là, le voyageur trouve des provisions de bouche: des fruits, de l’eau,
etc. Il prend ce qu’il veut et dĂ©pose Ă  cĂŽtĂ© les cauris du payement. «La
premiÚre fois que je fis cette rencontre, je fus étonné, dirai-je avec
M. Courdioux.--Pourquoi, demandé-je à mes hamaquaires, pourquoi a-t-on
placĂ© et abandonnĂ© lĂ  toutes ces choses?--Pour ĂȘtre vendues.--Mais oĂč
sont les marchands?--Nous ne savons pas, PĂšre; peut-ĂȘtre Ă  une lieue
d’ici.--Et les voyageurs et les passants ne volent rien de tout
cela?--Oh! non, PĂšre. On est si heureux de trouver des vivres et des
rafraĂźchissements sur sa route, dans des lieux aussi Ă©cartĂ©s, qu’on se
garderait bien de rien toucher avant d’avoir dĂ©posĂ©, comme tu vois, le
prix convenu.» Moi, qui profitai souvent de ces abris et de ces
rafraĂźchissements, je prie Dieu de le rendre au centuple aux amis
inconnus dont la main bienveillante me procura un précieux soulagement.

[22] On les nomme en nago _arodjé_.

L’usage que je signale est gĂ©nĂ©ral Ă  la cĂŽte des Esclaves. Un autre
usage général, et qui a une grande influence sur les relations sociales,
c’est de regarder et de traiter comme solidaires les uns des autres les
membres d’une mĂȘme famille, les habitants d’une mĂȘme ville, les gens de
mĂȘme nation ou de mĂȘme couleur: car souvent le nĂšgre ne reconnaĂźt
d’autre distinction, d’individu à individu, que celle de _blancs_ et de
_noirs_, de _noirs_ et de _rouges_ (_égnia poucpa_, gens rouges,
Foullas). Nous avons vu refuser l’entrĂ©e d’OkĂ©adan (v. p. 28) Ă  deux
missionnaires français, pour des griefs imputables, non à un
missionnaire, à un Français, mais à un _blanc_; ce n’est pas un fait
rare et isolé. Chez les Minas en particulier, un débiteur insolvable est
un danger pour tous ceux de sa maison et de sa localitĂ©: s’ils vont chez
les crĂ©anciers, ils sont exposĂ©s Ă  y ĂȘtre retenus en otage, afin que
leurs parents et leurs amis pressent le payement des dettes ou qu’ils
livrent le dĂ©biteur. Durant mon sĂ©jour Ă  AgouĂ©, j’entendais quelquefois
circuler des bruits de guerre. Informations prises, j’apprenais qu’un
maßtre riche en esclaves les équipait et se disposait à aller reprendre
un de ses gens retenu en otage dans quelque village voisin, sous
prĂ©texte qu’un habitant d’AgouĂ© avait contractĂ© dans ce village des
dettes qu’il nĂ©gligeait de payer. Dans les maisons, on rend les esclaves
ou les femmes tous solidairement responsables des méfaits commis, tant
que le vrai coupable reste inconnu. Un vol commis secrĂštement par un
seul individu peut, de la sorte, provoquer le chĂątiment de dix, quinze,
vingt personnes tout à fait innocentes. J’ai connu un esclave qui se
donna le malin plaisir de faire fustiger ses douze ou quatorze
compagnons; il avait nom Lafi. Avant d’ĂȘtre pris et rĂ©duit en esclavage
par le roi de Dahomey, Lafi faisait métier de voler des enfants, des
femmes, des hommes mĂȘme, et de les vendre dans les marchĂ©s de
l’intĂ©rieur. DouĂ© d’une force herculĂ©enne, il en abusa pour la rapine,
tant qu’il eut la libertĂ©; esclave, il demeura un voleur fieffĂ©. Un
soir, tandis que ses compagnons se livraient au sommeil, Lafi va trouver
le maĂźtre.--«MaĂźtre, dit-il, tu es bon, et je n’aime pas qu’on te trompe
ou qu’on te vole; or, quelques-uns de mes compagnons, mĂ©connaissant tes
bontés, se sont introduits dans le magasin; ils ont enlevé tels et tels
objets. Tu es si bon pour nous que je n’ai pu m’empĂȘcher de venir
t’avertir; on a grandement tort d’agir ainsi Ă  ton Ă©gard!--C’est bien!
répondit le maßtre; va te coucher.» Le lendemain matin, le maßtre, ayant
constaté que les objets désignés avaient disparu réellement, appela tous
les esclaves auprĂšs de lui; il demanda Ă  leur chef qui avait commis le
larcin. Le chef et le sous-chef dĂ©clarĂšrent n’en rien savoir.--«Personne
ne sortira, que je ne le sache», dit le maßtre. Une seconde, une
troisiĂšme fois, la mĂȘme question amena la mĂȘme rĂ©ponse. Cependant, les
esclaves n’avaient pu aller acheter leur dĂ©jeuner, et le besoin de
manger ne décidait point à faire des aveux. Le maßtre alors les chargea
de chaünes, omettant à dessein d’enchaüner les voleurs de profession.
Les autres murmuraient, mais ils n’en venaient pas encore à un aveu.
Enfin, le maßtre se décida à recourir au fouet. Chacun subissait les
coups sans dénoncer le coupable. Que faire? Un sourire malin, qui
effleura les lĂšvres de Lafi, pendant l’opĂ©ration, fut un indice
révélateur. On enlÚve les fers à tous, on en charge Lafi, et on le
fouette. Lui, se plaint amĂšrement d’ĂȘtre injustement maltraitĂ©; il crie,
il se fĂąche; finalement il se dĂ©clare prĂȘt Ă  tout rĂ©vĂ©ler, et il dĂ©cline
plusieurs noms.--«Puisque tu connais les voleurs, dit le maßtre, selon
toute apparence tu sais ce que sont devenus les objets volés.--Oui,
répond-il, je le sais.--Va les chercher.--Que les voleurs viennent avec
moi.» Lafi aurait voulu que les esclaves dénoncés par lui sortissent en
ville enchaßnés: il se trompa dans ses calculs; car les soupçons du
maßtre pesaient désormais sur lui seul; lui seul avait la chaßne au cou;
seul, il Ă©tait dĂ©signĂ© pour sortir dans cet appareil. Il s’y refusa. Le
maĂźtre, au courant de ses habitudes, envoya faire des recherches, et les
objets volés furent retrouvés. Tout ne se borna pas là: ceux qui avaient
été calomniés traßnÚrent Lafi devant un féticheur pour lui faire subir
l’épreuve du poison. Il n’osa pas _boire le fĂ©tiche_: il s’avoua
coupable.--Pauvre Lafi! rendu à la liberté, il reprit son ancien métier
de voleur d’hommes. Un jour, il se laissa prendre en flagrant dĂ©lit; on
lui coupa la tĂȘte. «Voleurs, disent les DahomĂ©ens, prenez garde: il y a
une épée au Dahomey.» Il y en a une aussi chez les Nagos.


II

Le LANGAGE est le lien principal de la société, le moyen de nous
communiquer rĂ©ciproquement nos pensĂ©es et nos sentiments. «Si l’homme
est fait pour parler, c’est apparemment pour parler Ă  quelqu’un», dit J.
de Maistre. Je ne saurais ici vouloir tenter un essai sur la
linguistique de la cÎte des Esclaves; je me contenterai de considérer
les langues comme élément social. A ce point de vue, le _mina_, le
_djédji_ ou _fongbé_, le _yorouba_ ou _nago_ ont des traits de
ressemblance frappants: chacune de ces trois langues se prĂȘte
admirablement à toutes les exigences de la politesse la plus prévenante
et des rapports de la vie sociale.

En nago et en djédji, la formule habituelle de salutation est _okou_;
elle peut trĂšs-bien se traduire par notre mot _salut_. Les Nagos se
saluent par d’interminables _okou_; aussi, dans la colonie anglaise de
Sierra-Leone, on les appelle les _akous_[23]. Au terme générique, on
ajoute presque toujours un autre mot, suivant les circonstances; en
sorte qu’il n’y a pas un Ă©tat, une position oĂč l’on ne reçoive une
salutation spĂ©ciale, un signe particulier d’intĂ©rĂȘt et de bienveillance.
Le matin, on dit: _okou aouro_, salut du matin; au milieu de la journée:
_okou ossan_, bonjour; la nuit: _okou allé_, bonne nuit; en se quittant,
le soir: _o da oro_, Ă  demain. A celui qui revient vers sa maison, on
dit: _okou abo_, salut du retour; Ă  celui qui est assis: _okou djoko_; Ă 
celui qui travaille: _okou dchĂš o_; Ă  celui qui vend: _okou ra_; Ă  celui
qui achùte: _okou ta_, etc. Les salutations varient à l’infini de cette
maniĂšre: on ajoute simplement au mot _okou_ un verbe exprimant l’état
dans lequel se trouve la personne qu’on salue, ou l’action qu’elle fait.

[23] Dans _okou_, l’_o_ initial est ouvert: pour une oreille peu
exercĂ©e, c’est un _a_.

Lorsqu’on s’adresse Ă  ceux qui sont Ă©loignĂ©s ou distraits par leurs
occupations, on fait suivre la salutation de l’exclamation _o_: _okou
o!--okou dché o!_...

«Que Dieu vous donne une longue vie!--Dieu aide celui qui travaille»,
sont des maniùres populaires de se saluer entre amis. On s’adresse mille
souhaits de ce genre.

Toutes ces paroles sont accompagnées de prostrations, de génuflexions,
de battements de mains, de claquements de doigts. La mimique fait ici
partie du langage; l’usage a donnĂ© un sens distinct et significatif Ă 
certains gestes, Ă  certaines poses, qui ont, dans les relations
sociales, une importance au moins égale à celle de la parole articulée.
Un noir, par exemple, montre son respect pour le roi et pour les grands
autant par sa mise que par ses discours, autant par la pose que par la
parole. Devant eux, il ne garde pas le pagne sur l’épaule; il s’incline,
il s’agenouille, il se prosterne, il se couvre de poussiùre, suivant les
circonstances; chacun des mouvements susdits a sa signification, sa
portée réelle, son importance dans le savoir-vivre. Le noir rampe devant
le roi et devant les chefs: avant d’entrer dans la cour de rĂ©ception, il
roule son pagne Ă  la hanche. AussitĂŽt qu’il est entrĂ©, si le roi est
présent, il se met à genoux, se prosterne, et met le front dans la
poussiùre par trois fois; puis il se traüne sur les genoux jusqu’auprùs
du roi ou du chef, et il demeure accroupi pour lui parler. Ce cérémonial
est obligatoire: on doit se prosterner mĂȘme devant le bĂąton du roi,
comme nous le dirons tout à l’heure.

Pour saluer, on s’arrĂȘte Ă  cinq ou six pas du personnage qui reçoit, et
l’on bat des mains d’une maniùre suivie, à plusieurs reprises; aprùs
quoi, on frappe trois coups et l’on fait claquer bruyamment les doigts
de la main droite sur la paume de la main gauche. Ce bruit de mains et
de doigts se nomme _agpĂ©_, mot que l’on traduirait fort improprement par
applaudissements; l’_agpĂ©_ des habitants de la cĂŽte des Esclaves n’a ni
la vivacité, ni la signification de nos applaudissements: il est plus
modĂ©rĂ©; il exprime le respect, et non l’enthousiasme. Pour applaudir,
marquer l’admiration ou acclamer quelqu’un, on pousse un long murmure en
se tapotant la bouche, de maniĂšre Ă  produire un long et bruyant
_ou-ou-ou_.

Dans la rue, les prostrations ont lieu aussi devant les chefs et les
fĂ©ticheurs. GĂ©nĂ©ralement on se dĂ©couvre l’épaule et l’on ramĂšne le pagne
sur le bras gauche, pour saluer.

La ville est curieuse Ă  visiter le matin; aux premiĂšres heures du jour,
les noirs sont d’une obsĂ©quiositĂ© excessive; on les entend se demander Ă 
tout instant s’ils ont bien dormi,--_o soun rĂ©?_--s’ils se sont bien
Ă©veillĂ©s,--_o dji rĂ©?_--s’ils sont en paix,--_alafia?_--Et la maison?
_illĂš nko?_--Et la femme? _iya nko?_--Et les enfants? _ommo nko?_... Ils
n’en finissent jamais; et Ă  chaque pas, ils dĂ©bitent le mĂȘme
questionnaire, provoquant sans cesse des _ho!_ mille fois répétés comme
signe d’assentiment.

Les féticheuses minas ont une singuliÚre façon de saluer: elles tournent
le dos Ă  la personne Ă  qui elles rendent leurs devoirs, se mettent Ă 
genoux et font de longs battements de mains Ă  plusieurs reprises.
D’ordinaire, on les arrĂȘte aux premiers coups, en disant dans l’idiome
du pays: _Ă©gno!_ c’est bien! ou _Ă©gno nto!_ trĂšs-bien! A ce mot, la
fĂ©ticheuse[24] se lĂšve et s’en va. Il est dĂ©fendu aux _danwĂ©s_ de parler
l’idiome vulgaire.

[24] On les appelle _danwé_ dans cette contrée.

Grande est la surprise du voyageur européen, qui se voit saluer de la
sorte pour la premiĂšre fois. Dans la rue, au moment oĂč il va se croiser
avec une personne, celle-ci se détourne et tombe à genoux. Comment
supposer que c’est pure civilitĂ©? Et s’il ne croit pas avoir affaire Ă 
une folle, les maniÚres de cette danwé ne lui paraßtront-elles pas
originales, excentriques?

L’inertie et la modĂ©ration caractĂ©ristiques du noir percent dans ses
discours: un mot qu’il a toujours à la bouche trahit son caractùre, et
ce mot a son synonyme dans tous les idiomes de la cĂŽte; Ă  tout moment, Ă 
tout propos, le noir vous dit: _C’est bien!_ ou encore: _Je
comprends_[25]. Nous avons dit qu’il n’attaque pas les difficultĂ©s de
front; aussi ne comptez pas qu’il oppose un refus formel à la demande
des grands; il ne se mettra pas en opposition Ă©vidente avec quelqu’un,
surtout avec les blancs; il biaisera, il répondra: (en mina et en
djĂ©dji): _Égno!_ (en nago) _Oda!_ C’est bien! Cela ne veut pas toujours
dire qu’il approuve ou qu’il est satisfait: non! il ajourne, il Ă©lude,
il se retranche derriùre un mot vague: _j’entends!_ c’est-à-dire: nous
verrons. Souvent ce mot est un refus déguisé, une fin de non-recevoir
qui ressemble à l’assentiment.

[25] En mina et en djédji: _mcé!_--en nago: _mo gbo!_ je comprends,
j’entends.

La colÚre du noir éclate souvent en paroles: «_Que Chacpana_ (dieu de la
petite vĂ©role) _te tue!_--_Qu’Egoungoun_ (revenants) _te mette en
piÚces!_--_Que Chango_ (dieu de la foudre) _te hache!_» sont des
imprécations trÚs-usitées.

Deux autres imprĂ©cations fort communes sont des traits de mƓurs. La
premiĂšre s’adresse Ă  la mĂšre de son adversaire: «_Ebi yo gba ’ya Ăš_, que
la faim dévore ta mÚre!» Jamais on ne parle du pÚre. Le pÚre est craint,
il n’est pas aimĂ©! Bien des fois, j’ai accompagnĂ© chez leurs parents les
élÚves de la Mission: ils saluaient le pÚre à leur arrivée, et aussitÎt
ils couraient auprĂšs de leur mĂšre. Il n’y avait de vĂ©ritable expansion,
d’intimitĂ© rĂ©elle qu’avec elle. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit
sensible aux injures dirigĂ©es contre elle: attaquer la mĂšre, c’est
attaquer l’enfant dans ses plus chùres affections.

Si le nùgre veut maudire quelqu’un, le repousser, le frapper
d’ostracisme, il lui lance avec mĂ©pris l’imprĂ©cation suivante: «_Okou
gbĂš!_» Mort de l’igbĂš! puisses-tu mourir seul, isolĂ©, perdu, abandonnĂ©
dans la solitude des bois! Mourir dans l’igbù, c’est n’avoir ni feu ni
lieu; c’est la mort ignominieuse du maudit, repoussĂ© par tous avec
dĂ©dain: «_Okou gbĂš!_» est l’expression du souverain mĂ©pris.

A qui souhaite-t-on de mourir dans l’_igbĂš_? HĂ©las! trop frĂ©quemment Ă 
un infirme, Ă  un lĂ©preux, Ă  un vieillard, Ă  l’enfant difforme, aux fous.
Pourquoi les repousse-t-on dans l’igbù? Par un mouvement de barbare
Ă©goĂŻsme: parce qu’on ne peut plus rien attendre d’eux. «_Meurs dans
l’igbĂš!_»... L’ñme paĂŻenne dĂ©voile toute sa laideur dans ce seul mot.


III

Le BATON joue un rÎle important chez les nÚgres. «Avez-vous à gouverner
des animaux, dit avec humour l’auteur des _Loisirs d’un banni_ (A. V.
Arnault)--armez-vous d’un morceau de bois rond, plus court qu’une
perche, moins mince qu’une baguette, moins gros qu’une bĂ»che... et vous
voilĂ  pasteur, roi, gĂ©nĂ©ral ou tambour-major, suivant l’espĂšce de bĂȘtes
que vous avez Ă  conduire, suivant que vous serez Ă  la tĂȘte d’une troupe
ou à la queue d’un troupeau.

«Sceptre, houlette, bùton de commandement, bùton doré ou non doré, tout
cela n’est que du bois et du mĂȘme bois.»

Le _Dictionnaire universel du dix-neuviĂšme siĂšcle_ dit, au mot _BĂąton_:
«L’histoire philosophique de l’humanitĂ© tiendrait, au besoin, dans cet
article.» Nous ne saurions trouver étranges les détails qui vont suivre,
à moins d’oublier notre propre histoire et nos usages.

Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nÚgres en font la
personnification de la force matérielle: _Chango_ signifie étourdir par
un choc violent (_chan_, frapper violemment;--_go_, stupéfier). A cette
personnification de la force physique, comme à l’Hercule des anciens, on
donne, pour symbole et pour arme, une massue, un casse-tĂȘte en bois
trÚs-dur, un bùton appelé _otché_.

Ce n’est pas le seul usage religieux du bñton. Les nùgres placent des
bĂątons sacrĂ©s Ă  l’entrĂ©e de leurs cases; ils commettent la garde de la
maison Ă  cette espĂšce de dieux lares;--les prĂȘtres se livrent Ă  la
divination par l’inspection de petits bñtonnets qu’ils lancent à
terre;--des bùtonnets rentrent dans la confection des _ondés_ ou
amulettes que les païens portent sur eux;--enfin, les féticheurs ont un
bĂąton pastoral se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un
ou deux chiffons en forme de glands; leur superstition attache sans
doute une vertu particuliĂšre Ă  ces morceaux d’étoffe.

Dans l’ordre civil, le bĂąton est un insigne d’autoritĂ©. M. Auguste
Laforet, auteur d’une monographie fort intĂ©ressante du _bĂąton_, explique
comment il l’est devenu. «Dans les temps les plus reculĂ©s, dit-il, les
chefs des premiĂšres agrĂ©gations d’hommes furent les vieillards, les
patriarches auxquels leur grand Ăąge imposait, pour soutenir leurs pas
chancelants, la nĂ©cessitĂ© d’un appui, _d’un bĂąton, qui devient
naturellement l’attribut de leur autoritĂ© paternelle_... Lorsque, par
suite de la transformation des familles en tribus, et des tribus en
nations, l’autoritĂ© des chefs dut changer de caractĂšre, et de paternelle
devint politique;--lorsque se fit sentir le besoin de se défendre contre
ses voisins, et l’ambition de les attaquer, alors l’insigne de la
puissance souveraine changea aussi: ce fut une lance, _toujours un
bñton, mais un bñton garni de fer, une arme enfin non moins qu’un
attribut et un signe de commandement_.»

La dignitĂ© et l’autoritĂ© du roi et des chefs s’attachent au bĂąton et le
suivent partout: on doit au bĂąton le respect et les honneurs qui sont
dus au maĂźtre du bĂąton. Ainsi les sujets se prosternent devant le bĂąton
royal comme devant le roi lui-mĂȘme. En voyage, et lorsqu’ils sortent la
nuit, le roi et les chefs ont un bùton pour se défendre: celui-là est
garni d’anneaux de fer à l’un des bouts; quelquefois c’est une lance.

Ils ont en outre le bĂąton de cĂ©rĂ©monie et de commandement qu’ils
remettent entre les mains des messagers chargés de traiter une affaire
en leur nom.

Les personnages marquants du pays, les Européens et les négociants se
servent du bĂąton dans les rapports journaliers, pour se faire
représenter auprÚs des autorités ou de toute autre personne. Du reste,
cet objet n’a pas de forme rigoureusement dĂ©terminĂ©e.

Nous empruntons Ă  l’ouvrage de M. Laforet signalĂ© plus haut des notes de
M. Rouland, ancien agent de commerce au Dahomey:

«On a généralement plusieurs bùtons, tout au moins trois, savoir:

«Le bĂąton officiel, pour les cĂ©rĂ©monies d’apparat, les nĂ©gociations, les
grandes circonstances;

«Le bùton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires avec les
autorités locales;

«Enfin, le bĂąton amical, d’un caractĂšre purement privĂ©, pour les
communications personnelles et intimes.

«Tout message d’un blanc Ă  un chef noir, et rĂ©ciproquement, quelles
qu’en soient la nature et l’importance, n’a jamais lieu sans ĂȘtre
accompagnĂ© de l’un de ces trois bĂątons, portĂ© par un _moce_ ou
interprĂšte.

«Le bĂąton accompagne de mĂȘme, en toute circonstance, les communications,
officielles ou non, que les gens du pays s’envoient entre eux.

«La personne à qui un bùton est adressé le prend dans la main pour
Ă©couter le message; elle ne le rend au moce que le jour et au moment oĂč
elle est en mesure de donner la réponse.

«La rĂ©ception d’un bĂąton du roi de DahomĂ© donne lieu au cĂ©rĂ©monial
suivant. Le bùton est porté par un cabécÚre attaché à la personne du
roi, et qui est escortĂ© d’_agĂŽli-gans_ (gardes du palais). A l’entrĂ©e du
cortĂ©ge, on se lĂšve, tĂȘte nue; on retire avec prĂ©caution les deux ou
trois fourreaux d’étoffes qui recouvrent le bĂąton royal; alors le
cabécÚre et sa suite se prosternent le visage dans la poussiÚre. Dans
cette attitude, l’assistance Ă©coute le message royal. Tout le monde se
relĂšve ensuite, et le destinataire qui avait tenu constamment une main
sur le bĂąton, le prend et le garde jusqu’au jour qu’il fixe au cabĂ©cĂšre
pour donner sa réponse au roi.

«On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries de faux bùtons;
mais il est trĂšs-facile de dĂ©jouer la ruse, et le noir qui s’en rend
coupable est passible d’un chĂątiment sĂ©vĂšre. Il pourrait mĂȘme ĂȘtre puni
de mort, si un sentiment d’humanitĂ© ne portait les EuropĂ©ens Ă  garder le
silence sur ces tentatives de fraude.

«Les bùtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à la capitale, AbÎmé,
Ă  trois journĂ©es dans l’intĂ©rieur. Introduit devant le roi, le moce se
prosterne la tĂȘte contre terre, la baise par trois fois, dĂ©couvre le
bùton, le donne au roi et énonce le but de sa mission. La réponse est
toujours remise Ă  plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bĂąton
est logé et traité à la résidence royale.

«En résumé, le bùton, à la cÎte des Esclaves, a un caractÚre presque
sacrĂ©; ce qui s’explique d’autant mieux, que, dans ces pays Ă©loignĂ©s,
privés de routes et de toute correspondance postale, il ne peut exister
d’autres moyens de transmettre sĂ»rement les communications.

«A l’ouest du DahomĂ©, les distances entre les localitĂ©s sont encore plus
grandes; aussi le bĂąton est-il d’un usage plus rĂ©pandu. C’est au point
que les agents de factorerie ont la précaution de faire reconnaßtre un
certain nombre de bùtons, afin que leurs expéditions soient toujours
accompagnĂ©es d’un bĂąton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise.

«Le seul endroit oĂč l’emploi du bĂąton tende Ă  diminuer, c’est Lagos. Ce
point est au pouvoir des Anglais; il est de plus en plus envahi par
l’élĂ©ment europĂ©en, et la densitĂ© de la population y rend les relations
plus faciles qu’ailleurs. Cependant, dans leurs rapports entre eux, les
noirs de ce pays restent fidĂšles Ă  la coutume du bĂąton, et le vieux
Kosioko, roi dĂ©possĂ©dĂ© de Lagos, se passe de temps Ă  autre l’innocente
fantaisie d’envoyer son royal bñton aux personnes auxquelles il veut
donner une marque de distinction. Deux anecdotes, d’un caractùre bien
diffĂ©rent, donneront une idĂ©e de l’importance du bĂąton Ă  la cĂŽte
occidentale d’Afrique.

«La partie de la cĂŽte situĂ©e immĂ©diatement Ă  l’ouest du DahomĂ© est
habitée par une foule de petites tribus indépendantes, qui se livrent
frĂ©quemment Ă  des actes d’exaction et de pillage.

«Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu dans le pays, avait
expĂ©diĂ© une embarcation de marchandises par lagune. Comme d’habitude, le
chef de la pirogue Ă©tait porteur du bĂąton de l’agent. La pirogue fut
attaquée par des indigÚnes appartenant à une petite tribu riveraine. On
pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés et
maltraités.

«A cette nouvelle, l’agent de la factorerie s’empressa de demander
justice aux chefs d’une tribu voisine qui, par sa puissance et sa
situation, était souvent appelé à régler ces sortes de conflits. Amenés
devant un Conseil de vieillards, les dĂ©linquants exposĂšrent qu’un de
leurs membres avait subi un traitement indigne de la part de l’agent qui
dirigeait précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que, ignorant que
cette factorerie eĂ»t changĂ© de chef, ils n’avaient fait qu’user d’un
droit légitime en se vengeant, sur les marchandises et le personnel de
la factorerie, d’un acte coupable qui ne devait pas rester impuni. Les
vieillards donnùrent droit à la tribu, et, tout en plaignant l’agent de
Grand-Popo d’avoir Ă  supporter les consĂ©quences d’une faute commise par
son prédécesseur, le Conseil légitima la prise des marchandises.

«On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la pirogue
dĂ©valisĂ©e, l’agent apprit que, dans la bagarre, un assaillant s’était
emparĂ© du bĂąton et l’avait brisĂ© en morceaux. AussitĂŽt le Conseil se
remet en sĂ©ance, et, sous le coup d’une indignation profonde, la tribu
est condamnée, non-seulement à la restitution des marchandises volées,
mais encore à rechercher les débris du bùton et à les rapporter
solennellement Ă  la factorerie. De plus, facultĂ© est donnĂ©e Ă  l’agent de
faire arrĂȘter, comme otage, tout individu de la tribu qu’il rencontrera,
et cela pendant six mois.

«Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement
français avait eu la bonne inspiration d’accorder un protectorat au roi
de Porto-Novo. TrĂšs-peuplĂ© et trĂšs-fertile, cet État excitait depuis
longtemps la convoitise des Anglais, établis tout prÚs de là, à Lagos.
C’était pour rĂ©sister aux empiĂ©tements de ses ambitieux voisins que le
roi avait sollicité la protection de notre pays.

«On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat. Deux
avisos de guerre français, ancrĂ©s, l’un devant Kotonou, sur le rivage de
la mer, l’autre Ă  Porto-Novo mĂȘme, dans l’intĂ©rieur de la riviĂšre Osa,
garantissaient la sécurité du pays et favorisaient, par leur seule
présence, le libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était
malsain, et le sĂ©jour pour nos marins n’était pas des plus agrĂ©ables.
Cela ne fut pas Ă©tranger Ă  l’abandon par la France de ce protectorat si
utile. Un malheureux incident, dont le bĂąton fut la cause, amena la
rupture.

«Le commandant français avait pour moce un noir de Lagos, fils de
l’ex-roi Kosioko. Celui-ci Ă©tait l’ennemi jurĂ© du roi de Porto-Novo,
Mécpon. Un jour que ce moce parut devant Mécpon, avec le bùton du
commandant, son maĂźtre, il fit preuve d’un manque de respect si Ă©vident
que le roi, oubliant toute mesure, arracha le bĂąton des mains du moce et
le lui cassa sur la tĂȘte.

«Inutile de dĂ©crire l’émotion qui se rĂ©pandit dans le pays, Ă  la
nouvelle de ce fait inouï. Évidemment le roi n’avait voulu que chñtier
l’arrogance d’un jeune homme, fils de son ennemi, qui s’était prĂ©valu de
sa qualitĂ© d’ambassadeur pour le narguer. Mais le commandant français
jugea que l’honneur national avait subi un outrage dont il rĂ©clama
sur-le-champ rĂ©paration, menaçant d’user de reprĂ©sailles en cas de
refus. Les gens de Porto-Novo consentirent à tout, et l’on vit le roi,
le roi à qui des lois anciennes et respectées défendent de sortir de sa
demeure,--se rendre à bord du bùtiment français pour offrir ses excuses
au commandant.

«Par suite de la fùcheuse disposition de nos marins à ce moment,
l’affaire, on le voit, fut conduite avec une extrĂȘme rigueur. On s’en
ressentit tellement de part et d’autre que, d’aprùs les rapports qui lui
furent adressĂ©s sur cet incident, l’amiral commandant les forces navales
Ă  la cĂŽte occidentale d’Afrique ordonna l’abandon immĂ©diat du
protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue l’occasion de voir
l’influence de la France s’établir dans ces parages.»

Le noir de la cĂŽte des Esclaves emploie le bĂąton comme carte de visite,
pour saluer ses amis; il en fait une lettre de créance pour recommander
ses délégués, le remet à son fondé de pouvoir comme titre authentique de
sa procuration; au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le bĂąton
vaut plus qu’une signature: il en tient lieu, et, de plus, il est la
personnification de celui qui l’a remis. A la signature on accorde une
autoritĂ© morale que l’on peut souvent contester; au bĂąton on est obligĂ©
en tout cas d’accorder les marques extĂ©rieures de respect que l’on doit
Ă  la personne du maĂźtre.


IV

La DIVISION DU TEMPS ayant son importance dans les relations sociales,
nous en dirons un mot. Les nĂšgres de la cĂŽte des Esclaves distinguent
les saisons par les variations atmosphériques et par les travaux
agricoles propres Ă  chaque Ă©poque; mais ils n’ont pas un jour ou un mois
dĂ©signĂ© pour ĂȘtre le premier de l’annĂ©e. Les fĂȘtes annuelles revenant
dans les mĂȘmes saisons servent de base Ă  leurs calculs, lorsqu’ils
veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement.

Ne demandez pas Ă  un noir son Ăąge ou celui de ses enfants; il vous
répondra, _de peur de vous fùcher par son silence_; mais il vous
répondra sans discernement, et raisonnera de son ùge comme il
raisonnerait de l’époque antĂ©diluvienne. Demandez-lui s’il a vingt ans,
trente ans: il vous accordera l’affirmation ou la nĂ©gative, selon qu’il
croira l’une ou l’autre plus conforme Ă  votre idĂ©e.

En janvier 1866, Ă  bord d’un steamer anglais, je fus accostĂ© par un
noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue nationale. «Bonjour,
moussieu, me dit-il; toi Français?» A mon affirmation, il répliqua
vivement: «Et moi aussi.» La réplique me surprit: je savais bien que les
indigĂšnes de notre colonie du SĂ©nĂ©gal sont noirs, toutefois je n’avais
jamais fait attention à cette circonstance qu’ils sont _mes
compatriotes_ et que j’ai des _compatriotes noirs_, par consĂ©quent.

Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de vingt-cinq ans
environ. Il me raconta que natif de Gorée, il avait étudié le français
dans cette ville; qu’il Ă©tait parti du SĂ©nĂ©gal Ă  l’ñge de seize ans;
qu’il avait passĂ© dix ans Ă  bord de navires français, cinq ans au Gabon,
huit ans sur des vaisseaux anglais, quatre ans Ă  Fernando-Po. Il ajouta
qu’il avait sĂ©journĂ© encore derniĂšrement chez lui une quinzaine
d’annĂ©es. Tout cela donnait un total exorbitant. «Quel Ăąge as-tu donc?»
lui dis-je, en m’efforçant de contenir un sourire moqueur.--«Dix-huit
ans», dit mon interlocuteur avec assurance. Je n’y tins plus: l’ironie
se trahit sur ma physionomie. Le noir sourit et dit: «Vois-tu, moussieu,
nĂšgre ne compte pas les ans; si nĂšgre dit son Ăąge, ne crois pas lui; lui
ne sait pas.» Il me rĂ©pondit avec une si grande bonhomie qu’il eĂ»t pu
donner des points au savetier de La Fontaine disant:

Par an? Ma foi, monsieur, ce n’est point ma maniùre
De compter de la sorte.

Au lieu de demander au noir quel ùge il a, demandez-lui quand il est né:
vous obtiendrez une rĂ©ponse plus nette et plus sĂ»re; il vous dira qu’il
est nĂ© Ă  l’époque oĂč s’accomplit tel ou tel Ă©vĂ©nement, quand on planta
cet arbre... etc., etc. Souvent mĂȘme, son nom sera une rĂ©ponse: au
Dahomey, par exemple, les enfants nĂ©s Ă  l’époque de la destruction de
_Chagga_ reçurent le nom de cette ville.

Les fĂȘtes annuelles sont appelĂ©es _odoun_ chez les Nagos; ce nom dĂ©signe
aussi la pĂ©riode d’un an qui doit ramener ces fĂȘtes. De mĂȘme _ossĂ©_
signifie jour férié et semaine ou période septenaire, qui ramÚne ce
jour. Quand on a besoin de préciser le sens de ces deux mots, on les
fait précéder du mot _ijo_, jour, afin de déterminer le jour férié et le
jour de la fĂȘte.

Les Minas ont des noms pour chaque jour de la semaine; les Nagos n’en
ont point, à moins qu’ils ne les empruntent aux Malais. Le mot _ochou_,
lune, désigne le mois lunaire. On compte par mois lunaires; seulement
ces mois n’ont pas un nom particulier qui les distingue. A AgouĂ©, les
féticheuses annoncent la nouvelle lune par des promenades et des chants
Ă  travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces cris et ces
chants, on vous répondra: «_Les danwés cherchent la lune._»

La division du jour et de la nuit en un certain nombre d’heures n’est
point connue: on détermine les heures du jour par la position du soleil,
celles de la nuit par le chant du coq. Le jour, on dit: Quand le soleil
était ou quand il sera à tel point; quand le jour commence à luire;
quand le soleil est au zĂ©nith... Les jours Ă©tant d’égale durĂ©e Ă  toutes
les Ă©poques de l’annĂ©e, dans ces rĂ©gions, cette maniĂšre de dĂ©signer
l’heure ne manque pas d’exactitude, attendu que le soleil, dans toutes
les saisons, Ă  la mĂȘme heure, est Ă  peu prĂšs au mĂȘme point.

Le chant du coq marque les heures de la nuit:

1er chant du coq, _akouko-chiwadjou_;--2e chant du coq, _adadji,
adadjiwa_; chant qui précÚde immédiatement le lever du soleil, _oféré,
ofé_.




CHAPITRE VI

PLAISIRS ET RÉJOUISSANCES.


Quand Dieu crĂ©a l’homme, il le plaça au milieu des dĂ©lices du paradis.
Dégradé par le péché, condamné aux privations, à la douleur physique et
à la souffrance morale, l’homme cherche toujours le plaisir, parce que
le plaisir est l’avant-goĂ»t du bonheur cĂ©leste pour lequel il est créé.
Tous les hommes poursuivent le plaisir; s’ils ne vivent pas dans un
accord parfait, c’est qu’ils ne cherchent pas tous leur plaisir dans les
mĂȘmes choses: l’un aime l’argent, l’autre se plaĂźt Ă  le dĂ©penser;
celui-ci recherche les douceurs de l’oisivetĂ©, celui-lĂ  les transports
de la joie.

Donc, pour bien connaĂźtre un individu, il faut savoir oĂč il cherche son
plaisir. Étudions nos nùgres à ce point de vue: voyons-les dans la joie,
dans le jeu et dans les fĂȘtes.

Le nĂšgre se plaĂźt Ă  entretenir des relations amicales et suivies avec
ses semblables; il confesse dans ses adages «qu’il ne dit jamais «à
demain» Ă  son voisin» d’une façon absolue: c’est-Ă -dire que le moindre
motif le fera courir encore chez lui. «On ne peut vivre sous le mĂȘme
toit sans se parler, dit-il; un fou venant d’Ika et un idiot d’Ilouka ne
sauraient s’empĂȘcher de sympathiser, s’ils se rencontrent.» Il mĂ©prise
ceux qui fuient la société: «AprÚs avoir mangé, la chÚvre rentre à la
maison; aprÚs avoir mangé, la brebis rentre à la maison; le porc mange
et ne rentre pas: c’est pour cela qu’il est si mĂ©prisable.»

Que si le nÚgre aime les réunions nombreuses et les repas en commun,
c’est pour l’agrĂ©ment qu’il trouve dans le commerce avec ses semblables.
Il le dĂ©clare lui-mĂȘme: «Nous allons avec nos amis manger l’_Ă©fo_ chez
les autres, afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de
nourriture chez nous.--Malgré le nombre considérable des absents, on ne
regrette que l’absence de celui qui rĂ©jouit la sociĂ©tĂ©.»

Dans les rĂ©unions, on s’amuse aux jeux d’esprit: proposer et deviner des
Ă©nigmes est un divertissement cher aux nĂšgres, mĂȘme aux enfants; ils se
livrent des heures entiĂšres Ă  ces badinages spirituels. Ils ont des
Ă©nigmes fort bien rĂ©ussies. Qu’on en juge par celle-ci sur la _pirogue_:
«Je suis longue et mince, je suis dans le commerce, et je n’arrive
jamais au marché.»

Les énigmes ne sont pas les seules productions spirituelles propres à
égayer les longues méridiennes et les soirées plus longues encore; elles
offrent mĂȘme beaucoup moins d’intĂ©rĂȘt que les _alos_, rĂ©cits
allégoriques et populaires qui circulent de bouche en bouche. Les _alos_
constituent la littĂ©rature des nĂšgres: l’_akpalo_ ou conteur d’_alos_
est recherché dans les cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de
ces conteurs se font un métier de débiter des contes: on les nomme pour
cela _akpalo kpatita_. Il ne faut pas confondre l’_akpalo_ avec
l’_ologbo_. Celui-ci se tient Ă  la cour pour raconter la lĂ©gende des
ancĂȘtres du roi; tandis que le premier est un vĂ©ritable rapsode, allant
de ville en ville, de cercle en cercle.

Le chant et le son du tam-tam sont l’accompagnement ordinaire dont le
rapsode se sert pour agrĂ©menter son rĂ©cit. «L’_ogidigbo_», dit un adage
dont l’harmonie imitative ne peut se rendre dans la traduction,
«l’_ogidigbo_ l’emporte sur tous les autres tam-tams: si une parabole
est rendue sur l’_ogidigbo_, celui qui saisit le mouvement se met à
danser: _Vieillis, Ajagbo, vieillis; Î roi, vieillis, puissé-je vieillir
aussi!_» Ces derniÚres paroles, que nous avons soulignées, se chantent
en battant le tam-tam; elles sont lĂ  moins pour le sens que pour marquer
la mesure; nous le répétons: elles ont en nago une harmonie que la
traduction ne peut rendre: «GBO, AJAGBO; GBO, OBBA, GBO; KI ÉMI KI O SI
GBO.» Prononcé vite et en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé
à la danse par l’_ogidigbo_.

Le chant, le tam-tam et la danse concourent Ă  rendre les _alos_ fort
attrayants. Pour exciter l’attention des auditeurs, le rapsode annonce
qu’il va commencer: «_Alo!_» s’écrie-t-il, et tous de rĂ©pondre avec
vivacitĂ©: «_Alo!_» L’_akpalo_ annonce alors le sujet d’une maniĂšre
vague, disant simplement qui sera le héros de son récit: «_Alo mi
DA-FIRI-GBAGBO l’éri_... Mon alo a trait Ă ...» Cette maniĂšre d’annoncer
le sujet est plus singuliÚre que compréhensible; et pourtant il est rare
que le conteur n’emploie pas cette ritournelle inintelligible «_da
firi-gbagbo_».

Le conteur entre aussitît en matiùre. Écoutons-le:

«Mon conte a trait à tous les animaux.

«Les animaux, ayant fait un tam-tam, s’assemblĂšrent pour danser:
«Allons, dansons», se dirent-ils.

«Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam; l’élĂ©phant est
aussi malhabile. Lorsque l’élĂ©phant essaye, il fait preuve d’une insigne
maladresse. On danse toujours. Voici venir l’oiseau appelĂ© _liri_; il se
juche sur le tam-tam, il bat ainsi:

Tinlégué-Tinlégué
Tingué-ti-ooun!

«L’élĂ©phant bat le tam-tam, il ne sait s’en tirer:

Tinlégué-Tinlégué
Tingué-ti-ooun!

«Le daim bat, il ne sait s’en tirer:

Tinlégué-Tinlégué
Tingué-ti-ooun!

«Le buffle bat, il ne sait s’en tirer:

Tinlégué-Tinlégué
Tingué-ti-ooun!

«L’oiseau ayant battu de la sorte, les animaux s’écrient: «Qui donc nous
raille ainsi?» Et ils courent sus Ă  l’oiseau, qui s’enfuit.

«Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois, saute sur
l’oiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux voulurent savoir
ce qu’était devenu l’oiseau: «Je m’en suis lĂ©chĂ© les lĂšvres», repartit
le chat.--«Ce voleur! répliquÚrent les animaux; il volera toujours
jusqu’à ce qu’il en meure.»--Et le chat rĂ©pĂ©tait: «Gnaou! gnaou!»

Tels sont les alos. Le nùgre se passionne d’autant plus, en les
entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme auquel il est
toujours sensible. Jamais il n’entend le tam-tam sans tressaillir de
joie; aussi, jamais il n’y a de fĂȘte sans tam-tam. C’est l’instrument
national. Il prend des formes et des grandeurs diverses; il varie depuis
le tout petit tam-tam placĂ© comme ex-voto auprĂšs des idoles, jusqu’au
tam-tam Ă©norme qui ne paraĂźt qu’aux grandes solennitĂ©s. Ce dernier, gros
et long, est orné souvent de sculptures sans élégance, telles que les
font les indigùnes. Il n’a rien de notre grosse caisse, quoiqu’il en
tienne lieu, Ă  certain point de vue. Il s’appelle le _gbĂ©dou_: on le
rencontre dans les cours intérieures du palais, dans la case des grands
cabĂ©cĂšres, auprĂšs de certains temples. On s’en sert dans les
rĂ©jouissances publiques, dans les fĂȘtes religieuses et dans les
funĂ©railles des personnes de distinction. A chaque fĂȘte on rĂ©pand du
sang des victimes sur les symboliques images qui ornent le _gbédou_
(tĂȘtes d’animaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.): «On les arrose aussi
d’huile de palme et d’eau-de-vie, on les couvre de plumes des poules
offertes en sacrifice. C’est un objet qui devient hideux et repoussant;
quand les féticheurs, les yeux hagards et injectés de sang, viennent en
tirer des sons caverneux, vous croiriez assister Ă  une fĂȘte satanique;
l’ñme est sous l’impression d’une mystĂ©rieuse terreur.» (Courdioux.)

Signalons en outre le _kosso_, l’_agbĂ©_, le _gangan_, l’_ogboun_... Le
joueur assied l’_akpinti_ à terre entre ses jambes; il tient le _gbata_
sur ses genoux et le frappe des deux cÎtés. Le _doundoun_ est chargé de
grelots; le _dchéckéré_ se manie comme le tambour appelé tambour de
basque: on l’agite et l’on glisse le pouce sur la peau.

Le tam-tam des nùgres n’est point comme celui des Indiens et des
Chinois: ce n’est pas un simple plateau de mĂ©tal, c’est un tronc d’arbre
ou une branche creusĂ©s et couverts d’une peau Ă  une ou aux deux
extrĂ©mitĂ©s. La peau frappĂ©e Ă  l’aide d’une baguette produit un son Ă  peu
prÚs uniforme. Les mélodies du tam-tam ne diffÚrent guÚre que par la
mesure et la cadence; toutefois chaque espĂšce de tam-tam a son rhythme
particulier; chacun imprime Ă  la danse un mouvement qui lui est propre.
Aussi dit-on: _danser le gbata, danser le doundoun, danser le gangan_...
Le _kalara_ est le mouvement le plus accéléré.

_Ilou_, nom générique désignant tous les tam-tams en général, a pour
racine le verbe _lou_, frapper. On frappe sur cette peau retentissante;
on frappe, on frappe toujours: tant et si fort que le tympan de
l’oreille en est brisĂ©. NĂ©anmoins tout ce bruit n’est pas sans avoir une
certaine harmonie passionnée, délirante.

Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le soldat nĂšgre a un
culte semblable Ă  celui que nos soldats professent pour le drapeau de
leur corps. Le tam-tam de guerre enlevĂ© Ă  l’ennemi est un trophĂ©e
glorieux que le vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est
orné de crùnes humains.

Les chefs principaux se payent le luxe d’une troupe de musiciens qui les
honorent du bruit assourdissant de leurs instruments. Les musiciens font
Ă  qui mieux mieux pour augmenter le vacarme: ils frappent Ă  coups
redoublés sur les tam-tams; ils font rendre à leurs fifres leurs sons
les plus criards; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes
qui leur servent de trompes, et ils s’accompagnent du cliquetis produit
par la grenaille de fer agitée dans une gourde. Cette musique sauvage ne
saurait ĂȘtre riche qu’en discords.

Les enfants relient par une petite ficelle de 8 Ă  10 centimĂštres deux
graines creuses dans lesquelles ils ont mis de la grenaille de fer; ils
frappent ces deux graines l’une contre l’autre en cadence, comme on fait
avec des castagnettes.

La clochette de fer est employée par les féticheurs; le crieur public
s’en sert lorsqu’il annonce les volontĂ©s du roi.

Le _dourou_ est peu rĂ©pandu sur la cĂŽte. C’est une espĂšce de mandoline,
composĂ©e d’une calebasse recouverte d’une peau, et d’un manche sur
lequel sont tendus des filaments de palmier, ou de longs crins. Le son,
frĂȘle et nasillard, ne manque ni de piquant, ni d’originalitĂ©. J’ai vu
quelquefois jouer du _dourou_ avec un archet. Les proverbes nagos nous
apprennent combien les nĂšgres aiment la musique du _dourou_, et combien
ils sont passionnĂ©s pour la danse: «Vous n’avez pas encore entendu
résonner le _dourou_, et déjà vous dansez gaiement», dit un de ces
proverbes.

La danse des nÚgres se fait remarquer par une mimique érotique analogue
au zambacueca des crĂ©oles; la passion s’y exalte souvent jusqu’au
paroxysme. DĂšs qu’il se livre Ă  cet amusement chĂ©ri, le noir ne se
possĂšde plus: ses pieds, ses jambes, ses bras, sa tĂȘte, tout en lui
entre en mouvement; ses épaules semblent se disloquer, ses coudes se
touchent; il crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la
poitrine; il se livre Ă  des contorsions effrĂ©nĂ©es oĂč l’impudeur
s’affiche souvent sans retenue. Les deux sexes participent gĂ©nĂ©ralement
aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en groupe ou par
essaims. Les hommes seuls exécutent les danses de guerre; ils dansent en
faisant la parade; ils font des décharges de mousqueterie et brandissent
le sabre en dansant; c’est en dansant qu’ils simulent l’attaque, la
surprise, la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant,
reculant, lançant le fusil et le rattrapant en l’air.

On voit des danseurs de profession aller de case en case, de village en
village, et se donner en spectacle. Les spectateurs battent des mains
pour accompagner la musique et le chant.

Outre la musique et la danse, les nĂšgres aiment les processions
pompeuses et les festins. Les musulmans célÚbrent de cette maniÚre les
fĂȘtes prescrites; les Minas font de grandes rĂ©jouissances Ă  l’occasion
de la récolte des ignames. Hélas! pourquoi faut-il donner le nom de
fĂȘtes aux dĂ©goĂ»tantes orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces
réjouissances?

Les Ă©poques des fĂȘtes rappellent ordinairement des idĂ©es religieuses:
ainsi l’on cĂ©lĂšbre la nouvelle lune, les fĂ©tiches... Les prĂȘtres ont des
chants et des danses d’une monotonie fatigante. Les jeunes filles
enrÎlées dans la féticherie répÚtent, durant de longues heures, en
refrain, sur deux tons différents, ces deux exclamations: «AH! HAN!»
Puis elles poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer
celui de «KYRIE». Ce cri revient souvent.

On célÚbre les couronnements, les victoires, les funérailles, les
anniversaires des morts... Dans toutes ces fĂȘtes, du reste, la musique,
le chant, la danse, les libations et les festins constituent les
principaux divertissements. On y prodigue la poudre en fusillades
nombreuses. Je ne dirai rien ici des réjouissances sanglantes et
inhumaines qui souillent la fĂȘte des coutumes, cĂ©lĂ©brĂ©e annuellement au
Dahomey. Toutefois je laisse la parole Ă  M. Lafitte[26], pour nous
raconter comment on se comporta dans une simple parade qui eut lieu Ă 
Wydah, durant son séjour dans cette ville. Gréré, roi de Dahomey,
préparait une expédition contre Abéokouta, la ville inexpugnable des
Egbas. «Mais, avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le
comble Ă  sa gloire, il Ă©tait nĂ©cessaire, croyait-il, d’éblouir les
blancs de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires, et
par l’étalage du butin et des esclaves, fruit de la derniĂšre expĂ©dition.
De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait sur tout le littoral et
porterait la terreur jusque dans Abéokouta...

[26] _Le Dahomey_, page 133.

«... Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays que des
merveilles dont Wydah allait ĂȘtre le théùtre. Les blancs, convoquĂ©s par
invitation royale, devaient ajouter par leur présence aux splendeurs de
la fĂȘte...

«Vers dix heures du matin, les sons d’une musique infernale, les cris et
les hurlements d’une foule en dĂ©lire, nous annoncĂšrent que le premier
point du programme, le dĂ©filĂ©, Ă©tait en voie d’exĂ©cution.

«A onze heures, la tĂȘte du cortĂ©ge dĂ©filait sur la place du fort
portugais: c’étaient des femmes vĂȘtues de pagnes neufs, marchant une Ă 
une et portant, posée sur leurs cheveux crépus, une bouteille de _gin_:
elles longĂšrent l’extrĂ©mitĂ© de la place et se rangĂšrent en cercle.
D’autres femmes suivaient, chargĂ©es d’objets divers capturĂ©s sur
l’ennemi; elles formùrent un second cercle. Puis ce fut le tour d’une
multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur avais jamais
vu; ils se placĂšrent devant les femmes et mirent leurs fusils au repos.
Un grand nombre de nĂšgres de tout Ăąge, de tout sexe, les mains derriĂšre
le dos, venaient aprĂšs. Ces malheureux, libres il y a quelques jours,
rehaussaient la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant un sort
plus cruel. Leur figure dĂ©faite et empreinte d’une morne rĂ©signation
faisait mal à voir; un long jeûne avait épuisé leurs forces, et la
maigreur de leur corps était à peine cachée par des haillons souillés de
sang et de boue. De temps Ă  autre, ils regardaient d’un Ɠil hĂ©bĂ©tĂ© ce
qui se passait autour d’eux; le plus souvent leurs regards se portaient
vers la terre et y restaient fixement attachés.

«Le dĂ©filĂ© continuait toujours, et bientĂŽt il ne resta plus qu’un petit
espace libre au milieu de la place.

«Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient en laisse; ces
chevaux avaient appartenu aux chefs d’un village dĂ©truit. Les tĂȘtes de
ces chefs, exécutés quelques jours auparavant, en présence du roi,
étaient fixées au bout de longues perches que les porteurs agitaient à
tout instant. Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées
planaient au-dessus de la foule; quatre ou cinq, plus féroces, rasaient
les tĂȘtes sanglantes, et ne s’enfuyaient, aux cris poussĂ©s par la
populace, que pour revenir encore. La musique, qu’on entendait dĂ©jĂ 
depuis longtemps, fit enfin son apparition, et avec elle se montrĂšrent
le mĂ©hou, les grands cabĂ©cĂšres venus d’AgbomĂ©, le prince Schoundaton, le
yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nÚgres du vulgaire occupaient
les rues adjacentes. Un hourra formidable s’éleva au milieu de la foule,
et l’exhibition prit un caractùre nouveau.

«Jusque-là chacun était resté immobile à son poste; mais alors
commencĂšrent les danses extravagantes mĂȘlĂ©es de clameurs sinistres. Les
captifs, enchaßnés, qui pouvaient à peine se mouvoir, furent forcés de
prendre part au mouvement général; leurs gardiens brandissaient
au-dessus de leurs tĂȘtes des coutelas Ă©normes, des massues armĂ©es de
pointes de fer.

«Cette scÚne infernale, à laquelle la fatigue des acteurs mit seule un
terme, dura prĂšs d’une heure.»

Laissons maintenant M. Courdioux nous dĂ©crire une fĂȘte fĂ©tiche. Lui
aussi raconte ce qu’il a vu et entendu; Ă©coutons-le:

«Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances, un
caractĂšre de fĂȘte populaire; les nĂšgres y accourent de plusieurs lieues
Ă  la ronde. Chaque idole a son _azĂą-dahĂŽ_ (jour de fĂȘte). Les cĂ©rĂ©monies
en sont réglées par les féticheurs. Trois choses sont indispensables: un
sacrifice, de copieuses libations et des danses interminables. On se
réunit sur la place qui existe toujours à cÎté des principaux temples.
Tout se passe en plein air.

«Le grand _voduno_ asperge d’eau lustrale l’idole et la foule. La
victime est amenée: tantÎt un mouton, tantÎt des poules ou des pigeons,
tantît une chùvre ou un bouc, plus rarement un bƓuf. Le sang humain ne
coule plus guĂšre qu’à la cour des rois et des princes. Mais, hĂ©las! qui
pourrait compter les victimes humaines offertes encore actuellement en
public ou en secret, dans les palais des rois et des princes du Dahomé
et de Porto-Novo?

«Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par intervalles les
péripéties du sacrifice. Cependant la foule demeure grave, silencieuse
et recueillie. De temps en temps quelques _hou! hou!_ prononcés en
frappant de la main sur la bouche, sont un indice pour le voduno que
tous les assistants lui sont unis d’esprit et de cƓur. D’immenses _hou!
hou! hou!_ saluent le moment oĂč le fĂ©ticheur rĂ©pand le sang sur la tĂȘte
de l’idole et autour du temple. Il en asperge parfois les assistants.

«On prépare ensuite les chaudiÚres pour y cuire les chairs de la
victime. Lorsqu’on a transformĂ© tous ces dĂ©bris en une sorte de ragoĂ»t,
chacun peut en avoir une part. Un Brésilien se crut obligé, un jour, à
la cour du roi de Dahomé, de goûter (il me le raconta avec horreur) à un
brouet de haricots au sang humain.

«BientĂŽt le tafia remplit les calebasses et met la joie et l’animation
dans tous les cƓurs. Aux premiers sons du tam-tam, tous trĂ©pignent, tous
sont prĂȘts, et la danse commence pour finir quelquefois huit jours plus
tard. Quelques tam-tams et le bruit de centaines de mains se frappant la
poitrine en cadence tiennent lieu d’orchestre.

«Il y a quelques annĂ©es, j’ai Ă©tĂ© tĂ©moin d’une danse sacrĂ©e vraiment
diabolique. C’était Ă  Agoussa, village situĂ© en face de Porto-Novo sur
la rive opposĂ©e de la lagune Osa. Je passais dans les Ă©paisses forĂȘts de
palmiers qui couvrent tout ce pays. Tout Ă  coup, la voix ronflante, mais
sourde et prĂ©cipitĂ©e, d’un Ă©norme tam-tam se fit entendre Ă  travers les
arbres. Un Ă©lĂšve de la mission qui m’accompagnait me dit:

«--PĂšre, les gens d’Agoussa cĂ©lĂšbrent une fĂȘte en l’honneur du dĂ©mon;
ils ont la rĂ©putation d’ĂȘtre de grands adorateurs du diable. On raconte
toutes sortes d’horreurs de leurs cĂ©rĂ©monies.

«--Allons de ce cĂŽtĂ©-lĂ , lui dis-je; je tiens Ă  en juger par moi-mĂȘme.

«--Non, non, PĂšre, s’écria l’enfant; ces gens-lĂ  sont mĂ©chants, surtout
quand ils sont sous l’influence de leur mauvais esprit; n’y allez pas,
ils vous maltraiteront.

«--N’aie pas peur qu’il m’arrive rien, non plus qu’à toi. Suis-moi et
avançons avec prudence.

«BientĂŽt nous vĂźmes une Ă©claircie dans la forĂȘt, du cĂŽtĂ© oĂč le tam-tam
continuait Ă  se faire entendre de plus en plus distinctement. Nous
Ă©tions sur le bord d’une clairiĂšre. Un grand arbre, un bombax de GuinĂ©e,
en ombrageait une partie. A la lisiĂšre du bois, du cĂŽtĂ© opposĂ© oĂč nous
nous trouvions, était adossé un vieux temple fétiche.--Voilà la maison
du diable, s’écria mon petit nĂšgre; ne nous montrons pas.

«On n’entendait que le tam-tam. Une centaine de nĂšgres et de nĂ©gresses
exĂ©cutaient une ronde devant l’image de Satan, un gros fĂ©tiche accroupi
Ă  l’entrĂ©e du temple, et tout rougi du sang qu’on venait de rĂ©pandre en
son honneur. Ils se suivaient les uns derriĂšre les autres, sans mot
dire, le corps penchĂ© du cĂŽtĂ© gauche et les bras pendants. L’eau
ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraßtre comme huilés.
Leurs yeux Ă©taient rouges, leurs visages contractĂ©s et empreints d’un
ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi depuis des heures et
peut-ĂȘtre depuis des jours et des nuits. Je fus pris d’un profond
sentiment de pitié, et, levant les mains au ciel, je demandai à Dieu
pardon et miséricorde pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre
compte du danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je
m’avançai de quelques pas sur la place, mon petit nùgre demeurant en
arriĂšre.

«DĂšs qu’on m’aperçut, un sourd grognement se fit entendre, le tam-tam
parut hĂ©siter d’abord et se mit bientĂŽt Ă  battre plus fort et plus
rapidement que jamais. La ronde continua avec un redoublement de
vitesse. Un fervent disciple du _legba_ (dĂ©mon) ne doit s’arrĂȘter qu’à
bout de forces et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou
trois féticheurs se détachÚrent du groupe des danseurs et vinrent, avec
un regard menaçant, me signifier de m’éloigner. Ils ne parlaient pas.
Ils se contentaient de me faire des signes expressifs. Ils étaient
possĂ©dĂ©s; j’eus peur. Toute la troupe des Ă©nergumĂšnes fit mine de venir
de mon cĂŽtĂ©. Je me dĂ©cidai Ă  m’éloigner, n’ayant rien Ă  faire auprĂšs de
ces pauvres victimes de la rage et de la haine du démon[27].»

[27] _Missions catholiques_.

Nous aurons plus tard occasion de parler des _Egoungoun_ et des
_ZambĂ©tos_, et des reprĂ©sentations qu’ils donnent afin de rĂ©jouir le
public. Terminons ce chapitre en parlant d’un jeu de combinaison fort à
la mode Ă  la cĂŽte des Esclaves. On trouve ce jeu ou des jeux analogues
chez la plupart des peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom
d’AYO; ailleurs on l’appelle _ouari_; les FulbĂ©s le nomment _ouri_; les
Niam-Niams, _mangala_. D’aprùs Schweinfurth, la Nubie et l’Égypte ont
empruntĂ© le mangala Ă  l’Afrique centrale; ce jeu est connu aussi des
Wolofs et des Mandingues. On le joue habituellement sur une planche
longue et épaisse, dans laquelle sont creusés des trous, disposés sur
deux rangs Ă©gaux. Le nombre de trous n’est pas le mĂȘme partout: le
_tschela_ des Kimbundas en a quarante; le mangala des Niam-Niams, seize,
celui des Nubiens, douze. L’_ayo_ de la cîte des Esclaves en a douze
aussi. La partie se joue Ă  deux: les joueurs ont vingt-quatre graines
servant de jetons; ils les distribuent par quatre dans les trous, de
leur cĂŽtĂ©; puis chacun Ă  son tour prend les jetons d’une case et les
place un Ă  un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans les
cases de son adversaire un ou deux jetons seulement s’en empare, et la
partie continue jusqu’à ce que l’un des deux ait tout pris à l’autre.
Les combinaisons de ce jeu, souvent fort compliquées, exigent une grande
tension d’esprit.




CHAPITRE VII[28]

ÉTAT RELIGIEUX.

[28] Ce chapitre et les deux suivants ont été publiés dans la _Revue
du Monde catholique_.


On dit généralement que le fétichisme est la religion des noirs; le
fĂ©tichisme, c’est-Ă -dire l’adoration des objets naturels, animaux,
plantes, riviĂšres, etc.

Il est vrai, les noirs adressent leur culte aux objets naturels; par
peur, par reconnaissance ou par superstition, ils se prosternent devant
la crĂ©ature; mais on a tort de supposer qu’ils ignorent le CrĂ©ateur.
Nous ne nions pas que ce culte soit grossier, trĂšs-grossier; cependant,
il ne nous est pas possible d’admettre qu’il n’y ait dans ce culte que
l’élĂ©ment grossier. Les noirs ont plus que l’adoration de la matiĂšre; on
est injuste à leur égard, lorsque, par légÚreté ou parti pris, on en
veut faire une espùce d’_hommes primitifs_ que des transformations
successives ont distinguĂ©s de l’animal, sans les rendre semblables
encore Ă  l’homme blanc; on est injuste Ă  leur Ă©gard lorsqu’on prĂ©tend
que leur culte exclut l’idĂ©e de Dieu et les tient Ă  genoux devant la
matiĂšre pure.

Ils n’ont pas besoin d’_arriver_ Ă  l’idĂ©e de Dieu. Cette idĂ©e, ils
l’ont; et, dans leur cƓur, un sentiment domine toutes les aspirations:
le sentiment religieux. Cette idĂ©e s’est obscurcie; ce sentiment s’est
corrompu; l’esprit a eu ses dĂ©faillances, le cƓur a eu ses faiblesses;
malgrĂ© tout, le noir n’a pu accumuler assez d’erreurs pour faire
disparaĂźtre cette idĂ©e qui prime toutes les autres dans l’esprit humain;
il n’a pu se dĂ©grader au point de perdre le sentiment religieux.

CicĂ©ron disait: «Il n’existe pas de peuple, si barbare et si sauvage
qu’on le suppose, qui n’ait la pensĂ©e d’un Dieu, quoiqu’il ignore sa
nature[29].» Depuis Cicéron, des peuples, en grand nombre, sont entrés
dans l’histoire, et la parole du philosophe romain est demeurĂ©e toujours
vraie. Ce n’est pas en parlant des noirs de la cîte des Esclaves qu’on
pourra lui donner un démenti.

[29] CICÉRON, _De leg._, I, 24.

Qu’on me permette de citer des observations fort justes de M. LĂ©once de
la Rallaye[30]: «On se fait d’habitude une idĂ©e fausse du paganisme
antique, surtout aux premiers Ăąges du monde. Le paganisme n’a Ă©tĂ© dans
l’origine _qu’une altĂ©ration de la vraie doctrine_ rĂ©vĂ©lĂ©e de Dieu Ă 
Adam et aux patriarches, altération coupable, sans doute, dans son
principe, puisqu’elle Ă©manait de l’orgueil de l’esprit et de la
faiblesse des sens, mais _qui laissait néanmoins subsister un grand fond
de vérité_. La grande erreur et le grand crime de ces temps-là fut, en
quelque sorte, de _déplacer_ Dieu et de prétendre voir une vertu divine
rĂ©sider essentiellement dans des ĂȘtres qui n’étaient que de pures
crĂ©atures... Mais l’idĂ©e mĂȘme de Dieu demeurait profondĂ©ment empreinte
dans l’humanitĂ© primitive.»

[30] _Revue du Monde catholique_, 10 juin 1877, p. 677.

Alors mĂȘme que «tout Ă©tait Dieu, si ce n’est Dieu lui-mĂȘme[31]», on
conserva le souvenir d’«un ĂȘtre au-dessus des autres ĂȘtres, PĂšre des
dieux et des hommes... maĂźtre des vents et des tempĂȘtes, etc...»
Toujours l’homme adressa ses sacrifices, ses offrandes et sa priùre à un
pouvoir supĂ©rieur. L’antiquitĂ© Ă©leva des temples «_au Dieu inconnu_» que
son esprit dĂ©voyĂ© n’avait pu oublier en entier; et en mĂȘme temps, elle
imaginait des dieux à sa façon.

[31] BOSSUET.

Il a fallu l’orgueil naturaliste de notre Ă©poque, l’esprit de rĂ©volte
poussĂ© Ă  l’excĂšs, pour qu’on ait follement rĂȘvĂ© de supprimer l’idĂ©e de
Dieu. On a voulu chasser Dieu de l’univers, on s’efforce de tout
expliquer sans Dieu. Cependant, comme Dieu est présent partout et que
partout il se manifeste dans ses Ɠuvres, la science ou plutît
l’_invention_ moderne a dĂ» le remplacer par quelque chose. AprĂšs avoir
supprimĂ© d’un trait de plume le sublime rĂ©cit de la crĂ©ation, elle a
imaginé la sélection naturelle et autres systÚmes que Quenstedt
résume[32] en ces termes avec ironie: «Alors grouillaient toutes les
ordures de la vie organique, et la toute-puissance de la terre inerte ne
pouvait se lasser de créer.»

[32] QUENSTEDT, _Géologie_, I, p. 169.

Les noirs n’ont pas une thĂ©ogonie nettement formulĂ©e; ils n’ont pas (le
peuple du moins) un corps de doctrine religieuse. Des notions éparses,
des connaissances sans liaison et environnées de mille obscurités
suffisent à ces peuples mous, sans souci d’autre chose que des besoins
et des jouissances du moment. Attachés superstitieusement à de certaines
pratiques, ils les conservent sans raisonner, sans réfléchir. Quand ils
redoutent les effets de leur infidélité ou de leur négligence, ils
cÚdent, inconscients, au besoin de se soumettre au pouvoir supérieur qui
rĂ©git tout. Et ils se soumettent Ă  ce pouvoir qu’ils ne se donnent mĂȘme
pas la peine de définir, et ils rendent leurs honneurs et leur culte à
la multitude des _orichas_ auxquels ils l’attribuent.

En thĂ©orie, le noir est thĂ©iste, _monothĂ©iste_ mĂȘme, dans ses croyances.
Il distingue Dieu de tout le reste, non-seulement des objets communs et
profanes, mais encore des orichas, qui sont l’objectif de son culte.
Dieu est au-dessus de tout, disent les Nagos; il est créateur, _Eledda_;
roi de gloire, _Oga-Oga_; maßtre de la bonne terre, _Olodoumayé_; maßtre
du ciel, _Oloroun_; maĂźtre par essence, _Olouwa_.

_Oloroun_ est l’appellation ordinaire par laquelle on dĂ©signe Dieu en
nago; les Djedjis et les Minas le nomment _Maou_.

Le noir attribue à Dieu ce qui se produit de bien; c’est à lui qu’il le
rapporte. Si un danger grave le menace; s’il est injustement attaquĂ© ou
opprimé, il élÚve ses regards vers le ciel et il invoque Dieu; il
s’écrie: «_Oloroun! Maou!_» Un proverbe qui a cours parmi les DahomĂ©ens
montre la foi de ces peuples en Dieu et dans sa providence: on dit sous
forme de salutation: «Dieu aide celui qui travaille.»

Malheureusement, ces croyances sont sans influence sensible sur la
pratique, et le noir vit comme si Dieu ne s’occupait point de lui ou
comme s’il n’existait pas. Semblable aux paĂŻens de l’antiquitĂ©, aux
Grecs et aux Romains dont parle saint Paul[33], «ayant connu Dieu, ils
ne l’ont point glorifiĂ© comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grĂąces; mais
ils se sont perdus dans leurs pensĂ©es, et leur cƓur insensĂ© a Ă©tĂ©
obscurci... Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible contre une
image représentant un homme corruptible, des _oiseaux_, des
_quadrupÚdes_ et des _reptiles_. Aussi, Dieu les a livrés aux désirs de
leurs cƓurs, Ă  l’impuretĂ©, en sorte qu’ils ont dĂ©shonorĂ© leur propre
corps en eux-mĂȘmes; eux qui ont transformĂ© la vĂ©ritĂ© de Dieu en
mensonge, _adoré et servi la créature au lieu_ du Créateur, qui est béni
dans les siÚcles.»

[33] _Saint Paul aux Romains_, c. I, ℣ 21 à 25.

Nous pourrions continuer notre citation; car saint Paul semble avoir eu
les noirs de la cÎte des Esclaves en vue, quand il traçait le tableau
des Ă©garements de l’antiquitĂ© paĂŻenne.

Le noir dit que Dieu est l’auteur de tout bien, et cependant il demande
tout Ă  l’_oricha_: «_Il dĂ©place Dieu_», selon l’expression heureuse de
M. LĂ©once de la Rallaye. Dans la pratique, il ne voit pas Dieu oĂč il
est, et il le cherche oĂč il n’est pas: dans l’_oricha_ qu’il a fabriquĂ©.
Il estime que Dieu est trop grand pour s’occuper de lui, et qu’il s’est
dĂ©chargĂ© sur l’oricha du soin des noirs. _MaĂźtre du ciel_, Dieu jouit de
l’abondance et des douceurs du repos, rĂ©servant ses faveurs aux blancs.
Que les blancs servent Dieu, cela est naturel. Pour les noirs, ils ne
doivent qu’à l’_oricha_ leurs sacrifices, leurs offrandes et leurs
priÚres. Dieu le veut ainsi; il dédaigne leurs hommages, et tous leurs
efforts doivent tendre à se rendre l’_oricha_ favorable.

Ainsi raisonne le noir.

_Qu’est-ce que l’oricha?_

Il importe peu qu’on fasse dĂ©river le mot fĂ©tiche de _fictitius_,
artificiel, imaginaire, ou de _fatum_, destin; peu importe que les
blancs aient envisagé le culte des noirs de telle ou telle façon. Nous
voulons savoir comment les noirs eux-mĂȘmes l’entendent.

Ce que nous appelons fétiche, les noirs le nomment _oricha_,
c’est-Ă -dire, en s’en tenant Ă  l’étymologie, celui qui mĂ©rite, _qui voit
le culte_: l’_oricha_ voit le culte, tandis que Dieu y est insensible.
On l’appelle aussi _alayibawi_, celui qui gronde, qui chñtie, _qui
malmùne_. Dans l’esprit du noir, l’oricha est une puissance, quelle
qu’elle soit, supĂ©rieure Ă  l’homme, Ă  laquelle l’homme est soumis. N’en
demandez pas davantage à l’homme du peuple: il ne saurait comprendre
qu’on puisse pousser plus loin ses investigations. Il honore cette
puissance, parce qu’il en attend quelque bienfait, ou bien pour conjurer
sa funeste influence. Donc, il est idolùtre; car «celui-là est idolùtre
qui rend à des images le culte dû à Dieu seul[34]».

[34] SAINT AUGUSTIN, _De Trinitate_, I.

Les objets les plus divers peuvent devenir fétiches: plusieurs sont
déclarés tels par leur nature, comme le serpent fétiche de Wydah, le
caïman à Abomey, etc. Tout objet devient oricha, dùs qu’il a reçu la
consĂ©cration d’usage: ce bĂąton, ces pots, ces tessons, cet amas de terre
le deviennent quand ils sont consacrés.

Cela veut-il dire que le noir dirige son culte à la matiùre? que l’objet
matĂ©riel est la puissance qu’il adore?--Nullement; l’objet oricha est
pour le noir un objet inerte et vulgaire, tout le temps qu’il est privĂ©
de la consĂ©cration d’usage. Seulement, lorsqu’il l’a reçue, il acquiert
une espĂšce de personnalitĂ©: ce qui n’était que terre, ou bois, ou fer...
devient oricha, c’est-à-dire puissance surhumaine.

En rĂ©alitĂ©, ce n’est pas la matiĂšre pure qui reçoit les hommages du
noir; celui-ci les dirige Ă  un pouvoir supĂ©rieur, et l’on ne saurait
dire que la religion des Dahoméens et des Nagos est un véritable
fĂ©tichisme tel qu’on le comprend habituellement. «On avait, dit
trÚs-bien M. J. E. Bouche dans le _Contemporain_[35], on avait regardé
le fétichisme comme étant le fond de cette religion; tout, à
l’extĂ©rieur, Ă©tait de nature Ă  le faire croire; on voit les nĂšgres
s’agenouiller devant les camĂ©lĂ©ons, les statuettes et les arbres, leur
offrir des présents, leur adresser des priÚres et négliger pour eux le
Créateur de toutes choses. Les premiers Portugais qui visitÚrent la cÎte
occidentale ne balancÚrent pas à traiter de fétichisme une semblable
religion, et ils donnĂšrent Ă  ses prĂȘtres le nom de fĂ©ticheurs. A partir
de ce moment, on demeura persuadé que le seul culte rendu par les noirs
était le culte de la matiÚre: les voyageurs ne prirent pas la peine
d’examiner la chose de plus prĂšs.»

[35] _Contemporain_, Novembre 1874, page 857.

Puisque nous voilĂ  avertis de ne point juger par les apparences,
défions-nous de la traduction que les interprÚtes donnent du mot
_oricha_. Les interprĂštes noirs visent moins Ă  ĂȘtre exacts qu’à ne pas
mécontenter le blanc, et ils ne se font pas défaut de le flatter par des
interprĂ©tations qu’ils savent ĂȘtre de son goĂ»t ou du moins dans ses
idĂ©es. C’est ainsi qu’ils appellent les orichas des _saints_, sans
savoir ce qu’est un saint.

Pour le noir, l’oricha n’est pas un intermĂ©diaire, un intercesseur entre
Dieu et l’homme; il est le terme final du culte; c’est à lui que
s’adressent l’offrande et la priùre; de lui, et non de Dieu, on attend
ce que l’on demande, quoiqu’on reconnaisse à Dieu le pouvoir de
l’accorder. Tout se termine à l’oricha dans le culte; il y est l’alpha
et l’omĂ©ga, le principe d’oĂč tout dĂ©coule en pratique et la fin Ă 
laquelle s’arrĂȘtent toutes les cĂ©rĂ©monies et tous les rites.

L’oricha des noirs et les idoles des anciens peuples ont les mĂȘmes
traits caractĂ©ristiques; Ozanam[36] les rĂ©sume en deux mots: «C’est
l’aveu des sages du polythĂ©isme, dit-il, que les idoles furent
considĂ©rĂ©es comme des corps oĂč les puissances supĂ©rieures descendaient
quand elles y étaient invitées selon les rites requis[37]. On croyait
les y retenir par la fumée des victimes; elles se nourrissaient de la
graisse dont on arrosait les statues. Quelquefois le prĂȘtre dĂ©saltĂ©rait
leur soif en leur jetant Ă  pleine coupe le sang... Des hommes
raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à Jupiter les
services que les clients rendent à leur patron; l’un le parfumant, un
autre lui annonçant les visiteurs...»

[36] OZANAM. _Histoire de la civilisation chrétienne au cinquiÚme
siÚcle_, Ve leçon.

[37] «Les païens transforment des pierres, du bois, de grossiÚres
statues en divinitĂ©s qu’ils y _enferment_ comme dans une prison.»
SAINT JEAN CHRYSOSTOME, _Hom. sur la nativité de Jésus-Christ_.

Les prĂȘtres sont plus avancĂ©s dans leurs mystĂšres et admettent une
espÚce de dualisme, non pas dans la création précisément, mais dans le
gouvernement du monde. Plus éclairés que le vulgaire, ils ont puisé dans
l’initiation une idĂ©e claire, nette, du dĂ©mon; ils avouent qu’ils
servent cet archange déchu; que leur religion, en bien des points, est
pure _démonolùtrie_.

Un jour, je conversais avec un des prĂȘtres les plus influents de Chango
(oricha de la foudre). C’était Ă  Porto-Novo. L’onichango[38] avait dit
«que Dieu a tout créé; qu’il est grand, trĂšs-grand; que les blancs ont
raison de le servir, puisqu’il les comble de bienfaits; que les noirs
n’ont rien Ă  en attendre, parce qu’il dĂ©daigne de s’occuper d’eux et
qu’il les a abandonnĂ©s Ă  l’oricha.»--L’oricha est-il Dieu? demandai-je Ă 
mon interlocuteur.--Point du tout! me rĂ©pondit-il; l’oricha, c’est le
démon.--Comment! répliquai-je; tu connais donc le démon?--Le démon! me
dit-il avec un sourire qui me fit mal, le démon a été fait par Dieu; il
s’est rĂ©voltĂ© contre Dieu son crĂ©ateur, contrariant ses vues et se
plaisant Ă  faire du mal; il est plus faible que Dieu; Dieu est son
supérieur; mais Satan persévÚre dans sa révolte contre Dieu et ne cesse
de lui résister. Je demandai à mon interlocuteur:--Puisque le démon est
révolté et méchant, tu ne peux le servir et lui rendre un culte?--Et
l’onichango:--C’est prĂ©cisĂ©ment parce que le dĂ©mon est mĂ©chant qu’il
nous importe de prévenir et de détourner ses coups. Dieu est bon et ne
nous sera point nuisible; mais le démon est terrible par sa malice; il
est bon de le calmer par des présents et de se le rendre favorable par
des sacrifices. En outre, le démon est trÚs-puissant; bien des choses
impossibles à l’homme, il peut les faire, lui; c’est pourquoi nous lui
demandons d’exercer en notre faveur sa puissance surhumaine.

[38] Onichango, sectateur du Chango, littéralement: celui qui a
Chango.

Le coupable avoue son crime d’une façon trop nette pour laisser place au
moindre doute: les orichas des noirs, comme les dieux des autres nations
païennes, sont les démons, _omnes dii gentium dÊmonia_. (Ps. XCV, 5.)
Les prĂȘtres paĂŻens, Ă  la cĂŽte des Esclaves, ne l’ignorent pas: ils
adressent un culte direct au démon; ils se courbent volontairement sous
le joug de Satan; Satan est leur maĂźtre.

Le peuple n’a pas des notions aussi claires. Pour lui, le dĂ©mon est un
des nombreux orichas. Cependant, on ne saurait douter que la magie joue
un grand rĂŽle dans les pratiques superstitieuses des noirs. Tous sont
unanimes à affirmer que l’oricha, trùs-souvent, fait des choses que
l’homme ne peut faire et que l’on ne saurait attribuer aux moyens
naturels employés pour les produire.

Le _nombre des orichas_ n’est pas facile Ă  dĂ©terminer. En supposant mĂȘme
qu’on puisse fixer celui des orichas qui se partagent les honneurs et la
confiance des noirs Ă  un moment donnĂ©, rien ne s’oppose Ă  ce que ce
nombre ne varie dans la suite. Donc, nous n’essayerons pas de compter
les orichas, mĂȘme d’une maniĂšre approximative. Burton, qui donne un
chiffre, n’oserait pas, je pense, en garantir l’exactitude.

Je me bornerai Ă  donner le nom des principaux orichas: je dirai leurs
attributs spéciaux, coordonnant ici ce qui est épars et sans ordre dans
la croyance populaire.

On attribue aux orichas les pouvoirs les plus divers: celui de prévenir
et de guérir les maladies, aussi bien que celui de les donner; celui de
préserver des accidents et des blessures, comme celui de tuer; le
pouvoir de donner bonne chasse, la victoire dans les combats; celui de
dĂ©tourner les voleurs, de tromper la vigilance du maĂźtre qu’on veut
surprendre ou voler, etc., etc.

Chaque nation, chaque ville, chaque individu a ses orichas: il y a
l’oricha des fermes ou des champs, des bois, des riviùres, de la mer...

LĂ  oĂč se produit un effet favorable ou contraire, le noir a imaginĂ©,
comme cause, un oricha bon ou mauvais. _Chango_ est celui de la foudre;
_oricha’ko_, celui des champs... et ainsi du reste. Les noirs adorent
des animaux auxquels ils attribuent un pouvoir bienfaisant ou
malfaisant: le serpent, le caïman, l’once, l’_eddoum_, petit singe que
l’on vĂ©nĂšre comme patron des jumeaux. Ils adorent aussi des membres du
corps humain, l’orteil ou gros doigt du pied, et mĂȘme le membre viril.
Le culte du phallus s’étale avec effronterie. On voit partout l’horrible
instrument que Liber inventa pour servir aux abominables manƓuvres de sa
passion: dans les maisons, dans les rues, sur les places publiques. On
le trouve isolé; les phallophores le portent quelquefois avec grande
pompe, dans certaines processions, l’agitent avec ostentation et le
dirigent vers les jeunes filles, au milieu des danses et des éclats de
rire d’une populace sans pudeur. Les noirs sont bien inspirĂ©s quand ils
font de cet instrument l’attribut d’_Élegbara_, personnification du
démon.

Au sommet de l’échelle des orichas, il est facile de distinguer une
_triade sacrée_; Burton, peu suspect de préoccupations religieuses, ne
manque pas de la signaler dans son ouvrage sur Abéokouta. Du reste,
voici un fait qui vient bien à l’appui de ce que nous avançons.

C’était en 1867, dans la ville de Porto-Novo. Une femme avancĂ©e en Ăąge
et infirme, se voyant rejetée des siens, alla se réfugier à la mission
catholique. Elle élut domicile sous un palmier, ne délogeant que quand
la pluie la forçait à chercher ailleurs un abri. Elle se mettait alors
sous la galerie de l’habitation. Jamais on ne put la dĂ©cider Ă 
s’installer Ă  l’intĂ©rieur dans une chambre de l’hĂŽpital, oĂč les
missionnaires recueillent les infirmes et les malades: la pauvre vieille
Ă©tait convaincue que l’oricha ne voulait pas qu’elle habitĂąt dans la
maison des blancs. En présence de sa superstitieuse obstination, il
fallut céder et la laisser à la belle étoile sous son palmier.

Je voulus faire à l’ñme de cet hîte singulier le bien que Dieu me
permettait de lui faire, et je chargeai un catĂ©chiste de l’instruire.
Celui-ci faisait de son mieux pour développer les premiÚres vérités de
la religion, lorsqu’il s’entendit apostropher en ces termes: «Tu es bien
jeune pour prĂ©tendre m’enseigner des choses de ce genre. CrĂ©ation!
TrinitĂ©! Crois-tu que j’ignore ces choses? Et certainement ils Ă©taient
trois qui m’ont créée: _Obbatalla_, _Chango_ et _Ifa_.»

Nous avons nommé les trois membres de la triade sacrée.

_Obbatalla_.--Que signifie ce nom d’aprĂšs son Ă©tymologie propre? Veut-il
dire _grand roi_? (_Obba ti nla_, roi qui est grand?) On pourrait le
croire, d’autant mieux qu’on donne Ă  ce mĂȘme oricha la dĂ©nomination de
_oricha-nla_ ou grand oricha. Cela Ă©tant, qu’est-ce qui a fait donner ce
titre? Obbatalla est-il une personnification de l’Être suprĂȘme? Est-ce
un personnage illustre dont la tradition conserve le souvenir et que
l’on a divinisĂ©, Ă  cause de ses grandes qualitĂ©s? Je ne donnerai pas
carriĂšre Ă  mon imagination, afin de chercher Ă  expliquer ce que peut
ĂȘtre le grand roi placĂ© Ă  la tĂȘte des orichas.

Une seconde interprĂ©tation prĂȘte Ă  des digressions qui ne sont pas sans
originalité. Obbatalla signifierait _roi du pagne blanc_. La légende
donne Ă  cet oricha un pagne blanc, et le pagne blanc rentre dans le
costume religieux de ses adeptes.

Les deux explications prĂ©cĂ©dentes ont leur raison d’ĂȘtre. Cependant, je
crois mieux traduire le nom qui nous occupe en me basant Ă  la fois, et
sur l’étymologie du mot, et sur les attributs de l’oricha auquel on
l’applique. Obbatalla voudrait dire _roi des visions_ (obbat’ala).
Obbatalla pénÚtre les plus secrets mystÚres; il rend des oracles, prédit
l’avenir et dĂ©voile les choses cachĂ©es.

C’est cet oricha qui forma le corps du premier homme et qui forme celui
de l’enfant dans le sein de la mĂšre. On lui donne le nom de _alamorĂ©rĂ©_,
maütre de la bonne terre, parce qu’il forma de terre le corps du premier
homme; et parce que lui-mĂȘme façonna cette terre, on l’appelle
_oricha-kpokpo_, l’oricha qui pĂ©trit l’argile.

Les noirs confondent-ils Dieu avec Obbatalla, l’auteur de ces Ɠuvres?
Nullement. MalgrĂ© ce qu’on dit de la puissance et des Ɠuvres de ce grand
oricha, on ne cesse pas de le distinguer de Dieu qui, seul, est
_eledda_, crĂ©ateur, parce que seul il donne Ă  tous l’ñme et la vie.

Le dimanche, consacré à Obbatalla, est généralement chÎmé par les noirs.
Ils consentent difficilement Ă  travailler ce jour-lĂ . Pour les y
décider, en un cas pressant, on est obligé de leur offrir du tafia et un
salaire plus élevé.

La femme d’Obbatalla est _Iyangba_, dont nous parlerons ailleurs.

_Chango_.--_Chango_ est le «Jupiter tonans» des Nagos, l’oricha de la
foudre, de la destruction. On l’appelle aussi _Jakouta_, «_jactator
lapidum_».

Il naquit Ă  _IfĂ©_[39] d’_Oroun-gan_, midi, et de _YĂ©modja_, petite
riviùre qui coule dans le Yorouba. Il est petit-fils d’_Agandjou_,
l’espace. Il eut deux frĂšres: _Dada_, la nature, son aĂźnĂ©, et _Ogoun_,
son pußné. Ses femmes sont trois riviÚres: _Oya_, _Osoun_ et _Oba_.

[39] Voir _Revue du monde catholique_, nÂș du 25 avril 1877, page 175.

Chango régna, dit-on, à Kouso, circonstance qui lui a fait donner le nom
de roi de Kouso, _obba-Kouso_. Ce qu’on raconte de ses richesses et du
luxe qui Ă©clatait dans son palais dĂ©passe tout ce que l’imagination
aurait pu trouver, si elle ne s’était inspirĂ©e des souvenirs d’un autre
pays. Ainsi, on donne à _Obba-Kouso_ un palais de cuivre ou d’or tout
étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.

Les onichangos ne tarissent pas d’éloges pour exalter leur oricha. Les
rĂ©cits que M. J. E. Bouche leur attribue[40] sont loin d’ĂȘtre
imaginaires ou exagĂ©rĂ©s. «Le premier auquel Dieu donna l’ĂȘtre, dit-il,
fut le saint[41] de la foudre, qui est appelé Chango par les Nagos, et
KhĂ©vioso par les Djedjis. Il l’emmena bien haut dans les airs, racontent
les prĂȘtres dans leurs chants, et lui dit:--Laisse la terre Ă  tes pieds
et rùgne au sein des nuages. Voici le saint aux riches couleurs que j’ai
créé pour te servir. _AĂŻdo-KhouĂ©do_ (l’arc-en-ciel), t’apportera les
eaux de l’OcĂ©an dans ton cĂ©leste sĂ©jour...

[40] _Contemporain_, novembre 1874.

[41] Qu’on n’oublie pas nos rĂ©serves sur ce mot.

«... Tu seras le maßtre de la nature, et la terre tremblera devant toi.
Prends en main ces pierres ardentes: qu’elles servent Ă©galement Ă  ta
justice et à ta colùre: les arbres qu’elles toucheront seront fendus et
brisĂ©s; Ă  leur contact, un feu rapide et dĂ©vorant s’étendra sur les
prairies et les forĂȘts; les animaux qu’elles toucheront cesseront
aussitĂŽt de vivre.

«Et Chango s’arme de pierres ardentes, et il les lance contre ses
ennemis au moment des orages, et l’on voit, au milieu des nuages
sombres, leurs traĂźnĂ©es lumineuses qu’on nomme des Ă©clairs.»

Chango aimait avec passion la guerre, oĂč il eut des succĂšs Ă©clatants; la
chasse, oĂč il Ă©tait toujours heureux, et le pillage, qui fut son plus
doux passe-temps.

Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui regarde le pillage.
La besace rentre dans le costume religieux. A ce signe caractéristique,
on reconnaĂźt l’admiration qu’ils portent aux appĂ©tits insatiables de
leur oricha de prédilection.

Au ciel, Chango possÚde un immense royaume; il a une grande quantité de
chevaux; il habite un palais splendide, etc., etc.

Les onichangos imitent-ils leur oricha dont ils se montrent si
enthousiastes? On est, sans doute, curieux de le savoir. On suppose bien
qu’ils n’ont pas pour lui un amour purement platonique; s’ils
s’appliquent à inculquer la terreur au peuple, ils doivent avoir leur
motif; le motif religieux est-il le seul?

La foudre est tombée sur une maison! _Chango a lancé une de ses pierres
embrasĂ©es_: n’est-il pas naturel que ses disciples se mettent
religieusement Ă  la recherche de la pierre sainte?--Les voilĂ  qui se
prĂ©cipitent. La pierre! oĂč est la pierre? La trouvent-ils? ne la
trouvent-ils pas? Du moins ils ont trouvĂ© l’occasion d’imiter leur
oricha: et ils pillent et dévalisent la maison foudroyée.

Le maĂźtre de la maison n’a rien Ă  dire, rien Ă  faire: Chango l’a frappĂ©,
Chango peut-il avoir tort? On le voit: les attentions du terrible oricha
sont fort déplaisantes: deux et trois fois déplaisantes. Outre que la
foudre a ses fureurs, il faut subir encore celles des onichangos. Ce
n’est pas tout: voici venir l’amende, les confiscations, la prison
peut-ĂȘtre, peut-ĂȘtre pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyĂ©e? Au
Dahomey, aprĂšs des accidents de ce genre, on a vu maĂźtre, femmes,
enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au roi ou aux
onichangos.

Il s’en faut que les blancs soient à l’abri des _noires_ exactions,
aprĂšs que Chango les a visitĂ©s. Le noir se montre alors d’une rapacitĂ©
au-dessus de sa rapacitĂ© ordinaire, et ce n’est pas peu dire.

La mission catholique eut à ses débuts la persécution de Chango. La
foudre Ă©tant tombĂ©e sur l’habitation des missionnaires, commit d’autant
plus de dĂ©gĂąts que les noirs, mĂȘme les serviteurs de la maison,
n’osaient, dùs l’abord, s’opposer aux ravages du feu:--Chango l’avait
allumĂ©: pourraient-ils l’éteindre? leur Ă©tait-il permis d’y toucher?

Quand on se fut rendu maĂźtre des flammes, on vit venir les hauts
dignitaires du pays. Au _nom de l’oricha_ et au nom du roi, en vertu des
coutumes du pays, les chefs condamnĂšrent les missionnaires Ă  payer une
forte amende. «S’ils nous avaient demandĂ© un cadeau pour le roi, dit M.
Laffite[42], l’un des tĂ©moins et victimes, nous aurions cĂ©dĂ© Ă  leurs
prétentions, afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen; mais
_ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre conscience nous
faisait un devoir de refuser énergiquement_[43].

[42] V. _Dahomey_, p. 219.

[43] Il y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience.
On a taxĂ© la conduite des missionnaires d’intolĂ©rance et de ridicule
entĂȘtement. C’est faire bon marchĂ© de sa foi et de sa conscience.

«Devant notre refus formel, l’ambassade se retira mĂ©contente, profĂ©rant
mille menaces. Son Ă©chec ne l’empĂȘcha pas de revenir vers dix heures
pour tenter une seconde épreuve, qui ne lui réussit pas mieux que la
premiĂšre.

«A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro[44] que son
maĂźtre dĂ©sirait le voir. Quoiqu’il soupçonnĂąt un piĂ©ge, M. BorghĂ©ro
n’hĂ©sita pas Ă  se rendre Ă  la case du gouverneur. A son arrivĂ©e, on le
somma d’accepter les propositions que nous avions rejetĂ©es le matin; sur
son refus d’y accĂ©der, il fut mis en prison.

[44] SupĂ©rieur de la Mission. (_Note de l’auteur._)

«Les nÚgres avaient compté que la vue du taudis sale et malpropre dans
lequel ils avaient renfermé le supérieur de la Mission abattrait bien
vite sa constance, et le Yévogan attendait de minute en minute le bon
effet de ses rigueurs; mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours
aussi ferme, il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il
prit le parti le plus sage, celui des concessions.

«Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite en partie,
et notre supérieur sortit sain et sauf des mains de son terrible
geÎlier.»

Pendant l’orage, les onichangos parcourent les rues en criant, comme des
loups affamĂ©s qui hurlent en cherchant leur proie. C’est que la foudre
peut leur procurer quelque bonne aubaine: ils auront garde de ne pas
nĂ©gliger l’occasion de piller et de faire valoir leur oricha.

Lorsque la foudre tue quelqu’un au dehors, à quoi bon chercher la pierre
embrasĂ©e? De savoir si Chango en a lancĂ© une, on n’en a cure: il n’y a
que l’espoir d’une amende. On s’empare du cadavre, et il sera privĂ© de
sĂ©pulture, Ă  moins toutefois que les parents ou amis n’offrent une forte
rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille
occurrence, qu’on songe rarement à racheter le cadavre.

C’était... qu’on ne m’accuse pas de poĂ©tiser la scĂšne, car je resterai
certainement au-dessous de la rĂ©alitĂ©;--c’était pendant l’horreur d’une
profonde nuit. Les tĂ©nĂšbres Ă©taient Ă©paisses, et l’éclair les dĂ©chirait
de ses lueurs sinistres; le grondement du tonnerre éclatait par moments
en coups secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant;
la terreur Ă©tait dans l’air. Soudain un cri s’est fait entendre dans la
rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre coins de la ville:
«Une personne a été foudroyée!...» Un silence de mort succÚde bientÎt à
ce cri, et rien ne rĂ©pond plus Ă  l’anxiĂ©tĂ© des habitants, rien que les
coups de foudre.

Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses, et l’ñme
encore se débat dans les terreurs du mystÚre. Enfin, le bruit confus des
voix perce à travers les éclats du tonnerre; bientÎt on entend les cris
sauvages des féticheurs assez distinctement pour comprendre: «Un homme
est tombé foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable! cet
infĂąme! Chango l’a tuĂ©. O Chango, terribles sont tes coups! Le voilĂ 
mort, celui que tu as frappé, ce misérable! cet infùme!»

On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de palmier, et
on le traĂźna par les pieds jusqu’à la grande place d’AgouĂ©. (C’est Ă 
Agoué que ceci se passait, dans les premiers mois de 1875.) Tout à cÎté,
on dressa un échafaud sur lequel on exposa la victime de la foudre à
découvert. Pendant une dizaine de jours, un millier de féticheurs se
livrÚrent, dans la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes
oĂč le grotesque n’était surpassĂ© que par la sauvagerie. C’étaient de
véritables scÚnes de cannibalisme.

Un jour, je passais sur la place au moment oĂč une violente agitation
animait la foule. Un groupe de féticheurs, abrité sous un appentis,
s’abandonnait Ă  une agitation extrĂȘme. Je demandai ce qu’ils faisaient
lĂ , et l’on me rĂ©pondit qu’ils dĂ©libĂ©raient. Or, voici de quoi il
s’agissait: il Ă©tait question de manger le cadavre. Je ne saurais dire
si l’on discutait sĂ©rieusement, ou bien si l’on voulait influencer les
parents de la victime et les décider à faire des sacrifices, plutÎt que
de laisser les féticheurs commettre de tels excÚs sur une personne qui
leur Ă©tait chĂšre. Une chose certaine, c’est qu’on avait pris toutes les
prĂ©cautions afin d’empĂȘcher les onichangos d’exĂ©cuter les projets qu’ils
manifestaient.

Au milieu des ténÚbres, la foudre semble plus terrible, les éclairs plus
brillants. C’est pour cela, sans doute, que les Nagos donnent à Chango,
pour esclave, _Biri_, les ténÚbres.

Le samedi est consacré à Chango et chÎmé par ses disciples, qui passent
cette journée à boire, manger et danser. Dans leurs repas sacrés, ils
affectionnent surtout le mouton et le _kola_[45] mĂąle. Ils immolent Ă 
leur oricha assez fréquemment des poules auxquelles ils arrachent la
tĂȘte et dont ils se plaisent Ă  rĂ©pandre le sang sur l’idole et tout
autour par terre.

[45] EspÚce de noix qui a un goût trÚs-ùpre. On distingue le kola mùle
et femelle.

Les onichangos sont cruels et redoutés.

_Ifa._--Ifa est l’oricha des sorts et de la divination. Ses prĂȘtres sont
des devins: on les appelle _babbalawo_, pĂšres du secret, du mystĂšre
(_awo_).

Ifa est nĂ©, comme Chango, dans la ville d’IfĂš. Il a reçu le surnom de
_Banga_ ou fétiche des amandes de palme, parce que les _babbalawos_ se
servent ordinairement dans leurs pratiques de divination de seize
amandes de palme qu’ils jettent à terre. Ils augurent par la position
dans laquelle tombent ces amandes.

La fĂ©condation est l’attribut spĂ©cial d’Ifa. Aussi lui fait-on des
offrandes avant de se marier, afin de se le rendre favorable; il préside
aux enfantements, et les femmes lui demandent le privilége de la
maternitĂ©. N’avoir pas d’enfants est rĂ©putĂ© une honte: nous le voyons
par le nom mĂȘme qu’on donne aux femmes qui n’en ont point; on les
appelle _agan_, de _gan_, ĂȘtre mĂ©prisable.

Le lundi, consacré à Ifa, est nommé _ojo-awo_, jour du secret. Que
d’ignominies couvrent ces mystùres! Les grands qui honorent Ifa chîment
le lundi. Ce jour-là, ils ne parlent à personne avant d’avoir rendu
leurs devoirs Ă  l’oricha et de l’avoir invoquĂ©. Ils lui immolent de
préférence des chÚvres, des poules, des pigeons...

AprÚs la triade sacrée, viennent au premier rang _Elegbara, Egoungoun,
Oro, Chacpana, Ogoun, Dangbé_, etc.

_Elegbara_ est l’esprit du mal, le BĂ©elphĂ©gor des Moabites, le Priape
des Latins, _Deus turpitudinis_, comme dit OrigĂšne.

La statue qui le reprĂ©sente n’a rien que de grotesque: c’est un amas de
terre pétrie et grossiÚrement façonnée, représentant plus ou moins la
tĂȘte et le buste d’un homme. Deux gros cauris font l’office des yeux;
deux rangées de dents de chien ou de petits coquillages forment les
mùchoires; des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.

La statue que j’ai dĂ©peinte est achevĂ©e dans son genre; le plus souvent,
on ne songe guùre à la barbe, aux yeux, aux mñchoires; ce qu’on n’oublie
jamais, ce qui est essentiel au personnage, c’est un bñton semblable à
celui dont l’ancien Liber se servit pour ses infñmes manƓuvres.

C’est ainsi que les noirs reprĂ©sentent l’_esprit immonde_. Ils
n’hĂ©sitent pas Ă  lui donner les insignes de la plus dĂ©goĂ»tante
impudicitĂ©. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom d’_Ă©chou_, qui veut
dire excrément, ordure?

En vĂ©ritĂ©, on a raison d’immoler Ă  cet oricha des boucs et des cochons,
et de lui pendre au cou des chiens morts; ces victimes sont dignes d’un
tel oricha.

La vue de l’idole dit assez ce que doit ĂȘtre son culte. Il n’est pas
facile de savoir Ă  quels excĂšs on se laisse emporter en secret dans les
mystĂšres d’Elegbara. Les noirs, peu suspects de dĂ©licatesse et de
retenue; les noirs eux-mĂȘmes hĂ©sitent Ă  avouer ce qui se passe dans ces
mystĂšres. J’ai questionnĂ© plusieurs fois, et toujours je me suis heurtĂ©
aux mĂȘmes rĂ©ticences: «Elegbara est trĂšs-mauvais, me rĂ©pondait-on; il
fait du mal beaucoup, beaucoup de choses mauvaises, _de choses que l’on
ne peut dire_.»

Quand les noirs n’osaient en dire davantage, je croyais convenable de ne
pas hasarder d’autres questions; je gĂ©missais sur les dĂ©sordres que l’on
tenait sous le voile. Comment aurais-je osé insister?

Les noirs reconnaissent Ă  Satan le pouvoir des possessions; car ils
l’appellent ordinairement _Elegbara_, c’est-à-dire celui qui s’empare de
nous. Non-seulement ils reconnaissent la possibilité de la possession,
mais ils l’admettent comme pratique religieuse; ils Ă©voquent l’esprit du
mal, se livrent, s’abandonnent à lui, lui demandent de prendre
possession d’eux. TrĂšs-frĂ©quemment, dans leurs mystĂšres, le prĂȘtre
s’agite, s’anime, entre dans une exaltation extrĂȘme, avec mille grimaces
et mille contorsions, avec des cris aigus et des gémissements bestiaux.

Tout Ă  coup une sorte de fĂ©rocitĂ© brille dans ses regards: «l’oricha est
en lui, il le possĂšde, il le maĂźtrise, il l’agite.» Ce que le fĂ©ticheur
fait alors est mis sur le compte de l’oricha: c’est l’oricha qui parle,
c’est l’oricha qui agit en lui. Dans ces circonstances, si tout n’est
pas saint, tout du moins est légitimé. Il est aisé de comprendre que les
noirs mĂȘme rĂ©pugnent Ă  dĂ©voiler ce qui se passe dans ces _mystĂšres_
d’iniquitĂ©.

On lira certainement avec intĂ©rĂȘt des dĂ©tails trĂšs-piquants que M. J. E.
Bouche publia dans le _Contemporain_ (novembre 1874, page 868). Le récit
est caractéristique et complet.

_Egoungoun_ et _Oro_ sont deux orichas que j’appellerais volontiers
d’_utilitĂ© publique_. Ces policiers ne manquent pas d’autoritĂ©; surtout,
la superstition leur donne un grand prestige. L’attouchement
d’Egoungoun, un simple contact communique un germe de mort prochaine:
malheur Ă  celui que touche Egoungoun! Une des plus formidables
imprĂ©cations est:--_Egoungoun tcha o!_ Qu’Egoungoun te hache!

Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaßt sous les riches
Ă©toffes qui leur recouvrent la tĂȘte et retombent jusqu’à terre,
dĂ©guisant mĂȘme les pieds? Ils parlent peu et en contrefaisant leur voix.
C’est _Egoungoun_, ce sont, dit-on, les ñmes des morts. A les voir
folùtrer, gambader, faire des sauts périlleux, on se croit en présence
de bateleurs qui amusent le public. Des chutes un peu lourdes,
accueillies par l’hilaritĂ© des spectateurs, montrent parfois que, sous
le masque, il y a autre chose qu’un esprit. On ne sait se rassurer à
l’approche de l’Egoungoun redoutĂ©; ces _Ăąmes des morts_ inspirent la
frayeur, et l’on s’écarte et l’on s’enfuit devant elles. Cependant on
sait que ce ne sont pas des revenants: «point de végétation au
firmament, dit un adage, et point de mort qui vienne au bord du chemin
voir ce qui s’y passe.»

Egoungoun diffùre de nos revenants, en ce qu’il n’a pas besoin que les
ombres de la nuit favorisent ses apparitions de leur mystĂšre. Terrible
de jour aussi bien que de nuit, il se montre en plein soleil dans les
rues et sur les places publiques; et toujours il sùme l’effroi, et
toujours on appréhende ses atteintes.

A AgouĂ©, j’ai vu les Egoungouns se livrer Ă  des manifestations qui
rappellent une cérémonie des funérailles chez les Romains. A Rome,
pendant que les pollincteurs embaumaient le cadavre, ils appelaient
plusieurs fois le défunt. On donnait à cet appel, auquel la superstition
n’était pas sans doute Ă©trangĂšre, on lui donnait le nom de
_conclamation_.

A Agoué, la scÚne a lieu seulement quelques jours aprÚs les funérailles,
et la conclamation a lieu publiquement et avec solennité. Les Egoungouns
sortent de nuit et se rendent Ă  la plage. Le peuple accourt en foule sur
leurs pas, tandis que par leurs allures et leurs gestes ils captent
l’attention gĂ©nĂ©rale. Ils se mettent Ă  pousser des cris perçants, en
contrefaisant leur voix: ils appellent le mort. On le devine aisément,
malgrĂ© cette espĂšce de conclamation ou d’évocation, comme on voudra
l’appeler, le mort ne se presse pas de rĂ©pondre. Cependant la multitude
superstitieuse attend en suspens, et les cris continuent mĂȘlĂ©s de chants
et de discours propres à aiguillonner la curiosité.

DerriĂšre ce taillis se lĂšve un revenant. «C’est lui! le voilĂ ! le dĂ©funt
qui revient!» On se précipite pour le voir, mais les Egoungouns courent
sur les curieux trop empressés et se délivrent de leurs importunités. Le
nouveau venu se joint Ă  ses camarades, et tous rentrent Ă  la maison
mortuaire, oĂč la scĂšne se termine comme toutes les fĂȘtes chez les noirs:
par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement
indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste, ces honneurs sont
réservés à ceux dont la famille les peut payer.

Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée. Oro est le
grand policier de la sociĂ©tĂ©. Quand la justice a exigĂ© la mort d’un
coupable, on dit qu’_il a Ă©tĂ© livrĂ© Ă  Oro_. C’est pourquoi l’on a peur
de lui. Si les chefs veulent délibérer en secret, Oro parcourt les rues,
et chacun se renferme dans l’intĂ©rieur de sa maison. L’indiscrĂ©tion
alors pourrait ĂȘtre mortelle.

Une languette de bois, attachĂ©e Ă  l’extrĂ©mitĂ© d’un cordon et agitĂ©e avec
force en tournoyant, produit un bruit sourd et prolongĂ©: c’est Oro, le
terrible Oro, qui glace les cƓurs d’épouvante.

_Chacpana_, oricha de la petite vĂ©role, n’est pas des moins redoutĂ©s.
Ses prĂȘtres imposent parfois leurs volontĂ©s Ă  la foule pusillanime.
_Boukou_, son compagnon, étouffe les malades atteints de petite vérole.

_Danbé_ est le serpent fétiche de Wydah et des Popos.

Je nommerai seulement _Igbedgi_ et _Edoun_, _Dada_, patron des
nouveau-nés; _Odoua_, la nature; _Oricha-ko_, patron des champs; _Oyé_,
l’harmattan ou vent du dĂ©sert, gĂ©ant qui habite une caverne entre Igboho
et Ilorin; un autre oricha que les Nagos nomment _Chougoudou_, et les
Djédjis _Adjiralazin_, qui donnent des révélations sur les événements
lointains. M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que les
_Missions catholiques_ reproduisent avec un dessin dans le numéro du 10
décembre 1875.

Je dois une mention spéciale à _Ogoun_, patron des forgerons et des
chasseurs. Cet _Ogoun_ est peut-ĂȘtre le frĂšre de Chango.

Le mardi est _Ojo-Ogoun_, le jour d’Ogoun, jour chĂŽmĂ© par ses adeptes et
consacrĂ© Ă  l’honorer. Ce jour-lĂ , les forgerons abandonnent l’enclume et
le marteau; les chasseurs n’entreprennent pas de chasse, quoiqu’ils
puissent continuer une chasse déjà commencée.

On offre Ă  Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola, du maĂŻs
grillĂ© arrosĂ© d’huile de palme, des _igbins_, espĂšces d’hĂ©lices
terrestres dont le pays abonde. On lui immole mĂȘme des victimes
humaines. On coupe la tĂȘte Ă  la victime, et on la pend Ă  un arbre,
tandis que les entrailles sont Ă©talĂ©es devant l’oricha. Les fĂ©ticheurs
mangent le cƓur de la victime.

Il ne faut pas confondre les orichas avec les _ondés_ (en mina _éka_).
Les _ondés_ ne sont pas des puissances; ce sont simplement des objets
superstitieux auxquels on attribue une vertu quelconque: celle d’écarter
les maléfices, de guérir, de détourner un malheur, etc. Ondé traduit
exactement notre mot français _ligature_ (du latin _ligatura_, formé de
_ligare_, lier, enchaßner, suspendre les opérations, modifier les états
du corps ou de l’ñme).

La matiĂšre et la forme de ces amulettes varient beaucoup. On y fait
rentrer principalement des plumes de perroquet, des poils de certains
singes, des griffes ou des dents d’animaux, de petits bñtons, des
cordes, des cauris, des pailles et mille autres saletés.

On porte l’ondĂ© sur soi, attachĂ© autour de la tĂȘte, au cou, au poignet,
au bras, à la jambe, noué aux cheveux... ou bien on le dépose en un coin
avec tout un cérémonial de momeries.

Beaucoup d’objets placĂ©s dans les champs, pour Ă©loigner les voleurs et
protĂ©ger les rĂ©coltes contre les intempĂ©ries de l’air ou l’incursion des
oiseaux, sont moins des orichas que des ondĂ©s. On n’adresse pas de
priĂšres, on ne fait pas d’offrandes Ă  l’_ondĂ©_; c’est un instrument, et
non un pouvoir actif; c’est un signe qui agit _ex opere operato_.
L’oricha, qui n’est autre que Satan, comme nous l’avons vu, a voulu
avoir ses sacrements: ce sont les ondés.

Il y a des ondés pour tous les besoins et pour tous les goûts: une
certaine poudre jetĂ©e sur les traces d’un ennemi le rend fou; une autre
le guĂ©rit. Le _damĂškĂš_ des Minas soulage les maux de tĂȘte; le bracelet
que les Nagos appellent _awo-rĂš_ donne la vertu de pacifier les
personnes divisées. Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes
qui, comme le _tiboulĂš_ mina, endorment le maĂźtre qu’ils dĂ©valisent ou
les rendent eux-mĂȘmes invisibles, quand ils commettent leur crime.

Je ne finirais pas, si j’entreprenais de donner une Ă©numĂ©ration
approximative des ondés.

Un soldat faisant ses prĂ©paratifs de campagne s’occupe plus de se
charger d’ondĂ©s que de s’assurer l’approvisionnement. Je dis: _se
charger_... le mot n’est pas trop fort, car il en est littĂ©ralement
couvert. Une de ces amulettes mĂ©rite un regard de prĂ©fĂ©rence: c’est une
queue de cheval, de vache ou de cabri que le guerrier tient Ă  la main et
agite devant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail
pour chasser des volatiles importuns.

On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a dans ses ondés.
Tel est son superstitieux attachement à son amulette qu’il la suppose
mĂȘme Ă  l’abri des atteintes du feu.

_Oloricha_, maĂźtre de l’oricha, est le prĂȘtre des idoles. En mina, on
l’appelle _danwĂ©_.

«Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro, les sectes du fétichisme sont
organisĂ©es d’une maniĂšre compacte. Les femmes y prennent part au moins
autant que les hommes[46].»

[46] _Annales de la propagation de la foi_.

Ailleurs, le mĂȘme missionnaire parle de la _puissante hiĂ©rarchie_ des
féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut «homicide dÚs le
commencement», et lui attribue une influence capitale dans la politique
du roi. Il nous montre GhĂ©zo empoisonnĂ© pour s’ĂȘtre montrĂ© trop peu
sanguinaire au gré des féticheurs, et il ajoute: «Le prince Badou, fils
de Ghézo, fut placé sur son trÎne, et avec lui les anciennes lois
reprirent toute la vigueur sanguinaire que _les féticheurs
demandaient_.» Ainsi, ce que les fĂ©ticheurs demandent, le roi mĂȘme est
obligé de le subir tÎt ou tard. Cela dit assez le rÎle important des
olorichas dans la société.

Qu’est-ce qui donne Ă  l’oloricha le prestige et l’autoritĂ© dont il
jouit? Tout concourt Ă  faire de lui un ĂȘtre Ă  part, distinct de la
foule, supérieur aux autres.

Dans le secret de l’initiation, il a appris une langue inintelligible
pour le vulgaire, langue sacrĂ©e qu’il est obligĂ© de parler; il a Ă©tĂ©
formé à des maniÚres habiles qui en imposent aux gens grossiers qui
l’entourent; il a Ă©tudiĂ© les recettes de remĂšdes, poisons et
contre-poisons que chaque caste conserve cachées et dont la connaissance
donne une certaine supériorité sur le vulgaire ignorant; il a appris
l’art des Ă©vocations, des sortilĂ©ges, de toutes les opĂ©rations magiques.
Ajoutez Ă  cela qu’une longue habitude du vice et de la cruautĂ© le
rendent excessivement redoutable, d’autant plus redoutable, qu’il a le
droit de tout oser, _lorsque le fétiche est en lui_.

Ce n’est pas tout: la personne des olorichas est sacrĂ©e, et l’on doit
avec eux user d’une grande circonspection. Ce n’est pas assez de ne les
pas frapper, de ne pas les insulter; il faut ĂȘtre attentif Ă  ne pas les
heurter ou simplement les toucher. On n’admet pas qu’on puisse agir par
mégarde dans ces cas; ou plutÎt, agir par mégarde est déjà une impiété
digne de chĂątiment, et de quel chĂątiment!

Me trouvant en visite chez le souverain d’AgouĂ©, je vis entrer une femme
accompagnée de quatre ou cinq féticheuses qui la menaient comme une
criminelle. La pauvre femme avait le visage ensanglanté; les écorchures
qui paraissaient sur son corps annonçaient qu’elle venait d’ĂȘtre
rudement fouettĂ©e. C’était une des femmes du souverain que je visitais;
elle avait commis une irrĂ©vĂ©rence envers une danwĂ©, et les danwĂ©s l’en
avaient punie. Le monarque leur donna, _comme amende_, une bouteille de
tafia, et, dans l’amertume de ses sentiments, il laissa tomber ces
simples paroles: «Je ne saurais tolérer chose semblable que de
l’oricha.»

Sait-on quel fut le crime de la coupable? une politesse sacrilége: elle
avait eu le tort d’adresser Ă  une danwĂ© une de ces excuses que l’on se
doit entre profanes. La femme du monarque, pressée par la foule à la
foire, posa le pied sur le pied d’une danwĂ©. Elle se releva Ă  l’instant,
disant: «Oh! pardon!» Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi
ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses.

Puisque je parle des fĂ©ticheuses d’AgouĂ©, qu’on me permette de
reproduire quelques notes qui les feront connaĂźtre. J’ai dĂ©jĂ  dit qu’on
les désigne sous le nom de danwés.

Presque toutes les femmes sont obligĂ©es de subir trois ans d’initiation,
dans des espĂšces de couvents oĂč elles sont toujours en grand nombre.
Tout le temps qu’elles _sont dans le fĂ©tiche_, il leur est dĂ©fendu
d’entrer, la fille chez ses parents, la femme chez son mari; tout le
temps aussi, leur personne est inviolable. Cette inviolabilité sert
parfois Ă  l’opprimĂ© pour se mettre Ă  l’abri de la persĂ©cution. Une
esclave, une femme veut-elle fuir les tracasseries de son maĂźtre ou du
mari, _elle entre dans le fĂ©tiche_, c’est-Ă -dire elle cherche asile au
couvent des danwĂ©s. Il lui est toujours facile de s’y rĂ©fugier: elle n’a
qu’à pousser le cri de convention qui annonce que le _fĂ©tiche est entrĂ©
en elle_, et la voilà dans le fétiche.

On reconnaĂźt les danwĂ©s Ă  ce qu’elles ont la poitrine ointe d’huile de
palme; mais on ne les rencontre pas toujours ainsi. Un signe distinctif
qu’elles portent habituellement sur elles, c’est l’_adounka_, collier de
cordes trùs-fines faites avec des filaments de feuilles d’un certain
palmier.

Leur costume est trop simple pour ĂȘtre convenable: un petit _acho_ ou
pagne tombant de la ceinture jusqu’au-dessus du genou. A l’époque oĂč
elles subissent les épreuves, celles qui ont eu des succÚs ajoutent
quelques ornements qui ne les habillent pas davantage. Ce sont des
cordons de cauris passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de
cauris et autres ornements semblables attachés aux mollets et à la
cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un réseau en
forme de ruban, tissu de filaments de palmier, comme l’adounka.

Si lĂ©ger que soit leur _acho_, il gĂȘne encore leur immodestie. Quand on
les rencontre seules dans la rue, il n’est pas rare de les voir tenir
leur pagne en arriÚre et se montrer à découvert sans la moindre pudeur.
Lorsqu’il pleut, elles mettent leur costume sous l’aisselle, afin qu’il
ne se mouille pas.

Les danwés passent dans les rues tantÎt seules et tantÎt en bande,
tantît silencieuses et calmes, et d’autres fois en courant ou criant à
tue-tĂȘte. On les rencontre Ă  l’angle d’une rue ou Ă  l’entrĂ©e des
maisons, debout ou à genoux, attendant qu’on leur donne quelque chose.
Elles ne reçoivent rien dans l’intĂ©rieur, d’ordinaire, et se tiennent
sur la voie publique pour quĂȘter.

Leurs principales occupations sont de porter de l’eau chez les
particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A la nouvelle
lune, elles parcourent les rues de la ville en criant: on dit qu’_elles
cherchent la lune_, c’est-à-dire qu’elles en annoncent le retour.

Voici des danwĂ©s armĂ©es de nerfs de bƓuf. Ordinairement elles sont trĂšs
pacifiques; mais malheur Ă  celui qui provoque leur colĂšre, par ses
paroles ou par ses actes! L’avez-vous blessĂ©e en quelque chose, elle
pousse un cri. En un clin d’Ɠil, ce cri rĂ©pĂ©tĂ© par ses compagnes les a
toutes rĂ©unies. Les voilĂ , semblables Ă  des furies, s’élançant vers
votre maison, se jetant Ă  terre, se roulant, se relevant, poussant des
hurlements et des cris sinistres, l’Ɠil hagard, les traits bouleversĂ©s.
Tous les noirs de la maison s’enfuient et se cachent de peur de tomber
sous les coups des danwés. Cependant, celles-ci grimpent sur les murs,
arrachent la paille qui les couvre et celle de la toiture... Si vous ne
les arrĂȘtez au plus tĂŽt; si vous n’entrez en composition avec elles; si
vous ne subissez leurs exigences, bientÎt votre maison sera découverte,
et puis, qui sait le reste?

Il semble impossible d’arrĂȘter ces Ă©nergumĂšnes, de se mettre Ă  l’abri de
leurs assauts destructeurs. Cela pourtant est bien aisĂ©: il n’y a qu’à
leur _mettre la paille_. Mettre la paille, dans ce cas, c’est tendre des
feuilles de palmier en travers du chemin et des rues qui aboutissent Ă 
la maison que l’on veut garantir. Les danwĂ©s respectent cette faible
barriÚre: loin de passer outre, elles rétrogradent en toute hùte. Leur
course furibonde s’arrĂȘte quand on leur a donnĂ© satisfaction seulement.

D’autres motifs qu’une insulte peuvent provoquer ces frĂ©nĂ©tiques excĂšs.
Les usages du pays interdisent aux Minas de manger d’une qualitĂ© de
poisson. Or un étranger, habitant de Porto-Novo, offrit de ce poisson en
vente sur le marchĂ© mina[47]. Il n’en fallut pas davantage pour que ce
pauvre homme, qui ignorait peut-ĂȘtre les coutumes locales, se vĂźt
poursuivi par la bande des danwĂ©s. OĂč les emporte leur fureur, la foule
l’ignore; et chacun cherche Ă  Ă©viter de tomber sous leurs coups; et
chacun de crier: «_Ago! ago!_ Éloignez-vous! Ă©loignez-vous!»

[47] A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une autre
pour celui des Nagos.

GrĂące Ă  la diversion opĂ©rĂ©e, grĂące au retard qu’entraĂźna cette
intervention des passants, le marchand de poisson eut le temps de se
rĂ©fugier dans une maison, oĂč il resta cachĂ© jusqu’à ce qu’il eĂ»t payĂ©
l’amende voulue. Sans cela, on l’aurait bel et bien rouĂ© de coups.

Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de cas, sont de vrais
agents de police et peuvent facilement devenir de terribles instruments
de vengeance.

Pour en finir avec les fĂ©ticheurs, quelque nom qu’on leur donne, qu’on
les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui se passe à Agoué
lorsqu’on en frappe un Ă  la tĂȘte. Frapper un fĂ©ticheur Ă  la tĂȘte est
partout une Ă©normitĂ©, un sacrilĂ©ge; c’est ce qu’on appelle _perdre le
fétiche_. La danwé qui _a perdu le fétiche_ disparaßt pendant une
quarantaine de jours, et l’on _appelle_ le fĂ©tiche. Les tam-tams
résonnent, les chanteurs débitent leurs hymnes... aux frais, bien
entendu, de celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilége.

Quand l’oricha fugitif juge Ă  propos de revenir, la danwĂ© d’oĂč il avait
délogé apparaßt dans les rues, dans un accoutrement et avec une
physionomie tels qu’on est portĂ© Ă  croire que le dĂ©mon est de moitiĂ©
dans ce qui se passe alors. Sa figure hùve, son regard égaré, sa
démarche incertaine, son morne silence, son humeur morose, tout son
extĂ©rieur enfin est d’une possĂ©dĂ©e. Un costume en feuilles de palmier la
couvre des pieds Ă  la tĂȘte; elle porte au cĂŽtĂ© un sac en bandouliĂšre, et
dans ce sac six ou huit bĂątons en bois trĂšs-dur et longs de cinquante Ă 
soixante centimĂštres. Elle tient un des bĂątons Ă  la main, en menace les
passants qu’elle fixe d’un Ɠil hagard; et, de fait, elle le lance contre
ceux qui se rient d’elle. Ce bñton, on le lui rapporte, et elle en
menace encore la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de
fendre la tĂȘte Ă  celui qu’elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus
légÚre émotion.

Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de son costume.
On se les dispute et on les achÚte, comme on fait, en quelques contrées,
des morceaux de la corde d’un pendu. La superstition y voit un prĂ©cieux
préservatif.

Le _culte_, pour les olorichas, consiste dans les divers ministĂšres
qu’ils exercent et qui les rendent encore plus redoutables.

Ce sont eux qui prĂ©sident aux ordalies; eux qui _font boire l’oricha_;
eux qui font subir l’épreuve par l’eau; eux qui lancent des sorts et des
maléfices; eux aussi qui se livrent aux opérations de divination et de
nécromancie; eux qui sont chargés des exécutions capitales, dans
lesquelles on a Ă  craindre tous les raffinements d’une cruautĂ© calculĂ©e;
eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces, comme celle
des sacrifices humains oĂč des milliers de victimes sont immolĂ©es
quelquefois.

Le milieu dans lequel on voit les olorichas n’est pas plus rassurant.
Dans les temples, on les aperçoit à cÎté des crùnes humains incrustés
dans les murs et dans les colonnes; dans les bois sacrés, au milieu des
ossements; partout, dans le sang et le crime.

Nous parlerons ailleurs des ordalies, parce qu’elles sont un des rouages
de l’organisation _politique_.

Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en offrandes et
en priùres que l’on adresse aux orichas, soit dans les temples, soit
dans les bois sacrĂ©s ou ailleurs. Le sanctuaire, quel qu’il soit, d’un
oricha est signalé par de longues bandelettes qui pendent au haut des
arbres ou Ă  l’extrĂ©mitĂ© de grandes perches.

Voici de la farine, de l’huile rĂ©pandue par terre, des Ɠufs cassĂ©s, des
cauris, des plumes, des écuelles, des vases de forme variée, des
bouteilles en terre... Évidemment, nous sommes sur un terrain sacrĂ©: ces
vases sont des vases sacrés ou le symbole des mystÚres; ces divers
objets, des offrandes ou les restes du sacrifice. Ici, la victime
immolée pend à un arbre; là, elle gßt sur le sol; plus loin, il ne reste
que les os dĂ©charnĂ©s et livides que la dent du chacal et des loups n’a
pas encore détruits.

Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin, on a
conservĂ© jusqu’à prĂ©sent un usage qui rĂ©gnait jadis Ă  Lagos et ailleurs:
celui d’empaler une jeune fille, au commencement de la saison des
pluies, afin de rendre les orichas propices aux récoltes.

On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes. Le 20 octobre
1874, je voyais des fenĂȘtres de la mission les grands d’AgouĂ© se diriger
vers la plage, Ă  l’endroit oĂč se trouve l’idole d’AvrĂ©kĂ©tĂ©. Ils
mangeaient _avec le fĂ©tiche_. Ils n’avaient pas terminĂ© encore, qu’une
troupe de gamins se rua sur eux et les assaillit à coups d’oranges, de
citrons, etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant.

Singulier oricha que cet Avrékété!

«Dans l’intĂ©rieur du Yoruba, les gardes prĂ©posĂ©s aux portes des villes
obligent assez fréquemment les voyageurs européens qui se présentent
pendant le jour à attendre jusqu’à la nuit close, avant de leur
permettre l’entrĂ©e de la citĂ©. Telle est la superstition des habitants,
qu’ils craindraient, en les laissant entrer de jour, que les dĂ©mons n’en
profitassent pour y pénétrer à leur suite.

«On croit que, la nuit, les dĂ©mons se retirent dans l’OcĂ©an.»
(COURDIOUX.)

Notons, en terminant, qu’il est dĂ©fendu chez les noirs, comme chez les
anciens, de voir le fétiche.




CHAPITRE VIII

ÉTAT DOMESTIQUE.


Ne demandons pas au paganisme chez les noirs de donner des résultats
qu’il n’a jamais su donner, mĂȘme au contact des lumiĂšres de la
philosophie. Le paĂŻen, quel qu’il soit, _dĂ©place Dieu_. Il l’admet, _en
théorie_, comme principe de tout bien, et, _en pratique_, il ne le
reconnaßt nulle part. En pratique, la création est sans Dieu, la famille
et la sociĂ©tĂ© se meuvent sans Dieu; l’homme paĂŻen s’estime et se conduit
comme si Dieu n’existait pas ou ne s’occupait point de lui. Aussi, il
n’a pas, il ne peut avoir des principes, des rùgles de conduite dignes,
nobles, capables de le faire marcher dans la voie des nobles sentiments
et du vrai progrĂšs.

Ne cherchons pas chez les noirs l’esprit de famille: Rome païenne n’a
point connu cet esprit, que le christianisme seul donne Ă  la terre. Dans
l’état domestique des paĂŻens, le pĂšre n’est point le protecteur des
membres de la famille, la providence assise visiblement au foyer; c’est
un maßtre. Ce maßtre est-il doux, humain, bon, bienfaisant?--Hélas!
comment le serait-il? Il ne voit pas dans les siens des enfants de Dieu,
et il ne les estime que pour l’avantage qu’il en retire. La charitĂ©,
vertu essentiellement chrĂ©tienne, n’a point rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© l’ñme de ce maĂźtre,
et il est ce qu’est tout homme qui demeure dans la dĂ©gradation du pĂ©chĂ©:
un ĂȘtre Ă©goĂŻste se complaisant en lui seul.

Dans la _maison_ du noir nous voyons plusieurs personnages: le maĂźtre,
les femmes, les enfants, les esclaves.

I.--Le _maßtre_, _olouwa_, _dominus_, est le propriétaire, avec droit
d’user et d’abuser. Tout ce qui est dans la maison lui appartient:
femmes, enfants, esclaves, tous sont Ă  lui, au mĂȘme titre que les
animaux et autres biens; il use et abuse de tout avec un droit égal.

Son pouvoir Ă  l’intĂ©rieur est Ă  peu prĂšs indĂ©pendant; il n’a d’autre
rÚgle que sa volonté; il ne doit compte à personne de sa bonne ou
mauvaise administration, de ses vexations, de sa cruauté: il est
_bĂąllĂ©_, _roi_ de la maison, c’est-Ă -dire qu’il a dans la maison un
pouvoir souverain. Le maütre seul a des droits dans la maison; il n’en
reconnaĂźt pas Ă  ses gens. Les gens de la maison sont _siens_. Je dis
_siens_, en laissant à ce mot ce qu’il a de brutal dans le sens, chez
les peuples du paganisme, mĂȘme chez ceux qui furent les plus civilisĂ©s,
mĂȘme Ă  AthĂšnes, mĂȘme Ă  Rome.

On aurait tort de se faire des mƓurs barbares des noirs un principe pour
argumenter contre cette race, ou un motif de la classer en dehors de
l’espĂšce des blancs. En fait d’atrocitĂ©s, est-il possible d’aller plus
loin qu’un Vedius Pollio jetant ses esclaves dans un vivier de murùnes?
qu’un Valerius Messala se glorifiant d’avoir fait abattre à coups de
hache trois cents hommes en un jour?

Les droits du maütre n’ont rien de plus exorbitant chez les noirs que
chez les anciens citoyens de Rome. A Rome, le maütre n’avait-il pas le
droit de vie et de mort sur son esclave? Faudra-t-il nous étonner que le
maĂźtre noir puisse livrer le sien Ă  une mort Ă  peu prĂšs certaine, en
l’abandonnant à l’oricha ou en le donnant au roi? Sans doute, l’oricha
le tuera; le roi l’immolera, comme victime, aux prochains sacrifices de
la _fĂȘte des coutumes_; mais n’est-il pas presque surprenant que les
usages refusent au maĂźtre le droit direct et personnel de vie et de mort
que Rome lui accorda?

Pourvu que le maßtre ne tue pas son esclave, il peut, au gré de son
humeur ou de sa passion, frapper ses gens, les vexer, les accabler de
mauvais traitements; et cela, pour un rien, avec impunité. Consultons,
là-dessus, les _alos_ ou contes qui ont cours dans le pays; écoutons
parler les noirs eux-mĂȘmes.

«Mon conte a trait à une femme.

«Cette femme mit au monde deux fils. Or, un jour, partant pour
les champs, elle leur laissa trois kokos (espĂšce de patate
noire).--Faites-les cuire, leur dit-elle, mangez-en deux et gardez le
troisiĂšme pour moi.

«Pendant qu’elle Ă©tait aux champs, la guerre dĂ©sola le pays; les deux
enfants prirent la fuite. L’aĂźnĂ© porta le plus jeune sur son dos jusqu’à
ce que, Ă©puisĂ© de fatigue, sentant que les forces l’abandonnaient, il le
délaissa au milieu du chemin et partit seul.

«Le plus jeune fut pris et réduit en esclavage.

«Cependant, l’aĂźnĂ© des deux alla dans un pays lointain dont il devint le
roi. Son frĂšre, vendu, tomba entre ses mains. Il lui coupa une oreille,
la grilla et la mangea. Puis il envoya le pauvre esclave aux champs,
afin qu’il chassĂąt les oiseaux et les dĂ©tournĂąt du maĂŻs qu’on avait
semé.

«Quand les oiseaux venaient, l’enfant chantait, et dans ses chants il
répétait souvent le nom de son frÚre aßné, de celui qui était roi.

«Un jour, les esclaves du roi l’entendirent. Ils rentrĂšrent avertir le
roi, et le roi leur donna ordre d’amener le chanteur auprùs de lui.
Quand il fut arrivĂ©, le roi lui ordonna de lui faire entendre ce qu’il
chantait à la campagne. Et l’esclave chanta; et le roi se montra surpris
d’apprendre qu’il avait coupĂ© l’oreille Ă  son frĂšre.»

Sait-on quelle morale les noirs tirent de cet _alo_? La voici dans toute
sa cruditĂ©: «_C’est pourquoi_, disent-ils en terminant le rĂ©cit, si l’on
achùte un esclave, qu’on y regarde à deux fois _avant de lui faire
mal_.» Ils ne condamnent pas les mauvais traitements; ils recommandent
seulement de savoir à qui on les inflige, afin de ne pas s’exposer à
malmener ses proches.

Pour peindre le maütre tel qu’il est chez les noirs, inutile de rien
changer dans le portrait que SénÚque a tracé du maßtre romain: la
ressemblance est parfaite dans l’ensemble. SĂ©nĂšque dit, dans le livre
_De ira_: «_D’honnĂȘtes gens_ (remarquez de qui il s’agit), _d’honnĂȘtes
gens_ se mettent en colĂšre si l’eau chaude n’est pas bien prĂ©parĂ©e, si
un verre a Ă©tĂ© brisĂ©, si un esclave n’est pas assez prompt, si le
breuvage qu’il apporte manque de fraücheur, si le lit est mal fait ou la
table mal dressĂ©e.--Qu’un esclave tousse ou Ă©ternue pendant le repas,
qu’il chasse nĂ©gligemment les mouches, qu’il laisse tomber une clef avec
bruit, _nous entrons dans une vĂ©ritable rage_.--S’il rĂ©pond un peu trop
haut, si son visage exprime la mauvaise humeur, s’il murmure des mots
qui n’arrivent pas jusqu’à nous, avons-nous raison de le faire fouetter,
de le mettre à la chaßne?--Le voilà devant nous, lié, exposé sans
défense aux coups; souvent nous frappons trop fort et nous rompons un
membre, nous brisons une dent; voilà un homme estropié, parce que nous
avons suivi l’impulsion de la colĂšre lĂ  oĂč il Ă©tait si facile d’avoir un
peu de patience.--N’y a-t-il pas de honte Ă  dĂ©tester un esclave novice,
parce que, libre peut-ĂȘtre hier, il conserve dans une servitude rĂ©cente
des restes encore mal effacĂ©s de son ancienne libertĂ©? parce qu’il
n’embrasse pas avec assez d’empressement de vils et pĂ©nibles travaux?
parce que, habituĂ© Ă  une vie douce, il n’a pas la force d’accompagner en
courant le cheval de son maßtre?--Pourquoi, vous écrierez-vous, pourquoi
cette fureur? pourquoi au milieu d’un repas faites-vous apporter des
fouets? Parce que vos esclaves ont dit un mot et que, pendant les
conversations bruyantes de vos convives, ils n’ont pas gardĂ© un silence
absolu[48].»

[48] SÉNÈQUE, _De ira_, passim.

Le maßtre que SénÚque caractérise de la sorte est un maßtre blanc,
citoyen de la ville illustre de Rome. Le portrait qu’il en fait convient
parfaitement au noir barbare de la cĂŽte des Esclaves; le maĂźtre paĂŻen
nùgre n’est pas plus irascible, plus capricieux, plus despotique, plus
absolu dans ses moindres désirs que le maßtre païen de Rome, tout blanc
et civilisĂ© qu’il est.

Les Nagos eux-mĂȘmes vont nous dire dans leurs alos que le pouvoir du
maĂźtre est arbitraire, despotique.

«Mon _alo_ a trait Ă  un homme du nom d’OndĂ©rĂ©.

«OndĂ©rĂ© avait pour esclave un enfant qu’il maltraitait d’une maniĂšre
indigne. Il le frappait jusqu’à le laisser pour mort.

«Cet enfant n’avait plus ni pĂšre ni mĂšre; la mort les lui avait enlevĂ©s.

«Or, un jour, OndĂ©rĂ© dit Ă  cet enfant d’aller sur un rocher faire des
tas de terre, semer du maïs, le faire germer et mûrir, et de le lui
apporter ensuite. L’enfant part, il arrive prùs du rocher.--S’il est
vrai que mon pĂšre et ma mĂšre soient au ciel, dit-il, ce rocher deviendra
fertile par mon travail. Je sĂšmerai mon maĂŻs, et le maĂŻs germera
aussitÎt, et il mûrira, et je le porterai à mon maßtre.

«Il touche le sol de sa houe, et le rocher mollit plus que l’eau. En un
instant le sol est prĂȘt; le maĂŻs Ă  peine semĂ© germe et mĂ»rit, et
l’enfant le porte Ă  OndĂ©rĂ©. OndĂ©rĂ© en fut tout dĂ©sappointĂ©:--Avec un tel
enfant, que faire? murmura-t-il.

«Et il dit au jeune esclave:--Va, allume du feu sur l’eau et fais
attention qu’il brĂ»le. Nous verrons!... L’enfant s’éloigne et appelle sa
mùre une seconde fois:--S’il est vrai, dit-il, que vous soyez au ciel,
quoique j’allume le feu sur l’eau, faites qu’il brĂ»le. Et le feu brĂ»la
sur l’eau. Et OndĂ©rĂ© vint et dit avec dĂ©pit:--C’est bien!

«Or, OndĂ©rĂ© vit un grand arbre et donna ordre Ă  l’enfant de le couper
avec une aiguille. L’enfant se dirige vers l’arbre et, derechef, invoque
son pĂšre et sa mĂšre. Cependant OndĂ©rĂ© s’assied devant l’arbre. L’enfant
prend une aiguille; il fait tant et si bien que l’arbre tombe. Dans sa
chute, l’arbre frappe OndĂ©rĂ©, le jette Ă  terre et le tue.

«OndĂ©rĂ© Ă©tant mort, l’enfant rentra Ă  la maison et avertit d’aller
chercher le cadavre. Et l’enfant chantait:--OndĂ©rĂ©, ĂŽ OndĂ©rĂ©-Moja! Le
malheur l’a surpris, OndĂ©rĂ©-Moja! Il m’a ordonnĂ© de dĂ©fricher le rocher.
OndĂ©rĂ©-Moja! Le malheur l’a frappĂ©, OndĂ©rĂ©-Moja!--Il m’a dit d’allumer
du feu sur l’eau, OndĂ©rĂ©-Moja!--Le malheur a surpris OndĂ©rĂ©-Moja!--Il
m’a dit: Coupe cet arbre avec une aiguille, OndĂ©rĂ©-Moja! Le malheur a
surpris Ondéré-Moja!

«L’enfant Ă©tant venu Ă  la maison et ayant parlĂ© ainsi, on enleva le
corps d’OndĂ©rĂ© et on l’ensevelit.

«La morale de ceci est qu’il faut se donner de garde d’ĂȘtre mĂ©chant.»

L’alo qui prĂ©cĂšde nous montre le maĂźtre poursuivant l’esclave de ses
vexations, sans que les hommes l’en empĂȘchent ou le menacent de la
justice. Le suivant nous rĂ©vĂšle les excĂšs du pouvoir paternel Ă  l’égard
des enfants. Ici encore, le maĂźtre ne rend compte Ă  personne de sa
conduite odieuse.

«Mon alo a trait au roi Laran.

«Un jour, le roi Laran convia tous les oiseaux du monde à défricher un
terrain. Il omit cependant d’inviter Kiyin-Kiyin.

«Tous les oiseaux accoururent. Ils se mirent Ă  l’Ɠuvre; ils dĂ©frichĂšrent
un espace de terrain comme d’ici[49] Ă  AggĂ©ra.

[49] Le conteur parlait Ă  Porto-Novo.

«Au milieu du terrain, il y avait un _odan_[50]. A midi, quand tous les
oiseaux eurent achevé leur tùche, _Kiyin-Kiyin_ vint se jucher sur
l’arbre et se mit Ă  chanter:--Le roi Laran, disait-il, a convoquĂ© mes
camarades, _Kiyin-Kiyin!_ Il a convoqué la marmaille de la gent ailée,
Kiyin-Kiyin! Herbe, pousse, lĂšve-toi, _Kiyin-Kiyin!_ Partons, allons Ă 
la maison, _Kiyin-Kiyin!_ Allons danser le _bata, Kiyin-Kiyin!_ Si le
bata ne résonne pas, dansons le _doundoun, Kiyin-Kiyin!_ Si le doundoun
ne résonne pas, dansons le _gangan, la-lala-la!_

[50] EspĂšce de bananier.

«Quand les oiseaux arrivÚrent, le lendemain matin, ils virent le terrain
dĂ©frichĂ© tout envahi par l’herbe. Ils courent chez le roi l’en
avertir.--C’est bien! dit le roi, cela n’est rien; allez de nouveau
défricher le terrain.

«A midi, l’oiseau revient Ă  son poste et recommence ses chants. Et
derechef l’herbe envahit le terrain dĂ©frichĂ©. On revient au palais en
avertir le roi. Et le roi Laran:--C’est bien! dit-il, dĂ©frichez encore
le terrain.

«Pour la troisiĂšme fois, l’oiseau chanta, et l’herbe coupĂ©e repoussa. On
avisa le roi encore. Cependant, tous les oiseaux s’assemblùrent et, d’un
commun accord, demandùrent au roi qu’il les autorisñt à se saisir du
mauvais plaisant qui se jouait d’eux de la sorte.--C’est bien! dit le
roi Laran.

«Lors, tous les oiseaux se rendent au champ. Ils mettent beaucoup de glu
sur l’arbre et rentrent chez eux.

«Le lendemain, Kiyin-Kiyin revient; il se juche sur la glu, il chante.
Quand il a fini de chanter, qu’il veut s’envoler, il se trouve engluĂ©.

«Cependant, tous les oiseaux arrivent, courent Ă  l’arbre voir l’endroit
oĂč ils avaient mis la glu. Kiyin-Kiyin est lĂ . On s’empare de lui, on le
mÚne au roi, disant:--Le malfaiteur qui nous a tant contrariés, le
voilà. Le roi le fait approcher:--Que t’ai-je donc fait? lui
demanda-t-il. Le prisonnier répond:--Lorsque tu convoquas tous mes
camarades pour les travaux des champs, tu me laissas de cĂŽtĂ©. C’est
pourquoi je me suis vengé.

«A ces mots, le roi lĂšve la main sur Kiyin-Kiyin et le menace d’une
chiquenaude.--Grñce! dit l’oiseau; si je trouve des cauris, je te les
donnerai; je te donnerai des noix de kola, dùs que j’en aurai. Le roi
Laran donna une chiquenaude Ă  l’oiseau, et l’oiseau _laissa Ă©chapper de
son corps_[51] tant et tant de cauris que la chambre en fut pleine.--Ah!
dit Laran tout ébahi.

[51] ManiĂšre polie de dire ce que les peuples grossiers disent trop
crûment.

«Une seconde fois le roi lĂšve la main sur le captif et le menace d’une
chiquenaude. Et l’oiseau de crier merci.--Si je trouve des cauris, je te
les donnerai, disait-il, je te donnerai des noix de kola, dùs que j’en
aurai. Encore une fois le roi lui donne une chiquenaude. Lui, laisse
échapper de son corps encore plus de cauris que la premiÚre fois.

«Le roi Laran dĂ©pĂȘcha ses envoyĂ©s dans tout le pays et manda tous ses
sujets pour le cinquiĂšme jour, promettant de leur faire voir une
merveille. Tout le monde dit:--C’est bien!

«Or, le roi Laran prit l’oiseau, le mit dans un panier qu’il eut soin de
couvrir et sortit, en le laissant ainsi. Son fils, curieux de donner sa
chiquenaude, va ouvrir le panier. Le prisonnier s’envole.

«Lorsque le roi Laran rentra, il alla droit au panier, et ne trouvant
plus l’oiseau, il appela son fils.--OĂč est l’oiseau? lui dit-il. Le fils
rĂ©pondit qu’il avait voulu le prendre pour jouer, et que l’oiseau
s’était envolĂ©. Le roi Laran prit l’enfant et le battit, le battit...
Dans son emportement, il lui coupa une oreille.--Pars vite, lui dit-il,
et trouve l’oiseau. Allons! qu’on se presse!--C’est bien! rĂ©pondit
l’enfant.

«Il fit un petit tam-tam et prit le chemin du bois, pour aller s’asseoir
Ă  l’endroit oĂč les oiseaux avaient coutume de se tenir. Il
commence à battre son tam-tam; son tam-tam résonne ainsi:
_Bouroutou-bouroutou-bourou-chinguin_, l’enfant est triste et se
chagrine, _bourou-chinguin_. Et tous les oiseaux d’accourir, et tous de
danser. Tous avaient pris part Ă  la danse; le tour de Kiyin-Kiyin
arriva, et Kiyin-Kiyin ne voulait pas danser. Ce ne fut qu’un cri pour
le presser de danser. Il refusa. L’enfant redouble d’efforts. Il frappe
sans relĂąche, il frappe, il frappe... Les oiseaux redoublent leurs
instances, leurs sollicitations deviennent plus vives.

«Enfin, voilĂ  Kiyin-Kiyin qui entre en danse; il s’agite, il s’anime au
point de venir par trois fois tournoyer sur la tĂȘte de l’enfant.
Celui-ci n’a pas l’air d’y prendre garde et continue, et l’oiseau rentre
en danse. Il tourne, tourne, tourne, et vient jusque sur le tam-tam.
L’enfant allonge le bras et le saisit par la patte, tandis que les
autres oiseaux prennent la fuite.

«Le petit garçon rapporte l’oiseau Ă  son pĂšre:--Le voilĂ , s’écrie-t-il,
je l’ai repris; ne ferez-vous rien pour me rendre l’oreille? Le roi
Laran, à ces mots, se leva, détacha une feuille sÚche et la mit à la
place de l’oreille. Aussitît la feuille sùche se ramollit et se changea
en oreille.»

La morale de cet alo n’est pas plus sĂ©vĂšre que celle du prĂ©cĂ©dent contre
les excĂšs du maĂźtre. Les droits de l’opprimĂ© sont Ă©galement mĂ©connus. La
voici, froide et décolorée comme on la donne: «Si vous avez un fils et
qu’il fasse quelque chose, ne vous emportez pas.»

A la cĂŽte des Esclaves, les _gens de la maison_ donnent au maĂźtre le
titre de pĂšre, _babba_. L’affection est en gĂ©nĂ©ral Ă©trangĂšre Ă  cette
appellation: on n’a pour l’_olouwa_ ni le respect filial, ni la
tendresse et l’attachement qui forment l’aurĂ©ole de la paternitĂ©; du
reste, on ne saurait compter sur l’amour et le dĂ©vouement d’un maĂźtre
qui, trop souvent, ne s’inspire que de son intĂ©rĂȘt propre et de son bon
plaisir. Le mot _babba_ exprime moins un sentiment rĂ©el qu’il n’est un
souvenir traditionnel des premiers temps, de ces temps heureux oĂč la
famille moins dĂ©gradĂ©e n’avait pas encore un _maĂźtre_, mais un _pĂšre_.

II.--La _femme_, dans le plan divin, est la compagne de l’homme,
_adjutorium simile sibi_, dit la GenĂšse. (II, 18.)

«L’homme est le centre et le but de tout ce monde visible, nous dit
saint Jean Chrysostome[52]. AprÚs avoir créé pour lui ce magnifique
séjour, ainsi que les animaux qui devaient le nourrir ou le servir,
comme il manquait encore Ă  l’homme un cƓur avec lequel il pĂ»t entrer en
rapport et qui fĂ»t lui-mĂȘme en Ă©tat de contribuer Ă  sa fĂ©licitĂ© par
l’identitĂ© de nature, Dieu façonne cet ĂȘtre raisonnable avec une lĂ©gĂšre
portion de sa substance; la puissance et la sagesse infinies amĂšnent cet
ĂȘtre Ă  sa perfection, le rendent en tout semblable Ă  l’homme, possĂ©dant
comme lui la raison, pouvant dĂšs lors _partager avec lui les besoins et
les joies_ de la vie présente.»

[52] SAINT CHRYSOSTOME, _Homélie XVe sur la GenÚse_.

Adam, voyant la femme, s’écria: «Voici l’os de mes os et la chair de ma
chair... et ils seront deux dans une seule chair.» C’était le cri de la
nature qui veut que la femme, semblable à l’homme, soit admise à
«_partager avec lui_ les besoins et les joies de la vie présente.»

En s’éloignant de Dieu, les paĂŻens en vinrent jusqu’à mĂ©connaĂźtre les
lois de la nature. Ils ne virent plus dans la «femme l’os de leurs os et
la chair de leur chair»; ils cessÚrent de la considérer comme
_semblable_ à l’homme. Dùs lors, le sexe fort se fit oppresseur, et le
sexe faible fut opprimĂ©. L’homme se replia sur lui-mĂȘme, sur lui seul,
et la femme fut jetĂ©e de son rang de compagne dans celui des ĂȘtres de
simple utilité ou de simple agrément.

Dans le paganisme, la femme ne partage pas avec l’homme les joies de la
vie prĂ©sente; l’homme n’en partage pas les travaux et les peines avec
elle. Chez les paĂŻens, de tout temps et partout, la femme n’a Ă©tĂ© qu’une
servante, un auxiliaire, quand elle n’est point ravalĂ©e Ă  n’ĂȘtre qu’un
simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné à la femme
sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée constamment. Cette
dignitĂ© qu’AthĂšnes et Rome lui dĂ©niaient, exigerons-nous que le noir
barbare la lui ait conservée?

La femme Ă©tait rĂ©putĂ©e d’une nature infĂ©rieure Ă  celle de l’homme, et le
Romain parlait du _sexus imbecillis, impar laboribus_, par opposition au
_majestas virorum_. Troplong a peint les mƓurs romaines en deux
mots[53]: «Je n’ignore pas, dit-il, ce que mĂ©ritent d’admiration Porcia
et la mĂšre des Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et
nobles figures pour le type des femmes romaines. La conjuration des
bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la paix publique,
les divorces indécents, les adultÚres audacieux, tout ce débordement des
mauvaises mƓurs dont les historiens, les philosophes et les poĂ«tes
satiriques nous font le tableau, et qui obligea l’empereur Auguste de
chercher un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois
domestiques n’en offraient plus aucun: voilà des signes plus certains de
l’état gĂ©nĂ©ral de la sociĂ©tĂ© romaine.» L’homme violait impunĂ©ment le
mariage[54]; les divorces étaient faciles et trÚs-fréquents[55]; et
puis, c’étaient le meurtre et l’exposition des enfants: _Liberos, si
debiles monstrosique sunt, mergimus. Nous noyons les enfants, s’ils sont
infirmes ou difformes_[56]; c’étaient encore les avortements provoquĂ©s,
la pédérastie dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec
indiffĂ©rence, comme d’une chose ordinaire, admise par la coutume.

[53] _L’Influence du christianisme sur le droit civil des Romains._

[54] SAINT JÉROME, Ép. LXXVII. AUGUSTIN, serm. CCXXIV.

[55] SENEC., _Octav._, c. XXXIV.

[56] SENEC., _De ira_, I, 15.

La polygamie est générale chez les noirs; aussi, prendre femme est un
trafic pour l’homme. Comme le dit trĂšs-bien Portalis, «la polygamie
rĂ©pugne Ă  l’essence mĂȘme du mariage, c’est-Ă -dire Ă  l’essence du contrat
par lequel deux Ă©poux se donnent tout, le corps et le cƓur». Le polygame
prend et possùde d’une maniùre tout arbitraire; il ne donne rien, ni le
corps, ni le cƓur. La femme dĂšs lors est le jouet de l’intĂ©rĂȘt, de la
passion, du caprice. Elle est perdue dans l’estime, asservie au bon
plaisir de l’homme, n’ayant aucun droit qu’on lui reconnaisse, pas mĂȘme
celui de se donner à qui elle voudra ou d’accepter un maütre de son
choix.

L’amour prĂ©side rarement Ă  l’union de l’homme et de la femme, que
l’amour seul peut cimenter d’une maniùre solide et durable. Aussi cette
union est faible, fragile; elle dĂ©pend de la seule volontĂ© de l’homme.
_Aimer_ et _vouloir_ s’expriment par le mĂȘme terme, dans la langue des
nĂšgres. On ne dit pas: «J’aime cette femme; je la recherche en mariage»;
on dit tout simplement: «Je la _veux_.» Ce mot _vouloir_ dit tout.

Pourquoi le noir veut-il une femme? Souvent, il la veut comme Pyrrhus,
Ă©pousant en mĂȘme temps trois filles de prince, «_pour augmenter sa
puissance et ses richesses_ par ces alliances»; comme Denys de Syracuse,
Ă©pousant la fille d’un ancien rival dont il veut se faire un appui;
comme Démétrius PoliorcÚte, qui contracte plusieurs alliances pour
l’honneur et le profit qui lui en reviennent. La femme est frĂ©quemment
un accessoire: on recherche des influences et l’on subit la femme comme
moyen.

Quelqu’un _veut_-il une femme, il se prĂ©sente aux parents et formule sa
demande, en offrant des cadeaux. Les cadeaux agréés, on lui livre la
femme, qui ne peut se refuser Ă  tomber en son pouvoir. Le pĂšre ou le
maßtre la livre à qui il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre
son consentement. Dans ces conditions, il n’y a pas de vĂ©ritable
mariage. PropriĂ©tĂ© des parents d’abord, elle devient ensuite celle du
mari, et plus tard celle de l’hĂ©ritier, car l’hĂ©ritier prend toutes les
femmes du défunt, moins sa propre mÚre.

Le mariage est accompagné de danses, de festins et de libations: on
donne un air de fĂȘte Ă  la livraison immorale de la femme. Du reste, tout
se passe entre parents et amis, sans que la loi civile ni la religion
interviennent d’une maniĂšre sĂ©rieuse.

LivrĂ©e de la sorte, la femme ne saurait donner son cƓur Ă  celui qui sera
son maütre, alors surtout qu’il est loisible à ce maütre d’avoir autant
de femmes qu’il voudra, d’accorder ses faveurs à d’autres, de la donner
au roi, quand il sera dĂ©goĂ»tĂ© d’elle. Elle ne peut aimer cet homme, et
pour peu que celui-ci excite son dĂ©goĂ»t, elle s’étudiera Ă  s’isoler de
lui, elle se plongera dans une sĂ©rie de crimes oĂč elle ne verra qu’une
légitime vengeance, le seul soulagement permis à son infortune. Alors
viennent les infanticides. L’usage veut que la femme reste Ă©loignĂ©e de
l’homme durant la lactation; c’est pourquoi l’épouse mĂ©contente
allaitera son enfant jusqu’à la seconde annĂ©e au moins, afin de se tenir
loin de son époux.

Le noir n’admet pas la femme à vivre avec lui. Il la parque dans une
case sĂ©parĂ©e, et lorsqu’il demande ses services, elle se prĂ©sente dans
une humble posture, à genoux ou prosternée, avec les démonstrations
d’une soumission servile.

La femme appartient corps et Ăąme Ă  celui au pouvoir de qui elle est. On
ne respecte pas mĂȘme en elle la conscience et la pudeur.

Dans une maison, il y a les épouses, _iyas_, les esclaves _concubines_
et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune achĂšte des femmes
esclaves en aussi grand nombre que ses richesses le lui permettent. Le
premier mobile qui le pousse à agir de la sorte n’est pas, comme on
pourrait le supposer, un motif de débauche. Il achÚte des femmes parce
qu’on les conduit plus facilement que les hommes, et parce que leurs
services sont gĂ©nĂ©ralement fort lucratifs. C’est surtout par intĂ©rĂȘt que
le noir achĂšte des femmes.

Comme Ă  Rome, Ă  la cĂŽte des Esclaves, on ne considĂšre pas comme un
vĂ©ritable mariage l’union d’un homme libre et d’une esclave. Cette union
toutefois n’est pas taxĂ©e d’immoralitĂ©; l’usage l’excuse et l’admet
comme il admettait le _concubinatus_ romain. L’esclave concubine jouit
du privilĂ©ge de ne pouvoir ĂȘtre vendue, du moment oĂč elle a eu un enfant
de son maĂźtre; mais le titre et les prĂ©rogatives d’_iya_ ou Ă©pouse lui
sont refusés.

Il rĂšgne entre les _iyas_ d’une maison une certaine hiĂ©rarchie, un
certain ordre. Ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas la confusion non
plus. Malgré des tiraillements incessants, malgré les jalousies, les
rancunes, les haines, on n’a pas trop de dĂ©sordre Ă  constater. Une des
Ă©pouses, la premiĂšre ordinairement, a le nom de _iya’llĂ©_, maĂźtresse de
maison. Cela ne veut pas dire que le maütre l’admette à traiter avec lui
sur le pied d’égalitĂ©. Elle approche le maĂźtre de plus prĂšs que les
autres, prĂ©pare et sert les repas de l’olouwa, range tout Ă  l’intĂ©rieur
et veille Ă  la bonne administration de la maison; elle a sur les autres
femmes une prĂ©sĂ©ance rĂ©elle; jusqu’à un certain point, elle entre dans
les secrets et les plans du maĂźtre dont elle est la servante habituelle
et immédiate. Néanmoins, elle subit une humiliante sujétion, tenue
toujours Ă  distance, n’étant pas admise Ă  s’asseoir devant le maĂźtre,
obligée à se tenir dans une posture servile en sa présence, servant son
mari à genoux et goûtant les mets avant de les offrir, comme si elle
Ă©tait soupçonnĂ©e de vouloir empoisonner celui qu’elle sert.

Sa position lui donne un avantage rĂ©el, pourtant, et l’on voit quelques
_iyas’llĂ©_, par leurs qualitĂ©s de l’intelligence et par l’énergie du
caractĂšre, acquĂ©rir un tel ascendant sur le maĂźtre qu’elles peuvent, en
bien des cas, lui imposer leurs vues ou le dĂ©tourner de l’exĂ©cution des
projets qu’il avait lui-mĂȘme conçus.

A part ces rares exceptions, l’_iya’llĂ©_, ainsi que les autres femmes de
la maison, est dans un état de véritable servitude.

La seconde femme, lorsqu’elle est depuis longtemps dans la maison,
reçoit la dĂ©nomination d’_orogoun_, querelleuse. Le mot est piquant et
bien propre Ă  nous donner une idĂ©e de ce que doit ĂȘtre une femme
humiliée de se voir en sous-ordre, malgré ses longs services et des
faveurs souvent acquises et souvent perdues. C’est la jalousie
personnifiée que cette _orogoun_, mais la jalousie dépitée, hargneuse.

L’_orogoun_ est assez maltraitĂ©e dans les _alos_. Elle y est prĂ©sentĂ©e
comme un ĂȘtre dont on se doit beaucoup dĂ©fier et qui n’a que de mauvais
procédés.

«Mon _alo_ a trait à une femme.

«Cette femme eut un fils auquel la mort l’enleva bientĂŽt. Et l’enfant
passa entre les mains de l’_orogoun_. Or, quand l’_orogoun_ mangeait des
_Ă©kos_[57], elle passait les feuilles Ă  l’enfant pour toute nourriture.
L’enfant se mourait de faim et n’avait rien à manger. Un jour, il prit
des pepins d’orange et les sema. L’oranger poussa et porta des fruits.
Les oranges ayant mûri, le pauvre petit en prit et en mangea.

[57] L’_Ă©ko_ ou _acassa_ est une petite boule de pĂąte faite avec de la
farine de maĂŻs. On vend l’_Ă©ko_ enveloppĂ©e dans des feuilles.

«L’_orogoun_ Ă©tant montĂ©e sur l’arbre, l’enfant s’écria:--Oranger, ah!
puisses-tu l’enlever! A l’instant, l’oranger se trouva dĂ©mesurĂ©ment
grandi. Et l’enfant de chanter:--L’oranger a enlevĂ© Aloumo lĂ -haut.
Aloumo! Fourbe Aloumo! Est-ce ainsi que tu me traites? L’oranger a
enlevé Aloumo au loin, là-haut, dans les nuages. Aloumo! elle est tombée
des nuages Ă  terre.

«Avez-vous reçu le fils d’autrui, ayez-en soin, dit la morale qui
termine l’_alo_. Ne soyez pas dur pour les petits enfants.»

Le conseil est bon et trĂšs-important dans un pays oĂč l’abus est si
commun. Notons cependant que ce conseil est bien froid, et que, si
l’usage d’agir comme Aloumo Ă©tait moins gĂ©nĂ©ral, le narrateur ne
manquerait pas de blñmer cette femme inhumaine et sans cƓur.

Les _alos_ sont de vĂ©ritables scĂšnes de la vie rĂ©elle. C’est pourquoi
nous aimons Ă  les citer: ils expliquent notre pensĂ©e, en mĂȘme temps
qu’ils rendent tĂ©moignage des vĂ©ritĂ©s que nous avançons. Tous les _alos_
que nous reproduisons, nous les avons reçus textuellement de la bouche
des noirs.

Entrons plus avant dans la vie intime et cherchons Ă  connaĂźtre davantage
cette _orogoun_.

«Mon _alo_ a trait à une femme.

«Cette femme eut un fils. Elle avait aussi une _orogoun_. Voulant se
rendre dans le pays d’Ojùjù, elle laissa pour son enfant six Ɠufs de
poule gros comme le poing. La vilaine _orogoun_ prit les Ɠufs et les
mangea, ne donnant à l’enfant qu’une igname pourrie. Le pauvre enfant,
dĂ©vorĂ© par la faim, maigrissait Ă  vue d’Ɠil. BientĂŽt, il n’eut plus que
les os et la peau.

«Quelqu’un lui conseilla d’aller attendre sur le chemin d’OjĂšjĂš:
peut-ĂȘtre pourrait-il avoir des nouvelles de sa mĂšre.--C’est bien! dit
l’enfant; et il alla s’asseoir sur le bord du chemin. Et, quand
passaient des voyageurs se rendant Ă  OjĂšjĂš, il chantait et
disait:--Voyageurs qui allez à Ojùjù, dites à ma mùre que les Ɠufs
qu’elle m’avait laissĂ©s, l’_orogoun_ les a mangĂ©s; que pour toute
nourriture elle m’a donnĂ© une igname pourrie. Et l’enfant chantait,
chantait toujours.

«Voici venir sa mÚre; elle est déjà auprÚs de lui. Lui, recueille ses
souvenirs et raconte à sa mùre tout ce qu’il eut à souffrir de
l’_orogoun_.

«Cela doit vous apprendre de ne pas confier votre enfant Ă  l’_orogoun_.»

En dehors de l’_iya’llĂ©_ et de l’_orogoun_, toutes les Ă©pouses sont
confondues sous la dĂ©nomination d’_iyas’wo_, iyas de commerce. A elles
sont dévolus le soin du commerce (_owo_), la fabrication et la vente des
pots de terre, du savon, des nattes, de la farine de maĂŻs ou de manioc,
des _Ă©kos_ et autres mets. Elles s’occupent aussi de teinture, elles
lavent, etc., etc.

L’homme n’a pas besoin de se gĂȘner et peut avoir des relations avec des
personnes libres sans qu’on y trouve à redire. Mais l’iya qui aurait des
relations Ă©trangĂšres serait coupable du crime d’adultĂšre.

L’adultĂšre est puni de mort. Il est arrivĂ© que l’homme et la femme
surpris en adultĂšre Ă©taient attachĂ©s l’un en face de l’autre sur un
bûcher et brûlés vifs, aprÚs avoir été horriblement torturés et mutilés.

Quant à la fornication, elle n’est pas plus punie qu’à Rome, dans
l’antiquitĂ©. On la croit bien peu rĂ©prĂ©hensible, si toutefois on suppose
qu’elle soit un mal. Les noirs, dans leurs _alos_, la laissent impunie
et la montrent mĂȘme triomphante. En voici un exemple:

«Mon _alo_ a trait à Téréboudjé.

«Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que tout le monde
_voulait_. Les riches la _veulent_,--elle refuse; les rois, les chefs la
_veulent_, elle s’obstine à refuser.

«La tortue se présente au roi et dit:--Celle que vous _voulez_ tous sans
pouvoir l’obtenir, je l’aurai, moi. Et le roi:--Si tu parviens à
l’avoir, dit-il, je partage ma maison en deux et t’en donne une part.

«Or, un jour, TĂ©rĂ©boudjĂ© prit un pot et alla puiser de l’eau. La tortue,
l’ayant appris, prit sa pioche et alla nettoyer le chemin de la
fontaine. Elle rencontra un serpent, et, l’ayant tuĂ©, elle le mit au
milieu du sentier.

«TĂ©rĂ©boudjĂ© arrive et aperçoit le serpent.--Au secours! s’écrie-t-elle,
viens tuer ce serpent. La tortue accourt, armée de son coutelas; elle
frappe et se blesse Ă  la jambe. AussitĂŽt:--TĂ©rĂ©boudjĂ© m’a tuĂ©e,
s’écrie-t-elle; je dĂ©frichais son champ, j’appropriais son chemin; elle
m’a dit de tuer le serpent; je me hĂąte; TĂ©rĂ©boudjĂ©, TĂ©rĂ©boudjĂ©, j’ai tuĂ©
le serpent, mais je me suis blessée à la jambe. Téréboudjé, Î
Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant; prends-moi sur ton
dos, serre-moi bien[58].

[58] Au lieu de porter l’enfant sur ses bras, la nĂ©gresse le porte sur
son dos. L’enfant, mis à califourchon sur les hanches, est retenu
par un _acho_ solidement roulé sous les bras de la mÚre.

«Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé prit la
tortue sur son dos. Or, la tortue commit une action mauvaise sur
Téréboudjé.

«DĂšs qu’il fut jour, elle alla trouva le roi, disant:--Ne t’avais-je pas
dit que j’épouserais TĂ©rĂ©boudjĂ©? Convoque la ville pour le cinquiĂšme
jour, et vous m’entendrez parler.

«Le cinquiÚme jour venu, le roi fit agiter sa sonnette pour convoquer le
peuple.--TĂ©rĂ©boudjĂ©, s’écria la tortue, TĂ©rĂ©boudjĂ© que tout le monde
voulait a repoussĂ© tout le monde. Moi, certes, je l’ai eue.

«Le roi prit son bĂąton et manda querir TĂ©rĂ©boudjĂ©. DĂšs qu’elle parut, on
l’interrogea:--Nous avons ouï, lui dit-on, que la tortue est ton
Ă©poux?--TĂ©rĂ©boudjĂ© confuse resta sans rĂ©ponse; elle se couvrit la tĂȘte
et s’enfonça dans les bois. LĂ  elle fut changĂ©e en l’arbre qu’on appelle
_boudjé_.»

Terminons ce qui regarde la femme par la peinture satirique des dégoûts
d’un mariage de caprice. Le mĂȘme _alo_ nous montre un des moyens par
lesquels la femme mécontente se soustrait à une union qui lui est
désagréable.

«Mon _alo_ a trait Ă  une femme du nom d’AdiĂ©lou.

«Cette femme, dont la beautĂ© ravissait tout le monde, n’opposa que refus
aux demandes dont elle Ă©tait l’objet constamment.

«Un beau jour de foire, certain personnage emprunte des bras Ă  l’un, des
jambes à l’autre, un corps à un troisiùme, s’affuble de toutes piùces et
se rend Ă  la foire. Il veut AdiĂ©lou, il l’aura. Quoiqu’il fĂ»t d’un pays
éloigné, Adiélou consentit à le suivre et le _présenta à ses mÚres_ qui
lui dirent:--C’est bien; pars avec lui.

«Ils partent. En route, le maßtre des bras reprend ses bras, le maßtre
des jambes prend les jambes, le maĂźtre du corps prend le corps, et il ne
reste que la tĂȘte, et la tĂȘte avance, avance, tandis qu’AdiĂ©lou
demi-morte ne sait fuir en arriĂšre. On arrive ainsi Ă  la maison de la
tĂȘte.

«Le lendemain, la tĂȘte, avant d’aller aux champs, dit Ă  la tortue:--Si
AdiĂ©lou cherche Ă  s’enfuir, sonne de la trompe pour m’avertir.»

«La tĂȘte eut Ă  peine disparu, qu’AdiĂ©lou attacha son paquet et prit la
fuite. AussitĂŽt, la tortue sonne de la trompe:--TĂȘte, tĂȘte,
s’écrie-t-elle, AdiĂ©lou s’en va. Elle a attachĂ© ses calebasses, elle a
ramassĂ© ses plats. La tĂȘte accourt, fait les gros yeux:--OĂč vas-tu?
dit-elle.--Je vais vaquer à des besoins naturels[59], répond
AdiĂ©lou.--Tu fuis, rĂ©plique la tĂȘte.

[59] Quand les noirs sont embarrassés, ils invoquent ce prétexte, mais
ils disent la chose, comme Cambronne, sans recourir Ă  des termes
voilés.

«Adiélou tentait de fuir, tous les jours, sans plus de succÚs. Elle alla
consulter le _babbalawo_. Celui-ci lui dit:--Va acheter des _ékourous_
(espÚce de croquettes faites de haricots blancs appelés _éré_),
prends-en une suffisante quantitĂ©, trempe-les dans l’huile de palme et
bourres-en la trompe de la tortue.--Bon!» dit Adiélou.

«Elle fait ce qui lui a été prescrit, prend ses paquets et part. La
tortue saisit la trompe. Les _ékourous_ lui rentrent dans la bouche.
Elle mange, mange... Et Adiélou de fuir.

«La voilĂ  Ă  la douane du crapaud, sur un sol Ă©tranger oĂč elle n’a plus
de poursuites à redouter.»

On objectera peut-ĂȘtre Ă  ce que j’ai exposĂ© plus haut qu’AdiĂ©lou donne
son consentement: qu’elle choisit elle-mĂȘme son mari. Cela est vrai,
mais on doit observer qu’il ne paraüt pas de maütre ni de pùre ici, et
qu’AdiĂ©lou agit avec l’assentiment de _ses mĂšres_ (mĂšre, grand’mĂšre,
iyas supérieures à sa mÚre dans la maison).

III.--Des _enfants_ nous avons peu de chose à dire. «On conçoit, dit M.
Borghero, on conçoit que les liens de famille n’existent pas, et l’on
comprend pourquoi dans le droit domestique c’est à la mùre et non pas au
pùre que l’enfant appartient. La mùre seule en supporte la charge,
jusqu’à ce qu’il soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie.» Il ne
faut pas entendre ceci dans le sens que la mĂšre ait le droit de disposer
de son enfant: celui-ci est Ă  la charge de la mĂšre, au profit du pĂšre,
s’il y a quelque profit.

Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est Ă  peu prĂšs nul.
L’esclave, appartenant au maütre, produit pour le maütre, ainsi que nous
le verrons bientît. Dùs lors, c’est le maütre, et non les parents, qui a
quelque pouvoir sur l’enfant nĂ© d’esclaves.

IV.--L’_esclavage_, qui fut une des plaies sociales de l’antiquitĂ©, est
toujours en vigueur sur le continent africain en général, et en
particulier dans ces pays qui ont le triste surnom de _cĂŽte des
Esclaves_, et oĂč la traite vint longtemps s’alimenter.

La condition des esclaves n’est pas aussi misĂ©rable dans les contrĂ©es
dont nous parlons qu’elle le fut Ă  Rome ou mĂȘme dans quelques-unes de
nos colonies europĂ©ennes. LĂ , du moins, il n’est ni complĂ©tement rejetĂ©
au rang des «choses», ni assimilĂ©, dans l’estime publique, Ă  l’animal:
_servus vel animal aliud_[60]. Sa vie n’est pas directement et
immĂ©diatement abandonnĂ©e au bon plaisir du maĂźtre. Il n’est pas tout Ă 
fait exclu de la famille, oĂč on lui reconnaĂźt le droit d’ĂȘtre, en
certains cas, l’hĂ©ritier du maĂźtre, mĂȘme quand celui-ci a des enfants.

[60] ULPIEN au Dig., VI, I, 15, S. III.

Il est vrai, cependant, qu’au point de vue lĂ©gal l’esclave n’a aucune
prétention à opposer aux volontés du maßtre. Il dépend totalement de
celui-ci, en ce qui regarde ses travaux et le fruit de ses labeurs,
aussi bien qu’en ce qui concerne sa propre personne, celle de sa femme
et de ses enfants.

L’enfant suit la condition de sa mùre et est esclave comme elle: c’est
la _loi du ventre_, expression brutale de la brutale application de ce
principe des lĂ©gistes: _Res fructificat domino_. L’esprit de calcul du
maĂźtre pĂ©nĂštre quelquefois jusqu’au plus intime de la vie domestique de
ses esclaves; celui-ci dĂ©fend Ă  son esclave d’avoir des enfants; un
autre spĂ©cule sur sa fĂ©conditĂ© et trouve avantageux d’avoir ce que
Marcien, Ă  Rome, appelait brutalement _ventrem cum liberis_. En voilĂ 
assez, sinon trop, sur ce sujet qui provoque le dégoût.

Quelles sont les causes diverses d’esclavage? M. Borghero[61] les rĂ©sume
en ces termes: «Il y en a qui sont nés en servitude; il y en a aussi qui
deviennent esclaves par condamnation. Un coupable qui a commis quelque
grand crime, celui qui ne peut payer ses dettes, sont réduits en
esclavage, vendus et expatriés. Quelquefois un seul porte la peine pour
toute une famille. Quand celle-ci dĂ©clare qu’elle ne peut payer ses
dettes, un des membres est fait esclave, et toutes les dettes sont
remises, quelle qu’en soit la somme. On voit que c’est une espùce de
banqueroute. Ce moyen se pratique surtout chez les Minas.

[61] _Annales de la propagation de la foi_.

«L’enlĂšvement ou le vol fournit aussi son contingent Ă  l’esclavage; car
ici, et assez gĂ©nĂ©ralement en Afrique, l’homme est volĂ© comme on ferait
d’une marchandise. On saisit un homme sur le grand chemin, on le conduit
au loin et on le vend. Je connais Ă  Wydah un individu qui vola un jeune
homme à Lagos, passa à Porto-Novo pour le vendre, fut à son tour volé
avec sa proie et enfin vendu au Dahomey. Ce moyen n’est pas en usage au
Dahomey, du moins sensiblement, Ă  cause des difficultĂ©s qu’il y a pour
franchir les limites du royaume.

«Enfin, c’est par les razzias surtout que se recrutent les esclaves. Un
prince est-il en force, il se dirige vers une ville, l’entoure de ses
troupes, l’emporte et emmùne tous les habitants. C’est la principale
occupation du Dahomey[62]. Les Nagos se battent souvent entre eux dans
le mĂȘme but; et dans le BĂ©nin, les villages quelquefois de la mĂȘme tribu
se livrent Ă  ces luttes dans lesquelles les vaincus deviennent la
propriété du vainqueur. Une partie des esclaves restent chez leurs
vainqueurs ou dans les pays voisins; mais le trĂšs-grand nombre est vendu
aux négriers, qui les transportent en Amérique.»

[62] V. _Revue du monde catholique_, avril 1877.

Qu’on se rappelle ce que nous avons dit du caractùre du maütre, et l’on
pourra comprendre aisément combien misérable est le sort des esclaves
soumis Ă  ses caprices et Ă  ses emportements.

Nous envisagerons la condition de l’esclave telle qu’elle est en
gĂ©nĂ©ral. Nous ne ferons pas ressortir le malheur extrĂȘme de ceux qui
tombent entre les mains de certains maĂźtres plus cruels. Il y a des
maĂźtres qui se mettent dans une position oĂč ils sont Ă  peu prĂšs assurĂ©s
de l’impunitĂ©. Ceux-lĂ  ne connaissent pas de bornes. Il leur est
difficile d’ĂȘtre plus exigeants que les autres, parce qu’en fait
d’exigence ils se valent tous; mais ils sont plus cruels. On a vu, il y
a seulement quelques années, à Kotonou, un négrier qui avait un bourreau
à ses ordres dans sa propre maison. Je dis bourreau, c’est-à-dire un
homme spĂ©cialement chargĂ© d’infliger les corrections et auquel on
mettait quelquefois le glaive en main pour tuer le patient. Un jour, ce
négrier recevait à sa table un officier anglais. Durant le repas, un des
jeunes esclaves qui servaient laissa tomber un plat qui se cassa. Ce
garçon avait sa mÚre dans la maison, esclave comme lui. Le maßtre la
fait appeler, mande en mĂȘme temps l’exĂ©cuteur des hautes Ɠuvres et lui
ordonne de tuer, Ă  l’endroit mĂȘme et sous les yeux de la mĂšre, l’enfant
dont le crime était une simple maladresse.

De tels faits sont heureusement fort rares; aussi nous n’insistons pas.

L’esclave, chez les noirs, a rang de _personne_. De fait, on lui
reconnaĂźt la facultĂ© d’acquĂ©rir, d’hĂ©riter, de possĂ©der, d’avoir mĂȘme
des esclaves et de se libérer et de prendre rang parmi les hommes
libres. On a vu des hommes naĂźtre esclaves et arriver au pouvoir, mĂȘme
au pouvoir souverain. Cela rĂ©pugne si peu aux idĂ©es reçues qu’il en est
fait mention dans les _alos_.

Nous ne devons pas trouver Ă©trange que les noirs n’aient point de
l’esclave cette mĂ©prisante opinion qu’en eurent les Romains. A Rome,
tout étranger était barbare, tout barbare était digne de mépris; il
n’est pas Ă©tonnant, dĂšs lors, qu’on eĂ»t en plus petite estime l’esclave.
On ne pouvait guùre l’estimer moins qu’en en faisant un objet de rebut,
un ĂȘtre infĂ©rieur Ă  l’homme libre et citoyen de la grande ville de Rome.

A la cĂŽte des Esclaves, on n’a point les prĂ©jugĂ©s qui inspiraient ce
mĂ©pris aux Romains. Nul n’ignore qu’on est esclave, non par infĂ©rioritĂ©
de nature, mais seulement par accident, parce qu’on se laissa surprendre
ou voler, parce qu’on fut trop faible pour rĂ©sister Ă  son ennemi, etc.
Tout le monde sait parfaitement que l’esclave est un homme comme les
autres; qu’il ne diffùre de son maütre que par la condition à laquelle
il se trouve réduit de fait, condition malheureuse, mais jugée
nécessaire et autorisée par la coutume.

Il est facile de faire avouer aux noirs que l’esclavage a sa source dans
un abus de la force, mais on ne les fera pas renoncer Ă  cet abus, parce
que la coutume l’a, pour ainsi dire, consacrĂ©. «Il y a eu toujours des
esclaves, donc il est lĂ©gitime et bon d’en avoir. On a gouvernĂ© les
esclaves d’une maniùre despotique en tout temps, donc on le peut faire
sans ĂȘtre blĂąmable pour cela.» Ainsi raisonne le noir. Et il a des
esclaves et il les traite avec rigueur.

L’esclave ne s’appartient pas: il n’est pas libre d’aller oĂč il veut, de
s’unir Ă  qui il veut, de travailler comme il l’entend, de se dĂ©vouer Ă 
sa femme, à ses enfants. A la merci d’un maütre capricieux, que le
pouvoir de tout exiger rend irritable, dur et cruel, il est toujours
exposĂ© Ă  se voir violemment arrachĂ© aux tendres embrassements d’une
Ă©pouse, aux caresses d’un enfant qu’il aime; car toujours il peut
craindre que la vente ou l’éloignement le force Ă  une sĂ©paration
cruelle.

Tous les jours, il a la crainte de la prison, des fers, des vexations de
tout genre. A la moindre faute, le _kpachan_ l’attend. Le kpachan est un
nerf de bƓuf ou une laniùre en cuir d’hippopotame avec laquelle on
fustige les esclaves.

J’ai dit qu’à la moindre faute on inflige le kpachan aux esclaves. Pour
de légers motifs aussi on les charge de chaßnes; comme les _compediti_,
les _vincti_ de Rome, ils travaillent enchaßnés et couchent dans les
fers. Ces traitements sont rĂ©servĂ©s Ă  l’esclave qui cherche dans la
fuite un soulagement Ă  des maux trop rĂ©els, Ă  celui qui s’est rendu
coupable ou qui simplement a mĂ©contentĂ© son maĂźtre. Le maĂźtre n’admet
pas que l’esclave puisse ne pas se rĂ©signer Ă  son sort malheureux, et il
l’opprime avec d’autant plus de rigueur qu’il paraüt tenir davantage aux
bienfaits de la libertĂ©. Le maĂźtre exige qu’on se livre Ă  lui Ă 
discrĂ©tion, qu’on soit «souffre-plaisir et souffre-douleur[63]» avec une
Ă©gale indiffĂ©rence. Il ne veut pas que l’esclave ait le droit de dire
non; il ne lui reconnaĂźt pas mĂȘme celui d’avoir une famille assurĂ©e,
alors que l’usage, seule loi en cette matiùre, l’autorise à arracher la
femme à son mari, la mùre à l’enfant. Disons tout: les esclaves n’ont à
eux ni leur pudeur, ni celle de leurs enfants.

[63] SÉNÈQUE, _De Providentia_, 3.

Le maĂźtre trop prĂ©occupĂ© de trouver dans l’esclave un instrument passif
en vient Ă  redouter les qualitĂ©s mĂȘme qu’il remarque en lui. Il se sent
moins menacé, moins exposé à des dégoûts avec un esclave inintelligent
et mou qu’avec un autre douĂ© d’intelligence et d’énergie. Comme
Columelle (1, 8), il a remarqué que «les esclaves les plus intelligents
sont les plus mauvais», ou, comme Palladius, écrivain païen du quatriÚme
siÚcle, «que le caractÚre des esclaves est de donner toujours dans les
extrĂȘmes. Tant il est vrai que dans cette condition les meilleurs
penchants se dĂ©naturent, et qu’il n’est de qualitĂ© qui n’y puisse
devenir un défaut. Une nature prompte chez eux est toujours prÚs du mal.
La paresse, du moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent
Ă  l’indolence, et moins ils sont portĂ©s au crime[64].»

[64] PALLADIUS, _De re rustica proƓmium_.

Un maĂźtre ayant de tels sentiments traite son esclave de maniĂšre Ă 
effacer en son ùme les caractÚres de noblesse et de virilité. Tous ses
efforts tendent à «user de lui comme on use des animaux[65]».

[65] SÉNÈQUE, _Ép._ XLVII.

On dira peut-ĂȘtre: Comment les noirs peuvent-ils, sans rĂ©agir, accepter
un sort aussi lamentable?

Outre qu’on peut rĂ©torquer l’argument aux ennemis de la race nĂšgre, je
dirai que l’esclave rĂ©agit, autant qu’il le peut, contre le sort qu’on
lui fait. C’est mĂȘme pour cela que son intelligence et son Ă©nergie
deviennent un danger et une source de déboires pour son oppresseur.
Palladius aurait pu dire et peut-ĂȘtre il aurait mieux dit: «Une nature
prompte chez lui (chez l’esclave) est toujours prùs de _s’indigner_...
plus ils inclinent Ă  l’indolence, et moins ils sont portĂ©s Ă  _rĂ©agir_.»
Cela est vrai du noir autant que du blanc.

HĂ©las! que peut faire l’esclave? Peut-il raisonnablement espĂ©rer quelque
rĂ©sultat heureux d’une rĂ©sistance que tout lui conseille? Ne doit-il pas
craindre que son sort devienne pire? S’il subit les exigences du maütre,
il évite, du moins, sa colÚre, ses emportements. De deux maux ne faut-il
pas choisir le moindre?

Deux partis s’offrent au noir esclave: la mort et la fuite, une
résistance utile étant impossible.

La mort est un parti extrĂȘme auquel la nature rĂ©pugne et que l’on adopte
avec rĂ©pugnance tant que la voix de la raison se fait entendre. C’est,
partant, un procĂ©dĂ© exceptionnel que la gĂ©nĂ©ralitĂ© n’adoptera pas.

Pourquoi l’esclave ne s’enfuirait-il pas? Quiconque connaüt le Dahomey
ne saurait poser la question sérieusement pour ce pays. Entouré presque
de tous cĂŽtĂ©s de vastes marĂ©cages et de forĂȘts de palĂ©tuviers, le
Dahomey offre Ă  ses frontiĂšres peu de passages praticables, en sorte que
la garde en est facile.

A peine un esclave a-t-il disparu, le maßtre avise les autorités, et
celles-ci envoient en tous sens des Ă©missaires, afin que _l’on ferme les
chemins_, c’est-à-dire afin qu’on surveille tous les passages. Ces
prĂ©cautions n’empĂȘchent pas en entier les tentatives d’évasion;
cependant elles les rendent beaucoup moins frĂ©quentes qu’elles ne sont
dans les contrĂ©es voisines; elles les rendent surtout d’une exĂ©cution
plus difficile. Au Dahomey, l’esclave est plus maltraitĂ©, Ă  raison mĂȘme
de la difficultĂ© plus grande qu’il y a pour lui Ă  se soustraire par la
fuite aux mauvais traitements dont on l’accable. Des contrĂ©es voisines,
de Porto-Novo et d’AgouĂ©, par exemple, on envoie au Dahomey les esclaves
dont on est mécontent. Là, on les vend à des particuliers ou bien on les
donne au roi.

Les esclaves redoutent d’ĂȘtre vendus de cette façon. On conçoit aisĂ©ment
qu’ils redoutent davantage d’ĂȘtre livrĂ©s au roi.

En dehors du Dahomey, la fuite n’est pas de la mĂȘme difficultĂ©
matĂ©rielle, mais elle est loin d’ĂȘtre sans danger. Un esclave fuira dans
l’espoir de recouvrer sa libertĂ©; s’il n’est pas sĂ»r d’ĂȘtre libre,
s’exposera-t-il à tomber entre les mains d’un nouveau maütre qui sera
peut-ĂȘtre plus cruel que le premier? Supposons qu’il rĂ©ussisse Ă 
s’échapper; oĂč ira-t-il? Il est Ă©loignĂ© de sa patrie, sans ressource
d’aucune sorte, sans amis, sans influence; ne va-t-il pas ĂȘtre volĂ© par
quelqu’un, dans le pays oĂč il passe? Il n’est pas rare que cela arrive.

Pendant que j’étais Ă  Porto-Novo, un esclave partit de la maison d’un
Portugais et prit la clef des champs. Le Portugais avertit le roi, on
ferma les chemins, on battit la campagne; ce fut peine inutile:
l’esclave avait dĂ©jouĂ© la surveillance, il Ă©tait sorti du royaume et ne
craignait plus qu’une chose, c’est que son maĂźtre le fĂźt arrĂȘter dans
l’intĂ©rieur par quelqu’un de ses amis. Tout le temps qu’il Ă©tait encore
dans le royaume de Porto-Novo, il apprĂ©hendait d’ĂȘtre repris; maintenant
l’espoir l’animait, et il avançait confiant dans le succùs de son
entreprise.

Chemin faisant, un voyageur l’accoste et fait route avec lui. Notre
esclave se croyait sauvé, lorsque son compagnon tomba sur lui et
l’attacha fortement, puis alla le vendre. Il passa au pouvoir de
plusieurs acheteurs, pour ĂȘtre finalement ramenĂ© Ă  Porto-Novo, oĂč il fut
acheté par un noir qui le maltraitait sans ménagement.

Cet esclave regretta bientĂŽt son premier maĂźtre, qui avait toujours agi
avec bontĂ© Ă  son Ă©gard. Il se lamentait continuellement d’avoir eu la
malencontreuse idée de fuir; il aurait voulu rentrer chez le Portugais;
mais comment faire? Il alla trouver les amis de son ancien maĂźtre, les
priant d’intercĂ©der en sa faveur.

Ce fait montre que l’esclave qui s’enfuit perd souvent au change et
court Ă  un pire destin. Encore faut-il qu’il rĂ©ussisse Ă  se mettre hors
de la portĂ©e du maĂźtre qu’il abandonne. Sinon, aux pĂ©rils de la fuite
s’ajoutent bientît les colùres et la vengeance du maütre. La vie alors
est bien amÚre. On passe au cou du fugitif un collier en fer fermé avec
un gros cadenas; à ce collier est attachée une longue et lourde chaßne
en fer aussi. Ainsi chargĂ©, signalĂ© Ă  l’attention publique, surveillĂ©,
épié, le captif est assujetti aux plus rudes travaux, à des corrections
cruelles. C’est beaucoup, si on ne le livre pas à l’oricha, si on ne
l’envoie pas au fond d’un cachot infect, oĂč on le laissera sans
nourriture se dĂ©battre dans les transes d’une longue agonie.

Donc, le suicide est un parti qui répugne à la nature; la fuite, une
tentative périlleuse, incertaine, pleine de dangers, un remÚde pire que
le mal, peut-ĂȘtre.

Malheur Ă  l’esclave qui se rĂ©volterait! La rĂ©volte ne saurait aboutir
qu’à une rĂ©pression d’une affreuse rigueur. On attachera le mutin Ă  un
piquet, on lui ouvrira la poitrine et les entrailles, on lui coupera la
tĂȘte et on l’exposera publiquement sur un pieu, etc., etc.

Le noir esclave doit subir son sort. Je dis _subir_, parce que,
l’esclavage Ă©tant contraire Ă  la nature, il rĂ©pugne essentiellement Ă 
l’homme. L’animal, créé pour servir l’homme, s’apprivoise et accepte le
joug que l’homme lui impose. Quant Ă  l’homme, Dieu l’a créé intelligent
et libre, capable de se conduire lui-mĂȘme, responsable de sa conduite
personnelle, maĂźtre de sa personne et de ses actions.

Par nature, l’homme a ce que les philosophes appellent «_dominium sui_,
_l’empire de soi_». Ce qui contrarie cet empire est opposĂ© Ă  la nature
de l’homme; partant, cela ne saurait en aucun cas lui agrĂ©er. Comment
donc l’esclavage plairait-il à l’homme? comment pourrait-il ne pas lui
ĂȘtre Ă  charge, puisqu’il est la nĂ©gation formelle de l’empire de soi?

L’esclave est sous la puissance d’un maütre et lui appartient, en sorte
qu’il n’a plus le «_dominium sui_». Le maĂźtre peut le vendre et disposer
de sa personne, de son industrie, de son travail, sans qu’il puisse rien
faire, rien avoir, ni rien acquérir qui ne soit à son maßtre. Dans cet
Ă©tat contraire Ă  la nature humaine, oĂč l’on ne reconnaĂźt pas Ă  l’esclave
plus de droits qu’à l’animal, l’esclave sera moins homme certainement.
Le sentiment de sa dignitĂ© ne s’éteindra pas en lui, et il s’indignera
de se voir ravalĂ© dans l’estime; l’instinct de la possession survivra
dans son ùme, malgré les exigences de la cupidité du maßtre, et il
s’étudiera Ă  tromper la vigilance du maĂźtre. Et il verra dans ce maĂźtre
un ennemi qui le mĂ©prise et qui l’opprime.

L’esclave s’endurcit sous les coups; les mauvais traitements le jettent
dans une torpeur morale qui tient de celle de la brute. La nécessité de
tout souffrir en silence énerve la vigueur de ses facultés; il tombe
dans une somnolence qui n’a presque plus rien d’humain. Pour se trouver
au point oĂč les calculs du maĂźtre tendent Ă  l’amener, pour avoir la
souplesse et la flexibilitĂ© qu’exige le maĂźtre, l’ñme de l’esclave doit
se briser, ĂȘtre indiffĂ©rente Ă  tout. Si l’espoir d’un affranchissement
plus ou moins probable ne soutient ce pauvre esclave, c’en est fait de
sa valeur physique et morale. Il n’a plus d’autre soulagement que de se
vautrer dans les plaisirs des sens: dans l’ivrognerie et la crapule. Il
s’abrutit alors; il se plie sans rĂ©sistance Ă  tous les caprices; au
maßtre qui le frappe, il dit froidement: «_Je suis à toi, tue-moi._»

Le mĂȘme intĂ©rĂȘt qui rend le maĂźtre exigeant lui ordonne d’avoir quelques
mĂ©nagements et lui fait craindre de perdre les travaux de l’esclave,
s’il l’extĂ©nue. Du reste, beaucoup de maĂźtres, obĂ©issant Ă  la voix de
l’humanitĂ©, usent de condescendance avec les gens qui sont en leur
pouvoir. En sorte que l’on aurait tort de croire que tous les esclaves
sont tous rĂ©duits Ă  l’extrĂ©mitĂ© dont nous venons de parler. Il y en a
qui y sont réduits, et la pente naturelle des choses porte les maßtres à
les y réduire tous. Cependant, en général, soit calcul, soit respect
instinctif de l’homme, le maĂźtre laisse Ă  l’esclave une certaine libertĂ©
d’action. Certains ne demandent Ă  leurs esclaves qu’une somme dĂ©terminĂ©e
de services et leur reconnaissent le droit de travailler pour eux-mĂȘmes.

Dans ce cas, un esclave intelligent et actif réussit souvent à faire ce
que l’on peut appeler une petite fortune. Par son commerce ou son
industrie, il parvient à pouvoir acheter un esclave qu’il met en son
lieu et place auprÚs de son maßtre, tandis que lui est laissé dans une
indépendance relative. Il peut aussi se racheter, si son maßtre y
consent.

J’ai connu beaucoup d’esclaves qui, de fait, Ă©taient de simples
domestiques. En dehors du service auquel on les obligeait, ils se
livraient Ă  un petit nĂ©goce qui n’était pas toujours des moins
lucratifs; ils réunissaient leurs amis pour se réjouir avec eux; ils
avaient leurs relations Ă©tablies, leur petit centre d’oĂč ils exerçaient
leur influence.

Un d’entre eux, nommĂ© Okoutolou, sut se crĂ©er une honnĂȘte aisance, dans
le temps mĂȘme oĂč il Ă©tait esclave, Ă  Wydah. Ce jeune homme avait une
petite case Ă  lui; il avait gagnĂ© l’affection d’une fille libre et riche
pour un esclave, et se maria avec elle. Plus tard, devenu libre, il
s’est fait dans le commerce une position trùs-avantageuse. Comme je
rentrais en France, je passai dans la ville oĂč il Ă©tait Ă©tabli. Les
chefs des comptoirs français de l’endroit me dirent qu’Okoutolou Ă©tait
leur traitant le plus actif.

A Petit-Popo, un des personnages les plus riches et les plus influents
est esclave. Son maĂźtre est moins riche que lui; mais il ne lui permet
pas de se racheter. Il a un trùs-grand avantage à ne pas l’affranchir.

MalgrĂ© toute la bontĂ© dont le maĂźtre entoure son esclave, quoiqu’il le
comble d’égards et de soins, il est rare qu’il en obtienne la confiance.
L’esclave se cache du maĂźtre dont il se dĂ©fie; s’il a quelques
économies, il les porte dans une maison étrangÚre. Il a en ville ce
qu’il appelle _sa mùre_; c’est chez _sa mùre_ qu’il porte tout ce qu’il
possùde, ne laissant dans la maison de l’_olouwa_ que des objets sans
valeur. L’_olouwa_ peut changer de dispositions Ă  son Ă©gard; peut-ĂȘtre
s’il Ă©tait volĂ©, confisquerait-il les biens de ses gens, par systĂšme de
compensation ou pour un autre motif quelconque. Qui sait ce qui peut
arriver?

L’esclavage n’est pas seulement une vie d’opprobre et de misùre, il est
encore et surtout une vie de labeurs, quand les esclaves ne sont pas
trop nombreux; et, quand le nombre est considĂ©rable, une vie d’oisivetĂ©
triste, mélancolique.

Les esclaves sont chargés du travail des champs ou des travaux
domestiques; le transport des fardeaux ou des voyageurs leur est aussi
dévolu.

Aux champs, l’esclave coupe le bois et le transporte, dĂ©friche, cultive,
ramasse la récolte et la renferme. Pour tout cela le travail est
d’autant plus pĂ©nible que l’homme le supporte seul: les bƓufs ne sont
pas soumis au joug, les rares chevaux que l’on voit dans le pays sont
des objets de luxe: bƓufs et chevaux ne sont utilisĂ©s ni pour la
culture, ni pour les transports.

A la maison, la simplicitĂ© des mƓurs n’admet ni beaucoup d’employĂ©s, ni
beaucoup d’emplois. Un nombreux personnel n’y a qu’une utilitĂ©: flatter
l’amour-propre de l’olouwa. Celui-ci se glorifie d’avoir beaucoup
d’esclaves. Quand il sort, il s’en fait suivre, et cette suite
chatouille agrĂ©ablement sa vanitĂ©. Du reste, il n’a nul souci de savoir
si l’oisivetĂ© dans laquelle il les laisse croupir leur pĂšse ou non.

Dans les maisons que nous appellerons opulentes (tout est relatif en
fait de richesses), il y a un ou plusieurs cuisiniers, des valets, des
_hamaquaires_. L’office des valets consiste à tout ranger dans les
appartements (!) du maßtre, à servir à table, à répondre au moindre
appel du maütre, à lui rendre les services qu’il demande. Ce sont les
valets qui sont dĂ©pĂȘchĂ©s pour saluer les amis ou remplir les divers
messages. Le maĂźtre se fait servir par des valets dans le bain. Faut-il
le dire, à la honte des Européens qui fréquentent ces contrées? Cet
usage immoral est un de ceux qu’ils adoptent sans vergogne.

A certains esclaves on fait apprendre un art, un métier. Ceux-là sont
considérés comme attachés à leur métier pour toute la vie: le maçon
n’aura d’autre tñche que de maçonner, le charpentier de charpenter. Sans
doute, le maütre demeure toujours libre d’envoyer, comme punition, le
valet de chambre, le cuisinier ou le maçon travailler aux champs. Mais
s’il loue l’esclave avec son industrie, comme il en a le droit, le
loueur ne peut imposer à l’esclave un autre emploi que celui pour lequel
il a Ă©tĂ© louĂ©. C’est plutĂŽt le droit du maĂźtre que celui de l’esclave
qui est ici protĂ©gĂ©; l’esclave en profite et refuse de sortir de ses
attributions.

La mĂȘme chose existait Ă  Rome: «Celui qui possĂšde des esclaves Ă  titre
d’usufruit, dit Ulpien[66], doit user de chacun d’eux selon sa
condition.» Il ajoute qu’agir autrement «serait un abus de jouissance».

[66] ULPIEN, au Dig. VII, I.

L’esclave ne reçoit du maĂźtre que le vĂȘtement et la nourriture. Pour
vĂȘtement, deux _chocotos_ et un _acho_ suffisent et au delĂ . Le
_chocoto_ est un petit caleçon qui descend jusqu’aux genoux; l’_acho_,
une longue piĂšce d’étoffe de deux Ă  trois mĂštres, large environ d’un
mĂštre cinquante centimĂštres. La dĂ©pense totale pour le vĂȘtement d’une
année ne dépasse pas une trentaine de francs. Ajoutez à cela cinquante à
soixante centimes par semaine pour la nourriture, et vous aurez ce que
coĂ»te d’entretien un esclave.

Il est vrai qu’il peut ĂȘtre l’occasion de quelques amendes et de
beaucoup d’ennuis; car le maütre est responsable de ses crimes et
dĂ©lits, et mĂȘme de ses dettes; mais le maĂźtre a la facultĂ© d’abandonner
le dĂ©linquant Ă  la justice ou aux crĂ©anciers, jusqu’à ce qu’il ait
satisfait.




CHAPITRE IX

ÉTAT POLITIQUE.


Dans la religion aussi bien que dans la vie domestique, loin d’ĂȘtre
inférieur au blanc, le noir se montre en tout semblable à lui. Les
traits de ressemblance sont tels qu’ils suffiraient à eux seuls à
montrer la communautĂ© d’origine entre les deux races.

Voyons le nÚgre dans sa vie politique. Est-il, comme le blanc, poussé
par l’instinct de la _sociabilitĂ©_? Ses affections, ses besoins, ses
penchants tendent-ils à la vie sociale? En d’autres termes, le nùgre
a-t-il été destiné à la société par le Créateur? Vit-il en société?

Oui, comme le blanc, le nÚgre a été destiné à la société; ses
affections, comme ses besoins, l’y appellent et l’y retiennent.

Les nĂšgres de la cĂŽte des Esclaves, les Nagos en particulier, ont eu
jusqu’à ce jour peu Ă  souffrir des invasions Ă©trangĂšres. Aucun
conquĂ©rant n’est venu jeter le trouble chez eux; aussi la sociĂ©tĂ© s’y
montre-t-elle comme elle dut ĂȘtre partout dans ses commencements.

«Il est facile de concevoir comment les choses se sont passées à
l’origine du genre humain, et ce qui a prĂ©parĂ© les voies au rĂ©gime
social. Ouvrage immédiat de la main toute-puissante de Dieu, les
premiers hommes donnĂšrent naissance Ă  de premiers enfants; ceux-ci
devinrent pùres à leur tour, et c’est ainsi que se forma une suite de
générations sorties les unes des autres. Chaque pÚre de famille avait
autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous
les autres et sur leurs familles; cette suprématie paternelle était une
espÚce de royauté; on peut dire en un sens que celle-ci naquit avec le
genre humain, et que le premier pĂšre fut le premier roi.

«... A mesure que les familles se multipliaient, les liens de la
subordination Ă  l’égard du premier chef se relĂąchaient; quoique issues
de la mĂȘme tige, les branches diverses devenaient plus Ă©trangĂšres les
unes aux autres; la premiĂšre innocence des mƓurs s’altĂ©ra; l’orgueil, la
cupidité, la jalousie commencÚrent à semer le trouble et la division; on
sentit le besoin d’une autoritĂ© commune, mais plus forte. Alors, sur
tous les points de la terre habitĂ©e, parmi les pĂšres de famille il s’en
rencontra qui, par leur ùge, leur expérience et leur force, par ce
talent de commander que la nature donne, fixĂšrent les regards et
l’estime de leurs semblables, prirent sur eux de l’ascendant et en
furent obĂ©is. L’habitude consacra leur pouvoir, et la sociĂ©tĂ© civile
commença. Les États naissants, trouvant leur modùle dans la famille,
furent plutÎt de petits royaumes que des républiques, ainsi que
l’attestent les plus anciennes traditions.»

Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa confĂ©rence sur l’«union de la
religion et de la sociĂ©té». Il semble qu’il ait voulu peindre la
constitution sociale des nĂšgres de la cĂŽte des Esclaves. Chez eux, en
effet, nous trouvons plusieurs familles, renfermées souvent dans une
mĂȘme enceinte, soumises Ă  l’autoritĂ© d’un _ballĂ©s_ ou _roi de la
maison_; les _ballés_ sont soumis aux _oloris_ ou chefs, et ceux-ci au
roi. Le roi et les chefs sont choisis parmi les personnages les plus
influents et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur
obéit.

Malheureusement le pouvoir n’a pas Ă©tĂ© rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© par le christianisme.
Comme tout pouvoir paĂŻen, il est arbitraire et oppressif, il ne tourne
pas ses efforts au profit des sujets; il ne sert pas, il veut ĂȘtre
servi: «Les princes des nations les dominent, dit notre divin Maßtre;
les grands exercent la puissance sur elles[67].»

[67] S. MATTHIEU, XX, 25.

A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les plébéiens; à la cÎte
des Esclaves, le roi et les chefs pressurent de mĂȘme les peuples.

M. Borghero a dit avec autant d’exactitude que de prĂ©cision[68]: «Le
peuple est esclave en masse des rois, puis des chefs et finalement des
particuliers qui sont en petit nombre.»

[68] _Annales de la propagation de la foi_, t. XXXVI.

Dans la mĂȘme lettre, datĂ©e du 3 dĂ©cembre 1863, le mĂȘme missionnaire
signale l’influence prĂ©pondĂ©rante des prĂȘtres, des idoles. Il dĂ©veloppe
trop bien l’ensemble du systùme gouvernemental, pour que nous ne lui
laissions pas la parole. «Le long de toutes nos cÎtes, dit-il, les
grands et les petits États sont gouvernĂ©s Ă  peu prĂšs de la mĂȘme maniĂšre,
et peut-ĂȘtre, si l’on voulait se donner la peine de bien examiner les
choses, on se convaincrait qu’_au fond il y a là plus de sagesse qu’on
ne le croit ordinairement_.

«Vous entendez dire de tous cÎtés que les monarchies de ces régions ne
se soutiennent que par un despotisme absolu; que la volonté du souverain
est la seule loi; que le plus abrutissant servilisme pĂšse sur toutes les
tĂȘtes: il y a du vrai dans ces accusations, mais il faut s’entendre. Si
l’on attribue le despotisme sans frein à la personne du chef, rien de
plus faux; ce chef, avec toutes les apparences de l’absolutisme, n’en
est pas moins enchaßné par les autres chefs particuliers, par ceux qui
lui tiennent lieu de ministres, par les anciens usages. Ensuite, roi,
chefs, ministres sont enchaĂźnĂ©s par les prĂȘtres du fĂ©tichisme qui
planent au-dessus de tous, et dont les ordonnances n’admettent aucune
discussion; ce systĂšme est gĂ©nĂ©ral en Afrique, et l’on sait qu’il en fut
ainsi dÚs la plus haute antiquité. Le despotisme barbare dont on parle
existe donc, non pas exercé par un seul, mais bien par cette espÚce
d’oligarchie, qui seule a une existence dans une sociĂ©tĂ© si
élémentaire.»

En traitant de l’état religieux de nos nĂšgres, nous avons vu GhĂ©zo, roi
du Dahomey, empoisonnĂ© par les fĂ©ticheurs, pour n’avoir pas satisfait en
entier leurs dĂ©sirs sanguinaires dans les _fĂȘtes des coutumes_: nous
avons vu son fils et successeur, Badou, subir leurs exigences, afin
d’ĂȘtre tranquille sur le trĂŽne; nous avons dit aussi Ă  quelles
circonstances on doit attribuer le prestige dont jouissent les
fĂ©ticheurs et la terreur qu’ils inspirent.

Cet état de choses est un vestige de la période primitive des sociétés.
Car, si «le premier pÚre fut le premier roi», il fut aussi le premier
pontife. AssociĂ©e au pouvoir de gouvernement et de justice, l’autoritĂ©
sacerdotale ne fit longtemps qu’un avec lui entre les mains des
patriarches. Ceux-ci d’abord furent fidĂšles aux lois de l’équitĂ©, mais
ils se laissĂšrent aveugler dans la suite par leurs passions; et bientĂŽt,
leurs excĂšs, n’ayant plus de bornes, provoquĂšrent la sĂ©paration des
pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux prima encore le pouvoir royal.

Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont pas sorties de
cette pĂ©riode d’évolution. Les familles y sont rĂ©unies par groupes, sous
la direction des _ballés_. Seulement, par suite du despotisme supérieur,
ces _rois de la maison_ ne sont que de simples patrons, sans force pour
protéger «_leurs enfants_» contre les abus de pouvoir des chefs, du roi
et des féticheurs.

Le _ballé_ appelle _ses enfants_ ceux qui lui sont soumis, et ceux-ci
lui donnent le titre de pùre, _babba_. N’est-ce pas ce que Mgr D.
Frayssinous a dit: «Chaque pÚre de famille avait autorité sur ses
propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur
leurs familles.»

Au-dessus des _ballés_ sont les chefs (_oloris_). Ceux-ci sont au choix
du roi. Sans solde et sans revenus, ils n’ont que ce qu’ils extorquent
pour payer au roi les fortes redevances qu’il exige d’eux sous forme de
cadeaux. Leur position mĂȘme les force Ă  pressurer leurs infĂ©rieurs, Ă 
les accabler d’exactions; leur cupiditĂ© les y pousse; et, quoique leur
tyrannie soit restreinte et subordonnĂ©e au bon plaisir du roi, elle n’en
est ni moins arbitraire, ni moins excessive.

Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de
quartier juge les affaires ordinaires; les autres affaires sont de la
compétence de chefs spéciaux; quelques-unes ressortissent au tribunal
des fĂ©ticheurs. Tous les chefs n’ont donc pas les mĂȘmes attributions:
ceux-ci n’ont d’autoritĂ© qu’en matiĂšre civile; ceux-lĂ , en matiĂšre
administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiqu’ils ne
soient pas aussi bien définis que chez nous.

Du reste, la maniĂšre d’agir de ces chefs est la mĂȘme pour tous.

Le roi domine le peuple, les _ballés_ et les chefs: riches et pauvres,
maütres et esclaves, tous subissent son joug, si ce n’est les
fĂ©ticheurs. Son pouvoir absolu n’a gĂ©nĂ©ralement d’autre contre-poids que
l’autoritĂ© des fĂ©ticheurs et leurs prescriptions, avec la sanction du
poison.

Nous devons signaler à AbÚ-okouta une espÚce de société maçonnique dont
les dĂ©cisions sont impĂ©ratives pour tous, mĂȘme pour le roi. Les
_ogbonis_ sont affiliés au pouvoir civil et au pouvoir religieux; ils
ont leurs loges et leur mot d’ordre, couvrent leurs rĂ©unions d’un
mystÚre impénétrable et agissent dans le plus grand secret. Ils
dĂ©libĂšrent sur ce qui peut intĂ©resser le bien de l’État et notifient au
roi leurs arrĂȘts. Quand les protestants voulurent s’établir Ă 
Abù-okouta, le roi ne leur donna l’autorisation que lorsque les
_ogbonis_ y consentirent[69].

[69] «Il existe en Guinée de nombreuses sociétés secrÚtes.
L’initiation s’appelle le «mĂ©lange du sang». Tout nouvel initiĂ© se
fait une lĂ©gĂšre incision et mĂȘle son sang au sang de l’initiateur.
C’est lĂ  un pacte secret et indissoluble. Partout oĂč ils vont, les
initiés se reconnaissent à des signes particuliers.

«Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte,
trÚs-solidement organisée, a parfois obligé les pouvoirs publics à
de cruelles répressions.

«Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs
les plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et
les autres servent le mĂȘme maĂźtre. VoilĂ  ce qui explique l’influence
qu’exercent certaines classes de prĂȘtres et de prĂȘtresses sur une
immense contrée.»

(COURDIOUX.)

On comprendra aisĂ©ment qu’il y a lĂ  un obstacle considĂ©rable Ă  toute
influence Ă©trangĂšre, en mĂȘme temps qu’à la libertĂ© d’action du pouvoir
suprĂȘme.

La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs familles. Le
prince régnant choisit souvent son successeur parmi ses enfants et le
fait agrĂ©er par les chefs. S’il ne l’a point fait, les chefs, aprĂšs sa
mort, font choix de celui qui leur semble devoir ĂȘtre le plus favorable
Ă  leurs idĂ©es et Ă  leur ambition. Du bien du peuple, ils ne s’en
occupent guÚre; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point
dans le paganisme.

Quand le roi a choisi son successeur, il se l’associe dans le maniement
des affaires; il en fait _son second_ (_ékédji_), son coadjuteur, qui se
forme en mĂȘme temps qu’il sert d’aide. Les chefs et les _ballĂ©s_ ont
aussi leur _ékédji_.

Les fĂ©ticheurs n’ont jamais entendu ces paroles sublimes adressĂ©es par
le divin Maßtre aux gouvernants chrétiens: «Que le plus grand devienne
le plus petit, que le chef se fasse le _ministre_[70].» Aussi ne
s’inspirent-ils que de leur cupiditĂ© et des caprices de leur
imagination. Ils voient sans protester le roi s’abandonner aux excùs de
la tyrannie, tant que leurs intĂ©rĂȘts ne sont pas contrariĂ©s. Parfois, le
poison rĂ©pond Ă  ces excĂšs ou punit le roi d’avoir dĂ©plu aux fĂ©ticheurs.
Malgré cela, les despotes succÚdent et succéderont toujours aux
despotes, jusqu’au temps oĂč le christianisme viendra Ă©clairer
l’intelligence, purifier les sentiments, redresser et fortifier la
volonté. Alors seulement, chefs, roi et ministres de la religion se
dévoueront à la noble mission que Dieu leur assigne de _servir_ ceux qui
leur sont soumis.

[70] SAINT LUC, XXII, 25.

Pour le moment, chez les nĂšgres comme chez tous les paĂŻens anciens et
modernes, Dieu étant _déplacé_ et méconnu dans la pratique, la
conscience étant aveuglée par des passions sans frein, tout est livré à
l’arbitraire et au bon plaisir des puissants. Le roi pressure tout le
monde, et les chefs ne sont pas plus libres dans l’exercice de leur
pouvoir que les individus ne le sont dans la jouissance de leurs droits.

En dehors du Dahomey, les excĂšs de pouvoir ne sont pas aussi exorbitants
et aussi communs.

Il ne faut pas croire que les abus de la force soient jugés légitimes.
Ceux qui les commettent ne sont pas à l’abri des remords; ils sentent le
besoin de déguiser leurs injustices et leur donnent une apparence de
légalité, en invoquant les _coutumes_.

Les _coutumes_, chez les nĂšgres, tiennent lieu de lois. Je dis _tiennent
lieu de lois_, parce que, en rĂ©alitĂ©, il n’y a pas de lois clairement
formulées: chacun est abandonné aux lumiÚres de sa raison, lumiÚres bien
obscurcies, et à ce qui survit de la conscience, dans le débordement des
passions.

On aurait tort de croire que les coutumes définissent ou expliquent les
prescriptions de la loi naturelle. Elles se basent, non sur le droit et
la justice, mais sur des décisions arbitraires antérieures. Elles ne
disent pas: il est juste, il faut, il est équitable. Elles disent: on a
fait, il est d’usage. Et encore s’occupent-elles fort peu de la moralitĂ©
de l’acte. Une loi formule le devoir; elle enseigne et elle commande,
tandis que la coutume n’est qu’un souvenir et la rĂ©pĂ©tition de ce qui
s’est dĂ©jĂ  fait. La perfection de la loi consiste Ă  ne rien laisser Ă  la
discussion et à l’arbitraire du juge; cette perfection ne saurait
convenir Ă  la coutume, qui laisse toutes portes ouvertes au caprice du
juge.

Les coutumes, chez les nùgres, sont presque toujours restrictives: c’est
le fait accompli de l’oppression Ă©rigĂ© en principe. Une premiĂšre fois,
on a injustement condamnĂ© quelqu’un; dans la suite, semblable injustice
rentre dans ce qu’on appelle le droit coutumier, et elle se renouvellera
sous le prĂ©texte que c’est la coutume.

Un fait va nous montrer que les coutumes sont telles que nous les
donnons. A Wydah, un missionnaire conversant avec le Yévogan lui
conseillait de faire rédiger une espÚce de code des coutumes. «De cette
maniĂšre, disait-il, les blancs connaĂźtront les usages du pays, et ils
s’y conformeront.--Cette mesure serait tout Ă  fait impolitique, rĂ©pondit
le rusĂ© vieillard; nous n’aurions plus occasion de vous infliger des
amendes.» Ce mot en dit plus que nous ne saurions le faire.

Tel est le pouvoir Ă  la cĂŽte des Esclaves: il tend toujours Ă 
l’oppression; il n’est enrayĂ© dans sa marche que par les calculs de
l’intĂ©rĂȘt. L’intĂ©rĂȘt oblige souvent le roi Ă  user de mĂ©nagement avec les
chefs, et les chefs Ă  modĂ©rer les exactions Ă  l’égard des _ballĂ©s_ et du
peuple; sinon, presque tout est livré au caprice.

Voyons maintenant, d’une maniĂšre spĂ©ciale, le rĂŽle des fĂ©ticheurs dans
la société civile.

«Les saints PÚres ont remarqué, nous dit Rohrbacher[71], que, dans
l’ordre primitif de la nature, Dieu n’accorda point à l’homme de
domination sur l’homme, mais seulement sur les animaux. Aussi, avant le
déluge, voit-on des pasteurs de troupeaux, mais point de dominateurs de
peuples. On y voit des pĂšres et des enfants, mais point de rois ni de
sujets, point de maütres ni d’esclaves. Dans sa premiùre enfance, le
genre humain croissait sous la seule autorité paternelle. De souverain
proprement dit, ayant droit de vie et de mort, il n’y avait que Dieu. On
voit, par l’exemple de Caïn et de son descendant Lamech, qu’il n’avait
point encore communiqué aux hommes le droit de faire mourir aucun
d’entre eux, mĂȘme pour crime, puisque celui qui tuait le premier devait
ĂȘtre puni sept fois, et celui qui tuait le second devait l’ĂȘtre septante
fois sept. Il se rĂ©servait Ă  lui seul la punition, mĂȘme temporelle, du
meurtre.»

[71] Livre III.

Quand Dieu donna aux hommes le pouvoir de réprimer les crimes par la
force, il est tout naturel que ce pouvoir fut d’abord confiĂ© aux
prĂȘtres, reprĂ©sentants et ministres de Dieu dans la sociĂ©tĂ©; il est
naturel aussi qu’on eut recours au _jugement de Dieu_. De là, les
épreuves judiciaires ou ordalies, sortes de jugements auxquels les
prĂȘtres prĂ©sidaient.

A la cÎte des Esclaves, les épreuves judiciaires existent, et ce sont
les féticheurs qui les font subir.

Il y a au moins deux espĂšces d’épreuves: les unes, afflictives, frappent
l’individu qu’elles jugent coupable; les autres, simplement
dĂ©claratives, se bornent Ă  prononcer sur la culpabilitĂ© ou l’innocence
du prévenu.

Les principales Ă©preuves afflictives sont l’épreuve par l’eau et par
l’_oricha_. Celle-ci est la plus commune; on la subit pour des motifs
souvent frivoles. Un homme est-il accusĂ© ou simplement soupçonnĂ© d’avoir
commis un vol, il offre de se purger de l’accusation en _buvant
l’oricha_. Veut-on lui demander une preuve de son innocence, on lui
demande de _boire l’oricha_: _boire l’oricha_ est une espùce de serment.

Il suffit de dire en quoi consiste cette épreuve pour montrer que celui
qui la subit est entiÚrement à la merci des caprices du féticheur qui la
fait subir.

Qu’est-ce que _boire le fĂ©tiche_? C’est avaler, _sans la connaĂźtre_, une
boisson quelconque offerte par le féticheur. Inutile de dire quel danger
on court en s’abandonnant, les yeux fermĂ©s, Ă  ces hommes sans mƓurs et
sans conscience, habiles manipulateurs de poison, maßtres passés dans
l’art de mal faire. Ils sont d’autant plus à redouter qu’ils manƓuvrent
dans l’ombre et sous le couvert de l’_oricha_. Leurs crimes sont
d’autant plus audacieux qu’ils sont à l’abri de toute poursuite, du
moment oĂč tous les attribuent Ă  l’_oricha_. Du prĂ©venu que le fĂ©ticheur
empoisonne, on dira: «Il a bu l’_oricha_; _l’oricha l’a tuĂ©_.» Qui
oserait faire le procùs à l’_oricha_?

On pourrait croire que les noirs seuls sont exposĂ©s Ă  subir l’épreuve
dont nous parlons. Rarement, il est vrai, les Européens y sont soumis;
ou, pour mieux dire, on ne la leur impose jamais. Lander, toutefois,
prétend avoir affronté le danger de cette épreuve toute païenne et
barbare. Écoutons le voyageur anglais:

«Peu de jours aprÚs mon arrivée à Badagri, dit-il, trois Portugais,
marchands d’esclaves, rĂ©sidant dans cette ville, se rendirent prĂšs du
roi et de ses principaux ministres, qui tous jusqu’alors m’avaient
comblĂ© d’égards et de prĂ©venances, et lui firent entendre que j’étais un
espion du gouvernement anglais, et que, s’ils me laissaient partir, on
me verrait bientĂŽt venir avec une armĂ©e pour m’emparer du pays. Ces
calomnies grossiÚres eurent sur des esprits crédules leur effet
ordinaire, et changĂšrent l’intĂ©rĂȘt qu’on m’avait tĂ©moignĂ© en une froide
rĂ©serve d’abord et bientĂŽt en hostilitĂ© dĂ©clarĂ©e. A la fin, tous les
chefs rĂ©unis arrĂȘtĂšrent de me soumettre Ă  l’épreuve de l’eau fĂ©tiche.

«Ils me mandĂšrent auprĂšs d’eux, et je dus traverser une foule compacte
d’habitants que le bruit de la chose avait instantanĂ©ment rassemblĂ©s.
Tous paraissaient fort agités, et la plupart étaient armés de dards, de
haches et de casse-tĂȘte. J’avais Ă  peine pĂ©nĂ©trĂ© dans la case du
fĂ©tiche, qu’un des assistants me prĂ©senta brusquement une calebasse
pleine d’un liquide limpide comme de l’eau de source, mais d’une
amertume rĂ©voltante, et m’ordonna de tout boire, disant:--Si tu es venu
dans de mauvais desseins, cette liqueur te tuera; dans le cas contraire,
elle ne te fera aucun mal. Comme il n’y avait pas à balancer, je pris
mon parti sur-le-champ et j’avalai le breuvage sans hĂ©siter; puis,
regagnant ma case en toute hĂąte, je pris une forte dose d’émĂ©tique
accompagnĂ©e d’une grande quantitĂ© d’eau tiĂšde. GrĂące Ă  cet antidote, je
n’éprouvai aucune suite fĂącheuse d’une Ă©preuve qui, presque toujours,
est mortelle.

«Au bout de quelques jours, le roi et ses chefs, voyant que le fétiche
m’avait Ă©pargnĂ©, redevinrent pour moi affables comme auparavant; ils
rĂ©pĂ©taient sans cesse que j’étais protĂ©gĂ© de Dieu, et qu’il n’était pas
au pouvoir des hommes de me nuire.»

Le noir coupable n’ose _boire le fĂ©tiche_; Ă  l’apprĂ©hension du chĂątiment
cachĂ© dans l’épreuve se joignent les terreurs d’une conscience troublĂ©e,
et il redoute l’épreuve. L’innocent lui-mĂȘme a tout Ă  craindre d’y ĂȘtre
exposé. Quoique la superstition lui donne une certaine assurance, elle
ne l’aveugle pas au point de lui cacher le danger qu’il court. Il
s’efforce de conquĂ©rir les bonnes grĂąces de l’_oloricha_ par ses
cadeaux; mais ses présents ont-ils satisfait les avides désirs de sa
cupiditĂ©? l’_oloricha_ n’a-t-il pas quelque intĂ©rĂȘt Ă  se dĂ©barrasser de
lui? lui a-t-on donné des cadeaux plus importants pour le décider à
faire mourir le prĂ©venu? Ces pensĂ©es et bien d’autres encore inspirent
une juste terreur au malheureux qui se prĂ©sente pour boire l’_oricha_.

L’_oricha_, lui, agit avec connaissance de cause; il offre, comme il
l’entend, le poison ou un breuvage inoffensif; et, comme «presque
toujours l’épreuve est mortelle», presque toujours il ajoute Ă  ses
crimes. Les homicides fréquents dont il se rend coupable étouffent en
lui tout sentiment humain, en sorte qu’il est bientĂŽt dominĂ© par le
besoin de tuer. Cela le rend trĂšs-redoutable et trĂšs-influent sur des
esprits faibles comme celui des noirs, habitués à se courber sans cesse
sous la main du despotisme.

L’épreuve par l’eau se subit dans une riviĂšre ou une partie de la lagune
spĂ©cialement rĂ©servĂ©e Ă  cet effet. Dans cet endroit, l’eau, dit-on, est
sous l’influence de l’_oricha_; c’est pourquoi elle engloutit le
coupable et laisse surnager l’innocent. L’_oricha_ hantant ces parages,
il est naturel qu’on en prohibe l’accùs aux profanes, dont les regards
seraient peut-ĂȘtre par trop importuns.

A Porto-Novo, l’épreuve par l’eau se fait Ă  Togbo, lieu sacrĂ© situĂ© dans
le canal de Wémé, qui met en communication le _grand lac_ de Nokhoué et
la lagune de Porto-Novo. Il est défendu de fréquenter cette localité;
les féticheurs seuls ont des habitations tout autour.

On dit que des filets et des piéges habilement déguisés servent à
accomplir les manƓuvres criminelles de l’épreuve, quand on veut perdre
le prĂ©venu; qu’il y a des plongeurs remarquables auxquels il est facile
de rester longtemps immergĂ©s, en sorte qu’ils peuvent retenir sous l’eau
ou rejeter Ă  la surface ceux qu’ils veulent faire mourir ou prĂ©server
d’un accident.

L’épreuve par l’eau est rarement favorable Ă  ceux qui la subissent; on
ne l’impose qu’à ceux dont la perte est dĂ©cidĂ©e; l’accepter, c’est aller
au-devant d’une mort à peu prùs certaine.

Un ancien _gogan_ de Porto-Novo tomba dans la disgrĂące du roi Mecpon,
aprĂšs avoir longtemps joui de sa confiance et de ses faveurs. Le roi le
mande auprĂšs de lui, l’accable de reproches et lui dĂ©clare qu’il lui est
suspect. «Tu n’as qu’un seul moyen de te justifier, lui dit-il en
terminant. Si tu n’es pas coupable, tu n’as pas à craindre le courroux
vengeur de l’_oricha_. Va à Togbo; que l’_oricha_ proclame ton
innocence.--O roi, répondit le _gogan_, tu oublies que mon aïeul fut
l’organisateur de Togbo; ce qui est mystùre pour le peuple n’est pas un
secret pour moi; je serais d’une simplicitĂ© bien naĂŻve, si j’acceptais
ta proposition.» Il refusa l’épreuve, et, pour fuir les effets de la
haine du roi, il se rĂ©fugia Ă  Badagri, oĂč il termina ses jours, Ă 
l’ombre et sous la protection du pavillon britannique.

Il n’est pas toujours aisĂ© d’éviter l’épreuve. Todjinou, traitant de
Porto-Novo, dont les richesses portaient ombrage au roi, se vit
contraint Ă  la subir. DouĂ© d’une grande Ă©nergie et d’une force peu
commune, il sort une premiĂšre fois sain et sauf des eaux de Togbo.

SĂ©ance tenante, on l’accuse d’une prĂ©tendue trahison et on l’oblige Ă 
renouveler l’épreuve, afin de se purger de ce crime imaginaire. Et
d’abord on lui fit boire un breuvage dont l’effet devait ĂȘtre
d’engourdir ses membres quand il entrerait dans l’eau. _Le fĂ©tiche le
tua!_... Comment donc ne l’aurait-il point tuĂ©!

Un mot seulement sur les Ă©preuves dĂ©claratives. L’_ounchĂš_ de Porto-Novo
nous servira d’exemple. Il ne tue pas, mais dĂ©clare seulement la
culpabilitĂ© ou l’innocence du prĂ©venu. Il n’en est pas moins terrible
pour cela; car parfois son témoignage équivaut à une sentence de mort.
En réalité, _ounchÚ_ fait office de témoin.

L’_ounchù_ est une espùce de petite pirogue couverte de draperies qui
retombent jusqu’à terre. On pose cet instrument sur la tĂȘte de l’accusĂ©,
et l’on attend la dĂ©position muette de ce tĂ©moin Ă©trange. AprĂšs les
pratiques et les invocations d’usage, l’_ounchĂš_ se met en mouvement, mĂ»
par je ne sais quel moteur. Bientît le mouvement s’accentue, et
l’_ounchĂš_ vient frapper l’inculpĂ©. Est-il frappĂ© par devant, le fĂ©tiche
le dénonce comme coupable; frappé par derriÚre, il est reconnu innocent.

On ne saurait attribuer tout, dans ces Ă©preuves, Ă  l’adresse et Ă  la
supercherie. Ici, comme dans les autres manƓuvres des fĂ©ticheurs,
beaucoup de choses sont humainement inexplicables. Les féticheurs se
mettent en relation avec le diable; «celui-ci, disent-ils, vient à leur
aide et fait ce que les hommes ne pourraient faire».

Quoi qu’il en soit, leurs manƓuvres ne sont pas exclusivement des
pratiques de religion; elles entrent pour beaucoup dans l’administration
civile; comme moyens administratifs, les épreuves donnent aux
_olorichas_, dans la société, une influence réelle et capitale. Ainsi,
quoiqu’ils n’aient pas de pouvoir administratif direct dans l’ordre
civil, les fĂ©ticheurs se mĂȘlent des affaires qui sont de ce ressort et
les traitent avec voix prépondérante.

La _police_, chez les noirs de nos contrées, est admirablement
organisĂ©e. Nous avons signalĂ© Égoungoun et Oro comme agents de la haute
police. Aprùs ce que nous venons de dire, on comprendra que l’on redoute
ces policiers _orichas_.

Parlons des policiers profanes.

Dans le Yorouba, le roi a auprĂšs de lui des gens de cour (_bafin_,
_ibafin_), dont six servent de chambellans dans son palais, sous le nom
d’_iwĂ©ffa_. Les autres veillent Ă  l’ordre public.

Les chefs délÚguent aussi aux gens de leur suite, varlets connus par les
Européens sous la dénomination portugaise de _moços_, garçons, le soin
d’assurer la tranquillitĂ© publique et de rechercher les criminels. Les
_moços_ reçoivent les plaintes, font les premiers interrogatoires,
informent l’affaire. Ils font en gĂ©nĂ©ral tout ce qui, chez nous, est du
ressort de la police municipale. Chacun, du reste, agit au nom et dans
l’intĂ©rĂȘt du chef dont il est _moço_.

«Qui croirait, dit M. Courdioux, que, dans des États aussi peu civilisĂ©s
que ceux de la cĂŽte des Esclaves, il puisse exister une police
quelconque? Cependant, sous ce rapport, les nĂšgres, et en particulier
les DahomĂ©ens, peuvent ĂȘtre comparĂ©s Ă  plus d’un peuple civilisĂ©. Il est
rare qu’un crime soit commis sans que l’auteur en soit bientît
découvert.

«Les _moces_ ou domestiques des cabécÚres sont chargés de veiller à
l’ordre public. Ils sont, tout à la fois, huissiers, gendarmes, geîliers
et bourreaux.

«A Porto-Novo, la police est faite, pendant le jour, par les _laris_
(officiers du roi). Ils surveillent les marchés, reçoivent les droits
aux portes de la ville, etc. Rien ne les distingue des gens du commun,
si ce n’est la coupe particuliùre de leurs cheveux. Ils les rasent sur
les cĂŽtĂ©s et tressent en forme de crĂȘte ceux du milieu. Toucher la tĂȘte
d’un _lari_ est rĂ©putĂ© crime. Le premier _lari_ du roi jouit de toute la
confiance de son maĂźtre.

«Il existe sous le nom de _zangbéto_ (_zan_, nuit, et _gbéto_, gens) des
gardiens de nuit. Ces gardiens sont des jeunes gens de la ville. Ils se
rĂ©pandent dans les principaux quartiers par groupes de six ou huit. L’un
d’eux est enveloppĂ© d’un grand manteau de paille qui le couvre
complĂ©tement. A l’extĂ©rieur de ce manteau sont suspendues de grosses
coquilles (_agathinÚs_) tenant lieu de grelots. Le _zangbéto_ ainsi
costumĂ© se tient Ă  l’écart de ses compagnons, et, pendant que ceux-ci,
dissimulés derriÚre une muraille, font une musique charivarique, lui
s’agite dans son manteau de paille, pirouette, court, revient à sa place
en accompagnant cette pantomime de cris souvent plaintifs et lugubres.
Aussi les gens simples et les enfants sont-ils persuadés que les
_zangbétos_ sont des revenants qui, tous les soirs, sortent de la mer
pour venir garder la cité.

«Ils ont le droit d’arrĂȘter les passants qui s’attardent aprĂšs huit ou
neuf heures du soir. Leur devoir est d’empĂȘcher les incendies et les
vols de nuit. Néanmoins les _zangbétos_ ont la plus triste réputation:
ils rappellent les voleurs du roi de Dahomey. Sa Majesté Gélélé a
organisé une bande de voleurs toujours en mission sur un point du
territoire. Cette institution paternelle, dit le roi, a pour but
d’obliger tous mes sujets à avoir de l’ordre et à faire bonne garde.

«Le grand avantage du _zangbĂ©to_ est peut-ĂȘtre d’arrĂȘter les rĂŽdeurs de
nuit et d’éviter par lĂ  un grand nombre d’incendies causĂ©s par la
malveillance ou par des vengeances personnelles.

«Les Européens peuvent circuler toute la nuit dans la ville, mais il est
prudent Ă  eux de se faire prĂ©cĂ©der d’une lanterne.»

Les affaires qui se présentent à juger sont souvent déférées au roi,
soit à cause de la gravité du cas, soit pour compromettre davantage
l’inculpĂ©; car le roi ne manquera certainement pas l’occasion qu’on lui
offre de _manger_. C’est un moyen de lui faire la cour que de lui
fournir de semblables occasions.

Du reste, tout peut fournir des prétextes à la tracasserie
administrative: l’oricha, qu’il est dĂ©fendu de regarder ou de profaner;
l’_oiseau du roi_, qu’on ne saurait chasser sans crime; la vente de tel
ou tel produit pour l’exportation, de tel ou tel poisson sur certaines
places, etc., etc.

C’était Ă  Wydah. Un ouvrier de la Mission catholique, du nom
d’Okoubonzi, ne parut pas, un matin, au moment de reprendre le travail.
Vers six heures et demie, le _moce_ d’un cabĂ©cĂšre vint, de la part de
son maĂźtre, m’annoncer qu’Okoubonzi Ă©tait retenu par le chef. «Mon
maĂźtre te fait dire de venir chez lui, me dit le moce; vous vous
entendrez afin qu’il te rende ton ouvrier.--Qu’a fait mon ouvrier?»
demandé-je. Jamais en France on ne devinerait quel était son crime; je
ne le donne Ă  deviner ni en mille, ni en cent, ni en dix, ni en un; je
m’exĂ©cute immĂ©diatement et je viens au fait. «Ton moce, me fut-il
répondu, est monté sur un arbre prÚs de la maison de mon
maütre.--Qu’allait-il faire sur cet arbre?--Prendre des feuilles pour
faire un remùde.--Quel crime y a-t-il donc à cela? l’arbre est-il
fĂ©tiche? explique-toi vite.--L’arbre, je te l’ai dit, est prĂšs de la
maison de mon maĂźtre. Or, dans la maison, il y a une femme du roi. Fort
heureusement cette femme n’était pas dans la cour au moment oĂč ton moce
Ă©tait sur l’arbre, et il ne l’a point vue; s’il l’avait vue, il serait
envoyé au roi, qui certainement le ferait mettre à mort. Le cas est
grave, mais mon maĂźtre en ta considĂ©ration Ă©touffera l’affaire.»

Je compris vite que le chef en question voulait m’extorquer quelque
chose, sous forme d’amende ou de cadeau: il ne fallait pas ĂȘtre bien au
courant des us et coutumes du pays pour le deviner. Je n’étais pas
d’humeur Ă  me laisser duper, et je dis au messager du chef: «Va dire Ă 
ton maßtre que je connais un chef dans la ville capable de régler le
diffĂ©rend; je connais le _YĂ©vogan_, tandis que ton maĂźtre m’est
inconnu.» Et me tournant vers un enfant, je le chargeai d’aller informer
le Yévogan, qui est le chef principal de la ville, le priant de faire
rendre mon ouvrier Ă  la libertĂ©. Le pauvre garçon dut attendre jusqu’à
quatre heures du soir qu’on jugeñt à propos de le laisser sortir; encore
lui fit-on subir de dures admonestations.

Les _pénalités_ en usage parmi les noirs sont: la mort,
l’emprisonnement, les amendes et le fouet (kpachan).

Les pĂ©nalitĂ©s sont la sanction qui garantit l’observation de la loi,
l’exĂ©cution de la volontĂ© des supĂ©rieurs. Quand la volontĂ© du supĂ©rieur
est juste, l’homme raisonnable l’accepte sans peine; mais lorsque cette
volonté est arbitraire et capricieuse, la raison et la conscience la
repoussent, et l’infĂ©rieur ne s’y soumet qu’avec rĂ©pugnance. Dans le
premier cas, une sanction lĂ©gĂšre amĂšne l’accomplissement du devoir; dans
le second, il faut de fortes pénalités afin de contraindre les sujets à
ce qu’on leur demande. De fortes pĂ©nalitĂ©s sont nĂ©cessaires aussi pour
dĂ©terminer ceux qu’une conscience engourdie ne pousse pas Ă  la pratique
du bien. DÚs lors, on conçoit que les peines soient, dans le paganisme,
comme dans toutes les nations corrompues, et plus sévÚres, et plus
fréquentes.

Nous l’avons dĂ©jĂ  dit: dans le paganisme, et par consĂ©quent chez les
noirs de la cĂŽte des Esclaves, l’autoritĂ© du souverain, celle des chefs
et celle des maĂźtres, l’autoritĂ© Ă  tous les degrĂ©s est arbitraire, parce
qu’elle n’est pas dirigĂ©e par la conscience. Aussi, _elle a besoin de
s’imposer par la violence_, et le maĂźtre est toujours armĂ© du fouet, et
les chefs extorquent sans cesse des amendes, jettent leurs subordonnés
en prison, etc.; et le souverain préside sans relùche aux exécutions...
ou aux sacrifices, quand les exécutions juridiques ne suffisent pas à
ses désirs.

En théorie, les noirs décrÚtent la peine de mort contre les meurtriers,
les traĂźtres, les adultĂšres, les incendiaires et les voleurs. Les
prisonniers de guerre sont aussi mis à mort, à moins qu’on ne les
rĂ©serve Ă  l’esclavage.

On dit que le nùgre est voleur, et l’on dit vrai. Si la pratique
répondait à la théorie, il y a longtemps que les nÚgres auraient été
exterminés. Heureusement pour la race noire, les chefs et le roi, plus
encore que le fĂ©tiche, sont sensibles Ă  l’appĂąt des cadeaux. La vue d’un
cadeau les rend on ne peut plus accommodants; si bien que la peine de
mort n’est pas mĂȘme commuĂ©e: on nĂ©glige complĂ©tement d’y faire la
moindre attention. Quelquefois, on exĂ©cute la loi, c’est-Ă -dire qu’on
exige la mort d’un individu, mais on laisse le coupable substituer une
victime à sa place. Alors l’innocent paye pour celui qui a commis le
crime: l’esclave, pour le maütre; l’enfant, pour les parents...

La peine de mort n’est pas la mĂȘme partout: elle varie, chez les noirs
aussi bien qu’en Europe, selon la nature du crime et selon les pays. A
AgouĂ© et dans les Popos, il y a des cas oĂč l’on empale le condamnĂ©;
presque partout il est admis de le brûler vif, de le décapiter, de
l’assommer, de l’étrangler... Souvent, avant de lui donner la mort, on
le torture avec des raffinements de barbarie, on lui ouvre les
entrailles ou la poitrine...

Un BrĂ©silien m’a parlĂ© d’une exĂ©cution Ă  laquelle il assista Ă 
Porto-SĂ©gouro. Le coupable fut d’abord empalĂ©, ensuite on planta en
terre le pieu qui avait Ă©tĂ© l’instrument du supplice, enfin on alluma un
grand feu tout autour. Le malheureux supplicié, rÎti à petit feu,
dĂ©tournait la tĂȘte lorsque la flamme ou la fumĂ©e lui venaient dessus. Il
passa plus d’une journĂ©e dans cette horrible situation. Et l’on buvait,
et l’on dansait autour de lui.

On le voit: je ne dĂ©guise pas ce qu’il y a de barbare dans les mƓurs des
nĂšgres. Je ne crains pas d’infirmer ma thĂšse, en dĂ©voilant la vĂ©ritĂ©. Et
si l’on m’objectait ces horreurs, je prierais mes contradicteurs de me
dire si nos pĂšres, les Gaulois, ne commettaient point de semblables
atrocitĂ©s; si Rome n’eut pas des sacrifices humains, et si elle ne se
faisait pas un jeu de voir les gladiateurs se dĂ©chirer dans l’arĂšne ou
de jeter les chrétiens aux lions.

La _prison_! «Dans l’antiquitĂ© et bien longtemps encore dans les temps
modernes, la prison a été considérée, non comme un moyen de correction,
mais comme un lieu de supplice et de vengeance: les prisonniers étaient
enfermĂ©s dans un espace Ă©troit, privĂ©s d’air et d’exercice, et livrĂ©s Ă 
la brutalité des geÎliers. Avec le christianisme, on commença de
s’occuper d’amĂ©liorer le sort des prisonniers.» Ainsi parle
Bachelet[72]. En traitant la question à un autre point de vue qu’au
point de vue simplement historique, il aurait pu dire: Dans l’antiquitĂ©
et partout oĂč le christianisme n’a pas fait sentir ses bienfaisantes
influences, la prison est et _sera_ considérée... AprÚs ces
déclarations, je puis parler sans ambages.

[72] _Dictionnaire des lettres, des beaux-arts_...

A la cÎte des Esclaves, les prisons sont de petits réduits longs de 2 ou
3 mĂštres, un peu moins larges, creusĂ©s en terre, sans fenĂȘtres et sans
jour. LĂ  se trouvent pĂȘle-mĂȘle plusieurs dĂ©tenus, enchaĂźnĂ©s, couchant
dans leurs ordures, Ă  cĂŽtĂ© peut-ĂȘtre du cadavre de quelque compagnon
d’infortune qui a succombĂ© sous le poids de la misĂšre. Ils ont au cou un
collier en fer auquel est rivée une chaßne qui passe par un trou du mur
et est fortement attachĂ©e au dehors. On peut, de l’extĂ©rieur, tirer la
chaĂźne vivement, et le prisonnier est Ă©tranglĂ©, sans s’ĂȘtre doutĂ© du
danger et sans avoir vu son bourreau. Ajoutez que les prisonniers sont
tenus dans l’isolement; que la nourriture leur est distribuĂ©e avec
parcimonie; qu’ils sont toujours menacĂ©s de mort. En vĂ©ritĂ©, «la prison
n’est pas un moyen de correction, mais un lieu de supplice et de
vengeance». Puisse le christianisme modifier bientÎt ce lamentable état
de choses! puisse-t-il bientÎt _régénérer_ le noir!

Le _fouet_ et les _amendes_ sont les moindres chĂątiments.

A ceux qui ont les moyens de payer, on impose des amendes; c’est ce
qu’en style du pays on appelle _manger_. Les chefs, toujours avides, ne
laissent passer aucune occasion de _manger_, et, si l’occasion ne
s’offre pas d’elle-mĂȘme, ils mettent tout en Ɠuvre pour la soulever.

Le _kpachan_ est le chĂątiment des esclaves et de ceux qui ne peuvent
payer des amendes. On appelle _kpachan_ une laniĂšre de cuir
d’hippopotame, un nerf de bƓuf, une cravache, une houssine, un fouet
quelconque. Les nùgres ont une maniùre de s’en servir qui rend encore
plus terrible cet instrument de supplice. Ils frappent des coups secs et
vifs, en traĂźnant le _kpachan_ sur le corps. Au premier coup, la peau
part, le sang coule, le patient hurle et se roule en des contorsions
affreuses, tandis que le maĂźtre ou le chef ordonnateur ricane avec ceux
qui l’entourent, et se fait un jeu de contempler les grimaces du
supplicié.

La torture du _kpachan_ est souvent infligĂ©e pour obtenir des aveux d’un
prĂ©venu ou d’un homme simplement suspect. Le maĂźtre a-t-il Ă©tĂ© volĂ©, la
coutume l’autorise à jeter dans les fers les gens de sa maison et à les
fouetter pour leur arracher quelque révélation.

Ne nous étonnons pas de voir la question en vigueur chez les noirs
paĂŻens, alors qu’elle a Ă©tĂ© en usage chez nous jusqu’en 1780. Mais
plutÎt, étonnons-nous de ce que les procédés appliqués furent chez nous
plus barbares que chez les noirs. Eux ne tiraillent pas les membres du
patient; ils ne les froissent pas dans des brodequins, comme on le
faisait à Paris; ils n’attachent pas celui qu’ils soumettent à la
question sur une chaise de fer, et ils n’approchent pas ses membres d’un
feu de plus en plus vif, ainsi qu’on le pratiquait en Bretagne.

L’_impĂŽt_, Ă  la cĂŽte des Esclaves, n’est point destinĂ© Ă  couvrir les
dĂ©penses des services publics; il n’est pas, non plus, proportionnĂ© aux
revenus de chacun. En matiùre d’impît comme dans tout le reste,
l’arbitraire du roi et des chefs est la rĂšgle, leur intĂ©rĂȘt est le but
vers lequel ils dirigent tout. Sans souci de l’utilitĂ© gĂ©nĂ©rale, le roi
et les chefs exploitent le pays pour leur bĂ©nĂ©fice privĂ©. _C’est
l’égoĂŻsme paĂŻen_ qui rapporte tout Ă  soi.

On prĂ©lĂšve une part des revenus du sol, de la pĂȘche, du commerce: huile
de palme, tafia, cauris, fruits de la terre, tout paye. Les blancs, en
guise d’impîts, payent des droits d’importation et des cadeaux. Ces
revenus ne sont pas les revenus de l’État, mais les revenus du roi et
des chefs: seuls, le roi et les chefs en profitent. «Les prétentions, au
Dahomey, sont telles, dit M. Borghéro, que le souverain et les grands
cabĂ©cĂšres s’arrogent le droit de s’emparer de tout ce qui leur plaĂźt:
passent-ils sur les marchés, ils prennent, sans rien payer, ce qui leur
convient. Sous les anciens rois avait lieu une autre espĂšce de pillage
bien plus singulier; voici la chose: quand le monarque voulait
approvisionner sa cour, il envoyait en grand secret dans toutes les
villes des personnes chargées de faire une razzia dans chaque maison,
d’y prendre tout ce qui avait quelque prix et de l’expĂ©dier Ă  la
capitale. GhĂ©zo avait presque aboli cet abus; mais, en l’annĂ©e 1861[73],
le roi voulut y revenir. Il y a prùs d’un mois, un dimanche matin, je
vois un grand nombre d’habitants apporter dans le fort toutes sortes
d’objets: des provisions alimentaires, de l’eau-de-vie, des Ă©toffes, de
la poterie, etc.--Pourquoi ce dĂ©mĂ©nagement gĂ©nĂ©ral? C’est que, ce
jour-là, on avait commencé à faire la visite de la ville et à ramasser
pour le roi tout ce que les envoyés jugeaient propre à son service. Ceux
qui furent assez heureux pour dĂ©poser leurs effets dans l’enceinte
inviolable de notre fort sauvĂšrent leur mobilier. Leur cauchemar dura
trois semaines, et à présent encore, nous avons ici une considérable
quantitĂ© d’objets dont nous ignorons les maĂźtres.»

[73] Il y est revenu encore plus tard, notamment en 1866.

Les impĂŽts ordinaires sont portĂ©s au roi, au moment de la fĂȘte des
coutumes; ils sont aussi perçus par les _onibodés_. _Onibodé_ veut dire,
en s’en tenant Ă  l’étymologie, qui se tient dehors (_oni_, qui
a,--_ibi_, sa place,--_odé_, dehors). Ce nom convient bien à ces
collecteurs des revenus; on les rencontre au dehors, assis Ă  la porte
des négociants, dans la rue, sur les places, au bord des chemins ou prÚs
de la lagune; ils regardent partout oĂč peuvent passer les produits
divers.

On traduit mal _onibodé_ par _décimÚre_: ce dernier mot suggÚre des
idĂ©es qui n’ont pas le moindre rapport avec la rĂ©alitĂ© des choses.

Les _onibodĂ©s_ sont d’une exigence outrĂ©e. Leur personne Ă©tant
inviolable, ils poussent la hardiesse jusqu’à la provocation, molestant
les voyageurs, les rançonnant sans pudeur, les arrĂȘtant sur la lagune et
menaçant de ne pas les laisser passer, s’ils ne subissent leurs
exigences. Quand un Européen entreprend un voyage, il compte combien
d’_onibodĂ©s_ il rencontrera sur son chemin, et il emporte pour chacun
une bouteille de tafia. Le tribut payé à la cupidité de ces exacteurs ne
lui assure pas toujours la tranquillité. Encore, si on ne les
rencontrait qu’à l’arrivĂ©e et au dĂ©part! mais on les trouve partout. A
peine fermez-vous les yeux que les canotiers vous réveillent: «Voilà
l’_onibodĂ©_!» Au milieu de la nuit, «l’_onibodĂ©_!» Avant la premiĂšre
lueur du jour, encore «l’_onibodĂ©_!» Terrible alliĂ© des moustiques,
l’_onibodĂ©_ semble avoir fait un pacte avec eux pour ne vous laisser
aucun repos.

La _propriété_ souffre, comme les personnes, du caractÚre despotique de
l’autoritĂ©. Ce n’est pas seulement chez les nĂšgres qu’on voit l’autoritĂ©
se déclarer seule propriétaire du sol. En GrÚce, cela existait déjà, et
Platon disait en termes formels[74]: «Je vous déclare, en ma qualité de
législateur, que je ne vous considÚre pas, ni vous, ni vos biens, comme
Ă©tant Ă  vous-mĂȘmes, mais comme appartenant Ă  votre famille, et votre
famille entiĂšre avec ses biens comme appartenant encore plus Ă  l’État.»

[74] _Lois_, l. XI.

Au Dahomey, le roi dit: «L’État, c’est moi; je suis seul maĂźtre, la
propriété du sol est à moi, moi seul suis propriétaire du sol dont je
dispose à ma guise.» En principe, tout appartient au roi. Les sujets
peuvent posséder; ils possÚdent, en effet, utilisant les produits
spontanés du sol, cultivant à leur avantage les terrains demeurés
libres; mais ils possĂšdent et ils exploitent, sans autres titres que la
tolérance ou la permission du roi, qui est maßtre et qui peut dire seul
que la chose est Ă  lui _en propre_.

Le roi, ayant seul quelque chose en propre, ne saurait vendre, par suite
de l’impuissance oĂč sont les sujets de donner, en prix, quelque chose
qui soit Ă  eux. Le roi _donne_. Lorsque, par _donation_, il cĂšde une
portion de terrain Ă  quelqu’un, il lui reconnaĂźt le droit de n’ĂȘtre pas
troublé dans sa possession par un tiers. Lui, roi, renonce-t-il
complĂ©tement Ă  ce terrain? Nul n’osera le lui demander. Du reste, il
semblerait absurde Ă  ce despote qu’il y eĂ»t quelque bien auquel il ne
pourrait pas toucher.

Dans la pratique, il respecte ordinairement ces sortes de propriété.
Mais, d’aprĂšs les _coutumes_ du pays, il peut dĂ©faire ce qu’il a fait et
reprendre ou donner Ă  un second ce qu’il avait d’abord donnĂ© au premier.
En d’autres termes, il ne cĂšde pas son droit de propriĂ©tĂ©, il ne cĂšde
que l’usufruit.

Le terrain qui n’a Ă©tĂ© donnĂ© Ă  personne est une espĂšce de _res nullius_
dont chacun peut jouir, sans toutefois en devenir mĂȘme simple
possesseur. Celui qui cultive ce terrain n’en est que le dĂ©tenteur. Or,
si la possession est si précaire, combien plus ne le sera pas la
dĂ©tention! Le jour oĂč il plaira au roi de disposer du sol, le
cultivateur n’aura pas mĂȘme le droit d’enlever la rĂ©colte, fruit de ses
labeurs.

En dehors du Dahomey, les principes sont les mĂȘmes. Cependant, le
despotisme du roi est beaucoup plus mitigé, et la propriété est à peu
prĂšs reconnue et constituĂ©e. A Porto-Novo, État djĂ©dji comme le Dahomey,
on a vu le roi payer à ses sujets des terrains qu’il prenait pour
lui-mĂȘme. Chez les Nagos, on peut considĂ©rer la propriĂ©tĂ© privĂ©e comme
définitivement acquise.

Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que nous allons
dire s’applique en gĂ©nĂ©ral Ă  toute la cĂŽte des Esclaves.

Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation et par
vente. Toutefois, la donation et la vente n’entraĂźnent pas les mĂȘmes
conséquences.

1Âș La donation ne donne pas, Ă  celui qui reçoit, le droit de donner ou
de vendre. Dùs qu’il abandonne le terrain reçu, le donateur peut, s’il
le veut, en revendiquer la possession.

2Âș La vente d’un terrain n’entraĂźne pas celle des objets qui s’y
trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les arbres, mùts et
autres objets qui se trouveraient fixĂ©s au sol d’un terrain vendu
appartiennent toujours au vendeur, mĂȘme quand il n’a pas mentionnĂ© de
réserve en vendant.

Il ne sera pas inutile d’éclaircir et d’appuyer ce que j’avance par un
fait.

En 1874, M. Planque, supérieur _non résidant_ de la Mission des cÎtes du
Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud. Celui-ci décida de
fonder une rĂ©sidence Ă  AgouĂ©, petite rĂ©publique _mina_, Ă  l’ouest du
Dahomey. Afin de donner un logement aux missionnaires, M. Cloud acheta
une habitation Ă  la maison Cyprien Fabre et Cie de Marseille. Avec
l’habitation, rĂ©guliĂšrement _achetĂ©e_ par cette maison, l’agent de M.
Fabre vendit un terrain attenant _acquis par donation_.

Le 30 mai, nous arrivùmes à Agoué, M. Ménager et moi, afin de commencer
les travaux de la Mission. Nous nous installùmes comme nous pûmes dans
l’étroit local qui nous Ă©tait destinĂ©, y cherchant tant bien que mal
l’espace suffisant pour faire l’école et soigner les malades.

Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter la
bienvenue, nous vßmes un certain _Kouasi-Gazouzo_, cabécÚre des Anglais.
Ce personnage me dit, une premiÚre fois: «Le terrain attenant à ton
habitation _m’appartient_; je l’ai _donnĂ©_ Ă  la maison Fabre, et je te
le _donnerai_.» Plus tard, modifiant ses paroles, il me dit: «Je l’ai
donné à la maison Fabre, et je _puis te le donner_.»

Du moment oĂč il m’eut parlĂ© de la sorte, je ne me fis pas illusion sur
l’intention de Gazouzo: Ă©videmment il voulait soulever des difficultĂ©s,
nous troubler dans la possession de notre immeuble et nous extorquer
tout ce qu’il pourrait. J’avertis immĂ©diatement M. Cloud, lui demandant
de prendre des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se
faisaient pressentir déjà. Peu au courant des affaires de ce genre et
des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre mes conseils en
considĂ©ration; il m’écrivit froidement: «On a l’air de vous faire des
misÚres pour le terrain que la Mission a acheté, je veux bien espérer
que ce n’est pas sĂ©rieux.»

Il y avait sur le terrain en question un mĂąt de pavillon, pourri au
pied, que nous dûmes descendre, de peur que les enfants ne le fissent
tomber sur eux. AussitĂŽt que le mĂąt fut Ă  terre, Gazouzo fit dire que le
mĂąt Ă©tait Ă  lui; en mĂȘme temps, il se dĂ©clara propriĂ©taire du terrain.
J’en informai M. Cloud, auquel je disais en termes formels: «De fait,
voici la position: d’aprĂšs les lois d’AgouĂ©, la maison Fabre n’a pas eu
le droit de vendre; donc, le terrain n’est pas à nous, qu’on nous y
tolÚre ou non pour un temps plus ou moins long.»

Réponse: «_Je vais en écrire à M. le Supérieur._» On pense bien que les
nĂšgres n’attendirent pas que M. Planque, _rĂ©sidant Ă  Lyon_, eĂ»t donnĂ©
son avis. Les prétentions de Gazouzo furent déclarées légitimes; les
lois locales eurent leur effet, avant mĂȘme que la lettre de M. Cloud eĂ»t
annoncĂ© l’affaire en France.

Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre que le noir ne
peut guùre s’attacher qu’à sa ville; là seulement il est chez lui; pour
lui, la ville, c’est la patrie; en dehors de la ville il n’a rien en
propre: le champ qu’il cultive n’est qu’un lieu d’approvisionnement
(_oko_), et la partie inculte de la campagne ne lui appartient pas
davantage; c’est l’_igbĂš_, le fourrĂ©, le dĂ©sert, le _res nullius_.

Chaque chef de famille ou _ballé_ a plusieurs cases.

La case du maĂźtre est la derniĂšre, la plus retirĂ©e. Elle s’élĂšve au fond
de la cour. Sur sa façade rÚgne un auvent, qui sert de salle de
réception ou de _palavres_.

Puisque le mot de _palavres_ est tombé de notre plume, parlons-en, avant
d’abandonner la peinture de l’état politique des noirs.

Au lieu de _palavre_, les Nagos disent _oran_, affaire, contestation,
dĂ©mĂȘlĂ©. Les Portugais ont traduit par _palavra_, probablement parce
qu’on dĂ©pense beaucoup de discours dans toute affaire, chez les nĂšgres.
De _palavra_, les Français qui sont à la cîte occidentale d’Afrique ont
fait _palavre_, mot que nous conservons et qui se trouve déjà dans les
récits de quelques voyageurs.

On _fait palavre_, pour discuter les questions d’intĂ©rĂȘt public ou
privé, pour juger les prévenus, pour lancer une condamnation. Le _ballé_
siége pour les affaires de sa maison; les chefs, assistés de leurs
_moces_, pour les affaires qui sont de leur ressort; le roi, entouré de
ses _laris_, quand il veut prendre ou communiquer une décision
importante, ou bien lorsqu’on en appelle à son tribunal souverain.
Souvent le peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les
blancs, dans les villes oĂč il y en a.

Lorsqu’un voyageur demande Ă  traverser le pays, on dĂ©cide dans une
palavre s’il est opportun de l’autoriser, à quelles conditions on lui
_ouvrira les chemins_, quels guides on lui donnera, quels cadeaux on
exigera de lui, etc., etc.

Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas Ă  contenir la foule, on
se rĂ©unit sur la place publique; en certains cas mĂȘme, on se transporte
hors de la ville, en rase campagne.

On convoque le peuple en battant le _goungoun_, petite clochette en fer
dont se sert le crieur public pour rĂ©clamer l’attention. Les
particuliers sont invités à la palavre par des messagers spéciaux.
Ceux-ci portent le bĂąton du roi ou du chef qui convoque, afin de montrer
leur mission. Ne pas se rendre à une invitation faite avec ce cérémonial
serait une injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas
longtemps impunie.

Au jour et Ă  l’heure indiquĂ©s, chacun se rend au lieu de la palavre. On
se range auprĂšs du prĂ©sident, par ordre de dignitĂ©s; on s’assied... _par
terre_; la palavre commence.

Le président expose le cas; les conseillers se concertent, parlent,
gesticulent; observations et répliques se croisent, au milieu des
murmures et des exclamations de toute sorte. Le cri «_oh!--oh!_» (non!)
de temps en temps répété avec un accent brusque, donne au débat les
apparences d’une dispute des plus animĂ©es.

_DakĂ©!_ (Silence!) A ce cri, tout le monde Ă©coute, et l’orateur prend la
parole. Il s’interrompt par moments pour dire Ă  ses auditeurs: «_Ogbo?_
avez-vous compris? entendez-vous?» Et les auditeurs de dire: «_Oh!_
oui!» Ou bien ils relĂšvent la tĂȘte en reniflant en signe d’assentiment.

Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur _acho_. Chacun
ouvre le sien et le vide devant lui: celui-ci étale des cauris, celui-là
des graines, un autre des petits morceaux de pots cassés. On se concerte
Ă  voix basse, on compte en chuchotant.

Les débats sont terminés; le condamné peut lire sa sentence à terre; ce
tas reprĂ©sente des _piastres de cauris_ ou des _galons_ d’huile; le
second, des piĂšces d’étoffe, etc., etc.

Les _palavres_ fournissent aux noirs l’occasion de montrer leur
éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de finesse. Habiles,
rusĂ©s, pleins de bon sens, ils savent donner l’apparence de l’équitĂ© Ă 
leurs prétentions les plus exorbitantes. Ils ont de piquantes
comparaisons, des peintures vives et imagées. Dans la conversation, ils
aiment les sentences, les proverbes, les dictons.

Lorsqu’ils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la route par des
monologues Ă  haute voix.

Souvent, la palavre a un caractÚre privé. La partie intéressée se
prĂ©sente chez le roi, afin de confĂ©rer avec lui. On ne l’admet pas
toujours à parler directement au roi. Un des _laris_ reçoit les
communications et les transmet au souverain, dans l’intĂ©rieur du palais.
Ce mode de palavre n’est pas bien sĂ»r: le _lari_ peut parfaitement ne
rien dire au roi et dĂ©cider lui-mĂȘme l’affaire comme il l’entend.

Nous pourrions, à ce propos, raconter les exploits d’un certain
_Togonou_, Ă  Porto-Novo; nous pourrions dire comment, s’étant constituĂ©
maire du palais, sous le rùgne d’un roi ivrogne, il entretenait ce roi
en Ă©tat d’ivresse et expĂ©diait lui-mĂȘme toutes les affaires qui se
présentaient à la cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos
un _alo_ qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera que la
justice n’est pas exclue des palavres, et qu’on ne manque pas d’y faire
appel aux sentiments de la nature.

«Mon _alo_ a trait Ă  un homme qui Ă©pousa deux femmes. La premiĂšre n’eut
pas d’enfant; la seconde, appelĂ©e _RĂ©rĂ©_, en eut un, ce qui lui conquit
les faveurs du mari.

«Cependant, l’_iyallĂ©_[75] simula une grossesse. Puis, un jour que la
mĂšre avait quittĂ© son enfant pour aller Ă  la foire, cette mĂȘme _iyallĂ©_
fit semblant d’avoir enfantĂ©, prit l’enfant et le prĂ©senta comme sien.
Et tous de la féliciter.

[75] PremiĂšre femme.

«A son retour, la mÚre cherche partout; elle cherche en vain: son enfant
est perdu.

«L’enfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une pintade et se
mit Ă  chanter. Il disait:--_RĂ©rĂ© o! RĂ©rĂ©!_ j’ai tuĂ© une pintade: _agba
mi rĂ©rĂ©_[76]; celle qu’on a crue enceinte ne m’a pas conçu, _agba mi
rĂ©rĂ©_; celle qu’on a prise pour ma mĂšre ne m’a pas enfantĂ©, _agba mi
réré_.

[76] Refrain.

«La mĂšre court prendre son enfant. L’_iyallĂ©_ se rĂ©crie:--C’est mon
fils, dit-elle. Et l’enfant:--Non, non! tu m’as volĂ©, pendant que ma
mÚre était à la foire.

«On saisit le roi de l’affaire; on fait palavre. Toute la ville se
rĂ©unit pour tenir les assises. Et le roi dit Ă  l’enfant de rĂ©pĂ©ter son
chant, afin qu’il l’entende. Et l’enfant rĂ©pĂšte son chant dans les mĂȘmes
termes.--Voyons, dit le roi à l’enfant, va t’asseoir aux pieds de ta
mùre. L’enfant se lùve, et tous lui tendent les bras. Mais lui se
dĂ©tourne et va s’asseoir aux pieds de sa mĂšre RĂ©rĂ©.

«PressĂ©e de confesser la vĂ©ritĂ©, l’_iyallĂ©_ dit avec confusion:--C’est
vrai! je l’ai volĂ©. Et le roi:--Qu’on la prenne, dit-il, et qu’on la
mette à mort; qu’on porte ma sentence à la connaissance de tous les
habitants de la ville.»




CHAPITRE X

INDUSTRIE.--COMMERCE.--VOIES DE COMMUNICATION.--MOYENS DE TRANSPORT.


I

Le noir de la cÎte des Esclaves se montre doué de qualités naturelles
suffisantes pour réussir dans les arts industriels. Son goût artistique
se révÚle dans les poteries et les pipes ouvrées, les nattes, les
chapeaux et les calottes de paille, les bĂątons et les escabeaux
sculptés, les calebasses burinées...

Les _pirogues_, confectionnĂ©es d’une seule piĂšce, ne manquent pas de
rĂ©gularitĂ© et d’élĂ©gance. On les radoube en fixant des piĂšces avec des
clous, ou à l’aide d’un transfilage. On calfate avec des fibres
végétales.

Les _forgerons_ travaillent le fer, le cuivre et l’or avec une habiletĂ©
d’autant plus remarquable que leurs outils sont fort imparfaits. Le
soufflet de forge, comme celui des Égyptiens et des Grecs, consiste en
deux outres surmontĂ©es d’un manche qui les met en mouvement. Les amandes
de palme concassées servent de charbon.

L’_art de la verrerie_ n’est pas tout Ă  fait inconnu. De l’intĂ©rieur on
porte Ă  la cĂŽte des anneaux en verre, de couleur bleuĂątre ou verte. Ces
anneaux, aussi bien que les anneaux en cuivre, dans le pays, sont des
parures recherchées.

L’_industrie textile_ produit des tissus de coton et de filaments de
palmier et d’autres plantes. Le mĂ©tier du tisserand donne des Ă©toffes
larges Ă  peine de dix Ă  quinze centimĂštres; aussi la production est
lente, et les étoffes du pays sont trÚs-chÚres, eu égard au peu de
valeur des matiĂšres premiĂšres.

La _teinture_ emprunte ses richesses aux substances végétales du pays.
Le bleu, le rouge et le jaune sont trÚs-réussis, le rouge surtout.

Le cuir est parfaitement prĂ©parĂ© par les habitants de l’intĂ©rieur.

Les indigĂšnes de la cĂŽte se procurent du sel en faisant Ă©vaporer l’eau
de l’OcĂ©an dans des pots de terre trĂšs-Ă©vasĂ©s, Ă  la chaleur du soleil ou
du feu.

Les indigùnes fabriquent aussi l’huile de palme. Ils pavent d’amandes de
palme une aire carrée entourée de murs, jettent le fruit du palmier
arrosĂ© d’eau sur ce fond rĂ©sistant, et l’écrasent en piĂ©tinant. DĂšs que
l’opĂ©ration est terminĂ©e, ils jettent une grande quantitĂ© d’eau dans le
bassin. L’huile surnage; on la prend avec une calebasse, on la tamise et
on la livre ainsi au commerce.


II

Le commerce des indigĂšnes se fait presque en entier sur les places
publiques: dans les marchés et les foires. Celui des Européens se fait
en magasin, dans les factoreries et les maisons de détail.

Les foires des noirs ressemblent plus Ă  celles de nos ancĂȘtres qu’aux
nîtres. Aujourd’hui, parmi nous, les bazars, les magasins sont tellement
multipliĂ©s, les relations mercantiles si aisĂ©es, que l’on n’a pas besoin
d’aller Ă  la foire pour se procurer ce qu’on dĂ©sire: objets de
nĂ©cessitĂ©, d’utilitĂ© ou de simple fantaisie. Aussi, les foires modernes
n’ont d’importance qu’à raison de produits spĂ©ciaux dont on y trafique
particuliĂšrement. Souvent elles ne sont plus que le rendez-vous des
ménageries, des bateleurs et des badauds; ce sont plutÎt des réunions
populaires de jeux et de fĂȘtes que des centres d’opĂ©rations
commerciales. Chez les noirs, les foires sont ce qu’elles furent jadis
pour nos pĂšres: de grands marchĂ©s publics oĂč l’on trouve tous les
articles possibles. Dans les foires seulement on est sûr de trouver de
tout: du maïs, des ignames, des petits oignons, des denrées et des
fruits de toute sorte, du piment, du sel, des poissons fumés, des
fétiches et des amulettes, des nattes, des paniers, des indiennes, des
colliers, du tabac Ă  fumer, du tabac Ă  priser, du fard pour les
paupiĂšres, etc., etc., etc.

Chaque genre de produit a son dĂ©partement: ici c’est la section du bois
à brûler; on peut en acheter pour une somme infime, pour cinq centimes
ou moins encore. Là on vend des herbes et des poudres médicinales, pour
guérir de tous les maux, pour rompre les charmes et dissiper les
enchantements. Pouah! quelle odeur infecte! c’est la place rĂ©servĂ©e au
poisson: poisson frais, poisson fumé, poisson passé, poisson presque
pourri. Vite, éloignons-nous.

Voici une exposition de _fillas_, un grand déballage. Sous cette échoppe
s’étalent des bouteilles aux brillantes Ă©tiquettes; les noms sont des
plus séduisants: rhum, cognac, marasquin, muscat de Frontignan,
anisette... La _cachassa_ et le _gin_ coulent abondamment dans ces
buvettes.

A Agoué, il y a deux marchés distincts: le marché mina et le marché
nago. La vente de certains objets est souvent prohibĂ©e sur l’un ou
l’autre de ces marchĂ©s, et sĂ©vĂšrement rĂ©primĂ©e.

Une des places de Porto-Novo est encore désignée sous le nom de foire
des esclaves (_odja Ăšrou_).

Actuellement on trafique peu des esclaves; depuis 1865, on n’en exporte
plus dans les colonies européennes, et le commerce légal a pris des
dĂ©veloppements considĂ©rables. Les Ă©changes, Ă  l’intĂ©rieur, se font
trùs-activement, grñce à l’organisation des foires qui se succùdent sans
interruption. Tous les jours la foire se tient Ă  Porto-Novo, Ă  Djangan
ou Ă  AggĂ©ra, trois villes peu distantes l’une de l’autre. Les foires
sont distribuĂ©es de la mĂȘme façon dans la rĂ©gion dont AgouĂ© est le
centre, aussi bien que dans l’intĂ©rieur; en sorte que l’on a presque
toujours les facilitĂ©s de la foire, non loin du lieu oĂč l’on est. En
général on ne fait que troquer; on donne une marchandise pour une autre:
une poule, un mouton, un esclave pour quelques feuilles de tabac,
quelques piĂšces d’étoffe ou une quantitĂ© dĂ©terminĂ©e d’eau-de-vie.

La monnaie courante est le cauris (_cyprea moneta_), petite coquille
ovale, plate en dessous, d’un blanc jaunñtre. C’est parce que les nùgres
l’emploient comme monnaie que ce coquillage de la mer des Indes est
vulgairement appelĂ© _monnaie de GuinĂ©e_. Du reste, la GuinĂ©e n’est pas
le seul pays oĂč les coquillages servent de menue monnaie; depuis les
Ă©poques les plus reculĂ©es, ils ont cours en Chine, dans l’Inde, en
Arabie... Les cauris circulent dans la plus grande partie du Soudan.

Voici le taux des cauris pendant mon séjour à la cÎte des Esclaves:

Ordinairement, 8,000 valaient un dollar (5 fr. environ).
2,000 -- 1 fr. 25 c.
200 -- 0 » 12 c. 1/2
40 -- 0 » 02 c. 1/2

Un sac de cauris (soit 20,000 cauris) vaut 12 fr. 50, au cours
précédent. Or, il pÚse prÚs de 60 livres. Le poids énorme de cette
monnaie la rend fort incommode pour les transactions importantes.

Les nĂšgres comptent comme nos ancĂȘtres ont comptĂ© avant d’écrire la
numĂ©ration. Nos ancĂȘtres ajoutaient les cailloux aux cailloux
(_calculi_, petits cailloux, d’oĂč le mot _calcul_). Ils ne comptaient
pas autrement, avant l’invention des caractĂšres numĂ©riques. Les noirs de
la cÎte des Esclaves, privés encore de numération écrite, ajoutent les
cauris aux cauris. Quand ils ont formé un tas (_igba_, 200), ils
comptent par _tas_ ou _igba_ jusqu’à 2,000 (_egba_, tas complet). Les
cauris ne sont pas seulement la monnaie courante; ils sont, en quelque
sorte, les éléments du calcul des nÚgres.

Les indigùnes comptent par 5 jusqu’à 20; par 20, jusqu’à 200; par 200,
jusqu’à 2,000; par 2,000, jusqu’à 20,000. Vingt mille cauris Ă©galent un
sac. Au-dessus, on compte par sacs; on dit: 2, 3, 4 sacs d’hommes pour
40, 60, 80,000 hommes.

Nous ne rĂ©pĂ©terons pas ici ce que nous avons dit dans notre _Étude sur
la langue nago_.

Pour se faire une idĂ©e de l’importance du commerce dans ces parages, on
n’a qu’à considĂ©rer les opĂ©rations commerciales qui se font Ă  Lagos.
Dans la seule colonie anglaise, le produit de l’exportation s’élĂšve Ă 
plus de dix millions de francs, et celui de l’importation, à cinq
millions au moins par an.

Les articles d’exportation sont: le coton, les amandes et l’huile de
palme, les arachides, les graines de sĂ©same, l’ivoire, les Ă©toffes du
pays, les calebasses, le beurre végétal, les noix de kola, les ignames,
le piment et autres épices. Ces produits sont déversés en majeure partie
en Angleterre, en France, en Allemagne et au Brésil.

L’importation introduit dans le pays: des Ă©toffes de soie et de coton,
du tafia, du gin, des liqueurs, du corail, des verroteries, etc., etc.

«Une seule maison de Marseille, nous dit M. Courdioux, a expédié, en
1868, quarante-deux navires Ă  ses comptoirs de la cĂŽte des Esclaves, et
en a retirĂ© 15,000 tonnes d’huile de palme ou d’amandes de palme...
L’huile de palme arrive en Europe Ă  l’état solide, comme une graisse
Ă©paisse. On l’emploie dans la savonnerie et dans la fabrication des
bougies ordinaires. Outre l’_olĂ©ine_, elle renferme un principe qu’on a
appelĂ© la _palmitine_, qui n’est probablement qu’une variĂ©tĂ© de la
stĂ©arine commune. Mais l’huile de palme entre surtout dans la
composition des graisses destinées à adoucir le frottement des roues de
wagons et de locomotives de la plupart des chemins de fer de l’Europe.»

Le commerce livre Ă  l’industrie europĂ©enne le sĂ©same, l’arachide et le
bĂ©raf, pour en extraire de l’huile comestible que l’on mĂȘle Ă  l’huile
d’olive.

Difficilement on trouve sur la cĂŽte des armes du pays; on les fait venir
de l’intĂ©rieur lorsqu’on veut s’en procurer. Ces armes ne sont guĂšre que
des objets de curiositĂ©: on se sert gĂ©nĂ©ralement d’armes françaises et
anglaises, dont le marchĂ© est inondĂ©. La poudre vient aussi d’Europe. En
guise de projectiles, les nÚgres emploient des débris de fer, des clous,
des amandes de palme concassées.

Une grande partie de la vie nationale des nĂšgres se concentre dans les
marchés et les foires; les nÚgres trafiquent sans cesse; on les voit
parcourir d’immenses Ă©tendues pour un lucre mĂ©diocre.


III

_Les voies de communication et la facilité des transports_ sont
essentiels au dĂ©veloppement du commerce, de l’industrie et de la
civilisation. La difficulté des relations et des transports entrave
l’écoulement des produits et s’oppose aux transactions: tout est enrayĂ©,
tout languit dans une stagnation affligeante.

A la cĂŽte des Esclaves, point de routes, point de voitures, point de
bĂȘtes de somme: les femmes et les esclaves opĂšrent seuls tous les
transports sur leur tĂȘte, lentement, pĂ©niblement.

Toutefois, les voies de communication seraient nombreuses et commodes,
si la politique ne venait les fermer. Un vaste réseau de lagunes
sillonne la cîte, et de nombreux cours d’eau relient par des voies
naturelles les contrĂ©es de l’intĂ©rieur Ă  celles de la cĂŽte. Le Volta, Ă 
l’ouest; le Niger, Ă  l’est; l’AgaoumĂ©ou, au nord de Grand-Popo; l’Owo,
au nord de Koutonou; l’Ocpara, Ă  cĂŽtĂ© de Badagry, sont de larges voies
ouvertes par la nature. L’_Ogoun_ descend de l’intĂ©rieur, passe Ă 
AbĂ©okouta, et se jette dans l’OcĂ©an, prĂšs de Lagos. L’_Ochoun_ coule Ă 
travers le JĂ©bou. Je ne parle pas des nombreux cours d’eau de moindre
importance.

Guidés par leur bon sens pratique, les Anglais ont pris position à
l’embouchure du Volta, de l’Ocpara, de l’Ogoun, de l’Ochoun et du Niger.
S’ils avaient rĂ©ussi Ă  s’établir Ă  Koutonou, ainsi qu’ils ont souvent
tenté de le faire, ils seraient maßtres de toutes les voies naturelles
ouvertes au commerce de l’intĂ©rieur.

La navigation est insignifiante chez les nÚgres. Néanmoins tous les
transports de quelque importance, aussi bien que les opérations
d’embarquement et de dĂ©barquement, se font Ă  l’aide de pirogues.

Les nĂ©gociants europĂ©ens ont, pour l’usage de leurs factoreries, de
grandes embarcations, mais les nĂšgres ne se servent que fort rarement de
grandes barques; ils se contentent de canots de moyenne grandeur; ils
s’aventurent mĂȘme dans l’OcĂ©an, bien au large, sur des pirogues
tellement Ă©troites qu’ils doivent s’y tenir accroupis, afin de ne pas
les faire chavirer.




CHAPITRE XI

ÉTAT SANITAIRE.--FUNÉRAILLES.--DEUIL.


La cîte des Esclaves est un des pays les plus insalubres de l’univers.
L’homme y est soumis Ă  un degrĂ© hygromĂ©trique tellement Ă©levĂ©, qu’il s’y
trouve dans des conditions physiologiques tout à fait défavorables. De
plus, il y est constamment assujetti Ă  l’infection paludĂ©enne.

M. le docteur FĂ©ris, se basant sur des observations faites par lui-mĂȘme,
à bord de l’_Hamelin_, en face du Dahomey et de la cîte mina, a
dĂ©montrĂ©, dans les _Archives de mĂ©decine navale_, que l’air est
naturellement raréfié dans ces pays de chaleur. «Trois causes, dit-il,
tendent ici à la raréfaction du gaz respiratoire; ce sont:

«1Âș La chaleur, qui dilate l’atmosphĂšre;

«2Âș La prĂ©sence de la vapeur d’eau, qui prend la place de l’air;

«3Âș La diminution de la pression baromĂ©trique.»

Les calculs de M. Féris déterminent «que, dans les régions équatoriales,
la quantitĂ© d’oxygĂšne absorbĂ©e Ă  chaque inspiration pourrait ĂȘtre
considĂ©rĂ©e comme infĂ©rieure d’environ un sixiĂšme au moins Ă  celle qui
entre dans le poumon quand la température est à 0°. Il fallait donc,
pour maintenir l’équilibre physiologique, que le nombre des respirations
et des battements de cƓur s’accrĂ»t d’une façon proportionnelle. Et en
effet..., nous trouvons que le travail mĂ©canique du cƓur et des poumons
s’est juste augmentĂ© d’un sixiĂšme[77] dans l’équipage de l’_Hamelin_...
Quelles modifications va donc porter à l’organisme cette variation dans
les fonctions physiologiques? La diminution de l’oxygĂšne absorbĂ© a pour
résultat une diminution générale de la masse sanguine qui constitue un
Ă©tat spĂ©cial dĂ©signĂ© par les mĂ©decins sous le nom d’_anĂ©mie_.

[77] Notons cette observation de M. Féris: «Ne serait-ce pas pour
compenser l’effet de la rarĂ©faction de l’air, que la prĂ©voyante
nature... a muni la race noire de vastes narines qui présentent une
large entrée des voies respiratoires?»

«L’accĂ©lĂ©ration de la respiration tend, il est vrai, Ă  rĂ©parer le mal,
mais elle est certainement insuffisante, car la physiologie enseigne que
le nombre des inspirations est loin d’en compenser l’amplitude.

«C’est pour cela qu’en regard de l’anĂ©mie des hauteurs, il faut placer,
je crois, l’anĂ©mie des pays chauds; un lĂ©ger degrĂ© d’appauvrissement du
sang y est physiologique. En effet, un certain nombre de globules
rouges, ne rĂ©ussissant pas Ă  s’emparer de l’oxygĂšne nĂ©cessaire Ă  leur
existence, deviennent inutiles pour l’organisme, meurent, et
disparaissent en se dissolvant.

«Cette anĂ©mie, que j’appelle physiologique, est lĂ©gĂšre, mais doit se
produire forcément, nécessairement, en vertu de cet axiome de
physiologie qui Ă©tablit que tout organe qui n’accomplit pas ses
fonctions tend à s’atrophier, et finalement à disparaütre; je ne veux
pas, bien entendu, la confondre avec l’anĂ©mie profonde des climats
chauds, qui est un état pathologique dû à des causes diverses. Il est
certain, néanmoins, que la premiÚre crée un tempérament spécial qui
conduira facilement à la seconde.»

Cet état anémique, ce _tempérament spécial_, comme dit M. Féris, se
rĂ©vĂšle par le teint jaunĂątre que prend l’EuropĂ©en transplantĂ© sous le
ciel de GuinĂ©e. Nous l’appelions le _teint de la cĂŽte_, parce que
l’acclimatement le donnait aux nouveaux venus, lorsque l’anĂ©mie
physiologique avait créé en eux ce _tempérament spécial_, qui
s’appellerait avec raison le _tempĂ©rament de la cĂŽte_ ou des pays
chauds. Quand nous disions à quelqu’un: _Vous n’avez pas encore le teint
de la cĂŽte_, c’est comme si nous eussions dit: «Le teint de votre visage
ne trahit pas encore l’anĂ©mie physiologique que le climat doit produire
en vous.»

M. FĂ©ris, dans l’étude que nous venons de rĂ©sumer, explique savamment un
fait constaté depuis longtemps par ses devanciers. Au siÚcle dernier,
James Lind disait[78] des Européens établis dans la Guinée: «En général,
les blancs y prennent une couleur jaune; leur estomac s’y affaiblit au
point qu’il ne peut recevoir une certaine quantitĂ© d’aliments sans
dĂ©goĂ»t ou envie de vomir.» Du reste, on a toujours considĂ©rĂ© l’anĂ©mie
comme le premier résultat du séjour dans les pays chauds; résultat
inĂ©vitable dont l’hygiĂšne peut, jusqu’à un certain point, attĂ©nuer les
effets.

[78] _An essay on diseases incidental to Europeans in hot climates_.
London, 1768-71-75. Essai des maladies des Européens dans les pays
chauds.

L’ñme, Ă©tant intimement unie au corps, subit le contrecoup des accidents
physiologiques: Ă  l’anĂ©mie physiologique correspond ce que j’appellerai
volontiers l’anĂ©mie intellectuelle et morale: anĂ©mie _lĂ©gĂšre_ aussi,
naturelle, et n’allant pas jusqu’au degrĂ© constituant un Ă©tat maladif.
L’intelligence, comme le corps, a ses langueurs: elle supporte mal une
application soutenue; l’imagination s’émousse ou s’exalte outre mesure;
la volontĂ© perd de sa vigueur; le caractĂšre s’aigrit.

Sous l’influence d’une chaleur Ă©levĂ©e et constante, d’une atmosphĂšre
toujours surchargĂ©e d’électricitĂ© et d’humiditĂ©, l’EuropĂ©en s’affaiblit;
toutefois il résiste. Le plus grand obstacle à son acclimatement, la
cause rĂ©elle de l’insalubritĂ© du climat, c’est le sol marĂ©cageux. Les
_miasmes telluriques_, l’infection paludĂ©enne, voilĂ  ce qui rĂ©git l’état
sanitaire et le rend si mauvais.

La grande saison sùche est relativement bonne, parce que l’harmattan
dessĂšche tout, Ă  cette Ă©poque, et que la sĂ©cheresse s’oppose au
développement du _miasme tellurique_, agent des affections paludéennes.

Par contre, l’état sanitaire est mauvais au commencement de la saison
des pluies; trĂšs-mauvais, aprĂšs les grandes pluies.

L’intoxication palustre, qui se produit surtout Ă  ces deux pĂ©riodes de
l’annĂ©e, n’a point pour cause unique l’évaporation de l’eau marĂ©cageuse
ou la putrĂ©faction vĂ©gĂ©to-animale; elle dĂ©pend d’une action propre et
directe du sol. Lorsqu’une vĂ©gĂ©tation convenable n’épuise point la
fertilité du sol, celui-ci devient apte à développer la malaria. A
l’appui de cette doctrine, M. LĂ©on Colin, dans son _TraitĂ© des fiĂšvres
intermittentes_, fait remarquer que la fiĂšvre intermittente se produit
lors des défrichements de terres vierges et non marécageuses.

Les influences telluriques traßnent à leur suite le cortége de maladies
nombreuses, souvent fort graves: fiĂšvres intermittentes avec
prédominance de symptÎmes bilieux, accÚs pernicieux de forme comateuse,
hépatite, dyssenterie. Le malade atteint de ces maladies est souvent
obligĂ© d’aller chercher sous un autre climat, sinon la santĂ© qu’il ne
recouvrera peut-ĂȘtre plus, du moins un adoucissement Ă  ses maux.

Les fiĂšvres intermittentes dominent toute la pathologie du pays; leur
préexistence aggrave toujours les autres maladies, qui en découlent le
plus souvent.

La chaleur se maintient dans toutes les saisons à une moyenne de 25° à
27°, avec une variation diurne de deux degrés environ. Aussi, le corps
ne se retrempe ni par le froid de l’hiver, ni par la fraücheur de la
nuit: la chaleur continue rend l’énervation gĂ©nĂ©rale beaucoup plus
grande que dans les pays tempérés. «Les fiÚvres intermittentes, dit
Thévenot, parlant du Sénégal, sont les affections qui épuisent le plus
l’influence nerveuse.» Cela n’est pas moins vrai Ă  la cĂŽte des Esclaves.

Je ne connais pas d’EuropĂ©en qui n’ait pas Ă©tĂ© atteint de fiĂšvre
paludĂ©enne durant son sĂ©jour Ă  la cĂŽte: on ne l’évite mĂȘme pas toujours
à bord des navires. Voici un fait, entre autres, raconté par
Fonssagrives: «Nous rangions de prĂšs l’embouchure de la riviĂšre
marĂ©cageuse de Lagos, qui s’ouvre dans le fond du golfe de BĂ©nin, et la
brise de terre nous apporta, pendant _dix minutes_ environ, des
Ă©manations agrĂ©ables dont l’impression fut sentie de tout le monde; nous
reprĂźmes aussitĂŽt le large, et, le lendemain, une dizaine de
fĂ©bricitants (sur 114 hommes d’équipage) se prĂ©sentĂšrent au poste, qui,
Ă  cette Ă©poque, n’en contenait pas un seul.» (A bord du brick
l’_Abeille_.)

Je me reprocherais de tant insister sur l’insalubritĂ© du climat, si je
devais accrĂ©diter l’opinion erronĂ©e que ce climat est presque sĂ»rement
mortel pour l’EuropĂ©en. Du reste, Lind l’a trĂšs-bien observĂ©: dans les
rĂ©gions insalubres, il y a des localitĂ©s saines que l’on doit rechercher
avec soin. Quand on ne peut y fixer sa résidence habituelle, on fera
trùs-bien d’y chercher un abri contre les maladies, pendant la saison
malsaine, ou lorsqu’on a dĂ©jĂ  subi les atteintes du mal. Notons, Ă  ce
propos, que la fiÚvre atteint de préférence ceux qui habitent en dehors
des villes. Cette immunité relative du centre des villes a été constatée
en plusieurs endroits, notamment Ă  Rome et dans la campagne romaine par
L. Colin. Lind cite plusieurs exemples «de maladies terribles et
mortelles pour avoir séjourné toute une nuit dans des endroits
malsains». Il nous dit encore que «le changement d’air est avantageux
dans toutes les maladies épidémiques».

Laissons la parole à M. Féris pour quelques détails techniques:

«Presque tous les blancs qui sont sur la cÎte depuis plus de deux ans
sont quelquefois atteints de fiÚvre bilieuse hématurique.

«L’hĂ©patite existe Ă  l’état endĂ©mique.

«La dyssenterie, assez fréquente, présente un caractÚre de gravité
exceptionnel; il est admis, dans le pays, que tout individu atteint
arrive fatalement à une terminaison funeste s’il n’abandonne pas la
contrĂ©e. Il y a certainement un peu d’exagĂ©ration dans cette crainte,
car j’ai soignĂ© plusieurs dyssentĂ©riques qui se sont relevĂ©s; mais la
maladie récidive avec la plus grande facilité.

«La grande quantitĂ© d’humiditĂ© qui baigne l’atmosphĂšre prĂ©dispose aux
rhumatismes. Cette affection est tellement fréquente chez les blancs
autant que chez les noirs, qu’on pourrait presque la considĂ©rer comme
une maladie endémique.

«Les insolations sont graves et nombreuses.

«La petite vérole fait, de temps en temps, son apparition dans le pays
et y exerce chez les noirs de terribles ravages. En 1873, cette
affection enleva 1300 personnes à Agoué seulement. Le commandant du fort
portugais Ă  Wydah avait perdu, Ă  la fin de 1875, 6 hommes sur 18 noirs
de San-Thomé qui formaient la garnison.

«Le dragonneau, ou filaire de Médine, est aussi nommé, avec juste
raison, _ver de Guinée_. En effet, il fait quelquefois sur la cÎte des
ravages incroyables; plus de la moitiĂ© de la population s’en est vue
attaquĂ©e, tellement que l’on craignait quelquefois que les bras ne
vinssent à manquer pour travailler les cultures. Dans le langage figuré
du pays des Popos, ce ver est appelé _adanto blaka_ (corde qui amarre le
brave).

«On le voit se développer partout, sur les régions superficielles de la
tĂȘte, du tronc et des membres; mais neuf fois sur dix au moins, il
habite les jambes. On admet qu’il existe dans la lagune et qu’il pĂ©nĂštre
à travers la peau nue des membres inférieurs des noirs qui traversent
ces canaux. Quelquefois il est solitaire, mais souvent certaines
personnes sont attaquées par plusieurs nématoïdes à la fois. Le P.
MĂ©nager m’a dit en avoir vu jusqu’à seize sur le seul sein d’une
négresse.

«Cette affection occasionne de vives souffrances, et laisse souvent de
graves dĂ©sordres aprĂšs elle; une gangrĂšne consĂ©cutive est loin d’ĂȘtre
rare.

«Les noirs appliquent sur la plaie un mélange de verre et de charbon
pilĂ©s, ou bien de l’huile de palme et quelques herbes caustiques, ou
encore un onguent avec du savon, de l’huile de palme et je ne sais
quelles feuilles. Le plus souvent, ils attachent un léger poids au
nématoïde, une baguette en bois, par exemple, et le laissent ainsi
sortir peu Ă  peu Ă  l’extĂ©rieur. Les blancs sont Ă©galement envahis par ce
parasite.

«Les ulcÚres ne sont pas rares, surtout aux membres inférieurs.

«Les maladies les plus communes sont les maladies de la peau. Le
psoriasis, l’eczĂ©ma, l’herpĂšs circinĂ©, se montrent avec une grande
fréquence chez le blanc aussi bien que chez le noir. Les bourbouilles
(_lichen tropicus_) sont constantes.

«Presque tous, indigÚnes et Européens, sont atteints de la _sarne_
(_sarna_, gale, en portugais). Les boutons sont absolument semblables Ă 
ceux du sarcopte. La transmission se produit de mĂȘme par le contact;
mais elle prĂ©sente ceci de particulier, c’est qu’au lieu d’envahir le
corps entier, elle se localise presque toujours sur certains points: en
premiĂšre ligne, le pied, puis la main, enfin les bras, les jambes, et
moins souvent le tronc.

«Les noirs ont des médecins indigÚnes qui sont de deux espÚces: le
médecin des liquides, qui ne donne que des boissons, et le médecin des
solides, qui prescrit des substances massives. Il est inutile de dire
que des cérémonies de fétiche forment la base de toutes ces
ordonnances.»

A la nomenclature du docteur FĂ©ris j’ajouterai la _maladie du sommeil_,
dont j’ai vu plusieurs cas. Il faut l’expliquer probablement par
l’inflammation de l’enveloppe cĂ©rĂ©brale. Dans cette terrible maladie, le
patient est sous le poids d’une somnolence que rien ne dissipe; il
rĂ©pond quand on l’appelle, mais sans sortir de sa torpeur. La
terminaison est toujours fatale.

Si les maladies sont nombreuses, les lĂ©sions par suite d’accidents et
les blessures ne le sont pas moins. Beaucoup de blessures, mĂȘme peu
graves, sont accompagnées du tétanos traumatique et suivies de mort. Il
est à remarquer combien les nÚgres endurent le mal avec insensibilité.
Les accouchements sont, pour la plupart, faciles et heureux chez les
femmes qui ont atteint leur complet développement. On voit des négresses
suspendre leurs travaux quelques heures seulement, à l’occasion de
l’accouchement. Les enfantements de jumeaux sont trĂšs-frĂ©quents.

On comprendra aisĂ©ment, aprĂšs ce qui vient d’ĂȘtre dit, que la mortalitĂ©
doit atteindre un chiffre élevé. Avant mon arrivée à la cÎte, douze
missionnaires y étaient venus en cinq ans (1861-65). De ces douze
missionnaires, trois étaient déjà morts, et trois moururent avant la fin
de 1869. Le missionnaire arrivé avec moi, en janvier 1866, mourait une
vingtaine de jours aprÚs notre débarquement.

De 1868 Ă  1873 inclus, 46 blancs moururent Ă  Lagos; or la moyenne
annuelle des blancs établis à Lagos durant cette période fut de 80.

Voici le tableau de la mortalitĂ© de Lagos pour cette mĂȘme pĂ©riode de six
ans.

MOIS NATURELS EUROPÉENS TOTAL

Janvier 384 5 389
Février 380 7 387
Mars 321 0 321
Avril 334 2 336
Mai 362 4 366
Juin 340 3 343
Juillet 355 2 357
Août 277 4 281
Septembre 257 4 261
Octobre 257 6 263
Novembre 262 4 266
Décembre 327 5 332

TOTAUX 3856 46 3902

Les chiffres de ce tableau ne sont pas d’une exactitude rigoureuse,
attendu que les indigÚnes négligent souvent de faire enregistrer les
dĂ©cĂšs. Mais il n’est pas possible de mieux Ă©tablir une statistique. Du
reste, en dehors de Lagos, on n’a pas mĂȘme de ces Ă  peu prĂšs: point de
recensements, pas de registres des naissances et des décÚs. Si, dans la
colonie anglaise, on n’est sĂ»r que de ce qui est enregistrĂ©, ailleurs on
ne saurait rien préciser.

La statistique coloniale donnait comme chiffre de la population, en
1874:

BLANCS NOIRS TOTAL
Lagos et environs 82 35.923 36.005
District nord 12.401 12.401
-- est 10 4.004 4.014
-- ouest 2 7.799 7.801
--------------------------
TOTAUX 94 60.127 60.221

La comparaison des deux tableaux précédents peut faire apprécier les
proportions de la mortalité.

En octobre 1874, je fus appelĂ© pour donner des soins Ă  un grand d’AgouĂ©:
ce qui me fournit l’occasion d’assister Ă  son trĂ©pas. Le malade, fort
avancé en ùge, était aux prises avec la mort. Il était soutenu entre les
jambes d’un homme, tandis qu’un autre, accroupi devant lui, se fatiguait
Ă  lui insuffler certaines poudres dans les yeux et dans les narines;
puis il lui crachait sur le visage; puis, appliquant les mains sous les
aisselles du patient et pressant fortement de haut en bas, il faisait
subir à la poitrine un massage bien rude pour la circonstance. Ce n’est
pas le cas de dire que, si cela ne fait pas de bien au moribond, cela ne
lui fit pas de mal: je crois que toutes ces passes l’aidùrent à
expirer[79].

[79] Les musulmans, dans ces contrées, ont un moyen plus expéditif
d’abrĂ©ger l’agonie des leurs: ils leur plantent le couteau dans la
gorge, _car un croyant ne doit pas paraĂźtre devant Mahomet dans les
transes de l’agonie_.

AussitĂŽt que le malade eut rendu le dernier soupir, les femmes
éclatÚrent en sanglots, poussant des cris et des gémissements prolongés
et bruyants. Elles luttaient Ă  qui pousserait les clameurs les plus
perçantes. A coup sûr, le tapage dominait sur la douleur.

Les funĂ©railles se cĂ©lĂšbrent trĂšs-solennellement, mais l’élĂ©ment
vraiment religieux y occupe une petite place.

D’abord, on achĂšte le passage pour l’autre vie. Les AthĂ©niens et les
Romains mettaient une piĂšce de monnaie dans la bouche de leurs morts:
c’était _le denier de Charon_, le prix payĂ© au nocher des enfers pour le
passage des Ăąmes. Les noirs ne disent pas que les Ăąmes de leurs morts
doivent passer les fleuves des Enfers: le Styx, le Cocyte, l’AchĂ©ron ou
le PhlĂ©gĂ©ton, mais ils ne manquent pas d’_acheter le passage_. Ils
immolent une poule qu’ils appellent LA POULE OUVRANT LA VOIE,
_adiĂš-iranna_ (_adiĂš_, poule,--_ira_, achetant,--_onna_, le passage, le
chemin). Cette poule immolĂ©e rend l’_oricha_ favorable, et sert de
sauf-conduit au dĂ©funt qui entre dans l’autre monde.

A dĂ©faut de douleur rĂ©elle, l’usage veut qu’on affiche les dehors d’une
véritable désolation. On crie, on hurle des lamentations. Les femmes
surtout sont obligées de se lamenter avec éclat: elles ont le rÎle
principal dans le deuil; c’est pourquoi on les appelle les
pleureuses[80] (_élÚkoun_, les maßtresses des larmes, du deuil).

[80] Quand une mÚre donne le jour à une fille, on dit: «_Elle a
enfantĂ© une pleureuse, O BI ÉLÈKOUN._» Pour un garçon, on dit:
«_Elle a enfanté un cultivateur, O BI IWALLÈ._»

La démonstration bruyante des pleurs funÚbres est faite soit par les
parents du défunt, soit par les amis, soit par des pleureuses
mercenaires. Écoutons leurs complaintes: «Ma mĂšre est morte, mon pĂšre
est mort: qui prendra soin de moi?» s’écrie une des pleureuses.

Une autre module langoureusement ce chant funéraire:

«Jamais plus je ne pourrai le voir! C’en est fait! je ne le verrai
plus!... Déjà, hélas! je ne le vois plus!

«Je vais Ă  la fontaine, et je laisse la foule s’écouler; j’attends
jusqu’à la nuit: je suis seule, hĂ©las!

«Je vais au marchĂ©, et je laisse la foule s’écouler; j’attends jusqu’à
la nuit: je suis seule, hélas!

«Je vais sur le chemin; la foule lentement s’écoule, la nuit vient, et
toujours je suis seule, hélas!»

Par des lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent les
condoléances. Cependant, de toutes parts, on vient à la maison
mortuaire, oĂč les parents fournissent Ă  manger et Ă  boire Ă  tous ceux
qui se présentent: le tafia est versé à profusion; on chante, on danse,
on fait retentir l’air de fusillades multipliĂ©es.

Le cadavre est étendu sur une natte placée au milieu de la maison,
tandis que ces prĂ©liminaires s’accomplissent. «Si quelqu’un meurt loin
de chez lui, dit un proverbe, une partie de ses restes vient Ă  la
maison»; c’est-Ă -dire qu’on y porte, pour cĂ©lĂ©brer les funĂ©railles, une
partie du cadavre: ongles, doigts, cheveux, etc.

Le lendemain ou le surlendemain du décÚs a lieu la sépulture. Le défunt,
enveloppĂ© d’une natte et couvert de son plus bel _acho_, est descendu
dans une fosse, creusĂ©e dans la chambre mĂȘme oĂč il a expirĂ©. On lui
donne des Ă©toffes, des cauris, des poules, du tafia, que l’on ensevelit
avec lui, car il vivra dans l’autre monde, et il ne faut pas qu’il y
apparaisse tout à fait dépourvu.

Quelquefois, avant l’ensevelissement, le cadavre est portĂ©
triomphalement dans les rues, au son de la musique. Je me souviens
d’avoir vu plusieurs fois de semblables exhibitions. Un jour, entre
autres, j’entendis chanter des Ă©loges de ce genre: «Il fut un grand
homme, un habile personnage: _il a su faire des dettes ET MOURIR SANS
LES PAYER!_...»

Les fĂȘtes des funĂ©railles, car les funĂ©railles sont des fĂȘtes; les fĂȘtes
des funérailles durent des jours ou des semaines, suivant la richesse
des parents. On les renouvelle à l’anniversaire.

Les funérailles royales se distinguent des autres par les horreurs de
sacrifices humains. Femmes et esclaves sont immolés en grand nombre sur
la tombe du roi défunt.

«Voici une autre coutume d’une peuplade voisine, dit M. Beaugendre.

«Quand un homme est mort, tous les amis se réunissent pour éloigner la
tristesse de la famille. On tue quantité de poules et de chevreaux, on
boit et l’on danse trois jours durant. On fait un trou Ă  l’endroit oĂč le
dĂ©funt avait l’habitude de dormir, et l’on y dĂ©pose le cadavre. Pendant
neuf jours, les femmes et les enfants gardent le réduit et couchent sur
la fosse. Le neuviùme jour, on verse de l’eau sur cette fosse et l’on y
danse. La famille va alors visiter tous les amis qui ont apporté tafia
et provisions.

«Trois mois aprÚs, les amis sont invités de nouveau à se réunir dans la
case oĂč est enseveli le mort. LĂ , dans l’obscuritĂ©, les fĂ©ticheurs
dĂ©terrent le cadavre et en dĂ©tachent la tĂȘte, qu’ils dĂ©posent sur des
étoffes précieuses. Ils égorgent ensuite des victimes (poules, chevreaux
et porcs), et le sang et le tafia coulent sur ce crĂąne hideux. Pendant
trois jours on danse, on chante et l’on verse à profusion le tafia. Le
quatriĂšme jour, on enterre de nouveau le crĂąne, et le mort est
satisfait.»

Les pleureuses ne se lavent pas et ne lavent point leurs habits tant que
dure le temps des pleurs. Aussi les appelle-t-on _non lavées_.

Circonstance à noter: on brûle les habits du défunt, on détruit ce qui
servit Ă  son usage, et l’on n’habite plus la chambre oĂč il est mort et
oĂč il a Ă©tĂ© enseveli. Souvent mĂȘme on enlĂšve la toiture, et la case est
abandonnĂ©e. D’autres fois, on se contente de renouveler la toiture.

On n’a point l’habitude d’élever des mausolĂ©es sur la fosse: on se
contente de planter une tige en fer de forme particuliĂšre, afin de
marquer la place oĂč se trouve le crĂąne. La tĂȘte est la partie du corps Ă 
qui s’adressent plus spĂ©cialement les honneurs funĂšbres.

Dans la chambre sépulcrale, on place des écuelles destinées à recevoir
les aliments et les offrandes que l’on apportera au mort et à son
fétiche.

Tous ces honneurs et d’autres encore rendent les funĂ©railles prĂ©cieuses.
En ĂȘtre privĂ© est une honte, souvent un chĂątiment. On les refuse aux
criminels et aux débiteurs insolvables; on dédaigne de les accorder aux
esclaves et aux étrangers.

Voici une lĂ©gende fabuleuse racontĂ©e Ă  ce propos. L’_adjawo_, animal
assez semblable Ă  la chauve-souris et tenant le milieu entre les oiseaux
et les quadrupĂšdes, est le hĂ©ros de cette lĂ©gende. L’_adjawo_ rendit le
dernier soupir, et l’on appela les oiseaux pour faire les funĂ©railles,
parce qu’on les supposait parents du dĂ©funt. Les oiseaux s’en
défendirent, disant: «Voyez! nous avons tous des plumes, tandis que
l’_adjawo_ n’en a pas. Il n’est point des nĂŽtres.»

Appelés à leur tour, les rats refusÚrent pareillement de se reconnaßtre
parents de l’_adjawo_: «Tous dans leur famille ont une queue,
disent-ils, mais l’_adjawo_ n’en a pas.»

Celui-ci, faute de parents, resta sans sépulture.

De lĂ  ce dicton mĂ©prisant qui a cours chez les Nagos: «Il n’est ni rat
ni oiseau: c’est un _adjawo_.»

Les enfants morts avant l’ñge de dix ou douze ans, c’est-à-dire avant
d’avoir pu se rendre utiles, sont censĂ©s s’ĂȘtre laissĂ© sĂ©duire par
quelque mauvais génie: on les appelle _abikou_ (mort dÚs la naissance,
mort-né). Les _abikou_ ne sont pas ensevelis avec solennité; on les
porte hors de la maison, hors de la ville mĂȘme, car ils n’ont pas assez
vécu pour acquérir, par leurs services, droit de cité. On les enfouit à
la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au milieu des
broussailles. La mÚre seule ne sera pas indifférente à leur sort, et
elle viendra porter des offrandes, afin que les mauvais génies ne
maltraitent pas trop son enfant dans l’autre monde.

DĂšs qu’une mĂšre voit la maladie amaigrir le corps chĂ©tif de son jeune
nourrisson, aux soucis naturels de l’affection maternelle se joignent
les prĂ©occupations superstitieuses, et elle craint de n’avoir donnĂ© le
jour qu’à un _abikou_, et elle charge les pieds et les mains de son
enfant de bracelets de fer sonores et de petites clochettes, afin
d’effrayer et de mettre en fuite les esprits malfaisants qui l’empĂȘchent
de profiter des soins qui lui sont prodigués.

Pas plus que les _abikou_, les esclaves n’ont droit de citĂ©: on se
contente aussi de les enfouir. Les musulmans traĂźnent leurs esclaves
paĂŻens hors de la ville et les jettent dans la lagune, ou les
abandonnent dans les champs sans aucune cérémonie: ils se débarrassent
purement et simplement de leur cadavre. La plupart des esclaves qui
tombent en leur pouvoir se convertissent en apparence à l’islamisme, ne
serait-ce que pour éviter cette infortune.

Deux négriers de Wydah avaient un cimetiÚre pour leurs esclaves à
quelques pas de la mission catholique, moins par convenance que par
nécessité. Les cadavres y étaient à peine couverts de terre, en sorte
que les chacals et les loups les dĂ©terraient sans difficultĂ©. C’était un
charnier hideux Ă  voir, et non un cimetiĂšre.

Non moins hideux est le spectacle offert aux regards dans les lieux oĂč
l’on expose les restes des suppliciĂ©s. On n’y voit que des tĂȘtes fixĂ©es
sur des pieux, des cadavres pendus aux branches d’arbres, des cadavres
gisant sur le sol, des os Ă  demi rongĂ©s. Çà et lĂ  des vautours et des
corbeaux se disputent des lambeaux de chair.

Sont encore privées de sépulture les personnes frappées de la foudre.
Victimes de la fureur de Chango[81], elles mĂ©ritent l’exĂ©cration des
hommes; elles sont indignes des honneurs funĂšbres. Les parents
pourraient, il est vrai, acheter la permission de les ensevelir, car
avec de l’argent on obtient mĂȘme la faveur des dieux irritĂ©s; mais les
prĂȘtres sont gĂ©nĂ©ralement trop exigeants et les parents trop Ă©goĂŻstes.
Ceux-ci gardent leur argent, et les féticheurs exaltent la puissance de
l’oricha.

[81] Chango, oricha de la foudre.

Les Égyptiens qui mouraient endettĂ©s ne recevaient la sĂ©pulture que
lorsque leurs parents ou amis avaient satisfait aux créanciers. Nous
retrouvons cet usage chez les Minas de la cĂŽte des Esclaves. Quand les
parents ne s’exĂ©cutent pas, le corps du dĂ©funt, placĂ© sur un Ă©chafaud,
au bord des chemins, reste exposé à la vue et au mépris des passants.

Au Dahomey, les suicidĂ©s, comme les criminels, sont vouĂ©s Ă  l’exĂ©cration
publique: on leur coupe la tĂȘte et on l’envoie au roi, Ă  Abomey, aux
frais des parents ou du maßtre. «Voici, dit M. Courdioux, une légende
que j’ai recueillie de la bouche d’un de nos catĂ©chumĂšnes, et qui montre
l’aversion gĂ©nĂ©rale qu’ont les nĂšgres pour ce genre de mort.

«Un homme, Ă©tant tombĂ© dans l’indigence, n’eut bientĂŽt plus rien Ă 
manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable. Il prit une corde,
monta sur un arbre et se mit en mesure d’attacher sa corde à une branche
pour se la passer au cou.

«Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit un lépreux qui
prenait un bain à quelques pas de là. Il lui crie de s’en aller au plus
vite. Le lĂ©preux, ayant achevĂ© de se laver, prit son pagne et s’enfuit
en disant: «--Je vais chez moi jouir de la vie.»

«Celui qui Ă©tait sur l’arbre, Ă©tonnĂ© de ces paroles, s’écria:
«--Comment! De quelle vie va donc jouir ce malheureux, qui n’a ni mains,
ni pieds, et dont les chairs ont Ă©tĂ© dĂ©vorĂ©es par la lĂšpre? Moi, j’ai de
bonnes mains, de bons pieds, et je vais me pendre! Ce misérable lépreux,
qui est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve encore du
charme Ă  vivre, et moi qui suis infiniment moins Ă  plaindre, je me
détruirais! Oh! non. Je laisse là ma corde, et je vais chez moi pour
jouir encore de la vie.»

Un mot du deuil.

Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste enfermée dans
l’intĂ©rieur de la maison pendant quarante jours, ne se rasant pas les
cheveux et ne lavant pas ses habits. Que si les affaires l’appellent au
dehors, elle ne sort qu’à la tombĂ©e du jour et se donne un maintien de
circonstance: tenant les yeux et la tĂȘte baissĂ©s, les bras croisĂ©s sur
la poitrine et la main droite appuyĂ©e sur l’épaule gauche. Les habits de
deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. Il est de mise que les femmes
se voilent la tĂȘte avec un _acho_ de cette couleur.

AprÚs les quarante jours du grand deuil, la parenté vient consoler la
veuve; on lui rase la tĂȘte, et elle prend des vĂȘtements propres.

Les danses et les libations recommencent. Et comme tout cela deviendrait
ruineux, chacun porte son présent, afin de contribuer aux grandes
dépenses que nécessitent les circonstances. Pour faire honneur au défunt
et Ă  sa famille, les amis riches envoient leurs esclaves, avec des
fusils et de la poudre, Ă  leurs frais; et les fĂȘtes se prolongent ainsi
davantage.

«Les familles du Dahomey ont un grand respect pour les mùnes de leurs
ancĂȘtres. AprĂšs plusieurs annĂ©es de sĂ©pulture, les crĂąnes des dĂ©funts
sont retirés de la fosse, et on les conserve religieusement dans des
vases de terre. Ces vases sont placĂ©s dans un coin de l’habitation et
servent ainsi de fondement et de consécration au culte à rendre à tous
les fétiches ou dieux domestiques.» (COURDIOUX).

Ce que raconte M. FĂ©ris ne regarde, sans doute, que les Minas d’AgouĂ©.
Encore, je n’oserai pas affirmer que le deuil, tel qu’il se pratique
ordinairement, exige toutes ces particularités. «Lorsque les femmes
perdent leur mari, dit-il, elles doivent rester six mois dans la chambre
mĂȘme oĂč il a Ă©tĂ© enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans
l’inaction complùte, laissant pousser leurs cheveux et leurs ongles, et
ne changeant jamais de vĂȘtements. Leur famille apporte leur nourriture,
Ă  laquelle il est prescrit de mĂȘler du charbon en poudre; on dirait que
les noirs ont pressenti la propriété absorbante du charbon pour les
émanations putrides.

«Ces six mois Ă©coulĂ©s, les veuves s’agenouillent sur des dĂ©bris
d’amandes de palme et des Ă©cailles d’huĂźtres; et lĂ , les parents du
défunt leur donnent la _chicote_ (fouet portugais) pendant plusieurs
heures, en leur demandant les qualités que leur mari avait pour elles.

«Le jour mĂȘme, ou quelques jours aprĂšs, a lieu l’horrible supplice de la
fumigation. On leur lie les mains, et on les renferme dans la chambre du
défunt, dans laquelle est allumé un fourneau sur lequel brûlent des
piments secs. La fumĂ©e Ăącre qui s’en exhale provoque une toux suffocante
et des douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, aprĂšs une demi-heure
ou une heure de ces terribles Ă©preuves, les femmes s’affaissent,
épuisées. Heureusement, cette coutume tend à disparaßtre.

«Quelques jours aprÚs ces cérémonies, elles vont, au lever du soleil, se
laver Ă  la plage, se rasent les cheveux, coupent leurs ongles et les
jettent au feu; elles se dépouillent de leurs vieux pagnes et en
prennent de neufs d’une couleur bleu foncĂ©, qui est la couleur de deuil.

«On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec trois points
blancs sur le front, les tempes, les bras, les reins, les jambes et les
pieds. Elles prennent part Ă  un copieux repas, aprĂšs lequel elles sont
libres.

«Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs signes de deuil,
c’est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou six grelots suspendus
devant la ceinture.

«Les hommes qui ont perdu leur premiÚre femme se retirent huit jours
dans une chambre, oĂč ils restent couchĂ©s sur une misĂ©rable natte, puis
se rendent sur la plage, brûlent leurs cheveux, leurs ongles et leurs
vieux habits, et se font tatouer comme les veuves.

«Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de leurs conjoints
portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée autour du bras gauche;
le pommeau du bĂąton est aussi ornĂ©, quelquefois, d’un lien de ce genre.»




CHAPITRE XII

LITTÉRATURE.


Le plus beau gĂ©nie s’étiolerait dans le milieu oĂč vivent les noirs. Leur
vie matérielle et terre à terre en étoufferait les inspirations; ne
cherchons donc pas le génie chez eux. Mais si leur pensée manque le plus
souvent d’élĂ©vation, leurs discours dĂ©notent une grande facilitĂ© et
beaucoup de finesse. On ne saurait contester aux nĂšgres un sens droit,
le talent et la richesse d’imagination.

Point d’écriture; partant, le dĂ©veloppement intellectuel est enrayĂ©.
L’écriture ne soulageant pas la mĂ©moire, la pensĂ©e n’a pas tout son
essor; elle s’arrĂȘte au premier jet de l’improvisation.

Entraßné par la rapidité plus ou moins vertigineuse du langage, celui
qui parle n’a pas le temps de rechercher le mot propre; il ne rencontre
souvent que des expressions vagues, sans précision et sans clarté. De là
l’habitude de s’interrompre frĂ©quemment par des interpellations de ce
genre: «_Ogbo?_ Comprenez-vous?»

Le langage des nĂšgres est bref et rapide, d’autant plus Ă©nergique et
expressif qu’à la parole se joint toujours l’action: vives et frĂ©quentes
exclamations, gestes passionnés, musique délirante, mimique continuelle.
On n’a qu’à se rappeler ce que nous avons dit au chapitre sixiùme, en
parlant des _plaisirs et réjouissances_. Ici, nous considérons les
contes ou _alos_ simplement comme productions de l’esprit et monuments
de littérature.

Ce que Laharpe disait des peuples de l’Orient est peut-ĂȘtre plus vrai
encore des nÚgres: «Ces peuples amollis par le climat et intimidés par
le despotisme ne se sont pas Ă©levĂ©s jusqu’à la vraie philosophie. Mais
ils ont habillé la morale en paraboles et inventé des contes amusants.»

Les _alos_ ont pour but principal de plaire et d’amuser. Outre ceux que
nous citons dans ce chapitre, d’autres sont Ă©pars dans le corps de
l’ouvrage.


LE CIEL ET LA TERRE EN DISCUSSION POUR UN ÈMO.

Mon conte a trait au ciel et Ă  la terre.

AprÚs avoir tué un _Úmo_[82], le ciel et la terre se le disputaient:
chacun des deux arguait de son droit d’aünesse. Cependant la terre se
rendit maĂźtresse de l’ùmo, et le ciel, fĂąchĂ©, se retira chez lui. Plus
de pluie: le haricot fleurissait sans fructifier; le maïs venu en épis
ne mûrissait pas.

[82] _Èmo_, espÚce de rat brun.

Tous les animaux se réunirent en congrÚs. Et ils chantaient: «Le ciel et
la terre, _adja nrété dja!_ ont tué un Úmo; _adja nrété dja!_--La terre
dit qu’elle est l’aĂźnĂ©e, _adja nrĂ©tĂ© dja!_--Plus de pluie, _adja nrĂ©tĂ©
dja!_--Le haricot fleurit et ne fructifie pas, _adja nrété dja!_--Le
maïs venu en épis ne fructifie point, _adja nrété dja!_»

Ils prirent l’ùmo et le livrĂšrent aux oiseaux. Chacun s’élançait pour le
saisir, et chacun reculait avant de l’avoir pris. Tous les oiseaux
avaient fait ainsi, quand vint le vautour. Le vautour prend l’ùmo. Les
animaux voulaient lui bĂątir une maison, mais le vautour le porta au
ciel. Et le vautour s’élevait dans les airs; et il n’avait pas parcouru
la moitiĂ© de l’espace, que la pluie tombait Ă  torrents. Il ne fut plus
question de maison, et on laisse le vautour Ă  la pluie.

Voilà pourquoi le vautour n’a pas de maison.

* * * * *

Voici des scĂšnes oĂč l’astuce est en jeu:


LE LÉZARD ET LA TORTUE.

_Alo! Alo o!_

Voulez-vous savoir pourquoi la carapace de la tortue n’est pas unie?

La famine sĂ©vissait: dans tout le pays la disette Ă©tait extrĂȘme. Le
lĂ©zard alla aux champs et dĂ©couvrit une grande roche remplie d’ignames.
Le maßtre du champ était prÚs de la pierre. Quand il voulut y entrer, il
s’écria: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit. Et quand il fut
sorti, il dit: «Pierre, ferme-toi»; et la pierre se ferma.

Le lézard vit tout, entendit tout; et il rentra chez lui.

Au premier chant du coq, il s’en alla voler des ignames, les emporta
dans sa maison et les mangea tout Ă  loisir. Chaque jour il renouvela son
larcin.

Une fois il fut rencontré par la tortue-_adjakpa_. Celle-ci lui demanda:
«OĂč as-tu trouvĂ© de quoi manger, mon cher ami?» Le lĂ©zard rĂ©pondit: «Je
me garderais bien de te le dire ou de t’y mener: on me tuerait.»
L’adjakpa rĂ©pliqua: «De grĂące! mĂšne-m’y: je n’en soufflerai mot Ă 
personne.--C’est bien!» dit le lĂ©zard; et il ajouta: «Au chant du coq,
viens m’éveiller: nous partirons.»

La tortue rentre chez elle, et le lézard rentre chez lui, de son cÎté.
Le coq n’avait pas chantĂ© encore que la tortue Ă©tait dĂ©jĂ  prĂšs de la
maison du lézard. Une premiÚre fois, une seconde fois, elle fait
_kékéréké!_ Et elle court appeler le lézard, disant que le coq a chanté.
Le lĂ©zard lui rĂ©pondit de le laisser se reposer: le coq n’a pas chantĂ©
encore. «C’est bien!» dit la tortue. Ils se recouchĂšrent jusqu’à ce que
le coq chantĂąt.

Alors, le lĂ©zard se leva, et ils s’en allĂšrent. DĂšs qu’ils furent
arrivĂ©s lĂ , le lĂ©zard dit: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit.
Le lézard entra, prit des ignames et ressortit. Il dit à la
tortue-adjakpa qu’il fallait partir. Elle rĂ©pondit de rester un instant
Ă  garder. «C’est bien!» dit le lĂ©zard, et sans plus attendre, il se
retira.

Cependant la tortue-adjakpa se chargeait d’ignames: elle en mit à la
tĂȘte, aux pieds, aux bras; elle en attacha aux cheveux de sa tĂȘte.

Quant au lĂ©zard, il Ă©tait dĂ©jĂ  chez lui, dormant les pattes en l’air. Il
avait allumĂ© du feu et se tenait comme quelqu’un qui Ă©tait mort, ce
jour-lĂ  mĂȘme.

Notre adjakpa ne sut se rappeler comment il fallait dire Ă  la pierre
pour qu’elle s’ouvrĂźt. Elle criait depuis longtemps sans rĂ©sultat...
Survient le fermier qui la saisit, qui la frappe, qui l’assomme. La
tortue dĂ©clara que le lĂ©zard l’avait conduite Ă  cet endroit. Le fermier
l’attacha avec une corde et la conduisit chez le lĂ©zard.

Le fermier se présente: il trouve le lézard couché à la renverse, gisant
comme un mort. Il lui dit: «Cette adjakpa prĂ©tend que c’est toi qui l’as
conduite dans mon champ.--Comment l’aurais-je fait? je vous le demande;
voyez si je l’aurais pu. Depuis trois mois, je suis ici couchĂ©: je ne
connais le champ de qui que ce soit.»

Le fermier prit la tortue et la tua. Et la tortue, d’une voix
gémissante: «Cancrelat, raccommode-moi, dit-elle; fourmi, viens me
raccommoder.»

LĂ  oĂč le cancrelat et la fourmi la raccommodĂšrent, c’est lĂ  que la
tortue est raboteuse.


LA PRINCESSE GUÉRIE DE SURDITÉ, OU POURQUOI LA TORTUE RÉUSSIT EN TOUTES
CHOSES.

_Alo! Alo o!_

Un certain roi avait une fille qui était sourde-muette. Cette fille
avait nom Bola. Le roi fit tout ce qu’il put afin de donner l’ouïe à sa
fille: tout ce qu’on fit ne rĂ©ussit Ă  rien. L’enfant n’était pas Ă  la
ville: on l’avait relĂ©guĂ©e Ă  la campagne.

Or, voici que la tortue aux mille industries se présente au roi et lui
demande ce qu’il lui donnera, quand elle aura rĂ©ussi Ă  faire parler son
enfant. «Je partagerai ma maison en deux, dit le roi, et je t’en
donnerai une part.»

L’adjakpa va acheter une bouteille de miel et vient dans le bois oĂč
demeure l’enfant. Elle dĂ©pose le miel et va se cacher. L’enfant arrive
prĂšs de cette bouteille de miel, y porte la main. La tortue sort de sa
cachette, se glisse par derriĂšre, donne un soufflet Ă  la jeune fille:
«Voleuse! s’écrie-t-elle: c’est ainsi que tu voles le miel, pour aller
le manger.--Moi! dit la jeune fille; je t’ai volĂ© du miel pour le
manger, moi!»

La rusĂ©e tortue l’attache avec une corde, et elle chante ce provocant
refrain: «Bola a volé du miel pour le manger, _kiyin-kiyin!_--Bola est
une fourbe, _kiyin-kiyin!_ Bola est une insigne voleuse, _kiyin-kiyin!_»

A ces chants de la tortue, l’enfant rĂ©pondit «qu’elle allait dans les
bois de l’élĂ©phant avec l’élĂ©phant; qu’elle allait avec le buffle dans
les bois du buffle; et la tortue vient l’accuser d’avoir volĂ© du miel
pour le manger! _kiyin-kiyin!_»

La maligne tortue emmena l’enfant. Toutes deux se rĂ©pondaient dans leurs
chants, en sorte que lorsqu’elles arrivùrent chez le roi, celui-ci
poussa un cri de surprise: «sa fille, qu’on n’avait plus entendue
parler, parle aujourd’hui.»

Le roi divisa son palais en deux et donna une part Ă  la tortue adjakpa.

VoilĂ  pourquoi la tortue rĂ©ussit dans tout ce qu’elle entreprend.


L’ONCE ET LE SINGE.

Écoutez l’aventure de l’once.

Un jour, l’once s’était fatiguĂ©e Ă  chasser sans pouvoir rien prendre.
ÉpuisĂ©e, elle alla s’asseoir. Or, les poux ne lui laissaient aucun
repos.

Elle voit passer un singe; elle l’appelle, le prie en grñce de
l’épouiller. Tandis que le singe l’épouille, elle s’endort. Lors, le
singe prend la queue de l’once, l’attache à un arbre et s’enfuit.

L’once s’éveille; elle veut se lever, mais elle se trouve prise par la
queue. En vain s’épuise-t-elle Ă  vouloir se dĂ©gager, elle n’y peut
réussir; elle est là, haletante.

Survient un escargot. «De grùce, détache-moi la queue», lui crie-t-elle
du plus loin qu’elle l’aperçoit.--«Ne me tueras-tu point, si je te
dĂ©livre?» repartit l’escargot.--«Certes, je me garderai de te rien
faire,» reprit l’once.

L’escargot dĂ©tache l’once. Celle-ci rentre chez elle et va parler Ă  tous
les animaux: «Quand viendra le cinquiÚme jour, annoncez que je suis
morte et qu’on va m’enterrer.»

Tous les animaux dirent: «C’est bien!»

Et le cinquiĂšme jour, l’once Ă©tait couchĂ©e, faisant la morte. Et tous
les animaux vinrent, et tous dansaient autour d’elle, ils dansaient...
L’once se lùve tout à coup; elle bondit pour terrasser le singe. Mais le
singe a déjà sauté sur un arbre: il fuit.

Aussi, ne pensez pas que le singe reste Ă  terre: il a trop peur de
l’once.


LA MÈRE ET L’ENFANT.

Il y avait une jeune mùre trùs-pauvre, si pauvre qu’elle n’avait pas
mĂȘme un pagne autour du corps; elle attachait l’enfant sur son dos avec
une feuille de bananier.

Dans la forĂȘt, oĂč d’habitude elle venait couper du bois pour le vendre,
se trouvait un aranran[83]. Il y avait un grand arbre sous lequel la
pauvre femme venait s’asseoir, et oĂč elle couchait son enfant par terre.

[83] _Aranran_, espùce d’oiseau.

Tandis qu’elle coupait le bois, l’oiseau que nous appelons aranran vient
prendre l’enfant et l’enlùve. Cependant, elle a fait son fagot; elle
vient voir son enfant; elle arrive Ă  l’endroit oĂč elle l’avait couchĂ©;
elle ne l’aperçoit pas. Elle cherche partout: plus d’enfant! Elle court
en tous sens Ă  travers la forĂȘt, qu’elle arrose de ses larmes; elle
arrive; elle voit, là-haut sur l’arbre, son enfant entre les griffes de
ce méchant aranran. Elle se met à crier: «Aranran, _ÚyÚ-igbo-igbo!_
prends mon enfant, rends-le-moi vite, _igbo!_--Voici une corde faite de
feuilles de bananier: attache vite mon enfant, _igbo-igbo!_»

Quand la femme eut chantĂ© de la sorte, l’aranran lui jeta un sac de
coraux. Cette mĂšre dĂ©lie le sac, regarde: son enfant n’y est pas!...
Elle jette le sac Ă  terre. Et elle chante toujours son mĂȘme refrain.

L’aranran prend toute espùce de choses et les lui jette. Et la mùre
regarde en toute hñte: son enfant n’y est pas!... Et elle crie.

L’aranran prend l’enfant et vient le dĂ©poser sur le sol. La mĂšre vole
auprùs de l’enfant, le prend, le met sur son dos. Elle prit aussi ce que
l’aranran avait jetĂ© Ă  terre pour elle, et elle l’emporta au logis, et
de la pauvretĂ© elle passa Ă  l’abondance.

Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux Ă  son
_iyallĂ©_[84]. L’iyallĂ© refuse avec dĂ©dain, va prendre l’enfant d’une
autre femme et l’emporte dans la forĂȘt. Elle agit de la mĂȘme façon que
la femme dont nous venons de parler. Mais quand elle s’éloigne pour
couper du bois, l’aranran prend l’enfant, le tue et le mange.

[84] _Iyallé_, la premiÚre femme, la maßtresse de maison.

De retour Ă  l’endroit d’oĂč elle Ă©tait partie, l’iyallĂ©, ne voyant plus
l’enfant que l’aranran a dĂ©vorĂ©, se met Ă  chanter. Et l’aranran de
fienter abondamment dans un sac. Il lie le sac et le jette Ă  terre. La
femme accourt, délie le sac et ne trouve que des bananes de fiente
dedans. Elle rejette le sac avec dégoût.

La voilà qui derechef reprend ses chants. Cette seconde fois, l’aranran
urine dans une grande calebasse et brise la calebasse sur la tĂȘte de la
femme.

Elle chante encore. Et l’aranran attache les ossements de son enfant et
les lui lance dessus. Elle regarde: ce sont les ossements de son enfant.
Alors, elle chante Ă  tue-tĂȘte: «Ce n’est pas mon fils, c’est le fils
d’une autre que cet oiseau a tuĂ©, croyant tuer le mien.» Et elle se
retira.

La mĂšre de l’enfant vint le rĂ©clamer Ă  l’iyallĂ©. Celle-ci rĂ©pondit qu’il
se portait bien.

Deux mois s’écoulĂšrent sans que l’enfant reparĂ»t. La mĂšre porta la cause
devant le roi. Elle fit le rĂ©cit de tout ce qui s’était passĂ©, raconta
que l’iyallĂ© avait pris l’enfant de ses mains, et qu’aprĂšs deux longs
mois elle ne l’avait pas encore ramenĂ©.

Le roi manda l’iyallĂ© Ă  sa barre. On la cita: elle vint et subit son
interrogatoire: «Comment donc a-t-elle traitĂ© l’enfant d’autrui? Qu’en
a-t-elle fait?--Que voulez-vous que j’en aie fait?»

Le roi, s’adressant Ă  l’assemblĂ©e, demanda: «Si cette femme dĂ©pendait de
vous, dites, quel traitement lui feriez-vous subir?» Toute la ville
s’écria: «Si elle dĂ©pendait de nous, nous n’hĂ©siterions pas un instant,
nous la tuerions.--Alors donc, dit le roi, qu’on la mette Ă  mort.» Et on
alla la tuer.

Que tout ceci nous serve de leçon: lorsqu’on vous offre quelque chose,
si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez pas dominer par
l’envie.


SIGO, ESCLAVE DE LA TORTUE, EST DÉLIVRÉ PAR SA MÈRE.

Écoutez mon histoire: elle a trait à une femme du nom d’_Olou_.

Cette femme eut un fils qu’elle appela _Sigo_. AprĂšs maintes rĂ©flexions,
l’enfant rĂ©solut de s’adonner Ă  la chasse. Son pĂšre lui donna un cheval;
sa mĂšre, un mouton. Et ils lui dirent de se livrer Ă  la chasse. Et
l’enfant, prenant ses flĂšches, monte Ă  cheval et s’éloigne dans la
direction du bois.

Il chemina longtemps, pour arriver enfin au repaire des animaux.

Mais voici que le ciel s’obscurcit; on ne distingue plus rien; la pluie
tombe à torrents, et sa violence est telle qu’elle entraüne Sigo au fond
d’une fosse. LĂ , gĂ©missant, se dĂ©solant, il fait pour sortir d’inutiles
efforts.

Cependant la pluie cesse; la tortue, toujours prĂȘte Ă  profiter des
occasions, arrive des champs. L’enfant allonge le cou et se met à crier:
«Tortue _adjakpa_[85], ohé!» La tortue se penche sur le bord de la
fosse, afin de dĂ©couvrir au fond celui qui l’appelle. «Que fais-tu lĂ ?»
dit-elle Ă  l’enfant. Il rĂ©pond que la violence de la pluie l’y a
précipité.

[85] _Adjakpa_ est un surnom donné à la tortue. Il peut vouloir dire:
fée chauve. Comment le traduire en français?--Nous le traduirons
diversement selon les cas.

La tortue lui ayant demandĂ© ce qu’il lui donnerait si elle l’en
retirait, l’enfant lui rĂ©pondit qu’il serait son esclave. «C’est bien!»
dit la tortue _adjakpa_. Elle descendit dans la fosse, elle en retira
l’enfant, et elle lui dit: «Je vais faire un grand tam-tam, tu t’y
tiendras dedans, et quand nous arriverons Ă  la maison, si je bats le
tam-tam avec la baguette, garde-toi bien de chanter.» L’enfant dit:
«J’entends!»

Arrivée chez elle, la tortue _adjakpa_ va trouver le roi et lui parle
avec éloge de son tam-tam. Le roi lui demande de venir battre du tam-tam
devant lui, afin qu’il en entende le son. «C’est bien! dit la tortue.
Convoquez toute la ville Ă  la danse.» Et le roi: «C’est bien!» Et il
envoya dans toute la ville prier tout son monde de venir danser.

Dùs qu’on se fut rendu, le roi manda l’_adjakpa_. L’_adjakpa_ prit son
tam-tam et vint au milieu de l’assemblĂ©e, et elle battait son tam-tam de
la baguette, et le tam-tam rĂ©sonnant disait: «Sigo est fils d’Olou,
_agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Sa mĂšre lui donna un mouton et lui dit d’aller Ă  la
chasse, _agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Son pĂšre lui donna un cheval et lui dit d’aller
Ă  la chasse, _agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Écoutez ce que je dis: il alla au repaire
des éléphants; il alla au repaire des buffles, _agba-mi-réré!_--La force
de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de
la tortue, _agba-mi-réré!_»

Un long murmure parcourut la foule. Le roi dit Ă  la tortue de battre
encore le tam-tam, afin qu’il en entendüt les sons. La tortue battit son
tam-tam pour la seconde fois, et les assistants criĂšrent encore plus
fort. Lors, la tortue rentra chez elle.

BientÎt, les _iyas_[86] de notre enfant se présentÚrent chez la tortue
pour l’inviter Ă  prĂ©sider leurs jeux. L’_adjakpa_ dit: «C’est bien!»
Elle prend son tam-tam et part.

[86] _Iyas_, la mĂšre et ses compagnes de la mĂȘme maison.

DĂšs qu’elle fut venue, on prĂ©para de l’_oka_[87]; on acheta du tafia et
l’on demanda à la tortue de battre son tam-tam. La tortue battait
son tam-tam, et le tam-tam disait: «Sigo est fils d’Olou,
_agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Sa mĂšre lui donna un mouton et lui dit d’aller Ă  la
chasse, _agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Son pĂšre lui donna un cheval et lui dit d’aller
Ă  la chasse, _agba-mi-rĂ©rĂ©!_--Écoutez ce que je dis: il alla au repaire
des éléphants; il alla au repaire des buffles, _agba-mi-réré!_--La force
de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de
la tortue, _agba-mi-réré!_»

[87] _Oka_, brouet prĂ©parĂ© avec de l’amidon de manioc.

On fait manger la tortue: elle mange; on lui donne du tafia: elle boit,
et tombant dans l’ivresse, elle s’endort. Tandis qu’elle dort, on prend
son tam-tam, on le dĂ©lie, on en retire l’enfant, on le remet en Ă©tat.

A son réveil, la tortue prend son tam-tam et le bat: un corbeau se fait
entendre dans le tam-tam. La tortue frappe encore: le corbeau croasse de
plus belle. Et il criait le plus qu’il pouvait: «Pourquoi, lorsque tu
manges, ne donnes-tu pas Ă  manger au tam-tam? Et lorsque tu bois du
tafia, pourquoi ne donnes-tu pas du tafia au tam-tam?

La tortue rentre chez elle, délie le tam-tam et trouve dedans un
corbeau.

Apprenez de lĂ  Ă  ne pas laisser aller votre enfant dans un endroit oĂč il
ne peut aller sans danger.


LE FRATRICIDE PUNI.

Il y avait deux enfants dont l’un avait appris bien des chants. On les
invita à une réunion de leurs camarades tous les deux. Ils avertirent
leur mĂšre qu’ils se rendaient Ă  cette rĂ©union, et la mĂšre dit: «C’est
bien!»

Ils se mettent en marche, arrivent au lieu du rendez-vous, battent leur
tam-tam avec grand entrain. On donna deux mille cauris au cadet et mille
Ă  l’aĂźnĂ©. Et ils reprirent le chemin de leur maison.

Chemin faisant, l’aĂźnĂ© tombe sur son frĂšre et le tue. Il prend les
cauris de son frĂšre, les ajoute aux siens, et il rentre chez lui.

Il n’est pas plutĂŽt rentrĂ© qu’on lui demande compte de son frĂšre. Il
rĂ©pond qu’il l’a laissĂ© en chemin. On chercha son frĂšre partout sans
pouvoir le trouver.

Or, un jour, la mĂšre dit Ă  l’aĂźnĂ© qu’elle allait arracher des feuilles.

Quand elle vint Ă  l’endroit oĂč son fils avait Ă©tĂ© tuĂ©, les ossements de
son fils étaient déjà pourris; ils avaient produit un champignon. Ce
champignon Ă©tait trĂšs-beau, et quand la mĂšre s’en approcha, elle
s’écria: «Oh! que ce champignon est beau!» Elle se disposait Ă 
l’arracher, lorsque son fils rĂ©pondit: «MĂšre, n’arrache pas; mĂšre,
n’arrache pas; n’arrache pas, mĂšre, _adja-nti-nlĂ©lĂ©!_--je
fus chez mes camarades, _adja-nti-nlélé!_--je fus chez mes
camarades, _adja-nti-nlélé!_--ils me donnÚrent deux mille
cauris, _adja-nti-nlélé!_--ils en donnÚrent mille à mon aßné,
_adja-nti-nlélé!_--il me tua dehors, le cruel! mon aßné me tua dehors,
_adja-nti-nlélé!_»

La mĂšre court vite Ă  la maison appeler le pĂšre de ces enfants. Tous deux
reviennent en hùte aux champs. Arrivés sur les lieux, le pÚre de ces
enfants veut arracher le champignon. Mais l’enfant recommence à chanter
comme il avait fait tout d’abord.

Coupons court. Le pĂšre de ces enfants alla trouver le roi et lui raconta
ce qui se passait. Le roi vint lui-mĂȘme et voulut arracher le
champignon. Et l’enfant chanta toujours de mĂȘme.

Lors, le roi envoie chercher l’aĂźnĂ©. Celui-ci arrive. DĂšs qu’il est
venu, le roi lui dit d’un ton sĂ©vĂšre: «De mĂȘme que tu as pris ton frĂšre
et que tu l’as tuĂ©, de mĂȘme on va te prendre et te tuer, afin que ton
frÚre revienne à la vie.»

On tua l’aĂźnĂ©, et le cadet revint Ă  la vie.

Apprenez de lĂ  Ă  ne point vous fĂącher si l’on donne de grands prĂ©sents Ă 
votre frĂšre. Que l’aĂźnĂ© ne jalouse point le cadet, lorsque celui-ci est
l’objet de quelque prĂ©fĂ©rence.


LE LIÈVRE ET LES AUTRES ANIMAUX.

Écoutez avec attention mon conte sur le liùvre et sur tous les animaux.

La sécheresse sévissait avec rigueur; plus de rosée: la gent aquatique
elle-mĂȘme souffrait de la soif. A son tour, la famine arriva. Ne
trouvant plus rien à manger, les animaux se réunirent en congrÚs.

Il fut dĂ©cidĂ© que chacun se couperait le bout de l’oreille; qu’il
donnerait sa graisse; qu’on vendrait le tout et qu’on en emploierait le
prix à acheter une pioche; qu’on creuserait un puits et qu’on aurait
enfin de l’eau.

Et tous de s’écrier: «C’est bien! allons, qu’on se coupe le bout de
l’oreille.»

Quand vint le tour du liĂšvre, celui-ci refusa. Tous les animaux
restÚrent muets de stupéfaction. Cependant, ils ramassÚrent leurs
oreilles, ils tirĂšrent leur graisse, ils allĂšrent tout vendre, et le
prix fut employé à acheter une pioche. Ils emportÚrent cette pioche et
vinrent creuser un puits.

Enfin, voilà de l’eau: on peut donc un peu satisfaire la soif.

Lors, le liĂšvre se met en mouvement et va prendre l’_akĂ©rĂ©gbĂ©_[88]. Il
se dirige vers le puits, au moment oĂč le soleil est au milieu de sa
course. Comme il cheminait, la calebasse rendait un bruit sourd: elle
faisait: _chan-gan-gan-gan_... _chan-gan-gan-gan_...

[88] Petite calebasse qui sert Ă  porter les liquides.

Les animaux qui veillaient auprĂšs de la lagune s’enfuirent effrayĂ©s, en
entendant le bruit que faisait l’_akĂ©rĂ©gbĂ©_ du liĂšvre. ArrivĂ©s Ă  la
maison, ils racontùrent qu’il y avait à la lagune quelque chose
d’effrayant qui avait mis en fuite les gens de la lagune.

Tous les animaux qui gardaient la lagune s’enfuirent donc. Le liùvre
puisa de l’eau, sans encombre; puis il descendit dans le puits et se
baigna, en sorte que l’eau fut toute troublĂ©e.

Le lendemain venu, tous les animaux accoururent pour prendre de l’eau;
elle est trouble. «Ah! s’écrient-ils, qui donc a ainsi perdu cette
source?... C’est bien!»

Ce disant, ils vont prendre une statue. Ils font de la glu et l’en
barbouillent; puis ils font un trou en face du puits.

Vers midi, tous les animaux allĂšrent se cacher dans le taillis. Le
liĂšvre vient, s’approche de la statue. Le stratagĂšme rĂ©ussit, et le
liĂšvre ne se doute pas mĂȘme de la prĂ©sence des animaux dans le taillis.

Le liÚvre salue la statue, celle-ci ne répond rien; il salue de nouveau,
la statue ne répond rien encore. «Or çà, dit-il, prends garde que je ne
te donne un soufflet.» Il donne un soufflet, et sa main droite reste
prise. Il frappe de la main gauche, et la main gauche reste prise aussi.
«Oh! oh! s’écrie-t-il: eh bien! frappons du pied.» Il frappe du pied, et
le pied reste pris; et notre liĂšvre ne put se dĂ©pĂȘtrer.

VoilĂ  que les animaux sortent alors du taillis et viennent voir le
liĂšvre et son _akĂ©rĂ©gbĂ©_. «Foin du liĂšvre! s’écrient-ils ensemble; ne
lui ont-ils pas proposĂ© de se couper l’oreille, lui aussi? et n’a-t-il
pas refusé? Quoi? tu as refusé, et tu viens ensuite troubler notre eau!»
On prend des fouets, on se rue sur le liùvre, on l’accable de coups, on
le tue presque. «Nous devrions te tuer, maudit liÚvre... Mais non!» On
le dĂ©livre; et le liĂšvre de s’enfuir.

Depuis lors il ne quitte plus les champs.


LA VENDEUSE D’HUILE ET LE REVENANT.

_Alo! Alo o!_

Mon conte a trait à une femme. Cette femme eut une enfant qui s’occupait
à faire de l’_ekpo_[89].

[89] _Ekpo_, huile de palme.

Un jour, l’ekpo Ă©tant fabriquĂ©e, elle l’emporta Ă  la foire pour la
vendre. Elle reste Ă  vendre son ekpo jusqu’à ce qu’il fĂ»t nuit close.

Un habitant du ciel vint alors lui demander de l’ekpo; et il lui donna
les cauris. Or, en comptant les cauris, la jeune fille s’aperçut qu’il
en manquait un. Et elle réclama le cauris qui était en moins. Le
revenant rĂ©pondit qu’il n’avait plus de cauris. Et la fille de crier:
«Ma mÚre me grondera, disait-elle. Comment rentrer à la maison?»

L’habitant du ciel se retire; la jeune fille le suit. «Va-t’en, retourne
en arriĂšre, dit l’habitant du ciel, car personne ne peut pĂ©nĂ©trer dans
le pays que j’habite.» Et l’enfant: «LĂ  oĂč tu vas, j’irai aussi.»

Ils cheminĂšrent bien longtemps et arrivĂšrent dans un pays oĂč les gens
pilent avec la tĂȘte l’igname qu’ils rĂ©duisent en pĂątĂ©e. Puis ils
allÚrent à la riviÚre du pus. Et le revenant chantait: «Jeune vendeuse
d’_ekpo_, reviens-t’en.--R. Je ne m’en reviendrai pas.--Jeune vendeuse
d’_ekpo_, va, reviens-t’en. N’entre pas dans la riviùre du pus,
reviens-t’en.--R. Non, je ne m’en reviendrai pas.--Jeune vendeuse
d’_ekpo_, quand tu arriveras à la riviùre du sang, retourne en
arriùre.--Je ne m’en reviendrai pas.--Vois-tu ce bois, là-bas,
là-bas?--Je ne m’en reviendrai pas.--Et cette montagne abrupte?--Jamais
je ne retournerai sur mes pas.»

Longtemps encore ils cheminùrent avant d’arriver à l’autre monde. Le
revenant donna des _Ă©gni_[90] Ă  la jeune fille pour faire de l’_ekpo_,
et lui demanda de manger l’huile et de lui porter le _haha_. Or,
l’_ekpo_ terminĂ©, l’enfant donna l’huile au revenant et mangea le
_haha_. «C’est bien!» dit le revenant.

[90] _Égni_, fruit mĂ»r du palmier. Le _haha_ est le rĂ©sidu filamenteux
de ce fruit, aprĂšs que l’huile a Ă©tĂ© exprimĂ©e.

Une autre fois, celui-ci prit une banane et la donna Ă  la jeune fille,
disant: «Prends cette banane, mange-la et ne me réserve que la peau.»
L’enfant prit la peau et la mangea, et elle apporta le fruit au
revenant.

Lors, le revenant parla Ă  l’enfant en ces termes: «Va cueillir trois
_ados_[91]. Les _ados_ qui feront: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ (Prends-moi!
prends-moi! prends-moi!) laisse-les de cÎté. Prends-en trois qui ne
disent rien du tout et reviens-t’en. A moitiĂ© chemin, casses-en une;
casse la seconde prùs d’arriver à la maison, et la troisiùme, quand tu
seras rentrĂ©e.--C’est bien! dit l’enfant.

[91] _Ados_, calebasses trĂšs-petites. On les perce et on les vide pour
y mettre des poudres.

Et l’enfant partit; et elle revint; et Ă  moitiĂ© chemin, elle cassa une
_ado_. Et aussitĂŽt, des esclaves et des chevaux en grand nombre
apparurent et se mirent Ă  la suite de la jeune fille.

Prùs d’arriver à la maison, l’enfant cassa la seconde _ado_. Et voici
des animaux, des chÚvres, des brebis, des béliers, des poules... Il y en
avait deux cents et plus. Et tous faisaient cortĂ©ge Ă  l’enfant.

Celle-ci, Ă©tant arrivĂ©e, cassa l’_ado_ qui restait, et toutes les
maisons se remplirent de cauris: elles ne purent mĂȘme les contenir tous.

La mĂšre de notre enfant prit vingt coraux, vingt achos, vingt animaux,
vingt poules, et alla les offrir Ă  son _iyallĂ©_. L’_iyallĂ©_ refusa,
disant qu’elle enverrait son enfant; que son enfant saurait bien en
trouver autant, et qu’elle le lui apporterait Ă  la maison. «C’est bien!»
lui fut-il répondu.

L’_iyallĂ©_ alla faire de l’_ekpo_. Elle la donna Ă  sa fille et lui donna
ordre de l’aller vendre à la foire. L’enfant prit l’huile et partit pour
la foire. Le revenant arriva, vint lui acheter de l’_ekpo_ et lui remit
les cauris en payement. Le compte était exact, mais la jeune fille vola
un cauris, le cacha et prĂ©tendit n’avoir pas reçu le prix juste. «Que
faire? dit le revenant: je n’ai plus de cauris.--Dans ce cas, dit la
jeune fille, je te suivrai chez toi.» Le revenant repartit: «C’est bien!
allons.»

La jeune fille et le revenant se mirent en marche. BientĂŽt le revenant
recommença à chanter comme la premiÚre fois: «Retourne en arriÚre.» Et
l’enfant: «Je ne m’en reviendrai pas.»--Le revenant: «Reviens sur tes
pas.»--L’enfant: «Je ne veux pas m’en revenir.»--Le revenant: «Alors,
c’est bien! partons.»

Ils allùrent ainsi jusqu’à l’autre monde.

Le revenant prit des _Ă©gnis_, les donna Ă  l’enfant et lui dit de faire
de l’_ekpo_. «Quand l’_ekpo_ sera faite, ajouta-t-il, tu mangeras
l’huile et tu garderas pour moi le _haha_.» Et l’enfant garda l’huile
pour la manger, et elle alla porter le _haha_ au revenant. Et le
revenant tout Ă©bahi s’écria: «C’est bien!»

Ensuite, il donna une banane Ă  la jeune fille et lui dit de la peler:
«Tu mangeras le fruit, ajouta-t-il, et tu me porteras la peau.» L’enfant
prit la banane et la mangea; elle prit la peau et alla la porter au
revenant.

Le revenant lui dit aussi: «Va cueillir trois _ados_. Tu en trouveras
qui feront: _Ka mi! ka mi!_ ne les cueille pas.» L’enfant part; elle va
cueillir les _ados_. Elle en trouve qui ne rendent aucun son; elle n’y
touche point. D’autres faisaient: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ elle les
cueille.

Lors, le revenant lui parle en ces termes: «Quand tu seras à moitié
chemin, casse une _ado_.» A moitiĂ© chemin, l’enfant casse une _ado_; et
elle se voit poursuivre par quantité de loups, de serpents, de lions.
Tous courent aprĂšs elle, la pressant, la mordant, la harcelant sans
relĂąche presque Ă  la porte de la maison.

Elle casse une seconde _ado_; et toutes les bĂȘtes fĂ©roces viennent la
mordre, Ă  l’entrĂ©e mĂȘme de la maison. Cependant, tandis que l’enfant
Ă©tait ainsi cruellement dĂ©chirĂ©e, il n’y avait qu’un sourd dans la
maison, et il en avait fermĂ© la porte. L’enfant cria au sourd de lui
ouvrir la porte: le sourd n’ouvrit pas. Elle criait toujours au sourd
d’ouvrir, et le sourd n’ouvrait jamais. Là, sur le seuil de la porte,
les animaux tuĂšrent la pauvre enfant.

Apprenez de lĂ  Ă  n’ĂȘtre point envieux. Si l’on vous donne quelque chose,
acceptez-le avec reconnaissance: évitez la convoitise.




CHAPITRE XIII

MAXIMES DE SAGESSE.


Outre les _alos_, les peuples qui nous occupent ont des proverbes. Les
proverbes, aussi bien que les alos, sont des monuments de littérature;
ils se distinguent par la briĂšvetĂ© et l’élĂ©gance, par une tournure
souvent trĂšs-poĂ©tique. La finesse d’esprit et la rectitude du jugement
s’y montrent partout.

Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux que nous
allons rapporter; nous les considérerons uniquement comme maximes de
sagesse. A ce dernier point de vue, ils offrent un intĂ©rĂȘt particulier Ă 
l’historien et au philosophe; car ils mettent en Ă©vidence le caractĂšre
du peuple qui les possÚde et le degré de civilisation auquel il se
trouve.

Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant sous cette
dénomination les maximes et les sentences, et toute phrase exprimée en
peu de mots et ayant cours dans le peuple. Les proverbes ont été appelés
_la sagesse des peuples_: le mot est exact, car dans les proverbes nous
trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle, de cette loi
que saint Paul dĂ©clare _ĂȘtre Ă©crite dans le cƓur des gentils_ eux-mĂȘmes.
Voici comment s’exprime l’ApĂŽtre (_Rom._, II, 14, 15): «Lorsque les
gentils qui n’ont pas la loi font naturellement les choses que la loi
commande, n’ayant pas de loi, ils se tiennent Ă  eux-mĂȘmes lieu de loi.
Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur
cƓur.»

Ce qui est Ă©crit dans leur cƓur, ils le disent dans leurs proverbes;
nous allons l’y rechercher[92], pour ce qui regarde les païens de la
cĂŽte des Esclaves.

[92] Sous ce titre: _les Noirs peints par eux-mĂȘmes_, nous avons
publié le recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction
en regard.

1. _Dieu._ Les proverbes nagos contiennent des pensées remarquables sur
Dieu. Il est appelé le _Maßtre par excellence_, le _Maßtre de la bonne
terre_, le _Maßtre du ciel_, le _Roi de gloire_, le _Créateur_.

La vraie notion de la crĂ©ation n’est-elle pas finement exprimĂ©e dans les
adages suivants?

«Le monde a commencĂ© au moment oĂč le maĂźtre du monde y entra.

«Dieu a créé les choses telles qu’elles sont.

«Le papillon, par sa beauté et par ses mouvements, chante la gloire de
Dieu; à sa mort, il tombe en poussiÚre.»

Si les choses n’ont commencĂ© Ă  exister que lorsque Dieu s’est occupĂ©
d’elles; si elles ont reçu de lui leurs propriĂ©tĂ©s essentielles; si une
si belle Ɠuvre fait honneur à celui qui l’a faite, on ne peut supposer
que Dieu abandonne ses créatures. Il veille sur elles et les destine au
bonheur.

«Laissons à Dieu le soin de la bataille, et reposons-nous en lui.

«Dieu aide celui qui travaille.

«Que Dieu vous accorde heureuse fin!»

Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde:

«Si Dieu fait attention Ă  nos fautes, c’en est fait de nous.»

2. _Le DĂ©mon._ Le nĂšgre connaĂźt le DĂ©mon aussi bien qu’il connaĂźt Dieu:
c’est l’esprit de _tĂ©nĂšbres, celui qui s’empare des corps_.--«Le DĂ©mon
n’a pas en lui de bontĂ©; aussi son temple est dans la rue.» On appelle
le DĂ©mon le _personnage au bĂąton noueux_, parce qu’on le suppose
toujours armé pour mal faire.

3. _L’oricha._ On n’est pas sans se douter de l’inanitĂ© du fĂ©tiche ou
_oricha_; et, quoiqu’on lui rende le culte, on lui lance, à l’occasion,
les traits d’une sanglante ironie.

«Le ventre est le premier des orichas.

«Quel bien l’oricha a-t-il fait au bossu, pour que celui-ci appelle son
enfant _L’oricha me comble de biens?_

«En vain demande-t-on Ă  la buse ou Ă  l’_akala_ (vautour) de prendre part
au sacrifice; ils refusent. Le pigeon, lui, se laisse faire.»--(_N. B._
La buse et l’_akala_, animaux impurs, ne sont jamais offerts en
sacrifice, tandis que le pigeon est une victime pure et agréable.)

4. Les _idées et pratiques superstitieuses_ se font jour dans les
proverbes.

«Si l’_ogboya_ (animal gros comme un chat) frappe de sa queue le sol
d’une ville, cette ville sera dĂ©truite.

«L’_achorin_ n’a pas son pareil parmi les arbres.»--(_N. B._ Celui qui
ose en approcher, sa hache est repoussée par les esprits... dit-on.)

«Le feu respecte l’_alouki_ (plante mince et pleine de piquants).

«Malheur à celui qui tuera un _ajako_ (espÚce de chacal).

«L’_iwĂ©e_ (petite grenouille) se dĂ©gagera certainement des Ă©treintes de
celui qui l’a saisie. (Dicton de bon augure.)

«La hache coupe l’arbre sans apprĂ©hension; le bĂ»cheron (apprĂ©hendant les
effets des coups qu’il porte) se couvre la tĂȘte d’_Ă©tou_ (poudre
magique).

«A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice sans crainte.»--On
suppose qu’à cet endroit les conjurations dispersent en tous sens les
mauvais génies et leurs funestes influences.

«Pour fatiguĂ© qu’il soit, le porc-Ă©pic ne laisse pas d’agiter sa
queue.»--Dans ce mouvement de la queue..., dit-on, il trouve la
prescience de ce qui lui doit arriver.

5. Dans les proverbes, on peut étudier les _us et coutumes du pays_.

«L’_iranna_ est l’avant-coureur de la mort.»--Nous avons signalĂ© l’usage
de tuer une poule, en guise de passe-port d’outre-tombe et de viatique.
C’est l’iranna qui paye le passage.

«Quelqu’un meurt-il loin de chez lui, on porte dans sa maison une part
de ses restes mortels.»--C’est sur ces restes que l’on accomplit les
cĂ©rĂ©monies usuelles des funĂ©railles, ainsi que nous l’avons dĂ©jĂ  dit au
chapitre des funérailles.

Les Nagos rendent un culte à l’orteil. D’aprùs l’_usage_,

«Un oiseau aquatique n’est pas une victime digne de l’orteil.

«A _Ogoun_ (dieu de la guerre et de la chasse), on immole un gros
chien.»

Toutefois, nĂ©cessitĂ© n’ayant pas de loi: «Si l’on n’a pas d’_adan_
(grosse chauve-souris), on sacrifie une _odé_ (chauve-souris plus
petite).»

La tradition est la rĂšgle du culte et des usages. On repousse toute
innovation par des dictons comme ceux-ci:

«Jamais, Ă  aucune Ă©poque, nos pĂšres n’ont honorĂ© oricha de cette espĂšce.

«Que le prodige se montre à Igbésé (ville frontiÚre du Yorouba), mais
qu’il n’arrive pas Ă  Idjanna.»

6. Les proverbes dénotent particuliÚrement la connaissance des vertus
morales et des détails pratiques de ces vertus, vertus naturelles qui
sont Ă  la portĂ©e de tous les hommes, mĂȘme des paĂŻens.

Ces vertus se rattachent aux quatre suivantes: la prudence, la justice,
la force, la tempérance.


PRUDENCE.

Celui-là est prudent qui sait ce qu’il faut faire en toute rencontre, ou
qui prend les moyens de le savoir.

La prudence exige que l’on ne compte pas sur le hasard, et que l’on
rĂ©flĂ©chisse avant d’agir; qu’on ne se fie pas Ă  l’apparence; qu’on
s’entoure de conseils..., etc., etc. LĂ -dessus Ă©coutons les Nagos.

«On ne doit pas assimiler un cas fortuit Ă  un Ă©vĂ©nement que l’on a
prévu.»

Il y a d’heureux hasards; ainsi, «les cris stridents du coq au milieu de
la nuit peuvent terminer un diffĂ©rend»--par la surprise qu’ils causent.
Toutefois, «c’est bien prĂ©sumer du hasard que de compter sur les
bienfaits du temps.

«L’attention empĂȘche l’homme de se tromper.

«Donnez votre attention à ce que vous faites.--Plus une affaire est
obscure, plus il y faut réfléchir.

«Une aiguille tombe-t-elle des mains d’un lĂ©preux, on ne la ramasse
qu’avec prĂ©caution; une affaire se prĂ©sente-t-elle, on ne la traitera
qu’aprĂšs y avoir rĂ©flĂ©chi.

«On ne laisse pas brĂ»ler ce qu’on garde avec soin.

«C’est le chien agile et dont le flair est sĂ»r qui force le liĂšvre.»

_Dans un cas embarrassant_, imitez «celui qui s’est plantĂ© une Ă©pine au
pied: il s’en va, clopin-clopant, trouver celui qui peut la lui
arracher.--Si l’on vous donne un conseil, profitez-en.--N’entreprenez
pas ce que vous ne pouvez mener Ă  bonne fin.--Si vous ne pouvez dĂšs
l’abord bĂątir une maison, logez-vous dans une hutte.»

_Fuyez le danger_: «Le piége inspire des appréhensions aux plus
forts.--A la vue de l’épervier, on n’expose pas ses poules sur un
rocher.--Si une tique se prend au museau du renard, ne demandez pas Ă  la
poule de la gober.--Le chien ne va pas aboyer dans l’antre de
l’once.--Celui qui fuit le danger ne se donne pas le temps d’arracher
l’épine qui le blesse, ou de choisir les mets qui lui plaisent.

«Faites en secret ce que vous voulez qu’on ignore.--La riviĂšre n’est
jamais pleine au point de soustraire les poissons aux regards.»

Nous pourrions multiplier nos citations; mais nous sommes obligés
d’abrĂ©ger pour dire un mot de chaque vertu. Ceux qui dĂ©sirent de plus
longs développements pourront consulter les _Noirs peints par
eux-mĂȘmes_.


JUSTICE.

La justice rend Ă  chacun ce qui lui est dĂ»: Ă  Dieu, ce qui est Ă  Dieu; Ă 
l’homme, ce qui est à l’homme.

Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nÚgre connaßt Dieu et ne
lui adresse pas son culte; le culte, il le rend à l’idole, à l’_oricha_.
Nous avons parlĂ© de Dieu et de l’oricha; il nous reste Ă  parler de
l’homme.

«Nous devons aux supérieurs le respect, dit saint Bonaventure; aux
égaux, la concorde; aux inférieurs, la discipline.»

Et les Nagos: «Honorez les anciens: ce sont nos pĂšres.--Que l’enfant ne
s’arroge pas le droit de parler à la place des anciens.--Imitez votre
pĂšre; ce qu’il ne se permet pas, Ă©vitez-le.»

«Le roi ne se coiffe pas d’un vulgaire bonnet, il a sa couronne;--les
impĂŽts lui reviennent de droit;--les rebelles ont tout Ă  craindre de
lui.»

Les Nagos sentent vivement combien l’homme est sociable. «Tous les
hommes sont proches, disent-ils.--Un fou d’Ika et un _idiot_ d’Ibouka ne
peuvent se rencontrer sans sympathiser.--L’enfant ne se perd pas comme
les bĂȘtes.--On ne vit pas sous le mĂȘme toit sans se parler.--Quiconque
mĂ©prise autrui se mĂ©prise lui-mĂȘme.»

Dans la société, les uns travaillent pour les autres. «Celui qui
fabrique des serpes les fait pour autrui.--Le boucher tue la bĂȘte, les
débitants la mettent en piÚces.--Le sel gemme est un produit _haoussa_;
le tabac en rĂŽle vient du pays des Blancs; le _gombo_, d’IrĂ©.»

S’il parle des mauvaises compagnies, le Nago dit: «La plante des pieds
se salit à l’ordure du chemin.--On ne s’en va pas en pagne blanc au
milieu de l’huile de palme.--AprĂšs s’ĂȘtre vautrĂ© dans le bourbier, le
cochon va se frotter Ă  ceux qui sont propres.--Si les maisons ne se
touchent pas, comment le feu se communiquerait-il de l’une Ă  l’autre?»

AUX INFÉRIEURS LA DISCIPLINE, dit saint Bonaventure, dĂ©terminant une des
pratiques essentielles de la justice. _Aux inférieurs la discipline_,
c’est-Ă -dire _l’instruction_ et _l’éducation morale_. Le docteur
catholique parle en théologien; il expose la doctrine du _Maßtre_ par
excellence, doctrine de dévouement et de sacrifice, doctrine incomprise
par le païen égoïste pour qui la richesse et le pouvoir sont des
instruments de domination, au lieu d’ĂȘtre des moyens de bienfaisance. Le
nÚgre païen ne comprend pas cette maxime du Maßtre: «_Que celui qui est
le plus grand soit comme le moindre, et celui qui a la préséance comme
celui qui sert._» Toutefois, la raison et la conscience lui suggÚrent
des principes dignes d’ĂȘtre notĂ©s.

PAUVRES. «On suppose le pauvre moins sage que le riche.--DĂšs qu’on est
en haillons, on paraßt ne pas mériter des égards.--Si le pauvre, donnant
son avis, opine qu’une poutre est assez longue, _à priori_ on ne
l’écoute pas; Ă  la fin, on est forcĂ© d’avouer qu’il disait vrai.--Pour
tant que le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est
toujours Ă  la peine: pour lui, pas de fĂȘte!

«Soyez généreux, on court à vous; cessez vos largesses, on se
retire.--On n’est plus admirĂ© quand on est dans l’indigence.--Les nuages
voilent le firmament; un temps nuageux ne laisse pas arriver jusqu’à
nous les rayons du soleil.»

Les ESCLAVES, chez les païens de race blanche, étaient regardés comme
des ĂȘtres de nature infĂ©rieure. Cette fausse supposition est repoussĂ©e
par les nÚgres: «La naissance ne diffÚre pas de la naissance: comme est
nĂ© l’esclave, ainsi naĂźt l’homme libre.--L’esclave Ă©tait libre dans la
maison de son pùre.--L’esclave n’est pas un morceau de bois; quand il
meurt, sa mĂšre n’est pas avertie, tandis qu’on Ă©clate en sanglots, Ă  la
mort de l’homme libre. Or, dans la maison de sa mùre, l’esclave
n’était-il pas libre?

«L’esclave ne travaille pour lui qu’aprĂšs avoir consacrĂ© la journĂ©e au
service de son maßtre.--Tout le dérangement est pour le couvercle (image
de l’esclave); et pourtant, le couvercle n’a que la vapeur, tandis que
le pot (le maütre) a ce qui est bien.--Le serpe (_entendez: l’esclave_),
la serpe coupe la forĂȘt, et n’en retire aucun profit; elle Ă©lague la
haie qui borde le chemin, et n’en retire aucun profit non plus; elle
s’use à force de servir, elle sera bientît hors d’usage; cinq cauris
suffisent à la faire entourer d’un anneau, et elle clît encore la ferme
du riche. La serpe a un anneau au cou (autour du manche), elle est
fortement armée pour de nouveaux travaux.»

JUGES. «Les prĂ©sents aveuglent les juges et les empĂȘchent d’ĂȘtre
justes.»

TÉMOINS. «Le tĂ©moin Ă©claire la justice; un tĂ©moin n’est pas un partisan.

«Le coupable est inquiet.--Celui qui voudrait se cacher des autres croit
toujours qu’on s’entretient de lui; il s’inquiĂšte, comme s’il Ă©tait
coupable.--Le méchant ne laisse pas traiter les siens comme lui traite
les autres.--L’épervier s’enfuit dĂšs qu’il a pris une poule: il a
conscience de son méfait.

«On ne met aux fers que les coupables.» Ce proverbe dit bien ce que l’on
doit faire. On est loin, hĂ©las! d’agir aussi justement.

La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. «Celui qui ne compatit
pas au malheur de son semblable, le tue dans son cƓur, dit-il.--Si vous
n’avez pas de cauris, pour soulager votre ami, visitez-le; si vous ne
pouvez lui donner la satisfaction de l’aller voir, aidez-le de quelque
bonne parole.--Un jour de pluie répare le mal de la sécheresse.--Les
riches gagnent Ă  rĂ©pandre des libĂ©ralitĂ©s, tandis qu’ils perdent Ă  se
montrer trop ménagers.»

Plusieurs proverbes flĂ©trissent l’ingratitude: «Celui qui ne remercie
pas d’un bienfait reçu n’aura pas à se plaindre du mal qu’on lui
fera.--On perd son temps à répandre ses bienfaits sur des ingrats.--(Il
est aussi déraisonnable de) ne pas reconnaßtre un bienfait que de lancer
sur les rochers le cheval que l’on vient d’acheter.--L’épĂ©e n’épargne
pas la tĂȘte de celui qui l’a forgĂ©e»: image de l’ingrat qui n’a pas
d’égard pour son bienfaiteur.

D’autres proverbes rĂ©clament la loyautĂ© et la franchise: «Vendez l’or Ă 
celui qui en connaüt la valeur.--Au jeu l’on ne reprend pas un coup
manquĂ©.--Les gens d’_IfĂš_ parlent sans dĂ©tours; la flĂšche va droit au
but.--L’homme de mauvaise foi est dĂ©goĂ»tant dans ses procĂ©dĂ©s.--TĂŽt ou
tard le mensonge finit par se découvrir.--Le menteur a beau se cacher,
il ne saurait rester dans l’ombre.»


FORCE.

«Si loin qu’on aille, on conserve son naturel.--MĂȘme quand la riviĂšre
tarit, elle conserve son nom.--Le nom donnĂ© Ă  l’enfant ne le quittera
plus.»

Au naturel s’ajoutent les habitudes. Elles sont, on le sait, une seconde
nature. «Le mensonge ne coûte rien au menteur: _on fait sans peine ce
qu’on a accoutumĂ© de faire_.»

La nature et les habitudes ne font pas que la force de chacun n’ait ses
bornes: «Serait-on fort comme le buffle, on n’a pas de cornes.--On
rencontre toujours un point que l’on ne peut franchir.--Si bien que l’on
conduise son cheval, le cheval peut se couronner.»

Les proverbes qui recommandent l’action sont nombreux:

«L’étoffe longtemps renfermĂ©e se pourrit.--On ne tue pas le gibier en le
regardant.--Voir le mal et ne pas le corriger, c’est dĂ©truire sa
force.--La force qui ne s’exerce pas s’énerve.--Jour et nuit, sans
cesse, les narines fonctionnent; si elles s’arrĂȘtent, c’est la fin!--Le
tamis ne se met pas de lui-mĂȘme Ă  bluter la farine.--Le travail entasse
les richesses.--L’aurore ne vous rĂ©veillera pas deux fois: travaillez
durant le jour; la nuit, il ne sera plus temps.»

Le nÚgre a de la bravoure une idée exacte. «Se vanter loin du danger,
n’est pas preuve de courage: c’est dans l’action que le guerrier se
couvre de gloire.--La bravacherie n’est pas une preuve de vaillance.--Le
poltron trouve sa fin dans une querelle, l’homme vaillant meurt dans un
combat.»

Le noir ne se fait pas illusion sur les obstacles à surmonter. «Les
marĂ©cages gĂȘnent les gens de GbĂ©sĂ©.--L’araignĂ©e enlace dans ses toiles
celui qu’elle attaque.--Les petits du lĂ©opard, quand ils ont grandi, ne
respirent que carnage.--Les pousses de l’_iroko_ (espùce d’arbre) ne se
peuvent arracher que lorsqu’elles sont petites.»

Que faire en face des obstacles, sinon se prémunir contre eux? «Les
souliers nous prémunissent contre les épines.--Quand la mort se
prĂ©sente, le bouclier lui tourne le dos: c’est lui qui protĂ©ge le
combattant.--On prend les oiseaux Ă  la glu.--Pour tuer le sanglier, il
faut une flÚche spéciale; les flÚches ordinaires ne suffisent pas.--Si
l’arbre ne tombe, la main ne peut atteindre les branches.--L’_egguù_ ne
trouve personne invulnérable: celui qui en est frappé est frappé à
mort.»

Contre la force pas de résistance, disons-nous; les nÚgres disent avec
plus d’esprit: «Si fort qu’il soit, celui qui secoue un arbre se secoue
lui-mĂȘme.--Le lion est sans sollicitude: que les autres fassent des
rĂ©serves, lui n’en a cure: il ne mange pas de la viande passĂ©e.
Entendez-le rugir: «ExceptĂ© l’élĂ©phant et l’homme, exceptĂ©
l’orang-outang, je ne crains rien.» GrĂące Ă  sa force, il trouve Ă 
souhait de quoi manger.»

_L’inertie est une force._

«Le cƓur de l’_achacpa_ (arbre dont le bois est trĂšs-dur) ne s’émeut pas
de coups de hache.--Si quelqu’un plus fort que vous vous tourmente,
contentez-vous d’en rire.--Le repos calme la fatigue: l’inertie triomphe
des Ă©preuves de chaque jour.--La cuiller (se plongeant dans l’eau
bouillante) voit la mort sans sourciller.--Le tesson endure le feu.»

_La force du nombre_ est connue. On compare celui qui est seul de son
avis au «chanteur qui n’a personne pour reprendre le chƓur.--Si l’on
s’unit pour cerner le bois, la chasse sera facile.--Un d’ici, un de là,
la multitude devient considĂ©rable.--Un d’ici, un de lĂ , et le marchĂ© se
tient.--On s’empresse Ă  travailler, quand on n’est pas seul.»

_Les richesses sont aussi un élément de force._ «La colombe à la
poitrine proéminente (les cauris) se rencontre sur tous les
marchés.--Les approvisionnements sont le nerf de la guerre; quand la
guerre est dĂ©clarĂ©e, chacun s’approvisionne.--L’abondance de la source
entretient le cours de la riviĂšre.--On marche fiĂšrement devant son
calomniateur et l’on affronte ses insultes sans crainte, quand il n’a
que vingt cauris chez lui.»

La force de la priÚre persévérante est relatée dans les adages: «Celui
qui prie avec persĂ©vĂ©rance finit par obtenir ce qu’il a demandĂ© au
maßtre.»

Les Nagos développent la doctrine de cette sentence dans un alo charmant
de naĂŻvetĂ© (OndĂ©rĂ©). Nous l’avons citĂ© au chapitre _État domestique_.


TEMPÉRANCE.

D’aprĂšs CicĂ©ron, «la tempĂ©rance n’est autre chose que la raison exerçant
sur la voluptĂ© et sur les autres mouvements dĂ©rĂ©glĂ©s de l’ñme une
souveraineté ferme et mesurée».

La tempĂ©rance est fortement recommandĂ©e par les adages: «Si l’on se
gorge, on étouffe.--Quiconque frappe des mains pour faire danser un fou,
est fou comme lui.--Ne vous abandonnez pas sans retenue, et vous vivrez
longuement.--Si vous agacez le hĂ©risson, ne comptez pas qu’il sera
tranquille.--La vipĂšre ne souffre pas qu’on la taquine.»

Que de défauts contre la tempérance!

LA LÉGÈRETÉ. «Quand mĂȘme vous vous sentiriez portĂ© Ă  rire des infirmes,
ne le faites pas; ce qui lui arrive aujourd’hui vous peut arriver
demain.--Un cheval tombe-t-il dans un bourbier, vous en riez; et si
votre enfant y tombe!»

BAVARDAGE. «Le bavard ne peut garder un secret.--Trop parler excite le
rire.»

VANTARDISE.--On se moque des vantards, disant de leurs Ɠuvres: «C’est
bien peu de la part de ce grand personnage.» Et l’on se demande quel
pays a eu l’honneur de les voir naĂźtre: «Iwo est la maison du perroquet;
Ibara est la maison du vautour; oĂč donc est le pays de la perruche?» La
perruche, avec son caquet inintelligible, ne symbolise pas mal un fat
qui se vante. Notons-le, du reste, avec les Noirs: «Quiconque s’épuise
en vanteries est pauvre en résultats.»

MÉDISANCE. «On voit vite les dĂ©fauts d’autrui et l’on en parle; on cache
soigneusement les siens sous un tas de tessons.--Semblable au lépreux
qui saisit quelqu’un par le nez, le mĂ©disant jette dans la
confusion.--N’accueillez point les dires du mĂ©disant.--Un mot piquant
fait une blessure qui ne guérit point, tandis que les plaies se
cicatrisent.--Celui-lĂ  est votre ennemi qui ne respecte pas votre
nom.--L’homme sans malice n’est pas à l’abri des coups de la malice.--Ne
vous permettez jamais rien de mĂ©prisant contre ceux avec qui vous ĂȘtes
uni.--Les cendres de la médisance reviennent sur celui qui les lance.»

OBSTINATION. «Celui qui n’écoute point est semblable Ă  celui qui
s’entĂȘte Ă  vouloir prendre l’eau de la main fixĂ©e Ă  l’_adjaĂ©_. (_AdjaĂ©_,
lien qui retient la main prùs du cou.)--Celui qui s’obstine dans son
sentiment ne tarde pas Ă  ĂȘtre laissĂ© de cĂŽtĂ©.--L’entĂȘtement cause Ă 
autrui des dĂ©goĂ»ts; l’homme complaisant les supporte.--L’élĂ©phant a ses
colùres, la fourmi a aussi les siennes.--Les querelles n’engendrent rien
qui vaille.»

L’AMBITION cherche ses satisfactions avec une insistance que rien ne
rebute; elle est comme le feu. «Le feu brĂ»le, alors mĂȘme que le mur lui
fait obstacle; et si l’eau s’oppose Ă  ses progrĂšs, il en suit le cours.»

ENVIE. «L’envieux est toujours pauvre.--Le termite a raison d’envier le
sort des oiseaux: il vole un jour et perd ses ailes.--Les oiseaux des
champs sont jaloux de ce que l’_ochin_ (oiseau aquatique) sait
nager.--La personne jalouse est décharnée: elle se repaßt de jalousie,
sans jamais se rassasier.--Voyez l’envieux: dùs qu’on parle de
m’attaquer, il fait ses munitions.--Le pivert se rĂ©jouit de voir le
perroquet à la pluie; il s’imagine que la queue rouge du perroquet
déteindra. Bien au contraire, la pluie lui donne un nouveau lustre.»

CUPIDITÉ. «Les perles (le frai) de la grenouille n’excitent pas la
cupiditĂ© des voleurs.--La convoitise engendre l’avarice.--L’épervier a
des yeux de feu.--Le pillard ne ferme jamais son sac.--Une trop forte
bouchĂ©e Ă©touffe l’enfant.--Un gain exagĂ©rĂ© dĂ©chire la bourse de votre
maĂźtre.--L’homme cupide avait un arbre chargĂ© de fruits. PressĂ© de les
cueillir, il s’arma de la hache et jeta l’arbre à terre.--La convoitise
engendre bien des maladies.»

AMOUR DU PLAISIR. «Vous n’avez pas encore entendu le motif du _dourou_
(espÚce de violon) que vous dansez gaiement.--Dans une réunion, on ne
regrette guĂšre l’absence que des personnes qui Ă©gayent la
compagnie.--C’est pour se rĂ©jouir que l’on mange l’_Ăšfo_ hors de chez
soi, avec ses amis: ce n’est pas qu’on manque de quoi manger.»

TRISTESSE. «Le pleureur (qui va se condouloir avec les proches ou amis)
se fatigue et s’en revient; celui qui est plongĂ© dans le deuil ne cesse
pas de pleurer.--Les soupirs précÚdent les larmes, la tristesse suit
l’adversitĂ©; tous apportent des condolĂ©ances, mais personne ne peut par
des sacrifices faire cesser la tristesse.--La douleur est moins cuisante
que l’affliction.--Le rat domestique se sent moins offensĂ© par celui qui
le tue que par celui qui le saisit et le jette à terre.»

COLÈRE. «La colĂšre n’a jamais d’heureux rĂ©sultats; la douceur aplanit
les difficultés. La colÚre fait sortir la flÚche du carquois, les bonnes
paroles tirent du sac les noix de kola. (On se les donne en signe
d’amitiĂ©.)--Les querelles engendrent les rixes.--C’est en pardonnant
qu’on termine un diffĂ©rend.--Oubliez les torts d’autrui, afin qu’on vous
loue.--On ne peut que gagner Ă  prendre une attitude respectueuse.--En
tourmentant les autres, on leur enseigne à se défendre.--Quiconque nuit
aux autres doit renoncer à leur amitié.»

_Par contre_: «La douceur obtient tout.--Ne te fùche pas avec les
esclaves, ne t’inquiùte pas avec les tiens.--La douceur est un vrai
trĂ©sor: l’homme douĂ© de douceur possĂšde toutes choses.--La calebasse
garde le limon dĂ©posĂ© par l’eau; le vieillard endure la
contradiction.--Petit Ă  petit on se forme.--Le corbeau se dirige vers
Ibara, harcelĂ© par le vent: L’adversitĂ© me sert bien, dit-il.»

ArrĂȘtons ici nos citations. Elles peuvent paraĂźtre longues, mais elles
ne seront pas inutiles; car elles prouvent surabondamment que les nĂšgres
sont loin de cet abrutissement d’esprit et de cƓur qu’on leur suppose,
quand on parle d’eux de parti pris et sans les connaütre suffisamment.
On condamne injustement un prĂ©venu que l’on n’a pas entendu; aussi
Ă©tait-il nĂ©cessaire d’entendre les nĂšgres. J’ose croire qu’il leur aura
suffi de parler, pour se justifier des calomnies méprisantes dont on les
a trop souvent poursuivis, et dont on les poursuit encore, au nom d’une
science toute d’imagination et d’invention.

La nÚgre a des défauts et des vices choquants, des faiblesses que nous
ne voulons pas nier. Ne nous étonnons pas de trouver en eux ces vices et
ces faiblesses, puisque nous retrouvons les mĂȘmes dĂ©fauts et les mĂȘmes
vices chez tous les paĂŻens, mĂȘme chez les paĂŻens civilisĂ©s de Rome et
d’Athùnes.

Du reste, si le nÚgre a ses défauts, il a aussi ses qualités; on ne
saurait l’assimiler aux bĂȘtes sans outrager en lui la nature humaine. Il
est homme: il parle, il raisonne, il distingue le bien du mal; et, s’il
fait souvent le mal qu’il devrait Ă©viter, il connaĂźt le bien et il
l’approuve. C’est un ĂȘtre intelligent, raisonnable et moral.

Sans doute, il est loin de nous, en ce qui regarde le progrĂšs et la
civilisation. Mais combien d’hommes, combien de contrĂ©es, mĂȘme en
Europe, ne sont-ils pas restés en dehors des influences du progrÚs et de
la civilisation dont nous sommes si fiers! La vie simple du pĂątre des
montagnes, du paysan des contrées reculées, contraste singuliÚrement
aussi avec le bien-ĂȘtre et les habitudes de ceux qui vivent dans les
centres oĂč le luxe s’étale. N’oublions pas le passĂ©: ce que les noirs
sont, nos pùres le furent jadis; et si nous ne le sommes plus, c’est que
dix-neuf siÚcles de christianisme ont effacé les traces de la barbarie
et de la dégradation. Par le christianisme, les noirs seront
pareillement grandis et policés.




CHAPITRE XIV

ISLAM ET CHRISTIANISME.


ProtĂ©gĂ©e, au nord et Ă  l’est, par le Niger; Ă  l’ouest, par un rĂ©seau de
montagnes; au sud, par l’OcĂ©an, la cĂŽte des Esclaves demeura longtemps
isolĂ©e des autres peuples. Aussi la langue et les usages s’y sont
conservés purs de tout mélange hétérogÚne, ou à peu prÚs.

Aujourd’hui, l’islamisme pĂ©nĂštre par l’intĂ©rieur, en mĂȘme temps que les
missionnaires protestants et catholiques arrivent sur la cĂŽte.


ISLAMISME.

Les Foulahs[93] ou Fellatahs ont Ă©tĂ© les propagateurs actifs de l’islam
parmi les nĂšgres. Ils ne diffĂšrent pas des noirs seulement par la
couleur et les usages, mais encore et surtout par le caractĂšre. Leur
énergie contraste avec la faiblesse de volonté des noirs; aussi, dÚs
qu’ils sont en contact avec eux, leur instinct les porte à la
domination.

[93] Il est permis de croire que c’est la mĂȘme race que les Pouls
d’Égypte.

D’aprùs un dicton de Saint-Louis, si l’on introduit une jeune fille poul
dans une famille, fût-ce comme servante, comme captive, elle devient
toujours maĂźtresse de la maison.

Les Pouls ont fondé plusieurs empires musulmans dans le Soudan, aux
dépens des nations de race nÚgre. «Au commencement du dix-neuviÚme
siùcle, Ahmadou-Labbo fonde un État poul le long du Niger, entre
Tombouctou et SĂ©gou. Tombouctou finit par lui ĂȘtre soumis.» (FAIDHERBE.)

AprÚs avoir franchi le fleuve, les Pouls se répandirent sur la rive
droite, oĂč ils vĂ©curent autour d’Ilorin, Ă  l’état de tribus pastorales.
Soumis d’abord aux maütres du sol auxquels ils payaient des redevances,
ils devinrent sédentaires, et bientÎt refusÚrent de se soumettre _à un
roi infidÚle_ (vers 1820). DÚs lors, Ilorin fut séparé du Yorouba, et
forma un État Ă  part, gouvernĂ© par un chef foulah et musulman; car
foulah et musulman sont depuis longtemps synonymes en Afrique. La
population actuelle de cet État ne s’élĂšve pas Ă  moins de 300,000 Ăąmes;
la ville seule d’Ilorin en renferme 100,000 au moins. C’est un mĂ©lange
de Foulahs, de Barbas (Bornouans), d’Haoussas et de Nagos. Ceux-ci ont
des chefs de leur nation; mais ils ne forment plus que la plĂšbe, tandis
que les Foulahs dominent et constituent la caste patricienne du pays oĂč
ils se sont fixés en maßtres.

Dùs qu’ils se sentirent assez forts, les musulmans envahisseurs
proclamĂšrent la _guerre sainte_ aux infidĂšles du voisinage. Ils eurent
quelques succĂšs, et ne renoncĂšrent Ă  l’offensive qu’aprĂšs avoir Ă©prouvĂ©
plusieurs dĂ©faites de la part des Ibadans. Leur prosĂ©lytisme n’en est
pas moins actif pour cela; il s’exerce d’une autre façon, par le
ministĂšre de leurs _aloufas_ ou marabouts.

L’_aloufa_ est prĂȘtre et maĂźtre d’école tout Ă  la fois. CoiffĂ© du
turban, il chausse des sandales, se drape superbement dans son _éwou_,
et porte habituellement des armes: tantĂŽt le sabre, tantĂŽt le fusil. Il
sort souvent Ă  cheval, accompagnĂ© d’une nombreuse suite. Tout cet
appareil, ainsi que son maintien grave, en imposent au nĂšgre paĂŻen.
Celui-ci se sent fortement attirĂ© par l’islamisme. Cette religion flatte
sa vanitĂ© et ne l’oblige, en rĂ©alitĂ©, Ă  aucune pratique bien pĂ©nible,
puisqu’il peut continuer Ă  vivre dans la polygamie et la voluptĂ©.

MaĂźtre d’école, l’aloufa enseigne Ă  lire et Ă  Ă©crire les lettres de
l’alphabet arabe et quelques versets du Coran. C’est à peu prùs tout ce
qu’il enseigne et tout ce qu’il sait, en fait de lecture et d’écriture.

Comme prĂȘtre, il s’applique Ă  inspirer la haine de ce qui n’est pas
l’islam: terrible disposition qui empĂȘche l’esprit et le cƓur de
s’ouvrir Ă  la vĂ©ritĂ© et Ă  la grĂące. Le paĂŻen, en face de la rĂ©vĂ©lation,
ignore, mais il ne ferme pas les yeux Ă  la lumiĂšre, de parti pris. Le
musulman, au contraire, est dans la rĂ©solution bien arrĂȘtĂ©e de repousser
toute doctrine Ă©trangĂšre Ă  la sienne. Il n’examine pas; il n’écoute mĂȘme
pas. Impossible de le convaincre! Impossible de raisonner avec lui! On
perd son temps et sa peine en discours inutiles.

Il est aisĂ© de comprendre quel obstacle Ă©norme l’islamisme oppose Ă  la
diffusion de l’Évangile, partout oĂč il a une influence prĂ©pondĂ©rante.
Or, chaque jour, il fait des progrĂšs nouveaux; et les chefs paĂŻens,
alors mĂȘme qu’ils ne se font pas musulmans, laissent les aloufas prendre
sur leur esprit un énorme ascendant.

Les aloufas sont mus autant par l’amour du lucre que par le fanatisme
religieux. La confection des amulettes, ou _tira_, est pour eux une
source de gros bénéfices. La tira est un papier sur lequel sont écrites
quelques paroles du Coran. Ce papier est enveloppé dans un morceau de
cuir ou d’étoffe. Des cordons fixĂ©s Ă  l’amulette permettent de la
suspendre au cou. On en met aussi au cou des chevaux et d’autres
animaux. C’est un prĂ©servatif, un gage de prospĂ©ritĂ©, un charme, comme
l’_ondĂ©_ des paĂŻens.


MISSIONS PROTESTANTES.

En 1839, l’Angleterre jeta ses regards sur les contrĂ©es qui bordent le
Niger, et rĂ©solut d’y Ă©tablir des comptoirs, afin de tourner les
indigÚnes vers le commerce légal et de les détourner du trafic infùme
des esclaves. En 1841, on organisa dans ce but l’«_expĂ©dition du
Niger_», à laquelle prirent part deux missionnaires anglicans, MM. Schon
et Crowther. (Ce dernier nous est déjà connu. V. chapitre II.)

Le mouvement était donné, imprimé par le gouvernement anglais _et suivi
par les ministres protestants_. Ministres et gouvernement trouvĂšrent des
auxiliaires dans les nĂšgres libĂ©rĂ©s, originaires des contrĂ©es que l’on
voulait exploiter, et _anglicanisés_ de longue main à Sierra-Leone.

En 1842, M. Townsend fut envoyĂ© Ă  la cĂŽte des Esclaves afin d’étudier la
possibilitĂ© et l’opportunitĂ© d’une mission anglicane dans ces contrĂ©es.
Les affranchis de Sierra-Leone favorisÚrent des démarches qui devaient
les ramener dans leur patrie, et l’on rĂ©solut d’aller s’établir Ă 
AbĂ©-okouta. Cette ville obĂ©issait Ă  un chef trĂšs-influent, dont l’appui
était assuré aux Anglais. Pleins de confiance dans la protection de ce
chef, nommé Chodéké, les protestants arrivÚrent à la cÎte en 1845. Quand
ils débarquÚrent à Badagry, on leur annonça la mort de Chodéké. Ce
contre-temps les retint Ă  la cĂŽte; ils s’établirent d’abord Ă  Badagry,
et ne pĂ©nĂ©trĂšrent dans l’intĂ©rieur que l’annĂ©e suivante.

De 1846 Ă  1867, les protestants fondĂšrent plusieurs stations: Ă 
Abé-okouta, en 1846; à Ibadan, à Lagos, à Otta, en 1852; à Ijayé, en
1853; à Igbori, en 1859; à Ikidja, en 1863; à Ichagga, à Iwayé..., etc.,
etc. Ces dĂ©veloppements rapides s’accomplirent grĂące au concours de
maĂźtres d’école pris parmi les indigĂšnes; mais l’Ɠuvre eut Ă  souffrir
plusieurs fois des guerres que se faisaient les peuples de cette région.
Ainsi, la station d’Ichagga fut dĂ©truite par les DahomĂ©ens le 5 mars
1862; celle d’AwayĂ©, par les Ibadans, le 1er avril de la mĂȘme annĂ©e. Les
Ibadans avaient dĂ©jĂ  dĂ©truit, le 16 mars, la station d’IjayĂ©. Cette
ville fut réduite en cendres; ceux de ses habitants (40,000) qui ne
périrent point par la faim, par le fer ou par la flamme, furent traßnés
en esclavage. Deux ministres protestants européens se trouvaient dans
cette station: l’un partit avant que la ville fĂ»t mise Ă  sac; l’autre,
capturĂ© et rĂ©duit Ă  la condition d’esclave, ne fut rachetĂ© que le 8
décembre 1862 par un de ses confrÚres, M. Lamb, de la station de Lagos.

A Abé-okouta, la mission anglicane prospérait. Elle avait une imprimerie
et un journal en langue indigĂšne. Mais, le 13 octobre 1867, tous les
blancs de cette ville furent chassĂ©s, et peu s’en fallut qu’on ne les
massacrĂąt.

J’étais, Ă  cette Ă©poque, en rĂ©sidence Ă  Wydah, ville du Dahomey. On y
racontait de la sorte l’expulsion des EuropĂ©ens d’AbĂ©-okouta:

Les autorités de cette ville, mises en émoi sur les agissements de
voisins ennemis, avaient intercepté une lettre portant la signature du
chef ennemi. On y reprochait au gouverneur de la colonie de Lagos de ne
pas envoyer les secours promis par lui contre Abé-okouta. Grand émoi dÚs
qu’on sut le contenu de la lettre: «Le chef dont elle porte le nom ne
sait pas Ă©crire; qui donc lui a prĂȘtĂ© sa plume?» On croit reconnaĂźtre
l’écriture d’un ministre protestant; un cri d’indignation retentit, on
demande vengeance; on veut massacrer les blancs. On l’eĂ»t fait,
peut-ĂȘtre, sans la gĂ©nĂ©reuse intervention de l’un des notables: «Les
blancs sont sans défense parmi nous, dit-il. Nous sommes les plus
nombreux et les plus forts. Du reste, tous les blancs ne sont pas
coupables. Les tuer serait indigne et honteux. Chassons-les, et pillons
leurs maisons.» Cet avis prévalut.

Rejetés vers la cÎte, les protestants se confinÚrent dans la colonie
anglaise, oĂč ils sont en sĂ»retĂ©. Lorsque j’étais Ă  Lagos, ils n’y
avaient pas moins de cinq temples, bùtis dans les différents quartiers:
Ă  Fadji, AroloyĂ© (Palm-church), Bread-fruit, ÉboutĂ©-Ă©ro, ÉboutĂ©-metta.

Outre ces temples, les anglicans possĂšdent une pension pour les filles
(_female institution_), espĂšce d’école primaire supĂ©rieure; une sorte
d’école normale ou de sĂ©minaire (_training institution_); des Ă©coles
primaires nombreuses répandues dans toute la ville et dirigées par des
maĂźtres nĂšgres, sous la direction et la surveillance des ministres
blancs.

D’aprĂšs leurs rapports, les anglicans ont dĂ©pensĂ© pour la mission du
Yorouba seulement, du 31 mars 1872 au 31 mars 1873, en Afrique mĂȘme,
5,550 livres sterling; en Angleterre, 7,297 livres. Soit une somme
totale de 12,847 livres sterling, ou, en monnaie française, 321,175 fr.

La statistique coloniale de 1874 donne 3,145 adeptes à la congrégation
anglicane dans la colonie. Ce chiffre est exagéré. Un grand nombre de
ces adeptes est venu de Sierra-Leone. Les _convertis_ ne le sont guĂšre
que sur les registres; volontiers nous les appellerons avec Burton
«_registered converted_». Ils n’en seront pas moins un obstacle sĂ©rieux
Ă  l’établissement du catholicisme; car on s’applique Ă  leur inspirer la
haine du _papisme_. Demandez Ă  l’évĂȘque Crowther ce qu’est un
protestant, il vous répond en propres termes, dans son vocabulaire
yorouba: «Un protestant est celui qui repousse la religion du Pape.»
Comme dogme et comme morale, cela se rĂ©duit Ă  zĂ©ro. C’est le degrĂ© de
conviction des convertis.

La statistique à laquelle nous avons emprunté le nombre des anglicans
porte celui des méthodistes à 1,048, et celui des baptistes à 71.

Les méthodistes ont un temple bùti avec élégance et des écoles.

Les baptistes ne tarderont pas Ă  disparaĂźtre de la scĂšne.


MISSIONS CATHOLIQUES.

Au dix-septiĂšme siĂšcle, des missionnaires catholiques venus Ă  la suite
des commerçants tentĂšrent sans succĂšs d’évangĂ©liser la cĂŽte des
Esclaves. En 1667, le navire _la TempĂȘte_ porta dans le royaume de Juda
deux Capucins. Ils eurent la consolation de convertir le roi et se
disposaient Ă  le baptiser, quand les marchands de nĂšgres, de peur que
cette conversion entravùt leur trafic, soulevÚrent les féticheurs contre
les missionnaires. La cĂ©rĂ©monie du baptĂȘme fut empĂȘchĂ©e par le peuple
ameuté; le roi, saisi de frayeur, jura de rester fidÚle aux fétiches et
de renvoyer les missionnaires. Un de ceux-ci ne tarda pas Ă  mourir
empoisonnĂ©; l’autre partit et mourut en route, empoisonnĂ© aussi, dit-on.

Quelques années plus tard, deux Jacobins arrivaient dans le pays. Ils
rencontrĂšrent les mĂȘmes difficultĂ©s que leurs prĂ©dĂ©cesseurs et furent
empoisonnés comme eux.

DĂšs lors, les Français qui avaient appelĂ© ces prĂȘtres dans leurs
comptoirs renoncùrent à en appeler d’autres. On vit pourtant un
religieux Augustin de l’üle de San-ThomĂ© essayer encore, en 1699,
l’évangĂ©lisation du royaume de Juda. Il fut reçu poliment par le roi;
mais il se rembarqua presque aussitÎt, découragé de ce que la parole
Ă©vangĂ©lique ne trouvait aucun Ă©cho dans le cƓur des paĂŻens endurcis dans
l’erreur et dans le vice.

C’est seulement en avril 1861 que les missionnaires catholiques
reparurent à la cÎte des Esclaves. Alors seulement ils ont commencé à
s’y faire connaütre, à y porter les premiers fruits du salut. On ne
saurait trop dĂ©plorer l’état d’abandon oĂč les peuples de la contrĂ©e ont
gĂ©mi jusqu’à cette Ă©poque.

Un bref du Souverain Pontife, en date du 28 août 1860, érigea le
vicariat apostolique du Dahomey et le confia «_aux élÚves du séminaire
des Missions africaines_ établi à Lyon par Mgr de Marion-Brésillac». Le
3 janvier 1861, trois missionnaires s’embarquùrent à Toulon pour se
rendre au Dahomey. Un d’entre eux mourut en chemin, les autres
arrivùrent à destination au milieu du mois d’avril. Ils se fixùrent à
Wydah. En avril 1864, les fondations d’une autre rĂ©sidence furent jetĂ©es
à Porto-Novo; en octobre 1868, à Lagos; en mai 1874, à Agoué; en août
1880, à Abé-okouta.

Partout les missionnaires s’adonnent à l’instruction des enfants et au
soin des malades: l’école et la salle de pansement font partie
intégrante de leurs établissements.

Le Vicariat apostolique du Dahomey porte aujourd’hui le nom de Vicariat
des cĂŽtes du BĂ©nin; nom impropre, puisqu’il n’y a pas au BĂ©nin une seule
station. Dans le principe, la Propagande nomma supérieur _ad interim_ M.
BorghĂ©ro, prĂȘtre gĂ©nois dont la haute intelligence, le zĂšle ardent et le
mérite personnel ne contribuÚrent pas peu à assurer à la Mission
l’estime des EuropĂ©ens et des noirs. Il visita le roi de Dahomey dans sa
capitale, oĂč il reçut une rĂ©ception solennelle; il explora toute la
cĂŽte, les rĂ©publiques minas de l’ouest, le royaume de Porto-Novo et la
colonie anglaise de Lagos, oĂč il obtint des concessions de terrain pour
l’établissement des futures rĂ©sidences; il alla au JĂ©bou et poussa ses
reconnaissances jusqu’à AbĂ©-okouta, dans le pays important des Nagos, au
centre du Vicariat. Depuis le départ de M. Borghéro, la mission a eu
deux supĂ©rieurs: l’un, supĂ©rieur de droit, n’a jamais mis les pieds au
Dahomey; il y est représenté par un supérieur délégué par lui et trop
souvent changé.

Pendant mon séjour en Afrique, la Mission prit un développement
sensible. Un mot sur chacune des résidences:

WYDAH, dans le royaume de Dahomey, eut la premiÚre résidence. Les
missionnaires y subirent des tracasseries nombreuses de la part des
autoritĂ©s locales, Ă  l’instigation de certains blancs. On s’en prenait
surtout à leur argent. Chaque nouveau supérieur avait sa part de
vexations: M. Borghéro fut jeté en prison et condamné à une forte amende
_parce que la foudre était tombée sur les édifices de la Mission_; M.
Courdioux, expulsĂ© de ces Ă©difices oĂč les missionnaires s’étaient
établis à grands frais, dut commencer une seconde et coûteuse
installation dans un nouveau local; M. Cloud se vit imposer une amende
de 3,000 francs, _parce qu’il ne pleuvait pas depuis quelque temps_ et
pour d’autres motifs aussi concluants.

Cette derniĂšre condamnation me fit envoyer de Porto-Novo Ă  Wydah pour
réagir contre la tendance des noirs à nous exploiter. Notre attitude
ferme et résolue inspira une prudente réserve à nos ennemis[94], et la
visite de M. l’amiral Fleuriot-Delangle, accompagnĂ© de quatre officiers
de la station navale, imposa silence à nos détracteurs.

[94] Il y avait Ă  Wydah quelques blancs et quelques mulĂątres qui ne
pouvaient guĂšre nous voir de bon Ɠil. Anciens nĂ©griers en
disponibilité, plus ou moins compromis dans la traite des nÚgres,
ils vivaient sans façon dans le désordre, et souffraient avec peine
qu’on leur parlñt de morale.

On Ă©tait allĂ© jusqu’à nous prĂ©senter comme des hommes sans mission,
auxquels la station navale et la France refusaient tout concours.
L’amiral, _disait-on_, avait dĂ©clarĂ© que les autoritĂ©s françaises
n’avaient à s’occuper de nous, ni officiellement, ni officieusement. La
détraction avait fait du chemin; mais la bienveillance de M.
Fleuriot-Delangle nous Ă©tablit d’autant plus avantageusement dans
l’estime publique qu’on n’avait pas cru à cette bienveillance. Nos
ennemis ne pouvaient plus nous présenter comme des aventuriers méconnus
de la France et des officiers de la station navale; mais ils se
plaignirent de ce que «nous portions trop haut le pavillon français et
de ce que nous voulions tout abaisser sous notre pavillon tricolore».
(Ces paroles sont d’un commandant du fort portugais de Wydah.)

Mon successeur ne fit que passer; toutefois il eut sa part de vexations.
Le missionnaire qui le remplaça comme supérieur fut retenu prisonnier
pendant plusieurs semaines, ainsi que les deux confrÚres qui étaient
avec lui. Ce fait Ă©tait sans prĂ©cĂ©dent: on n’avait plus vu tous les
blancs d’une maison emprisonnĂ©s.

La mesure était comble: la mission abandonna Wydah, aprÚs y avoir fait
un grand bien, principalement par l’instruction de centaines d’enfants.

A PORTO-NOVO, les exactions ne sont pas Ă  craindre comme dans le
Dahomey. Le Dahomey peut, jusqu’à un certain point, se croire
inattaquable, derriĂšre les forteresses naturelles de la barre et des
lagunes dont il est entouré. Au contraire, Porto-Novo est une place
ouverte sur laquelle les Anglais de Lagos jettent toujours un regard de
convoitise. De plus, quand les missionnaires catholiques, Français
d’origine, s’établirent dans cette ville, elle Ă©tait sous le protectorat
de la France. Cette circonstance les fit accueillir et traiter comme des
amis appartenant à une nation généreuse et protectrice. Le roi, les
chefs, le peuple, les fĂ©ticheurs eux-mĂȘmes se montrĂšrent bienveillants.
Ils nous admiraient faisant l’école aux petits nĂ©grillons, dont une
partie étaient nourris et habillés par nous; mais leur admiration ne
pouvait se contenir Ă  la vue du missionnaire pansant les plaies de leurs
malades: «_PĂšres, nous disaient-ils, vous n’ĂȘtes pas des blancs comme
les autres blancs! Jamais le blanc ne s’était abaissĂ© sur la pourriture
des nÚgres, comme vous!_»

L’admiration n’allait pas jusqu’à ouvrir les cƓurs aux enseignements de
la foi et aux sentiments purs du christianisme: la glace des préjugés et
de la corruption du paganisme est si difficile Ă  rompre! Toutefois,
notre ministĂšre Ă©tait sans entraves, et l’on nous Ă©coutait sans trop de
dĂ©fiance. L’Ɠuvre de l’apostolat catholique dĂ©butait heureusement.

La rĂ©sidence de Lagos eut des dĂ©buts peut-ĂȘtre plus heureux encore. Nous
avons parlĂ© des affranchis venus de Sierra-Leone, oĂč l’Angleterre
protestante les avait Ă©levĂ©s dans la haine du catholicisme. Ce n’étaient
pas les seuls affranchis ou fils d’affranchis qui se trouvaient à Lagos.
Beaucoup d’autres, venus des colonies d’AmĂ©rique, de la Havane et du
BrĂ©sil, se disaient ouvertement catholiques. Je parlais d’eux dans les
termes suivants Ă  M. Planque, en aoĂ»t 1868, dans une lettre oĂč je
demandais la crĂ©ation d’une rĂ©sidence au centre de la colonie anglaise:
«Presque tous les chrétiens venus du Brésil conservent une certaine
dĂ©votion extĂ©rieure Ă  l’ImmaculĂ©e Conception, dĂ©votion qui se traduit
par des chants et des neuvaines... Les chrétiens de Lagos appartiennent
Ă  une mĂȘme classe sociale, et l’on parviendrait sans peine Ă  les tenir
dans une étroite union. Il y a parmi eux un esprit de corps
trĂšs-prononcĂ©, qui se traduit souvent par des cĂ©rĂ©monies, des fĂȘtes oĂč
l’idĂ©e religieuse domine. L’annĂ©e derniĂšre, Ă  NoĂ«l, ils avaient parĂ© un
autel, et devant cet autel ils se réunissaient pour prier, tandis que
les protestants cĂ©lĂ©braient leur christmas. A l’Épiphanie, ils
promenĂšrent un bƓuf et un Ăąne dans les rues, et reprĂ©sentĂšrent la venue
des rois mages allant adorer Jésus nouveau-né. Ils firent une station à
la factorerie française de M. Régis. Puisse la France, avec des
missionnaires, leur donner ce JĂ©sus qu’ils voudraient tant avoir au
milieu d’eux! Tout extĂ©rieure qu’est cette dĂ©votion, elle n’est pas sans
promesses pour l’avenir: c’est le corps qui attend une ñme; l’ñme, c’est
la grĂące, c’est l’Esprit-Saint, c’est JĂ©sus que les missionnaires
doivent porter parmi eux.»

Je ne parle pas de ceux qui, baptisĂ©s au BrĂ©sil et n’ayant eu jamais de
chrétien que le nom, sont revenus ici aux pratiques du paganisme ou de
l’islam. «J’étais esclave quand je fus baptisĂ©, disent-ils; j’étais au
pouvoir de mon maßtre; mon maßtre voulut que je fusse baptisé, je me
laissai faire.»

Parmi les catholiques, quelques-uns, pour demeurer fidĂšles Ă  leur foi,
ont dû subir de véritables persécutions de la part de leurs parents et
de leurs amis, ou de la part des protestants. Une fille, avant d’ĂȘtre
laissée libre de suivre les inspirations de sa conscience, subit, durant
quinze ans, les obsessions de son pĂšre, qui voulait lui faire embrasser
l’islamisme. Elle n’avait d’autre soutien que la grñce, mais elle ne
cessa de rĂ©pondre Ă  l’auteur de ses jours: «Vous m’avez fait baptiser;
plutĂŽt mourir que trahir mon baptĂȘme.» Avec quel bonheur elle assista Ă 
l’installation des missionnaires!

Les lettres que j’écrivais de Lagos, quand j’allai y fonder une
résidence, à mes parents respirent toutes la satisfaction.

_1er dĂ©cembre 1868._--«Nos chrĂ©tiens de Lagos sont heureux d’avoir un
prĂȘtre au milieu d’eux; ils ne se sentent plus seuls, et sont plus forts
contre les suggestions des protestants. Si quelque ministre les invite Ă 
aller au prĂȘche, ils rĂ©pliquent avec fiertĂ©: «Allez donc Ă  l’église des
catholiques.» Ce qu’ils appellent Ă©glise n’est qu’une partie de notre
baraque en bambous, oĂč nous faisons les offices. Nous sommes pauvres;
mais JĂ©sus-Christ n’est-il pas nĂ© dans une Ă©table?»

_4 mars 1869._--«Notre pauvreté fait rougir les protestants qui sont
ici. Ils ne veulent pas que nous soyons mal logés dans la colonie, alors
que leurs ministres sont trÚs-confortablement installés. Sur leurs
instances, je fais passer une liste de souscription, et ils donnent tous
avec gĂ©nĂ©rositĂ©. D’autre part, le gouvernement de la colonie se montre
d’une bienveillance parfaite, et m’accorde toutes les faveurs que je
demande pour notre établissement.»

_25 avril 1873._--«Notre chÚre mission de Lagos est en pleine voie de
prospĂ©ritĂ©: les baptĂȘmes se multiplient; les confessions et les
communions pascales deviennent tous les ans plus nombreuses. Le zĂšle des
chrĂ©tiens s’enflamme. Bons chrĂ©tiens! ils viennent nous demander de leur
faire le catĂ©chisme en particulier, afin d’avoir l’instruction
suffisante pour recevoir les sacrements avec fruit. La confrérie du
Rosaire est un sujet de grande édification.»

A peu prĂšs Ă  la mĂȘme Ă©poque, Ă©tant chargĂ© de la direction de la mission,
en qualitĂ© de vice-prĂ©fet, j’insistai auprĂšs de M. Planque pour que
Lagos devĂźnt le siĂ©ge principal du vicariat. Lagos est un point d’oĂč
l’on peut rayonner en tous sens par la lagune; la sĂ©curitĂ©, Ă  l’ombre du
pavillon anglais, y est aussi grande que possible; les Ɠuvres
nĂ©cessaires Ă  la prospĂ©ritĂ© de la mission, formation d’instituteurs
indigÚnes et autres, peuvent y acquérir un développement régulier. Si je
ne fus pas compris au moment oĂč je parlais, j’ai eu la satisfaction
d’apprendre, depuis que j’ai quittĂ© l’Afrique, qu’on s’applique Ă 
exĂ©cuter le programme que j’avais mis en avant.

Il y avait une maison de SƓurs à Porto-Novo et une à Lagos, pour
l’instruction des filles. Celle de Lagos avait cent cinquante Ă©lĂšves
dans leur Ă©cole, en 1873. L’école des missionnaires, Ă  cette mĂȘme
époque, comptait cent trente garçons sur ses bancs.

A l’ouest du Dahomey, AgouĂ© demandait une rĂ©sidence depuis plusieurs
annĂ©es. Je fus chargĂ©, en 1874, d’y aller en installer une.

Là, comme à Lagos, je trouvai un certain nombre de noirs venus du Brésil
et conservant des dehors chrétiens. Il y a plus: ils avaient une petite
chapelle pour leurs réunions pieuses. Vers 1835, une chrétienne, revenue
du BrĂ©sil, bĂątit Ă  AgouĂ© une chapelle qu’on laissa tomber en ruine Ă  la
suite d’un incendie. On dĂ©blaya le terrain, et de cette _terre sainte_
on fit le cimetiÚre des chrétiens. Mais à la longue, chaque propriétaire
voisin usurpa de son cĂŽtĂ©, et le cimetiĂšre, devenu insuffisant, dut ĂȘtre
abandonné. Quand les missionnaires vinrent à Agoué, il ne restait que
quelques croix, au milieu d’herbes et de ronces, dans un coin de rue.

En 1842 ou en 1843, Joaquim d’Almeida, crĂ©ole brĂ©silien, Ă©tait sur le
point de partir de Bahia. Il se procura les objets nécessaires à la
célébration de la messe, résolu à bùtir une chapelle en Afrique à son
arrivĂ©e, et Ă  se procurer le bonheur d’assister au saint sacrifice,
lorsque l’occasion d’avoir un prĂȘtre s’offrirait Ă  lui. La chapelle
était terminée à la fin de 1835. Elle fut dédiée au _Senhor Bom Jesus da
Redempção_ (JĂ©sus tombant sous la croix), en souvenir d’une Ă©glise de
Bahia connue sous ce vocable, oĂč se fait un grand concours de pĂšlerins.

Les origines chrĂ©tiennes d’AgouĂ© remontent donc Ă  plus de trente ans
avant notre arrivĂ©e dĂ©finitive. Divers prĂȘtres, Portugais ou Français,
avaient dĂ©jĂ  confĂ©rĂ© le baptĂȘme Ă  plus de huit cents personnes dans
cette localitĂ©, depuis l’érection de la chapelle de Joaquim d’Almeida.

AgouĂ© avait eu aussi un maĂźtre d’école brĂ©silien: il enseignait les
éléments de la doctrine chrétienne.

Au dĂ©but de nos travaux, les moyens d’action nous ayant fait
complétement défaut, nous ne pûmes donner aucun développement à notre
Ɠuvre. L’avenir pourtant s’annonçait plein d’espĂ©rances.

Avant de terminer, notons une observation fort juste de M. Borghéro: «Le
baptĂȘme, Ă©crivait-il en dĂ©cembre 1863, est une espĂšce d’affranchissement
qui fait considĂ©rer l’enfant de l’esclave comme s’il Ă©tait l’enfant du
maĂźtre. Cette influence du christianisme a Ă©tĂ© si puissante que, mĂȘme
dans la langue du pays, dans le langage des naturels, les noms de
_blanc_, de _chrétien_, sont synonymes de _seigneur_, de _libre_. Au
Dahomey surtout, on appelle _blancs_ tous les chrétiens, fussent-ils
d’ailleurs noirs comme l’ébĂšne.»




CHAPITRE XV

LES ORIGINES: SIMPLES NOTES.


Les origines des peuples de la cĂŽte des Esclaves sont couvertes encore
d’un voile Ă©pais. Sans prĂ©tendre enlever le voile, je serais heureux
d’aider à le soulever par un coin. Dans cet espoir, je rassemble ici
quelques observations que j’offre au lecteur comme de simples notes.

Les peuples dont nous parlons ont, selon toute apparence, joui
paisiblement, depuis l’origine, du pays qu’ils occupent. Le choc et le
mélange de deux peuples laissent des traces dans la langue; or la langue
nago offre trÚs-peu de mots étrangers; elle a conservé ses racines, son
gĂ©nie propre; elle n’a admis dans sa constitution aucun Ă©lĂ©ment
hétérogÚne.

La carte du sieur d’Anville dit que le pays des Nagos Ă©tait jadis
«peuplé de Juifs». Ce renseignement est puisé dans Edrisi, voyageur
arabe du onziĂšme siĂšcle.

On trouve chez nos noirs plusieurs usages judaĂŻques, tels que la
circoncision et l’impuretĂ© des femmes Ă  des Ă©poques dĂ©terminĂ©es.

Nous l’avons dĂ©jĂ  vu: le langage, dans l’admirable concision des noms;
la tradition, dans ces proverbes instructifs, conservent des notions
claires et exactes sur Dieu, sur le démon, sur la création et la
Providence.

D’aprĂšs la tradition, le corps de l’homme a Ă©tĂ© formĂ© de terre. Ce
dĂ©tail et d’autres que nous allons signaler sont des dĂ©tails
caractéristiques; ils nous semblent calqués sur la Bible.

Il y a eu un premier homme et une premiùre femme. L’homme avait nom
Obbalofoun, _roi de la parole_; la femme s’appelait IyĂ©, _la vie_. Ils
descendirent du ciel Ă  IfĂš, la ville sacrĂ©e du Yorouba, oĂč naquit Chango
et oĂč prirent commencement le soleil, la lune et les Ă©toiles. IfĂš est
par consĂ©quent le berceau de la crĂ©ation. L’homme et la femme eurent les
yeux ouverts par le serpent.

Qui ne reconnaĂźt Adam, Ă  qui Dieu donna le langage, dans Obbalofoun, le
roi de la parole? Qui ne voit dans IyĂ© l’Ève de nos livres saints? Et si
l’homme descend du ciel, n’est-il pas clair qu’il sort des mains de Dieu
et qu’il fut innocent à l’origine? La Bible fait dire au serpent
tentateur: «Si vous mangez du fruit défendu, _vos yeux seront ouverts_»;
et elle nous montre Adam et Ève ouvrant les yeux sur leur nuditĂ© qu’ils
n’avaient pas aperçue auparavant.

Qu’est cette ville sacrĂ©e, berceau de la crĂ©ation et de l’humanitĂ©?
Pourquoi l’appelle-t-on Ifù[95], _amour_? Pourquoi donne-t-on à une
autre ville le nom d’IwĂ©rĂ©, _le bon livre_? le livre de la parole
rĂ©vĂ©lĂ©e, peut-ĂȘtre? Ce nom, dans un pays sans livre et sans Ă©criture, a
quelque chose de frappant.

[95] A la page suivante, Crowther nous apprend que «le Yorouba
s’appelle aussi IfÚ».

Il y a un souvenir assez clair de la corruption originelle de l’homme
dans la croyance que les _abikous_ (enfants morts en bas Ăąge) sont
tourmentĂ©s par les mauvais gĂ©nies. Nous sommes coupables, puisqu’on
offre des sacrifices expiatoires. Nous sommes soumis à l’esprit du mal,
puisqu’on a recours aux conjurations.

Il est permis de voir le récit du déluge (dénaturé, il est vrai) dans la
légende suivante, que nous empruntons à Crowther: «Quinze personnes
furent envoyĂ©es d’un certain pays, racontent les Yoroubas. Une seiziĂšme
s’offrit Ă  les accompagner. Elle avait nom Okambi et rĂ©gna sur le
Yorouba. Celui qui les envoyait donna Ă  Okambi une petite piĂšce d’étoffe
noire dans laquelle quelque chose était enveloppé. Il lui donna aussi
une poule, un serviteur et un trompette nommé Okinkin.

«A l’entrĂ©e de la rĂ©gion oĂč ils se rendaient, nos voyageurs
rencontrĂšrent une vaste Ă©tendue d’eau au milieu de laquelle ils durent
s’aventurer. Okinkin, obĂ©issant aux instructions reçues au dĂ©part, sonne
de la trompette, afin de rappeler la piĂšce d’étoffe Ă  Okambi. De
l’étoffe dĂ©pliĂ©e tombe une amande de palme et un peu de terre; et
l’amande se change en un beau palmier à seize branches.

«Cependant, les voyageurs se trouvaient épuisés par une longue marche au
milieu de l’eau, et ce n’est pas sans une vive satisfaction qu’ils se
virent dans la possibilité de goûter un peu de repos. Ils montÚrent sur
les branches.

«Quand leurs forces furent restaurées, ils songÚrent à se remettre en
route. Quelle direction prendre? Ils étaient fort perplexes, lorsque, du
pays d’oĂč ils Ă©taient sortis, un certain Okikisi les avise et rappelle
au trompette son devoir. Et Okinkin de sonner. Lors, Okambi ouvre la
piĂšce d’étoffe noire; il en tombe un peu de terre; la terre forme un
petit banc; la poule donnĂ©e Ă  Okambi gratte la terre, l’étend, et le
continent est formé. Okambi ne tarde pas un instant de descendre avec le
serviteur TĂštou et le trompette Okinkin. Quand les autres voulurent
descendre, Okambi exigea la promesse de lui payer à époques déterminées
deux cents cauris par personne. Ce fut l’origine du royaume Yorouba, qui
s’appela aussi _IfĂ©_.

«Plus tard, trois frÚres partirent de là, courant à de nouvelles
dĂ©couvertes. Ils laissaient le gouvernement d’IfĂš Ă  un esclave nommĂ©
Adimou (qui tient _avec force_).»

Le nom du personnage qui dirige l’expĂ©dition principale me paraĂźt
significatif: ne désigne-t-il pas Noé? ne signifie-t-il pas, si on le
décompose, _pÚre de Cham_? _Obi_ veut dire parent, auteur des jours de
quelqu’un; on aurait obtenu Okambi en intercalant le nom de Cham, pùre
de la race nĂšgre. Ce systĂšme d’intercalation est trĂšs-usitĂ© en nago.

D’aprĂšs la lĂ©gende prĂ©citĂ©e, les Nagos ne s’établirent pas par la
conquĂȘte; ils arrivĂšrent par immigration dans le pays qu’ils occupent,
et en furent les premiers habitants.

Nous avons cru retrouver le nom de Cham dans celui d’Okambi: celui de
Chus est dans le titre donnĂ© Ă  Chango, dieu de la foudre. On l’appelle
_obba Kouso, roi de Chus_. Est-il la personnification d’un roi
d’Éthiopie, qui est _la terre de Chus_? ou bien un roi de Babylone, pays
peuplĂ© aussi par les descendants de Chus? Qu’on se rappelle ce que nous
avons dit de la grandeur légendaire de cette importante divinité: «Ce
qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui Ă©clatait dans son palais
dĂ©passe tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était
inspirĂ©e _des souvenirs d’un autre pays_. Ainsi l’on donne Ă  Abba-Kouso
un palais de cuivre ou d’or tout Ă©tincelant, des milliers de chevaux,
une maison nombreuse, etc., etc.»

S’il nous Ă©tait permis de faire des rapprochements Ă©tymologiques, nous
signalerions, outre celui de _Kouso_, les noms de _Dada_, dernier roi
des Fouins; de _Sabi_ ou Savi, capitale de l’ancien _Juda_; d’_Axim_,
autre ville de cette contrée. Ces noms ne mettent-ils pas en mémoire
ceux de Dada et de Saba, fils de Chus; et celui d’Axum, ville du pays de
Chus? Nous n’insistons pas sur ces rapprochements.

Chus, que les Grecs traduisent par Éthiops, visage brĂ»lĂ©, signifie
_noir_, en hĂ©breu. Dans l’ancienne gĂ©ographie, l’Éthiopie comprenait la
partie de l’Arabie qui longe la mer Rouge, et les contrĂ©es (Nubie,
Abyssinie) situĂ©es au sud de l’Égypte. On sait que la foi chrĂ©tienne fut
introduite en Éthiopie, dùs les temps apostoliques, par l’officier de
Candace, reine de MĂ©roĂ©. Il ne serait pas Ă©tonnant qu’un rayon de cette
foi eĂ»t brillĂ© jusque chez nos nĂšgres. Si cela Ă©tait, on s’expliquerait,
et le nom d’IwĂ©rĂ©, _la bonne nouvelle_, et la croyance Ă  Iyangba, cette
déesse qui ressemble tant à la Sainte Vierge. Comme elle, elle tient un
enfant entre ses bras; elle s’appelle la _mĂšre qui sauve_; elle a sauvĂ©
les hommes.

Le Messie a Ă©tĂ© partout «l’attente des nations». Pourquoi nos noirs ne
l’attendent-ils pas? pourquoi disent-ils que l’homme a Ă©tĂ© sauvĂ© dĂ©jĂ ?

Ainsi que l’observe Rohrbacher, «une des premiĂšres erreurs de l’Orient a
Ă©tĂ© de croire qu’aprĂšs avoir créé l’univers, Dieu l’abandonna au
gouvernement des anges». C’est sous l’empire de cette erreur que les
nÚgres, détournant leurs regards du Créateur, adorent les créatures et
rendent aux orichas le culte dĂ» Ă  Dieu. Or, puisque le culte des orichas
est le point sur lequel tout pivote dans la religion des nĂšgres, ne
s’ensuit-il pas qu’ils ont pris leurs principes religieux en Orient?

Les voyageurs et les géographes ont cru découvrir des liens de parenté
étroite entre les cophtes et les noirs de la cÎte des Esclaves. Je
souscris d’autant plus volontiers Ă  cette apprĂ©ciation que les doctrines
religieuses des deux peuples sont souvent identiques, quant au fond. Si
les caĂŻnites rendaient un culte Ă  tous les grands pĂ©cheurs, mĂȘme Ă 
Judas, les noirs honorent les mauvais génies; si les caïnites évoquaient
les mauvais anges et agissaient en leur nom, disant: «O ange N..., je
fais cette action en ton nom», les noirs appellent l’oricha, et
prĂ©tendent que l’oricha s’empare d’eux, les possĂšde et agit en eux.

Les Dahoméens ne sont pas les seuls ni les premiers à honorer le serpent
d’un culte religieux. Avant eux et comme eux les ophites, sectaires
gnostiques du deuxiÚme siÚcle, avaient le serpent en grande vénération,
parce qu’il avait ouvert les yeux à nos premiers parents et leur avait
fait connaßtre le bien et le mal. Ophites et Dahoméens abandonnent le
gouvernement du monde à une multitude de _génies_ ou de puissances, que
les gnostiques appellent _éons_, que les noirs nomment orichas. Les uns
et les autres s’accordent à donner un pouvoir tyrannique à la puissance
invisible qui domine la création.

Mosheim prétend que la secte des ophites est plus ancienne que le
christianisme; que sa doctrine, Ă  l’origine, Ă©tait un mĂ©lange de
philosophie Ă©gyptienne et de judaĂŻsme; qu’une partie de ses adeptes se
convertit au christianisme et forma la branche des ophites chrétiens.
Ceux-ci, imparfaitement convertis, voyaient dans le serpent la sagesse
incréée ou JĂ©sus-Christ lui-mĂȘme. Les ophites antichrĂ©tiens, au
contraire, considĂ©raient JĂ©sus-Christ comme l’ennemi du serpent, dont il
doit Ă©craser la tĂȘte. C’est pourquoi ils abhorraient JĂ©sus-Christ,
qu’ils faisaient renier et maudire par les initiĂ©s.

On ne trouve rien de cette exécration antichrétienne dans le culte du
serpent au Dahomey.

Les noirs attribuent aux blancs une supĂ©rioritĂ© rĂ©elle sur eux. D’oĂč
leur vient ce sentiment d’infĂ©rioritĂ©?

Ils admettent bien que les blancs adorent Dieu; mais ils croient que
Dieu est trop élevé pour accepter le culte des noirs, et que ceux-ci
doivent se borner à rendre des hommages à l’oricha. Cette doctrine ne
semble-t-elle pas un écho de celle de certains chrétiens des premiers
siĂšcles, qui opposaient des erreurs aux erreurs des judaĂŻsants? Ceux-ci,
par une exagĂ©ration blĂąmable, ne voulaient rendre d’honneurs qu’à Dieu,
méconnaissant ainsi la grandeur du Christ et nos devoirs envers lui. Les
autres, par une exagération opposée, reléguaient Dieu dans la solitude
de l’éternitĂ© et tournaient tous leurs regards vers le Christ. Pour eux
comme pour les nĂšgres, Dieu est trop au-dessus de nous pour ĂȘtre
sensible à nos hommages; nous n’avons de culte à rendre qu’au Sauveur ou
à l’oricha.

Je livre aux savants les observations qui précÚdent.




CHAPITRE XVI

VOYAGE LE LONG DE LA COTE: _LAGOS, PORTO-NOVO, WYDAH, AGOUÉ_.


L’EuropĂ©en arrivant Ă  la cĂŽte des Esclaves par les bateaux Ă  vapeur
anglais dĂ©barque Ă  Lagos. Cette ville se trouve par 1° 6â€Č de longitude
est, 6° 28â€Č de latitude nord et sur une Ăźle situĂ©e au milieu de la
lagune, un peu au-dessus de l’embouchure de l’Ogoun.

Les navires qui ne calent pas trop d’eau peuvent entrer en riviùre,
dĂ©charger et charger les marchandises Ă  quai. L’Ogoun est une voie
ouverte jusque dans l’intĂ©rieur, au delĂ  d’AbĂ©-okouta, centre du
commerce de la cĂŽte avec l’intĂ©rieur. Par les lagunes, on va jusqu’au
BĂ©nin, Ă  l’est; jusqu’au Dahomey, Ă  l’ouest. Cette position fait de
Lagos le point le plus important de ces parages. Les Anglais l’ont
trĂšs-bien compris en venant s’y Ă©tablir.

L’üle de Lagos (en langue du pays, _Aouni_) mesure environ trois milles
(4,817 mùtres) de l’est à l’ouest, et un mille (1,609 mùtres) du nord au
sud. Le terrain en est marĂ©cageux, mĂȘme dans la partie habitĂ©e par les
noirs; les quartiers oĂč les blancs se sont fixĂ©s ont Ă©tĂ© assainis.

Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du 6 août 1861. Voici
l’histoire de cette cession: OlouwolĂ©, roi de Lagos, Ă©tant mort, frappĂ©
par la foudre dans son palais, Kosioko s’empara du pouvoir. C’était en
1845, _trois ans aprùs l’apparition des missionnaires anglicans à
Badagry_. En 1851, l’Angleterre proposa Ă  Kosioko un traitĂ© pour la
cessation de la traite des nĂšgres. Kosioko refusa, ne voulant pas se
priver des revenus considérables de ce trafic. Alors, les Anglais
jugĂšrent inutile de traiter avec lui; ils trouvĂšrent qu’il avait usurpĂ©
la couronne; qu’il n’était qu’un intrus sans aucun droit; qu’Akitoyi
Ă©tait le seul roi lĂ©gitime. Ils s’étaient assurĂ©s du bon vouloir
d’Akitoyi Ă  leur Ă©gard, et le poussĂšrent Ă  demander la protection de
l’Angleterre. Le 20 dĂ©cembre 1851, Akitoyi vint Ă  bord d’un navire de
guerre anglais réclamer le trÎne. Kosioko restant sourd à ses
prétentions, on fit entrer en riviÚre quelques bateaux à vapeur et des
chaloupes, et l’on s’empara de la ville (26 et 27 dĂ©cembre). Kosioko
vaincu obtint du roi de JĂ©bou l’autorisation de se fixer Ă  EpĂ©. De lĂ ,
il exerça, durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur la
partie orientale de son ancien royaume, oĂč se trouvent Palma et LĂ©kĂ©,
sur le bord de la mer.

Le 1er janvier 1852, Akitoyi fut établi roi de Lagos. DÚs ce moment, le
consul anglais eut une influence prépondérante. Le navire de guerre qui
stationnait dans les eaux de Lagos, tout en protégeant contre les
attaques de Kosioko le roi Akitoyi, empĂȘchait celui-ci d’agir en maĂźtre
avec les étrangers, en attendant que ces étrangers trouvassent
l’occasion de se dĂ©clarer maĂźtres. Qui cherche trouve: les Anglais
trouvÚrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes de Kosioko,
découragé par la guerre civile qui éclata, le 7 août 1853, entre lui et
ses chefs, à l’instigation de son ennemi; Akitoyi mourut subitement, le
21 du mĂȘme mois, empoisonnĂ©, dit-on. Son fils, Docimo, fut placĂ© sur le
trĂŽne _par le consul anglais_. Mais ce mĂȘme consul ne tarda pas Ă  se
plaindre de la faiblesse du roi: «La traite des nÚgres continuait en
secret, la propriĂ©tĂ© n’avait pas de protection effective, on ne
réussissait pas à obtenir le payement des dettes..., etc.» Les consuls
Campbell (1853), Brand (1859), Foote (1860), ne cessaient de faire
parvenir des doléances au gouvernement de la Reine; ils insistaient
probablement dans le sens d’une occupation, puisque lord John Russell
écrit au consul Foote, en 1861: «Ne commettons pas envers Docimo
l’injustice de changer le protectorat en une occupation ouverte.» On
resta dans la voie des traités. Celui qui intervint, le 6 août 1861,
entre Docimo et les Anglais, est signĂ© par Docimo et ses chefs, d’une
part; par Norman B. Bedingfield, commandant du _Prométhée_, et par Mac
Coskey, agent consulaire, de l’autre. Il est rĂ©digĂ© en trois articles.
Le premier cÚde et transfÚre «à la reine de la Grande-Bretagne, à ses
hĂ©ritiers et successeurs, Ă  tout jamais, le port et l’üle de Lagos, avec
tous les droits, revenus et territoires en dĂ©pendant». L’article second
«laisse à Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les
différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant, et
demeurant libres de faire appel aux lois britanniques». Le troisiÚme
article promet, en compensation, Ă  Docimo, une pension dont le chiffre
sera fixé ultérieurement. Il le fut par un article additionnel du 1er
juillet 1862. On y promettait Ă  Docimo, toute sa vie durant, une pension
de douze cents sacs de cauris.

Les Anglais étant maßtres de Lagos, Kosioko put rentrer dans cette
ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration par laquelle il
s’interdit d’élever aucune prĂ©tention ultĂ©rieure sur Palma et LĂ©kĂ©, qui
passĂšrent ainsi Ă  la colonie anglaise. Kosioko ne manquait pas de
fiertĂ©; il me disait, en parlant de Docimo: «_Je n’ai jamais vendu mon
pays, moi!_» Il se plaignait de ne pas recevoir réguliÚrement la pension
que les Anglais lui avaient promise; il subissait le joug des
oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais. Il se montra
trùs-sympathique à la mission catholique, qu’il appelait la mission
française, et nous confia plusieurs de ses enfants.

Le traité conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863, donna à
la colonie les limites qu’elle avait lors de mon dĂ©part d’Afrique
(1875). Par ce traité, les chefs de Badagry, agissant en leur nom et au
nom de leurs subordonnés, cÚdent «en toute propriété et souveraineté» à
S. M. la reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances
et revenus. Ils agissent de la sorte, aux termes du traité, «afin de
garantir la paix et la tranquillité aux _personnes bien disposées_
résidant à Badagry, pour assurer une plus grande sécurité à leurs
personnes et à leurs biens, _et pour enlever tout prétexte aux
prétentions du roi de Porto-Novo ou de tout autre qui croirait avoir
droit de régner dans le district de Badagry_». Naturellement on promit
une pension à ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et
aux droits prĂ©sumĂ©s d’autrui.

AprĂšs ce traitĂ©, la colonie de Lagos s’étendit de la riviĂšre Ochoun, Ă 
l’est, Ă  celle de l’Ocpara, Ă  l’ouest, le long de la cĂŽte. BornĂ©e d’une
maniĂšre certaine par l’OcĂ©an au sud, elle n’admet guĂšre de bornes bien
fixĂ©es du cĂŽtĂ© du nord et de l’est. Le gouvernement de la colonie
cherche toujours Ă  s’étendre de ce cĂŽtĂ©; surtout, il voudrait mettre la
main sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait tout le
commerce dans ces régions.

Le territoire de la colonie, dĂ©fendu par la lagune Ă  l’est et au
nord-est, reste dĂ©couvert sur les autres points, oĂč il n’a d’autre
protection que l’amitiĂ© promise par Ado, Okiadan et Pocra. Lagos est
administré par un lieutenant-gouverneur, dépendant du gouverneur de la
cĂŽte d’Or. A mon dĂ©part, le capitaine Lees, vĂ©ritable gentleman,
remplissait les fonctions de lieutenant-gouverneur.

Un capitaine anglais a le commandement des troupes, recrutées parmi les
Haoussas. La police a un chef particulier. Le service de la santé est
sous la direction d’un _chirurgien colonial_. L’hîpital colonial et
celui des varioleux sont bien tenus.

Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se trouvent à Lagos.

Le commerce est considérable dans cette ville; presque tous les produits
des pays Egbas et du Jébou y viennent aboutir. Il y a des factoreries
anglaises, françaises et allemandes, et plusieurs traitants brésiliens,
portugais et indigÚnes ou sierra-léonais.

Si l’on va se promener sur la lagune, on rencontre partout des barques
de pĂȘcheurs; des dragueurs qui cherchent les huĂźtres, au risque de se
faire manger par les requins.

C’est à la partie occidentale de l’üle d’Aouni que se trouve bñtie la
ville de Lagos (Eko). Les quartiers nÚgres, marécageux, sales et
malsains, s’enfoncent dans la lagune vers le nord. Au sud et au vent de
la ville nÚgre, sous la brise de mer, le quartier européen étale ses
habitations plus élégantes et ses quais.

Avant de quitter Lagos, demandons Ă  la statistique coloniale (1874) le
chiffre de la population. Elle suppose que nous connaissons la division
administrative de la colonie en quatre districts: 1Âș Lagos et ses
environs; 2Âș district septentrional; 3Âș district oriental formĂ© de Palma
et LĂ©kĂ©; 4Âș district occidental. La population y est rĂ©partie comme
suit:

Lagos et environs 36,005 habitants.
District nord 12,401 --
District oriental 4,014 --
District occidental 7,801 --
------
Total 60,221 habitants,

parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels et 4,521
commerçants.

Et maintenant, la pirogue est équipée; partons. Les canotiers sont à
leurs places, deux à l’avant, deux à l’arriùre; ils saisissent les
pagaies et poussent l’embarcation au large. Saluons encore une fois la
ville, qui, avec son petit air européen, nous rappelle la _terre des
Blancs_, comme on dit ici. BientĂŽt toute illusion va devenir impossible.
Adieu vapeurs et paquebots! adieu navires! nous nous enfonçons dans la
_terre des Noirs_; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue pour un
long voyage. Une pirogue, c’est tout juste l’indispensable: un tronc
d’arbre creusĂ©, au fond duquel on demeure couchĂ© ou accroupi durant les
longues heures que l’on passe à bord. Une tente en feuillages est
installée sur le milieu; et cette tente, abri nécessaire contre le
soleil, la rosée et la pluie, force le voyageur à rester dans une
posture des plus gĂȘnantes.

Le vent étant favorable, les canotiers organisent une espÚce de voile
avec leurs _achos_ ou pagnes; ils l’attachent au haut d’une longue
perche servant de mĂąt, et l’esquif est abandonnĂ© au grĂ© du vent. BientĂŽt
nous entrons dans le bras de la lagune qui s’étend vers Porto-Novo. En
entrant, nous saluons Ă  droite un poste de douaniers, oĂč les canots
allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui arrivent de
nuit attendent là jusqu’au matin, à moins qu’ils ne portent quelque
blanc, et encore! A certains endroits, la lagune, bordĂ©e d’arbres au
verdoyant feuillage, s’étend comme un lac au milieu des forĂȘts; la
vĂ©gĂ©tation luxuriante qui l’encadre donne au paysage un aspect charmant.
Je ne m’étonne pas que les naturels, qui donnent Ă  la lagune le nom
d’Ossa, disent «_le charmant Ossa_».

De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons seulement
Ajido, important par ses marchĂ©s, et Erapo, oĂč un temple consacrĂ© Ă 
Eddoun attire les paĂŻens du voisinage.

_Nous voici devant BADAGRY._ A ce point, l’Ossa a plus de 500 mùtres de
largeur et s’étend au loin, des deux cĂŽtĂ©s, dans le lit oĂč il court.

Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko, roi de
Lagos, le souverain de Porto-Novo et mĂȘme le Dahomey ont eu des
prĂ©tentions. C’était, aussi bien que Lagos, un des foyers les plus
actifs de la traite. Aujourd’hui, c’est le chef-lieu du district
occidental de la colonie anglaise.

Badagry est cĂ©lĂšbre dans l’histoire de la gĂ©ographie comme ayant Ă©tĂ© le
point de départ de plusieurs explorations. Clapperton partit de cette
ville, en décembre 1825, avec le capitaine Pearce et le docteur
Morrisson, qui moururent tous deux peu de temps aprÚs avoir quitté la
cĂŽte. Clapperton alla fort loin dans l’intĂ©rieur. Il mourut de la
dyssenterie Ă  Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique Richard Lander
rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il Ă©tait de nouveau Ă  Badagry, prĂȘt Ă 
se remettre en route vers le Niger, dont il voulait, comme son maĂźtre,
reconnaßtre le cours. Dans cette expédition, il réalisa son projet et
put, aprùs bien des incidents contraires, arriver à l’embouchure du
grand fleuve de Soudan.

Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos ou dans les
bras des canotiers. Ils vous porteront Ă  terre; car la pirogue s’échoue
Ă  une certaine distance de la rive.

Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis une case en
bambous et Ă  un premier Ă©tage, oĂč je reçus plusieurs fois le plus
gracieux accueil et l’hospitalitĂ© la plus cordiale. Elle a probablement
disparu par l’action destructive du temps et des coupins. Les Anglais
ont, dans la ville, quelques maisons de commerce; les traitants
indigĂšnes y sont nombreux.

Les missionnaires anglicans y possÚdent une chapelle et une école. Les
missionnaires catholiques ont leur établissement agricole de
Saint-Joseph Ă  Tocpo, Ă  quatre kilomĂštres environ de Badagry.

Il y a Ă  Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur de
douanes et une petite garnison.

La ville est situĂ©e sur la rive septentrionale de l’Ossa. Sur la plage,
Ă  1,500 mĂštres environ, au sud, se trouvent les entrepĂŽts et une
factorerie anglaise. Ce que les marins appellent mont Badagry n’est
autre chose qu’un bouquet d’arbres de forme conique. Il est un peu à
l’est de ces Ă©tablissements.

Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, il y a
quelques années seulement, lisons les lignes suivantes du journal de
Lander: «Les Portugais ne possédaient pas à cette époque (celle de son
voyage) moins de cinq factoreries Ă  Badagry, contenant plus de mille
esclaves des deux sexes, enchaßnés par le cou, et attendant les navires
qui devaient les emporter au delĂ  des mers.

«Dans ces contrĂ©es, le meurtre d’un esclave n’est pas mĂȘme considĂ©rĂ©
comme un dĂ©lit. Badagry est le plus grand marchĂ© d’esclaves de toute la
cĂŽte de GuinĂ©e, et il n’est pas rare qu’il y ait encombrement de
marchandise humaine et disette d’acheteurs. En pareil cas, l’entretien
des malheureux esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi fait
enchaßner séparément les vieillards et ceux qui sont infirmes ou
malingres. On les entasse, pieds et poings liés, dans des embarcations;
on leur attache une pierre au cou; on pousse au large et on les
prĂ©cipite dans les flots oĂč ils deviennent la proie des requins. Objets
de rebut aussi les esclaves que les marchands refusent, pour une raison
ou pour une autre. Le mĂȘme sort les attend, Ă  moins qu’ils ne soient
rĂ©servĂ©s, avec les criminels et les prisonniers de guerre, a ĂȘtre
immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque année des milliers de
victimes humaines, sur cette cĂŽte fatale.

«Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque condamné est
conduit prĂšs d’un arbre fĂ©tiche, et lĂ  on lui met entre les mains une
bouteille de rhum; pendant qu’il la porte à ses lùvres, le
sacrificateur, armĂ© d’une pesante massue, se glisse inaperçu derriĂšre
lui, et lui assùne sur l’occiput un coup si terrible que, le plus
souvent, il en fait jaillir la cervelle. On porte alors Ă  la hutte du
fĂ©tiche la victime humaine; d’un coup de hache on sĂ©pare la tĂȘte du
tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée à cet
effet. En mĂȘme temps d’autres misĂ©rables, le couteau Ă  la main, ouvrent,
dĂ©chirent, fouillent le cadavre, pour en arracher le cƓur, qui, tout
sanglant et fumant, et palpitant encore d’un reste de vie, est prĂ©sentĂ©
au roi d’abord, puis à ses femmes et à ses capitaines; et quand tous ces
personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, chacun, selon son rang,
en donnant à ce cƓur un coup de dent, en trempant ses lùvres dans le
sang écumeux de la calebasse, on montre le tout à la multitude. La
calebasse pleine de sang, le cƓur fichĂ© au bout d’une pique et le
cadavre sans tĂȘte, sont promenĂ©s dans la ville, accompagnĂ©s de soldats
armĂ©s et suivis d’une foule innombrable. Si quelqu’un tĂ©moigne le dĂ©sir
de mordre aussi ce cƓur et de boire de ce sang, on les lui prĂ©sente
sur-le-champ, au milieu des danses et des chants de la multitude. Ce qui
reste de l’un et de l’autre est finalement jetĂ© aux chiens, et le
cadavre mis en lambeaux est attachĂ© Ă  l’arbre fĂ©tiche pour y devenir la
pùture des oiseaux de proie.»

Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre délicatesse,
mais qui enflamment le zÚle des missionnaires et des véritables amis de
l’humanitĂ© et de la civilisation.

Le jour va tomber; partons.

Nous avons à peine le temps de voir l’embouchure de l’Ocpara, limite
naturelle de la colonie à notre droite, et, du cÎté de la plage, le
territoire d’Appa; puis, la nuit nous couvre de ses ombres. Cinq cents
mùtres en deçà d’Appa, à l’ouest de cette ville, la plage n’appartient
plus à Lagos. J’ai vu à Lagos l’ancien roi d’Appa. Il me racontait que
la peur des Anglais et des chefs de Badagry lui avait fait abandonner
ses États; il dĂ©sirait y revenir, mais il n’osait, Ă  moins que la France
ne lui accordĂąt sa protection.

Le temps est bien long dans une pirogue, surtout aprĂšs une longue
journée de chaleur étouffante passée déjà à naviguer. Le caquetage des
oiseaux sur la rive, les gambades et les grimaces des singes, au haut
des arbres qui bordent la lagune; la vue des sites variés que nous
contemplions, nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais
maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont des heures;
les ténÚbres nous enveloppent; une ennuyeuse monotonie plane sur notre
Ăąme; le clapotis qui se produit sur le sillage de la pirogue nous plonge
dans une rĂȘverie mĂ©lancolique. Que faire? «Que faire en un gĂźte, Ă  moins
que l’on ne songe?» dit le bon La Fontaine. Que faire au fond d’une
pirogue, à moins que l’on ne dorme? dirai-je à mon tour. Au risque
d’étouffer, je m’enveloppe dans ma couverture, et je me couche pour
dormir. Les moustiques, les affreux moustiques se rient de mes
précautions; ils me livrent de si terribles assauts que le sommeil me
fuit, jusqu’au moment oĂč je n’en puis plus de lassitude. Deux heures
durant, je reste affaissĂ©, plutĂŽt qu’endormi. Ce calme restaure un peu
mes forces. Je me rĂ©veille, je me redresse, et j’aperçois d’innombrables
lucioles voltigeant dans les bois et projetant, Ă  travers le feuillage
des arbres, leurs clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la
course vagabonde des _mouches lumineuses_, lorsque des cris perçants
arrivĂšrent jusqu’à nous. C’était comme des cris de revenants. Nos
piroguiers, contrefaisant leurs voix, rĂ©pondirent sur le mĂȘme ton. Et la
conversation se prolongeait ainsi, au milieu du silence d’une nuit
calme. Des colloques de ce genre se reproduisirent souvent: chaque fois
presque qu’on rencontrait une autre pirogue. Ces scùnes ont quelque
chose de saisissant, et l’on oublie difficilement l’impression qu’elles
ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et s’épuisent en
salutations, oĂč le djedji et le nago se croisent et se confondent: _O
kou!... o kou déou!... o kou allé o!... o kou déou bada!... o kou
kaka!... o kou! o kou! o kou!_

Cependant, nous avançons toujours. Enfin!... nous sommes dans les eaux
de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain, quelques cases de Ouéta se
montrent dans les broussailles, par-dessus les herbes des marécages. La
ville de Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous cĂŽtoyons.
BientĂŽt nous nous engageons au milieu des herbes aquatiques, dans un
étroit canal, et nous allons aborder à la terre ferme, prÚs de la maison
des SƓurs.

PORTO-NOVO est la capitale du royaume de ce nom; les indigĂšnes donnent Ă 
cette ville le nom d’_Adjachù_.

Un mot sur l’origine de cet État et sur son histoire dans les temps
modernes.

Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement du dix-septiĂšme
siĂšcle, Ă  la mĂȘme Ă©poque et dans les mĂȘmes circonstances que le royaume
de Dahomey. Le roi d’Ardres Ă©tant mort, son vaste royaume se dĂ©membra:
les trois fils du roi défunt se disputÚrent la couronne avec animosité.
Finalement, le plus jeune s’établit au pouvoir, grĂące Ă  l’appui des
chefs. Un de ses frÚres se réfugia chez les Fouins, avec ses partisans,
et fonda le royaume de Dahomey. Le troisiĂšme se fixa dans la partie
orientale du royaume d’Ardres et rĂ©ussit Ă  s’y maintenir, jetant ainsi
les bases d’un nouvel État, qui existe encore sous le nom de royaume de
Porto-Novo. Il est bornĂ©, Ă  l’est, par la colonie de Lagos; Ă  l’ouest,
par le Dahomey, dont il est indĂ©pendant; au sud, par l’OcĂ©an. Au nord,
il confine au territoire d’Okiadan et aux contrĂ©es ravagĂ©es par le
Dahomey.

Signalons les points importants du royaume, en dehors de la capitale:
entre la lagune et l’OcĂ©an, Aboupa, GĂ©rĂ©bĂ© et Appi; dans la partie
orientale, Pocra, ÉdoupĂ©ta, Diofi et Mounfo; vers le nord, AggĂ©ra; dans
la partie occidentale, OuĂ©mĂ©, chef-lieu d’une province puissante, qui a
soutenu des guerres contre le roi.

D’aprùs Norris, la ville de Porto-Novo s’appelait Assem, aux premiers
temps oĂč elle fut connue. Il la signale comme une _ville
trùs-commerçante_. Depuis lors, elle n’a rien perdu de son importance
commerciale. Elle est la rivale de Lagos, et se dispute avec elle le
monopole du commerce, dans la partie la plus riche de la cĂŽte des
Esclaves. De Porto-Novo au Volta, les tribus riveraines ont peu de
relations avec l’intĂ©rieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des
rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur intermédiaire,
avec les tribus des bords du Niger. Sans doute, Lagos a sur Porto-Novo
l’avantage d’ĂȘtre sur l’Ogoun; mais la colonie anglaise, avec ses droits
de douane et son attitude menaçante, effraye les indigÚnes. Et les
produits cherchent un débouché du cÎté de Porto-Novo, qui les expédie
par Kotonou. En sorte qu’une grande partie du commerce se fait sans
profit pour les Anglais, les Français tenant le haut du pavé à
Porto-Novo.

Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de Porto-Novo, comme
il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu de céder aux propositions qui
lui furent faites, Ă©leva des prĂ©tentions sur Badagry, qui n’avait pas
Ă©tĂ© vendue encore aux Anglais. Ceux-ci, pĂȘcheurs en eau trouble, prirent
fait et cause pour Badagry, et allĂšrent bombarder Porto-Novo. Le
bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour se prémunir contre les
Anglais, Soudji mit son royaume sous le protectorat de la France
(février 1863). Le 7 mai 1864, le _Dialmath_, petit navire de guerre
français, entra en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé
par le roi pour l’installation du protectorat. Aprùs bien des ennuis et
bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les Français abandonnÚrent
Porto-Novo, par ordre de l’amiral Laffont de LadĂ©bat.

Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été remplacé par
Mecpon, élu par les chefs contrairement au désir des Français. Ceux-ci
proposaient Dassy, prince intelligent, fils de Soudji. Les chefs, en
refusant d’élire le fils du roi dĂ©funt, se montraient fidĂšles Ă  l’usage
traditionnel du pays, d’aprùs lequel les enfants d’un roi ne succùdent
pas à leur pÚre: sage précaution, bien propre à prévenir la division du
pays entre les divers enfants du souverain.

L’abandon du protectorat par la France fit pousser aux Anglais un soupir
de soulagement. Ils ne cherchaient qu’une occasion de s’imposer à
Porto-Novo, par la peur ou par tout autre moyen. En 1865, un officier du
nom de M’Hardy donna trois femmes au roi, puis alla les lui rĂ©clamer.
«Ce que l’on m’a donnĂ© m’appartient, dit Mecpon; je ne le rends pas.--Tu
les a fait immoler au fĂ©tiche», rĂ©plique l’Anglais; Mecpon se contenta
de sourire; et il fit venir les femmes. M’Hardy en ayant saisi une par
le bras, Acboton, ministre du commerce, le repoussa avec violence,
disant: «Blanc, respecte le roi! respecte la femme du roi!» L’officier
insulteur se dit insultĂ©; il partit furieux et revint Ă  bord d’un vapeur
armĂ©, exigeant une rĂ©paration. L’affaire s’arrangea, grĂące Ă 
l’intervention des missionnaires catholiques, moyennant quelques
ponchons d’huile de palme, que le roi s’engagea à payer.

Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en octobre 1867. Ils
espĂ©raient se servir de Dassy comme ils s’étaient servis d’Akitoyi, Ă 
Lagos. Ce prince s’était plaint Ă  Mecpon d’avoir Ă©tĂ© victime d’un vol
considĂ©rable de la part d’un de ses oncles, Hirovou, frĂšre de Soudji.
Mecpon ne crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé
à se faire justice par les armes. Le roi, de son cÎté, protesta
énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses terres malgré
lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre Dassy à mort, s’il tentait de
réaliser son projet. Dassy appela les Anglais, qui ne se le firent pas
dire deux fois. Ils arrivĂšrent avec deux vapeurs, pour demander que
justice fût faite à leur ami et allié, et pour... _protéger les
blancs!_... «La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils; la
guerre civile allait Ă©clater; il n’y avait de sĂ©curitĂ© pour personne.
Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et dépouillé
violemment d’un terrain qui lui appartenait.»

Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo. Ceux-ci rédigÚrent
une protestation en rĂšgle contre l’ingĂ©rence arbitraire et injuste du
gouvernement colonial; on le rendrait responsable des préjudices causés
au commerce, si la ville était bombardée; le seul trouble qui existùt
était occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces des
Anglais; de rĂ©volution, il n’y en avait que dans les rĂ©cits fantaisistes
de ceux qui renseignaient le gouverneur de Lagos; quant au sujet
britannique, qui se disait lésé dans son honneur et dans ses biens, ce
ministre protestant avait le tort grave de méconnaßtre les lois du pays;
le chĂątiment qu’il avait subi Ă©tait un chĂątiment bien mĂ©ritĂ©. Tous les
griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les déclarations
fermes et catégoriques des blancs, il fallut encore reculer et renoncer
Ă  l’occupation d’une ville pourtant bien convoitĂ©e.

Nous ne saurions Ă©valuer, mĂȘme d’une maniĂšre approximative, la
population du royaume de Porto-Novo. On s’accorde à donner à la capitale
plus de 20,000 habitants.

Qu’on ne s’étonne pas de voir la population agglomĂ©rĂ©e dans des villes
de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus encore. Elle n’a pu rester
Ă©parse sur toute l’étendue du territoire, Ă  cause des guerres
incessantes qui dĂ©solĂšrent le pays, durant tout le temps oĂč la traite
des noirs s’est continuĂ©e, c’est-Ă -dire jusqu’à ces derniĂšres annĂ©es. De
tribu Ă  tribu, souvent de village Ă  village, on avait Ă  craindre
l’attaque de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le dĂ©sir
d’avoir des esclaves pour les vendre aux nĂ©griers Ă©taient un danger
continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour éviter la surprise
et ĂȘtre plus forts contre l’agression, les indigĂšnes durent se grouper
et s’unir. Un grand centre ne peut guĂšre ĂȘtre pris au dĂ©pourvu; il n’est
pas Ă  l’abri de l’attaque, mais la rĂ©sistance y est aisĂ©e. Au premier
choc, chacun est sur pied, prĂȘt au combat.

Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le grave
inconvénient de laisser déserts et improductifs les vastes espaces de
terrain qui sĂ©parent une ville d’une autre ville. Le jour oĂč un
gouvernement fort et Ă©quitable garantira l’agriculture et le commerce
contre la rapacité des chefs et les ravages de la guerre, ce pays sera
d’une richesse exceptionnelle. Nous n’en voulons d’autre preuve que ce
qui se passe Ă  Porto-Novo. On n’y jouit que d’une sĂ©curitĂ© relative;
nĂ©anmoins, toute la campagne y est cultivĂ©e avec soin, et l’agriculture
est dĂ©jĂ  une source de grands revenus; tandis qu’au Dahomey l’on demande
au sol à peine le nécessaire.

Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans aller saluer le
roi.

Les EuropĂ©ens sont si peu nombreux qu’ils adoptent, en fait de
géographie, le systÚme nÚgre: terre des Blancs, terre des Noirs. En
anthropologie, il n’y a que blancs et noirs. D’oĂč il s’ensuit que tous
les blancs sont du mĂȘme pays; ils sont compatriotes, ils sont frĂšres. Si
les intĂ©rĂȘts les divisent, le besoin de vivre avec leurs semblables les
rapproche; aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de
l’endroit. Ne nous affranchissons pas des rĂšgles de l’étiquette locale,
et _saluons_, en passant, les blancs de Porto-Novo. C’est à dessein que
j’ai dit: _saluons_. Ce mot dit tout ce qu’il y a dans les rapports de
blanc à blanc, en général: on se salue! Du reste, le mot est consacré
par l’usage.

Porto-Novo possÚde cinq maisons françaises, quelques commerçants
portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les missionnaires
catholiques y ont un Ă©tablissement; il y a aussi des SƓurs.

Rien de curieux Ă  visiter dans la ville, si ce n’est la ville mĂȘme. Elle
ne ressemble en rien Ă  l’idĂ©al que nous nous faisons d’une ville. Pas de
rues alignées, pas de beaux édifices, pas de places réguliÚres, pas
d’avenues, pas de boulevards, pas mĂȘme... de la _propretĂ©_. A certains
endroits, la puanteur que répandent les ordures vous suffoque; ailleurs,
les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender la
rencontre de quelque serpent; ici, c’est un trou bĂ©ant de huit Ă  dix
mĂštres de profondeur; lĂ , un bosquet oĂč trĂŽne un Ă©norme bombax; plus
loin, vous ĂȘtes tellement entourĂ© de broussailles et de buissons que, si
votre guide ne vous disait le contraire, vous vous croiriez en rase
campagne. Les rues qui existent sont Ă©troites et tortueuses. Çà et lĂ ,
dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre des vases, des
écuelles, des bùtons fichés en terre, des tiges de fer, des statuettes
grossiĂšrement façonnĂ©es, des Elegbara: tout l’attirail, enfin, de la
superstition païenne. M. Gellé, lieutenant de vaisseau, signale à notre
attention un monument singulier. «Le temple de la Mort, dit-il, est
l’édifice le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des
malheureux sacrifiĂ©s au gĂ©nie du mal, dans cette enceinte aujourd’hui si
paisible et oĂč une herbe abondante cache aux yeux du voyageur Ă©tonnĂ© la
terre si souvent rougie par le sang des victimes? A en juger par l’état
des crùnes encore enchùssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on
peut supposer, par l’indiffĂ©rente tranquillitĂ© avec laquelle les noirs
passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit remonter Ă  bien
des années. Les derniers souvenirs se reportent à plus de trente ans de
nous, et encore, dans les derniers temps de cet usage barbare, ne
sacrifiait-on que des malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs
crimes.»

Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied de la lettre,
tendraient à faire supposer que les sacrifices humains ont complétement
cessĂ© Ă  Porto-Novo. Malheureusement, il n’en est pas ainsi. Sans doute
le sang humain ne coule pas à flots, comme au Dahomey. L’immolation
d’hommes, de femmes et d’enfants criminels, prisonniers de guerre ou
autres; cette immolation n’est plus une coutume publique, mais elle est
encore une coutume. A la campagne, les _Ahovi_ ou princes des Mattes
sont un objet de terreur, Ă  cause de leurs exploits sanguinaires. MĂȘme
dans la ville, j’ai vu des cadavres dĂ©capitĂ©s attachĂ©s Ă  des piquets.
Les tĂȘtes grimaçaient au haut des pieux. C’était en 1875, Ă  cĂŽtĂ© du
palais du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de
sculptures grossiĂšres, reprĂ©sentant quelques divinitĂ©s locales. Je l’ai
toujours vue fermée.

J’ai visitĂ© plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais. Jamais je ne
pus arriver jusqu’à MĂ©si, son successeur, que des intrigants retenaient
dans un Ă©tat d’ivresse continuelle au fond du palais. MĂ©si commença Ă 
régner le 4 juin 1872. Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en
février 1875.

Je laisse la plume Ă  M. Courdioux pour raconter une visite que nous
fßmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit dans les _Missions
catholiques_.

«Deux portes principales donnent accĂšs dans l’intĂ©rieur du palais. Une
petite chaßne fétiche, placée sur le seuil de ces portes, en interdit
l’entrĂ©e aux mauvais gĂ©nies. Les fidĂšles sujets de Sa MajestĂ© ne
manquent jamais, en signe de respect, de se dĂ©couvrir la tĂȘte et
l’épaule gauche chaque fois qu’ils passent devant la porte principale.

«Franchissons la porte de la maison bùtie par le roi Mecpon. AprÚs avoir
parcouru un couloir infect, nous débouchons sur une petite cour
intérieure de forme carrée. Un auvent, supporté par des piliers de bois,
rÚgne tout autour; dans la partie la plus rapprochée de la cour
d’audience, le sol est battu et cirĂ© Ă  la bouse de vache. C’est lĂ  que,
couchés sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires
attendent le moment de l’audience. Le roi les laisse quelquefois des
journées entiÚres sans les recevoir. Les Européens font antichambre dans
le mĂȘme lieu; mais ils ont soin de se faire apporter une chaise, car le
roi n’a pas toujours un siĂ©ge Ă  offrir Ă  ses visiteurs.

«Un petit temple fĂ©tiche, consacrĂ© Ă  Priape, s’élĂšve au milieu de la
cour. C’est une hutte de paille, entourĂ©e d’une palissade en bambou. Aux
quatre angles flottent, Ă  l’extrĂ©mitĂ© de longues perches, des oripeaux
d’étoffe blanche.

«Les pigeons du roi prennent leurs Ă©bats sur vos tĂȘtes; vous voyez
passer les poules, les canards et surtout les porcs de Sa Majesté;
ceux-ci paraissent jouir d’une libertĂ© absolue de circulation.

«TrÚs-fréquemment cette cour est remplie de monde. Ce sont les envoyés
d’un village qui apportent au roi des prĂ©sents en nature. Les uns ont un
fagot de bois; les autres, quelques poules; d’autres, un sac de maïs,
des ignames, des patates, plus rarement un mouton ou une chĂšvre.

«La cour, oĂč se tient le roi, est spacieuse et de forme triangulaire; la
moitiĂ© seulement est entourĂ©e d’une vĂ©randah. A droite, en entrant, on
passe devant trois Ă©normes tambours qui servent dans les fĂȘtes et dans
les grandes circonstances. A quelques pas plus loin, dans un enfoncement
pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nÚgre étendu sur une natte,
couvert d’un pagne de soie, coiffĂ© d’un bonnet grec et fumant une longue
pipe: c’est Sa MajestĂ© le roi Toffa, souverain actuel du royaume de
Porto-Novo, qui appartient Ă  l’illustre famille rĂ©gnante du Dahomey.
Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont prĂȘts Ă  le servir au
moindre signe.

«Si, comme moi, vous avez l’honneur d’ĂȘtre l’ami du roi, vous pouvez
vous approcher de ce trÎne peu redoutable et offrir à Sa Majesté une
poignée de main, en lui demandant des nouvelles de sa santé. Vous vous
reculez ensuite un peu, et vous vous asseyez. A la fin de l’audience, on
vous prĂ©sentera un verre d’eau oĂč vous ĂȘtes libre de ne tremper que vos
lĂšvres; puis, dans un autre verre d’une indescriptible malpropretĂ©, on
vous offrira une liqueur d’Europe. Alors seulement vous pouvez demander
au roi la permission de vous retirer, en lui donnant une seconde poignée
de main.

«Les Européens qui voient pour la premiÚre fois le roi de Porto-Novo, se
contentent de le saluer de la main en restant découverts tout le temps
qu’ils sont devant lui.»

Ne nous attardons pas trop sur un point: appelons nos canotiers et
partons.

D’abord, nous avançons lentement et avec prĂ©caution, au milieu des
herbes marĂ©cageuses, jusqu’à la partie navigable de la lagune.

En sortant du chenal percĂ© du nord au midi, nous tournons vers l’ouest,
laissant sur la rive opposĂ©e les cases de OuĂ©ta, cachĂ©es Ă  l’ombre des
hauts palmiers. La lagune, large de six cents Ă  huit cents mĂštres en
face de la mission, s’élargit un peu plus loin, et s’étend du cĂŽtĂ© du
nord, entre Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras, par
lesquels elle communique avec le lac de _Nokhoué_ ou _grand lac_. Le
bras septentrional est connu sous le nom de canal de _Toché_: il longe
la partie mĂ©ridionale de WĂ©mĂ©. C’est sur ce canal que se trouve Togbo,
lieu rĂ©servĂ© aux Ă©preuves par l’eau.

En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du cÎté de la mer, le
village de KĂ©tonou, point assez important pour le commerce de l’huile et
des amandes de palme.

A l’époque des grandes pluies, les riviĂšres qui coulent du nord
grossissent, soulĂšvent les plantes qui bordent la lagune et les
charrient en grande quantité. Les canaux dont nous parlons sont
tellement obstruĂ©s alors, que l’on est obligĂ© de pousser la pirogue
par-dessus les herbes. On passerait moins difficilement si l’on pouvait
se mettre à l’eau; mais les caïmans font bonne garde: l’imprudent qui
s’y hasarderait ne manquerait pas de devenir leur proie.

Nous voici dans le grand lac. Écoutons les chants des canotiers. A leur
éternel refrain: «_Oyibo, adÚou, foun mi ni cachacha wa_--Salut, Î
blanc, donne-moi du tafia»; à ce refrain, dont ils nous assourdissent
sans cesse, succùde enfin un chant plus suivi. Justement! c’est un chant
au caïman. Le chƓur alterne avec un soliste (le chef canotier
ordinairement).

TOUS.

Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.

SOLO.

Tu es grand, tu es fort, Î Jalodé, tu aurais pu rivaliser de puissance
avec Chango[96]; mais ĂȘtre mĂ©chant et terrible t’a paru indigne d’un
_oricha_, et tu préfÚres te signaler par les bienfaits de ta protection.
Nous avons confiance en toi, Î Jalodé; sois-nous favorable.

[96] Chango, dieu de la foudre.

TOUS.

Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.

SOLO.

Tu es si fort que l’on te craint alors mĂȘme qu’on t’aime. Mais toi, de
qui donc as-tu rien Ă  craindre? La zagaie ne peut entamer ta peau; la
balle qui t’atteint glisse et va se perdre: on ne peut rien contre toi.
Toi, rien ne te rĂ©siste. Celui que tu protĂ©ges n’a pas besoin de
veiller: il s’endort tranquille, et ton Ɠil est ouvert sur lui.

Nous nous confions à toi, à Jalodé, sois-nous favorable.

TOUS.

Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.

SOLO.

Vois dans la pirogue ce voyageur venu de la terre des blancs. Qu’il ne
lui arrive aucun mal dans ta lagune: il croirait que tu es méchant comme
Legba[97]. S’il pĂ©rit, on croira que nous n’en avons pas pris soin.
Montre au blanc que tu gardes les hommes: conduis-nous sans encombre.

[97] Legba, dieu du mal, le diable.

TOUS.

Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.

SOLO.

Je me souviens!... j’étais enfant!... Ma mĂšre me conduisit Ă  la lagune
et me plongea dans l’eau. Et moi j’ignorais le danger: j’avançai, je
tombai dans un trou. Tu Ă©tais lĂ , Ă  cĂŽtĂ© de moi, et ma mĂšre s’alarmait.
Mais toi, tu caressas mes petites jambes et tu me fis reculer en lieu
sûr.

Jalodé, Î le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours je
t’honorerai, si c’est possible, de plus en plus.

JalodĂ©, ĂŽ le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours, si c’est
possible, nous t’honorerons de plus en plus.

* * * * *

Les chants ont cessĂ©; la pirogue glisse sur l’eau vers le milieu du lac,
poussée par la brise qui enfle la voile, car, il faut le dire, la
pirogue marche aussi Ă  la voile. Les agrĂšs sont simples et primitifs: un
ou deux _achos_[98] attachés à une perche fixée tant bien que mal, et
c’est tout.

[98] _Achos_, petite piĂšce d’étoffe qui sert d’habit aux noirs.

Pendant que nous avançons doucement, contemplons le vaste panorama qui
se déroule sous nos yeux. De tous cÎtés, le regard se perd sur une vaste
nappe d’eau; dans le lointain, des arbres gigantesques bornent
l’horizon, et des amas de joncs et d’herbes encombrent les bords de ce
lac, si bien appelé le _grand lac_ par les Européens, et Nokoué ou
_maison de la mĂšre_ par les indigĂšnes[99].

[99] C’est le _Denham’s water_ des Anglais.

L’étymologie de NokouĂ© (_no_, mĂšre; _kouĂ©_, maison) rappelle la lĂ©gende
rapportĂ©e par M. BorghĂ©ro, lĂ©gende qu’il avait recueillie de la bouche
des indigÚnes: «Une femme féticheresse, ayant donné le jour à un enfant
dans une grande forĂȘt qui s’élevait sur l’espace aujourd’hui occupĂ© par
les eaux, ne voulut pas le nourrir, disant qu’il n’était pas son fils.
Celui-ci se mit Ă  courir la forĂȘt, appelant Ă  son aide toutes les
divinités, et surtout Chango, les priant de le venger, de détruire ce
bois et _la case de sa mÚre_, et de prouver ainsi combien il leur était
agrĂ©able. Chango l’écouta, dĂ©truisit la forĂȘt par le feu et la
transforma en une lagune profonde.»

Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac: Malheur,
disent-ils, Ă  celui qui prendrait de cette eau dans le creux de la main!
malheur Ă  quiconque en rejetterait aprĂšs avoir bu dans sa calebasse! Si
un malfaiteur s’aventurait sur le lac, il y serait englouti..., etc.,
etc.

Vers le sud-ouest, laissant _Afatonou_ Ă  notre gauche et _Ahouansoli_ Ă 
droite, nous irions nous engager dans le canal qui conduit Ă  Kotonou.

Le NokouĂ© communiquait autrefois avec l’OcĂ©an par un canal qui n’existe
plus, mais dont les indigÚnes conservent le souvenir dans leurs récits
et dans leurs chants. Aujourd’hui, il en est sĂ©parĂ© par une bande de
terrain large environ de cinq ou six cents mùtres. C’est la plage de
Kotonou, point de débarquement pour les marchandises destinées à
Porto-Novo et à Agbomé-Calavi.

Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires que l’on y
traite, mais de cette unique circonstance que le transit des produits
europĂ©ens s’y opĂšre en Ă©vitant les droits de la douane anglaise de
Lagos: droits que l’on ne saurait Ă©viter, si l’on introduisait ces
produits du cÎté de la colonie anglaise.

Il y a, à Kotonou, trois factoreries françaises servant d’entrepît pour
divers produits d’importation Ă  l’arrivĂ©e et d’exportation au point
d’embarquement. Directement, on y traite quelques affaires, peu
considĂ©rables toutefois, Ă  cause de la proximitĂ© des autres comptoirs oĂč
le commerce est plus facile.

Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine signalé les noms en
passant. Afatonou et Ahouansoli sont bñtis au milieu de l’eau, à la
partie méridionale du Nokoué, non loin du canal de Kotonou. On est
d’abord surpris de voir des villages entiers Ă©tablis sur pilotis au
milieu du lac; et malgré tout ce que la position peut avoir de
pittoresque, on se demande pourquoi ces populations sont allées
s’établir lĂ . Pourquoi ces nĂšgres ne prĂ©fĂšrent-ils pas des habitations
solides sur la terre ferme Ă  leurs _todjis_[100], d’oĂč l’eau les chasse
souvent?

[100] Étymologie: _to_, lagune; _dji_, sur: _sur la lagune_.

L’histoire du pays nous apprend que les habitants de ces villages ont
cherché là un refuge.

Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume d’Ardres et de
Jacquin, les Jacquinois qui purent s’enfuir sur leurs pirogues
rĂ©solurent de s’établir au milieu de l’eau, afin d’éviter les poursuites
du roi de Dahomey qu’ils appellent dans leur langage imagĂ© _kini-kini_,
le lion. Il faut savoir que le fétiche, (le _vodou_ comme disent les
DahomĂ©ens) dĂ©fend au roi de traverser l’eau pour guerroyer. C’est
pourquoi les fondateurs d’Ahouansoli et d’Afatonou se rĂ©fugiĂšrent au
milieu du lac.

Quand le _lion dahoméen_ tourne ses regards de ce cÎté, il va se poster
au bord de la lagune, et il guette sa proie: il attend que ces
insulaires aériens viennent de leurs _todjis_ à terre, pour prendre des
vivres ou ensevelir leurs morts.

On le comprend maintenant: nous ne pouvions passer sans saluer ces héros
de l’indĂ©pendance. Ne les plaignons pas, du reste: leur sort a ses
douceurs. Je ne suis jamais passé à cÎté de ces villages sans entendre
le son des instruments et les chants joyeux de ce peuple libre et
content de peu. Mon frÚre les trouva aussi occupés à des réjouissances
publiques. «Un curieux spectacle nous attendait, dit-il: on fĂȘtait le
nouveau cabĂ©cĂšre de l’endroit; faute de place publique ou de grande
salle, les nùgres montaient sur les toits de leurs cases, et l’on
entendait au loin leurs joyeuses clameurs et le bruit étourdissant de
leurs affreux tam-tams. Leurs petites pirogues étaient rangées sous les
cases, et aucune n’était ce jour-lĂ  partie pour la pĂȘche; car tous
avaient voulu prendre part Ă  l’allĂ©gresse commune. Ils s’agitaient
tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et leurs corps noirs
comme l’ébĂšne et Ă  demi nus, se dĂ©tachant nettement sur le bleu du ciel,
donnaient Ă  cette scĂšne un cachet des plus sauvages. On aurait cru voir
les hideux Ă©bats d’une lĂ©gion de diablotins.»

Ne restons pas sous l’impression de ces imaginations fantastiques, et
notons, incidemment, que l’on trouve parmi les habitants de ces _todjis_
des plongeurs excellents. On m’a racontĂ© que l’un d’eux se prĂ©senta au
roi de Porto-Novo, s’offrant à aller par-dessous l’eau percer les
stationnaires anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne
voulut pas croire à la possibilité de cette entreprise: comment, se
disait-il, rester assez longtemps submergé? Pour vaincre les hésitations
du roi, notre _homme-poisson_ se fit porter au milieu de la lagune et
fit le plongeon. Les témoins attendirent longtemps. A la fin, ils
désespéraient de le voir surnager; ils le croyaient victime de son
imprudence, quand il reparut à la surface, et regagna l’embarcation qui
l’avait portĂ© lĂ .

Mais trĂȘve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable: serrons
notre voile, remontons à force de rames vers la crique de Godomé. Armés
de la pagaie, les canotiers s’assoient des deux cĂŽtĂ©s, sur le bord de la
pirogue, et ils frappent en cadence, s’animant de la voix. Tantît ils
chantent, et tantÎt ils marquent le mouvement cadencé de la pagaie, à
l’aide d’expirations vives et bruyantes dont ils se font un refrain:
«_Ah!--ah!--ah! ah! ah!_» Chaque expiration marque un coup de pagaie.

Tant d’efforts, tant de chants ramĂšnent nĂ©cessairement le couplet chĂ©ri:
«_Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa_, O blanc, salut! donne-moi du
tafia.»

Puisqu’ils l’ont gagnĂ©, donnons-leur-en une bonne rasade. Tout aussi
bien, le moment est venu de les encourager et de ne pas les perdre de
vue. Devant nous flottent des amas de plantes aquatiques. Il s’agit de
se frayer un passage dans ce dédale inextricable, et de découvrir dans
ces vastes marĂ©cages le chenal tortueux par oĂč l’on arrive Ă  la terre
ferme.

Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle, on ne se donne pas le temps
de l’admirer; on est pressĂ© de ne pas se laisser surprendre par la nuit
dans cette sentine de moustiques et d’insectes venimeux. Aprùs de
longues hésitations, nous entrons dans le dédale... Enfin, nous voilà
arrivés! Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes qui
s’en exhalent ne nous donnent pas une fiùvre trop violente!

GODOMÉ est une petite ville de 1,500 habitants environ, situĂ©e Ă  sept ou
huit kilomĂštres de la plage, vers le nord. Les cartes marines marquent
la plage de Godomé sous le nom de Jacquin. Entre la ville et la plage,
le terrain est marĂ©cageux et couvert de hautes herbes. J’ai vu, auprĂšs
de la ville, de véritables fourrés de ricins.

GodomĂ© est la partie principale du Dahomey, Ă  l’est. LĂ , comme ailleurs,
on fait bonne garde: il n’est guùre possible de passer quand les
autorités _ferment les chemins_.

Le commerce Ă©tait assez actif autrefois dans cette ville. Aujourd’hui,
il l’est moins, parce que les comptoirs Ă©tablis Ă  AgbomĂ©-Calavi
interceptent les marchandises venant du nord.

AGBOMÉ-CALAVI, et mieux peut-ĂȘtre _AgbomĂ©-cpĂ©vi_ (le petit AgbomĂ©), n’a
pas au delà de 800 habitants. Ce village est bñti sur le bord d’une
lagune qui déverse ses eaux dans le grand lac, à la partie du
nord-ouest. Il faut une heure et demie pour se rendre en pirogue
d’AgbomĂ©-Calavi Ă  l’entrĂ©e du NokouĂ©. Les relations avec GodomĂ© sont
faciles par terre: je suppose qu’il n’y a pas plus de 8 à 9 kilomùtres
d’un point Ă  l’autre, et le chemin est relativement bon et agrĂ©able.

Il y a quelques années seulement que les Français établirent à
Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de Kotonou; et déjà lorsque
je quittai la cÎte des Esclaves, Godomé avait perdu de son importance,
et tendait Ă  n’ĂȘtre plus guĂšre qu’un simple entrepĂŽt.

De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On traverse une vaste
plaine sablonneuse couverte de hautes herbes. Les palmiers de toute
espÚce, des rondiers particuliÚrement, dressent leur tige élancée et
étalent leur feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc.
Linné surnommait les palmiers _les princes du rÚgne végétal_, à cause de
leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre ce que le paysage
emprunte de pittoresque à la présence de ces beaux arbres portant à une
hauteur de 6 ou 7 mĂštres leur bouquet de feuilles et leur grappe de
fruits; mais je ne vois rien chez nous qui puisse se prĂȘter Ă  une
comparaison.

Le hamac a ses agrĂ©ments: il est trĂšs-prĂ©cieux dans ces pays oĂč l’on n’a
ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. Somme toute, si l’on est
balancĂ©, secouĂ©, cahotĂ©; si l’on est exposĂ© Ă  prendre un bain de siĂ©ge,
voire mĂȘme un bain entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux
se faire porter que de voyager Ă  pied? On se fatiguerait Ă  marcher; la
fatigue amĂšnerait la fiĂšvre... la fiĂšvre, toujours prĂȘte Ă  vous
saisir!...

Si les hamaquaires sont bons, on se console aisĂ©ment de n’avoir pas
d’autre vĂ©hicule, dĂ»t-on mĂȘme subir le supplice dont parle M. Vallon,
dans le récit de son voyage à Abomey. «Pendant que le porteur de
derriùre, dit-il, a de l’eau jusqu’à la cheville, celui de l’avant,
malgrĂ© toute sa souplesse et tous ses efforts, s’enfonce subitement
jusqu’aux reins; c’est à grand’peine que les six autres vous soutiennent
par les cĂŽtĂ©s, l’un tombant, l’autre glissant, celui-ci poussant,
celui-là se retenant à votre hamac.»

Je disais, tout Ă  l’heure, que le hamac a ses agrĂ©ments; on voit que
tout n’est pas agrĂ©ment... dans le passage des lagunes, surtout. La
position du voyageur n’est rien moins que commode, quand les hamaquaires
le saisissent par les Ă©paules, le levant sur leur tĂȘte, le ployant, Dieu
sait comme. Un voyage en hamac abonde en pĂ©ripĂ©ties: l’expĂ©rience m’a
fait connaĂźtre celles que je raconte. Une fois mĂȘme, dans ce trajet de
Wydah à Godomé, je dus mettre pied à terre, afin de nous tenir tout
prĂȘts Ă  repousser une bande de loups qui venait Ă  nous, dans la nuit.

Les porteurs de hamac vont grand train: on peut dire qu’habituellement
ils sont lancés au trot. Ils sont toujours assez nombreux pour se
relever de temps en temps. Dans les passages difficiles, l’un d’eux
passe devant, explore le terrain et avertit les autres par le cri de:
«_CpÚlÚ-cpÚlÚ!_ Doucement!»

AprĂšs deux heures de course, on arrive Ă  l’entrĂ©e d’un bois, oĂč les
hamaquaires ont l’habitude de faire halte. Tout suants, il se
dĂ©saltĂšrent dans les eaux d’une source qui est lĂ , et l’on se remet en
marche. Quatre heures seulement aprÚs le départ de Godomé, les porteurs
mangent et se reposent, pendant une demi-heure environ, Ă  un endroit oĂč
l’on trouve des vivres, de l’eau et un abri.

De la grande halte à Wydah le sol est marécageux.

Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures.

Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey; elle renferme de 20 Ă 
25,000 habitants. Les indigÚnes lui donnent le nom de Gléhoué; et les
Portugais, celui d’Ajouda.

Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen, au milieu des
cases basses des nĂšgres: ce sont les demeures des blancs (_blancs de
toute couleur_, bien entendu). On rencontre, en outre, trois
établissements qui furent des forts, au temps de la traite, et qui en
portent encore le nom: le fort anglais, le fort portugais et le fort
français.

On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan, qui est le chef
principal de l’endroit, sans lui demander d’_ouvrir les chemins_,
c’est-Ă -dire de ne pas mettre d’entraves au dĂ©part. Car on entre
librement au Dahomey, mais on n’en sort qu’avec une autorisation
spĂ©ciale; et il arrive parfois que l’autoritĂ© locale vous _ferme les
chemins_.

De Wydah Ă  Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en pirogue. De temps
Ă  autre, on s’entend hĂ©ler: c’est un dĂ©cimĂšre, ou douanier, qui rĂ©clame
du tafia. Le plus prudent est de céder gaiement à ses cupides exigences,
si l’on ne veut ĂȘtre retardĂ© et ennuyĂ©.

GRAND-POPO (nom indigÚne, _Pla_) est un assemblage de maisons parsemées
sur les Ăźles de la lagune et sur la plage. On ne peut pas dire que ce
soit une ville; c’est une peuplade qui se forma, comme les villages
bùtis sur pilotis dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le
despotisme royal. Comme les habitants d’Ahouansoli, ceux de Grand-Popo
se sont abrités derriÚre la lagune, parce que la superstition défend aux
armées du Dahomey de franchir la lagune. Pour prévenir les attaques des
bandes du Dahomey, les indigĂšnes ont soin de ne pas laisser obstruer la
Bouche-du-Roi, large ouverture par oĂč la lagune se dĂ©verse dans l’OcĂ©an.

AGBANANQUEIN, Ă  gauche, sur la plage, mĂ©rite d’ĂȘtre signalĂ©. Signalons
aussi NikouĂ©, oĂč je vis tous mes piroguiers sauter Ă  terre l’un aprĂšs
l’autre, et me menacer de me laisser là tant qu’il leur plairait. Le
premier partit sous prĂ©texte d’aller chercher de l’eau; le second
l’accompagna; le troisiùme descendit pour les appeler, disait-il; le
dernier tempĂȘtait Ă  bord, comme s’il les semonçait de ne pas les suivre,
et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre, et moi au milieu de
l’eau, je fus tout dĂ©confit de les voir s’installer tranquillement, afin
de manger. Discourir eût été peine inutile; je pris un bambou et je fis
mine de pousser la pirogue au large. Ce langage d’action persuada à mes
nĂšgres qu’ils pouvaient dĂźner Ă  bord, et les dĂ©cida Ă  repartir.

Nous arrivĂąmes Ă  AgouĂ© Ă  l’entrĂ©e de la nuit.

AGOUÉ porte le nom d’Ajigo, en langue du pays. Il acquiert tous les
jours de l’importance, et tend à devenir le point central des petites
républiques de ces parages. Sa population fut plus que décimée par la
variole, en 1873. Sur six mille habitants, quinze cents furent victimes
du fléau.

La ville est bĂątie entre la lagune et la mer; la langue de terre sur
laquelle elle se trouve n’a pas deux mille mùtres de largeur. Il y a à
Agoué beaucoup de Nagos; ils ont leur quartier; les Malais ou musulmans
ont aussi le leur. Avant 1873, les habitants des divers quartiers
faisaient assaut de chants et de fĂȘtes. Le deuil fit cesser ces
pacifiques réjouissances.

Sous l’autoritĂ© d’un chef qui se donne le titre de roi, AgouĂ© est une
vĂ©ritable rĂ©publique, oĂč chacun a sa part d’influence dans les affaires.
Les dĂ©libĂ©rations importantes d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral ont lieu sur la place
publique, devant l’assemblĂ©e du peuple.

La fondation d’AgouĂ© remonte seulement Ă  l’annĂ©e 1821. Un certain Feliz
de Souza ayant Ă  se plaindre de Comlagan, chef de Petit-Popo, excita
contre lui une rĂ©volte. Georges, mis Ă  la tĂȘte du mouvement, rĂ©ussit Ă 
chasser Comlagan. Celui-ci vint s’établir, avec ses partisans, Ă 
l’endroit oĂč se trouve AgouĂ©, et fonda un petit État qui a soutenu
plusieurs fois son indépendance, les armes à la main.


Nom des cabĂ©cĂšres d’AgouĂ©:

1Âș Comlagan, fondateur d’AgouĂ©;

2Âș CatraĂ©, fils du prĂ©cĂ©dent;

3Âș Agounou, cousin de Comlagan;

4Âș Toyi, qui rĂ©gna de 1835 Ă  1844;

5Âș Kodjo-DahomĂ©nou (1844-1846);

6Âș Hanto-Tona (1846-1858);

7Âș Coumin-Aguidi (1858-1873);

8Âș AtahounlĂ©. Quoique son prĂ©dĂ©cesseur fĂ»t mort le 15 juin, ce dernier
cabécÚre, qui régnait encore à mon départ, ne monta sur le trÎne que le
30 novembre 1873.

Les Ă©vĂ©nements les plus notables de l’histoire d’AgouĂ© sont:

Vers 1835, l’arrivĂ©e d’esclaves libĂ©rĂ©s, venus du BrĂ©sil avec des
habitudes chrĂ©tiennes. D’autres vinrent encore plus tard.

En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes les cases, moins
trois. L’incendie ayant commencĂ© chez une certaine Marcellina, on a
conservĂ© Ă  ce dĂ©sastre le nom d’_incendie de Marcellina_.

Le rÚgne de Coumin-Aguidi, septiÚme cabécÚre, restera mémorable.
L’avĂ©nement de ce chef froissa l’amour-propre de Pedro Codjo, nĂšgre
riche et influent, qui avait passĂ© quelque temps au BrĂ©sil, oĂč il apprit
le métier, non de roi, mais de calfat. Il habitait Agoué, et se trouva
déçu dans ses espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses
nombreux esclaves, s’enferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville,
dans le but de dĂ©trĂŽner le cabĂ©cĂšre Ă©lu. Il n’y put rĂ©ussir, et se
retira Ă  Petit-Popo, d’oĂč il dirigea contre AgouĂ© des attaques
multipliĂ©es Ă  l’aide des bandes d’Aounas qu’il salariait. AgouĂ© rĂ©sista
avec avantage derriÚre ses remparts de cactus. Une fois elle fut brûlée;
mais elle se releva aussitÎt, et ne quitta pas la défensive.

M. Borghéro, premier supérieur et fondateur de la mission catholique à
la cĂŽte des Esclaves, intervint dans ces dĂ©mĂȘlĂ©s. Il dit dans une lettre
du 3 décembre 1863:

«Les négociants les plus influents, les officiers de la marine anglaise
et le commodore lui-mĂȘme, des ministres protestants avaient fait toute
sorte de dĂ©marches pour arriver Ă  une conciliation: rien n’avait pu
réussir. Quelques mois aprÚs notre arrivée, en 1861, nous avons été
invitĂ©s Ă  intervenir dans cette affaire pour pacifier, s’il Ă©tait
possible, les deux pays. Ce ne fut qu’en fĂ©vrier 1863 que je pus
m’absenter de Wydah pour ce voyage.

«Voici en substance mes nĂ©gociations pour la paix. Le chef d’AgouĂ© et,
en général, ce que nous appellerons le peuple, étaient tous disposés à
la paix. Je pris de nouvelles informations sur l’état des querelles, et
j’acceptai la mĂ©diation qui m’était offerte. Le chef d’AgouĂ© me donna
plein pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo; celui-ci
me reçut avec beaucoup d’égards et de politesse, mais se montra
indomptable et tout à fait résolu à continuer la guerre. Le peuple de
Petit-Popo n’a dans cette guerre que trùs-peu de part; il est presque
neutre. Le chef prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages
situĂ©es plus Ă  l’ouest; ce mode de recrutement retarde les attaques et
fait traßner les hostilités en longueur. Nos conférences continuÚrent
deux jours, et le chef de Popo, contrairement à l’usage de tous ces
pays, voulut que personne ne fût témoin de nos pourparlers: il était
évidemment seul à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la
paix des conditions impossibles: il voulait ĂȘtre maĂźtre d’AgouĂ© et ĂȘtre
indemnisĂ© de tout ce qu’il avait perdu pendant la guerre, sans tenir
compte de toute une ville qu’il avait incendiĂ©e. Les chefs d’AgouĂ©, au
contraire, remettaient tout dommage à eux causé, à condition de rentrer
en paix. Quand j’eus Ă©puisĂ© tous les moyens de conciliation sans rien
obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations que notre
caractĂšre nous oblige quelquefois de faire entendre aux puissants de la
part de Dieu. Du moment, lui dis-je, qu’il refuse d’accepter un
accommodement honorable et avantageux, il n’avait qu’à s’attendre à
tomber sous la main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette
pensée, et bientÎt revenu de sa premiÚre impression, comme je le
poussais à une résolution, il me promit, sous une espÚce de serment,
qu’il n’attaquerait jamais AgouĂ© s’il n’était point provoquĂ©; mais que
se rĂ©concilier Ă©tait pour lui impossible. Je l’assurai qu’AgouĂ© en
ferait autant. A mon retour dans cette ville, je fis une relation de mes
nĂ©gociations aux chefs rĂ©unis; le principal d’entre eux promit, devant
tous et au nom de tous, qu’il ne provoquerait jamais ses voisins. Il
assura qu’il n’avait jamais voulu la guerre, et, pour preuve, il ajouta
que, dans une bataille oĂč il avait chassĂ© les ennemis, il avait Ă©pargnĂ©
leur vie en dĂ©fendant aux siens de les poursuivre, parce qu’ils Ă©taient
tous, disait-il, de la mĂȘme famille.»

GrĂące Ă  cette intervention du prĂȘtre catholique, les hostilitĂ©s prirent
fin. Elles ne se renouvelĂšrent pas depuis.

Le commerce et l’agriculture sont les sources de la richesse d’AgouĂ©.
Sur le bord de la mer, Ă  l’endroit oĂč se trouve la ville, le terrain est
sablonneux; la végétation y est nulle. Les cultures sont au nord, de
l’autre cĂŽtĂ© de la lagune. Les navires s’approvisionnent bien Ă  AgouĂ©,
qui fournit aussi des vivres au Dahomey.

On trouve dans cette petite rĂ©publique les restes d’une peuplade
détruite par les Dahoméens: je veux parler des Manhis. Lorsque leur pays
fut ravagé, ceux de cette tribu qui survécurent vinrent chercher asile à
Agoué. Leurs fétiches et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité.

AgouĂ© est Ă  neuf kilomĂštres de Petit-Popo. On s’y rend en pirogue, par
la lagune; ou bien par la plage, en hamac.

PETIT-POPO existait déjà au dix-septiÚme siÚcle, puisque les voyageurs
anciens font mention d’une guerre soutenue par cet État, en 1700, contre
Coto; et ils parlent de Petit-Popo comme d’un État dĂ©jĂ  constituĂ©. Ses
premiers habitants vinrent d’Acra, chassĂ©s par les AquamboĂ©s, qui
envahirent leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer.

Ce qu’ont racontĂ© des voyageurs modernes sur l’origine de Petit-Popo ne
regarde Ă©videmment qu’un quartier de cette ville; car la ville a trois
quartiers distincts, ayant une existence et des intĂ©rĂȘts propres. L’un
de ces quartiers a nom AnĂ©jo (cases des AnĂšs). C’est lĂ  que s’établirent
les noirs minas de la tribu des Anùs, qui, originaires de la cîte d’Or,
furent jetĂ©s sur la plage par la tempĂȘte. Leur Ă©tablissement Ă  cet
endroit donna naissance au quartier qui porte leur nom, mais non Ă  la
ville; Petit-Popo existait déjà depuis bien des années. En langue du
pays on l’appelle Plavijo, en prononçant le _j_ comme en espagnol.

Petit-Popo n’est pas sans importance pour le commerce.

Nous terminerons notre voyage le long de la cĂŽte des Esclaves Ă 
Porto-SĂ©gouro, que les indigĂšnes nomment Abodranfon. Je n’allai jamais
plus loin vers l’ouest.

PORTO-SÉGOURO eut des commencements identiquement semblables à ceux
d’AgouĂ©. Comlagan ne fut pas suivi de tous ses partisans Ă  AgouĂ©; une
partie se dirigea vers le couchant, et alla fonder Abodranfon.

Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait depuis 1870.
Son avĂ©nement fut signalĂ© par des vengeances et des exĂ©cutions d’une
atrocité inouïe. Plusieurs de ses ennemis personnels payÚrent de leur
tĂȘte l’influence dont ils jouissaient. Un BrĂ©silien me racontait avec
horreur l’exĂ©cution d’un esclave, qui fut brĂ»lĂ© vif, au milieu des
danses et des libations de la foule. Des fenĂȘtres de sa maison, il avait
suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle laissa dans son ùme
une profonde indignation.

Du cÎté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune Hacco. Cette
lagune est trùs-large; elle s’enfonce fort avant dans les terres, et les
gens du pays prĂ©tendent qu’elle est aussi large jusqu’à sept ou huit
journées. Cette position avantageuse favorisant les relations avec
l’intĂ©rieur, elle prĂ©sage Ă  Porto-SĂ©gouro un avenir brillant.




CHAPITRE XVII

EXCURSIONS.


Dans le chapitre prĂ©cĂ©dent, j’ai racontĂ© avec quelques dĂ©tails un voyage
que je fis moi-mĂȘme. Dans celui-ci, j’analyserai ce que d’autres
missionnaires ont racontĂ© de leurs excursions. Revenant de l’ouest Ă 
l’est, nous nous arrĂȘterons Ă  AgouĂ© pour suivre le PĂšre MĂ©nager Ă 
Akrakou. A Porto-Novo, nous suivrons le PÚre Poirier à Sakaté, et le
PÚre Courdioux à Okiadan. Enfin, de Lagos, nous verrons le PÚre Borghéro
aller reconnaßtre le Jébou et Abé-okouta; nous verrons aussi les
missionnaires catholiques s’établir dans cette grande ville.


AKRAKOU.

J’étais encore Ă  AgouĂ©, lorsque le PĂšre MĂ©nager fit une excursion Ă 
Akrakou, ville de deux Ă  trois mille Ăąmes, situĂ©e au nord-est d’AgouĂ©.
Parti Ă  six heures du matin, notre excursionniste traversa la lagune en
pirogue, et se mit ensuite dans son hamac porté par deux noirs
vigoureux. «Doucement balancé sur leurs fortes épaules, écrivit-il à ses
parents, je laissai avec bonheur mes pensées se reporter aux belles et
fraĂźches matinĂ©es d’étĂ© et de printemps passĂ©es auprĂšs de vous. Des
centaines d’oiseaux au brillant plumage et au chant variĂ© animaient
gaiement cette nature parfois si sauvage, à laquelle la main de l’homme
n’a jamais disputĂ© que quelques pieds de terre pour construire sa case.
Chaque annĂ©e, cette plaine se couvre d’une nappe d’eau. RĂ©cemment
dessĂ©chĂ©e et engraissĂ©e par les dĂ©tritus qu’y dĂ©posent les eaux
limoneuses, elle offrait le spectacle d’une vĂ©gĂ©tation des plus
luxuriantes...

«Il est prÚs de dix heures. Nous arrivons à Akrakou. On entre dans la
ville par un petit chemin qui conduit directement Ă  la maison du
cabécÚre...

«Je témoignai le désir de visiter la ville. Le cabécÚre fit porter
devant moi son bĂąton, et je parcourus ainsi, suivi des grands et de la
foule, les rues tortueuses et Ă©troites d’Akrakou. Au fond d’une grande
place, se dresse, environné de hauts et magnifiques arbres, le seul
monument de la citĂ©; c’est une vaste maison ouverte oĂč le roi rend la
justice devant son peuple.

«A Akrakou, on se sent dĂ©jĂ  Ă  l’intĂ©rieur. La vĂ©gĂ©tation est toute
différente.»

Avant de repartir, le PÚre Ménager visita la foire. Elle se tient à
quelques minutes de la ville, prùs d’une lagune dont les eaux coulent
vers Grand-Popo ou Agbananquein.

Le PÚre Ménager rentra à Agoué à huit heures du soir environ, harassé de
fatigue, mais trĂšs-satisfait. Nous nous disions combien il serait
avantageux de relier Agoué à Akrakou par un canal.


OUÉMÉ--SAKÉTÉ--OKIADAN.

_De Porto-Novo_, les missionnaires ont visitĂ© OuĂ©mĂ©, Ă  l’ouest; AggĂ©ra
et Sakété, au nord; Okiadan, au nord-est.


OUÉMÉ.

En 1868, j’allai de Porto-Novo Ă  OuĂ©mĂ©, avec M. Courdioux, non en
touriste, mais en qualité de chirurgien militaire. Notre but était moins
d’explorer le pays que de porter nos soins Ă  de malheureux blessĂ©s. La
guerre avait éclaté entre le roi de Porto-Novo et la province de Ouémé,
Ă  l’occasion d’un cabĂ©cĂšre que le roi voulait imposer Ă  OuĂ©mĂ© et que
OuĂ©mĂ© refusait d’accepter. Or, dans une rencontre, plusieurs soldats de
l’armĂ©e du roi tombĂšrent blessĂ©s sur le champ de bataille. On les
portait Ă  l’hĂŽpital de la mission comme on les avait relevĂ©s, sans
songer Ă  Ă©tancher le sang; en sorte qu’ils nous arrivaient Ă©puisĂ©s,
perdus. Cela me donna l’idĂ©e d’aller oĂč l’on se battait, afin de faire
un premier pansement. J’avoue que j’étais curieux aussi d’assister de
prĂšs aux opĂ©rations d’une guerre en pays nĂšgre.

Nous partĂźmes vers onze heures, et nous essuyĂąmes en route une tempĂȘte
si violente que M. Courdioux avait ses bottes remplies d’eau. Partout
nous rencontrions des hommes armés qui allaient et venaient; des femmes
chargĂ©es de butin s’en retournaient vers Porto-Novo. Tous nous
acclamaient. Nous traversĂąmes une forĂȘt, et nous arrivĂąmes au milieu des
combattants, aprùs trois heures de marche. Une escouade d’hommes,
embusquée derriÚre les buissons, faisait feu dans la direction du
fourrĂ©. L’ennemi n’était point lĂ , nous dit-on, mais on tirait pour
l’avertir que l’armĂ©e du roi ne s’était pas repliĂ©e en arriĂšre.

AussitÎt que le monarque fut informé de notre présence dans le camp, il
nous manda auprĂšs de lui. Nous le trouvĂąmes assis au milieu de ses
femmes. Les troupes formaient la haie, tandis que les deux
généralissimes couchés à plat ventre débitaient des louanges au
vainqueur. «Tu es un grand roi, disaient-ils; on ne résiste pas
impunément à tes volontés. Les rebelles sont chùtiés; leurs villages
sont détruits... etc., etc.» Le monarque nous tendit la main avec
fierté, nous fit porter des siéges et servir de bon vin de Bordeaux,
qu’il n’avait eu garde d’oublier dans son palais. Naturellement nous
bûmes à la gloire du puissant potentat.

La Providence bénit nos efforts; nous eûmes le bonheur de faire couler
l’eau sanctificatrice du baptĂȘme sur le front de plusieurs mourants.

Les blancs ne sont pas tenus en chartre privée à Porto-Novo comme au
Dahomey; ils peuvent circuler sans trop de difficultés dans les
environs. Peu de missionnaires passent plusieurs mois dans cette station
sans visiter Aggéra. Cette ville, importante par ses marchés, est située
Ă  deux heures de Porto-Novo, dans la direction du nord. Les
communications avec l’intĂ©rieur y sont faciles; mais il n’est pas permis
aux blancs d’y fixer leur rĂ©sidence. On les accueille bien, on est
prĂ©venant pour eux, on leur fait mille promesses: c’est tout.

L’étroit sentier qui court de Porto-Novo Ă  AggĂ©ra traverse une plaine
cultivĂ©e en partie, et en partie couverte d’herbes et parsemĂ©e de
palmiers.

L’air est plus sain Ă  AggĂ©ra qu’à Porto-Novo; les habitants y jouissent
d’une plus grande longĂ©vitĂ©.

Au delĂ  d’AggĂ©ra on rencontre immĂ©diatement une lagune, dont les eaux
inondent une forĂȘt Ă©paisse qui couvre la rive opposĂ©e.

GĂ©nĂ©ralement les blancs s’arrĂȘtent Ă  cette lagune. M. Poirier est allĂ©
jusqu’à SakĂ©tĂ©, afin de reconnaĂźtre ce que les noirs appellent _les
montagnes de l’intĂ©rieur_.


SAKÉTÉ.

AprÚs avoir traversé la lagune en pirogue, M. Poirier gravit une petite
colline au haut de laquelle se trouve un village. «Le chef se nomme
Iangran; c’est un prince de la famille royale de Porto-Novo»; un de ces
_ahovi_ ou princes des mattes dont nous avons déjà parlé. Les princes,
d’aprĂšs le droit coutumier du pays, ne peuvent rĂ©sider dans la capitale.
Ils se fixent Ă  la campagne, oĂč ils deviennent de petits tyranneaux,
redoutĂ©s Ă  cause de leurs exactions et de leur cruautĂ©. Les tĂȘtes
accrochées aux arbres montrÚrent au missionnaire que Iangran méritait la
réputation faite aux _ahovi_.

Deux haltes, l’une Ă  LakkĂ©, l’autre Ă  CougĂ©, permirent au touriste de
reprendre haleine. Il n’aperçut SakĂ©tĂ© qu’au dĂ©clin du jour.

Dans cette région, les arbres atteignent des proportions colossales; on
rencontre des pierres sur le chemin. «Au milieu d’une terre rouge mĂȘlĂ©e
d’argile, on trouve d’énormes blocs isolĂ©s. Ce granit, d’une substance
jaune, semble ĂȘtre d’origine volcanique. AprĂšs avoir dĂ©gagĂ© un bloc de
la terre qui l’entoure, les noirs l’exposent au feu; et dùs qu’une fente
se dĂ©clare, ils y enfoncent des coins de fer.» Ce mode d’extraction est
long et pĂ©nible; mais c’est le seul possible Ă  des gens privĂ©s d’outils
et ignorant l’art du mineur.

M. Poirier obtint, non sans difficultés, une audience du roi. Sa
Majesté, comme tous ses congénÚres, se montra prodigue de compliments et
de promesses.

Les maisons de Sakété sont isolées et protégées par des buissons, des
arbustes ou de petits bosquets, qui servent, en temps de guerre, de
vĂ©ritables retranchements. J’ai remarquĂ© des habitations fortifiĂ©es
ainsi aux environs de Porto-Novo, particuliÚrement au levant, du cÎté de
Ouéké.


OKIADAN.

Okiadan se trouve au nord de Badagry, sur le bord de l’Ocpara, grande
riviÚre qui déverse ses eaux dans la lagune. MM. Courdioux et Verdelet
voulurent visiter cette ville; mais ils ne purent s’y faire autoriser.
Nous ne répéterons pas ce que nous avons rapporté de leur excursion, à
propos du tatouage (chap. II).

Les Anglais, par un traité du 4 juillet 1863, promirent leur protectorat
Ă  Okiadan. De leur part, les chefs de cette ville avaient promis _de
s’inspirer de la politique britannique_ dans leurs relations avec les
tribus voisines. Ils s’engageaient, en outre, Ă  empĂȘcher sur leur
territoire les opérations de la traite et à favoriser les promoteurs du
commerce lĂ©gal, Ă  quelque nation ou tribu qu’ils appartinssent.


JÉBOU.

Le JĂ©bou se trouve Ă  l’est de la colonie de Lagos. Il a une population
de plus de 400,000 habitants, et est partagĂ© pour l’administration en
deux parties: le Jébou-Rémo et le Jébou-Odé. Odé est le siége du
gouvernement gĂ©nĂ©ral et la rĂ©sidence de l’_awajali_, souverain de la
nation.

Les Jébous sont rudes et violents dans leurs maniÚres. Ils tentÚrent
d’abord de ruiner AbĂš-okouta, puis en devinrent les alliĂ©s. L’islam a
fait des progrĂšs parmi eux.

M. Borghéro voulut pénétrer dans leur pays en avril 1864. «Depuis ces
derniÚres années, a-t-il écrit, les Jébous ont adopté pour politique
l’exclusion de tous les Ă©trangers. Ils vivent, du reste, dans un
isolement complet; leur roi s’enveloppe de tant de mystùre qu’il est
invisible mĂȘme pour ses propres sujets. Si quelque circonstance le force
à communiquer avec eux, il ne le fait qu’à travers un voile qui le
dérobe à leurs regards.

«Je fus reçu Ă  ÉpĂ© par le chef militaire qui porte le titre de _possou_.
Dans sa simplicitĂ© patriarcale, il m’accueillit trĂšs-gracieusement; mais
il ne voulut jamais me permettre d’aller Ă  OdĂ©, ni de sĂ©journer Ă  ÉpĂ©
plus de quelques jours.»

ÉpĂ© est la ville la plus importante du JĂ©bou. Elle se compose de la
ville haute, située sur un petit plateau, et de la ville basse qui borde
la lagune. Les Anglais voulurent s’emparer d’ÉpĂ©, il y a quelques
années. Possou les laissa débarquer, puis les reprit en flanc et les
rejeta sur la lagune, en leur infligeant des pertes qui les ont rendus
plus circonspects. Le major qui commandait la compagnie de débarquement
reçut une balle au visage.

«Les lagunes, Ă  l’est de Lagos, diffĂšrent notablement de celles qui sont
Ă  l’ouest. En gĂ©nĂ©ral, les premiĂšres sont beaucoup plus larges, quoique
sur quelques points elles se rĂ©trĂ©cissent et n’offrent plus qu’un Ă©troit
canal. Au lieu d’avoir, comme les autres, des bords inaccessibles, la
terre est ici sĂ©parĂ©e de l’eau par des arbres souvent gigantesques, dont
la variété et la forme offriraient au botaniste un sujet intéressant
d’étude.

«Nous partßmes (en pirogue) vers onze heures du matin, et nous arrivùmes
en vue de Lagos le lendemain matin, 23 avril.» (BORGHÉRO.)


ABÈ-OKOUTA.

A Lagos nous sommes déjà dans le pays que les voyageurs et les
géographes anglais, aprÚs les Arabes, appellent Yarriba ou Yorouba. Les
indigĂšnes, eux, le nomment Nagos. Quelquefois, il est vrai, on les
entend parler du Yorouba; mais ils ne désignent sous ce nom que la
partie la plus septentrionale des pays nagos. Ceux-ci s’étendent depuis
le Barba (Bornou) et le NufĂ©, au nord, jusqu’à l’ocĂ©an Atlantique, au
sud; et depuis le Dahomey et Porto-Novo, Ă  l’ouest, jusqu’au BĂ©nin et au
Niger, à l’est.

_Abù-okouta_, capitale des Egbas, n’a pas moins de 200,000 habitants.
Cette ville, plusieurs fois attaquée par le Dahomey, a toujours résisté
avec avantage. Sa position centrale lui donne une grande importance pour
le commerce de l’intĂ©rieur et pour la diffusion de l’Évangile et de la
civilisation chez les Nagos. Nous y avons vu les Anglais s’y Ă©tablir et
s’en faire chasser. En 1880, les missionnaires catholiques y fondùrent
une station. Accompagnons-les Ă  AbĂš-okouta.

On part de Lagos en pirogue dans la direction du nord, et l’on s’engage
dans l’Ogoun. «Ce fleuve dĂ©bouche dans le lac Corodou par un canal qui
traverse un grand bois de palĂ©tuviers. C’est une Ă©trange navigation que
celle de ce canal. Représentez-vous des arbres dont les troncs, soutenus
par de longues racines, ne commencent qu’à trois ou quatre mùtres
au-dessus de l’eau. De leurs branches descendent des filaments qui
plongent au fond du fleuve par leur extrĂȘme pointe, et de lĂ  poussent un
nouvel arbre. Multipliez ces arbres de maniĂšre Ă  en former une forĂȘt
Ă©mergeant du lit mĂȘme du fleuve, et vous aurez une idĂ©e de celle que
nous allons traverser. C’est dans le dĂ©dale de ces racines qu’il faut
naviguer, sous ces grottes dĂ©coupĂ©es et fantastiques qu’il faut diriger
la pirogue. A chaque pas vous rencontrez un nouvel obstacle; une racine
descendue d’hier vous barre un passage jusque-lĂ  restĂ© libre. Que de
manƓuvres pour vous frayer une route! Vous avancez à la faible lueur
d’une lanterne; l’écho rĂ©pĂšte les cris des piroguiers; d’autres
voyageurs, embarqués comme vous sur le canal, demandent des
renseignements pour se diriger; des oiseaux inconnus, effrayés de tous
ces bruits, volent en désordre avec des cris sinistres, tandis que des
singes de toute espĂšce, qui vous regardent, semblent se moquer de votre
embarras.»

Au milieu de ce bois se trouve le village d’AgboĂŻ, oĂč M. BorghĂ©ro passa
la nuit du 4 au 5 mai 1864. Il faut voir dans sa lettre (_Annales de la
propagation de la foi_, t. XXIX, mars) combien il lui fut difficile de
trouver un gĂźte, et quel gĂźte! afin de prendre du repos.

«Nous nous mßmes en marche de grand matin, ajoute M. Borghéro, et, aprÚs
deux heures de navigation, toujours à travers les palétuviers, nous
entrùmes enfin dans le courant du fleuve.»

«A peine sortis du canal, dit à son tour M. Holley (août 1880), nous
entrĂąmes dans un courant rapide qui s’élargit un peu. Les rives sont
bordĂ©es de grands bombax, de vigoureux cotonniers qui servent d’appui
aux lianes souples et Ă©lĂ©gantes. Çà et lĂ  des berceaux de fleurs rouges
et blanches tapissent avec grùce ces géants de la lagune, et offrent un
coup d’Ɠil enchanteur. Sur ce fond de verdure, de vĂ©gĂ©tation luxuriante,
se détachent de nombreux palmiers nains dont la feuille contraste
agréablement avec celle des autres arbustes.

«La navigation de l’Ogoun est trĂšs-difficile. Le fleuve, encaissĂ© dans
son lit, ronge ses rives limoneuses et mine la terre qui porte le
bombax; l’arbre s’affaisse sous son propre poids, s’incline, tombe, et
par sa chute barre le passage. C’est avec beaucoup de peine et de danger
qu’on parvient à franchir ces obstacles, en passant tantît au-dessous,
tantÎt au-dessus de ces troncs énormes. Les habitations sont rares le
long de l’Ogoun, et le silence qui rùgne autour de vous donne au
spectacle déjà si grandiose de ces bords une nouvelle majesté.»
(BORGHÉRO.)

On rencontre, en remontant l’Ogoun, les villages d’Oricha, d’IchĂ©ri, de
Go-Houn, d’Obba, d’OrĂ© et de Tekpana.

_Ichéri_ fut dévasté, il y a quelques années, par les Jébous. Il se
divise en deux quartiers, celui des Malais et celui des paĂŻens.

_Go-Houn_ est sur la rive gauche du fleuve, Ă  trente mĂštres environ Ă 
pic au-dessus du courant.

_Obba_ ne présente que cinq ou six maisons.

Avant d’arriver Ă  Tekpana, le pays change d’aspect. On quitte la contrĂ©e
des Egbados, ou _Egbas de la cîte_, et l’on entre dans celle des Egbas
proprement dits. Ces Nagos, les plus renommés de tous, sont maßtres
d’AbĂš-okouta. Ils se sont adonnĂ©s Ă  l’agriculture et au commerce; ils
ont mĂȘme quelques petites industries. Ils fabriquent des objets en terre
cuite, en cuivre et en fer, des tissus de coton, des nattes et autres
articles en filaments de palmier et en paille, etc., etc. GrĂące Ă  ce
genre de vie et à ces occupations, les Egbas sont d’humeur pacifique. On
aurait tort, nĂ©anmoins, de les croire dĂ©pourvus d’énergie et de courage.

A Titi, le courant, resserré entre les rochers qui encaissent le fleuve,
est rapide et plein d’écueils.

Aro, lieu de débarquement pour AbÚ-okouta, est un petit village situé un
peu au-dessus de Titi.

La durée du trajet de Lagos à AbÚ-okouta est de cinq jours environ.

AbĂš-okouta signifie _sous les rochers_. Cette ville est bĂątie sur la
rive gauche de l’Ogoun, dont le cours forme une barriùre naturelle
contre les incursions du Dahomey, le grand dévastateur de ces régions.
Elle est situĂ©e par 7° 8â€Č de latitude nord et 1° 25â€Č de longitude est,
en un lieu oĂč se dressent des masses granitiques qui firent donner Ă  la
ville le nom qu’elle porte. Les dĂ©bris de cent peuplades diverses
vinrent là chercher un asile, vers 1820, alors que les guerres suscitées
par la traite dévastaient les régions environnantes. Chaque peuplade
garda son autonomie dans cette ville fédérative dont les quartiers
divers portÚrent les noms des villages abandonnés. On distingue encore à
AbĂš-okouta sept quartiers principaux dont les chefs portent le titre de
roi: Alaké, Olowou, Olidomacpa, Iloungoun, Onitoko, Agoura et Onilado.
Le chef principal est à Alaké. Tandis que les autres rois sont élus par
leurs sujets, celui d’AlakĂ© est Ă©lu par les _agbalagba_ ou anciens, qui
forment une espÚce de sénat auquel on soumet les affaires importantes.
La nomination du roi d’AlakĂ© doit ĂȘtre ratifiĂ©e par tous les chefs
d’Abù-okouta.

Le _bachoroun_, premier ministre, tient les rĂȘnes du pouvoir exĂ©cutif.
Les _ogboni_, organisés comme une loge maçonnique, forment un conseil
dont les dĂ©cisions s’imposent au souverain. M. Holley dit d’eux: «Ils
sont les maßtres du pays, et passent pour posséder un secret: ce secret
ne paraĂźt ĂȘtre autre chose qu’une sĂ©rie de moyens connus d’eux seuls,
propres à gouverner le noir, à l’exploiter et à paralyser chez lui
l’influence europĂ©enne.»

Les _ballogoun_ (chefs de guerre) ont naturellement aussi voix
prĂ©pondĂ©rante dans les conseils de l’État. Leur crĂ©dit est d’autant plus
grand qu’Abù-okouta a continuellement besoin de se tenir sur la
dĂ©fensive contre des voisins remuants qui l’attaquent sans cesse.
Partant, les ballogoun sont toujours sur pied.

_Oro_, le dieu policier, que nous avons déjà fait connaßtre, est à
AbĂš-okouta, trĂšs-illustre et trĂšs-puissant personnage.

Nous souscrivons sans hésiter aux observations suivantes de M. Borghéro:
«L’influence du christianisme ferait des Egbas un grand peuple. Leur
capitale est la porte du Sahara et du Soudan. Déjà les caravanes des
Egbas poussent leurs communications jusqu’au lac Tchad et jusqu’à
Tombouctou... S’ils Ă©taient amenĂ©s Ă  la civilisation chrĂ©tienne, quel ne
serait pas leur bonheur sous un climat privilégié, dans un pays qui
donne tout en abondance! Le sol s’élĂšve graduellement, et prĂ©sente, dans
ce grand espace circonscrit par le cours du Niger, des plateaux oĂč les
richesses végétales rivalisent avec les richesses minérales, des
collines et des vallées fertiles, sans chaßnes de montagnes qui
entravent les communications. Les géographes ont bien tracé sur les
cartes de grandes chaünes qu’ils appellent montagnes de Kong, mais je me
suis assuré que ces montagnes sont de simples plis de terrain. Que les
Egbas subissent le joug pacifique de l’Évangile, et ils ne tarderont pas
à constituer une grande nation qui réunirait les branches éparses des
Nagos, et établirait des relations entre le golfe de Guinée, le cours
inférieur du Niger et le Soudan.»




CHAPITRE XVIII

GÉOGRAPHIE DU DAHOMEY.


Le Dahomey a pour limites: au sud, la partie de l’OcĂ©an connue sous le
nom de golfe de GuinĂ©e ou mer de GuinĂ©e; Ă  l’est, l’Owo, cours d’eau qui
le sĂ©pare du royaume de Porto-Novo; Ă  l’ouest, la riviĂšre ou lagune
d’AgaoumĂ©ou, qui coule entre ce pays et les rĂ©publiques d’origine mina.
Au nord, le Dahomey ne reconnaüt pas de limites, parce qu’il opùre tous
les ans, dans cette direction, des excursions de pillage, ainsi que nous
le verrons bientÎt. Aussi, demandez aux Dahoméens quel est le plus grand
État de ces contrĂ©es, et ils vous rĂ©pondront avec un orgueil tout
patriotique: Le Dahomey est un pays sans pareil.

Dans ses limites certaines, le royaume dont nous parlons est compris
entre 0° 10â€Č de longitude est, 0° 30â€Č de longitude ouest, et 6° 18â€Č de
latitude nord.

Sur la cÎte, nous ne rencontrons que Wydah, Godomé et Kotonou. Nous
avons déjà parlé de ces deux derniÚres localités; disons quelques mots
sur la premiĂšre.

WYDAH est Ă  9 heures (en hamac) de Kotonou, Ă  9 heures d’AgbomĂ©-calavi,
à 6 heures 1/2 de Godomé. Les naturels lui donnent le nom de _Glékoué_,
c’est-Ă -dire _maison des champs_. SituĂ©e Ă  une demi-heure de la plage,
elle en est sĂ©parĂ©e par la lagune et par des marĂ©cages. C’est le point
le plus considérable du Dahomey, le centre du mouvement commercial dans
ce royaume.

Sa rade, mal fermée, comme toutes celles du golfe de Guinée, offre peu
de sûreté aux bùtiments quand les tornades se déchaßnent, ou au moment
de certaines marées. Bien souvent alors les navires au mouillage perdent
leurs ancres et sont en danger d’ĂȘtre jetĂ©s Ă  la cĂŽte, s’ils ne gagnent
le large.

La barre de Wydah est peut-ĂȘtre la plus mauvaise de la cĂŽte. En outre,
les requins y abondent, et vont chercher leur proie jusque sur le bord.
On en a vu s’échouer sur le sable, portĂ©s par une vague, et regagner la
mer à la vague suivante. Aussi, que d’accidents! que de victimes! Si une
pirogue prĂȘte le flanc dans une fausse manƓuvre, si elle chavire, si
elle prend l’eau, les noirs qui la montaient se sauvent à la nage.
ArrivĂ©s Ă  terre, ils se comptent: un des leurs manque Ă  l’appel. Ils
regardent avec anxiété; ils aperçoivent un objet qui paraßt et disparaßt
à plusieurs reprises, puis une traßnée de sang leur apprend la triste
vérité.

J’ai assistĂ© Ă  cet affreux spectacle: il est navrant. Quelquefois la
victime revient ou est repĂȘchĂ©e, mais dans quel affreux Ă©tat! Les
requins lui ont arraché un ou plusieurs membres...; les chairs,
horriblement déchirées, pendent de tous cÎtés...; le sang jaillit...

Pendant mon sĂ©jour au Dahomey, il arriva tant d’accidents durant un seul
mois, que l’agent chargĂ© de diriger les opĂ©rations de la plage Ă©tait
complĂ©tement dĂ©couragĂ©; il songeait Ă  abandonner son poste, et mĂȘme
l’Afrique.

Notons l’observation du docteur FĂ©ris: «Ces animaux (les requins) se
tiendraient, paraßt-il, dans une espÚce de canal creusé dans le
sous-marin par les rouleaux de la barre, canal trÚs-rapproché de la
plage et la suivant parallÚlement.»

La plage, Ă  Wydah, a 400 mĂštres de largeur environ entre la lagune et la
mer. Ses prolongements, Ă  droite et Ă  gauche, s’étendent jusqu’à Lagos
(1° 10â€Č), Ă  l’est; et Ă  l’ouest, jusqu’aux limites du Dahomey (0° 30â€Č).
Toute cette Ă©tendue de la cĂŽte (1 degrĂ© et 40 minutes) ne forme qu’une
presqu’üle, allongĂ©e des deux cĂŽtĂ©s et reliĂ©e Ă  GodomĂ© par les
atterrissements qui ont coupé sur ce point les communications de la
lagune avec le lac de Nokoué.

On ne voit sur la plage que des magasins d’entrepĂŽt. Des agents spĂ©ciaux
y surveillent les opérations durant la journée; le soir, au coucher du
soleil, ils rentrent dans les factoreries, qui toutes se trouvent dans
la ville proprement dite, Ă  trois ou quatre kilomĂštres vers le nord.
Entre la plage et la ville, Ă  quatre cents mĂštres environ de la mer, la
grande lagune s’étend parallĂšlement Ă  la cĂŽte. Une autre lagune
contourne la ville par derriÚre, formant une grande ßle, entourée, à
certaines Ă©poques de l’annĂ©e, d’une eau stagnante et fĂ©tide. C’est dans
ce territoire que Wydah est bĂątie. Dans la campagne environnante, il y a
de belles cultures, des fourrés épais, de grands bois, des marais
desséchés.

La ville occupe une étendue considérable.

Les quartiers sont désignés sous le nom de _salam_. Chaque chef a son
_salam_, et les gens du _salam_ sont _ses gens_. Les trois forts que les
Européens bùtirent à Wydah ont aussi leur salam: salam français, salam
anglais, salam portugais. Les noirs qui habitent ces trois derniers
salams descendent en grande partie des anciens esclaves de chaque
comptoir respectif.

Jusqu’en 1867, les habitants du salam français Ă©taient _les gens_ de
notre fort: ils ne pouvaient se refuser Ă  prĂȘter leur concours pour
creuser les fossés, et pour les autres travaux pour lesquels on les
avait rĂ©quisitionnĂ©s. La rĂ©tribution qu’on leur devait Ă©tait fixĂ©e
d’avance: elle n’était pas sujette Ă  discussion. Ce reste de suzerainetĂ©
a disparu dans la suite, à cause de la jalousie et des rivalités des
agents de diverses maisons françaises de commerce.

Le fort français fut bùti en 1671, alors que Glékoué dépendait encore du
royaume de Juda. Il fut occupĂ© jusqu’en 1792. La derniĂšre revue des
nĂšgres de ce fort eut lieu en 1797. Il y en avait deux cent sept, sans
compter ceux du salam.

Lorsque le gouvernement français fit évacuer le fort, il en laissa la
garde à un noir, qui prit le titre de _commandant du fort français_. Au
premier commandant succĂ©da, par voie d’hĂ©rĂ©ditĂ©, son fils _Titi_, qui
vivait encore lorsque j’étais en Afrique. Pendant longtemps, cette
dignité eut plus que le prestige du nom et du rang: elle impliquait un
commandement réel, peu étendu, à la vérité, et ressemblant assez à un
simple commandement de parade. Cela n’empĂȘchait pas _Titi_ de se
rengorger lorsqu’on battait le rappel, ou lorsque, en grand costume de
lieutenant de vaisseau, il commandait sa troupe et la passait en revue.

A la fin, qu’est-il restĂ© de ces grandeurs? Le fort Ă©tant habitĂ© par les
agents de la maison Victor Régis, de Marseille, le _commandant_ reste à
la porte et salue les blancs qui passent devant lui. Il est, en quelque
sorte, agent de police et _gardien de la paix_, Ă  la porte du fort et
dans le salam. Le soir, quand on fermait les portes, Titi montait Ă  la
salle Ă  manger et saluait le chef de la factorerie par cette phrase
sacramentelle: «_Commandant, tout est paré._»

La fonction dont Titi Ă©tait le plus fier, c’était de reprĂ©senter le fort
français (_la France_, pour parler comme lui) Ă  la fĂȘte des coutumes ou
en d’autres circonstances plus ou moins solennelles.

En 1842, le fort français fut cédé à la maison Régis, à la seule
condition qu’il serait entretenu. M. FĂ©ris a trĂšs-bien dĂ©crit l’état
dans lequel il se trouve actuellement. «Les remparts, dit-il, ont la
forme d’un carrĂ© presque rĂ©gulier, ayant environ cent vingt Ă  cent
quarante mĂštres de cĂŽtĂ©, et flanquĂ©, Ă  chaque angle, d’un bastion
circulaire. L’habitation est Ă©levĂ©e sur le cĂŽtĂ© de la muraille qui sert
de façade. Les logements y sont nombreux et spacieux. Le reste de
l’intĂ©rieur du fort est occupĂ© par de vastes magasins d’entrepĂŽts,
d’immenses cours, des jardins entretenus par les blancs, et, du cĂŽtĂ© du
nord-ouest, par une magnifique allĂ©e d’orangers.

«Les murailles ne présentent pas une épaisseur considérable, un mÚtre au
plus; elles sont formées, comme toutes les maisons européennes, de terre
rouge recouverte d’un mortier à la chaux. Il serait difficile, en effet,
de trouver une pierre dans le pays.

«Tout autour des remparts a été creusé un fossé en partie comblé sur
certains points, et, sur les autres, recouvert d’une luxuriante
végétation.

«On trouve dans le fort un certain nombre de canons datant d’une Ă©poque
plus ou moins reculĂ©e: quelques-uns gisent Ă  l’extĂ©rieur, recouverts par
les broussailles; d’autres, sur lesquels on a construit, sont encore à
leur place sur les bastions et montrent au dehors leur bouche
inoffensive; on en rencontre aussi couchés dans les cours.

«Enfin, quelques caronades, encore en assez bon état, sont montées sur
des affûts construits à Wydah, les affûts primitifs ayant été brûlés
lors d’un violent incendie qui dĂ©sola le pays il y a quelques annĂ©es.»

Voici en quels termes M. Borghéro, supérieur de la mission catholique,
annonça ce dĂ©sastre: «Le commencement de l’annĂ©e 1864 fut marquĂ© par une
terrible catastrophe, qui détruisit les deux tiers de notre ville de
Wydah. Le vent du nord soufflait depuis huit jours. En traversant le
désert, ce vent acquiert une chaleur qui dessÚche bien vite toute
vĂ©gĂ©tation; et les toits, recouverts d’herbes sĂšches, prĂ©sentent une
matiÚre inflammable que la moindre étincelle suffit à embraser.

«C’est ce qui arriva le 17 fĂ©vrier 1864. En moins de quarante minutes,
les deux tiers de la ville Ă©taient en flammes, et l’incendie devint si
intense, qu’il gagna les campagnes, et ne s’arrĂȘta qu’aux premiĂšres
nappes d’eau qui lui barrùrent le passage. La factorerie française
offrit un spectacle indescriptible: de vastes bĂątiments, de grands
chantiers, des centaines de tonneaux d’huile de palme et d’eau-de-vie,
des marchandises de toute espĂšce formaient un foyer dont la flamme
s’élevait vers le ciel Ă  une immense hauteur.

«Je vous laisse à penser de quelle émotion nous fûmes saisis. Nous
n’étions que quatre ou cinq blancs pour combattre le flĂ©au, les noirs ne
sachant, comme toujours, que se tenir Ă  l’écart, crier et pleurer.
Cinquante personnes pĂ©rirent dans l’incendie, et un grand nombre
d’autres, parmi lesquelles je me trouvai, furent plus ou moins gravement
blessées. Ce jour néfaste fut appelé par les naturels: _le jour du feu_.
Notre maison devint le refuge de beaucoup de malheureux, avec lesquels
nous partageĂąmes tout ce que nous avions de vĂȘtements, de linge et de
provisions.»

Les missionnaires Ă©taient Ă©tablis alors au fort portugais qu’ils
relevĂšrent de ses ruines, et d’oĂč on les chassa, malgrĂ© les assurances
donnĂ©es quand le roi de Dahomey le leur cĂ©da. Depuis qu’ils l’ont
quitté, il retombe en ruine; néanmoins, il est occupé par un
sous-lieutenant et dix-huit soldats noirs de San ThomĂ©. Un prĂȘtre
portugais est attachĂ© Ă  la chapelle du fort, en qualitĂ© d’aumĂŽnier.

Du fort anglais, il ne reste à peu prÚs rien. Les décombres
disparaissent sous les herbes.

Çà et lĂ , dans la ville, on rencontre des maisons Ă  Ă©tages: ce sont les
habitations des Européens. Dans la partie occidentale, au quartier du
_Zomaï_, quelques pans de murs indiquent l’emplacement de la mission
catholique. Les missionnaires furent obligés de se retirer devant les
vexations continuelles que leur firent subir les autorités locales.

Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey: elle renferme 20 Ă 
25,000 habitants. En en donnant Ă  peu prĂšs autant aux trois autres
grandes villes d’Abomey, Cana et Allada, on n’arrive qu’à 100 ou 200,000
habitants, comme chiffre total de la population du royaume. On le voit:
il faut exagérer considérablement, pour arriver à un million.

Nous compléterons la géographie du Dahomey en suivant M. Borghéro dans
son voyage Ă  la capitale.

M. Borghéro se mit en chemin le 22 novembre 1861, aprÚs en avoir obtenu
l’autorisation du roi.

Il fit sa premiĂšre station Ă  une quinzaine de kilomĂštres de Wydah, Ă 
_Savi_, (4,000 habitants[101]), capitale de l’ancien royaume de Juda.

[101] Nous ne donnons que des chiffres approximatifs, en l’absence de
recensements et de registre.

En avançant d’une lieue vers le nord, on arrive Ă  l’entrĂ©e d’une forĂȘt
«qui forme une zone de vingt lieues de large, et qu’il faut traverser
pour arriver Ă  Abomey. De distance en distance, elle offre de rares
Ă©claircies; mais le plus souvent elle est si Ă©paisse qu’il est
impossible d’y pĂ©nĂ©trer.»

De Savi on arrive Ă  Allada (8 Ă  10,000 Ăąmes).

Capitale de l’ancien royaume de ce nom, _Allada_ a beaucoup perdu de son
importance. Sa position la recommande Ă  l’attention des EuropĂ©ens, qui
pourront en profiter quand le commerce et les autres relations seront
plus libres; car un sentier commode la relie Ă  Porto-Novo. Si le Dahomey
ne tenait pas sur ce passage une sorte d’interdit, les communications
avec Porto-Novo seraient faciles par la province de Wémé.

D’Allada, M. BorghĂ©ro passa dans les petits villages d’_Attogon_,
_Henvi_ et _Colli_, laissant à droite _Donou_ et _Asiqui_. «A midi,
raconte notre intéressant voyageur, nous atteignßmes _Toffo_, située sur
le versant septentrional du charmant plateau auquel cette ville a donné
son nom. Devant nous s’étendait, de l’est Ă  l’ouest, une zone
marĂ©cageuse, qu’on appelle _lama_ en portugais, et _co_ en langue du
pays; les deux mots veulent dire boue, et ce nom n’est que trop bien
appliqué. Il nous fallait traverser ce marais, qui peut avoir cent
kilomĂštres de longueur... Nous arrivĂąmes au centre. LĂ , un ruisseau
frais et limpide encaissé dans le sol à une profondeur de deux mÚtres,
et bordĂ© de grands arbres, courait _de l’orient Ă  l’occident_...
AgrĂ©able surprise! Depuis la mer jusqu’à cet endroit on ne trouve pas
une seule pierre; le terrain est toujours d’argile et de sable
cristallin, provenant du granit des montagnes encore inexplorées; mais
dans le lit de ce ruisseau l’on dĂ©couvre une espĂšce de roche volcanique,
qui reparaßt plus loin, en avançant vers le nord... Un savant tiendrait
compte de ces premiĂšres pierres (Ă  75 kilomĂštres de Wydah) pour suivre
la géologie interne du pays.»

Le docteur Féris donne au _lama_, en allant directement par _Ekpoué_,
une largeur de 10 kilomĂštres au moins. «Sa longueur de l’est Ă  l’ouest,
dit-il, se dĂ©roule Ă  perte de vue. D’un cĂŽtĂ© elle touche au lac Denham;
de l’autre, au grand lac d’_Hacco_»,--prĂšs de Porto-SĂ©gouro. Quel
obstacle pour une armée qui voudrait attaquer la capitale du Dahomey, en
venant par le sud!

Un peu au-dessus du lama se trouvent _Togbodonou_ et _Agrimen_. Ensuite
vient _Cana_, la ville sainte, oĂč se trouvent les tombeaux des rois, et
oĂč chaque annĂ©e, Ă  la fĂȘte des coutumes, coulent les prĂ©mices du sang
humain. «ÉloignĂ©e d’Abomey de trois lieues seulement, elle y est reliĂ©e
par une route qui est la merveille du pays. Elle court en ligne presque
directe entre les deux villes, sur une largeur de trente mĂštres,
traversant un terrain uniforme et légÚrement incliné vers Cana. Les
arbres gigantesques qui la bordent lui donnent un aspect imposant, et
disposent le voyageur Ă  rĂȘver aux splendeurs d’une capitale; mais la vue
d’Abomey amĂšne le dĂ©senchantement.» (BORGHÉRO.)

_Abomey_, et mieux _Agbomé_, est la capitale du royaume. Elle est bien
défendue, par sa position sur un plateau un peu élevé plutÎt que par les
murs de terre qui l’environnent.

«Son Ă©loignement de la mer est d’environ 120 kilomĂštres.» (FÉRIS.)

Le palais du roi, seul monument digne d’attention, est un amalgame de
cases et de cours jetĂ©es au milieu d’une enceinte de murs Ă  laquelle M.
Borghéro donne trois kilomÚtres de contour. «Cette enceinte était
autrefois couronnĂ©e de crĂąnes humains, hideuse parure que l’air et les
pluies ont presque complétement effacée. Restent encore en place les
tiges de fer qui les soutenaient, et quelques débris de ces anciens
trophées.»

L’étranger qui se rend Ă  AgbomĂ© doit s’armer de toute sa patience.
Encore n’est-il pas sĂ»r d’en avoir assez pour garder le calme
nécessaire. Avant de quitter Wydah, il attend que le roi lui permette de
se mettre en route; à Cana, il attendra qu’on _lui donne les portes de
la capitale_; Ă  la capitale, il subira encore retardements sur
retardements, avant d’obtenir une audience de congĂ©; et les lenteurs de
la politique dahomĂ©enne lui feront supposer, peut-ĂȘtre, qu’on le retient
prisonnier. On l’accable, il est vrai, d’obsĂ©quiositĂ©s, mais il est si
peu libre que, lorsqu’on lui permet de sortir, on lui fixe et l’heure et
le chemin Ă  suivre.

M. Borghéro ne put repartir avant le milieu de janvier.




CHAPITRE XIX

QUELQUES MOTS SUR L’HISTOIRE DU DAHOMEY.


Au commencement du dix-septiĂšme siĂšcle, le pays que nous venons de
dĂ©crire Ă  grands traits Ă©tait divisĂ© en trois États. Cette division dura
encore un siĂšcle: nous la retrouvons dans la carte du seigneur
d’Anville, insĂ©rĂ©e dans les _Voyages du chevalier Des Marchais_.

1Âș Le royaume de Juda allait de la mer jusqu’au-dessus de _Savi_, qui en
Ă©tait la capitale.--2Âș Au nord du _Lama_ Ă©tait le royaume du _Fouin_, ou
_Foys_.--3Âș Le royaume d’_Ardra_ s’étendait entre les deux premiers,
touchant Ă  la cĂŽte par GodomĂ© et Kotonou. La capitale du royaume d’Ardra
Ă©tait _Ardres_, qu’il faut probablement confondre avec _Allada_, et que
Des Marchais appelle Assem; d’autres, Axim.

En 1610, le démembrement de ce dernier royaume opéra dans la contrée des
changements notables. A cette Ă©poque, le roi d’Ardres mourut, laissant
trois fils. Aucun des trois n’étant dĂ©signĂ© spĂ©cialement pour succĂ©der Ă 
son pĂšre, chacun voulut s’emparer du gouvernement, aidĂ© du parti qu’il
s’était formĂ© par son prestige et ses richesses. La lutte fut acharnĂ©e,
et le succĂšs resta au second des trois frĂšres.

Des deux autres, l’un alla se cantonner à l’est, avec les siens, dans
une contrĂ©e qui devait appartenir Ă  l’ancien royaume du pĂšre, et forma
le royaume de Porto-Novo.

Le troisiĂšme frĂšre traversa le _Lama_, et alla demander asile au roi des
Foys. Il en fut trÚs-bien accueilli: le roi, nommé Da, lui accorda un
vaste terrain; il l’entoura d’une enceinte et s’y Ă©tablit avec ses
femmes, ses esclaves et ses partisans qui l’avaient suivi. Ce dernier
frĂšre s’appelait _Tacoudonou_, il est le chef de la dynastie dahomĂ©enne.

Avant d’entrer en matiùre, donnons la liste des rois de Dahomey, telle
que Norris l’a conservĂ©e:

1625.--_Tacoudonou_ fonde l’empire du Dahomey, en ruinant celui de
Fouin.

Il eut pour successeurs:

1650.--_Adanzou I_.

1680.--_Vibagée_.

1708.--_Guadja-Troudo_, ou _Troudo-Audati_. Son rĂšgne fut l’époque la
plus brillante de l’histoire du Dahomey: Ă©poque de conquĂȘtes et
d’agrandissement.

1732.--_Bossa-Abadée_ (mort le 17 mai 1774).

1774.--_Adanzou II_ (mort en 1789).

1789.--_Winouhiou_. Ce dernier régnait encore en 1791.

_Ebomi_ fut son successeur immédiat, puis vinrent les trois derniers
rois: _Adandosan_, _Ghézo_ et _Gréré_.

ARDRA. Des Marchais nous apprend que «le commerce des esclaves, Ă  l’est
de la riviĂšre de Volta, Ă©tait ouvert seulement dans le royaume d’Ardra
ou d’Ardres, vers l’annĂ©e 1660». D’oĂč nous devons conclure que les
EuropĂ©ens n’avaient pas d’établissement ailleurs sur la cĂŽte des
Esclaves, puisqu’ils ne la frĂ©quentaient qu’en vue d’acheter des
esclaves: ce qui fit donner Ă  la cĂŽte le nom sous lequel nous la
connaissons.

Au mois de janvier 1670, d’ElbĂ©e, commissaire de la marine de France,
visita le roi d’Ardres Ă  Offra. Il en reçut mille politesses. «Le roi le
fit boire dans son verre: tĂ©moignage de considĂ©ration et d’amitiĂ© qui
n’a rien d’égal dans la nation. D’ElbĂ©e, en sortant de la tente, jeta
quelques poignĂ©es de cauris, qui excitĂšrent beaucoup d’acclamations.
Depuis ce moment, _le commerce fut ouvert, et les Français eurent la
liberté de traiter avec les sujets du roi_.»

Néanmoins, les Français et les Anglais négligÚrent de traiter sur ce
point; et le roi se montra portĂ© Ă  favoriser d’une maniĂšre exclusive le
commerce des Hollandais. Ce roi, nommé Tozifon, avait été élevé dans un
couvent de San-Thomé. Donc, il y avait déjà des relations établies entre
cette colonie portugaise et chrétienne et les peuples de la cÎte des
Esclaves.

«D’ElbĂ©e trouva dans la ville d’Assem quelques chrĂ©tiens nĂšgres qui
vinrent lui demander des chapelets et marquÚrent un désir ardent
d’entendre la messe. Ces nĂšgres avaient sans doute Ă©tĂ© baptisĂ©s par les
Portugais, pendant qu’ils Ă©taient Ă©tablis dans le royaume d’Ardra; mais
il ne s’y trouvait plus aucun marchand de cette nation.»

La mĂȘme annĂ©e 1670, le roi d’Ardres, que les relations contemporaines
appelaient aussi roi d’Offra; ce roi, dis-je, envoya un certain Matteo
Lopez en ambassade à Paris. Lopez arriva en décembre; il fut reçu par le
roi et par la _Compagnie des Indes_. Au nom du roi son maĂźtre, il promit
aux Français aide et protection, assurant qu’ils auraient dans son pays
la prééminence commerciale. On lui demanda que le roi autorisùt la
Compagnie «à faire couvrir sa loge et ses magasins en tuiles, au lieu de
paille qui les exposait trop au feu. L’ambassadeur rĂ©pondit qu’il
emploierait ses offices auprùs du roi son maütre pour l’obtenir, mais
que, n’étant pas assurĂ© de ses intentions, il ne pouvait donner de
parole.»

De mĂȘme que l’usage de sandales et de chapeau est un honneur que le roi
se rĂ©serve, de mĂȘme il se rĂ©servait, comme privilĂ©ge royal, de couvrir
son palais autrement qu’avec de la paille. Au surplus, une toiture en
paille, dans la maison des autres, était un faible obstacle. Or, ne lui
prendra-t-il pas fantaisie d’envoyer _ses voleurs_ dans les magasins de
ses amis? Il leur sera facile de pénétrer secrÚtement à travers une
toiture en paille, tandis que lui-mĂȘme se dĂ©clarerait ennemi, en
recourant aux vexations ordinaires des _palavres_.

Juda. Le commerce des Européens ne se faisait pas seulement avec le
royaume d’Ardres, mais aussi avec celui de Juda. C’est à Savi que se
trouvaient les comptoirs; toutefois, Savi étant trop éloignée de la
cĂŽte, les EuropĂ©ens se virent obligĂ©s d’avoir Ă  Wydah des entrepĂŽts
gardĂ©s par des hommes en armes, capables d’en empĂȘcher le pillage.
Telles furent l’origine et la destination de ces forts, dont nous avons
signalĂ© l’existence. Rappelons que le fort français fut bĂąti Ă  l’époque
à laquelle nous sommes arrivés (1671).

Vingt ans plus tard (1693-1694), un navire anglais, l’_Annibal_,
commandé par Phillips, vint acheter 1,350 nÚgres à Wydah. La relation du
voyage de Phillips offre des détails fort intéressants sur les incidents
de la traversée et des réceptions, sur les fétiches et la féticherie. On
y raconte les conjurations faites contre la mer, qui était si mauvaise
qu’on ne pouvait dĂ©barquer les marchandises. On lui porta des prĂ©sents,
et on lui rendit de solennels hommages. On la suppliait en ces termes:
«O mer, mer immense, mer terrible, sois moins inclémente: si tu veux du
tafia, de l’huile, des cauris, en voilĂ !» Et on lui en jetait.

A la porte du palais, il y avait une grande idole de bois, qui,
disait-on, rendait des oracles. Phillips vint, pendant la nuit, afin de
s’en assurer. Il attendit longtemps, sans obtenir de rĂ©ponse. Il mit sa
canne dans la bouche de la statue: silence! Il logea une balle dans
l’Ɠil gauche de l’oracle muet: silence obstinĂ©! Et les nĂšgres de
s’étonner de ne pas voir le profanateur sacrilĂ©ge frappĂ© de mort.

Les priviléges et faveurs accordés au commerce français excitÚrent la
jalousie des autres comptoirs. Les Anglais, les Hollandais et les
Portugais voulurent ruiner notre influence et nos intĂ©rĂȘts; mais ils n’y
purent réussir, grùce à la ferme initiative du roi.

C’était dans les premiĂšres annĂ©es du dix-huitiĂšme siĂšcle. La France
avait de nombreux ennemis dont l’animositĂ© la poursuivait jusque dans
les contrées lointaines. Or, un navire français fut attaqué prÚs de la
cĂŽte de Wydah. Le roi de Juda prit les insulteurs Ă  partie, et il imposa
aux blancs un traitĂ© de neutralitĂ© «_Ă  terre, en rade et mĂȘme en vue de
la rade_», sous peine, pour quiconque refuserait, d’avoir Ă  quitter le
royaume. Le traitĂ© Ă©dictait des amendes contre les comptoirs, au cas oĂč
un navire de leur nationalité en aurait insulté un autre. Il était
signé: _Amar_, roi de Juda.

Le couronnement du dernier roi de Juda eut lieu en 1725. De ce que le
chevalier Des Marchais a dit de cette brillante cérémonie, je ne relÚve
que le passage suivant: «Le directeur français occupait la premiÚre
place et la plus proche du roi. Le chevalier Des Marchais était assis
auprĂšs de lui, et tout de suite les principaux officiers du Comptoir.

«Au-dessous d’eux Ă©tait le directeur anglais; aprĂšs lui, le directeur
hollandais. Tous ces messieurs étaient assis et couverts.»

«Le directeur portugais et ses officiers occupaient les derniÚres places
et étaient debout et découverts.»

DAHOMEY. Revenons Ă  Tacoudonou et au Dahomey proprement dit, dont nous
pourrons maintenant donner l’histoire d’une maniùre suivie.

Tacoudonou répondit aux bienfaits nombreux du roi des Foys par la plus
noire ingratitude et par les procĂ©dĂ©s d’une barbarie atroce: il bĂątit
les murs de son palais sur le corps de son bienfaiteur devenu son
prisonnier et sa victime: digne commencement d’un État oĂč le roi se
plaĂźt dans le sang et au milieu des victimes humaines. Voici les faits:

Le rĂ©fugiĂ© d’Allada voyant accourir Ă  lui des partisans qui ne l’avaient
point suivi au premier moment et d’autres mĂ©contents qui fuyaient
l’autoritĂ© de son frĂšre vainqueur, Tacoudonou demanda trois ou quatre
fois à Da de nouveaux terrains, afin d’agrandir son enceinte. A la fin,
Da rĂ©pondit d’un air dĂ©fiant Ă  son protĂ©gĂ©: «Vous bĂątissez partout des
maisons: quand donc vous arrĂȘterez-vous? Si je vous accorde toujours du
terrain, vous en viendrez jusqu’à bĂątir sur mon ventre.»

Cette parole, l’aventurier la rĂ©alisa. Quand il se crut assez fort, il
attaqua son bienfaiteur, le fit prisonnier et s’empara du trîne.
«Ensuite, à cÎté de son ancienne enceinte (Agbomé), il entreprit la
construction d’un palais digne de lui et de sa nouvelle fortune; et
quand les fondations furent creusĂ©es et qu’il fallut commencer
l’édifice, il Ă©tendit le roi Da au fond de la tranchĂ©e, et sur son
ventre éleva son premier palais, qui fut appelé Dahomey[102]; ce qui
signifie ventre de Da: de là le nom de Dahomey, que porte aujourd’hui le
royaume. Ce palais existe encore dans la capitale, mais il n’est plus
habitĂ© par le roi.» (BORGHÉRO.)

[102] Da-homey: _homé_ signifie ventre.

Le second roi (1650-1680) établit les abominables COUTUMES des
_sacrifices humains_.

Passons sous silence le rÚgne de Vibagée (1680-1708); arrivons à son
successeur, l’illustre conquĂ©rant qui Ă©tendit jusqu’à l’OcĂ©an les bornes
de ses États.

Guadja-Troudo n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il monta sur le trîne
(1708). Jeune, ardent, enflammé par les récits du passé et par le désir
d’avoir beaucoup d’esclaves Ă  vendre, ce prince ne tarda pas Ă  ĂȘtre la
terreur de ses voisins. Il avait besoin de pouvoir compter sur les rois
d’Ardres et de Juda, afin de se mettre en relation avec les comptoirs
européens déjà établis ou en voie de formation. Or, souvent, il trouvait
chez ses voisins un égoïsme calculé qui tournait à la ruine de son
commerce. «On raconte que le roi du Dahomey Ă©tait obligĂ© d’acheter les
fusils aux gens d’Allada qui les recevaient eux-mĂȘmes des Quidamas
(Judaïques). Plusieurs fois le roi d’Allada essaya de ne laisser
expédier au Dahomey que des fusils auxquels on avait Îté la pierre à
feu. Le stratagÚme ne réussit pas longtemps. On comprit la ruse et, pour
se venger, on rĂ©solut d’attaquer Allada. Le succĂšs couronna
l’entreprise, et le roi de Dahomey ajouta à ses possessions le royaume
d’Allada. De ce premier exploit Ă  la conquĂȘte du pays de Quidda (Juda),
il n’y avait qu’un pas Ă  faire[103].»

[103] BORGHÉRO.

La conquĂȘte d’Allada se place vers 1724, Ă©poque Ă  laquelle Bulfinch
Lamb, prisonnier du roi de Dahomey, adressa Ă  M. Tinker, gouverneur du
fort anglais, la lettre suivante, pleine d’intĂ©rĂȘt par les dĂ©tails
qu’elle donne:


«A Abomay, dans le palais du grand Truro Audati, roi de Dahomay, 27
novembre 1724.

«MONSIEUR,

«Il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du 1er de ce mois.
Ce prince m’ordonne de vous rĂ©pondre en sa prĂ©sence. Je le fais pour
exĂ©cuter ses volontĂ©s. En recevant votre lettre de sa main, j’eus avec
lui une confĂ©rence dont je crois pouvoir conclure qu’il ne pense pas
beaucoup à fixer le prix de ma liberté. Lorsque je le pressai de
m’expliquer à quelles conditions il voudrait me permettre de partir, il
me rĂ©pondit qu’il ne voyait aucune raison de me vendre, parce que je ne
suis pas nùgre. J’insistai. Il tourna ma demande en plaisanterie, et me
dit que ma rançon ne pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui,
Ă  quatorze livres sterling par tĂȘte, feraient prĂšs de dix mille livres
sterling. Je lui avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les
veines; et, me remettant un peu, je lui demandai s’il me prenait pour le
roi de mon pays. J’ajoutai que vous et la Compagnie me croiriez fou si
je vous faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de
vous en parler dans ma lettre, parce qu’il voulait charger le principal
officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous, et que si
vous n’aviez rien à Juida (Wydah) d’assez beau pour lui, vous deviez
Ă©crire d’avance Ă  la Compagnie. Je lui rĂ©pondis qu’à ce discours il
m’était aisĂ© de prĂ©voir que je mourrais dans son pays, et que je le
priais seulement de faire venir pour moi, par quelqu’un de ses gens, des
habits et quelques autres nĂ©cessitĂ©s. Il y consentit. Je n’ai donc,
Monsieur, qu’un seul moyen de me racheter: ce serait de faire offre au
roi d’une couronne et d’un sceptre. Je ne connais pas d’autre prĂ©sent
qu’il puisse trouver digne de lui; car il est fourni d’une grande
quantitĂ© de vaisselle, d’or en Ɠuvre et d’autres richesses. Il a des
robes de toutes les sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque
d’aucune espùce de marchandises. Il donne les bujis[104] comme du sable,
et les liqueurs fortes comme de l’eau. Sa vanitĂ© et sa fiertĂ© sont
excessives. Il est d’ailleurs le plus riche et le plus belliqueux de
tous les rois de cette grande rĂ©gion, et l’on doit s’attendre qu’avec le
temps il subjuguera tous les pays dont le sien est environné. Il a déjà
pavé deux de ses principaux palais des crùnes de ses ennemis tués à la
guerre. Ces palais, cependant, sont aussi grands que le parc Saint-James
à Londres, c’est-à-dire qu’ils ont un mille et demi de tour...

[104] Ou cauris.

«Quoique je ne rende aucun service au roi, il m’a donnĂ© une maison avec
une douzaine de domestiques, et des revenus fixes pour mon entretien. Si
j’aimais l’eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m’en
fournit en abondance. Le sucre, la farine et les autres commodités ne me
sont pas plus Ă©pargnĂ©s. Si le roi fait tuer un bƓuf, ce qui lui arrive
souvent, je suis sĂ»r d’en recevoir un quartier. Quelquefois il m’envoie
un porc vivant, un mouton, une chĂšvre; et ma moindre crainte est celle
de mourir de faim. Lorsqu’il sort en public, il nous fait appeler, le
Portugais[105] et moi, pour le suivre. Nous sommes assis prĂšs de lui
pendant tout le jour, Ă  l’ardeur du soleil, avec la permission nĂ©anmoins
de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous couvrent la tĂȘte.
Mais il nous paye assez bien pour cette fatigue... Sa MajestĂ© m’a fait
donner un cheval, et m’a dĂ©clarĂ© que, lorsqu’elle sortirait de son
palais, je serais toujours Ă  sa suite. Il sort assez souvent dans un
beau branle[106], garni de piliers dorĂ©s et de rideaux. Il m’ordonne
quelquefois aussi de l’accompagner dans ses autres palais, qui sont à
quelques milles de sa rĂ©sidence ordinaire. On m’assure qu’il en a onze.

[105] Un mulĂątre portugais que le roi avait achetĂ©, mais qu’il
traitait fort bien.

[106] Hamac.

«Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de
m’en envoyer une, avec un fouet et des Ă©perons. Le roi m’a donnĂ© ordre
de vous demander aussi pour lui le meilleur harnais que vous ayez Ă 
Juida. Vous serez payĂ© libĂ©ralement. Il voudrait en mĂȘme temps que vous
lui envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles Ă  souliers.

«Sa MajestĂ© m’a pris tout le papier que j’avais encore, dans le dessein
de faire un cerf-volant. Je lui ai reprĂ©sentĂ© que c’est un amusement
puéril; mais il ne le désire pas moins, afin, dit-il, que nous puissions
nous amuser ensemble. Je vous prie donc de m’envoyer deux mains de
papier ordinaire, avec un peu de fil retors pour cet usage. Joignez-y un
peloton de mĂšches, parce que Sa MajestĂ© m’oblige souvent de tirer ses
gros canons, et que j’apprĂ©hende de perdre quelque jour la vue en me
servant d’allumettes de bois. On voit ici vingt-cinq piùces de canon,
dont quelques-unes pĂšsent plus de mille livres. Le roi prend beaucoup de
plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de marché.
Il fait travailler actuellement à construire des affûts. Sa passion est
pour les amusements et les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous
aviez quelque chose qui pût lui plaire à ce titre, vous me feriez
plaisir de me l’envoyer. Des estampes et des peintures lui plairaient
beaucoup. Il aime Ă  jeter les yeux dans les livres. Ordinairement il
porte dans sa poche un livre latin de priùres qu’il a pris au mulñtre
portugais, et lorsqu’il est rĂ©solu Ă  refuser quelque grĂące qu’on lui
demande, il parcourt attentivement ce livre comme s’il y entendait
quelque chose. Il trouve aussi beaucoup d’amusement à tracer des
caractĂšres au hasard sur le papier...

«La situation du pays le rend fort sain; il est élevé, et, par
conséquent, rafraßchi par des vents agréables. La vue en est charmante.
On n’y est point incommodĂ© de mosquites (moustiques).»

* * * * *

Cependant, _Troudo_ réclamait un passage libre pour ses marchandises au
roi de Juda. Ce dernier le lui ayant refusé, il marcha contre lui. Un
marais d’un passage trĂšs-difficile sĂ©parant les deux royaumes, et les
fétiches ayant déclaré que les Dahoméens ne parviendraient pas à
surmonter cet obstacle, le roi de Juda se crut en sûreté dans sa
capitale de Savi, et ne songea guÚre à une résistance sérieuse. Mais
l’ennemi jeta un pont sur le marais et s’empara de Savi, le 7 fĂ©vrier
1727. La ville fut mise Ă  feu et Ă  sang, et le reste du royaume ne tarda
pas Ă  ĂȘtre rĂ©duit.

Les Européens eurent beaucoup à souffrir dans cette guerre: ils
Ă©prouvĂšrent de grandes pertes, surtout Ă  Savi, oĂč leurs comptoirs furent
à peu prÚs détruits en entier.

Gouadja-Troudo mourut en 1732. BOSSA-AHADÉE lui succĂ©da (1732-1774). Le
frÚre aßné du nouveau roi, Zinga, ne put supporter de se voir écarté. Il
ourdit un complot qui fut découvert; Zinga, cousu dans un hamac, fut
porté dans la mer, au large, et noyé; tous ses complices subirent la
peine de mort.

Désormais sans rival, le roi se livra sans contrainte à ses mauvais
penchants; il alla jusqu’à lancer un Ă©dit de mort contre quiconque
porterait comme lui le nom de Bossa. Il fit bien des mécontents. En
1735, le Maybou, un de ses principaux chefs, leva l’étendard de la
révolte. Mais il fut vaincu et tué.

Bossa-Ahadée ne resta en paix avec aucun de ses voisins. Au midi, il
guerroya contre les habitants de Jacquin et de Juda, mal soumis encore,
et contre les Popoes, alliés des Judaïques; au nord, il dirigea ses
armes contre les Mahées (Manhis) et contre les Eyoes (Nagos). De tout
cÎté, le succÚs couronna ses efforts.

La discorde et les divisions intestines des Popoes ayant décidé quelques
réfugiés de Juda à revenir à Gléhoué (Wydah), ils se mirent sous la
protection du fort portugais: ce que le roi vit de mauvais Ɠil,
réclamant ces réfugiés comme esclaves. Le commandant du fort, Jean
Basile, refusa de les livrer: il se laissa attaquer; il fut pris et
conduit au Dahomey, oĂč le roi le retint longtemps, ne se montrant jamais
satisfait des cadeaux qu’on lui envoyait en vue d’obtenir sa dĂ©livrance.
Enfin, le second officier du fort refusa de rien payer davantage. Ce fut
le signal de l’attaque dirigĂ©e par l’_agaou_ du Dahomey contre le fort.
Quoique la garnison se trouvĂąt peu nombreuse, les Portugais opposĂšrent
une résistance fort énergique, grùce à une trentaine de canons qui leur
assuraient l’avantage. Un accident tourna le sort contre eux: le magasin
Ă  poudre fit explosion, et le feu se communiqua au fort. Les soldats
dahoméens entrÚrent; le massacre fut général (1er novembre 1741).

En 1743, nouvelle attaque des fugitifs aidés par les Popoes. Gléhoué
tomba en leur pouvoir, mais les forts refusùrent d’entrer en relation
avec le nouveau gouvernement. L’armĂ©e dahomĂ©enne ne tarda pas Ă  venir
déloger les envahisseurs. «Ils furent attaqués, défaits et chassés du
pays: ce qui assura de nouveau au roi la possession du royaume de Juda.»
(NORRIS.)

En 1745, Tauga, vice-roi de Gléhoué, conçut le projet de se constituer
souverain indĂ©pendant. Son plan Ă©tait de s’emparer par trahison du fort
Williams (le fort anglais), d’oĂč il pourrait ensuite commander la ville.
Les rĂ©vĂ©lations de l’interprĂšte du fort mirent ses projets Ă  dĂ©couvert;
les troupes du roi allĂšrent l’assiĂ©ger dans sa maison, et le tuĂšrent.

Les Popoes vinrent encore, en 1763, attaquer Wydah. Peu s’en fallut
qu’ils ne s’en emparassent: le Dahomey triompha encore, sans que cette
nouvelle victoire lui assurĂąt la paisible possession de ses conquĂȘtes.
Ce fut seulement en 1772, grĂące Ă  un traitĂ© dĂ» Ă  l’intervention de
Lyonel Abson, que la paix se consolida entre Popo et le Dahomey.

Lyonel Abson était gouverneur du fort Williams.

Tandis que le Dahomey affermissait ses conquĂȘtes dans le sud, il les
continuait du cÎté du nord. Au nord-est, il voulut exiger des Eyoes un
tribut annuel que ceux-ci avaient payĂ©, paraĂźt-il, jusqu’à Troudo. AprĂšs
quelques mois d’occupation et de pillage, l’armĂ©e dahomĂ©enne se replia,
faute de vivres (1738). Elle revenait tous les ans Ă  la charge, sans
jamais obtenir un résultat définitif. En 1747, il intervint un
arrangement; mais cela n’empĂȘcha pas le roi de Dahomey de se dire
toujours le seigneur du pays des Eyoes (aujourd’hui les Egbas). Il a
jurĂ© la ruine de cette nation, et nous le verrons s’acharner Ă 
l’exterminer, malgrĂ© les Ă©checs rĂ©pĂ©tĂ©s qu’il a essuyĂ©s devant les murs
d’AbĂ©okouta.

Au _nord-ouest_, Bossa-Ahadée guerroya durant tout son rÚgne contre les
Manhis, avec des alternatives diverses. L’ouverture des hostilitĂ©s eut
lieu en 1737; l’occasion fut le refus Ă©nergique des Manhis, qui ne
voulurent point subir pour roi le frĂšre d’une favorite d’AhadĂ©e, que
celui-ci voulait leur imposer. La guerre, nous dit Norris, «fut
continuée avec cette fureur sauvage qui est ordinaire parmi les nations
barbares».

1572. Plusieurs revers successifs obligĂšrent les Manhis Ă  chercher un
dernier refuge sur le mont Boagry, oĂč ils furent attaquĂ©s «dans tous les
endroits qui en étaient accessibles». Ce peuple avait un gouvernement de
forme rĂ©publicaine. Norris nous apprend qu’il refusa fiĂšrement de subir
un roi.

En 1772, celui que Bossa-Ahadée voulait établir roi étant mort, les deux
peuples, las de se faire la guerre, conclurent un traité.

Il n’est pas inutile de remarquer que les traitĂ©s se conclurent la mĂȘme
année: au midi, avec les Popos, et au nord, avec les Manhis.
Bossa-Ahadée était à la fin de sa carriÚre, car il mourut deux ans plus
tard. Vingt ans de luttes presque continuelles étaient suffisants pour
briser la nature la plus robuste: il dut se produire un certain
affaissement dans Bossa. Il mourut le 17 mai 1774.

ADANZOU II, son successeur, mourut en l’annĂ©e 1789, et fut remplacĂ© par
WINOUHIOU. Puis, ainsi que nous l’avons dit, rĂ©gna EBOMI; ensuite,
ADANDOSAN[107].

[107] N’ayant ici que la tradition orale, nous ne pouvons fixer de
dates.

Homme cruel, voluptueux et sanguinaire, ce dernier a laissé parmi ses
sujets les plus tristes souvenirs. On raconte de lui tant d’atrocitĂ©s
que tout finit par ĂȘtre vraisemblable. C’est Ă  tel point que les
DahomĂ©ens rougissent de le compter au nombre de leurs rois. On dit qu’il
Ă©tait sans retenue dans l’assouvissement de ses honteuses passions; que
les viols et les enlĂšvements lui semblaient devoir ĂȘtre un privilĂ©ge
royal; qu’il se faisait un jeu du vol et des meurtres. Il ne mangeait
pas de maĂŻs, s’il n’était venu dans un champ jonchĂ© de cadavres. Du
reste, il surexcitait tous ces instincts brutaux par une ivresse presque
continuelle. Il n’avait guùre de l’homme que la figure et le nom.

C’en Ă©tait trop! Les sacrifices humains absorbaient tous les prisonniers
capturĂ©s Ă  la guerre; et les nĂ©griers n’y trouvaient point leur
bénéfice, parce que la traite leur devenait presque impossible, faute de
marchandise humaine.

Deux hommes Ă©taient venus s’établir au Dahomey, oĂč ils ont acquis une
certaine cĂ©lĂ©britĂ©: l’un avait nom Francisco FĂ©liz de Souza, et exerçait
son influence surtout Ă  Wydah et dans les deux Popos; l’autre, nommĂ©
Domingo Martins, jouissait d’un grand crĂ©dit Ă  GodomĂ© et Ă  Kotonou. Le
premier était estimé pour son bon sens, ses idées larges et souvent
généreuses; le second maintenait son ascendant par la ruse et la
cruautĂ©. Tous deux s’adonnaient au trafic des esclaves: riches tous
deux, et puissants à cause de leurs richesses. Nos deux négriers
conçurent le dessein de détrÎner Adandosan et de faire nommer à sa place
son frĂšre GhĂ©zo. Celui-ci entra volontiers dans le complot, se prĂȘta Ă 
des combinaisons si flatteuses pour lui et entraĂźna dans son parti un
grand nombre de chefs et de nĂšgres.

Cependant les agissements ne furent pas tellement secrets qu’il n’en
transpirĂąt quelque chose. Adandosan n’osa sĂ©vir tout de suite: il crut
prudent de dissimuler et d’attendre, donnant Ă  GhĂ©zo en public des
tĂ©moignages d’une feinte amitiĂ©. De part et d’autre, on s’observait: on
épiait le moment opportun.

Adandosan voulut user de fourberie. Il projetait de tuer un esclave sur
le _Legba_[108] de GhĂ©zo, et de laisser la tĂȘte auprĂšs de l’idole, afin
de compromettre son frĂšre en lui imputant une action que le roi seul
peut se permettre, d’aprùs les coutumes du pays.

[108] Un des principaux fétiches.

GhĂ©zo Ă©tait sur ses gardes et sut empĂȘcher l’exĂ©cution de ce traĂźtre
projet. Enfin, l’occasion se prĂ©senta Ă  lui de tenter un coup de main.
Le roi avait mis aux fers un des pages de son frÚre _Ohouo_, exerçant
sur lui sa cruautĂ©. GhĂ©zo intervient en faveur du page et n’obtient
qu’un redoublement de mauvais traitements. Le public, tenu au courant,
Ă©clate en plaintes et en murmures; on s’agite, on se soulĂšve, on se
porte en foule au palais dont on force les portes; on permet aux femmes
de regagner librement leurs demeures; on massacre ceux qui résistent, on
arrive jusqu’au roi, et l’on charge de chaünes ce tigre toujours avide
de sang.

GhĂ©zo n’avait plus qu’à accomplir le cĂ©rĂ©monial de l’intronisation
royale: il n’avait plus qu’à battre du tam-tam et à prendre possession
du siége qui sert de trÎne au souverain: Ghézo était roi (1818). Il
envoya ses émissaires dans tout le royaume, et partout il fut acclamé
avec enthousiasme. Un soupir de soulagement s’échappa des poitrines; la
chute du monstre détestable qui avait nom Adandosan fut saluée de toutes
parts par des fĂȘtes et des rĂ©jouissances publiques. A peine quelques
chefs osÚrent-ils désapprouver la révolution qui avait eu lieu: on les
massacra sans pitié, aussi bien que leurs partisans. On jeta en prison
les enfants du roi dĂ©chu, et _l’on n’a plus entendu parler_ ni d’eux ni
de lui. (C’est ainsi que l’on s’exprime pour dire qu’on a fait mourir
quelqu’un en secret.)

Ghézo se montra reconnaissant envers Francisco de Souza et Domingo
Martins qu’il appelait tous les deux _ses frĂšres_. Il Ă©tait leur associĂ©
pour la traite, et il aimait surtout les conseils de Souza, pour lequel
il créa le titre de _chacha_, lui accordant le premier pas parmi les
blancs.

Le commencement du rĂšgne de GhĂ©zo fut signalĂ© par d’utiles rĂ©formes,
dues presque toutes à l’influence du chacha.

«Grand capitaine aussi bien que grand roi, Ghézo régna sur son peuple
pendant quarante ans. Sans doute, par son esprit élevé, par sa valeur et
par ses talents militaires, il aurait pu figurer avec honneur parmi les
princes d’Europe, s’il avait reçu une Ă©ducation proportionnelle.
Malheureusement il ne put pas toujours gouverner selon ses désirs. Il
avait contre lui la puissance des féticheurs, ces véritables ministres
de celui qui fut homicide dĂšs le commencement. Ce sont eux qui ont
Ă©tabli ces lois atroces, d’aprĂšs lesquelles s’immolent des milliers de
victimes humaines. GhĂ©zo s’opposa tant qu’il le put Ă  ces sacrifices.
Bien plus, ses principales victoires ont été remportées sans effusion de
sang... Dans la guerre, sa tactique consistait à envelopper l’ennemi peu
à peu et presque à son insu, et à ne lui laisser d’autre ressource que
de se rendre... Pour apaiser la soif infernale des féticheurs, le roi
GhĂ©zo avait l’habitude de rĂ©server les coupables condamnĂ©s Ă  mort et de
les faire exécuter tous à la fois...

«A ce que tout le monde dit, cette humanité du roi lui coûta la vie. Que
cette opinion soit vraie ou fausse, peu importe; toujours est-il
constant qu’aprùs sa derniùre guerre, au lieu de mettre à mort tous les
prisonniers, comme les fĂ©ticheurs l’exigeaient impĂ©rieusement, il en fit
don aux personnes qu’il voulait enrichir: c’est alors que _le fĂ©tiche le
tua_[109], comme disent les Dahoméens.

[109] _Le fĂ©tiche_, c’est-Ă -dire le poison du fĂ©ticheur.

«A sa mort, arrivée en 1858, quand on traita de son successeur, les
chefs se trouvÚrent partagés en deux partis: les uns voulaient le
maintien des anciennes coutumes qui exigent tous les ans l’immolation de
milliers de victimes; les autres en voulaient l’abolition. Je m’abstiens
de dévoiler le mystÚre qui donna la victoire aux plus méchants. Le
prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trÎne, et avec lui les
anciennes lois reprirent toute leur vigueur sanguinaire que les
fĂ©ticheurs demandaient.» (BORGHÉRO.)

_Badou_ ou _Bahadou_, en montant sur le trîne, prit le nom de GRÉRÉ.

Deux faits ont surtout signalĂ© le rĂšgne de ces deux derniers rois: 1Âș la
destruction des Manhis, dont les restes se sont rĂ©fugiĂ©s Ă  AgouĂ©; 2Âș
l’acharnement que ces deux rois ont mis Ă  attaquer, pour la dĂ©truire, la
grande et florissante ville d’Abùokouta, chez les Egbas.




CHAPITRE XX

ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU DAHOMEY.


Le _gouvernement_ du Dahomey est une monarchie despotique: héréditaire
quant Ă  la famille oĂč l’on prend le roi; Ă©lective, quant Ă  la personne Ă 
qui les rĂȘnes du gouvernement sont confiĂ©es.

Il n’y a d’autre _rĂ©gime_ que la volontĂ© du roi, dont le pouvoir
discrĂ©tionnaire n’est tenu en Ă©chec que par la crainte du poison des
fĂ©ticheurs: car _le fĂ©tiche tue_... mĂȘme les rois.

Le _systùme administratif_ n’offre point de complications: tous les
chefs agissent sous leur propre responsabilité et relÚvent directement
du roi. M. BorghĂ©ro a dit avec autant d’exactitude que de prĂ©cision: «Le
peuple est esclave en masse du roi, puis des chefs et finalement des
_particuliers_ qui sont en petit nombre.» Sous cette derniÚre
désignation de _particuliers_, entendez ceux qui, par leur position de
fortune, le nombre de leurs esclaves ou l’appui de leurs amis ou
protecteurs, se trouvent en position d’avoir des exigences.

En tĂȘte, et au premier rang, nous voyons le roi, de qui tout dĂ©pend en
dernier ressort, d’une maniùre absolue. Aucune loi ne le lie: son
vouloir a force de loi; il ne permet pas que l’on discute ses caprices:
celui qui oserait se le permettre s’exposerait Ă  ĂȘtre jetĂ© en prison;
puis, peut-ĂȘtre, _on n’entendrait plus parler de lui_.

_En droit_, le roi est seul propriétaire au Dahomey: la propriété, comme
le pouvoir, est en ses mains. Les particuliers, les chefs eux-mĂȘmes,
tous, en un mot, si nous exceptons les féticheurs, avec qui le roi doit
compter, tous ne possĂšdent quelque chose que parce que le roi leur en
permet ou en tolùre la possession, et pour le temps qu’il le trouve bon.

En supposant qu’il reconnaisse thĂ©oriquement un droit quelconque Ă 
autrui, _en pratique_ il a, comme nous allons voir, un moyen assez
simple d’éluder ce droit: ce sont les _palavres_ et la confiscation.

Il n’est pas bon au Dahomey, il est dangereux d’ĂȘtre plus puissant, plus
intelligent, plus habile, plus riche (disons le mot), plus influent
qu’il ne plaüt au roi.

Inutile de dire que la personne du roi est sacrée. On ne se présente
devant Sa MajestĂ© que dans l’attitude de la plus complĂšte humiliation;
et si Sa Majesté boit en public, on doit se détourner ou incliner la
tĂȘte pour ne le point voir. Les plus hauts dignitaires, par respect, se
mettent Ă  plat ventre devant le roi.

Sous cette désignation «_femmes du roi_», il faut comprendre
non-seulement celles que le roi traite en épouses, non-seulement celles
à qui il a accordé ses faveurs, mais encore les eunuques du palais. Des
maniÚres tant soit peu familiÚres avec ces personnes, un regard jeté sur
elles, sont souvent réprimés comme des crimes. Pour peu que les femmes
du roi prennent un air provocateur, il leur est facile de compromettre
ceux qu’elles veulent perdre. MĂȘme on prĂ©tend que le roi spĂ©cule sur
cette facilitĂ© de perdre quelqu’un par les habiletĂ©s compromettantes de
ses femmes.

Au _bĂąton du roi_ on accorde les mĂȘmes honneurs qu’au roi lui-mĂȘme.
Lorsqu’il est portĂ© d’une maniĂšre ostensible en public, la foule se
prosterne à son passage et se livre à des démonstrations de respect qui
indiquent presque un véritable culte.

L’_oiseau du roi_ est une espùce de _hochequeue_, noir et blanc. On
raconte que le roi, revenant d’une guerre oĂč il avait Ă©tĂ© vainqueur, fut
salué à son retour par une volée de ces oiseaux. DÚs lors, il en fit son
oiseau, défendant de le tuer ou de lui faire la chasse. Enfreindre cet
ordre serait un crime de lĂšse-majestĂ© et un sacrilĂ©ge: car l’oiseau du
roi est aussi l’oiseau de _Legba_, puissant fĂ©tiche que les interprĂštes
appellent le _démon_.

Il arrive parfois qu’un chef ou tout autre individu se prĂ©sente, au nom
du roi, dans une factorerie et achÚte pour le roi une certaine étoffe.
Par le seul fait, l’embargo est mis sur les Ă©toffes de cette qualitĂ©: le
nĂ©gociant n’en peut vendre qu’au roi, et les particuliers n’en peuvent
acheter sans se rendre coupables. Ils s’exposeraient à la prison, à de
fortes amendes, Ă  la confiscation, Ă  la mort peut-ĂȘtre, s’ils y
mettaient quelque affectation.

Il me souvient d’un noir de Wydah, du nom de SĂ©go, condamnĂ© pour un fait
de ce genre, pendant mon séjour au Dahomey. Un jour, les marchands du
roi avaient acheté une certaine _étoffe pour le roi_, dans une
factorerie de Wydah. En mĂȘme temps, SĂ©go, voyageant dans le royaume
voisin, acheta de cette mĂȘme Ă©toffe Ă  Porto-Novo. De retour chez lui, il
se drape dans son nouveau costume, tout fier de son _acho_. Sa joie fut
de courte durĂ©e. Il paraissait Ă  peine dans la rue qu’il se vit saisi,
traßné chez le cabécÚre, dépouillé, jeté en prison, obligé à payer une
forte amende: tout cela, pour avoir achetĂ© d’une maniĂšre inconsciente de
l’_Ă©toffe du roi_.

On le voit: toutes ces industries font du roi, sinon un dieu, du moins
un personnage Ă  part, un demi-dieu. _AprĂšs Dieu, le roi._

Le roi nomme les chefs ou _cabécÚres_, et les révoque à volonté. Sans
solde aucune, les chefs, pour seul et unique revenu, ont ce qu’ils
extorquent Ă  leurs subordonnĂ©s, sous forme de cadeaux ou d’amendes. Cela
sert Ă  leur entretien et aux frais de reprĂ©sentation; c’est aussi avec
ces ressources qu’ils _donnent à manger au roi. Manger, donner à
manger_: deux expressions heureuses, qui dispensent d’appeler la
cupidité insatiable du roi et des chefs par son propre nom. Une des
principales attributions des chefs est de _donner Ă  manger_ au roi.
Malheur à qui néglige ce devoir important!

«Quand le roi du Dahomé crée de nouveaux chefs ou cabécÚres, il leur
remet des insignes distinctifs.

«Ce sont, en premier lieu, des bracelets d’argent, des colliers de
verroteries et de corail, un sabre et, pour les plus hauts dignitaires,
deux petites cornes d’argent.

«Viennent ensuite les marques extérieures de la part plus ou moins
grande de puissance et d’honneur que le souverain a voulu accorder en
élevant au cabécérat:

«1Âș _Le parasol_. C’est une grande ombrelle plate, en Ă©toffe de diverses
couleurs et garnie d’une bordure dĂ©coupĂ©e. Ce parasol peut abriter
plusieurs personnes. Seuls les chefs ont le droit de s’en servir, et
malheur au sujet qu’on trouverait usant mĂȘme d’un simple parapluie. Au
contraire, il n’y a pas de chefs, grands ou petits, qui paraissent en
public sans cet insigne de leur dignité.

«Le mĂȘme usage existe gĂ©nĂ©ralement sur tout le littoral de la GuinĂ©e;
mais à Porto-Novo, les chefs se contentent d’un parapluie ordinaire de
couleur voyante, rouge ou verte.

«2Âș Le _tabouret_ est un autre insigne de cabĂ©cĂ©rat. C’est un siĂ©ge fait
d’une seule piùce de bois, le _houn-ti_ (arbre à pirogue). Ce bois,
d’une belle couleur jaune, est trùs-facile à travailler.

«Ces tabourets ne se fabriquent qu’à la capitale, Ă  AbomĂ©. Celui des
grands cabĂ©cĂšres a jusqu’à un mĂštre de hauteur. On les agrĂ©mente parfois
de dessins trĂšs-bizarres.

«3Âș Le troisiĂšme insigne du cabĂ©cĂ©rat, c’est la longue pipe et la large
sacoche en cuir contenant le tabac. La pipe est renfermée dans un étui
de bois. Un chef peut sortir et mĂȘme voyager sans son parasol et sans
son tabouret, mais jamais sans sa pipe passée à travers les plis de sa
grandissime poche Ă  tabac. Fumer paraĂźt ĂȘtre un signe de virilitĂ© et de
puissance. Jamais je n’ai vu l’ancien roi Mecpon sans sa pipe à la
bouche.» (COURDIOUX.)

Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de
quartier juge les affaires ordinaires: c’est, en quelque sorte, un juge
ou gardien de la paix. Les affaires de certain ordre sont de la
compétence de chefs spéciaux; celles de quelque gravité ressortissent au
tribunal particulier des fĂ©ticheurs ou du roi. Ici, l’arbitraire du juge
est sans contrĂŽle et sans limites.

Tous les chefs n’ont donc pas les mĂȘmes attributions, ni le mĂȘme
pouvoir: ceux-ci n’ont d’autoritĂ© qu’en matiĂšre purement civile;
ceux-lĂ , en matiĂšre administrative ou criminelle. Ces ressorts existent,
plus ou moins Ă©tendus, quoiqu’ils ne soient pas toujours aussi bien
dĂ©finis que chez nous. Le pire de tout, pour un prĂ©venu, c’est d’ĂȘtre
livrĂ© au fĂ©tiche ou d’ĂȘtre renvoyĂ© au roi: il est fort Ă  craindre _qu’on
n’entende plus parler de lui_.

Du reste, la maniĂšre d’agir de tous les chefs est toujours la mĂȘme: leur
pouvoir autoritaire s’exerce par voie de _palavres_. Ils appellent à
leur barre celui qu’ils veulent condamner; ils l’accusent, dirigent
contre lui des imputations plus ou moins vraisemblables; ils parlent,
ils crient, ils dissertent avec vĂ©hĂ©mence; ils s’appliquent Ă  prouver
qu’il faut le condamner, et ils le condamnent en effet. Voilà ce qu’on
appelle _palavre_.

On conçoit aisément tout ce que de semblables vexations doivent exciter
de haines et provoquer de vengeances, alors que rien ne modĂšre les
passions: ni la charitĂ© chrĂ©tienne, ni les sentiments d’humanitĂ©, ni les
sages conseils de la résignation. Aussi, quand la crainte de leur
despotisme n’impose pas suffisamment, les chefs doivent se prĂ©cautionner
contre les rancunes et la vengeance de ceux qu’ils oppriment. Alors ces
juges sans conscience et sans pudeur livrent leur victime au roi, aprĂšs
l’avoir noircie de calomnies. Le roi a droit de vie et de mort, et il en
use largement: tout le monde le sait. Roi et chefs, par lĂ  mĂȘme, sont
Ă©galement redoutables: l’un, parce qu’il peut faire mourir; les autres,
parce qu’ils livrent au roi.

Nous ne dirons rien des autres procédés de justice sommaire: de la
prison avec la perspective d’y mourir de faim; des Ă©preuves judiciaires,
de l’épreuve non moins terrible qui consiste Ă  _boire le fĂ©tiche_;
véritables meurtres à peine déguisés.

A Abomé, les principaux chefs sont: le _Méhou_, ministre du commerce et
des affaires étrangÚres; le _Mingan_, ministre de la guerre, exécuteur
des hautes Ɠuvres. Le MĂ©hou a l’_oreille du roi_, c’est-Ă -dire qu’il est
son confident intime, son interprÚte juré.

Chaque cabĂ©cĂšre, le roi lui-mĂȘme a son second, _Ă©kĂ©dji_, comme disent
les Nagos: celui qui doit lui succéder et qui se forme à son école. Le
second est souvent pressé de devenir premier, et demande au poison de
lui faire place libre.

A Wydah, le chef principal, que nous appellerions volontiers le
vice-roi, est le _Yévo-gan_, le chef des blancs. Le Méhou est
représenté, dans cette ville maritime, par _Quouénou_. Tous deux sont
espionnés par des conseillers que le Dahomey leur impose. Je dis: _le
Dahomey_; car, pour les gens de la cÎte, et généralement pour les
habitants de l’ancien royaume de Juda, le Dahomey n’est que la partie du
royaume occupĂ©e Ă  l’origine par Tocoudonou et ses partisans. A Wydah et
aux environs, si l’on parle d’aller à la capitale, on dit: _aller au
Dahomey_.

L’espionnage est un des rouages administratifs en usage dans le royaume:
le roi a ses espions chez les principaux chefs; le Méhou et le Mingan
ont les leurs à Wydah. Il n’y a pas jusqu’aux blancs à qui l’on impose
certains employĂ©s chargĂ©s d’épier leurs actions et leurs paroles, pour
en rendre compte aux autoritĂ©s locales. J’ai connu notamment un de ces
mouchards dont on n’a pu se dĂ©barrasser ni par la prison, ni par les
fers, ni par la diÚte, ni par le fouet; il résista à toutes les
Ă©preuves, clouĂ© Ă  son poste par la volontĂ© de ceux qui l’avaient imposĂ©.

Un jour, me trouvant à dßner chez un Français, celui-ci prononça une
parole un peu dure, quoique méritée, contre un des chefs de Wydah. A
quelque temps de là, ce chef s’indignait avec moi de ce que le Français
en question avait parlé de la sorte. Il me rapporta les paroles avec une
si grande exactitude, que je crus devoir conseiller Ă  mon compatriote
plus de réserve devant le personnel de sa maison. Impossible, me dit-il
aprĂšs m’avoir remerciĂ©, impossible d’éviter les inconvĂ©nients de ce
genre. On nous tient de si prĂšs que nous ne saurions garder nos
sentiments cachés: nous devrions nous réduire à un silence absolu. Et
encore!

Disons, du reste, que ce fait n’est point particulier au Dahomey. Les
négociants établis dans la colonie anglaise de Lagos sont connus à
AbĂšokouta, dans l’intĂ©rieur, oĂč l’on sait quels discours ils tiennent Ă 
l’endroit des nùgres, au point de vue du commerce et de la politique.
Une seule maison a peut-ĂȘtre Ă©chappĂ© Ă  cette inquisition: c’est la
factorerie hambourgeoise. On y avait adoptĂ© l’usage de parler allemand,
lorsqu’on traitait devant les noirs une question à laquelle on voulait
les laisser Ă©trangers. Or, on n’enseignait pas l’allemand aux noirs
employés dans la maison: on parlait avec eux anglais ou portugais,
français mĂȘme.

Nous avons dĂ©jĂ  dit que les chefs ne reçoivent rien du budget de l’État.
Disons tout: l’État n’a point de budget, parce qu’il n’a point de
revenus. Seul maßtre et seul propriétaire, le roi seul a des revenus. Il
souffre bien que les chefs prélÚvent quelque chose sur le fruit des
palavres: _ils doivent manger!_ Mais malheur à eux, s’il se doute que le
principal ne lui revient pas!

Quant aux impÎts réguliers, un dicton populaire déclare expressément
qu’_ils appartiennent au roi_. Dans le style imagĂ© des nĂšgres, ces
impîts s’appellent les _cauris de la rue_[110] ou l’argent de la rue, et
les collecteurs de cet impĂŽt portent le nom de gardiens ou _maĂźtres de
la rue_, du dehors[111].--Ces employés, que les Européens nomment
_dĂ©cimĂšres_, sont postĂ©s, comme nos gardes d’octroi et nos douaniers, Ă 
cÎté des passages fréquentés, sur le bord des chemins ou de la lagune;
on en trouve à la porte des factoreries. Ils sont chargés de prélever la
_part du roi_ sur l’huile et d’autres produits que les nùgres portent au
marché ou chez les divers négociants.

[110] Owo-ode.

[111] Onibode (oni-ibi-ode).

Ceux-ci payent au roi des redevances en nature pour toutes les
marchandises d’importation arrivĂ©es par les navires: lĂ  aussi le roi a
sa part.

Quelquefois, aprĂšs avoir pris la part qu’il se rĂ©serve ordinairement,
_le roi veut encore manger_. La voie des palavres étant trop lente, il a
recours au moyen plus expéditif du vol. Les gens du roi, agissant pour
le roi et en son nom, se répandent partout et pillent les noirs sans
merci. Ils enlĂšvent tout ce qui tombe sous leur main, et on ne leur fait
aucune rĂ©sistance, de peur d’ĂȘtre traĂźnĂ© _au Dahomey_. Tout au plus si
l’on essaye de soustraire ce qu’on a de plus prĂ©cieux, en le dĂ©posant
chez les blancs. Les maisons des blancs et des chefs principaux sont
seules respectées dans ces razzias.

Cela ne veut pas dire que le vol royal ne s’exerce point contre les
blancs. Le roi a une classe de fonctionnaires que l’on nomme et qui sont
réellement les VOLEURS DU ROI. Quand cela plaßt à Sa Majesté, ces
voleurs sont envoyés en mission dans la maison des blancs. _Pour le roi
et en son nom_, ils exercent leurs fonctions de voleurs chez ceux que
l’on veut dĂ©possĂ©der sans Ă©clat et sans violence apparente: on leur
recommande de ne point se laisser prendre, et on leur assure l’impunitĂ©
au tribunal des autoritĂ©s du pays, pourvu qu’ils soient consciencieux.

J’ai dit: _consciencieux!_... Si l’on veut qu’ils volent sans scrupule,
on exige qu’ils rendent compte scrupuleusement de tout ce qu’ils ont
pris. En détourner ou en cacher une partie serait forfaire à son devoir
de voleur, le voleur du roi devant évidemment voler pour le roi, et non
pour lui.

L’existence de ce genre d’employĂ©s n’est un secret pour personne. Les
autorités dahoméennes se garderaient de vouloir excuser cette
institution; au contraire, elles s’en glorifient: n’est-ce pas le
meilleur moyen de rendre les vols moins frĂ©quents? D’un cĂŽtĂ©, les blancs
sont tout avertis de se tenir sur leurs gardes, et ils veillent plus
soigneusement. D’autre part, le roi se rĂ©servant le monopole du vol, les
nĂšgres se sentiront moins portĂ©s Ă  cette spĂ©culation, parce qu’il est
toujours dangereux de se mettre en concurrence avec le roi.

Belles raisons! Il ne faut pas peu d’effronterie pour les mettre en
avant; mais l’habitude est si impĂ©rieuse!

On parle au Dahomey de _coutumes_ et de _droit coutumier_. On aurait
tort de supposer que ces lois coutumiÚres protégent la sécurité et la
libertĂ© des individus. Elles n’édictent guĂšre que des mesures
restrictives ou pénales; rarement elles reconnaissent un droit à
quelqu’un, Ă  moins qu’un autre ne soit frappĂ© du mĂȘme coup: il faut
toujours qu’il y ait une victime. Les us et coutumes du Dahomey
favorisent l’injustice et la violence, plutît qu’ils ne lui mettent
obstacle; l’oppresseur n’a rien à redouter que de la vengeance et du
poison, et s’il a besoin de se couvrir d’une excuse, le moindre prĂ©texte
lĂ©gitimera son manque d’équitĂ©.

«Pourquoi ne pas écrire votre code coutumier? demandait un missionnaire
au YĂ©vo-gan. Les blancs connaĂźtraient vos usages, et ils s’y
conformeraient.--Le beau conseil que tu donnes là! fut-il répondu à mon
confrùre; si les blancs connaissent les coutumes, et qu’ils y conforment
leur conduite, plus de palavres! Et s’il n’y a plus de palavres, _que
mangerons-nous?_» _Que mangerons-nous?_... ce mot dit tout: le roi et
les chefs veulent _manger_, c’est pour _manger_ qu’ils conservent les
coutumes.

Autre moyen de manger: _fermer les chemins_. C’est aussi un moyen de
pression, ainsi que nous allons le voir.

Dans ce pays terrible de Dahomey, on n’est pas libre mĂȘme de circuler et
de se mouvoir, Ă  moins d’en avoir obtenu l’autorisation au prĂ©alable.
L’étranger entre dans le royaume comme l’oiseau entre dans la cage, ne
se doutant pas qu’on va fermer sur lui la porte. On le salue, on le
flatte, on le cajole, et il peut s’apercevoir bientît que tous ces soins
ne sont pas aussi dĂ©sintĂ©ressĂ©s qu’ils en ont l’air. On l’appelle ami,
et frĂšre, et pĂšre; on ne peut le laisser partir: _les chemins sont
fermĂ©s_, c’est-Ă -dire que, pour prendre la clef des champs, notre
voyageur sera obligé de _payer_ une redevance. _Payez_, et vous aurez
_les chemins ouverts_.

Quand le roi ou les chefs veulent frapper un négociant dans ses
intĂ©rĂȘts; quand ils veulent le forcer Ă  subir des conditions qu’il
repousse, ils lui _ferment les chemins pour le commerce_. Alors, les
produits sont dĂ©tournĂ©s; l’huile et les amandes de palme n’arrivent plus
chez lui; pour lui, le commerce est sous le coup de l’interdit le plus
sévÚre: il entrera en composition, sous peine de voir se prolonger
indĂ©finiment la quarantaine qu’on lui impose.

Malheur aux noirs qui oseraient entretenir des relations commerciales
avec celui Ă  qui l’on a fermĂ© les chemins! Les confiscations et la
prison seraient les moindres peines qu’on leur infligerait; eux-mĂȘmes
peut-ĂȘtre seraient _envoyĂ©s au Dahomey_.




CHAPITRE XXI

GUERRE ET GUERRIERS AU DAHOMEY.


Le Dahomey a la rĂ©putation d’ĂȘtre une monarchie militaire fortement
constituĂ©e: il passe pour un des États les plus puissants de l’Afrique.
Or, lorsqu’on l’étudie avec quelque attention, on a lieu de s’étonner
qu’une semblable opinion se soit accrĂ©ditĂ©e au point de trouver place
dans des ouvrages scientifiques d’une valeur incontestable.

A ne juger que par les apparences, les succĂšs du Dahomey peuvent, en
effet, indiquer un État puissant, ayant sur pied un effectif
considérable de troupes. Le Dahomey a été occupé en des guerres
incessantes; il a fourni pendant longtemps des milliers de nĂšgres Ă  la
_traite_, dont il fut le foyer le plus actif. Les _nĂ©griers_ en s’y
prĂ©sentant Ă©taient assurĂ©s d’y trouver leur chargement complet Ă  bref
dĂ©lai, tandis qu’ils stationnaient des mois entiers sur les autres
points, sans pouvoir compléter leur cargaison de _marchandise humaine_.
Il n’est pas Ă©tonnant qu’on se soit dit: Un État qui a toujours ainsi
abondance de prisonniers à vendre est certainement un puissant État: le
Dahomey fournissant au commerce plus d’esclaves que les autres États,
est plus puissant qu’eux. De lĂ  est venue la rĂ©putation surfaite de ce
petit royaume guinĂ©en, auquel nous avons cru ne devoir attribuer qu’une
population approximative de 200,000 Ăąmes, et auquel on ne saurait
raisonnablement en supposer plus de 300,000.

La ville principale des Egbas, peuple avec lequel le Dahomey est
habituellement en guerre, AbÚokouta, possÚde une population égale à
celle de tout le royaume ennemi: ce n’est donc point par le nombre que
celui-ci l’emporte. La valeur des Egbas est-elle infĂ©rieure Ă  celle des
DahomĂ©ens? Je suis fort Ă©loignĂ© de le supposer. D’oĂč vient donc la
supĂ©rioritĂ© du Dahomey? Quelle est la cause des avantages qu’il a eus
sur ses voisins, depuis Tacoudonou? avantages qui lui ont acquis sa
renommée de grandeur et de puissance extraordinaires.

Il est d’autant plus intĂ©ressant d’approfondir cette question, que la
réponse nous montrera sous son véritable jour le pays que nous étudions.

La nature semble s’ĂȘtre appliquĂ©e Ă  faire la circonvallation du Dahomey.
Ce royaume est entourĂ© d’eau presque de tout cĂŽtĂ©. La seule partie
dĂ©couverte est le nord: c’est la voie unique par laquelle les DahomĂ©ens
se lancent sur leur proie, et par oĂč ils pourraient ĂȘtre attaquĂ©s; en
sorte qu’ils peuvent avancer en toute assurance, sans avoir à craindre
d’ĂȘtre attaquĂ©s par derriĂšre; comme aussi, en cas de retraite, ils
seraient abrités par les fortifications naturelles qui servent de
limites Ă  leur pays.

Au nord-ouest, ils ont dĂ©jĂ  ravagĂ© la contrĂ©e qu’habitaient les Manhis.
Les derniers débris de cette tribu sont allés chercher un asile à Agoué,
sur la cĂŽte, oĂč ils conservent leurs idoles, leur culte, leur caste
sacerdotale, leur langue et leurs usages au milieu des Minas.

Au delà de la région occupée jadis par les Manhis, Atakpamé, par son
attitude énergique et fiÚre, aussi bien que par les avantages de sa
position, impose au Dahomey une prudente rĂ©serve dont il n’ose se
dĂ©partir. Ce pays, situĂ© par 1° 2â€Č ouest du mĂ©ridien de Paris, et par
7° 20â€Č de latitude nord, est dĂ©fendu naturellement contre les incursions
des Ă©trangers par son sol montagneux et ses Ă©paisses forĂȘts. Au surplus,
les habitants sont d’habiles chasseurs, intrĂ©pides et endurcis Ă  la
fatigue, maniant l’arc et le fusil. Les chasses frĂ©quentes qu’ils font
du cĂŽtĂ© du Dahomey leur servent Ă  dĂ©pister l’ennemi, aussi bien qu’à
chasser le gibier.

Guézo, pÚre de Gréré, alla se fourvoyer avec ses hordes chez ce peuple
de chasseurs. Ceux-ci se montrĂšrent si vigilants et si braves que les
DahomĂ©ens ne sont plus tentĂ©s, depuis lors, d’aller chercher fortune
dans les terres d’AtakpamĂ©. GrĂ©rĂ© a Ă©tĂ© maintes fois provoquĂ© par les
bravades des Atakpaméens: il demeure sourd à leurs insultantes
provocations, et dĂ©vore l’injure en silence, n’osant compter avec eux
sur la ruse et la surprise, auxquelles il doit ses succĂšs ailleurs.

On raconte qu’une femme trĂšs-riche en esclaves envoya d’AtakpamĂ© Ă 
Gréré, roi de Dahomey, une petite fille, et lui fit dire: «O roi
puissant, viens donc ici guerroyer. Ton pĂšre fut malheureux dans son
entreprise contre nous; tu ne peux supporter plus longtemps la honte de
sa dĂ©faite. Viens! cette fille que je t’envoie guidera tes pas et te
donnera à boire le long du chemin.» Gréré ne répondit pas à
l’invitation.

C’est vers le nord-est que le Dahomey dirige ses hordes dĂ©vastatrices.
Il trouve dans les _Egbas_ un peuple facile Ă  exploiter, parce que les
divisions intestines furent longtemps pour eux une cause de faiblesse
qui les a voués à la rapacité de voisins remuants. De plus, les Egbas
jouissent chez eux d’une grande libertĂ©; ils s’attachent au sol par la
propriété et par une culture rémunératrice. Paisibles propriétaires, ils
ont peu de goût pour les expéditions militaires, et ne songent à prendre
les armes que pour repousser une attaque ou pour venger une injure.

La grandeur relative du Dahomey ne s’explique pas autrement. Les
Dahoméens sont remuants et tracassiers: ils oppriment facilement leurs
voisins, parce que ceux-ci sont paisibles et inoffensifs, quoique braves
et forts.

De quels pays se sont-ils emparés dans le dernier siÚcle? Des royaumes
d’Allada et de Juda, tous deux adonnĂ©s au commerce, dont les habitants,
par conséquent, menaient une vie paisible. Quelles contrées ravagent-ils
encore aujourd’hui, dans leurs razzias annuelles? Le pays des Egbas,
habitĂ© par des gens d’humeur pacifique, songeant Ă  tout autre chose
qu’aux surprises de l’attaque et aux aventures du pillage.

Qui tient le Dahomey en Ă©chec? Le peuple d’AtakpamĂ©, qu’il rencontre
toujours sous les armes, et aussi les populations (_si faibles
soient-elles_) qui sont protégées contre un coup de main par la lagune:
Popo, Ahouansoli, Afatonou...

Depuis quelques années, _AbÚokouta_ lui barre le passage au nord-est.
Attaquée tous les ans, cette capitale des Egbas résiste tous les ans aux
assauts du Dahomey. Peu s’en est fallu, deux ou trois fois, que le
monarque dahoméen ne fût pris.

«AbÚokouta est de fondation toute moderne. Les Egbas, qui sont une
branche de la famille nago, étaient, depuis bien des années déjà,
victimes des razzias des tribus voisines, et fournissaient ainsi Ă  la
traite un nombreux contingent d’esclaves, lorsque, vers l’annĂ©e 1820,
une partie de ces Egbas conçurent le dessein d’abandonner leurs villages
pour se réunir et se défendre contre de nouvelles attaques. Ils
choisirent, comme point de ralliement, un immense rocher qui surplombe
au centre de masses granitiques; et le nom d’Abùokouta, qui veut dire
_sous les rochers_, est un souvenir de ce premier abri. Bientît d’autres
peuplades, en grand nombre, suivirent cet exemple; mais elles
emportaient avec elles l’amour des lieux qui les avaient vues naütre,
et, tout en se groupant pour la dĂ©fense commune, chacune d’elles
conserva son nom. La ville d’AbĂšokouta se trouve ainsi partagĂ©e en
quartiers qui portent les noms des villages abandonnés; chaque peuplade
a mĂȘme gardĂ© ses droits, ses privilĂ©ges, ses usages et jusqu’aux nuances
de son dialecte.

«Pour tous travaux de défense, on se contenta de creuser autour de la
nouvelle ville un fossĂ© de trois mĂštres de large et d’autant de
profondeur, au bord duquel on éleva un mur en terre, épais de cinquante
centimÚtres, haut de deux à trois mÚtres. De petits trous ronds, percés
de distance en distance, font l’office de meurtriùres. Les noirs ne
connaissent pas les premiers éléments des angles saillants et des angles
rentrants, qui permettent aux défenseurs de découvrir le pied des
courtines et de toutes les lignes de défense. Ils plantent des buissons
au bord des sentiers tortueux qui mĂšnent aux portes: ces buissons
servent Ă  abriter les dĂ©fenseurs quand ils veulent empĂȘcher les
assaillants d’approcher.

«Le circuit d’AbĂšokouta prĂ©sente un dĂ©veloppement de 35 Ă  40 kilomĂštres,
le tout enfermĂ© dans les fortifications dont j’ai parlĂ©... On donne Ă 
AbĂšokouta plus de cent mille habitants. Pour qui voit cette ville du
haut de son rocher, pour qui en a visité les différentes sections et
observĂ© les foules compactes qui s’y logent, ce chiffre ne paraĂźt
nullement exagéré[112].»

[112] BORGHÉRO.

Ce sont les restes de plus de cent cinquante villes détruites en moins
de vingt-cinq ans. Cinq cent mille habitants périrent par le fer et par
le feu; des milliers furent réduits en esclavage et vendus aux négriers;
ceux qui purent échapper aux armes et à la famine allÚrent se réfugier
_sous les rochers_.

Dans cette position avantageuse, les Egbas ont résisté énergiquement aux
attaques du Dahomey, qu’ils rĂ©duiraient sans doute s’ils pouvaient
prendre l’offensive. Ils ne le peuvent, à cause des dispositions
malveillantes du JĂ©bou, d’Ilorin et d’Ibadan, ennemis terribles, dont
ils ont tout Ă  craindre.

Notons, pour mémoire, quelques dates se rapportant aux succÚs des Egbas:

Le 3 mars 1851, les Dahoméens furent repoussés, aprÚs un combat acharné
de plusieurs heures. Ils laissĂšrent sur le champ de bataille prĂšs de dix
mille morts, c’est-Ă -dire les deux tiers de l’armĂ©e. Le roi de Dahomey
lui-mĂȘme fut sur le point d’ĂȘtre pris: il ne dut son salut qu’à une
mĂ©prise de l’ennemi. Un chef de son entourage Ă©tant vĂȘtu d’habits
magnifiques, on le prit pour le roi; et celui-ci, grĂące Ă  cette
circonstance, put se dĂ©rober aux poursuites dont il Ă©tait l’objet et se
sauver.

En 1862, nouvelle attaque des DahomĂ©ens. Ils ne s’avancĂšrent que jusqu’à
Ibara, dĂ©truisant Ichaga le 5 mars, et AĂŻbo le 13 du mĂȘme mois.

Le 26 mars de l’annĂ©e suivante (1863), ils vinrent Ă©chouer devant
AbĂšokouta.

Le 15 mars 1864, les Egbas infligÚrent un nouvel et sanglant échec aux
troupes dahomĂ©ennes, qui s’enfuirent en dĂ©sordre; ils les poursuivirent
mĂȘme jusque sur leur propre territoire, et leur firent subir des pertes
considérables. Les Dahoméens souffrirent beaucoup dans leur fuite
tumultueuse; car ils avaient tout ravagé en venant, et tout leur manqua,
lorsqu’ils se repliùrent en arriùre.

Le 28 avril 1873, les hordes du Dahomey reparurent encore. On n’eut pas
plutĂŽt signalĂ© leur prĂ©sence, qu’elles se retirĂšrent Ă  la faveur de la
nuit: la petite vérole avait fait de grands ravages dans le camp, et
l’on abandonna, gisant sur le sol, un grand nombre de morts et de
mourants.

L’instinct du pillage est la note caractĂ©ristique du Dahomey. Aussi,
quand on étudie son organisation militaire, on découvre sans peine les
traits distinctifs d’une bande armĂ©e pour le brigandage.

Dans la _bande dahomĂ©enne_, nous trouvons des chefs tels qu’il les faut
pour des razzias habilement conduites: le _gogan_, ou chef des
bouteilles; le _sogan_[113], chef des chevaux; le chef des cabris... Ces
noms indiquent assez les attributions spéciales de ceux qui les portent;
on ne les nomme ainsi que parce qu’ils sont chargĂ©s de capturer et de
centraliser chaque chose qui peut augmenter le butin: bouteilles,
chevaux, cabris..., etc.

[113] _Go_, bouteille, et _gan_, chef; _so_, cheval, et _gan_, chef.

Les chefs dont nous parlons, avec les hommes sous leurs ordres, forment
le _personnel administratif_. Ce personnel administratif se rattache Ă 
l’armĂ©e proprement dite, et montre le caractĂšre vĂ©ritable des
expéditions entreprises tous les ans par le Dahomey. Le Dahomey ne
combat pas précisément des ennemis: _il pille_. On ne doit pas
s’imaginer qu’il se trouve constamment engagĂ© dans des guerres
lĂ©gitimes, ou qu’il se met en campagne pĂ©riodiquement pour tenter de
nouvelles conquĂȘtes: sans motif et sans dĂ©claration de guerre, Ă  la
façon des brigands, il tombe à l’improviste sur ceux qu’il appelle ses
ennemis, et qui ne sont en rĂ©alitĂ© qu’une proie qu’il convoite. Aussi,
il choisit son temps: mars et avril sont l’époque la plus favorable Ă 
ses desseins, et les dates que nous avons notées plus haut nous
reportent Ă  cette pĂ©riode de l’annĂ©e. Si le Dahomey faisait la guerre
dans un but de conquĂȘte, pour venger une offense, pour obtenir
l’exĂ©cution d’une promesse ou le redressement d’un grief, il ne lui
serait pas loisible de choisir son temps et de reprendre la lutte
annuellement.

J’insiste sur ces dĂ©tails, parce que, je le rĂ©pĂšte, ils mettent en
relief le caractĂšre des expĂ©ditions dahomĂ©ennes, en mĂȘme temps qu’ils
expliquent la multiplicité de ces expéditions. Le Dahomey est moins un
État militaire puissant qu’un peuple de pillards bien organisĂ©, et
protĂ©gĂ© dans son repaire par la nature elle-mĂȘme.

Parlons maintenant de l’_armĂ©e proprement dite_. Elle se compose: 1Âș des
_troupes rĂ©guliĂšres permanentes_; 2Âș des _contingents_ soumis au service
uniquement en vue d’une expĂ©dition projetĂ©e, et qui forment en quelque
sorte une espÚce de _réserve_.


1Âș TROUPES RÉGULIÈRES PERMANENTES.

Seul Ă  la cĂŽte des Esclaves et bien loin au delĂ , le roi de Dahomey a
des troupes réguliÚres permanentes: il a les _amazones_ et les
_soflimatas_, deux corps qui sont la bande du roi; véritables corps de
discipline dans lesquels on enrĂ©gimente ce qu’il y a de pire parmi les
femmes et parmi les hommes du royaume.

Une femme est-elle surprise en adultĂšre; se rend-elle insupportable par
son humeur acariùtre, par son caractÚre indocile, sa rudesse, sa dureté?
On la donne au roi, qui, lorsqu’il ne la livre pas au bourreau, en fait
une amazone.

Les soflimatas se recrutent de la mĂȘme façon; seulement ce sont des
hommes. Amazones et soflimatas ont tout ce qu’il faut pour rĂ©ussir dans
le brigandage. Du reste, on les forme bien au rude métier auquel ils
sont destinĂ©s. Qu’on en juge par ce que M. BorghĂ©ro a racontĂ©, pour en
avoir été témoin oculaire.

«Le lendemain, 29 novembre (1861), dit-il, vers midi, le roi me fit
appeler à la place d’armes, pour assister au spectacle vraiment
merveilleux que les guerriĂšres voulaient me donner, afin de me montrer
leur bravoure. Une centaine de personnes étaient déjà réunies autour du
roi, sous une belle tente. Quand j’arrivai, le prince se leva aussitît,
vint à ma rencontre, et me fit asseoir un instant à cÎté de lui; puis,
me prenant par la main, il me conduisit en personne visiter les
préparatifs militaires.

«Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé un talus, non de
terre, mais de faisceaux d’épines trĂšs-piquantes, sur quatre cents
mĂštres de long, six de large et deux de haut. A quarante pas plus loin
et parallĂšlement au talus, se dressait la charpente d’une maison d’égale
longueur, avec cinq mĂštres de largeur et autant d’élĂ©vation. Les deux
versants de la toiture Ă©taient couverts d’une Ă©paisse couche de ces
mĂȘmes Ă©pines. Quinze mĂštres au delĂ  de cette Ă©trange maison, venait une
rangĂ©e de cabanes. L’ensemble simulait une ville fortifiĂ©e, dont
l’assaut aurait coĂ»tĂ© bien des sacrifices. Les guerriĂšres devaient,
pieds nus, monter trois fois sur le talus qui figurait les courtines,
descendre dans l’espace vide qui tenait lieu de fossĂ©, escalader la
maison qui représentait une citadelle hérissée de défenses, et aller
prendre la ville simulée par les cabanes. Deux fois repoussées par
l’ennemi, elles devaient, au troisiùme assaut, remporter la victoire et,
comme gage du succĂšs, traĂźner les prisonniers aux pieds du monarque. Les
premiĂšres Ă  surmonter tous les obstacles recevront de sa main le prix de
leur bravoure; car, me disait le roi, la valeur militaire est pour nous
la premiĂšre des vertus.

«Le roi donne l’ordre d’attaquer. AussitĂŽt l’expĂ©dition entre dans sa
premiĂšre phase. Toute l’armĂ©e examine la position de la ville Ă  prendre;
on s’avance courbĂ©, presque rampant, pour n’ĂȘtre pas aperçu de l’ennemi;
les armes sont baissées, et le silence est rigoureux.

«Dans une seconde reconnaissance, nos amazones marchent debout, le front
haut. Sur trois mille femmes, deux cents, au lieu de fusils, sont munies
de grands coutelas en forme de rasoirs, qui se manient Ă  deux mains, et
dont un seul coup tranche un homme par le milieu. Ces guerriĂšres ont
encore leur coutelas fermé.

«Au troisiÚme acte, toutes sont au poste et en attitude de combat, les
armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant devant le roi, il y en
a toujours qui veulent lui donner des assurances de dévouement et lui
promettre la victoire. Enfin, elles se sont massées en ligne de bataille
devant le front d’attaque. Le roi se lĂšve, va se placer en tĂȘte des
colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné, elles se
prĂ©cipitent avec une fureur indescriptible sur le talus d’épines, le
traversent, bondissent sur la maison Ă©galement d’épines, en redescendent
comme refoulées par un retour offensif, reviennent par trois fois à la
charge, le tout avec une telle prĂ©cipitation que l’Ɠil a peine Ă  les
suivre. Elles montaient en rampant sur les constructions d’épines avec
la mĂȘme facilitĂ© qu’une danseuse voltige sur un parquet, et pourtant
elles foulaient de leurs pieds nus les dards acérés du cactus.

«Au premier assaut, quand les plus vaillantes avaient déjà atteint le
sommet de la maison, une guerriĂšre qui Ă©tait Ă  l’une des extrĂ©mitĂ©s
tomba sur le sol d’une hauteur de cinq mùtres. Elle se tordait les bras
en se tenant assise; d’autres guerriùres excitaient son courage, quand
le roi survient, lui lance un regard et un cri d’indignation. Elle se
relĂšve aussitĂŽt comme Ă©lectrisĂ©e, reprend ses manƓuvres, et remporte le
premier prix. Impossible de rendre la scÚne dans son ensemble.»

Avec de semblables exercices, impossible de ne pas devenir _brigand
consommĂ©_, prĂȘt Ă  toute espĂšce de coup de main, et ne reculant devant
aucun pĂ©ril. Au demeurant, l’hĂ©sitation serait punie de mort. La crainte
de tomber sous les coups du bourreau et l’enivrement du pillage exaltent
les esprits, et mettent ces soldats hors d’eux-mĂȘmes.


2Âș CONTINGENTS DE RÉSERVE.

Quand le roi fait un appel de troupes pour la guerre, tout homme est
soldat. Les femmes elles-mĂȘmes entrent dans les rangs de l’armĂ©e. Elles
sont employées au transport des munitions et des vivres; et souvent
elles se jettent dans la mĂȘlĂ©e, prenant une part effective Ă  l’action.
ArmĂ©es d’une petite massue, elles frappent l’ennemi aux jambes et font
ainsi des prisonniers; autre manƓuvre qui dĂ©note la razzia.

Il y a ce qu’on appelle des chefs de guerre. Chacun a sa bande qu’il
organise et qu’il dirige.

Le roi veut que ses sujets soient Ă  tout instant prĂȘts Ă  entrer en
campagne. Aussi s’applique-t-il Ă  les tenir toujours dans un dĂ©tachement
réel de toutes choses. De leur richesse, de leur prospérité, de leur
bien-ĂȘtre, il n’en a de souci que pour les entraver et les dĂ©truire. Il
ne veut pas qu’ils soient attachĂ©s au sol par une agriculture
rĂ©munĂ©ratrice; c’est pourquoi il en empĂȘche le dĂ©veloppement. Il gĂȘne le
commerce et l’industrie, afin qu’on ne s’y applique point avec trop
d’ardeur. L’industrie, le commerce et l’agriculture ne peuvent produire
que ce qui est nécessaire à la consommation et aux besoins du moment. On
ne dépasse point ces limites sans se heurter à des usages restrictifs, à
des prohibitions non moins arbitraires que tyranniques.

La fortune est un danger, presque un crime, au Dahomey; on n’y peut mĂȘme
jouir sans souci de la _mĂ©diocritĂ© dorĂ©e_ dont parle le poĂ«te. On n’y
tolĂšre qu’une mĂ©diocritĂ© exempte d’attraits pour les sujets, et
incapable de créer au roi des soucis ou des embarras.

Si l’activitĂ© individuelle se tournait librement vers l’agriculture,
l’industrie et le commerce, on n’aurait plus le cƓur à la lutte et au
pillage. En en étouffant le progrÚs, le premier signal trouve les hommes
sans liens qui les retiennent. Que de difficultés à surmonter, au
contraire; que de résistances à réprimer, si le peuple était retenu par
les appĂąts du lucre et du bien-ĂȘtre!

Le soldat de la réserve, on doit le comprendre sans peine, se fait de la
valeur guerriÚre une tout autre idée que celle que nous en avons, ou
qu’en ont les amazones et les soflimatas, ces hĂ©ros de l’attaque et du
coup de main. Il ne la fait point consister Ă  regarder en face, Ă 
attaquer de front un ennemi qui se défend, à se battre avec intrépidité,
à charger avec furie des adversaires opprimés qui font rage dans leur
rĂ©sistance dĂ©sespĂ©rĂ©e. Il n’ambitionne pas, lui, comme ses voisins,
comme les Egbas et les guerriers de Porto-Novo, par exemple; il
n’ambitionne pas par-dessus tout l’honneur de rapporter en triomphe la
tĂȘte de l’ennemi qu’il a tuĂ© sur le champ de bataille. Une chose qu’il a
plus à cƓur, c’est de faire une prise importante. Être habile à
surprendre, agir adroitement et sans trop de danger, savoir saisir la
proie en évitant de la déprécier; ne point blesser les prisonniers que
l’on fait, et en faire beaucoup de la sorte; en un mot, capturer et ne
pas avilir le prix de la capture: telles sont les principales qualités
dont s’honore le soldat dahomĂ©en.

Non-seulement ils destinent Ă  ĂȘtre immolĂ©s aux fĂȘtes des coutumes ceux
qu’ils ne rĂ©servent pas Ă  la traite et Ă  l’esclavage, mais encore ils
refusent aux blessés tout soin et tout soulagement, insultant à leur
malheur par le mépris et le sarcasme. Ils dansent et ils font des
libations abondantes, à la vue des prisonniers torturés par la faim; et
ils chantent dans l’orgie de leur cruautĂ© et de leurs barbares succĂšs,
digne prĂ©lude d’immolations plus barbares encore.

Maintenant que nous connaissons les Ă©lĂ©ments de l’armĂ©e active, disons
un mot de la STRATÉGIE.

Quand le roi veut mettre ses hordes sur pied, il mande le Mingan, qui
est son ministre de la guerre, et lui adresse cette phrase laconique et
expressive, empreinte d’une fĂ©rocitĂ© digne de lui: «_Ma maison est
découverte_.» Cela signifie, en termes plus clairs: les os des anciennes
victimes ont blanchi; les crùnes dénudés qui ornent mon palais ne
suffisent plus: allons! une expédition! des esclaves et des victimes!

Pour faire mieux comprendre la parole royale, il est bon de rappeler que
le palais est une vaste enceinte de maisons, de prĂšs de trois kilomĂštres
de contour, couronnée autrefois de crùnes humains.

Des messagers vont, dans toutes les parties du royaume, transmettre
l’ordre du roi, et toute la rĂ©serve se concentre Ă  Abomey.

La campagne est ouverte. OĂč va-t-on? Nul ne le sait, sinon le Mingan et
le Méhou, qui se partagent le commandement général. Les voleurs, les
brigands se gardent bien d’avertir ceux sur lesquels ils vont fondre:
aussi les Dahoméens ont-ils bien soin de cacher le but auquel ils
tendent. Ils ont peur qu’une imprudente rĂ©vĂ©lation ne donne l’éveil Ă 
leurs adversaires et les fasse courir aux armes; ils aiment tomber sur
des gens inoffensifs, inconscients de l’attaque et du danger.

Comme il sied Ă  des malfaiteurs, ils se cachent le jour, dans les bois
et les taillis; la nuit, ils glissent dans l’ombre, avancent sans bruit,
Ă©vitant d’éveiller l’attention. Cependant, ils surprennent les ouvriers
imprévoyants qui se rendent aux champs. Des sentinelles placées au haut
des arbres dirigent la razzia. Si les gens qui arrivent ne sont pas en
nombre, si l’on n’a pas Ă  craindre que quelqu’un Ă©chappe et aille jeter
le cri d’alarme, on s’en saisit. Si l’on a quelque chose à craindre, on
se tient coi, et on laisse passer.

Peu Ă  peu, les troupes approchent du pays qui doit ĂȘtre ravagĂ©. Elles
attendent pour l’attaque dĂ©cisive d’avoir affaibli l’ennemi par des
prises rĂ©pĂ©tĂ©es. Lorsqu’elles ont assez capturĂ© au dehors, elles se
disposent Ă  l’assaut. Le Mingan et le MĂ©hou se sĂ©parent, divisant
l’armĂ©e en deux colonnes; la ville ou la bourgade est cernĂ©e, enlevĂ©e
d’assaut et mise à sac. C’est à ce moment que les amazones et les
soflimatas montrent ce qu’ils sont: des chenapans armĂ©s pour mal faire.
En mĂȘme temps qu’ils rĂ©pandent le tumulte et la terreur partout autour
d’eux, les bandes de la rĂ©serve opĂšrent la razzia.

Au retour de l’expĂ©dition, le chant cĂ©lĂšbre les exploits de la campagne,
de mĂȘme qu’il avait signalĂ© le dĂ©part. Voici des Ă©chantillons de ces
hymnes guerriers:


AVANT LA CAMPAGNE.

1

C’est la guerre: aux armes! Resterons-nous sans tirer le fusil?--Non! le
tafia ne se peut changer en eau! le pitou[114] ne se change pas en eau!

[114] _Pitou_, espĂšce de biĂšre du pays.

2

Voici le jour! réunissons-nous. Ce jour est le bon! Ceux qui sont morts
ont noblement terminĂ© leur carriĂšre; nous, nous irons voir les lieux oĂč
ils sont tombés.

3

Quoi que vous fassiez en ce monde, la mort viendra; elle viendra, la
mort! Il n’y a que la pierre qui puisse dire: «Les rochers des montagnes
ne meurent pas.»


AU RETOUR.

1

Le feu est ardent: le feu n’arrĂȘte pas le forgeron, il ne l’empĂȘche pas
de forger.

2

Le feu petille: le feu n’effraye pas le forgeron, il ne l’empĂȘche pas de
forger.

3

Acaba a détruit Jahasé; il a exposé comme trophée le tam-tam que Kpolou
battait.

4

JĂ©humĂ© s’est servi de ce tam-tam, et il a pris le nom d’_Ă©pĂ©e qui se
jette dans la mĂȘlĂ©e_.

5

Le tam-tam des combats est dans l’enthousiasme: le tam-tam chante
victoire au danseur.

Nous voici de retour!

_N. B_.--Acaba et Jéhumé sont deux rois de Dahomey.

* * * * *

La pantomime et la danse sont l’accompagnement obligĂ© des chants du
soldat dahomĂ©en. Il est intĂ©ressant d’assister au spectacle d’hommes en
armes, s’agitant, pirouettant et faisant des saluts militaires. Ces
fusils que l’on porte en sens divers; ces Ă©pĂ©es nues qui se meuvent avec
dextĂ©ritĂ© au-dessus des tĂȘtes, en traçant mille sinuositĂ©s dans l’air;
ces ĂȘtres humains qui grimacent et font des contorsions: toute cette
mĂȘlĂ©e forme un tableau dont il est difficile de donner une idĂ©e.

Pour saluer quelqu’un et lui faire honneur, au milieu de ces vives
évolutions, les soldats tournent leur fusil contre lui, et portent sur
sa tĂȘte ou sur sa poitrine la pointe de leur Ă©pĂ©e, tandis qu’ils passent
auprĂšs de lui en tournoyant.

Dans le chant de départ que nous avons cité plus haut, deux strophes sur
trois tendent à mettre dans l’ñme des combattants, non l’amour de la
patrie (il n’en est pas question), mais le mĂ©pris de la mort. Quoi
qu’ils fassent et quoi qu’ils disent, ces guerriers ont encore des
appréhensions, fort naturelles, du reste. Ils se chargent littéralement
d’amulettes, que la superstition leur reprĂ©sente comme des prĂ©servatifs:
ils en ont Ă  la tĂȘte, au cou, aux bras, sur la poitrine, autour des
reins, aux jambes, aux pieds, partout. Certains tiennent Ă  la main et
agitent devant eux une queue de cheval, de cabri ou d’autre animal, afin
de chasser et de faire dévier les balles ennemies.




CHAPITRE XXII

SACRIFICES HUMAINS ET TRAITE DES NÈGRES.


Depuis Adahounzou, qui régnait au milieu du dix-septiÚme siÚcle, le
trafic infĂąme des esclaves et les non moins infĂąmes sacrifices humains
ont toujours été la grande, la principale préoccupation du Dahomey. Ces
deux institutions, car ce sont _de véritables institutions_, ont absorbé
toute l’activitĂ© de la nation et entraĂźnĂ©, comme consĂ©quence nĂ©cessaire,
la _chasse Ă  l’homme_ dont nous avons Ă©tudiĂ© l’organisation dans le
chapitre précédent.

Je dis que les _sacrifices humains_ sont une véritable institution.
C’est la coutume qui les rĂ©clame: les fĂȘtes oĂč on les fait sont les
_fĂȘtes des coutumes_. La coutume est tellement impĂ©rieuse en cette
matiĂšre, que GhĂ©zo fut empoisonnĂ©, ainsi que nous l’avons vu, pour avoir
montrĂ© quelque rĂ©pugnance Ă  s’y soumettre, et pour avoir essayĂ© de
diminuer le nombre des victimes. Gréré ne fut choisi pour lui succéder
qu’aprĂšs avoir promis aux fĂ©ticheurs de donner un nouvel essor Ă  ces
sacrifices abominables.

Le trafic des esclaves aussi est une institution sociale: il donna
longtemps les principaux revenus au roi; et si les revenus ont bien
diminué de ce cÎté, ils ne sont pas taris encore.

A plusieurs reprises, des Européens ont essayé de faire comprendre au
roi qu’il ferait bien de renoncer à ces coutumes, aussi bien qu’à la
chasse Ă  l’homme. On s’est efforcĂ© de lui insinuer que l’agriculture et
le commerce légal amÚneraient dans le royaume la prospérité et la
richesse. Tous les efforts ont Ă©chouĂ© jusqu’à prĂ©sent; et M. BorghĂ©ro
raconte, dans les _Annales de la propagation de la foi_, qu’il ne put
obtenir de converser directement avec le roi sur ce sujet. Toutefois, il
parvint Ă  traiter indirectement la question. La rĂ©ponse qu’il obtint
confirme ce que j’avance.

«GrĂ©rĂ© me faisait dire: qu’on ne pouvait dĂ©battre ces questions en sa
prĂ©sence; que si tout autre blanc l’eĂ»t osĂ©, aucune considĂ©ration
n’aurait empĂȘchĂ© Sa MajestĂ© d’en faire un chĂątiment exemplaire; _que les
sacrifices humains étaient nécessaires à la conservation de la
monarchie_; qu’en les jugeant avec mes idĂ©es d’Europe, je tenais un
langage qui, dans la bouche d’un autre, serait taxĂ© de _bĂȘtise_...

«... Quant à la vente des esclaves, il me fut dit: que le roi était
Ă©tranger Ă  ce commerce[115]; que les gouvernements d’Europe l’avaient
toujours favorisé; que les Anglais avaient fait longtemps la traite des
nĂšgres, et que s’ils s’opposaient maintenant Ă  ce trafic, ils Ă©taient
seuls Ă  en poursuivre l’abolition.» (BORGHÉRO.)

[115] C’est pourtant lui qui l’alimente.


SACRIFICES HUMAINS.

Nous ne nous étonnons pas de ce que le roi de Dahomey juge les
sacrifices, et mĂȘme les sacrifices humains, nĂ©cessaires Ă  la
conservation et Ă  la prospĂ©ritĂ© de l’État. Ce n’est point par pure
superstition ou par simple prĂ©jugĂ© qu’il croit Ă  l’efficacitĂ© du
sacrifice. Tous les peuples y ont cru comme lui, et avec raison; car
l’homme, condamnĂ© Ă  mourir Ă  cause de son pĂ©chĂ©, doit racheter sa vie en
livrant volontairement la vie d’une victime. A Rome, chez les
PhĂ©niciens, Ă  Carthage, en Égypte, dans l’Inde..., nous trouvons des
sacrifices partout, et presque partout des sacrifices humains.
Jusque-lĂ , le Dahomey ne fait pas exception.

Ce qu’il y a de particulier dans ce royaume, c’est la multitude des
victimes; c’est la barbarie que l’on Ă©tale dans ces sacrifices; c’est
que les sacrifices humains y sont _une coutume et une fĂȘte_. Tous les
ans, vers les mois d’aoĂ»t et d’octobre, ont lieu des massacres en masse,
massacres dont on se fait un jeu et dont on se glorifie.

Je ne puis me rappeler sans frĂ©mir d’indignation et d’horreur ce que
j’ai entendu raconter par des tĂ©moins oculaires, de ces orgies de
cannibales, oĂč le rire et le ricanement rĂ©pondent au rĂąle de l’agonie.
Il me semble voir encore la terreur peinte sur le visage d’un muet qui,
Ă  Wydah, me reprĂ©sentait par une pantomime animĂ©e ce qu’il avait eu sous
les yeux à Abomey, durant les coutumes. J’ai vu, à Porto-Novo, des
crĂąnes incrustĂ©s dans les murs du temple de la mort, des tĂȘtes exposĂ©es
sur des pieux, au milieu d’une place publique; des cadavres pendus aux
branches d’arbres; des cadavres mutilĂ©s, abandonnĂ©s dans les champs,
dĂ©vorĂ©s Ă  demi par les bĂȘtes; des ossements Ă©pars çà et lĂ ... Je
frissonnais... Et dire que tout cela n’a rien d’horrible, en comparaison
des _fĂȘtes des coutumes!_... DES FÊTES!

Laissons parler ceux qui y assistĂšrent. Habituellement le roi invite les
blancs de Wydah Ă  ces fĂȘtes. Son invitation n’est rien moins que
désintéressée, car il a surtout en vue de solliciter des cadeaux;
peut-ĂȘtre aussi son orgueil serait-il flattĂ© de la prĂ©sence des blancs.
Du reste, présent ou absent, le blanc ne saurait éviter de donner à
manger au roi en cette circonstance solennelle.

En 1860, M. Lartigue, agent de la maison V. Régis, se rendit à Abomé, et
publia sur ce qu’il avait vu des dĂ©tails que nous trouvons rĂ©sumĂ©s dans
les _Annales de la propagation de la foi_.

«Le 13 juillet, y dit M. Lartigue, arrivĂ© Ă  Toffo, j’ai reçu la visite
d’une escouade du roi, accompagnant Ă  Wydah un cabĂ©cĂšre nouvellement
nommĂ©, ornĂ© de tous ses attributs et destinĂ© Ă  ĂȘtre noyĂ© Ă  l’embouchure
de la riviĂšre, afin que le fĂ©tiche continue d’attirer les navires de
commerce, et aussi pour porter au roi défunt des nouvelles de ce qui se
passe au Dahomey. En expĂ©diant ces sortes de messages dans l’autre
monde, on leur donne une bouteille de tafia et quelques piastres pour
les frais de la route.

«Le 15, on est venu me prĂ©venir qu’il fallait aller me poster sur la
route d’AgbomĂ©, afin d’y attendre le passage du roi. Celui-ci, aprĂšs
avoir sacrifié une cinquantaine de prisonniers, est sorti de son palais
au bruit de la mousqueterie. Immédiatement a commencé le défilé de tous
les cabĂ©cĂšres, chacun selon son grade, les moins Ă©levĂ©s en tĂȘte. Le
milieu de la cour était tendu de nattes et de tissus divers; le roi seul
et ses femmes pouvaient marcher dessus. Sur un des cÎtés cheminaient les
troupes, au son de toutes les musiques, au bruit étourdissant de quatre
Ă  cinq cents tam-tams, et en tirant des coups de fusil.

«Quand le méhou parut, on me fit signe de monter en hamac et de suivre
l’allure de son cheval, qui allait constamment au petit trot. Alors eut
lieu la scùne la plus fantastique qu’il soit possible d’imaginer: vingt
mille nÚgres à pied, une trentaine de hamacs, tous lancés au pas
gymnastique sur un chemin rendu étroit par celui qui servait de voie
royale, et qu’il fallait bien se garder de fouler; ce peuple, ruisselant
de sueur, luttant de vitesse pour ne pas se laisser atteindre par les
gens du roi, qui arrivaient par derriĂšre avec la mĂȘme cĂ©lĂ©ritĂ©: tout
cela formait un tableau infernal.

«Le 16, la mĂȘme course a recommencĂ©; puis un captif, fortement
bùillonné, a été présenté au roi, par le ministre de la justice, qui a
demandĂ© au prince s’il avait Ă  charger le prisonnier de quelque
commission pour son pĂšre. En effet, il en avait; et plusieurs grands du
royaume sont venus prendre ses ordres, et sont allés les transmettre à
la victime, qui rĂ©pondait affirmativement par des signes de tĂȘte.
C’était chose curieuse Ă  voir que la foi de cet homme qu’on allait
décapiter, à remplir la mission dont on allait le charger. AprÚs lui
avoir remis, pour ses frais de route, une piastre et une bouteille de
tafia, on l’a expĂ©diĂ©. Deux heures aprĂšs, quatre nouveaux messagers
partaient dans les mĂȘmes conditions; mais ceux-ci Ă©taient accompagnĂ©s
d’un vautour, d’une biche et d’un singe, bĂąillonnĂ©s comme eux.

«Une fois ces courriers partis, avec leurs dĂ©pĂȘches d’outre-tombe, le
roi est montĂ© sur son tabouret, a revĂȘtu ses armes de bataille, a fait Ă 
son peuple un long et belliqueux discours, qu’il a terminĂ© en
interpellant ses braves, leur demandant s’ils Ă©taient prĂȘts Ă  le suivre
partout oĂč il aurait dĂ©cidĂ© de porter la guerre. Il est impossible de
rendre la scĂšne d’enthousiasme qui rĂ©pondit Ă  cet appel.

«Le 18, largesses du roi à ses troupes. Tout chef est porté sur les
Ă©paules d’un soldat. Chaque bataillon a pour marque distinctive une
bande d’étoffe de diffĂ©rentes couleurs, attachĂ©e aux cheveux, afin que
les soldats du mĂȘme corps puissent se reconnaĂźtre dans la lutte acharnĂ©e
qui se prépare. De plus, chaque militaire a un sac attaché sur le
ventre, pour y renfermer promptement l’objet que le roi va lancer de sa
propre main, sinon le voisin a le droit de s’en emparer. Une fois dans
le sac, il est sacré. Les distributions se composaient de cauris et de
tissus. DĂšs qu’un prix Ă©tait jetĂ© Ă  la foule, on se ruait en masse pour
le saisir; les rangs étaient si compactes que la majeure partie de ceux
qui ne pouvaient pĂ©nĂ©trer Ă  l’endroit oĂč l’on s’en disputait,
escaladaient ce pĂȘle-mĂȘle de lutteurs, et cheminaient sur leurs tĂȘtes et
leurs Ă©paules, comme sur un plancher. D’autres Ă  leur tour, montant sur
cette seconde couche, formaient un nouvel étage et ressemblaient à une
pyramide humaine qui, dans une oscillation plus forte, s’effondrait tout
Ă  coup, pour aller recommencer ailleurs.

«Le 23, j’assiste Ă  la nomination de vingt-trois cabĂ©cĂšres et musiciens
qui vont ĂȘtre sacrifiĂ©s, pour entrer au service du roi dĂ©funt.

«Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte les tĂȘtes sur
diffĂ©rents points de la ville, au son d’une grosse clochette.

«Le 29, on se prépare à offrir, à la mémoire du roi Ghézo, les victimes
d’usage. Les captifs ont un bñillon en forme de croix, qui doit les
faire énormément souffrir. On leur passe le bout pointu dans la bouche;
il s’applique sur la langue, ce qui les empĂȘche de la doubler et par
conséquent de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux hors de la
tĂȘte. Dans la nuit prochaine, il y aura grand massacre.

«Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries. La place du
palais exhale une odeur infecte; quarante mille nĂšgres y stationnent
jour et nuit, au milieu des ordures. En y joignant la vapeur du sang et
les émanations des cadavres en putréfaction, dont le dépÎt est peu
Ă©loignĂ©, on croira sans peine que l’air qu’on respire ici est mortel.
Les 30 et 31, les principaux mulĂątres de Wydah offrent leurs victimes
qu’on promùne trois fois autour de la place, au son d’une musique
infernale. La troisiĂšme ronde achevĂ©e, le roi s’avance vers la
dĂ©putation, et, tandis qu’il fĂ©licite chaque donateur, l’égorgement
s’accomplit.

«Pendant ces deux derniĂšres nuits il est tombĂ© plus de cinq cents tĂȘtes.
On les sortait du palais à pleins paniers, accompagnés de grandes
calebasses dans lesquelles on avait recueilli le sang, pour en arroser
la tombe du roi défunt. Les corps étaient traßnés par les pieds et jetés
dans les fossĂ©s de la ville, oĂč les vautours, les corbeaux et les loups
s’en disputent les lambeaux qu’ils dispersent un peu partout. Plusieurs
de ces fossĂ©s sont comblĂ©s d’ossements humains.

«Les jours suivants, continuation des mĂȘmes sacrifices.

«La tombe du dernier roi est un grand caveau, creusé dans la terre.
GhĂ©zo est au milieu de toutes ses femmes qui, avant de s’empoisonner, se
sont placĂ©es autour de lui, suivant le rang qu’elles occupaient Ă  sa
cour. Ces morts volontaires peuvent s’élever au chiffre de six cents.

«Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonniÚres, destinées à
prendre soin du roi GhĂ©zo dans l’autre monde. Elles paraissent deviner
le sort qui les attend, car elles sont tristes et regardent souvent
derriùre elles. On les tuera cette nuit d’un coup de poignard dans la
poitrine.

«Le 5, jour réservé aux offrandes du roi. Elles forment une collection
de tout ce qui est à l’usage d’un monarque africain: quinze femmes et
trente-cinq hommes bĂąillonnĂ©s et ficelĂ©s, les genoux repliĂ©s jusqu’au
menton, les bras attachés au bas des jambes, et maintenus chacun dans un
panier qu’on porte sur la tĂȘte. Le dĂ©filĂ© a durĂ© plus d’une heure et
demie. C’était un spectacle diabolique, que de voir l’animation, les
gestes, les contorsions de toute cette négraille.

«DerriÚre moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant fonction de
cochers autour d’un petit carrosse destinĂ© Ă  ĂȘtre envoyĂ© au dĂ©funt, en
compagnie de ces malheureux. Ils ignoraient leur sort. Quand on les a
appelés, ils se sont avancés tristement, sans proférer une parole; un
d’eux avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Ils ont Ă©tĂ©
tués tous les quatre comme des poulets, par le roi en personne.

«Les sacrifices devaient se faire sur une estrade construite au milieu
de la place. Sa MajestĂ© est venue s’y asseoir, accompagnĂ©e du ministre
de la justice, du gouverneur de Wydah et de tous les hauts personnages
du royaume, qui allaient servir de bourreaux. AprĂšs quelques paroles
échangées, le roi a allumé sa pipe, a donné le signal, et aussitÎt tous
les coutelas se sont tirĂ©s et les tĂȘtes sont tombĂ©es. Le sang coulait de
toutes parts; les sacrificateurs en étaient couverts, et les malheureux
prisonniers, qui attendaient leur tour au pied de l’estrade, Ă©taient
teints en rouge...

«Ces cérémonies vont encore durer un mois et demi, aprÚs quoi le roi se
mettra en campagne pour faire de nouveaux prisonniers et recommencer sa
fĂȘte des Coutumes vers la fin d’octobre. Il y aura encore sept ou huit
cents tĂȘtes abattues.»

Quelle horreur! que de sang! quelle barbare cruauté! On porta le nombre
des victimes immolées dans les circonstances dont parle M. Lartigue, à
plus de deux ou trois mille.

M. BorghĂ©ro, parlant, lui aussi, de ce qu’il a vu, ne peut contenir
l’indignation qui envahit son Ăąme. «Quand nous dĂ©bouchĂąmes sur la place
d’armes, dit-il en racontant une excursion qu’il fit dans les rues de la
capitale, j’aperçus de loin comme une rangĂ©e de fourches d’oĂč pendaient
des corps qu’à cette distance je pris pour des animaux, ne pensant pas
que ce pĂ»t ĂȘtre des hommes. Quand je vis que la longueur des jambes
Ă©galait celle du corps, je compris que c’étaient des gens sacrifiĂ©s.
Vous dire ce que je ressentis dans tout mon ĂȘtre Ă  une telle vue m’est
impossible. Mon premier mouvement fut de serrer fortement mes mains
crispĂ©es, en m’écriant: «Ah! vengeance de Dieu, oĂč te caches-tu?» Me
tournant ensuite vers mon guide avec une expression de colĂšre, je lui
dis: «Pourquoi m’avez-vous fait passer par ici? Jamais je n’aurais cru
trouver de pareilles horreurs.--Ni moi non plus, me répondit-il, car je
n’en savais rien, et nous n’avons que cette voie.» Nous continuĂąmes donc
notre route, en nous éloignant au plus vite; mais le hideux spectacle se
reprĂ©sentait Ă  chaque instant. ArrivĂ©s prĂšs d’une enceinte, nous fĂ»mes
presque asphyxiĂ©s par la puanteur des cadavres qu’on y avait accumulĂ©s,
car on ne se donne pas la peine de les ensevelir. Des milliers de
vautours, des chiens, des porcs, des loups rĂŽdent alentour, en
convoitant une si abondante pĂąture. Les toits des maisons sont couverts
des dĂ©bris qu’y ont portĂ©s les oiseaux de proie. Ce qui est bien
significatif, c’est que mon guide, qui connaüt parfaitement les usages
du Dahomey et qui était toute la journée à flùner dans les rues,
ignorait que ces corps, tués depuis deux jours, fussent encore là, et il
l’ignorait, pour sĂ»r, car il avait l’ordre de ne pas me laisser
approcher d’un endroit oĂč il y avait des morts exposĂ©s. Ainsi, depuis
une semaine, je ne passais plus devant le palais royal, parce qu’il y
avait constamment des tĂȘtes coupĂ©es chaque nuit.

«Vous trouvez sans doute que je vous retiens trop longtemps au milieu de
cet Ă©pouvantable charnier; mais la vĂ©ritĂ© doit l’emporter sur vos
dĂ©licatesses, et il vous faut entendre un dernier mot sur l’appareil des
sacrifices humains. La nuit de ces boucheries, personne ne peut circuler
dans la ville, depuis le soir jusqu’au matin; si quelqu’un est rencontrĂ©
par les rues, on l’assomme à coups de massue. Seulement, des compagnies
de musiciens se promùnent dans l’ombre en chantant d’un ton lugubre.
Vers minuit, une décharge de mousqueterie annonce le commencement des
exécutions. Les victimes sont amenées sur la place par séries de
vingt-quatre ou de trente; on leur bouche toutes les voies de la
respiration, et on les fait mourir en leur pressant la poitrine. Le
canon indique la fin de la tuerie. Ensuite une partie des suppliciés est
pendue par les pieds aux fourches dont j’ai parlĂ© plus haut, entre deux
sacs remplis, dit-on, de membres humains découpés; une autre partie est
revĂȘtue de costumes symboliques par des gens qui font profession de
cette industrie, et placée sur plusieurs arcs de triomphe, debout ou
assis, dans l’attitude de leur rîle. Il y en a qui ont l’air de jouer de
la musique; d’autres ont des poses militaires; d’autres ont une position
théùtrale, mais toujours avec une telle justesse de reprĂ©sentation, qu’à
petite distance on les prendrait pour vivants, si les vautours qui
rîdent autour d’eux n’indiquaient bien clairement que ce sont des
cadavres. En mĂȘme temps, devant le palais royal, sont exposĂ©es des
centaines de tĂȘtes, et le peuple passe indiffĂ©rent Ă  cĂŽtĂ© de ces scĂšnes,
auxquelles il est du reste tellement habituĂ© qu’il ne s’en Ă©meut plus.
Les enfants s’amusent prùs des victimes, et jouent pour ainsi dire avec
les morts; pour les hommes, une hécatombe de victimes humaines est chose
si commune, surtout depuis l’avĂ©nement du nouveau roi, qu’elle n’éveille
pas mĂȘme leur attention.

«Les diverses façons d’immoler varient, au Dahomey, selon le caprice et
l’ingĂ©nieuse mĂ©chancetĂ© des bourreaux. L’une des plus horribles, sans
doute, est de clouer, sur une grosse poutre fixée au sol, un ou
plusieurs hommes par les pieds, avec défense de leur donner aucun
aliment. Exposés au soleil du jour et à la rosée de la nuit, ils meurent
ordinairement au troisiùme jour, tandis que les curieux s’amusent à
contempler les convulsions de ces infortunés.»

Ajouterons-nous qu’au milieu de ces scĂšnes dĂ©goĂ»tantes, on voit des gens
qui arrachent les yeux des victimes et qui les mangent? Dirons-nous que
d’autres prennent le cƓur, encore palpitant, et qu’ils le dĂ©chirent de
leurs dents? Chose rĂ©voltante Ă  penser! les enfants s’y exercent Ă  des
jeux de sauvage cruauté: ils plantent des épines dans le corps des
victimes encore vivantes et enchaßnées, et ils se rient de la souffrance
et des convulsions des patients.

Les deux voyageurs dont nous venons d’invoquer le tĂ©moignage parlent des
cadavres exposés sans sépulture et pourrissant en plein air. Il ne faut
pas croire que ce fait soit le rĂ©sultat de l’incurie et de
l’imprĂ©voyance: on agit ainsi _de propos dĂ©libĂ©rĂ© et par principe_: les
victimes sont privées de sépulture, parce que ce sont des victimes,
objet de rebut voué au mépris public. Malheur à quiconque pousserait
l’audace jusqu’à critiquer ce qui se fait!

Lorsqu’un nouveau roi procĂšde aux funĂ©railles de son prĂ©dĂ©cesseur, il
lui Ă©rige, Ă  l’occasion des Coutumes, un mausolĂ©e digne de lui, digne du
Dahomey. Le mortier qui sert à bùtir cette case funéraire est pétri avec
du sang humain et du tafia. On mĂȘle Ă  la boue des verroteries et du
corail. Cette case s’appelle _missanga_.

Un fils du Yévogan de Wydah, jeune homme intelligent et habile comme son
pùre, s’amusa à faire des croquis de certains supplices auxquels il
avait assisté _au Dahomey_. Ces croquis, reproduits par la _Revue des
Missions catholiques_, reprĂ©sentent des tortures dont nous n’avons pas
parlé encore. Sans avoir la prétention de tout dire, nous ne pouvons
garder le silence sur ce point. On y voit de pauvres malheureux: l’un
pendu par les pieds et emmaillotté dans une natte ne laissant paraßtre
que la tĂȘte dans le bas; l’autre pendu par la tĂȘte, qui se perd dans une
espĂšce de sac; un troisiĂšme, pris par le milieu du corps dans une
trappe: tous les trois destinés à mourir de faim dans cet état et à
ĂȘtre, vivants, la proie des vautours. Dans d’autres croquis, la mĂȘme
revue nous fait assister au hideux spectacle d’un homme brĂ»lĂ© vif, d’un
second, attachĂ© sous les aisselles, pendu Ă  une branche d’arbre et privĂ©
de ses quatre membres, que l’on a tranchĂ©s; d’autres victimes tuĂ©es Ă 
coups de lance ou assommĂ©es dans les forĂȘts par les fĂ©ticheurs.

Disons, à l’honneur de la nature humaine, que l’habitude de tant
d’atrocitĂ©s n’a pu Ă©touffer tout sentiment dans le cƓur du roi. Un
Français, M. Colonna de Lecca, dans un voyage qu’il fit Ă  AbomĂ©, fut
invitĂ© Ă  une cĂ©rĂ©monie publique. Il ne put voir sans frĂ©mir l’exĂ©cution
d’une victime, et il donna des signes d’une vive indignation. Le roi
sourit: «Je sais, lui dit-il, que tu es l’ami des PĂšres[116] et que tu
penses comme eux. Que veux-tu? _il le faut!!!_ Par goĂ»t, j’y aurais dĂ©jĂ 
renoncĂ©. Et puis, _il y a des blancs qui m’envoient des victimes_.»

[116] Les missionnaires.


TRAFIC DES ESCLAVES.

L’Afrique a toujours Ă©tĂ©, plus que toute autre contrĂ©e, la terre de
l’esclavage, et nous trouvons des nùgres esclaves dùs la plus haute
antiquité. Il y en avait, comme rameurs, sur les galÚres des
Carthaginois, et l’histoire rapporte qu’en un seul jour, Hasdrubal en
acheta _cinq mille, venant des bords du Niger_.

L’esclavage Ă©tant en vigueur dans tout le continent africain, on ne
saurait y reconnaßtre un des traits caractéristiques du Dahomey. Une
chose distingue ce pays des autres contrĂ©es, c’est le _trafic des
esclaves:_ non-seulement il a été un des principaux foyers de la traite,
mais encore il est organisé pour la traite, puisque ses razzias
annuelles, tendant Ă  procurer des esclaves, rentrent dans l’essence mĂȘme
de sa constitution.

Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans les
contrées environnantes que la cÎte prit, sur ce point, le nom de _CÎte
des Esclaves_. Le Dahomey surtout a mérité cette dénomination. Nous
avons vu que ce fut le premier point, dans ces parages, oĂč la traite
fonda des établissements. En 1660, Ardres eut un comptoir; les deux
royaumes d’Ardra et de Juda, avant d’ĂȘtre conquis par le Dahomey,
faisaient le commerce des esclaves avec les Européens; le Dahomey
lui-mĂȘme y participait par l’intermĂ©diaire de ces deux États.

GhĂ©zo avait raison de dire «que les gouvernements d’Europe avaient
toujours favorisĂ© la vente des esclaves; que les Anglais, loin de s’y
ĂȘtre toujours opposĂ©s, avaient fait longtemps la traite des nĂšgres».
Oui, Français, Anglais, Hollandais, Portugais aidÚrent à cet indigne
forfait de la chasse à l’homme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidùrent
en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume le trafic des
esclaves. Les rois accordĂšrent le monopole de ce commerce Ă  certaines
compagnies qui, seules, avaient le droit de former des comptoirs.
L’Europe entiùre reconnut la traite des nùgres et fut de connivence.

Je n’ajouterai rien Ă  ce que j’ai dĂ©jĂ  dit des Ă©tablissements europĂ©ens
de Savi et de Wydah, tous fondés en vue du trafic dont nous parlons. Du
reste, la traite ne se faisait pas seulement Ă  terre, dans les
comptoirs: les navires trafiquaient aussi directement avec les chefs des
tribus de la cÎte: les Popos, Porto-Novo, Lagos, Badagry, le Bénin.

Cantu calcule qu’il a dĂ» s’exporter «15 millions de nĂšgres dans le cours
d’un siĂšcle, et qu’il a dĂ» en pĂ©rir autant dans le trajet». Voici
quelques chiffres qui regardent spécialement le Dahomey:

A l’époque du voyage de Snelgrave, les navires y prenaient plus de 2,000
nĂšgres tous les ans.

_Durant l’annĂ©e 1776_, on en exporta Ă  bord des navires:

français 6,150
portugais 3,000
anglais 1,000
------
Soit un total de 10,150

_Durant l’annĂ©e 1787_, l’exportation fut, par navires:

français 937
portugais 2,107
anglais 561
-----
Total 3,605

c’est-à-dire prùs de deux tiers de moins qu’en 1776.

_N. B._--Les Portugais se maintiennent. Leur fort de Wydah a été occupé
jusqu’en 1776.

* * * * *

On ne comprendrait pas l’écart Ă©norme survenu dans le chiffre de
l’exportation dahomĂ©enne, Ă  onze ans d’intervalle seulement, si l’on ne
savait qu’un changement considĂ©rable s’opĂ©rait dans les idĂ©es, soit aux
colonies, soit en Europe. Dans les colonies, la prédication des
missionnaires donnait avec zÚle les nobles enseignements de la charité
chrétienne; en Europe, on commençait à élever la voix contre les
atrocitĂ©s de la traite et de l’esclavage colonial. _Les amis des noirs_
allaient s’organiser en sociĂ©tĂ© en Angleterre et Ă  Paris, et dĂ©jĂ  ils
faisaient entendre des protestations Ă©nergiques contre l’état de choses
existant.

Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la traite,
lorsqu’ils dĂ©voilĂšrent les abus criants qui se produisaient dans les
colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer ce qu’il y avait
d’erronĂ© et d’hypocrite dans ce prĂ©texte des esclavagistes; «les noirs
sont moins malheureux dans les colonies qu’ils ne l’étaient en Afrique».

Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes d’humanitĂ©.
La France et l’Angleterre, qui avaient peut-ĂȘtre plus de reproches Ă  se
faire, prirent l’initiative des lois humanitaires qui ont aboli la
traite des nĂšgres. Dans le tableau des exportations de 1787, nous avons
vu ces deux nations figurer dans des proportions fort restreintes.
BientÎt aprÚs, elles supprimÚrent les primes accordées précédemment aux
marchands négriers, prohibÚrent légalement la traite, établirent des
croisiĂšres le long de la cĂŽte, afin d’assurer l’exĂ©cution des lois
nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne garde, quel que fût le
mobile qui les poussùt dans la voie de la répression.

Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes acceptaient
et prescrivaient l’abolition de la traite des noirs; malgrĂ© les
conventions conclues par la France et l’Angleterre avec divers peuples
de l’Afrique, dans le mĂȘme but; malgrĂ© une surveillance des plus
actives; malgré les peines rigoureuses édictées par les gouvernements
contre ceux qui se livraient Ă  la traite, cet infĂąme trafic continua _de
fait_ jusqu’en 1865.

Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce commerce de
contrebande. Les derniers marchands d’esclaves que nous voyons au
Dahomey Ă©taient tous Portugais, de nom et d’origine: Suarez et Medeiros,
Francisco de Souza, Domingo Martins... Ces deux derniers furent les
associés du roi, agissant de concert avec lui; combinant à leur avantage
commun le mouvement des troupes; se réservant le monopole du commerce,
et se l’assurant par toute sorte de moyens. Sous leur direction, la
traite sembla reprendre avec plus de vigueur; car la Havane et le Brésil
n’étaient pas tellement fermĂ©s aux arrivages qu’on n’y pĂ»t trouver un
dĂ©bouchĂ©. Le commerce y Ă©tait mĂȘme d’autant plus lucratif que la
marchandise était plus rare.

La seule difficultĂ© sĂ©rieuse Ă©tait d’éviter les croiseurs. Cela n’était
pas bien aisé lorsque les négriers allaient à la voile, et des forfaits
d’un nouveau genre vinrent ajouter aux horreurs de la traite. Un nĂ©grier
se voyait-il sur le point d’ĂȘtre capturĂ©, on amenait toute la cargaison
sur le pont et on la jetait par-dessus bord, afin de faire disparaĂźtre
les piùces à conviction. Ces noyades de tout un chargement d’esclaves se
produisirent fréquemment, tant que les négriers allaient à la voile. A
la fin, pour échapper aux vapeurs de la croisiÚre, les trafiquants de
chair humaine utilisĂšrent, eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire Ă 
vapeur, emportant Ă  chaque voyage plus de mille nĂšgres, fit sept voyages
sans se laisser prendre, ce qui lui permit de réaliser des bénéfices
énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait approcher ceux de la
croisiĂšre jusqu’à la portĂ©e du canon. Il restait sous vapeur, et
continuait son chargement en attendant qu’ils arrivassent, sĂ»r de les
distancer promptement dans la marche.

Les Portugais et les BrĂ©siliens qui s’adonnaient Ă  la traite dans les
derniers temps n’y ont rĂ©ellement renoncĂ© que lorsqu’elle devint tout Ă 
fait impossible, c’est-Ă -dire lorsque la Havane et le BrĂ©sil fermant
effectivement leurs ports aux négriers, la marchandise humaine se trouva
sans Ă©coulement. Jusque-lĂ , le trafic ne laissait pas d’ĂȘtre bien
rémunérateur; il couvrait largement les pertes infligées par les
croiseurs, et il ne cessa qu’en 1865.

Les Anglais avaient sur la cÎte des espions chargés de signaler les
points sur lesquels on prĂ©parait des embarquements d’esclaves.
Seulement, les négriers éludaient souvent les tracasseries de leur
surveillance importune, grĂące Ă  la protection du roi et des chefs. Le
roi avait interdit aux blancs certaines voies, par oĂč les esclaves
arrivaient clandestinement à la plage. Signalons la riviÚre qui sépare
le Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant d’Allada vers
le grand lac NokouĂ©. Les mouvements d’esclaves s’y faisaient en secret.
On alla jusqu’à acheter la complicitĂ© des espions anglais eux-mĂȘmes. Ils
étaient payés (et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne); ils
étaient payés, eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite
et les négriers: doublant leurs appointements par le concours frauduleux
qu’ils prĂȘtaient Ă  ces derniers.

Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rÎle de traßtres soudoyés,
que l’un d’entre eux sut allier aux obligations de ministre weslĂ©yen. M.
B***, richement doté par la société wesléyenne et subventionné par les
abolitionnistes, exploitait avec art la position qu’on lui avait faite à
Wydah. Au lieu de donner aux croiseurs les renseignements qu’il leur
devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le désarroi,
les envoyant Ă  l’est quand le chargement se prĂ©parait Ă  l’ouest, et les
amusant Ă  des manƓuvres qui permettaient aux nĂ©griers de terminer sans
encombre leurs opĂ©rations. Ainsi, Ă  force de ruses et d’argent, le
commerce des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions
des États civilisĂ©s et Ă  la rĂ©pression sĂ©vĂšre des croiseurs.

Dans les derniers temps, il fut une source de déceptions pour ceux qui
s’y Ă©taient adonnĂ©s. ForcĂ©s d’avoir au BrĂ©sil des correspondants
auxquels ils consignaient la cargaison, ils se virent dans
l’impossibilitĂ© d’exiger ce que ceux-ci leur devaient. Les tribunaux se
refusaient à reconnaütre des dettes provenant d’un trafic illicite. Bien
plus, ils punissaient les auteurs de ce trafic, lorsqu’ils parvenaient à
les atteindre. J’ai connu un certain Marcos qui, s’étant hasardĂ© Ă  aller
au Brésil régler les comptes avec son consignataire, y fut retenu
plusieurs annĂ©es en prison. Il revint Ă  Wydah, oĂč il me contait gaiement
sa dĂ©convenue: «_On m’admit Ă  l’AcadĂ©mie_, disait-il, _et je suis sorti
avec mon diplÎme_.»

Voilà comment la traite a cessé, par la force des choses, au Dahomey.




CHAPITRE XXIII

DAHOMEY.--PARTICULARITÉS RELIGIEUSES.--SERPENTS.


La religion du Dahomey se caractérise par les sacrifices humains, dont
nous avons parlé déjà, et par le culte des serpents.

Nous ajouterons un mot seulement Ă  ce que nous avons dit des sacrifices
humains. On ne doit pas les considérer comme une institution purement
politique: ils sont basés sur le principe religieux de la _nécessité des
sacrifices SANGLANTS_ et sur les dogmes touchant la vie Ă  venir. Le roi
et les féticheurs les déclarent indispensables à la conservation et à la
prospĂ©ritĂ© de l’État; on y affirme solennellement l’_existence d’une
autre vie_ oĂč les monarques dĂ©funts ont un royaume, des chefs, des
serviteurs et des sujets; on y proclame _utiles aux morts_ les suffrages
et les sacrifices que les vivants offrent en leur honneur, puisque les
victimes immolées passent au service des défunts.

Donc, les sacrifices humains sont une particularité caractéristique dans
la religion du Dahomey... du Dahomey proprement dit, bien entendu! car,
là uniquement, ils ont les notes spécifiques signalées au chapitre
précédent.

Le culte des serpents est propre Ă  l’ancien royaume de Juda. Il y Ă©tait
en honneur avant l’annexion de ce pays au Dahomey; il s’y est toujours
maintenu florissant. Ce qu’on raconte des origines de ce culte est bien
certainement un souvenir des traditions antiques. Il est intéressant de
retrouver de nos jours, à la cîte occidentale d’Afrique, les doctrines
et les pratiques d’une secte que des auteurs disent antĂ©rieure Ă  la
religion chrĂ©tienne, et qui prit naissance en Égypte. Je veux parler des
_ophites_, ces anciens adorateurs du serpent.

Voici l’histoire du serpent, telle que nous l’avons entendue raconter à
Wydah: _Dan_ ou _Dangbé_ (le serpent sacré) est un grand fétiche,
quelque chose comme qui dirait la sagesse incréée. Dieu ayant fait le
premier homme et la premiĂšre femme aveugles, Dan leur ouvrit les yeux,
et ils virent le bien et le mal. C’est pourquoi Dan est le plus grand
bienfaiteur de l’humanitĂ©; il mĂ©rite nos hommages les plus empressĂ©s,
les plus respectueux.

La population de l’ancien royaume de Juda lui doit une reconnaissance
toute particuliĂšre, et lui rend un culte spĂ©cial, parce qu’elle en a
reçu des bienfaits signalĂ©s. C’est Ă  lui, c’est Ă  Dan qu’on rapporte un
succÚs éclatant remporté sur une armée puissante qui menaçait
l’indĂ©pendance du pays. L’ennemi Ă©tait sur le point d’écraser les
troupes de Juda. Tout Ă  coup Dan apparaĂźt; il vient dans les rangs des
JudaĂŻques, caresse tout le monde et de la tĂȘte et de la queue, inspire Ă 
tous la confiance, ranime les courages. Le grand prĂȘtre, en qui
l’enthousiasme religieux a rĂ©primĂ© le premier mouvement de la crainte,
prend dans ses mains cet ami caressant, l’élĂšve et le montre aux soldats
comme le protecteur qui leur vient apporter la victoire. L’armĂ©e,
fanatisĂ©e par les paroles du grand prĂȘtre, pousse un cri formidable et
se prĂ©cipite avec furie sur les ennemis, qu’elle met en dĂ©route.

Cette victoire providentielle détermina, dit-on, les habitants de Savi à
bĂątir un temple Ă  Dan. Des Marchais parle de ce temple. Les prĂȘtres de
Dan prĂ©tendaient y conserver encore le mĂȘme serpent qui avait rendu les
JudaĂŻques victorieux. On m’a racontĂ© fort sĂ©rieusement, Ă  Wydah, que ce
serpent vit toujours; qu’il se cache dans les profondeurs d’une vaste
forĂȘt oĂč se trouve un arbre gigantesque. Le serpent monte au haut de
l’arbre, enroule sa queue Ă  la branche la plus Ă©levĂ©e et se laisse aller
vers la terre. Le jour oĂč du haut de l’arbre il touchera le sol, ce
serpent s’élĂšvera au ciel.

La protection de Dan ne fut pas efficace lorsque les Dahoméens allÚrent
conquérir le pays de Juda. Voici, à ce sujet, le récit de William
Snelgrave:

«L’armĂ©e de Trouro Aoudati ayant envahi les États du roi de Wydah, fut
arrĂȘtĂ©e par une riviĂšre qui coule au nord de Savi. Le roi de Dahomey
assit son camp sur le bord de cette riviĂšre, dont cinq cents hommes
auraient pu lui interdire le passage. Mais, au lieu de veiller Ă  leur
sĂ»retĂ©, les peuples effĂ©minĂ©s de Savi se contentĂšrent d’envoyer, soir et
matin, leurs prĂȘtres Ă  cette mĂȘme riviĂšre pour y offrir des sacrifices Ă 
leur principale divinité, qui était un grand serpent. Leurs espérances
furent trompĂ©es; leurs divinitĂ©s mĂȘmes ne furent pas plus mĂ©nagĂ©es
qu’eux. Les conquĂ©rants, qui trouvĂšrent les maisons de ce pays pleines
de serpents sacrés, soulevaient ces animaux par le milieu du corps, en
leur disant: «Si vous ĂȘtes des dieux, parlez et tĂąchez de vous
défendre»; puis ils les éventraient et les faisaient griller sur les
charbons pour les manger.»

La conduite des Dahoméens en cette rencontre prouve admirablement ce que
nous disions tout Ă  l’heure: que Dan fut un fĂ©tiche propre au royaume de
Juda, et non au Dahomey. La divinité principale du Dahomey a toujours
été le léopard: ils ont reçu le serpent des vaincus.

De nos jours, le temple de Savi existe-t-il encore? Nous ne saurions le
dire. Wydah en possÚde un, rendu célÚbre par les relations des voyageurs
modernes. Nous le trouvons reproduit dans les _Missions catholiques_,
d’aprùs un croquis de M. Fialon, ancien missionnaire du Dahomey. Le
_DangbĂ©khouĂ©_, ou maison de DangbĂ©, se compose d’un ensemble de
constructions Ă©tablies autour d’une cour d’oĂč l’on tient les profanes
soigneusement éloignés. Au milieu de la cour poussent quelques arbres
fétiches, seuls témoins des mystÚres abominables que les féticheurs
célÚbrent en cet endroit.

Des banderoles en étoffe blanche flottent au haut de longs bambous,
indiquant au public que ce lieu est sacré.

Sur la rue (car le temple est au milieu de la ville), on aperçoit deux
cases de forme ronde, l’une plus petite que l’autre, toutes deux
couvertes de paille[117] et reliĂ©es par le mur d’enceinte. La plus
petite abrite la hideuse statue de Priape avec le phallus; l’autre est
la demeure des serpents, le sanctuaire oĂč ils sont honorĂ©s. Elle a en
dehors des ouvertures que l’on ne ferme point, afin de laisser l’accùs
libre aux dévots. Sur les murs, on a grossiÚrement peint, en couleurs
voyantes, un petit bateau avec mĂąts et cordages. Par terre, dans
l’intĂ©rieur, les noirs mettent dans des calebasses l’eau et la farine
offertes aux serpents. Du reste, ce ne sont pas les seules offrandes
qu’on leur fait: on les rĂ©gale aussi de poules; on leur apporte du
tafia, des étoffes, des cauris, etc.

[117] Les cases des fétiches seules, par un privilége qui leur est
particulier, sont couvertes en paille. On couvre les autres en
feuilles de palmier.

M. le docteur Répin a décrit le dieu rampant de Wydah dans le _Tour du
monde_. «Sa taille, dit-il, varie d’un Ă  trois mĂštres; il a le corps
cylindrique, fusiforme, c’est-Ă -dire un peu renflĂ© au milieu, et se
terminant insensiblement par une queue formant Ă  peu prĂšs le tiers de la
longueur totale de l’animal. La tĂȘte est large, aplatie et triangulaire,
Ă  angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps.
Leur couleur varie du jaune clair au jaune verdĂątre, peut-ĂȘtre selon
leur ñge. Les uns (c’est le plus grand nombre) portent sur leur dos,
dans toute leur longueur, deux lignes brunes, tandis que d’autres sont
irréguliÚrement tachetés. Ces différents caractÚres me font penser
qu’ils appartiennent tous aux diverses espùces de reptiles non venimeux
que Linné avait rassemblées dans les familles des pythons et des
couleuvres. La queue allongée et prenante, et la facilité à grimper de
quelques-uns d’entre eux, pourraient les faire admettre dans le genre
leptophis de la famille des syncrantériens de Duménil et de Bibron
(_coluber_, de Linné).»

VOILA LE DIEU!

«Le nombre des serpents, lors de ma visite, dit encore M. Répin, pouvait
bien s’élever Ă  plus d’une centaine[118]. Les uns montaient ou
descendaient, entrelacĂ©s Ă  des troncs d’arbres disposĂ©s Ă  cet effet le
long des murailles; les autres, suspendus par la queue, se balançaient
nonchalamment au-dessus de ma tĂȘte, dardant leur triple langue et me
regardant avec leurs yeux clignotants; d’autres enfin, roulĂ©s et
endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les derniÚres
offrandes des fidĂšles. MalgrĂ© l’étrangetĂ© fascinante de ce spectacle et
l’absence complùte de tout danger, je me sentais mal à l’aise au milieu
de ces visqueuses divinitĂ©s, et, comme au sortir d’un rĂȘve, je laissai
échapper, en quittant le temple, un soupir de soulagement.»

[118] Ce chiffre est exagéré de plus du double. Le nombre des serpents
ne s’est Ă©levĂ© jamais Ă  cinquante dans le _DangbĂ©khouĂ©_.

Dangbé ne vit pas en reclus: on le laisse libre de sortir; il circule
dans les rues, et va mĂȘme Ă  la campagne.

Un jour, j’allais visiter un malade. L’enfant qui m’accompagnait poussa
tout à coup un cri perçant: «PÚre, un fétiche!» Je me retournai
vivement, et je vis un gros serpent qui m’était passĂ© Ă  cĂŽtĂ©. Devant
lui, un noir se prosterna, mettant le front dans la poussiĂšre et
s’humiliant profondĂ©ment. Sa priĂšre me navra de douleur: «Tu es mon
pĂšre, tu es ma mĂšre, disait-il au reptile; je suis tout Ă  toi!... ma
tĂȘte t’appartient!... sois-moi propice!» Et il se couvrait de poussiĂšre,
en signe d’humiliation.

Quelquefois DangbĂ© s’égare, dans ses sorties, en pays profane; et l’on
est obligĂ© de le rapporter chez lui. Avant de le toucher, celui qui s’en
va le prendre a soin de se purifier les mains, en froissant avec force
des feuilles d’arbres. Ensuite, il se met Ă  genoux rĂ©vĂ©rencieusement,
salue avec toutes les dĂ©monstrations de l’adoration la plus humble,
prend le serpent entre ses bras, sur la poitrine, le caresse doucement
et le réintÚgre dans sa demeure sacrée.

Le dieu a des importunitĂ©s souvent fort gĂȘnantes. S’installe-t-il sans
façon dans une habitation ou dans un magasin, on ne peut le déloger sans
irrĂ©vĂ©rence et sans s’exposer Ă  des tracasseries: amendes..., peut-ĂȘtre
pis encore.

Malheur à quiconque oserait maltraiter le serpent fétiche! Il payerait
fort cher son sacrilége. Le noir qui tue un serpent fétiche est brûlé
vif; les blancs coupables de ce crime devraient ĂȘtre massacrĂ©s, Ă  moins
qu’on n’accepte d’eux une forte rançon. Nous ne rĂ©sistons pas au dĂ©sir
de faire connaßtre deux faits racontés dans les _Voyages du chevalier
Des Marchais_.

Un Portugais, en partance de Wydah, avait réussi à se procurer un de ces
fĂ©tiches rampants, et l’avait secrĂštement logĂ© dans une petite caisse,
afin de l’emporter. Mal lui en prit! car la pirogue chavira dans la
barre, et le coupable fut noyĂ©. DĂšs qu’on se fut rendu compte de
l’attentat, la foule se rua sur les Portugais Ă©tablis Ă  Wydah.
Non-seulement on pilla leurs établissements, mais encore on tua ceux de
cette nation qui ne réussirent pas à trouver un refuge chez les autres
Européens. Il fallut des présents considérables pour calmer un peu le
fanatisme populaire.

Dans une autre circonstance, l’intervention du pouvoir royal apaisa seul
l’effervescence du peuple ameutĂ© contre les Anglais. Un d’entre eux
nouvellement dĂ©barquĂ© n’avait peut-ĂȘtre pas appris ce qu’un Ă©tranger
doit savoir des usages locaux, pour éviter de se compromettre. Ne
reconnaissant pas un dieu dans un python qui s’était gravement installĂ©
sur son lit, il le tua et le jeta dans un coin. Les ténÚbres de la nuit
ne purent cacher le crime. Presque aussitît qu’il fut commis, des cris
sauvages se firent entendre devant le fort; le tumulte et les menaces
allaient croissant, malgrĂ© l’intervention du directeur du comptoir et
d’autres personnages influents. Il fallut faire traĂźner les nĂ©gociations
en longueur et prendre le temps de s’abriter sous la protection du
monarque. Le roi dĂ©clarant qu’il se rĂ©servait l’instruction de cette
affaire, le calme se rétablit peu à peu.

Bosman se trouva fort gĂȘnĂ© par un serpent qui s’était colloquĂ© dans la
salle Ă  manger, au-dessus de la table oĂč on lui servait les repas. Il ne
put obtenir qu’on l’enlevñt: plutît que d’autoriser l’enlùvement du
DangbĂ©, le roi envoya un bƓuf au facteur, avec promesse de contribuer Ă 
l’entretien du dieu.

Pendant mon séjour à Wydah, les agents de M. Régis subirent longtemps la
prĂ©sence d’un de ces fĂ©tiches dans les magasins du fort français. Il
s’était blotti derriĂšre des futailles pleines, auxquelles ils ne purent
toucher, de peur de dĂ©ranger irrĂ©vĂ©rencieusement l’hĂŽte importun: ce
qu’ils auraient payĂ© fort cher, selon toute apparence.

En voilà assez sur la personne du dieu et sur ses importunités. _Le
culte qu’on lui rend_ mĂ©rite aussi notre attention.

Les mystĂšres de l’initiation sont impĂ©nĂ©trables. Dan a ses femmes; ces
femmes, il les Ă©pouse secrĂštement dans l’intĂ©rieur de sa case. Ne
cherchons pas Ă  soulever le voile qui cache les turpitudes de cet
intérieur; notons seulement que les femmes de Dan deviennent mÚres.

Jusqu’à ces derniĂšres annĂ©es, on donnait au culte du serpent un Ă©clat
extraordinaire, qu’il n’a plus aujourd’hui. A-t-on laissĂ© tomber en
dĂ©suĂ©tude l’usage des processions antiques? ou bien l’a-t-on supprimĂ©,
pour un usage quelconque? je ne saurais le dire. Il est certain qu’on
n’assiste plus Ă  Wydah aux cĂ©rĂ©monies solennelles dont les voyageurs
donnÚrent le récit jadis.

«Avant notre arrivée dans le pays, dit M. Laffitte[119], le boa était
promené en grande pompe une fois chaque année, par les rues et les
places de Wydah. Au jour fixé pour la solennelle exhibition du monstre,
il était défendu aux blancs et aux nÚgres de sortir de chez eux; il
Ă©tait prescrit, en outre, de tenir closes les portes et les fenĂȘtres,
avec défense de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en
disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction terrible de
cette loi. Un blanc, qui se croyait à l’abri de tous les regards, eut
l’imprudence de jeter un coup d’Ɠil sur le cortĂ©ge, au moment oĂč il
passait sous les fenĂȘtres; dĂ©noncĂ© par les nĂšgres Ă  son service, il
mourut empoisonné, à quelques jours de là.

[119] M. Laffitte Irénée, ancien missionnaire au Dahomey, a publié
deux ouvrages chez Mame: _le Dahomey_ et _le Pays des nĂšgres_.

«Un autre EuropĂ©en fut plus heureux que celui-lĂ , et c’est de lui que je
tiens les détails qui vont suivre.

«Avant d’extraire le boa de sa case, on a le soin de le gorger de
viande. Lorsqu’il est bien repu et que le travail de la digestion
l’absorbe tout entier, les plus dignes des fĂ©ticheurs se prosternent
devant lui, le soulÚvent de terre avec des précautions infinies, et le
placent, comme une masse inerte, dans un hamac. A ce moment, des chants
se font entendre, et le défilé commence. Le monstre, porté par huit
hommes vigoureux, se balance dans sa couche aérienne légÚrement soutenue
par les gros bonnets du fĂ©tichisme; des hommes, des femmes, vĂȘtus de
pagnes de soie, le précÚdent; une musique infernale le suit. Les sons
rauques qu’elle jette dans les airs, alternant avec les chants de la
foule, ajoutent encore au caractĂšre sauvage de cette exhibition. Ainsi
organisé, le cortége parcourt les rues, stationne sur les places de la
ville; et, pendant quelques heures, Wydah ressemble Ă  une vaste
nécropole hantée par des spectres aux formes étranges, plus hideux
encore que ceux qu’une imagination en dĂ©lire voit sortir des tombes
entr’ouvertes.

«L’agitation du boa, en train de terminer heureusement sa digestion, met
fin Ă  la cĂ©rĂ©monie; car le dieu, rassasiĂ© d’honneurs, pourrait bien, en
guise de remercĂźments, serrer avec trop de tendresse le bras ou la tĂȘte
de quelqu’un de ses porteurs.

«Cette fĂȘte, qui revenait rĂ©guliĂšrement tous les ans, n’a pas eu lieu
une seule fois pendant mon séjour au Dahomey.»

M. Laffitte arriva en mission au mois de septembre 1861. Depuis lors, ce
fut toujours le mĂȘme Ă©tat de choses.

Mon frÚre, ancien missionnaire aussi, raconte, de son cÎté, dans le
_Contemporain_: «Chaque année, le grand maßtre de la maison du roi était
chargé de lui porter en procession, avec beaucoup de solennité, au son
des cornes d’ivoire, des tam-tams et des flĂ»tes, et au milieu de
décharges continuelles de mousqueterie, les riches cadeaux envoyés par
le prince et consistant en moutons, cabris, poules, étoffes, vin, tafia,
maïs, manioc, fruits divers et cauris. Ces processions étaient
renouvelĂ©es quand on Ă©tait menacĂ© d’une guerre, quand le pays Ă©tait
affligé par la sécheresse, par des pluies trop abondantes, par une
maladie contagieuse ou par toute autre calamité.

«Mais la principale cérémonie était celle qui suivait de prÚs le
couronnement royal; elle était présidée par la mÚre du roi. Trois mois
aprĂšs, il y en avait une seconde, Ă  laquelle le roi assistait en
personne[120]. Un certain nombre de femmes portaient les cauris, les
vivres, l’eau-de-vie, les piĂšces d’étoffe d’indienne et de soie, et tous
les autres présents envoyés au serpent par le roi et sa mÚre. Des noirs,
avec de longues baguettes Ă  la main, marchaient Ă  la tĂȘte et frappaient
impitoyablement ceux qui ne s’écartaient pas assez vite ou qui
troublaient l’ordre de la cĂ©rĂ©monie; on obligeait les curieux et les
spectateurs à s’asseoir par terre et à demeurer dans le silence et le
recueillement.

[120] Tout ceci se rapporte aux usages du royaume de Juda. Le roi de
Dahomey ne va pas Ă  Wydah.

«Les groupes de femmes étaient séparés par des troupes de soldats
s’avançant quatre Ă  quatre, le fusil sur l’épaule, et par des chƓurs de
trompettes sonnant de leur mieux, par des tam-tams frappés avec force,
et par des joueurs de flûte qui ajoutaient au vacarme produit par les
autres musiciens. Le roi et sa mĂšre venaient ensuite, superbement
habillés, avec une nombreuse escorte, et suivis du grand sacrificateur.

«A mesure que les différentes troupes arrivaient devant le palais du
serpent, elles se prosternaient en dehors, la face contre terre, se
jetaient de la poussiĂšre sur la tĂȘte, battaient des mains et poussaient
des cris lugubres. Pendant que le roi et sa mĂšre remettaient entre les
mains du prĂȘtre les prĂ©sents offerts, les musiciens et les musiciennes
soufflaient avec plus de force dans leurs trompettes ou dans leurs
flûtes, et frappaient avec frénésie leurs tam-tams; les soldats, de leur
cÎté, faisaient plusieurs décharges de mousqueterie, et le vacarme était
effroyable. La réception des présents terminée, le cortége reprenait
tranquillement le chemin de la ville, dans le mĂȘme ordre et avec la mĂȘme
gravitĂ© qu’on avait observĂ©s en se rendant au temple.

«Les offrandes et les sacrifices en l’honneur du serpent, assure le
chevalier Des Marchais, ne se bornaient pas à quelques bƓufs et à
quelques béliers, ni à des pains de mil, à des fruits ou à des anneaux
d’or; le grand sacrificateur prescrivait souvent une quantitĂ©
considérable de marchandises précieuses, des barils de cauris, de poudre
et d’eau-de-vie, des hĂ©catombes de bƓufs, de moutons et de volailles,
quelquefois mĂȘme des sacrifices d’hommes et de jeunes nĂ©gresses.»

Mon frĂšre dit encore dans la mĂȘme Ă©tude:

«On cĂ©lĂšbre tous les ans trois fĂȘtes, Ă  chacune desquelles on sacrifie Ă 
DambĂ© un bƓuf, des moutons, des cabris et des poules; les prĂȘtres
boivent du tafia mélangé avec du sang, comme on fait en Amérique dans la
fĂȘte de Vaudoux, et toute la journĂ©e se passe en danses et en saturnales
Ă©pouvantables. Un peu avant les sacrifices, les prĂȘtresses prĂ©tendent
que le saint est entrĂ© dans leur corps et s’est rendu maĂźtre d’elles;
elles prennent sur leurs tĂȘtes de petits vases ressemblant Ă  des
gargoulettes, dont le fond est arrondi en demi-boule, se rendent Ă  la
lagune en branlant la tĂȘte Ă  droite et Ă  gauche, et s’écrient que le
saint les mĂšne et qu’elles ne savent oĂč elles vont. Cette pantomime dure
jusqu’à la lagune; lĂ , les prĂȘtresses emplissent leurs vases d’eau et,
tout en faisant les mĂȘmes contorsions, reviennent Ă  la case de DambĂ©, oĂč
elles dĂ©posent les vases, dont l’eau doit servir de breuvage aux
divinités.

«Tous les trois ans, on promÚne le gros serpent[121] à travers la ville.
La veille, on a soin d’avertir les noirs de fermer les portes et de ne
pas regarder au moment oĂč la procession passera. Le matin, des prĂȘtres
armés de gros bùtons parcourent les rues et massacrent les cochons, les
chiens et les poules qu’ils rencontrent, parce que ce sont, disent-ils,
les ennemis de DambĂ©: le chien l’agace par ses aboiements, la poule lui
crĂšve les yeux et le cochon le tue. AprĂšs cet holocauste, les prĂȘtres
mettent le serpent dans un hamac et le portent en chantant et en
dansant, pour qu’il chasse de la ville les maladies et les flĂ©aux. Les
noirs se cachent effrayés. «Si nous regardions le saint, disent-ils,
notre corps se couvrirait de vers et tomberait en pourriture.» Il serait
plus vrai de dire qu’ils redoutent les prĂȘtres; ceux-ci ne manqueraient
pas de chĂątier terriblement quiconque jetterait un regard indiscret sur
les mystùres. Un mulñtre voulut savoir ce qu’on faisait dans cette
procession; en 1868, au moment oĂč elle allait passer, il se barricada
dans sa chambre de maniĂšre Ă  n’ĂȘtre vu et dĂ©rangĂ© ni par ses esclaves,
ni par ses serviteurs; il fit au milieu du contrevent une ouverture de
la grandeur d’une piùce de cinq francs, et voici la description qu’il me
donna lui-mĂȘme le lendemain: «Cinq prĂȘtres marchaient en tĂȘte armĂ©s de
bñtons, sans doute pour assommer ceux qu’ils rencontreraient sur leur
passage. Trois noirs touchaient du tam-tam, tandis que quatre prĂȘtres et
quatre prĂȘtresses, sans caleçon et sans pagne, dansaient et chantaient
autour d’un hamac qui Ă©tait portĂ© par deux hommes aux formes
athlĂ©tiques. Une piĂšce d’étoffe jetĂ©e sur le hamac empĂȘchait de voir le
serpent.»

[121] Un serpent exceptionnellement gros, au _dire des féticheurs_.

On rencontre dans les bosquets sacrés, prÚs de la lagune surtout et prÚs
des sources, des tiges de fer simulant les plis sinueux du serpent. Il
n’est pas rare de les voir enfermĂ©es dans de petites cases. C’est encore
DangbĂ©! Ces tiges sont l’image sainte du serpent, aussi bien qu’un autre
simulacre, également en fer, mais en forme de clochette: le dernier est
l’image femelle; le premier, l’image mĂąle; tous deux reprĂ©sentent le
serpent des lagunes appelé _éré_ par les nÚgres nagos.

AuprÚs de ces fétiches sont placées des calebasses, ou bien des vases
d’un modĂšle particulier avec des couvercles en terre. On y dĂ©pose l’eau
et les présents destinés au fétiche.

Il y a des jours consacrés à Dan; on célÚbre aussi en son honneur des
septénaires ou des triduum. Durant trois jours, quelquefois durant une
semaine entiùre, on boit et l’on danse, et l’on apporte au dieu des
oblations. Les femmes du serpent s’occupent du dĂ©cor et veillent Ă 
approvisionner d’eau et les fĂ©tiches et les danseurs. Elles font les
immolations. La danse se prolonge parfois jusqu’au lendemain. Je renonce
Ă  dire ce que sont ces danses nocturnes, pĂȘle-mĂȘle d’hommes et de
femmes, qui se livrent sans retenue aux emportements du dévergondage,
non-seulement sans rougir, mais encore en s’excusant et en se faisant un
mérite de leurs excÚs. «_Elles sont possédées_ par le dieu,
disent-elles; c’est le dieu qui les agite et les mùne; c’est le dieu qui
les féconde et qui leur fait connaßtre les douceurs de la maternité.»

Il ne faut pas confondre les vases de Dan et ceux de _Lissa_. Ceux-ci
ont sur le couvercle une figure de caméléon. Il y a le Lissa mùle et le
Lissa femelle; dans le premier, le corps du caméléon est plus recourbé.
On fait aux deux des offrandes et des sacrifices.

Nous ne terminerons pas ce qui regarde le culte du serpent sans dire
comment on punit les noirs sacrilĂ©ges, car nous n’avons parlĂ© plus haut
que des blancs profanateurs.

Autrefois, le noir qui tuait, mĂȘme par mĂ©garde, un serpent fĂ©tiche,
Ă©tait brĂ»lĂ© vif. «Aujourd’hui, on se contente de renfermer le coupable
dans une petite case en paille; mais le dĂ©tenu peut s’enfuir vers une
lagune voisine de la mission. Il est vrai qu’il n’y arrive pas sain et
sauf; sur son passage, les noirs ont le droit de le frapper Ă  coups de
bĂąton, et ils en usent largement.

«DerniÚrement (écrivais-je à M. Planque, le 31 juillet 1868)[122], une
jeune nĂ©gresse, esclave du chacha actuel, Ă©crasa sous une porte la tĂȘte
du serpent fétiche. On eût pu la soustraire au chùtiment en donnant une
certaine somme, car au Dahomey tout s’arrange avec de l’argent. Le
chacha préféra garder ses piastres. On éleva donc une case en paille au
bout d’une grande place, derriĂšre un bois fĂ©tiche, prĂšs du temple de
DanbĂ©. On y enferma la jeune fille avec cinq noirs coupables de la mĂȘme
faute, et l’on y mit le feu. Tous les six s’enfuirent aussitît. Les
Moses, ou confidents du vice-roi, se placÚrent à cÎté de la jeune fille
et de quatre des condamnés, qui avaient glissé des cadeaux. Les noirs,
Ă©chelonnĂ©s jusqu’à la lagune, n’osaient les toucher, de peur de frapper
les Moses et d’ĂȘtre frappĂ©s Ă  leur tour par eux; mais leur fanatisme se
dĂ©chargeait sur le pauvre malheureux qui n’avait pas eu de cadeaux Ă 
offrir; les coups de bĂąton pleuvaient sur son dos; sa tĂȘte et ses
Ă©paules ruisselaient de sang, et les noirs le frappĂšrent jusqu’à ce
qu’il eĂ»t sautĂ© dans une barrique enfoncĂ©e en pleine lagune: l’épreuve
était terminée.»

[122] C’est mon frùre qui parle.




CHAPITRE XXIV

L’ÉTRANGER CHEZ LES NÈGRES.


Les hommes ne se caractérisent pas seulement par leurs croyances
religieuses et leur culte, par leurs relations domestiques et sociales;
ils se distinguent encore par la maniĂšre dont ils se comportent Ă 
l’égard de leurs frĂšres de la grande famille de l’humanitĂ©!

Comment les nĂšgres comprennent-ils le droit des gens? L’étranger, pour
eux, est-il un frÚre qui a droit à des égards?--Nous ne craignons pas de
l’avouer: lorsqu’il n’est pas considĂ©rĂ© comme un ennemi, l’étranger,
pour les noirs, n’est qu’un _intrus sans autre droit que celui qu’on
veut bien lui concĂ©der_. C’est un importun qui demande sa place au
banquet social; un concurrent à l’ambition duquel il faut poser des
limites; un Ă©tranger dans toute la force du mot, quelqu’un qui est au
dehors et qui demande Ă  entrer.

Cet aveu me coĂ»te peu, car je sais que les paĂŻens les plus policĂ©s n’ont
pas eu des idées plus saines, des sentiments plus fraternels. Soit, les
nĂšgres ne permettent pas aux blancs de s’établir dans une ville sans
autorisation; ils leur dĂ©fendent de voyager dans l’intĂ©rieur sans
autorisation, de vendre certains produits au dĂ©tail, d’en faire rentrer
d’autres dans le commerce; ils leur ont mĂȘme dĂ©fendu, jusque dans les
derniers temps, de commercer directement avec les gens du peuple. Mais
qu’on me le dise: l’étranger Ă©tait-il plus libre dans la GrĂšce et Ă 
Rome? Que demandent Platon et Aristote, en GrĂšce? que demandent la loi
_Penna_ et la loi _Papia_, Ă  Rome? Partout, le paganisme veut que
l’étranger soit tenu Ă  l’écart; qu’on ne communique avec lui que
rarement et pour les choses nécessaires. Des rÚglements particuliers
prescrivent à quels citoyens il est permis d’entrer en relation avec les
Ă©trangers. Sait-on pourquoi les ports de Corinthe, d’AthĂšnes, de
Carthage étaient éloignés de la ville? Aristote va nous le dire: «Nous
voyons, de nos jours, plusieurs cités dont les ports sont _situés loin
de la ville et fortifiés_; la ville peut ainsi recevoir les étrangers
sans péril pour elle.»

De quel pĂ©ril est-il question ici? Du pĂ©ril qu’entraĂźne le _commerce
fréquent_ avec les étrangers; car ce commerce introduit une grande
variĂ©tĂ© de mƓurs et des nouveautĂ©s prĂ©judiciables. «Lycurgue, dit
Plutarque, défendit à ses concitoyens de voyager en pays étrangers et,
par la mĂȘme raison, bannit tous les Ă©trangers de la ville... Il ne leur
Ă©tait mĂȘme pas permis de la visiter.» Platon aussi, le divin Platon, met
_hors la loi_ tout particulier qui a quitté son pays sous prétexte
d’étudier les lois des autres peuples.

MĂȘme chose se pratique chez les noirs. Quiconque voyage chez les blancs
leur est assimilé; comme eux, il sera _oyibo_ et étranger. Aussi, on
distingue l’_oyibo foufoun_ et l’_oyibo doudou_, deux dĂ©nominations que
l’on traduit mal dans les rĂ©cits Ă  effet par _blanc-blanc_ et
_blanc-noir_[123].

[123] Au Dahomey, c’est-Ă -dire en DJÉJI, on dit _yĂ©vo_ au lieu de
_oyibo_.

_Oyibo_ signifie plutĂŽt Ă©tranger que blanc; l’étymologie de ce mot est
_o yi bo_, celui qui arrive, qui vient (d’au delà des mers); celui qui
est étranger au continent africain.

L’inclination Ă  voir dans l’étranger un intrus, presque un ennemi, n’est
donc pas particuliÚre au pays que nous étudions; elle se retrouve chez
tous les peuples paĂŻens. Toutefois, le Dahomey se singularise par sa
maniĂšre de faire, et il ne sera pas sans intĂ©rĂȘt de le montrer Ă 
l’Ɠuvre.

D’abord, rappelons-nous que la disposition des frontiùres met le blanc
dans l’impossibilitĂ© d’entrer dans le royaume ou d’en sortir sans ĂȘtre
aperçu. Ajoutons à cela que, du cÎté de la mer, les difficultés du
passage de la barre mettent le blanc à la discrétion des noirs, les
noirs seuls Ă©tant exercĂ©s aux manƓuvres exceptionnelles de ce passage.

Cela posé, il est aisé de comprendre comment le blanc, une fois entré
sur le territoire dahoméen, est livré au caprice et aux exigences du
pouvoir local. Si l’on a pour lui des Ă©gards, c’est pur Ă©goĂŻsme; si l’on
garde quelques mĂ©nagements, c’est encore un calcul Ă©goĂŻste: on ne veut
point pousser le blanc à bout; s’il partait, on ne pourrait plus
l’exploiter: afin de pouvoir l’exploiter encore, on garde une certaine
réserve.

Voici les principes sur lesquels sont basées les relations du Dahomey
avec les blancs:

1Âș Les blancs n’entrent au Dahomey que par pure tolĂ©rance.

2Âș Ils n’en peuvent sortir sans la permission du roi ou des chefs, et
aprĂšs _s’ĂȘtre fait ouvrir les chemins_ par eux.

3Âș Nul ne s’établit dans le royaume qu’avec la permission expresse du
roi.

4Âș On n’est pas libre de circuler Ă  l’intĂ©rieur, Ă  moins de s’y ĂȘtre
fait autoriser.

5Âș Quiconque veut se livrer au nĂ©goce doit _se faire ouvrir les chemins
POUR LE COMMERCE_; les autorités se réservant toujours le droit _de les
lui fermer_, quand bon leur semblera.

6Âș Les nĂ©gociants ne sont pas libres d’acheter les produits du pays dont
l’exportation n’a pas Ă©tĂ© approuvĂ©e. On leur dĂ©fend de vendre certaines
marchandises, l’_Ă©toffe du roi_, par exemple. Il y en a d’autres qu’on
ne leur permet pas de vendre en détail, le droit de les détailler étant
un privilĂ©ge rĂ©servĂ© aux gens de l’endroit.

7Âș Quelquefois la valeur de certains produits exotiques varie, de telle
sorte que le négociant est obligé de hausser notablement ses prix. Ce
changement de prix, si bien motivĂ© qu’il soit, expose Ă  des palavres et
Ă  de fortes amendes.

L’application de ces principes atteint directement la libertĂ© des blancs
et de leur commerce. Elle la frappe aussi indirectement par les
restrictions apportées à celle des nÚgres. Ceux-ci sont astreints, en
grand nombre, Ă  ne commercer avec les Blancs que par l’intermĂ©diaire de
tiers interposés. De plus, quiconque voyage chez les blancs leur est
assimilé: comme eux, il est yévo et étranger; il ne peut plus participer
aux honneurs et au pouvoir dans sa patrie. Son origine et sa couleur
l’assujettissent toujours aux lois du pays, tandis que la qualitĂ© de
_yĂ©vo_ l’exclut des charges et des conseils.

Dans cet Ă©tat de choses, les noirs ne s’empressent guĂšre d’adopter le
costume et les usages des blancs, ou de se faire baptiser. Ils seraient
trÚs-flattés, assurément, de se dire _yévos_; mais ils appréhendent les
conséquences de ce titre flatteur, et ils demeurent (_mé wi-wi_) gens de
couleur noire.

Les blancs qui se sont Ă©tablis au Dahomey n’y allĂšrent pas tous dans le
mĂȘme but: les uns cherchaient un gain quelconque; les autres allaient
apporter aux nĂšgres les lumiĂšres de la foi et les bienfaits du
christianisme. Nous ne dirons rien ici des missionnaires qui se
dĂ©vouaient au progrĂšs de l’Évangile; parlons seulement des blancs qui se
vouÚrent aux opérations commerciales.

Ces derniers ont demandĂ© deux choses: 1Âș des esclaves; 2Âș les
productions du pays.

D’abord ils demandùrent des esclaves, et rien que des esclaves. Inutile
de rĂ©pĂ©ter ce que nous avons dit de la traite des nĂšgres, qui s’établit
et s’organisa dans les royaumes de Juda et d’Allada dùs 1660, pour
continuer jusqu’en 1865; _excitant les dissentiments_ durant une pĂ©riode
de plus de deux cents ans; _fomentant des guerres presque incessantes
chez les peuples par l’appĂąt du gain proposĂ© aux premiers ravisseurs des
nùgres_. (Paroles de GRÉGOIRE XVI.)

En 1842 seulement commença, à Wydah, ce que nous appellerons à bon droit
le _commerce lĂ©gal_, c’est-Ă -dire l’exportation, non plus des personnes,
mais des choses: de l’huile et des amandes de palmier.

L’honneur d’avoir pris l’initiative de ce commerce appartient à un
Français, M. Victor Régis aßné, de Marseille. Il obtint la permission
d’établir une factorerie dans le fort français de Wydah, et inaugura le
commerce légal sous la protection de notre pavillon national. Les nÚgres
donnent en troc leur huile et leurs amandes pour les objets
d’importation: Ă©toffes diverses, tafia et liqueurs, poudre, fusils,
tabac _en rĂŽle_ du BrĂ©sil, tabac _en feuilles_ des États-Unis, cauris,
etc.

Au commencement, le commerce au Dahomey fut fort lucratif. Les nĂšgres
troquaient en aveugles, ne connaissant ni le prix de ce qu’on leur
apportait, ni la valeur de ce qu’ils livraient en Ă©change. Les
marchandises les moins favorisées donnaient au moins cent cinquante pour
cent de bénéfices, avant que la concurrence eût porté ses premiers coups
au lucre commercial. En quelques années, M. Régis réalisa une fortune
colossale de plusieurs millions.

Dans la suite, les anciens marchands d’esclaves Ă©tablis Ă  Wydah se
virent forcés à tourner leur activité vers le commerce légal, seul
possible dĂ©sormais. Ils se pourvurent d’abord Ă  la maison RĂ©gis, dont
ils devinrent les clients et les agents commissionnés. Puis ils reçurent
des navires en consignation, et commencĂšrent la concurrence qui devait
éclairer les nÚgres sur la valeur des marchandises diverses. En dernier
lieu, deux maisons françaises furent fondĂ©es: l’une par MM. Jules
Lasnier, Daumas, Lartigue et Cie; l’autre par M. Fabre, parent de M.
Régis, et son ancien associé.

On voulait mettre en échec le commerce de M. Régis; il donna ordre à ses
agents de soutenir la lutte, en Ă©vitant de la provoquer ou de l’engager.
BientĂŽt on se disputa les faveurs des noirs; on leur paya plus cher les
produits qu’ils apportaient; on leur livra Ă  des prix infĂ©rieurs ceux
d’Europe et d’AmĂ©rique, et le commerce ne tarda pas Ă  devenir beaucoup
moins rémunérateur.

La France a un vice-consul accrĂ©ditĂ© (_autant qu’on peut l’ĂȘtre_) auprĂšs
du roi de Dahomey. Le siége du vice-consulat est à Wydah.

En terminant, qu’il nous soit permis de dĂ©plorer l’influence pernicieuse
des blancs au Dahomey. En s’adonnant à la traite, ils ont rendu
nĂ©cessaire la chasse Ă  l’homme. N’est-ce pas la traite des nĂšgres qui a
fait du monarque dahoméen un roi brigand, et de ses sujets une bande de
pillards?

Il est temps de traiter les noirs en hommes. Cessons de les considérer
comme une race inférieure et maudite. Ils ont leur dignité, leurs lois,
leur droit: respectons-les. Le noir a sa place dans la grande famille
humaine: nous avons eu le tort de l’en exclure; qu’il n’en soit plus
ainsi désormais.


FIN.




[Illustration: CÔTE DES ESCLAVES
Dressée
PAR L’ABBÉ PIERRE BOUCHE]

_N. B._ Les noms en caractĂšres romains, surmontĂ©s d’un numĂ©ro, sont ceux
des six contrées principales des pays Nagos. Les noms entre parenthÚses
sont les noms indigÚnes. Les noms en gros caractÚres et soulignés sont
ceux des tribus principales.




TABLE DES MATIÈRES


Pages
Au lecteur VII
Chap. premier. CÎte des Esclaves. Physionomie générale; climat;
saisons; tornades 1
-- II. Le nĂšgre. Habitants de la cĂŽte des Esclaves; leur
caractĂšre; tatouages 14
-- III. Habitation, mobilier, vĂȘtements et parures, insectes
et reptiles 31
-- IV. Agriculture, pĂȘche, nourriture 53
-- V. Relations sociales; langages, bĂąton, divisions du
temps 67
-- VI. Plaisirs et réjouissances 91
-- VII. État religieux 104
-- VIII. État domestique 134
-- IX. État politique 166
-- X. Industrie, commerce, voies de communication, moyens
de transport 195
-- XI. État sanitaire, funĂ©railles, deuil 202
-- XII. Spécimen de littérature (contes nagos) 221
-- XIII. Maximes de sagesse (proverbes) 239
-- XIV. Islam et christianisme 254
-- XV. Les origines: simples notes 268
-- XVI. Voyage le long de la cĂŽte: Lagos, Porto-Novo, Wydah,
Agoué 274
-- XVII. Excursions 307
-- XVIII. Géographie du Dahomey 318
-- XIX. Quelques mots sur l’histoire du Dahomey 327
-- XX. Organisation administrative du Dahomey 343
-- XXI. Guerres et guerriers du Dahomey 353
-- XXII. Sacrifices humains et traite des nĂšgres 368
-- XXIII. Particularités religieuses 385
-- XXIV. L’étranger au Dahomey. 398


PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.





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Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
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forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenbergℱ collection. Despite these efforts, Project Gutenbergℱ
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violates the law of the state applicable to this agreement, the
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production, promotion and distribution of Project Gutenbergℱ
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenbergℱ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org.

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